{"id":342492,"date":"2026-06-22T13:02:21","date_gmt":"2026-06-22T11:02:21","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=342492"},"modified":"2026-06-22T13:09:46","modified_gmt":"2026-06-22T11:09:46","slug":"comment-yves-lacoste-a-libere-la-geographie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/22\/comment-yves-lacoste-a-libere-la-geographie\/","title":{"rendered":"Comment Yves Lacoste a lib\u00e9r\u00e9 la g\u00e9ographie"},"content":{"rendered":"\n
Apr\u00e8s un <\/em>in memoriam<\/a> sign\u00e9 par son \u00e9l\u00e8ve B\u00e9atrice Giblin et la publication de son dernier texte<\/a> pr\u00e9sent\u00e9 lors d’un colloque scientifique<\/a> organis\u00e9 par la revue, nous publions cette longue \u00e9tude r\u00e9dig\u00e9e par le directeur des archives et des \u00e9tudes historiques de l’Institut g\u00e9opolitique de l’ENS.<\/em><\/p>\n\n\n\n Dans un passage c\u00e9l\u00e8bre de ses Tristes Tropiques<\/em> (1955), Claude L\u00e9vi-Strauss relate la r\u00e9action des Indiens Nambikwara \u00e0 l\u2019irruption de l\u2019\u00e9crit dans leur univers, jusqu\u2019alors cantonn\u00e9 \u00e0 l\u2019oralit\u00e9. La plupart d\u2019entre eux s\u2019\u00e9chinent vainement \u00e0 ma\u00eetriser la lecture et l\u2019\u00e9criture. Mais l\u2019un de leurs chefs, J\u00falio, se contente de produire avec aplomb d\u2019illisibles gribouillis qu\u2019il tend d\u2019un air entendu \u00e0 ses interlocuteurs europ\u00e9ens. En faisant mine d\u2019\u00eatre alphab\u00e9tis\u00e9, il assoit un peu plus son pouvoir sur la masse de ses subordonn\u00e9s illettr\u00e9s. Une sc\u00e8ne qui conduit l\u2019ethnologue \u00e0 se lamenter de voir le potentiel \u00e9mancipateur dont rec\u00e8le le savoir graphique d\u00e9samorc\u00e9 et d\u00e9tourn\u00e9 au service de l\u2019oppression. Parce que \u00ab sa science s\u2019accompagne de puissance \u00bb, celui qui ma\u00eetrise ou, dans le cas de J\u00falio, feint de ma\u00eetriser l\u2019\u00e9criture, \u00ab a prise sur les autres \u00bb. L\u2019\u00e9criture semble ainsi paradoxalement \u00ab favoriser l\u2019exploitation des hommes avant leur illumination \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce scandale d\u2019un savoir qui opprime plut\u00f4t que d\u2019\u00e9manciper n\u2019est pas propre \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Il est au c\u0153ur du petit livre au grand retentissement qui, en 1976, impose Yves Lacoste en trublion de la g\u00e9ographie fran\u00e7aise. Dans La g\u00e9ographie, \u00e7a sert, d\u2019abord, \u00e0 faire la guerre<\/em><\/a>, paru dans la fameuse \u00ab Petite collection \u00bb des \u00e9ditions Fran\u00e7ois Maspero, il s\u2019en prend avec virulence \u00e0 sa propre corporation, inquiet de voir que la science dont il fait profession peut servir \u00e0 soumettre ceux-l\u00e0 m\u00eames qu\u2019elle devrait au contraire lib\u00e9rer. Il critique en particulier le caract\u00e8re hors-sol et autot\u00e9lique de l\u2019enseignement g\u00e9ographique dispens\u00e9 dans la France des ann\u00e9es 1970 : \u00ab On va \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour apprendre \u00e0 lire, \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 compter. Pourquoi pas pour apprendre \u00e0 lire une carte ? \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> Question rh\u00e9torique \u00e0 laquelle il a t\u00f4t fait de r\u00e9pondre : \u00ab La carte doit rester la pr\u00e9rogative de l\u2019officier, et l\u2019autorit\u00e9 qu\u2019en op\u00e9ration il exerce sur ‘ses hommes’ ne tient pas seulement au syst\u00e8me hi\u00e9rarchique, mais au fait que lui seul sait lire la carte et peut d\u00e9cider des mouvements, alors que ceux qu\u2019il a sous ses ordres ne savent pas \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Un propos qui r\u00e9sonne avec le portrait \u00e0 charge de l\u2019officier Pin\u00e7on bross\u00e9 par Louis-Ferdinand C\u00e9line au d\u00e9but de son Voyage au bout de la nuit<\/em> : \u00ab Avec sa t\u00eate de p\u00eache pourrie, ses quatre galons qui lui scintillaient partout de sa t\u00eate au nombril, ses moustaches r\u00eaches et ses genoux aigus, et ses jumelles qui lui pendaient au cou comme une cloche de vache, et sa carte au 1\/1 000 donc ? Je me demandais quelle rage d\u2019envoyer crever les autres le poss\u00e9dait celui-l\u00e0 ? Les autres qui n\u2019avaient pas de carte \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 l\u2019image de la graphie utilis\u00e9e par le chef Nambikwara pour imposer son autorit\u00e9 aux siens plut\u00f4t que pour les \u00e9clairer, le savoir g\u00e9ographique \u00e9tait, selon Lacoste, confisqu\u00e9 puis d\u00e9tourn\u00e9 \u00e0 leur profit par les dominants qui le monopolisaient pour mieux maintenir leur pouvoir et leurs privil\u00e8ges.<\/p>\n\n\n\n Toute l\u2019entreprise scientifique d\u2019Yves Lacoste, par d\u00e9finition militante, trouve son origine dans ce constat du caract\u00e8re potentiellement oppressif du savoir g\u00e9ographique d\u00e8s lors qu\u2019il est plac\u00e9 entre les seules mains d\u2019une minorit\u00e9 de privil\u00e9gi\u00e9s qui s\u2019en r\u00e9serve la ma\u00eetrise et l\u2019usage. D\u2019o\u00f9 le d\u00e9sir de d\u00e9mocratiser cet usage, afin de le convertir en un outil d\u2019\u00e9mancipation citoyenne au service du plus grand nombre.