{"id":343219,"date":"2026-06-28T13:00:00","date_gmt":"2026-06-28T11:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=343219"},"modified":"2026-06-28T01:43:04","modified_gmt":"2026-06-27T23:43:04","slug":"au-dela-du-technoprophete-albert-robida-et-la-guerre-comme-milieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/28\/au-dela-du-technoprophete-albert-robida-et-la-guerre-comme-milieu\/","title":{"rendered":"Au-del\u00e0 du technoproph\u00e8te : Albert Robida et la guerre comme milieu"},"content":{"rendered":"\n
Dirig\u00e9 par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent <\/em>L\u2019ennemi qui nous d\u00e9signe est d\u00e9sormais disponible. Cliquez <\/em>ici<\/em><\/a> pour le d\u00e9couvrir \u2014 si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir,<\/em> pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Un si\u00e8cle apr\u00e8s sa disparition, Albert Robida (1848-1926) reste souvent rel\u00e9gu\u00e9 au rang de curiosit\u00e9 r\u00e9trofuturiste. On le c\u00e9l\u00e8bre volontiers pour ses inventions visionnaires, telles que le t\u00e9l\u00e9phonoscope, pr\u00e9figuration de nos outils de visioconf\u00e9rence, le blockhaus roulant, les transports \u00e9lectriques et quelques autres artefacts d\u2019anticipation saisissants ; mais cette reconnaissance, tardive et partielle, tend paradoxalement \u00e0 r\u00e9duire la port\u00e9e intellectuelle de son \u0153uvre. Illustrateur et caricaturiste de g\u00e9nie, salu\u00e9 comme \u00ab le plus grand futuriste du monde \u00bb par l\u2019historien des techniques et analyste des cultures de l\u2019innovation Edward Tenner <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il anticipe de mani\u00e8re litt\u00e9raire et humaniste les usages sociaux et politiques de la technologie. Il le fait d\u2019une mani\u00e8re bien diff\u00e9rente d\u2019un Elon Musk, qui fait de la proph\u00e9tie un outil de pouvoir, ou de l\u2019historien Yuval Noah Harari, dont la deep history<\/em> retrace le passage d\u2019un animal humain fragile \u00e0 un d\u00e9miurge techno-augment\u00e9 et anxiog\u00e8ne, au prix sans doute de l\u2019effacement des acteurs et des causalit\u00e9s. Une lecture purement technologique de l\u2019\u0153uvre de Robida en masque pourtant l\u2019essentiel <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le \u00ab ma\u00eetre de l\u2019anticipation \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> n\u2019anticipait pas d\u2019abord des objets ; il d\u00e9cryptait des logiques. Attentif aux dynamiques profondes des formes contemporaines de conflictualit\u00e9, il n\u2019est ni un simple proph\u00e8te des drones, ni m\u00eame un visionnaire des guerres futures. <\/p>\n\n\n\n Alors que la guerre s\u2019installe durablement dans l\u2019imaginaire des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes, sous des formes multiples et combin\u00e9es \u2013 de l\u2019Ukraine \u00e0 Gaza, de la mer Rouge \u00e0 l\u2019Indopacifique \u2013 son \u0153uvre, et plus particuli\u00e8rement son ouvrage La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em>, offre un cadre interpr\u00e9tatif d\u00e9cisif pour comprendre les conflits du XXI\u1d49 si\u00e8cle, \u00e0 condition de la lire non pour ses inventions et ses anticipations, mais pr\u00e9cis\u00e9ment pour sa compr\u00e9hension pr\u00e9coce des formes modernes de la guerre, en r\u00e9sonance avec les analyses strat\u00e9giques contemporaines. Car, ce que Robida a saisi, et que nos d\u00e9mocraties red\u00e9couvrent aujourd\u2019hui avec stupeur, c\u2019est sans doute que la guerre moderne n\u2019est plus un \u00e9v\u00e9nement exceptionnel qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l\u2019histoire, mais un milieu d\u00e9sormais p\u00e9renne, au sein duquel s\u2019organise l\u2019existence collective de toute unit\u00e9 politique. <\/p>\n\n\n\n Cette intuition, formul\u00e9e dans le registre satirique de l\u2019anticipation illustr\u00e9e, rejoint les pr\u00e9occupations centrales de la pens\u00e9e strat\u00e9gique contemporaine : comment penser une guerre sans seuil d\u2019entr\u00e9e clairement identifiable ni horizon de cl\u00f4ture, une guerre d\u00e9formalis\u00e9e, \u00e0 la fois multidimensionnelle et cognitive, se soustrayant \u00e0 toute dramaturgie classique ?<\/p>\n\n\n\n Albert Robida occupe dans l\u2019imaginaire fran\u00e7ais une place singuli\u00e8rement ambigu\u00eb, sauf aupr\u00e8s de quelques fid\u00e8les <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est certes reconnu, mais cette reconnaissance confine elle-m\u00eame au malentendu. On l\u2019a longtemps lu comme un simple illustrateur fantaisiste, un dessinateur virtuose aux visions d\u00e9brid\u00e9es, voire un chroniqueur amus\u00e9 des folies technologiques \u00e0 venir. Cette lecture, aussi flatteuse soit-elle sur le plan graphique, op\u00e8re en r\u00e9alit\u00e9 une double r\u00e9duction. D\u2019une part, elle fait de cet observateur lucide l\u2019auteur d\u2019anticipations techniques na\u00efves, plaisantes par leur candeur suppos\u00e9e mais en d\u00e9calage avec ce que le XX\u1d49 si\u00e8cle allait effectivement produire. D\u2019autre part, elle le rel\u00e8gue, surtout, au rang de curiosit\u00e9 de la Belle \u00c9poque, simple t\u00e9moin pittoresque d\u2019un moment o\u00f9 l\u2019on pouvait encore r\u00eaver l\u2019avenir sans l\u2019\u00e9preuve tragique des tranch\u00e9es. On aurait pourtant tort de lui d\u00e9nier sa place au sein du panth\u00e9on des visionnaires du XIX\u1d49 si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me du satiriste tient \u00e0 son caract\u00e8re fondamentalement inclassable. Il n\u2019est pas romancier scientifique au sens vernien : ses machines ne sont pas des pr\u00e9textes \u00e0 l\u2019aventure, mais des vecteurs de commentaire social. Il n\u2019est pas davantage un penseur politique explicite : aucun manifeste, aucune th\u00e8se univoque, aucun syst\u00e8me th\u00e9orique qui permettrait de l\u2019annexer \u00e0 tel ou tel courant de pens\u00e9e. Cette difficult\u00e9 \u00e0 l\u2019inscrire dans des canons disciplinaires a durablement pes\u00e9 sur sa r\u00e9ception critique, le pla\u00e7ant dans une forme d\u2019impasse. Les historiens de la litt\u00e9rature ne savaient trop qu\u2019en faire, les historiens des sciences le trouvaient trop litt\u00e9raire et les th\u00e9oriciens politiques, insuffisamment s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n L\u2019universit\u00e9, cette grande machine \u00e0 produire des lign\u00e9es et des filiations, s\u2019est ainsi longtemps trouv\u00e9e d\u00e9sarm\u00e9e face \u00e0 une \u0153uvre hybride, qui ne s\u00e9pare jamais le texte de l\u2019image, la satire de l\u2019anticipation, et qui r\u00e9siste aux classifications habituelles <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le natif de Compi\u00e8gne n\u2019a pas fond\u00e9 d\u2019\u00e9cole, n\u2019a pas eu de disciples revendiqu\u00e9s, n\u2019a pas laiss\u00e9 de corpus critique suffisant pour justifier sa canonisation acad\u00e9mique, d\u2019o\u00f9 sa marginalit\u00e9 durable. Enfin, l\u00e0 o\u00f9 d\u2019autres proph\u00e8tes de l\u2019apocalypse technologique adoptent le ton de l\u2019avertissement solennel, Robida cultive la distance amus\u00e9e, le second degr\u00e9 permanent et assum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> ne surgit pas ex nihilo<\/em> dans la production de Robida. Elle s\u2019inscrit au sein d\u2019une trilogie qui constitue l\u2019armature de sa r\u00e9flexion sur la modernit\u00e9 : Le Vingti\u00e8me Si\u00e8cle<\/em> (1883), La Vie \u00e9lectrique<\/em> (1890) et, enfin, La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> (1887). Ces trois \u0153uvres ne sont pas simplement juxtapos\u00e9es ; elles forment un syst\u00e8me interpr\u00e9tatif coh\u00e9rent, visant \u00e0 saisir dans sa globalit\u00e9 le basculement civilisationnel que l\u2019auteur voit se profiler \u00e0 la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Ce qui traverse ces r\u00e9cits, au-del\u00e0 de leurs diff\u00e9rences de ton et de focale, c\u2019est une pr\u00e9occupation constante pour les effets de la modernit\u00e9 technique sur le tissu social. Robida ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 la technique comme spectacle ou comme prouesse ; il l\u2019observe avant tout comme un vecteur de transformation anthropologique. