{"id":342319,"date":"2026-06-21T18:50:38","date_gmt":"2026-06-21T16:50:38","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=342319"},"modified":"2026-06-21T19:19:09","modified_gmt":"2026-06-21T17:19:09","slug":"elon-musk-et-le-coup-detat-futuriste-de-spacex","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/21\/elon-musk-et-le-coup-detat-futuriste-de-spacex\/","title":{"rendered":"Elon Musk et le coup d’\u00c9tat futuriste de SpaceX"},"content":{"rendered":"\n
In this, the future is a game ; time is one of the rules.<\/em>\u00a0 De janvier \u00e0 mai 2025, pendant pr\u00e8s de 130 jours, l\u2019homme le plus riche de la plan\u00e8te a cherch\u00e9 \u00e0 s\u2019imposer au sommet du pouvoir mondial. Sans le moindre mandat \u00e9lectif, il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 pirater le pays le plus puissant du globe, comme on hacke<\/em> un logiciel. Ses man\u0153uvres avaient tout d\u2019un coup d\u2019\u00c9tat. <\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait compter sans la force du r\u00e9el, la puissance d\u00e9mocratique, les arcanes des circuits d\u00e9cisionnels, la r\u00e9sistance des bureaucraties, et sans les contraintes d\u2019un agenda pr\u00e9sidentiel qu\u2019il ne ma\u00eetrise pas. En effet, comment dynamiter un \u00c9tat, quand il est tout entier acquis \u00e0 un homme, Donald Trump, qui n\u2019a pas d\u2019horizon temporel, si ce n\u2019est le pr\u00e9sent le plus imm\u00e9diat ? Musk, de son c\u00f4t\u00e9, ne vit que dans la transcendance technologique et le futur : pour lui, le pr\u00e9sent n\u2019est qu\u2019une anomalie temporaire, une force d\u2019inertie qu\u2019il faut contrer. Le pr\u00e9sent est le temps de la contingence, des obstacles d\u00e9mocratiques, de la lenteur. Cet \u00e9cart entre les deux hommes s\u2019est r\u00e9solu par la mise au ban de Musk. <\/p>\n\n\n\n Mais pour lui, il \u00e9tait temps de retrouver le chemin de l\u2019entreprise : ses frasques avaient s\u00e9rieusement entam\u00e9 la r\u00e9putation de ses soci\u00e9t\u00e9s, qui perdaient de leur valeur. Apr\u00e8s avoir go\u00fbt\u00e9 au pouvoir, Musk pouvait-il vraiment reprendre ses activit\u00e9s comme avant ? <\/p>\n\n\n\n L\u2019entr\u00e9e en bourse de SpaceX<\/a>, le 11 juin 2026, permet d\u2019\u00e9mettre des hypoth\u00e8ses sur ses intentions. Selon un sc\u00e9nario \u00e0 la Catilina <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019exil forc\u00e9 de Musk pourrait constituer une s\u00e9cession bien plus qu\u2019un repli. Marginalis\u00e9 apr\u00e8s s\u2019\u00eatre heurt\u00e9 aux r\u00e9sistances de la bureaucratie et au monopole du clan Trump<\/a>, le milliardaire ne s\u2019est-il pas transform\u00e9 en conspirateur romain, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 mettre la R\u00e9publique \u00e0 bas ? Sa disgr\u00e2ce n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une p\u00e9rip\u00e9tie dans le continuum de son projet imp\u00e9rial et l\u2019IPO de SpaceX<\/a> le d\u00e9but d\u2019une contre-attaque. Faute de pouvoir hacker l’\u00c9tat de l’int\u00e9rieur, Musk organise un coup d\u2019\u00c9tat depuis Wall Street, qui prend place, cette fois, sur son terrain de jeu de pr\u00e9dilection : le futur.\u00a0<\/p>\n\n\n\n SpaceX a fait de son introduction en bourse un instrument de prise de pouvoir sur le futur<\/a>. Mais n\u2019est-ce pas ce que font tous les entrepreneurs qui entrent sur le march\u00e9 public ? Toute valorisation d\u2019entreprise n\u2019est-elle pas un moyen de capturer le futur par des r\u00e9cits chiffr\u00e9s destin\u00e9s aux march\u00e9s ? On le sait : les investisseurs n\u2019ach\u00e8tent jamais ce qu\u2019une entreprise est<\/em> ; ils misent sur ce qu\u2019ils croient qu\u2019elle sera. Qu\u2019il s\u2019agisse de Mark Zuckerberg avec le mirage du Metaverse<\/em> ou de Sam Altman avec l’horizon de l’AGI, l\u2019IPO est par nature un acte de storytelling <\/em>financier, un \u00e9nonc\u00e9 performatif : on vend une promesse, on valorise un horizon, on mon\u00e9tise un r\u00e9cit qui cr\u00e9e la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique au moment m\u00eame o\u00f9 il la formule.