<\/p>\n\n\n\n Cette foi en la capacit\u00e9 de la g\u00e9ographie \u00e0 changer la vie, voire \u00e0 la sauver, vient de loin. Peut-\u00eatre peut-on en trouver les racines en juin 1940. L\u2019irruption des troupes allemandes aux portes de Paris vient bousculer la vie du jeune Yves Lacoste, alors \u00e2g\u00e9 de onze ans, le jetant avec sa famille sur les routes satur\u00e9es de l\u2019exil : \u00ab pour \u00e9viter la nationale 20, bloqu\u00e9e par le flot de ce qu\u2019on nommera bient\u00f4t ‘l\u2019exode’, nous en sortons \u00e0 la tour de Montlh\u00e9ry et nous dirigeons vers le sud par les petites routes. Elles pr\u00e9sentent plusieurs avantages : pas trop encombr\u00e9es, elles sont bord\u00e9es de garages qui ont encore de l\u2019essence \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce souvenir d\u2019enfance est sans doute pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019esprit d\u2019Yves Lacoste lorsque, dans son livre de 1976, il choisit l\u2019exemple des embouteillages pour illustrer les bienfaits tr\u00e8s concrets qu\u2019une d\u00e9mocratisation du savoir g\u00e9ographique ne manquerait pas de provoquer : \u00ab La paralysie totale de la circulation (\u2026) qui se r\u00e9p\u00e8te de plus en plus fr\u00e9quemment lors des migrations estivales, lors des grands week-ends, prend d\u2019\u00e9vidence les dimensions de l\u2019absurde, lorsqu\u2019on sait qu\u2019il y a des centaines de kilom\u00e8tres de routes libres, de part et d\u2019autre de l\u2019axe paralys\u00e9 par la file interminable de voitures. Mais la plupart des automobilistes n\u2019osent pas s\u2019y engager, ou n\u2019imaginent m\u00eame pas pouvoir les utiliser, m\u00eame s\u2019ils disposent de toutes les cartes n\u00e9cessaires pour se guider dans ce r\u00e9seau. Mais elles ne leur sont d\u2019aucune utilit\u00e9 puisque, malgr\u00e9 l\u2019aide de multiples panneaux indicateurs, ils ne savent m\u00eame pas lire ces cartes routi\u00e8res, pourtant bien simples et bien commodes \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus grave que la simple perte de temps provoqu\u00e9e par la congestion du trafic automobile, l\u2019ignorance g\u00e9ographique peut m\u00eame avoir des cons\u00e9quences fatales : Lacoste prend pour exemple la fin tragique de Che Guevara et de ses compagnons, morts d\u2019avoir cru que \u00ab toutes les montagnes bois\u00e9es d\u2019Am\u00e9rique latine \u00bb \u00e9taient \u00ab l\u2019\u00e9quivalent strat\u00e9gique de la Sierra Maestra \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le \u00ab petit livre bleu \u00bb (ainsi surnomm\u00e9 en raison de la couleur de sa couverture) est aujourd\u2019hui trop souvent mal compris. Beaucoup cit\u00e9 mais peu lu, La g\u00e9ographie, \u00e7a sert, d\u2019abord, \u00e0 faire la guerre<\/em>, n\u2019est pas ce plaidoyer en faveur de la g\u00e9opolitique \u2014 le mot n\u2019y appara\u00eet qu\u2019\u00e0 cinq reprises et sous un jour r\u00e9probateur \u2014 auquel on le r\u00e9sume parfois t\u00e9l\u00e9ologiquement. Si l\u2019expression \u00ab faire la guerre \u00bb est celle qui retient g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019attention des commentateurs, c\u2019est bien plut\u00f4t le \u00ab \u00e7a sert \u00bb qui la pr\u00e9c\u00e8de qui concentre l\u2019essentiel de sa charge novatrice et pol\u00e9mique. L\u2019objectif d\u2019Yves Lacoste est en effet d\u2019y d\u00e9noncer ce qu\u2019il appelle \u00ab la g\u00e9ographie des professeurs \u00bb. Autrement dit, la g\u00e9ographie dominante d\u2019alors, r\u00e9duite \u00e0 un corpus de connaissances abstraites apprises par c\u0153ur par des \u00e9l\u00e8ves dont on ne se soucie aucunement de l\u2019usage qu\u2019ils peuvent en avoir. Le risque est que cette discipline devienne inutile et que les \u00e9l\u00e8ves finissent par s\u2019en d\u00e9tourner. Un \u00e9tat de fait qu\u2019Yves Lacoste tentera tr\u00e8s concr\u00e8tement de corriger en dirigeant des ann\u00e9es durant une collection de manuels scolaires de g\u00e9ographie aux \u00e9ditions Nathan.<\/p>\n\n\n\n Lorsque Lacoste plaide en faveur d\u2019une g\u00e9ographie qui soit utile, il n\u2019y a aucune intention chez lui de l\u2019enr\u00e9gimenter ou de l\u2019instrumentaliser, au sens o\u00f9 Lucien Febvre pouvait s\u2019inqui\u00e9ter qu\u2019une histoire qui sert ne devienne \u00ab une histoire serve \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il entend simplement la d\u00e9mocratiser, afin d\u2019\u00e9viter qu\u2019elle ne serve qu\u2019\u00e0 quelques-uns, qui en usent pour asservir les autres. Pour Yves Lacoste, il faut faire en sorte que la g\u00e9ographie soit utile au plus grand nombre plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une poign\u00e9e d\u2019initi\u00e9s. Le c\u0153ur de la r\u00e9volution lacostienne, telle qu\u2019elle s\u2019op\u00e8re dans l\u2019opuscule de 1976, r\u00e9side dans cette conception tout \u00e0 la fois utilitaire, d\u00e9mocratique et \u00e9mancipatrice du savoir g\u00e9ographique : il faut \u00ab savoir penser l\u2019espace pour pouvoir s\u2019y organiser, pour savoir y combattre \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans cet ouvrage, Lacoste se pose en h\u00e9raut prom\u00e9th\u00e9en de ce qu\u2019on pourrait appeler, en \u00e9cho au mouvement th\u00e9ologique qui lui est contemporain, une