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les a\u00e9ronefs, les communications instantan\u00e9es ne sont pas chez lui des gadgets futuristes destin\u00e9s \u00e0 \u00e9merveiller le lecteur. Ils sont les instruments d\u2019une recomposition profonde des rapports sociaux, des rythmes quotidiens et des modes de gouvernement. C\u2019est \u00e0 ce titre qu\u2019on peut \u00e9galement en faire un pr\u00e9curseur du design fiction <\/em>comme d\u00e9marche mobilisant des sc\u00e9narios et des artefacts de futurs possibles pour interroger le pr\u00e9sent <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/em><\/p>\n\n\n\n L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration constitue le fil rouge de cette trilogie. Avant la plupart de ses contemporains, Robida comprend que la modernit\u00e9 technique ne se contente pas d\u2019ajouter de nouveaux outils \u00e0 un monde qui resterait fondamentalement inchang\u00e9. Elle alt\u00e8re le tempo de l\u2019existence, elle comprime l\u2019espace-temps et cr\u00e9e de nouvelles formes d\u2019urgence et d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. C\u2019est dans ce r\u00e9gime d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> que s\u2019inscrit l\u2019int\u00e9gration de la violence comme donn\u00e9e durable du paysage moderne.<\/p>\n\n\n\n La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> vient ainsi clore un cycle de r\u00e9flexion, en explorant la dimension proprement conflictuelle de cette modernit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 Le Vingti\u00e8me Si\u00e8cle<\/em> d\u00e9crivait les transformations du quotidien, et o\u00f9 La Vie \u00e9lectrique<\/em> explorait les mutations de la vie domestique et professionnelle \u00e0 l\u2019aune de la f\u00e9e \u00e9lectricit\u00e9, La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> examine ce qui se produit lorsque les m\u00eames logiques de rationalisation technique s\u2019appliquent \u00e0 l\u2019exercice de la violence collective.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la lecture de La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em>, le peu d\u2019int\u00e9r\u00eat que Robida manifeste pour la performance technique en soi appara\u00eet comme un trait essentiel de son \u0153uvre. Ainsi, il ne se livre pas \u00e0 ces descriptions complaisantes d\u2019armements toujours plus puissants, toujours plus destructeurs, qui font les d\u00e9lices de la litt\u00e9rature d\u2019anticipation militaire de son \u00e9poque. Il identifie en revanche tr\u00e8s t\u00f4t la domination du ciel (et les combats de voltigeurs a\u00e9riens) comme espace de sup\u00e9riorit\u00e9, la technicisation des mers (et les sous-marins), la frappe \u00e0 distance qui dissocie le fait de tuer de tout contact physique risqu\u00e9, la communication comme arme (et la manipulation cognitive par m\u00e9diums interpos\u00e9s), la surveillance continue et la bureaucratisation industrielle du conflit. Sans employer nos concepts, bien s\u00fbr, il pressent n\u00e9anmoins les drones, la guerre hybride, la guerre cognitive et la conflictualit\u00e9 permanente.<\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019attention de l\u2019illustrateur se porte ailleurs : sur les usages sociaux de ces technologies, sur les effets qu\u2019elles produisent dans l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 en guerre, sur les transformations du quotidien qu\u2019elles entra\u00eenent. Ce qui l\u2019int\u00e9resse, ce n\u2019est pas la port\u00e9e d\u2019un canon, mais la mani\u00e8re dont la guerre s\u2019immisce dans l\u2019espace domestique, s\u2019inscrit durablement dans le d\u00e9cor urbain et s\u2019insinue dans les routines journali\u00e8res. La guerre robidienne n\u2019est pas celle des grandes batailles d\u00e9cisives, mais celle des bombardements routiniers, de la mobilisation permanente et de l\u2019information continue sur le front.<\/p>\n\n\n\n De fait, cette approche r\u00e9v\u00e8le une intuition profonde : la modernit\u00e9 militaire ne consiste pas seulement en une am\u00e9lioration quantitative de la capacit\u00e9 destructrice, mais en une transformation qualitative du rapport entre guerre et soci\u00e9t\u00e9. Ce n\u2019est plus la guerre qui interrompt le cours normal de la vie civile ; c\u2019est d\u00e9sormais la vie civile qui s\u2019organise autour de la guerre \u00e9rig\u00e9e en matrice structurante. Les technologies militaires ne sont pas des instruments exceptionnels r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 des moments de crise ; elles sont dor\u00e9navant des composantes ordinaires de l\u2019environnement social.<\/p>\n\n\n\n Cons\u00e9quence logique de cette approche : chez Robida, la guerre n\u2019a pas de h\u00e9ros. On chercherait en vain dans La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> une figure centrale du combattant, un personnage qui incarnerait les vertus martiales ou autour duquel s\u2019organiserait le r\u00e9cit. Cette absence n\u2019est pas un manque, mais un geste esth\u00e9tique et politique : elle traduit l\u2019id\u00e9e que la guerre moderne n\u2019est plus l\u2019affaire d\u2019individus, mais celle de syst\u00e8mes, de machines, de proc\u00e9dures, et, plus encore, d\u2019une division du travail qui redistribue la violence en fonctions sp\u00e9cialis\u00e9es. Dans un tel monde, la grandeur guerri\u00e8re ne se concentre plus dans un corps \u00e0 corps, ni m\u00eame dans la figure romantique du chef ; elle se diss\u00e9mine dans des cha\u00eenes op\u00e9ratoires, des r\u00e9glages, des dispositifs et des savoir-faire.<\/p>\n\n\n\n La pr\u00e9sence de Fabius Molina ne contredit en rien cette logique ; elle en constitue au contraire un r\u00e9v\u00e9lateur. Molina n\u2019est pas un h\u00e9ros concret, mais un regard port\u00e9 sur ce monde nouveau. Reporter de guerre avant l\u2019heure, il traverse les \u00e9v\u00e9nements sans jamais les dominer. Il observe, d\u00e9crit, t\u00e9moigne, mais il ne d\u00e9cide rien, ne transforme rien, ne ma\u00eetrise rien. Il n\u2019incarne pas la guerre, du fond de la m\u00eal\u00e9e ; il en documente les manifestations envahissantes. Sa trajectoire narrative \u00e9pouse moins celle d\u2019un combattant que celle d\u2019un observateur mobile, transport\u00e9 d\u2019un dispositif \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un corps sp\u00e9cialis\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, au fil des innovations techniques et des proc\u00e9dures qui structurent d\u00e9sormais la conduite de la guerre.<\/p>\n\n\n\n La Guerre au XX\u1d49<\/em> si\u00e8cle est collective, bureaucratique, m\u00e9canis\u00e9e. Elle est surtout technicis\u00e9e au point de d\u00e9placer son centre de gravit\u00e9 vers des sp\u00e9cialistes, des op\u00e9rateurs et des experts. Le r\u00e9cit est travers\u00e9 par une procession de corps et de m\u00e9tiers \u2013 a\u00e9rostiers, torpilleurs sous-marins, mitrailleurs \u00ab pompistes \u00bb, chimistes, ing\u00e9nieurs, m\u00e9decins, apothicaires, t\u00e9l\u00e9phonistes, \u00e9claireurs \u2013 qui signalent que l\u2019efficacit\u00e9 guerri\u00e8re ne repose plus sur l\u2019\u00e9lan individuel, mais sur des cha\u00eenes op\u00e9ratoires, des appareillages et des savoir-faire diff\u00e9renci\u00e9s. \u00c0 ce titre, elle ne laisse plus aucune place \u00e0 l\u2019exploit individuel sur le champ de bataille. D\u00e8s lors, les soldats y sont moins des combattants que des op\u00e9rateurs de machines, des rouages au sein d\u2019une vaste organisation technique et administrative. Le courage m\u00eame n\u2019y a, en v\u00e9rit\u00e9, plus de sens : face \u00e0 l\u2019artillerie \u00e9lectrique ou aux gaz asphyxiants, la bravoure individuelle ne constitue ni un avantage tactique, ni une garantie de survie, encore moins de gloire. Dans cet univers de dispositifs, la valeur guerri\u00e8re se d\u00e9place : elle tient \u00e0 la comp\u00e9tence, \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution correcte d\u2019une fonction, \u00e0 l\u2019int\u00e9gration dans une cha\u00eene technique et organisationnelle, bien plus qu\u2019\u00e0 l\u2019audace ou au sacrifice personnel.<\/p>\n\n\n\n Cette d\u00e9personnalisation du conflit va de pair avec sa routinisation. La violence n\u2019est plus v\u00e9cue comme une \u00e9preuve exceptionnelle, un moment de rupture qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l\u2019existence. Elle devient un environnement, une condition permanente de la vie quotidienne. On ne va plus \u00e0 la guerre comme on part \u00e0 l\u2019aventure ; on vit dans la guerre comme on habite une \u00e9poque, sans possibilit\u00e9 d\u2019en sortir, ni m\u00eame d\u2019esp\u00e9rer que cela s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ainsi, cette vision d\u00e9samorce toute possibilit\u00e9 d\u2019h\u00e9ro\u00efsation du conflit. Au contraire de nombre de ses contemporains, Robida refuse \u00e0 la guerre sa grandeur tragique, son statut d\u2019\u00e9v\u00e9nement fondateur, sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler les vertus cach\u00e9es de l\u2019humanit\u00e9. Ce qu\u2019il montre, c\u2019est une guerre qui constitue d\u00e9sormais le cours m\u00eame de l\u2019histoire humaine, et qui, pour cette raison, ne produit plus de r\u00e9cits \u00e9piques mais des tombereaux de statistiques, n\u2019exhibe plus que des corps sp\u00e9cialis\u00e9s \u2013 des techniciens de la destruction et de l\u2019urgence sanitaire \u2013 et ne distingue plus que de simples survivants l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9pop\u00e9e fa\u00e7onnait des h\u00e9ros.