<\/p>\n\n\n\n Ce qui distingue fondamentalement Elon Musk, c\u2019est que, dans sa perspective, le futur n\u2019est pas un r\u00e9cit : il a valeur de programme. L\u00e0 o\u00f9 la Silicon Valley produit des fables sp\u00e9culatives pour orienter les march\u00e9s, Musk, lui, ex\u00e9cute une t\u00e2che informatique. Il n\u2019imagine pas le futur, il l\u2019a d\u00e9j\u00e0 lu et cherche maintenant \u00e0 le mettre en \u0153uvre. Les r\u00e9cits de science-fiction, qui formaient l\u2019horizon de son enfance sud-africaine, sont devenus des logiciels et l\u2019inspiration qu\u2019il en a tir\u00e9e, un code-source. L\u2019histoire invent\u00e9e s\u2019est transform\u00e9e en ligne de code. Ce n\u2019est pas un hasard si le Cycle de Fondation<\/em> d\u2019Isaac Asimov <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> fonctionne comme son cadre th\u00e9orique<\/em> id\u00e9al : l\u2019histoire s’y traite comme une pr\u00e9diction statistique et les individus comme des obstacles au bon d\u00e9roulement de l\u2019algorithme. Quant au Cycle des robots<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il livre une clef plus souterraine : la robotique n\u2019est pas un probl\u00e8me de morale, c\u2019est un ensemble de bugs \u00e0 corriger. Chez Robert A. Heinlein, on retrouve sa matrice op\u00e9rationnelle<\/em> : l\u2019id\u00e9e que l\u2019autonomie technique na\u00eet de l\u2019hostilit\u00e9 au milieu et ne doit s\u2019embarrasser ni de r\u00e9gulations, ni de tentatives de conciliation. Les colons lunaires de son roman R\u00e9volte sur la Lune<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> ne n\u00e9gocient pas une fois sur Terre : ils la reconditionnent \u00e0 leur image. C\u2019est Heinlein encore qui lui fournit, dans Stranger in a Strange Land<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, le nom de son IA g\u00e9n\u00e9rative : \u00ab grok<\/em> \u00bb, qui d\u00e9signe la compr\u00e9hension intime, l\u2019assimilation absolue. Dans le Cycle de La Culture<\/em> d\u2019Iain M. Banks <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il peut trouver la maquette de son architecture civilisationnelle : une soci\u00e9t\u00e9 post-p\u00e9nurie o\u00f9 l\u2019abandon du d\u00e9bat d\u00e9mocratique se fait au profit d’une gouvernance algorithmique, administr\u00e9e par des Intelligences Artificielles de vaisseaux \u2013 les \u00ab Mentors \u00bb \u2013 face auxquelles les esprits humains sont devenus trop lents. Chez Frank Herbert, le fameux mantra \u00ab Fear is the mind-killer<\/em> \u00bb de la saga Dune<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> agit quant \u00e0 lui comme un d\u00e9sinhibant contre toute forme de panique biologique, dans n\u2019importe quel contexte : le lancement d\u2019une fus\u00e9e SpaceX ou la publication d\u2019un tweet ravageur sur son r\u00e9seau X. Dans les deux cas, il n\u2019y a pas de place pour l\u2019h\u00e9sitation. Enfin, c’est dans le Guide du voyageur galactique<\/em> de Douglas Adams <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> qu\u2019il puise l\u2019art du \u00ab debug<\/em> par l\u2019absurde \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire cette facult\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre les probl\u00e8mes en reformulant les questions de d\u00e9part plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 y trouver de vraies r\u00e9ponses. \u00ab Don’t Panic<\/em> \u00bb : ce sont les deux mots qu\u2019il fera graver sur le tableau de bord de sa Tesla envoy\u00e9e en orbite. Face au chaos du cosmos, l\u2019ing\u00e9nieur ne panique jamais, il recalcule.