g\u00e9ographie de la lib\u00e9ration<\/em>, soucieuse d\u2019arracher des mains des puissants un savoir strat\u00e9gique qui, mis \u00e0 la disposition du plus grand nombre, r\u00e9v\u00e9lerait son potentiel subversif et serait en mesure de favoriser l\u2019\u00e9mancipation des masses opprim\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Rien ne pr\u00e9disposait Yves Lacoste \u00e0 devenir le champion de cette g\u00e9ographie de combats au service des domin\u00e9s. N\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital militaire de F\u00e8s, le 7 septembre 1929, il passe les dix premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie dans un Maroc encore marqu\u00e9 par le traumatisme de la guerre du Rif (1921-1926). Son p\u00e8re, le g\u00e9ologue Jean Lacoste (1901-1942), s\u2019\u00e9tait install\u00e9 l\u00e0 un an plus t\u00f4t avec femme et enfants pour servir les int\u00e9r\u00eats fran\u00e7ais. Charg\u00e9 de lever une carte g\u00e9ologique des collines pr\u00e9-rifaines pour le compte de la R\u00e9sidence g\u00e9n\u00e9rale de France, Jean Lacoste met \u00e9galement son expertise au service de la Soci\u00e9t\u00e9 ch\u00e9rifienne des P\u00e9troles (SCP) puis du Bureau de recherches et participations mini\u00e8res (BRPM), dont il devient le g\u00e9ologue en chef en 1930. Ces diff\u00e9rentes missions ont un m\u00eame objectif : identifier et localiser pr\u00e9cis\u00e9ment les richesses du sous-sol marocain pour mieux les exploiter. Atteint de tuberculose, il revient s\u2019installer en France en 1939 avec sa femme et ses trois enfants. Jean Lacoste y meurt trois ans plus tard. <\/p>\n\n\n\n Le jeune Yves r\u00eave d\u2019abord de suivre les traces de son p\u00e8re en devenant \u00e0 son tour g\u00e9ologue. Mais ses r\u00e9sultats peu probants en math\u00e9matiques l\u2019incitent \u00e0 se lancer plut\u00f4t dans une licence de g\u00e9ographie, \u00e0 la Sorbonne. Il y rencontre Camille Dujardin (1929-2016), qui deviendra son \u00e9pouse. Licence de g\u00e9ographie en poche, il part avec elle effectuer fin 1949 une premi\u00e8re recherche de terrain dans la plaine marocaine du Rharb. Toujours marqu\u00e9 par l\u2019ombre tut\u00e9laire du p\u00e8re, il s\u2019y initie \u00e0 la g\u00e9ographie physique sous la conduite de Jean Dresch (1905-1994). Re\u00e7u premier \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation de g\u00e9ographie en 1952, il est affect\u00e9 au lyc\u00e9e Bugeaud d\u2019Alger. Il y enseigne \u00e0 des classes essentiellement compos\u00e9es de jeunes Pieds-noirs. L\u2019immersion dans l\u2019univers colonial alg\u00e9rois, fort diff\u00e9rent de celui qu\u2019il a connu au Maroc, confirme son adh\u00e9sion \u00e0 la cause ind\u00e9pendantiste : \u00ab Il ne s\u2019agissait plus d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 coloniale en expansion comme au Maroc, mais d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 coloniale vieillie (\u2026) ; une soci\u00e9t\u00e9 qui n\u2019avait plus gu\u00e8re de contact avec la France et qui regardait avec suspicion les nombreux profs arrivant de m\u00e9tropole \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Lacoste adh\u00e8re alors au Parti communiste alg\u00e9rien o\u00f9 il c\u00f4toie notamment le math\u00e9maticien Maurice Audin (1932-1957) et le m\u00e9decin Sadek Hadjer\u00e8s (1928-2022), qui lui fait d\u00e9couvrir l\u2019\u0153uvre d\u2019Ibn Khaldoun (1332-1406) <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette proximit\u00e9 avec des activistes ind\u00e9pendantistes lui vaut d\u2019\u00eatre rapatri\u00e9 et mut\u00e9 en m\u00e9tropole \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e scolaire 1955. Comme beaucoup d\u2019autres, Lacoste quitte le Parti communiste l\u2019ann\u00e9e suivante. Mais, contrairement \u00e0 la plupart de ses camarades, ce n\u2019est pas la r\u00e9pression de l\u2019insurrection de Budapest en novembre 1956 qui le convainc de rendre sa carte, mais le vote des d\u00e9put\u00e9s communistes en faveur de l\u2019octroi au gouvernement Mollet des pouvoirs sp\u00e9ciaux en Alg\u00e9rie, en mars.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 son retour en m\u00e9tropole en 1955, Yves Lacoste devient l\u2019assistant de Pierre George (1909-2006) \u00e0 l\u2019Institut de g\u00e9ographie. C\u2019est sous son impulsion qu\u2019il se tourne progressivement vers la g\u00e9ographie humaine. Il consacre ses travaux aux probl\u00e8mes du sous-d\u00e9veloppement dont il devient vite un sp\u00e9cialiste internationalement reconnu <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La fr\u00e9quentation de Pierre George renforce chez Lacoste le souci d\u2019une g\u00e9ographie \u00ab active \u00bb : \u00e9tudier la g\u00e9ographie du sous-d\u00e9veloppement n\u2019a pour lui d\u2019int\u00e9r\u00eat que dans la mesure o\u00f9 cela peut aider \u00e0 le r\u00e9sorber. Aussi Yves Lacoste est-il particuli\u00e8rement fier de sa contribution \u00e0 la lutte contre l\u2019onchocercose (c\u00e9cit\u00e9 des rivi\u00e8res) en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) en 1966 <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u00e8s 1964, Pierre George constatait en des termes qui pr\u00e9figurent ceux dont usera Lacoste douze ans plus tard qu\u2019\u00ab il est impossible aujourd\u2019hui