<\/p>\n\n\n\n La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> est donc moins un r\u00e9cit de guerre qu\u2019un diagnostic de la conflictualit\u00e9 moderne. Ce que Robida d\u00e9crit, sous couvert d\u2019anticipation, c\u2019est la mani\u00e8re dont les logiques de rationalisation technique, d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration temporelle et d\u2019int\u00e9gration syst\u00e9mique propres \u00e0 la modernit\u00e9 s\u2019appliquent n\u00e9cessairement au domaine de la violence organis\u00e9e. La guerre moderne n\u2019est pas une anomalie dans un monde qui serait par ailleurs pacifi\u00e9 par le progr\u00e8s ; elle est bien plut\u00f4t l\u2019aboutissement logique d\u2019une certaine conception du progr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n En cela, Robida se distingue radicalement des deux grandes familles d\u2019anticipation militaire de son temps. Il ne partage ni l\u2019optimisme des proph\u00e8tes du progr\u00e8s, pour qui les avanc\u00e9es techniques rendraient la guerre si destructrice qu\u2019elle en deviendrait impossible, ni le pessimisme des nostalgiques de la guerre chevaleresque, qui d\u00e9ploraient la m\u00e9canisation du combat. Il propose une troisi\u00e8me voie : celle d\u2019une lucidit\u00e9 sans illusion sur la capacit\u00e9 de la modernit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer la violence dans ses structures ordinaires de fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est donc pas par hasard si La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> cl\u00f4t la trilogie commenc\u00e9e avec Le Vingti\u00e8me Si\u00e8cle<\/em>. La guerre n\u2019est pas un accident qui viendrait perturber la marche du progr\u00e8s ; elle est la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e de la modernit\u00e9 technique, le moment o\u00f9 ses logiques profondes apparaissent dans leur nudit\u00e9. Quand la rationalit\u00e9 instrumentale s\u2019applique \u00e0 tous les domaines de l\u2019existence, pourquoi \u00e9pargnerait-elle celui de la violence collective ? Quand l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration devient la norme de toute activit\u00e9 sociale, pourquoi la guerre \u00e9chapperait-elle \u00e0 ce r\u00e9gime temporel ? Quand l\u2019int\u00e9gration syst\u00e9mique abolit les fronti\u00e8res entre civil et militaire, pourquoi le conflit resterait-il confin\u00e9 dans un espace s\u00e9par\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ces questions, Robida ne r\u00e9pond pas par un discours th\u00e9orique mais par une mise en fiction qui en explore les implications concr\u00e8tes. Son anticipation n\u2019est pas une pr\u00e9diction ; c\u2019est une d\u00e9monstration par l\u2019image et le r\u00e9cit de ce que devient la guerre quand elle est soumise aux m\u00eames logiques que celles de l\u2019usine, du laboratoire chimique et bact\u00e9riologique, de l\u2019administration ou des r\u00e9seaux de communication. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette m\u00e9thode, \u00e0 la fois fictionnelle, satirique et visuelle, qui a longtemps conduit \u00e0 sous-estimer la profondeur de son analyse.<\/p>\n\n\n\n La rupture conceptuelle majeure que propose Robida r\u00e9side dans sa compr\u00e9hension de la guerre non plus comme un \u00e9v\u00e9nement localis\u00e9 mais comme un milieu diffus. Ce d\u00e9placement, discret mais radical, transforme enti\u00e8rement la nature du conflit moderne. L\u00e0 o\u00f9 la pens\u00e9e militaire traditionnelle repose sur l\u2019identification d\u2019un front \u2013 entendu comme ligne de d\u00e9marcation claire entre espace pacifi\u00e9 et zone de combat, entre arri\u00e8re s\u00e9curis\u00e9 et avant expos\u00e9 \u2013, Robida dessine un monde o\u00f9 cette distinction a perdu toute pertinence.<\/p>\n\n\n\n La disparition du front n\u2019est pas chez lui le r\u00e9sultat d\u2019une perc\u00e9e tactique ou d\u2019une man\u0153uvre d\u2019encerclement ; elle proc\u00e8de de la nature m\u00eame des technologies qu\u2019il met en sc\u00e8ne. Les a\u00e9ronefs de bombardement, les communications sans fil, les armes \u00e0 longue port\u00e9e, les \u00ab bombes \u00e0 miasmes \u00bb ou chimiques ne respectent aucune ligne de d\u00e9marcation. Ils abolissent la g\u00e9om\u00e9trie rassurante du champ de bataille clausewitzien, celle qui permettait de d\u00e9terminer avec certitude o\u00f9 finissait la paix et o\u00f9 commen\u00e7ait la guerre.<\/p>\n\n\n\n Cette extension du champ de bataille \u00e0 l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 constitue l\u2019intuition centrale de La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em>. Robida comprend que la modernit\u00e9 militaire ne se contente pas d\u2019augmenter l\u2019intensit\u00e9 de la violence ; elle en modifie la distribution spatiale. La guerre cesse d\u2019\u00eatre ce moment exceptionnel o\u00f9 des combattants s\u2019affrontent en un lieu circonscrit. Elle devient une condition g\u00e9n\u00e9rale dans laquelle baigne l\u2019ensemble du corps social. Les civils ne sont plus seulement des victimes collat\u00e9rales de combats qui se d\u00e9rouleraient ailleurs ; ils sont partie int\u00e9grante du syst\u00e8me de guerre, objets l\u00e9gitimes de l\u2019action militaire, ressources \u00e0 d\u00e9truire ou \u00e0 mobiliser.<\/p>\n\n\n\n Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la guerre devient une contrainte de milieu qu\u2019elle peut \u00eatre compatible avec la vie ordinaire. Robida ne d\u00e9crit pas une soci\u00e9t\u00e9 paralys\u00e9e par le conflit, fig\u00e9e dans l\u2019attente ou la terreur. Il montre des citadins qui vaquent \u00e0 leurs occupations sous les bombardements, des commerces qui continuent de fonctionner pendant les alertes, une vie sociale qui s\u2019adapte et se r\u00e9organise autour de la violence plut\u00f4t que de s\u2019interrompre face \u00e0 elle. On le voit aujourd\u2019hui \u00e0 Kiev, par exemple, o\u00f9 la population continue de travailler, d\u2019\u00e9tudier, de se d\u00e9placer, de fr\u00e9quenter caf\u00e9s et march\u00e9s malgr\u00e9 les alertes a\u00e9riennes et les frappes ponctuelles. Les habitants descendent dans le m\u00e9tro pour se prot\u00e9ger, puis remontent poursuivre leur journ\u00e9e. Les commerces rouvrent parfois quelques minutes seulement apr\u00e8s une explosion. Les transports publics fonctionnent sous la menace. Chez Robida comme \u00e0 Kiev, la guerre n\u2019est plus un \u00e9v\u00e9nement exceptionnel qui arr\u00eate le pays : elle devient un environnement, un climat, une condition de vie. Et c\u2019est cette normalisation du danger, rendue perceptible dans cette capacit\u00e9 \u00e0 continuer malgr\u00e9 tout, qui donne \u00e0 son \u0153uvre une actualit\u00e9 saisissante.<\/p>\n\n\n\n Si la guerre robidienne efface les fronti\u00e8res entre le front et l\u2019arri\u00e8re, elle brouille \u00e9galement les distinctions entre les diff\u00e9rentes dimensions de l\u2019espace conflictuel. La vision qu\u2019il propose n\u2019est pas celle d\u2019une guerre qui se d\u00e9ploierait prioritairement dans un seul milieu (terrestre, comme dans les conflits classiques), mais celle d\u2019une conflictualit\u00e9 qui se joue simultan\u00e9ment sur plusieurs th\u00e9\u00e2tres h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n\n\n Terre, air, mer, information : ces quatre dimensions ne constituent pas chez Robida des champs de bataille s\u00e9par\u00e9s, mais les composantes d\u2019un syst\u00e8me int\u00e9gr\u00e9. Les a\u00e9ronefs bombardent les villes pendant que les sous-marins bloquent les ports ; les t\u00e9l\u00e9graphes transmettent les ordres pendant que l\u2019artillerie pilonne les positions ennemies. Ce qui frappe, c\u2019est l\u2019absence de hi\u00e9rarchie claire entre ces dimensions. Robida ne privil\u00e9gie aucun domaine comme d\u00e9cisif ; il montre au contraire comment la guerre moderne exige une ma\u00eetrise simultan\u00e9e de l\u2019ensemble de ces espaces.