de faire de la bonne administration, \u00e0 l\u2019\u00e9chelon public ou \u00e0 l\u2019\u00e9chelon priv\u00e9, sans une solide culture g\u00e9ographique ou sans le concours d\u2019un g\u00e9ographe \u00bb et d\u00e9plorait le fait que \u00ab la plupart des hommes appel\u00e9s \u00e0 prendre des responsabilit\u00e9s n\u2019ont connu de la g\u00e9ographie que la forme \u00e9l\u00e9mentaire d\u2019une g\u00e9ographie descriptive et \u00e9num\u00e9rative scolaire, et ignorent ce qu\u2019\u00e0 la mesure de leurs besoins pr\u00e9sents la g\u00e9ographie peut leur fournir \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n La \u00ab g\u00e9ographie active \u00bb dont se r\u00e9clame George et \u00e0 laquelle souscrit le jeune Lacoste se distingue non seulement de l\u2019inutile \u00ab g\u00e9ographie des professeurs \u00bb que d\u00e9noncera bient\u00f4t le second, mais aussi de la \u00ab g\u00e9ographie appliqu\u00e9e \u00bb promue \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par Michel Philipponneau (1921-2008), Jean Tricart (1920-2003) et Jacqueline Beaujeu-Garnier (1917-1995) <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si ces derniers se soucient \u00e9galement de trouver des d\u00e9bouch\u00e9s pratiques \u00e0 la g\u00e9ographie en la faisant sortir des salles de classe et des amphith\u00e9\u00e2tres, c\u2019est pour mieux la mettre au service des am\u00e9nageurs et des entrepreneurs, bref des dominants, quand Pierre George et Yves Lacoste entendent au contraire en faire b\u00e9n\u00e9ficier les domin\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Sous l\u2019impulsion d\u2019Yves Lacoste, la g\u00e9ographie active dont se r\u00e9clamait Pierre George se radicalise pour devenir une g\u00e9ographie activiste. Ceux qui la pratiquent doivent prendre garde \u00e0 ce que leurs travaux ne servent pas \u00e0 opprimer ou \u00e0 exploiter les populations qu\u2019ils \u00e9tudient : \u00ab Le g\u00e9ographe doit \u00eatre bien conscient qu\u2019en analysant des espaces il fournit au pouvoir des renseignements qui permettent d\u2019agir sur les hommes qui vivent dans ces espaces \u00bb et doit donc toujours \u00ab se demander \u00e0 quoi peut servir et dans quel contexte politique s\u2019inscrit la recherche qu\u2019il entreprend ou qu\u2019on lui demande d\u2019entreprendre \u00bb. Il devrait m\u00eame refuser de la mener \u00ab dans le cas o\u00f9 manifestement les renseignements qu\u2019il fournirait serviraient \u00e0 spolier ou \u00e0 \u00e9craser une population \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Yves Lacoste est d\u2019autant plus sensible aux usages potentiellement malintentionn\u00e9s du savoir g\u00e9ographique qu\u2019il a pu en constater de visu les effets d\u00e9vastateurs lors du s\u00e9jour qu\u2019il effectue au Vietnam en 1972 pour documenter les bombardements orchestr\u00e9s par l\u2019U.S. Air Force aux abords des digues du fleuve Rouge, afin de les fragiliser <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des bombardements facilit\u00e9s par l\u2019exploitation de l\u2019\u00e9tude exhaustive de la r\u00e9gion qu\u2019avait r\u00e9alis\u00e9e quatre d\u00e9cennies plus t\u00f4t le g\u00e9ographe fran\u00e7ais Pierre Gourou (1900-1999) <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et pr\u00e9par\u00e9s par un minutieux travail d\u2019analyse : la g\u00e9ographie peut, litt\u00e9ralement, servir \u00e0 faire la guerre. <\/p>\n\n\n\n En s\u2019inqui\u00e9tant de l\u2019usage potentiellement oppressif du savoir g\u00e9ographique, Yves Lacoste s\u2019attaque frontalement au \u00ab p\u00e8re \u00bb de l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise de g\u00e9ographie, Paul Vidal de La Blache (1845-1918). Il l\u2019accuse d\u2019avoir, en instaurant le primat de la monographie r\u00e9gionale centr\u00e9e sur l\u2019\u00e9tude des \u00ab genres de vie \u00bb ruraux, organis\u00e9 l\u2019\u00ab occultation de tout probl\u00e8me politique \u00bb par les g\u00e9ographes fran\u00e7ais <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une occultation qui ne devait rien au hasard mais t\u00e9moignait selon Lacoste d\u2019une volont\u00e9 vidalienne d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de ne pas mettre le savoir g\u00e9ographique entre toutes les mains. <\/p>\n\n\n\n Vidal de La Blache ne pouvait pas ignorer le potentiel hautement strat\u00e9gique dont est porteur tout savoir g\u00e9ographique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison qu\u2019il se serait bien gard\u00e9 de le diffuser au plus grand nombre. Il s\u2019agissait d\u2019\u00e9viter que le peuple n\u2019en fasse un usage contraire aux int\u00e9r\u00eats de la classe dominante, \u00e0 laquelle il appartenait. Une classe qui entendait bien \u00ab se r\u00e9server un tel savoir et \u00e9viter que la population soit en mesure de l\u2019utiliser pour mieux s\u2019organiser et se d\u00e9fendre \u00bb <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Toute l\u2019entreprise vidalienne aurait ainsi consist\u00e9 en un effort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de dissimulation et de d\u00e9samor\u00e7age du potentiel \u00e9mancipateur de la g\u00e9ographie. Une entreprise qui passe en premier lieu par sa d\u00e9politisation : \u00ab Le malaise \u00e9pist\u00e9mologique originel de la g\u00e9ographie des professeurs, la transformation d\u2019un savoir strat\u00e9gique en un discours apolitique et ‘inutile’. Cela r\u00e9sulte pour une bonne part de l\u2019influence des id\u00e9es vidaliennes \u00bb <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Plut\u00f4t que de Vidal de La Blache, qu\u2019il fait tomber de son pi\u00e9destal, Yves Lacoste se r\u00e9clame de l\u2019h\u00e9ritage d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus (1830-1905). Ce g\u00e9ographe libertaire sut accorder toute sa place au politique dans ses analyses. Il \u00ab voulait que les citoyens deviennent aussi g\u00e9ographes pour \u00eatre en mesure de mieux r\u00e9sister \u00e0 l\u2019oppression \u00bb <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 la diff\u00e9rence de Vidal de La Blache et de ses disciples, Reclus aurait seul \u00ab conserv\u00e9 \u00e0 la g\u00e9ographie sa raison d\u2019\u00eatre, sa fonction politique, tout en op\u00e9rant la rupture avec les int\u00e9r\u00eats des classes dirigeantes \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Raison pour laquelle il aurait \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9 par l\u2019\u00e9cole vidalienne h\u00e9g\u00e9monique dans l\u2019universit\u00e9 fran\u00e7aise : \u00ab Reclus qui est, en v\u00e9rit\u00e9, le plus grand g\u00e9ographe fran\u00e7ais, est compl\u00e8tement m\u00e9connu, alors que Vidal est consid\u00e9r\u00e9 non seulement comme le fondateur de l\u2019\u00c9cole g\u00e9ographique fran\u00e7aise, mais aussi comme le mod\u00e8le dont il importerait de s\u2019inspirer encore aujourd\u2019hui. (\u2026) En regard du mod\u00e8le ‘vidalien’, du moins tel que le con\u00e7oit la corporation pour justifier son refus d\u2019aborder les probl\u00e8mes g\u00e9opolitiques, l\u2019\u0153uvre d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus constitue un autre mod\u00e8le. Les g\u00e9ographes d\u2019aujourd\u2019hui devraient s\u2019en inspirer pour mieux comprendre le monde et le r\u00f4le qui peut \u00eatre le leur \u00bb <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour Lacoste, Reclus avait tr\u00e8s t\u00f4t compris la puissance politique potentielle du savoir g\u00e9ographique. C\u2019est pourquoi son engagement anarchiste n\u2019\u00e9tait pas sans lien avec son travail g\u00e9ographique, ce dernier \u00e9tant envisag\u00e9 comme un moyen d’\u0153uvrer \u00e0 la r\u00e9alisation du premier.<\/p>\n\n\n\n Avec le temps, Yves Lacoste att\u00e9nue ses attaques contre Vidal de La Blache dont il d\u00e9couvre tardivement l\u2019essai de g\u00e9ographie politique qu\u2019il avait consacr\u00e9 en 1917 \u00e0 La France de l\u2019Est<\/em> : \u00ab \u00c0 l\u2019instar de la quasi-totalit\u00e9 des g\u00e9ographes, j\u2019ai tr\u00e8s longtemps ignor\u00e9 l\u2019existence de ce livre, et je ne connaissais de Vidal de La Blache que le Tableau de la g\u00e9ographie de la France<\/em> (1905), que la corporation pr\u00e9sentait comme le seul grand livre de son fondateur et comme le mod\u00e8le du raisonnement g\u00e9ographique. \u00c9tant donn\u00e9 que cette conception de la g\u00e9ographie excluait en fait toute prise en compte des ph\u00e9nom\u00e8nes politiques, c\u2019est contre les id\u00e9es de Vidal de La Blache que j\u2019ai concentr\u00e9 mes critiques \u00bb <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Critiques que Lacoste r\u00e9oriente d\u00e8s lors contre l\u2019historien Lucien Febvre (1878-1956), coupable d\u2019avoir, dans son livre de 1922 sur La Terre et l\u2019\u00e9volution humaine<\/em>, pass\u00e9 sous silence La France de l\u2019Est<\/em> pour mieux fa\u00e7onner une doxa vidalienne con\u00e7ue de telle sorte que \u00ab les g\u00e9ographes ne se soucient que du ‘sol’, que des paysages, et qu\u2019ils laissent aux historiens les probl\u00e8mes de l\u2019\u00c9tat et de la nation \u00bb <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Autrement dit, les choses s\u00e9rieuses. Et Yves Lacoste de s\u2019insurger contre les g\u00e9ographes vidaliens qui, \u00e0 l\u2019image d\u2019Emmanuel de Martonne (1873-1955), gendre et principal disciple de Vidal de la Blache, auraient docilement accept\u00e9 \u00ab l\u2019oukaze \u00bb febvrien, s\u2019enfermant dans une inoffensive g\u00e9omorphologie. Le tiers-mondiste qu\u2019est alors Yves Lacoste se d\u00e9finit quant \u00e0 lui avec malice comme un \u00ab g\u00e9ographe imp\u00e9rialiste \u00bb en ce sens qu\u2019il consid\u00e8re qu\u2019aucun sujet n\u2019\u00e9chappe \u00e0 l\u2019emprise de l\u2019analyse g\u00e9ographique. <\/p>\n\n\n\n La parution \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 1976 de La g\u00e9ographie, \u00e7a sert, d\u2019abord, \u00e0 faire la guerre<\/em>, accompagne le lancement par Yves Lacoste quelques mois plus t\u00f4t, aux m\u00eames \u00e9ditions Maspero, de la revue H\u00e9rodote<\/em>. Le choix de baptiser une revue de g\u00e9ographie du nom de celui qui est, depuis Cic\u00e9ron, tenu pour le \u00ab p\u00e8re de l\u2019histoire \u00bb, illustre la volont\u00e9 lacostienne de rompre avec la vassalisation febvrienne de la g\u00e9ographie par l\u2019histoire. Lacoste veut faire na\u00eetre une g\u00e9ographie \u00e9mancip\u00e9e, ancr\u00e9e dans les r\u00e9alit\u00e9s de son temps et ne s\u2019interdisant aucun sujet. <\/p>\n\n\n\n