<\/p>\n\n\n\n Cette vision multidimensionnelle du conflit anticipe ce que la pens\u00e9e strat\u00e9gique contemporaine nommera bien plus tard la \u00ab guerre tous azimuts \u00bb ou le \u00ab combat multi-domaines \u00bb. Mais l\u00e0 o\u00f9 les doctrines militaires actuelles pensent cette pluralit\u00e9 en termes d\u2019int\u00e9gration op\u00e9rationnelle et de sup\u00e9riorit\u00e9 informationnelle, Robida en explore les implications soci\u00e9tales. Ce qui l\u2019int\u00e9resse, ce n\u2019est pas l\u2019avantage tactique que procure la ma\u00eetrise combin\u00e9e de ces diff\u00e9rents milieux, mais plut\u00f4t la mani\u00e8re dont cette pluralit\u00e9 rend la guerre litt\u00e9ralement ind\u00e9passable.<\/p>\n\n\n\n Car une guerre qui se d\u00e9ploie simultan\u00e9ment dans le ciel, sur mer, sur terre et dans les r\u00e9seaux de communication ne laisse aucun espace de retrait possible. Il n\u2019existe plus de lieu o\u00f9 se r\u00e9fugier, plus de dimension de l\u2019existence qui \u00e9chapperait \u00e0 la logique militaire. Cette saturation de l\u2019espace par la conflictualit\u00e9 produit un effet d\u2019enfermement radical : on ne peut plus sortir de la guerre parce qu\u2019elle occupe d\u00e9sormais toutes les positions possibles, investissant toutes les niches \u00e9cologiques o\u00f9 pourrait se d\u00e9ployer la vie humaine.<\/p>\n\n\n\n La guerre comme syst\u00e8me combin\u00e9 ne d\u00e9signe donc pas simplement une sophistication tactique, mais la transformation ontologique du rapport entre violence et soci\u00e9t\u00e9. Lorsque l\u2019affrontement entre unit\u00e9s politiques souveraines cesse d\u2019\u00eatre localisable dans un espace donn\u00e9 pour devenir une condition environnementale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, il change en fait de nature. Il n\u2019est plus un \u00e9tat exceptionnel que l\u2019on traverse avant de revenir \u00e0 la normale ; il devient la condition historique moderne m\u00eame, l\u2019horizon ordinaire dans lequel s\u2019inscrit d\u00e9sormais toute forme d\u2019existence collective.<\/p>\n\n\n\n Cette reconfiguration spatiale de la guerre s\u2019accompagne chez Robida d\u2019une transformation tout aussi d\u00e9cisive de son \u00e9conomie morale. La guerre \u00e0 distance qu\u2019il d\u00e9crit, compos\u00e9e de bombardements a\u00e9riens (conventionnels ou chimiques), de tirs d\u2019artillerie \u00e0 longue port\u00e9e, ou encore de communications instantan\u00e9es permettant de d\u00e9clencher des frappes depuis des quartiers g\u00e9n\u00e9raux \u00e9loign\u00e9s, ne constitue pas seulement une \u00e9volution technique. Elle produit ce que l\u2019on peut appeler une abstraction d\u00e9r\u00e9alisante de la violence, autrement dit un processus par lequel l\u2019acte de tuer se trouve vid\u00e9 de son poids existentiel par une myriade de m\u00e9diations technologiques.<\/p>\n\n\n\n Robida saisit avec une acuit\u00e9 remarquable ce paradoxe : plus les moyens de destruction deviennent puissants, plus la relation entre celui qui tue et celui qui meurt se distend. Le pilote d\u2019a\u00e9ronef qui largue ses bombes sur une ville ne voit pas les visages de ceux qu\u2019il tue ; l\u2019artilleur qui tire sur des positions ennemies \u00e0 des kilom\u00e8tres de distance n\u2019entend pas les cris des bless\u00e9s ; jusqu\u2019\u00e0 l\u2019officier contemporain ordonnant une frappe de drone depuis un bureau climatis\u00e9, qui n\u2019a aucune exp\u00e9rience sensible de la mort qu\u2019il administre. Cette m\u00e9diation technique transforme le meurtre en geste abstrait, presque bureaucratique.<\/p>\n\n\n\n La responsabilit\u00e9 s\u2019y trouve par l\u00e0 m\u00eame fragment\u00e9e, dilu\u00e9e dans une cha\u00eene d\u2019actions partielles dont aucune ne peut \u00eatre identifi\u00e9e comme le moment propre du crime. Qui endosse v\u00e9ritablement la mort violente inflig\u00e9e au camp d\u2019en face, dans une guerre o\u00f9 le bombardier ex\u00e9cute un ordre, o\u00f9 l\u2019ordre a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par un officier qui applique une directive, o\u00f9 la directive d\u00e9coule d\u2019une strat\u00e9gie \u00e9labor\u00e9e collectivement, o\u00f9 la strat\u00e9gie r\u00e9pond \u00e0 des imp\u00e9ratifs politiques formul\u00e9s par des instances civiles ? Cette impossibilit\u00e9 de localiser la responsabilit\u00e9 n\u2019est pas un accident ; elle constitue une propri\u00e9t\u00e9 structurelle de la guerre moderne telle que Robida l\u2019appr\u00e9hende et la met en forme, par les ressources conjointes du roman d\u2019anticipation et de l\u2019illustration.<\/p>\n\n\n\n Cette dilution morale ne rend pas la violence plus supportable ; elle la rend au contraire plus ais\u00e9e \u00e0 mettre en \u0153uvre, dans la mesure o\u00f9 elle est moins entrav\u00e9e par les scrupules qui pourraient na\u00eetre d\u2019une confrontation directe avec ses effets. Quand tuer devient un acte technique, d\u00e9connect\u00e9 de toute exp\u00e9rience sensible de la mort inflig\u00e9e, les inhibitions morales ordinaires cessent d\u2019op\u00e9rer. On peut d\u00e9truire des villes enti\u00e8res avec la m\u00eame froideur qu\u2019on traite un dossier administratif, parce que la m\u00e9diation technologique a \u00e9vacu\u00e9 tout ce qui, dans l\u2019acte de tuer, pourrait susciter h\u00e9sitation ou remords.<\/p>\n\n\n\n Ce que notre technoproph\u00e8te anticipe, au terme de cette analyse \u00e0 trois dimensions (guerre comme milieu, guerre \u00e0 distance, guerre multidimensionnelle \u2013 conventionnelle, chimique\/bact\u00e9riologique et cognitive \u2013 n\u2019est donc pas seulement un nouveau syst\u00e8me d\u2019armes, mais surtout le r\u00e9gime bellig\u00e8ne moderne. Il ne pr\u00e9dit pas avec exactitude les technologies militaires du XX\u1d49 si\u00e8cle ; certaines de ses inventions (les canons \u00e9lectriques, les sous-marins cuirass\u00e9s g\u00e9ants) rel\u00e8vent davantage de l\u2019extrapolation fantaisiste que de la prospective technique. Mais cette inexactitude dans le d\u00e9tail technologique importe peu au regard de la justesse avec laquelle il saisit les structures profondes de la guerre moderne.<\/p>\n\n\n\n Ce qu\u2019il comprend, avant d\u2019autres, c\u2019est que la modernisation militaire ne consiste pas seulement en une am\u00e9lioration quantitative de la capacit\u00e9 destructrice (des armes plus puissantes, plus pr\u00e9cises, plus rapides), mais en une transformation qualitative du rapport entre violence et soci\u00e9t\u00e9. La guerre moderne n\u2019est pas simplement une guerre plus meurtri\u00e8re ; c\u2019est une guerre d\u2019une autre nature, qui ob\u00e9it \u00e0 une autre logique, et qui produit d\u2019autres effets.<\/p>\n\n\n\n Robida saisit les trois caract\u00e9ristiques essentielles de cette nouvelle forme de conflictualit\u00e9 : son caract\u00e8re environnemental (la guerre comme milieu plut\u00f4t que comme \u00e9v\u00e9nement), sa nature syst\u00e9mique (la guerre comme int\u00e9gration de dimensions h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes plut\u00f4t que comme affrontement localis\u00e9), et sa dimension abstraite (la guerre comme administration de la mort \u00e0 distance plut\u00f4t que comme confrontation directe). Ces trois traits ne d\u00e9crivent pas accidentellement la guerre du XXe<\/sup> si\u00e8cle ; ils en constituent durablement le principe structurant.<\/p>\n\n\n\n Que ces intuitions aient \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es dans le registre satirique de l\u2019anticipation illustr\u00e9e plut\u00f4t que dans celui du trait\u00e9 de strat\u00e9gie ou de l\u2019essai politique explique qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 si longtemps n\u00e9glig\u00e9es. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce choix formel, dont la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 apparente contraste avec sa profondeur v\u00e9ritable, qui a permis \u00e0 Robida de penser ce que le discours savant de son \u00e9poque ne pouvait encore concevoir. La satire offrait un mode d\u2019exploration intellectuelle qui autorisait \u00e0 imaginer l\u2019impensable sans avoir \u00e0 le justifier th\u00e9oriquement, \u00e0 esquisser les contours d\u2019une forme de guerre que rien, dans l\u2019exp\u00e9rience contemporaine, ne laissait encore entrevoir.<\/p>\n\n\n\n Relire La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> aujourd\u2019hui, ce n\u2019est donc pas constater avec amusement que certaines pr\u00e9dictions techniques se sont r\u00e9alis\u00e9es tandis que d\u2019autres ont \u00e9chou\u00e9. C\u2019est reconna\u00eetre dans ce texte une analyse structurelle de la modernit\u00e9 conflictuelle dont la validit\u00e9 n\u2019a cess\u00e9 de se confirmer tout au long du si\u00e8cle qu\u2019il pr\u00e9tendait anticiper. Robida comprend que la guerre moderne serait n\u00e9cessairement a\u00e9rienne, multidimensionnelle, \u00e0 distance et diffuse. Et cette compr\u00e9hension vaut infiniment plus que n\u2019importe quelle pr\u00e9diction technique, parce qu\u2019elle saisit la logique profonde du fait guerrier, plut\u00f4t que ses seules manifestations techniques de surface.