Sous-titr\u00e9e \u00ab Strat\u00e9gies, g\u00e9ographies, id\u00e9ologies \u00bb, la revue refl\u00e8te le bouillonnement intellectuel et militant vincennois post-soixante-huitard dont elle \u00e9mane. Elle veut offrir une tribune \u00e0 la g\u00e9ographie active et militante promue par Lacoste, avec pour ambition de \u00ab d\u00e9montrer l\u2019importance politique et strat\u00e9gique d\u2019une discipline jug\u00e9e fastidieuse et catalogu\u00e9e comme scolaire \u00bb <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u00e8s le premier num\u00e9ro, il y est question de lutter contre \u00ab la g\u00e9ographie dominante \u00bb, accus\u00e9e d\u2019\u00eatre \u00ab complice de l\u2019ordre social\/spatial \u00e9tabli, quand elle le l\u00e9gitime ou quand elle l\u2019am\u00e9nage \u00bb. Pour aider \u00e0 renverser cet ordre \u00e9tabli, la r\u00e9daction d\u2019H\u00e9rodote<\/em>, compos\u00e9e de jeunes inconnus choisis par Lacoste parmi ses \u00e9tudiants, pr\u00e9tend \u00ab mettre \u00e0 profit nos outils, nos cartes, un certain savoir-faire, nous r\u00e9approprier la g\u00e9ographie pour l\u2019utiliser \u00e0 d\u2019autres fins, \u00e0 d\u2019autres strat\u00e9gies, pour l\u2019enseigner autrement \u00bb. Et l\u2019\u00e9ditorial inaugural de conclure sur un ton belliqueux : \u00ab Nous ne r\u00e9formons pas la g\u00e9ographie, nous la retournons contre nos adversaires. C\u2019est d\u2019une gu\u00e9rilla \u00e9pist\u00e9mologique qu\u2019il s\u2019agit (\u2026). Cette g\u00e9ographie, en informant la pratique des militants, des syndicalistes et inform\u00e9e par elle, permettrait aux groupes domin\u00e9s de mieux situer l\u2019ennemi \u00bb et, ainsi, \u00ab de mieux conna\u00eetre et de mieux choisir le terrain \u00bb sur lequel l\u2019affronter <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir de 1982, H\u00e9rodote<\/em> adopte un nouveau sous-titre : \u00ab revue de g\u00e9ographie et de g\u00e9opolitique \u00bb. Un changement qui fait suite \u00e0 la parution d\u2019un num\u00e9ro (25, deuxi\u00e8me trimestre 1982) intitul\u00e9 \u00ab D\u2019autres g\u00e9opolitiques \u00bb, qui s\u2019ouvre sur un \u00e9ditorial dans lequel Yves Lacoste s\u2019explique sur son choix de recourir d\u00e9sormais \u00e0 un terme qui \u00ab \u00e9voque automatiquement l\u2019argumentation de l\u2019expansionnisme hitl\u00e9rien \u00bb. S\u2019il ne nie pas que la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb a pu servir l\u2019imp\u00e9rialisme, il estime que ce n\u2019est pas l\u00e0 une raison de s\u2019en d\u00e9tourner. Il y voit plut\u00f4t une incitation \u00e0 s\u2019y adonner pour mieux la retourner contre ceux qui en font un mauvais usage : \u00ab La g\u00e9opolitique, ce n\u2019est pas seulement des consid\u00e9rations d\u2019envergure plan\u00e9taire sur les strat\u00e9gies des superpuissances, c\u2019est aussi les raisonnements qui peuvent aider \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 leur h\u00e9g\u00e9monie (\u2026). Certes, il est des discours g\u00e9opolitiques imp\u00e9rialistes qui justifient l\u2019annexion, la domination, les ambitions territoriales. Mais \u00e0 ces discours (\u2026) peuvent et doivent \u00eatre oppos\u00e9s des raisonnements anti-imp\u00e9rialistes qui justifient l\u2019ind\u00e9pendance, l\u2019autonomie, des raisonnements libertaires qui sont tout autant de la g\u00e9opolitique \u00bb <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Contribuant \u00e0 diffuser et \u00e0 populariser la g\u00e9opolitique, Lacoste s\u2019impose progressivement comme la principale incarnation d\u2019une discipline devenue \u00e0 la mode, \u00e0 laquelle il offre une double caution universitaire et de gauche. Enseignant depuis sa cr\u00e9ation en 1968 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris VIII, d\u2019abord sise \u00e0 Vincennes, ensuite \u00e0 Saint-Denis, il y cr\u00e9e en 1989 le Centre de recherches et d\u2019analyses g\u00e9opolitiques (CRAG), anc\u00eatre de l\u2019Institut fran\u00e7ais de g\u00e9opolitique (IFG) cr\u00e9\u00e9 en 2002 par B\u00e9atrice Giblin, sa disciple, qui a \u00e9galement repris les r\u00eanes de la revue H\u00e9rodote<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Quelle g\u00e9opolitique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n Que recouvre au juste la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb remise au go\u00fbt du jour par Yves Lacoste ? Elle n\u2019a plus grand-chose \u00e0 voir avec la g\u00e9opolitique classique qui cherchait \u00e0 identifier les soubassements g\u00e9ographiques de la puissance \u00e9tatique pour mieux d\u00e9gager des sch\u00e8mes d\u2019action en vue de l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une domination plan\u00e9taire : \u00ab Il ne s\u2019agit (\u2026) pas de science, ni d\u2019une recherche de lois, mais d\u2019un savoir penser l\u2019espace terrestre et les luttes qui s\u2019y d\u00e9roulent, pour essayer de mieux percer les myst\u00e8res de ce qui est en train de se passer afin d\u2019agir plus efficacement \u00bb <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Pour Lacoste, entre dans le champ de la g\u00e9opolitique \u00ab tout ce qui concerne les rivalit\u00e9s de pouvoirs ou d\u2019influences sur des territoires et des populations qui y vivent \u00bb <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Tout conflit ayant pour objet la ma\u00eetrise d\u2019un espace rel\u00e8ve selon lui de la g\u00e9opolitique. Aussi cette derni\u00e8re, dans la conception qu\u2019il s\u2019en fait, devrait plus rigoureusement \u00eatre d\u00e9sign\u00e9e comme une \u00ab g\u00e9o-pol\u00e9mologie \u00bb : une \u00e9tude de la conflictualit\u00e9 sous l\u2019angle de son inscription dans l\u2019espace. <\/p>\n\n\n\n Alors que la g\u00e9opolitique classique envisageait l\u2019espace comme une source de puissance dont les \u00c9tats se disputaient la ma\u00eetrise, la g\u00e9opolitique lacostienne le pense d\u2019abord comme l\u2019objet d\u2019une lutte entre de multiples acteurs \u2014 pas n\u00e9cessairement de nature \u00e9tatique \u2014 d\u00e9sireux de s\u2019en rendre ma\u00eetres. Les conflits territoriaux ne s\u2019expliquent pas toujours, et en tout cas pas uniquement, par la valeur intrins\u00e8que des espaces disput\u00e9s, comme le postule la g\u00e9opolitique classique. Les raisons de leur appropriation peuvent donc \u00eatre multiples. Souvent, c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 de leur valeur symbolique qu\u2019il convient de regarder pour les comprendre. D\u2019o\u00f9 l\u2019attention accord\u00e9e par Lacoste aux \u00ab repr\u00e9sentations \u00bb que les acteurs en conflit se font des espaces qu\u2019ils se disputent. Pour comprendre pourquoi ils convoitent un territoire, il ne faut pas seulement s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 intrins\u00e8que de celui-ci, mais aussi \u00e0 la conception qu\u2019ils s\u2019en font. L\u2019investissement subjectif d\u2019un espace par un groupe d\u2019individus serait bien plus important que sa nature objective pour rendre compte des rivalit\u00e9s dont il fait l\u2019objet et, plus encore, des motivations et des modalit\u00e9s d\u2019actions qui entrent en concurrence en vue de sa ma\u00eetrise : \u00ab La prise en compte, pour chaque situation g\u00e9opolitique, des repr\u00e9sentations contradictoires qui s\u2019opposent ne rel\u00e8ve pas du seul souci d\u2019objectivit\u00e9 ; elle traduit le d\u00e9sir de comprendre des comportements qui peuvent para\u00eetre parfois absurdes, suicidaires ou monstrueux \u00bb <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 la g\u00e9opolitique classique partait de la nature de l\u2019espace pour rendre compte de l\u2019action politique des soci\u00e9t\u00e9s humaines, la g\u00e9opolitique lacostienne part, au contraire, des repr\u00e9sentations contradictoires dont sont porteuses chacune de ces soci\u00e9t\u00e9s pour comprendre les modalit\u00e9s de leur rapport \u00e0 l\u2019espace en question. Par l\u2019\u00e9tude des repr\u00e9sentations, il s\u2019agit, au nom d\u2019une certaine logique w\u00e9b\u00e9rienne, de se mettre dans la t\u00eate des bellig\u00e9rants pour parvenir \u00e0 saisir le sens de leurs conduites. Dans une perspective lacostienne, expliquer un conflit territorial ne n\u00e9cessite donc pas seulement de conna\u00eetre objectivement le territoire disput\u00e9, mais aussi les raisons subjectives qui font qu\u2019il l\u2019est. Ce faisant, Lacoste parach\u00e8ve la transition d\u2019une g\u00e9opolitique classique encore ancr\u00e9e dans les sciences naturelles \u00e0 une g\u00e9opolitique moderne pleinement inscrite dans le champ des sciences humaines et sociales, sans n\u00e9gliger pour autant le champ de la g\u00e9ographie physique. La g\u00e9opolitique lacostienne demeure pleinement g\u00e9ographique par son attention aux diff\u00e9rentes \u00e9chelles dont sont redevables les conflits. Ce que tentent de rendre visibles les \u00ab diatopes \u00bb, ces repr\u00e9sentations cartographiques originales superposant diff\u00e9rentes couches scalaires, mises au point par Lacoste pour donner \u00e0 voir l\u2019enchev\u00eatrement de diff\u00e9rents niveaux de rivalit\u00e9s au sein d\u2019une unique situation conflictuelle. <\/p>\n\n\n\n Cette attention aux \u00e9chelles conduit Yves Lacoste \u00e0 envisager une g\u00e9opolitique qui ne soit pas seulement internationale et de petite \u00e9chelle, mais qui puisse tout aussi bien s\u2019exprimer intranationalement et\/ou \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale. Il en d\u00e9coule notamment le grand chantier de la G\u00e9opolitique des r\u00e9gions fran\u00e7aises<\/em>, ouvrage collectif en trois tomes totalisant plus de 3 600 pages, publi\u00e9 en 1986 aux \u00e9ditions Fayard. Non sans malice, Yves Lacoste y reprend \u00e0 son compte le cadre analytique vidalien par excellence qu\u2019est la r\u00e9gion \u2014 quoiqu\u2019il s\u2019agisse ici de r\u00e9gions administratives et non \u00ab naturelles \u00bb \u2014, mais pour lui appliquer une grille d\u2019analyse g\u00e9opolitique bien diff\u00e9rente de celle qu\u2019avait \u00e9labor\u00e9e Vidal de la Blache. <\/p>\n\n\n\n S\u2019interrogeant \u00e0 la fin de sa vie sur l\u2019utilit\u00e9 de ses travaux, Yves Lacoste se targuait d\u2019\u00ab avoir un peu secou\u00e9 les g\u00e9ographes \u00bb <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De fait, il est impossible de retracer le parcours de ce savant au caract\u00e8re bien tremp\u00e9 sans \u00e9voquer les nombreuses brouilles et joutes intellectuelles qui l\u2019\u00e9maill\u00e8rent. Non content de