<\/p>\n\n\n\n Dans un texte r\u00e9cent publi\u00e9 par Le Grand Continent<\/em><\/a>, Alexandre Escudier rend compte de l\u2019ouvrage d\u2019Antony Dabila, L\u2019\u00c9chiquier strat\u00e9gique<\/em> <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui propose une grammaire g\u00e9n\u00e9rale de la guerre fond\u00e9e sur le refus d\u2019une d\u00e9finition unique du ph\u00e9nom\u00e8ne guerrier. Dabila s\u2019inscrit dans une tradition de pens\u00e9e strat\u00e9gique qui, de Raymond Aron <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 Jean Baechler <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, insiste sur la pluralit\u00e9 irr\u00e9ductible des formes de conflictualit\u00e9 et sur l\u2019existence d\u2019une conflictualit\u00e9 latente comme condition permanente des relations entre unit\u00e9s politiques souveraines (polities<\/em>).<\/p>\n\n\n\n Cette approche se distingue radicalement des tentatives de r\u00e9duction de la guerre \u00e0 une essence unique, qu\u2019elle soit clausewitzienne, technologique ou normative. Dabila propose au contraire un \u00ab \u00e9chiquier combinatoire de seize modes strat\u00e9gico-tactiques \u00bb, d\u00e9duits de trois couples fondamentaux : offensive\/d\u00e9fensive, tactique\/strat\u00e9gique, directe\/indirecte. L\u2019insistance sur la combinatoire traduit une compr\u00e9hension profonde de ce que la pens\u00e9e strat\u00e9gique contemporaine nomme l\u2019hybridation : la capacit\u00e9 des bellig\u00e9rants \u00e0 activer simultan\u00e9ment plusieurs dimensions de l\u2019affrontement (terre, air, mer, information), plusieurs r\u00e9gimes d\u2019action (nucl\u00e9aire, conventionnel, asym\u00e9trique) et plusieurs modalit\u00e9s op\u00e9ratoires.<\/p>\n\n\n\n Confronter Robida \u00e0 L\u2019\u00c9chiquier strat\u00e9gique<\/em> r\u00e9v\u00e8le une \u00e9tonnante convergence de pr\u00e9occupations par-del\u00e0 le si\u00e8cle qui les s\u00e9pare. Car ce que donne \u00e0 voir La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em>, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette guerre combin\u00e9e dont Dabila d\u00e9gage la syntaxe et, en arri\u00e8re-plan, via les \u00ab m\u00e9diums \u00bb et les \u00ab hypnotiseurs \u00bb, la guerre de l\u2019information et des repr\u00e9sentations travaille les perceptions, d\u00e9sorganise les croyances et pr\u00e9pare \u00e0 l\u2019action l\u00e9tale. Cette simultan\u00e9it\u00e9 des dimensions de l\u2019affrontement constitue le c\u0153ur de la vision robidienne.<\/p>\n\n\n\n Pour autant, l\u2019apport de Robida ne se limite pas \u00e0 cette pr\u00e9figuration pr\u00e9coce. Il offre quelque chose que la pens\u00e9e strat\u00e9gique, m\u00eame la plus sophistiqu\u00e9e, peine \u00e0 produire : une compr\u00e9hension sensible de la normalisation du conflit, voire de ce que Raymond Aron, \u00e0 l\u2019\u00e2ge thermo-nucl\u00e9aire, appelait la \u00ab guerre hyperbolique \u00bb. L\u00e0 o\u00f9 Dabila construit une grammaire analytique des modes strat\u00e9gico-tactiques, Robida montre comment ces modes sont effectivement exp\u00e9riment\u00e9s et v\u00e9cus dans le quotidien des populations. Il ne se contente pas de dire que la guerre devient un environnement dont nul n\u2019\u00e9chappe ; il donne concr\u00e8tement \u00e0 voir ce que devient la condition humaine lorsque la violence organis\u00e9e constitue l\u2019horizon permanent des existences.<\/p>\n\n\n\n Cette dimension anthropologique \u00e9claire un aspect crucial de la guerre moderne : son caract\u00e8re m\u00e9diatique et cognitif. Dabila rappelle que la guerre cesse non lorsqu\u2019un camp est militairement an\u00e9anti, mais lorsque l\u2019instance d\u00e9cisionnelle centrale d\u2019un r\u00e9gime politique estime que la poursuite du conflit co\u00fbterait davantage que ce qu\u2019il reste \u00e0 esp\u00e9rer. Cette \u00ab \u00e9quation de paix \u00bb repose sur des facteurs perceptifs et psychologiques autant que mat\u00e9riels. Or, Robida comprend intuitivement que la guerre moderne se joue aussi dans la gestion de ces facteurs cognitifs : information en continu, spectacularisation m\u00e9diatique, banalisation routini\u00e8re de la violence, qui sature les perceptions et transforme l\u2019exceptionnel en ordinaire. Ses propres dispositifs narratifs et iconographiques en t\u00e9moignent. Les t\u00e9l\u00e9phonoscopes, journaux illustr\u00e9s instantan\u00e9s, bulletins t\u00e9l\u00e9graphiques et panoramas urbains satur\u00e9s d\u2019images transforment le conflit en un flux permanent de nouvelles, de rumeurs et de visions fragment\u00e9es. Les bombardements deviennent des sc\u00e8nes observ\u00e9es depuis les balcons, comment\u00e9es dans les caf\u00e9s, relay\u00e9es par des \u00e9crans domestiques ; les dirigeables en flammes ou les combats navals sont aussit\u00f4t convertis en gravures, en spectacles, en objets de consommation visuelle. En d\u2019autres termes, Robida montre ainsi comment les m\u00e9dias, les images et les dispositifs de communication fabriquent une guerre cognitive avant l\u2019heure, moins par l\u2019effondrement du moral que par la mise en spectacle continue de la violence, lorsque l\u2019attention se disperse, la sensibilit\u00e9 \u00e0 la violence de masse s\u2019\u00e9mousse et la capacit\u00e9 d\u2019indignation s\u2019\u00e9rode.<\/p>\n\n\n\n\n\n La confrontation entre Dabila et Robida r\u00e9v\u00e8le moins une opposition qu\u2019une compl\u00e9mentarit\u00e9 de m\u00e9thodes. Antony Dabila propose une grammaire strat\u00e9gique, une typologie analytique qui permet de classer, comparer et comprendre les configurations de l\u2019affrontement arm\u00e9. Albert Robida offre une anthropologie implicite de la guerre moderne : il donne \u00e0 voir ce que devient l\u2019existence humaine quand la guerre s\u2019installe comme condition permanente. Cette diff\u00e9rence de m\u00e9thode correspond \u00e0 une diff\u00e9rence de focale. Le premier s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la conduite strat\u00e9gique, \u00e0 l\u2019articulation entre finalit\u00e9s politiques, objectifs strat\u00e9giques et buts tactiques. Le second porte son attention sur la perception sociale de la guerre : \u00e0 la mani\u00e8re dont elle est v\u00e9cue par ceux qui la subissent et comment elle transforme le tissu quotidien de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Mais Antony Dabila insiste sur un point crucial : la strat\u00e9gie militaire doit toujours \u00eatre subordonn\u00e9e \u00e0 une conduite strat\u00e9gique plus englobante, expression des finalit\u00e9s politiques d\u00e9finies par la communaut\u00e9 politique. Or, ces finalit\u00e9s, leur l\u00e9gitimit\u00e9, leur acceptabilit\u00e9, leur capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser, d\u00e9pendent pr\u00e9cis\u00e9ment de la mani\u00e8re dont la guerre est per\u00e7ue, v\u00e9cue, int\u00e9gr\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9. La grammaire strat\u00e9gique ne suffit pas si elle n\u2019int\u00e8gre pas aussi une anthropologie sociale du conflit.<\/p>\n\n\n\n Robida ne concurrence donc pas la th\u00e9orie strat\u00e9gique ; il l\u2019\u00e9paissit, \u00e0 la mani\u00e8re de la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e britannique Black Mirror<\/em>. Il ne propose pas un mod\u00e8le, mais un dispositif d\u2019exploration : une fiction qui met en sc\u00e8ne les cons\u00e9quences sociales, psychologiques et politiques de technologies futures. La s\u00e9rie britannique ne cherche pas \u00e0 pr\u00e9dire l\u2019avenir ; elle en d\u00e9plie les logiques, en pousse les tendances jusqu\u2019\u00e0 leur point de rupture, en r\u00e9v\u00e8le les angles morts. Robida proc\u00e8de de la m\u00eame mani\u00e8re : il ne d\u00e9montre pas, il met en situation. Il ne th\u00e9orise pas la guerre moderne, il immerge le lecteur dans un environnement o\u00f9 la technique reconfigure les comportements, les perceptions et les institutions <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il rappelle que la guerre n\u2019est pas seulement un probl\u00e8me de combinatoire tactique mais aussi une \u00e9preuve existentielle qui transforme en profondeur les soci\u00e9t\u00e9s qui la traversent.<\/p>\n\n\n\n Cette compl\u00e9mentarit\u00e9 \u00e9claire d\u2019un jour nouveau la pertinence contemporaine de Robida. Dans un contexte o\u00f9 trois dimensions (guerre nucl\u00e9aire, conflit conventionnel, lutte asym\u00e9trique) tendent \u00e0 s\u2019empiler et \u00e0 s\u2019activer simultan\u00e9ment, la capacit\u00e9 \u00e0 penser ensemble la grammaire formelle des modes strat\u00e9gico-tactiques et l\u2019anthropologie sociale de la guerre devient cruciale.<\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales contemporaines se trouvent confront\u00e9es \u00e0 un double d\u00e9fi. D\u2019une part, elles doivent \u00e9laborer des doctrines strat\u00e9giques capables de r\u00e9pondre \u00e0 des menaces hybrides qui combinent plusieurs registres d\u2019action militaire. D\u2019autre part, elles doivent maintenir le soutien de leurs populations \u00e0 des engagements militaires dont les modalit\u00e9s (frappes \u00e0 distance, guerre informationnelle, interventions prolong\u00e9es) correspondent pr\u00e9cis\u00e9ment aux formes que Robida avait anticip\u00e9es : distantes, diffuses, routini\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n Le risque syst\u00e9mique pour les d\u00e9mocraties est qu\u2019elles \u00e9chouent \u00e0 penser la conduite strat\u00e9gique de leur communaut\u00e9 politique, soit parce qu\u2019elles demeurent paralys\u00e9es de l\u2019int\u00e9rieur par une conflictualit\u00e9 structurelle, soit parce qu\u2019elles ne parviennent plus \u00e0 appr\u00e9hender leur environnement international autrement qu\u2019\u00e0 travers les coordonn\u00e9es de l\u2019humanitarisme moral. Dans ce contexte, relire Robida offre une ressource pr\u00e9cieuse : non pas des recettes strat\u00e9giques, mais une compr\u00e9hension de la mani\u00e8re dont les soci\u00e9t\u00e9s modernes peuvent ou non int\u00e9grer la guerre comme matrice, sans pour autant renoncer \u00e0 leur identit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n Car ce que Robida montre, dans son ironie m\u00e9lancolique, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette difficile cohabitation : comment maintenir une vie d\u00e9mocratique, des institutions civiles, une sph\u00e8re publique fonctionnelle dans un environnement de guerre continue ? Cette question, que les penseurs strat\u00e9giques contemporains formulent en termes de \u00ab double r\u00e9silience d\u00e9mocratique \u00bb <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Robida l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9e il y a plus d\u2019un si\u00e8cle. Et si ses r\u00e9ponses restent ambigu\u00ebs, oscillant entre satire et inqui\u00e9tude, entre fascination technique et angoisse existentielle, c\u2019est peut-\u00eatre parce que la question elle-m\u00eame ne comporte pas de solution d\u00e9finitive, seulement des ajustements toujours provisoires et pr\u00e9caires, entre les exigences de la survie collective imm\u00e9diate et celles de la vie bonne, ordonn\u00e9e \u00e0 des fins \u00e9thiques et m\u00e9taphysiques qui donnent leur sens v\u00e9ritable \u00e0 nos existences physiques et politiques.<\/p>\n\n\n\n L\u2019actualit\u00e9 g\u00e9opolitique contemporaine offre une confirmation troublante des intuitions robidiennes. En Ukraine, le conflit d\u00e9clench\u00e9 en f\u00e9vrier 2022 s\u2019enlise dans une guerre d\u2019attrition dont nul ne peut pr\u00e9dire exactement l\u2019issue. \u00c0 Gaza, les cycles de violence se succ\u00e8dent sans jamais produire de r\u00e9solution d\u00e9finitive, chaque cessez-le-feu portant en germe la prochaine escalade. En mer Rouge, les attaques houthies contre le trafic maritime international cr\u00e9ent un \u00e9tat de bellig\u00e9rance diffuse, sans paix certaine ni guerre d\u00e9clar\u00e9e. Dans l\u2019Indopacifique, la tension sino-am\u00e9ricaine autour de Ta\u00efwan maintient la r\u00e9gion dans une situation de quasi-guerre permanente, o\u00f9 chaque exercice militaire, chaque incident naval, chaque d\u00e9claration politique peut basculer vers l\u2019affrontement ouvert sans qu\u2019aucun seuil clairement identifiable ne s\u00e9pare la comp\u00e9tition strat\u00e9gique du conflit arm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ces th\u00e9\u00e2tres contemporains partagent une caract\u00e9ristique commune qui les distingue radicalement des guerres du XXe<\/sup> si\u00e8cle : l\u2019impossibilit\u00e9 de les circonscrire dans le temps et dans l\u2019espace selon les cat\u00e9gories classiques du droit international. Quand commence une guerre qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 formellement d\u00e9clar\u00e9e ? Quand se termine un conflit qui alterne phases chaudes et p\u00e9riodes de gel sans jamais produire de trait\u00e9 de paix ? Comment qualifier juridiquement et politiquement des situations qui combinent actions militaires conventionnelles, op\u00e9rations cyber, guerre informationnelle et pression \u00e9conomique dans un continuum o\u00f9 la fronti\u00e8re entre temps de guerre et temps de paix perd toute nettet\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n Cette ambigu\u00eft\u00e9 temporelle s\u2019accompagne d\u2019une fragmentation spatiale qui rend tout aussi difficile la d\u00e9limitation g\u00e9ographique du conflit. La guerre d\u2019Ukraine se joue certes sur la longue ligne de front, mais aussi dans les r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement \u00e9nerg\u00e9tique europ\u00e9ens, dans les circuits de financement internationaux, dans les flux d\u2019information sur les r\u00e9seaux sociaux, dans les enceintes diplomatiques o\u00f9 se n\u00e9gocient soutiens et sanctions. Le conflit isra\u00e9lo-palestinien d\u00e9borde largement des fronti\u00e8res de Gaza pour englober le Liban, la Syrie, l\u2019Iran, et m\u00eame des th\u00e9\u00e2tres africains o\u00f9 des puissances r\u00e9gionales s\u2019affrontent par proxies<\/em> interpos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Cette configuration (conflits durables, ambigus, fragment\u00e9s) correspond exactement \u00e0 ce que Robida avait imagin\u00e9 : non pas la grande guerre d\u00e9cisive qui viendrait trancher un diff\u00e9rend s\u00e9culaire, mais l\u2019installation de la conflictualit\u00e9 comme \u00e9tat permanent, fluctuant, non sans intensit\u00e9 certes, mais sans aucune perspective de r\u00e9solution. <\/p>\n\n\n\n Si les conflits contemporains semblent sortir tout droit des pages de La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em>, c\u2019est aussi parce qu\u2019ils confirment l\u2019intuition robidienne concernant la centralit\u00e9 des r\u00e9cits dans la conduite de la guerre moderne. Les affrontements du XXI\u1d49 si\u00e8cle ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire ; ils se d\u00e9roulent simultan\u00e9ment dans l\u2019espace m\u00e9diatique et cognitif, o\u00f9 la bataille des perceptions d\u00e9termine souvent davantage l\u2019issue du conflit que les rapports de force mat\u00e9riels <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019offensive russe contre l\u2019Ukraine en offre une illustration saisissante. Au-del\u00e0 des combats terrestres, a\u00e9riens et navals, la guerre s\u2019est imm\u00e9diatement doubl\u00e9e d\u2019une confrontation narrative intense, opposant le r\u00e9cit d\u2019une r\u00e9sistance h\u00e9ro\u00efque ukrainienne, pr\u00e9sent\u00e9e comme fonci\u00e8rement d\u00e9mocratique et inscrite dans une filiation nationale remontant aux Cosaques de la Sitch zaporogue, \u00e0 celui d\u2019une op\u00e9ration de \u00ab d\u00e9nazification \u00bb avanc\u00e9 par la Russie, se r\u00e9clamant de l\u2019h\u00e9ritage historique de la Rus\u2019 de Kiev et de la \u00ab Grande guerre patriotique \u00bb. D\u00e8s lors, cette dimension cognitive du conflit ne constitue pas un simple compl\u00e9ment de la guerre conventionnelle ; elle en forme d\u00e9sormais une composante structurelle. Les drones kamikazes qui frappent des infrastructures ukrainiennes sont imm\u00e9diatement film\u00e9s, comment\u00e9s et diffus\u00e9s sur Telegram. Ailleurs, les frappes isra\u00e9liennes sur Gaza produisent instantan\u00e9ment des torrents d\u2019images qui alimentent des r\u00e9cits antagonistes, chacun mobilisant ses propres codes visuels, ses propres registres \u00e9motionnels et ses propres communaut\u00e9s interpr\u00e9tatives. La guerre devient ainsi un spectacle permanent, un flux ininterrompu d\u2019informations et de contre-informations dont nul ne peut plus pr\u00e9tendre ma\u00eetriser la circulation.<\/p>\n\n\n\n Cette saturation informationnelle produit des effets contradictoires. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle rend la guerre plus visible, plus pr\u00e9sente dans l\u2019espace public, et donc plus difficile \u00e0 ignorer. De l\u2019autre, elle suscite une forme d\u2019\u00e9puisement cognitif, qui induit paradoxalement une d\u00e9sensibilisation : l\u2019accumulation d\u2019images de destruction finit par produire de l\u2019indiff\u00e9rence plut\u00f4t que de la mobilisation, tandis que la prolif\u00e9ration d\u2019informations contradictoires engendre le scepticisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 plut\u00f4t que la compr\u00e9hension \u00e9clair\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Robida avait anticip\u00e9 cette double dimension : la guerre comme spectacle m\u00e9diatique permanent (sous l\u2019effet d\u2019un flux informationnel effr\u00e9n\u00e9, aujourd\u2019hui port\u00e9 par les cha\u00eenes d\u2019information en continu et les r\u00e9seaux sociaux), et l\u2019accoutumance insidieuse que cette permanence finirait par produire. Dans ses illustrations, les citadins continuent de vaquer \u00e0 leurs occupations pendant que les journaux affichent les derni\u00e8res nouvelles du front, que les t\u00e9l\u00e9graphes transmettent les d\u00e9p\u00eaches en temps r\u00e9el, et que le conflit devient un simple arri\u00e8re-plan familier, plut\u00f4t que de demeurer un \u00e9v\u00e9nement extraordinaire, mobilisateur. Ce dont il pointait la possible \u00e9mergence, sans disposer encore du vocabulaire conceptuel pour la nommer, c\u2019\u00e9tait la guerre cognitive g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e telle que nous la connaissons aujourd\u2019hui, lorsque la gestion des perceptions importe autant que le contr\u00f4le des moyens l\u00e9taux de l\u2019engagement arm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre la correspondance la plus troublante entre les visions de Robida et notre pr\u00e9sent r\u00e9side-t-elle dans l\u2019absence de catharsis<\/em> que produisent les conflits contemporains. Les guerres du XX\u1d49 si\u00e8cle, aussi terribles fussent-elles, s\u2019achevaient g\u00e9n\u00e9ralement sur des moments de r\u00e9solution : capitulations, trait\u00e9s de paix, proc\u00e8s des vaincus, reconstruction des ordres politiques. Ces d\u00e9nouements permettaient aux soci\u00e9t\u00e9s bellig\u00e9rantes de marquer une c\u00e9sure, de refermer symboliquement une s\u00e9quence historique, et de se projeter dans un apr\u00e8s-guerre clairement distinct de la p\u00e9riode de conflit.<\/p>\n\n\n\n\n\n Les guerres contemporaines ne produisent plus cette fonction cathartique. L\u2019Afghanistan illustre ce ph\u00e9nom\u00e8ne de fa\u00e7on exemplaire : vingt ans d\u2019engagement occidental se concluent par un retrait chaotique, qui ne ressemble en rien \u00e0 une victoire, et le retour au pouvoir des Talibans rend r\u00e9troactivement illisible le sens m\u00eame de l\u2019intervention <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019Irak, la Syrie, la Libye : autant de th\u00e9\u00e2tres o\u00f9 les interventions militaires n\u2019ont produit ni vainqueurs clairs ni vaincus d\u00e9finitifs, mais seulement des situations de quasi-guerre gel\u00e9e, susceptible, \u00e0 tout moment, de se r\u00e9activer.<\/p>\n\n\n\n Cette absence de victoires d\u00e9cisives transforme en profondeur le rapport des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 la guerre. L\u00e0 o\u00f9 les conflits du XX\u1d49 si\u00e8cle (malgr\u00e9 leur horreur) maintenaient une dramaturgie reconnaissable (mobilisation, paroxysme, d\u00e9nouement), les guerres contemporaines s\u2019\u00e9tirent dans une temporalit\u00e9 ind\u00e9finie, qui \u00e9rode progressivement la capacit\u00e9 des populations \u00e0 soutenir durablement l\u2019effort de guerre. La fatigue sociale qui en r\u00e9sulte ne prend pas la forme d\u2019une opposition frontale \u00e0 l\u2019effort de guerre (comme ce fut le cas pour le Vietnam), mais celle d\u2019une lassitude diffuse, d\u2019une difficult\u00e9 croissante \u00e0 accorder de l\u2019attention \u00e0 des conflits qui semblent appel\u00e9s \u00e0 se prolonger sans horizon clair de r\u00e9solution.<\/p>\n\n\n\n Cette fatigue se double d\u2019un processus de normalisation de l\u2019exception qui correspond exactement \u00e0 ce que Robida avait d\u00e9crit. La guerre cesse d\u2019\u00eatre v\u00e9cue comme une rupture dans le cours normal de l\u2019histoire pour devenir un \u00e9l\u00e9ment permanent du paysage g\u00e9opolitique. On s\u2019habitue aux sir\u00e8nes anti-a\u00e9riennes, aux tensions militaires p\u00e9riodiques, aux interventions arm\u00e9es ponctuelles, comme on s\u2019habitue \u00e0 toute condition environnementale stable. Cette normalisation ne signifie pas acceptation ; elle d\u00e9signe plut\u00f4t une forme d\u2019adaptation r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 un \u00e9tat de choses per\u00e7u comme inalt\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales d\u00e9couvrent ainsi, avec un si\u00e8cle de retard, ce que Robida avait intuitivement compris : une guerre sans dramaturgie classique, sans moments d\u00e9cisifs clairement identifiables, sans possibilit\u00e9 de cl\u00f4ture symbolique, produit des effets psychologiques et sociaux radicalement diff\u00e9rents des conflits traditionnels. Elle ne mobilise plus les \u00e9nergies collectives vers un objectif commun, mais tend \u00e0 disperser l\u2019attention, \u00e0 fragmenter les engagements, et \u00e0 \u00e9roder progressivement la capacit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 penser son propre rapport \u00e0 la violence organis\u00e9e de masse.<\/p>\n\n\n\n Ce que r\u00e9v\u00e8lent ces trois dimensions (temporalit\u00e9 ind\u00e9finie, centralit\u00e9 cognitive, absence de catharsis), c\u2019est la pertinence du diagnostic structurel que Robida avait port\u00e9 sur la guerre moderne. Il n\u2019avait pas pr\u00e9dit les technologies sp\u00e9cifiques du XXI\u1d49 si\u00e8cle, mais il avait saisi les logiques profondes appel\u00e9es \u00e0 structurer durablement la conflictualit\u00e9 contemporaine : diffusion spatiale, extension temporelle, m\u00e9diatisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et normalisation progressive de l\u2019\u00e9tat de guerre.<\/p>\n\n\n\n Le cartographe pr\u00e9coce de la guerre moderne nous parle aujourd\u2019hui plus qu\u2019hier, non pas parce que ses pr\u00e9dictions se seraient miraculeusement r\u00e9alis\u00e9es, mais parce que la multiplication des formes de l\u2019engagement arm\u00e9 qu\u2019il avait imagin\u00e9e correspond de plus en plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 notre exp\u00e9rience contemporaine. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les th\u00e9oriciens militaires peinent \u00e0 qualifier les nouvelles formes de bellig\u00e9rance (guerre hybride, guerre grise sous le seuil l\u00e9tal, conflits de haute intensit\u00e9), Robida offre un cadre interpr\u00e9tatif qui permet de penser cette ind\u00e9termination non comme une anomalie provisoire, mais comme la structure m\u00eame de la conflictualit\u00e9 moderne.<\/p>\n\n\n\n Il aide \u00e0 comprendre que ce que nous vivons n\u2019est pas une transition d\u00e9sordonn\u00e9e entre un ancien mod\u00e8le de guerre (inter\u00e9tatique, d\u00e9clar\u00e9e, circonscrite) et un nouveau mod\u00e8le encore \u00e0 stabiliser, mais l\u2019installation durable d\u2019un r\u00e9gime de conflictualit\u00e9 qui se caract\u00e9rise pr\u00e9cis\u00e9ment par son refus de toute stabilisation, son caract\u00e8re fondamentalement fluide, et sa capacit\u00e9 \u00e0 combiner ind\u00e9finiment des registres d\u2019action h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, sans jamais se fixer en une forme d\u00e9finitive.<\/p>\n\n\n\n Au terme de ce parcours, une \u00e9vidence s\u2019impose : il faut sortir d\u00e9finitivement de la lecture technoproph\u00e9tique de Robida afin de comprendre la port\u00e9e v\u00e9ritable de son \u0153uvre. Elle r\u00e9side non pas dans la capacit\u00e9 \u00e0 anticiper la simple apparence des objets techniques du futur, mais dans l\u2019intelligence de la force de structuration que devaient n\u00e9cessairement rev\u00eatir les diff\u00e9rents vecteurs \u2013 techniques, cognitifs et sensibles \u2013 de la guerre moderne.