d\u00e9boulonner les statues de certains des p\u00e8res fondateurs de la discipline, Lacoste n’a en effet jamais rechign\u00e9 \u00e0 pol\u00e9miquer, parfois avec virulence, avec nombre de ses contemporains, et ce jusque parmi ses proches. Une longue brouille l\u2019\u00e9loigna de son premier ma\u00eetre Pierre George, tandis que plusieurs des g\u00e9ographes ayant un temps pris part \u00e0 l\u2019aventure H\u00e9rodote<\/em> s\u2019en sont \u00e9loign\u00e9s pour diverses raisons, \u00e0 l\u2019image de Michel Korinman, St\u00e9phane Rosi\u00e8re ou Michel Foucher. <\/p>\n\n\n\n L\u2019une des querelles les plus vives fut celle qui, dans les ann\u00e9es 1990, opposa Yves Lacoste \u00e0 son coll\u00e8gue Roger Brunet (n\u00e9 en 1931). Par les fonctions de conseiller minist\u00e9riel qu\u2019il avait occup\u00e9es dans les ann\u00e9es 1980, Brunet illustrait la collusion d\u00e9nonc\u00e9e de longue date par Lacoste entre les g\u00e9ographes et le pouvoir \u2014 f\u00fbt-il mitterrandien. Lacoste ne manque ainsi pas de souligner que le centre de recherches dirig\u00e9 par son coll\u00e8gue au sein du CNRS, le GIP-RECLUS, travaille \u00ab en liaison avec l\u2019Institut g\u00e9ographique national et l\u2019INSEE, dispose d\u2019importants moyens financiers, cr\u00e9dits publics et contrats priv\u00e9s \u00bb et entretient depuis des ann\u00e9es des rapports avec la DATAR \u00bb <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sur le fond, Lacoste reproche \u00e0 Brunet son approche mod\u00e9lisante dont t\u00e9moigne le recours aux \u00ab chor\u00e8mes \u00bb, ces repr\u00e9sentations graphiques cens\u00e9es sch\u00e9matiser des situations g\u00e9ographiques. D\u00e9non\u00e7ant \u00ab la morgue de plus en plus affirm\u00e9e des promoteurs de la chor\u00e9matique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tous les autres g\u00e9ographes \u00bb, Lacoste tire \u00e0 boulets rouges contre ce qu\u2019il consid\u00e8re comme une \u00ab d\u00e9rive v\u00e9ritablement pernicieuse du raisonnement g\u00e9ographique \u00bb, qui voit des g\u00e9ographes en arriver \u00ab \u00e0 faire n\u2019importe quoi \u00bb <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il affirme qu\u2019\u00e0 force de sch\u00e9matiser, les tenants de la chor\u00e9matique en arrivent \u00e0 perdre de vue le r\u00e9el et \u00e0 recourir aux \u00ab m\u00eames proc\u00e9d\u00e9s graphiques que ceux des g\u00e9opoliticiens allemands de l\u2019entre-deux-guerres \u00bb <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Une attaque qui a toutes les apparences d\u2019un retour \u00e0 l\u2019envoyeur, tant les nombreux d\u00e9tracteurs d\u2019Yves Lacoste ont eu beau jeu de le renvoyer aux heures sombres de cette \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb qu\u2019il a tant contribu\u00e9 \u00e0 faire sortir de l\u2019oubli. D\u00e8s les ann\u00e9es 1980, le g\u00e9ographe Claude Raffestin (1936-2025), qui fut un contributeur \u00e9pisodique d\u2019H\u00e9rodote<\/em> durant les premi\u00e8res ann\u00e9es de la revue, \u00e9laborait ainsi une \u00ab g\u00e9ographie du pouvoir \u00bb d\u2019inspiration foucaldienne qui prenait ouvertement ses distances avec la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb lacostienne. Dans la pr\u00e9face qu\u2019il donna au livre de Raffestin, Roger Brunet n\u2019y allait pas de main morte. Sans citer nomm\u00e9ment Yves Lacoste, il s\u2019en prenait \u00e0 lui de fa\u00e7on on ne peut plus claire en d\u00e9non\u00e7ant le retour de \u00ab la vieille et honteuse Geopolitik (…) recr\u00e9pie, fard\u00e9e, par\u00e9e \u00bb et de ses \u00ab miasmes d\u2019obscurantisme \u00bb <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des attaques reprises quelques ann\u00e9es plus tard par Claude Raffestin, qui d\u00e9non\u00e7ait l\u2019\u00ab inconsistance \u00bb de la g\u00e9opolitique lacostienne et la \u00ab logorrh\u00e9e \u00bb \u00e0 laquelle elle donnerait lieu dans les pages d\u2019H\u00e9rodote<\/em> <\/span>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce \u00e0 quoi Lacoste a r\u00e9pliqu\u00e9 en d\u00e9non\u00e7ant une \u00ab entreprise de d\u00e9nigrement qui, \u00e0 bien des \u00e9gards, rappelle les accusations des intellectuels staliniens qui s\u00e9vissaient en France, ou celle du politically correct <\/em>qui r\u00e8gne aujourd\u2019hui dans les universit\u00e9s am\u00e9ricaines \u00bb et qui s\u2019expliquerait par \u00ab l\u2019amertume d\u2019un g\u00e9ographe devenu surtout th\u00e9oricien et qui croyait avoir sup\u00e9rieurement trait\u00e9 il y a quinze ans de la g\u00e9ographie du pouvoir : par fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me de pens\u00e9e, il refuse de voir les changements du monde, plut\u00f4t que d\u2019admettre que sa th\u00e9orie ne rendait pas compte de tout, et il s\u2019en prend avec acrimonie \u00e0 ceux qui observent et cherchent \u00e0 comprendre ce qui est en train de se passer \u00bb <\/span>De l\u2019utilit\u00e9 de la g\u00e9ographie<\/h2>\n\n\n\n
De F\u00e8s \u00e0 Alger : \u00ab un colonial anticolonialiste \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h2>\n\n\n\n
De la g\u00e9ographie active \u00e0 l\u2019activisme g\u00e9ographique<\/h2>\n\n\n\n
Reclus contre Vidal<\/h2>\n\n\n\n
Vers la g\u00e9opolitique<\/h2>\n\n\n\n
Piques et pol\u00e9miques<\/h2>\n\n\n\n