<\/p>\n\n\n\n Ainsi, Robida doit \u00eatre lu comme un r\u00e9v\u00e9lateur des logiques profondes de la modernit\u00e9 militaire, un analyste intuitif des transformations structurelles que l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technique et la rationalisation administrative allaient imposer au ph\u00e9nom\u00e8ne guerrier ; il doit \u00eatre lu comme un penseur ayant su saisir, sous le voile de la fiction satirique, les traits essentiels de la conflictualit\u00e9 \u00e0 venir. Cette triple qualification, de r\u00e9v\u00e9lateur, d\u2019analyste et de penseur, le situe dans un registre intellectuel qui n\u2019est ni celui de la science-fiction ni celui de la prospective technique, mais celui d\u2019une pol\u00e9mologie moderne <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> en forme de sociologie historique d\u2019anticipation<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Comme r\u00e9v\u00e9lateur, Robida rend visible ce que ses contemporains ne pouvaient ou ne voulaient voir : que la modernit\u00e9 technique ne pacifierait pas le monde mais transformerait radicalement les modalit\u00e9s de la violence collective. Comme analyste intuitif, il d\u00e9compose les m\u00e9canismes par lesquels cette transformation est appel\u00e9e \u00e0 s\u2019op\u00e9rer : extension du champ de bataille, pluralisation des milieux conflictuels, abstraction de la violence et normalisation du conflit. Comme penseur des formes \u00e9mergentes, il saisit que ce qui change dans la guerre moderne n\u2019est pas seulement quantitatif (plus de morts, plus de destruction), mais d\u2019ordre fonci\u00e8rement qualitatif : le surgissement d\u2019une autre structure temporelle, d\u2019une autre distribution des espaces de conflictualit\u00e9, d\u2019une \u00e9conomie morale des conflits de nature dissemblable, et d\u2019une dialectique renouvel\u00e9e entre organisation sociale et violence de masse organis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Cette relecture de l\u2019\u0153uvre soul\u00e8ve une question m\u00e9thodologique qui d\u00e9passe largement le cas particulier de cet auteur. Lire Robida aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas chercher le futur dans le pass\u00e9 (exercice toujours suspect de t\u00e9l\u00e9ologie r\u00e9trospective) mais apprendre \u00e0 reconna\u00eetre les logiques profondes de la guerre contemporaine \u00e0 travers les formes qu\u2019un observateur aussi perspicace avait su identifier il y a plus d\u2019un si\u00e8cle. En somme, ce qui importe, c\u2019est de saisir la logique structurelle qui rend possible cette transformation : la mani\u00e8re dont la modernit\u00e9 technique cr\u00e9e les conditions d\u2019une guerre continue et d\u00e9formalis\u00e9e, tout en demeurant compatible avec le maintien d\u2019une vie sociale ordinaire.<\/p>\n\n\n\n\n\n Par ailleurs, Robida illustre exemplairement la f\u00e9condit\u00e9 d\u2019une hybridation disciplinaire croisant fiction, strat\u00e9gie et sciences sociales pour penser la guerre contemporaine. Parce qu\u2019il combine visualisation (le dessin), narration (le r\u00e9cit), et satire (le commentaire social implicite), il parvient \u00e0 saisir des dimensions du ph\u00e9nom\u00e8ne guerrier qui \u00e9chappent trop souvent aux approches purement discursives. Ses illustrations ne sont pas de simples ornements du texte ; elles constituent un mode d\u2019analyse \u00e0 part enti\u00e8re, qui permet de donner \u00e0 voir, sous une forme imm\u00e9diatement sensible, ce que le langage conceptuel peine \u00e0 formuler et \u00e0 transmettre. Sa narration n\u2019est pas une simple mise en intrigue ; elle explore les implications concr\u00e8tes, au niveau du v\u00e9cu individuel et collectif, de transformations que la th\u00e9orie strat\u00e9gique n\u2019exprime le plus souvent qu\u2019en termes abstraits.<\/p>\n\n\n\n Le geste robidien sugg\u00e8re ainsi que, pour penser ad\u00e9quatement la guerre contemporaine, dans sa complexit\u00e9 multi-vectorielle, son ind\u00e9termination croissante et sa capacit\u00e9 de structuration sociale, il est n\u00e9cessaire de mobiliser des outils intellectuels eux aussi pluriels et hybrides. Ni la th\u00e9orie strat\u00e9gique prise isol\u00e9ment, ni l\u2019analyse sociologique consid\u00e9r\u00e9e seule, ni la fiction envisag\u00e9e comme un genre autonome ne suffisent, chacune pour soi, \u00e0 en \u00e9puiser l\u2019intelligibilit\u00e9. C\u2019est dans leur articulation ma\u00eetris\u00e9e, dans leur mise en tension productive, que peut \u00e9merger une compr\u00e9hension v\u00e9ritablement \u00e0 la hauteur de l\u2019objet. Le cas Robida rappelle en ce sens l\u2019utilit\u00e9 heuristique des \u0153uvres marginales pour \u00e9clairer les angles morts du pr\u00e9sent. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il n\u2019appartient \u00e0 aucun canon \u00e9tabli, Robida a pu explorer des territoires que les formes consacr\u00e9es de la pens\u00e9e savante n\u2019autorisaient pas encore \u00e0 investir. <\/p>\n\n\n\n Au bout du compte, ce que Robida nous l\u00e8gue, c\u2019est moins un corpus de pr\u00e9dictions qu\u2019une attitude intellectuelle : une lucidit\u00e9 sans illusion face aux transformations en cours, une capacit\u00e9 \u00e0 penser le pire sans verser dans le catastrophisme, une aptitude \u00e0 regarder en face ce que la modernit\u00e9 produit de plus inqui\u00e9tant sans c\u00e9der ni \u00e0 la fascination technophile ni \u00e0 la nostalgie r\u00e9actionnaire. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales red\u00e9couvrent douloureusement les contraintes g\u00e9opolitiques qu\u2019elles croyaient avoir d\u00e9finitivement conjur\u00e9es, o\u00f9 les guerres se multiplient sans que jamais ne se dessine la possibilit\u00e9 d\u2019un ordre pacifi\u00e9, o\u00f9 la violence organis\u00e9e s\u2019installe comme horizon permanent de l\u2019existence collective, l\u2019approche robidienne offre un mod\u00e8le de pens\u00e9e singuli\u00e8rement pr\u00e9cieux : une mani\u00e8re de refuser aussi bien l\u2019optimisme technologique que le pessimisme fataliste.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side finalement l\u2019apport le plus pr\u00e9cieux de Robida : nous avoir montr\u00e9 qu\u2019il est possible de penser lucidement la guerre moderne sans se laisser paralyser par elle, de reconna\u00eetre sa logique profonde sans pour autant la naturaliser, de la d\u00e9crire dans sa banalit\u00e9 quotidienne sans jamais oublier son inacceptabilit\u00e9 morale. Dans un si\u00e8cle o\u00f9 la guerre risque de redevenir, comme Robida l\u2019avait anticip\u00e9, non plus l\u2019exception mais la r\u00e8gle, cette lucidit\u00e9 sans illusion constitue la seule posture intellectuelle tenable pour ceux qui refusent \u00e0 la fois l\u2019aveuglement paniqu\u00e9 et les formes plus froides de renoncement que sont l\u2019\u00e9puisement, le cynisme ou le d\u00e9faitisme.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Pourquoi un auteur oubli\u00e9 \u00e9claire mieux nos conflits que bien des proph\u00e8tes technologiques contemporains.<\/p>\n","protected":false},"author":61106,"featured_media":343515,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":44,"footnotes":""},"categories":[3227],"tags":[],"staff":[3105],"editorial_format":[4849],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-343219","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fondations-geopolitiques","staff-florent-parmentier","editorial_format-etudes","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":343515,"excerpt":"Pourquoi un auteur oubli\u00e9 \u00e9claire mieux nos conflits que bien des proph\u00e8tes technologiques contemporains.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nL\u2019oubli relatif de Robida : entre r\u00e9trofuturisme et malentendu intellectuel<\/h2>\n\n\n\n
Une r\u00e9ception longtemps r\u00e9ductrice<\/h3>\n\n\n\n
Un auteur mal class\u00e9<\/h3>\n\n\n\n
Situer La Guerre au XX\u1d49 si\u00e8cle<\/em> dans l\u2019\u0153uvre de Robida<\/h2>\n\n\n\n
Une pi\u00e8ce d\u2019un ensemble coh\u00e9rent<\/h3>\n\n\n\n
Une anticipation non focalis\u00e9e sur l\u2019arme<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Une guerre sans h\u00e9ro\u00efsme<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Un diagnostic sur la modernit\u00e9 conflictuelle<\/h3>\n\n\n\n
Robida, non comme proph\u00e8te technologique, mais comme analyste des formes de guerre<\/h2>\n\n\n\n
La guerre comme milieu<\/h3>\n\n\n\n
La pluralit\u00e9 des milieux conflictuels<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La distance et la dilution morale<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019anticipation des formes plut\u00f4t que des moyens<\/h3>\n\n\n\n
Robida en dialogue avec L\u2019\u00c9chiquier strat\u00e9gique<\/em><\/h2>\n\n\n\n
Penser la diversit\u00e9 des guerres<\/h3>\n\n\n\n
Ce que Robida apporte \u00e0 cette grammaire<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Compl\u00e9mentarit\u00e9 des approches<\/h3>\n\n\n\n
Une actualit\u00e9 renouvel\u00e9e<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi Robida nous parle plus aujourd\u2019hui qu\u2019hier<\/h2>\n\n\n\n
Une guerre sans d\u00e9but clair ni fin nette<\/h3>\n\n\n\n
Une guerre m\u00e9diatis\u00e9e et cognitive<\/h3>\n\n\n\n
Une guerre sans catharsis<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La pertinence d\u2019un diagnostic structurel<\/h3>\n\n\n\n
Robida, un outil pour penser le pr\u00e9sent<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n