<\/p>\n\n\n\n Le refus de l\u2019\u00e9motion collective, la r\u00e9duction de tout dilemme \u00e0 un \u00e9nonc\u00e9 technique, l\u2019humour comme excipient d\u2019une d\u00e9cision radicale : voil\u00e0 les principaux attributs de cet ethos<\/em> clinique h\u00e9rit\u00e9 de cette bibliophilie. L\u00e0 o\u00f9 d’autres chercheraient la d\u00e9lib\u00e9ration ou le compromis, lui opte pour une reconfiguration du syst\u00e8me, qui fait partie int\u00e9grante de sa routine de gestion pr\u00e9programm\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Cet ethos<\/em> ne s\u2019applique pas seulement \u00e0 lui-m\u00eame, ni \u00e0 ses d\u00e9clarations publiques : il est \u00e0 la base de sa m\u00e9thode industrielle et de sa r\u00e9ussite entrepreneuriale. C\u2019est ce qu\u2019on appelle le \u00ab design by constraint<\/em> \u00bb, une ing\u00e9nierie enti\u00e8rement dict\u00e9e par la physique brute <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> et non par une promesse esth\u00e9tique ou marketing. Par exemple, face aux co\u00fbts tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s qu\u2019implique un d\u00e9collage dans l\u2019espace, Musk affirme qu\u2019il va cr\u00e9er des fus\u00e9es enti\u00e8rement r\u00e9utilisables. En cas d\u2019\u00e9chec, pas de compromis possible : c\u2019est SpaceX qui cesse d\u2019exister. Pour son Cybertruck, le milliardaire souhaitait un alliage d\u2019acier inoxydable, si dur qu\u2019aucune presse automobile ne r\u00e9ussit \u00e0 le courber. Au lieu de changer de mat\u00e9riau, il contraint ses concepteurs \u00e0 inventer une voiture aux angles vifs, avec des blocs carr\u00e9s, sans aucun arrondi. M\u00eame radicalit\u00e9 \u00e0 l’\u0153uvre pour la conduite autonome de Tesla : puisque l’\u00eatre humain ne per\u00e7oit la route qu’avec ses yeux, une voiture \u00e9quip\u00e9e de simples cam\u00e9ras suffit. D\u00e8s lors, consid\u00e9rant les radars comme de simples b\u00e9quilles suppl\u00e9tives, il les fait arracher des lignes de production, for\u00e7ant ainsi ses ing\u00e9nieurs \u00e0 tout r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n Les contraintes impos\u00e9es par Elon Musk sont \u00e0 chaque fois radicales et irr\u00e9versibles : leur structure na\u00eet de cette n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019y r\u00e9pondre \u00e0 tout prix. La colonisation de Mars proc\u00e8de exactement de la m\u00eame logique : ce n\u2019est pas un r\u00eave lointain, c\u2019est un postulat physique extr\u00eame qui r\u00e9troagit sur le pr\u00e9sent et force l\u2019appareil industriel \u00e0 se r\u00e9organiser aujourd\u2019hui pour y survivre. Le futur n\u2019a donc plus rien d\u2019une narration : il est une pure contrainte r\u00e9troactive<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Parce que le futur fonctionne chez Musk comme une contrainte r\u00e9troactive plut\u00f4t que comme une promesse narrative, cette approche ne produit pas un r\u00e9cit au sens classique du terme : il est difficile de d\u00e9tecter la trace d\u2019une Mars d\u00e9sirable dans ses discours. Certes, il en parle abondamment \u2014 en termes de \u00ab survie de l’esp\u00e8ce \u00bb ou de \u00ab civilisation multiplan\u00e9taire \u00bb \u2014 mais presque exclusivement sur le registre d\u2019un telos<\/em> contraignant et des variables techniques : taux de production des fus\u00e9es, architecture de ravitaillement ou fen\u00eatres de lancement. <\/p>\n\n\n\n Il est notamment frappant de constater que l\u2019arriv\u00e9e sur Mars n\u2019est pas abondamment comment\u00e9e ni m\u00eame esquiss\u00e9e par Musk, qui ne parle ni de la vie quotidienne ni d\u2019une quelconque culture martienne. Mars n\u2019est jamais d\u00e9sir\u00e9e pour elle-m\u00eame, comme on d\u00e9sirerait une Terre promise ou un Eldorado, mais comme la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un nouvel espace vital<\/a> pour l\u2019humanit\u00e9. En cela, Musk rompt radicalement avec l\u2019art narratif d\u2019un Zuckerberg (avec le m\u00e9tavers<\/em>) ou d\u2019un Altman (avec l\u2019AGI), qui conservent, eux, l\u2019image \u2014 m\u00eame floue \u2014 d\u2019un horizon final.<\/p>\n\n\n\n Cette d\u00e9marche n\u2019a en ce sens rien d\u2019une utopie \u2014 ni d\u2019une dystopie \u2014, elle rel\u00e8ve d’une atopie radicale<\/em>. L\u2019utopie ou la dystopie s\u2019enracinent encore dans un lieu, une cit\u00e9 fixe, qu’elle soit id\u00e9ale ou totalitaire. Chez Musk, le futur est vid\u00e9 de toute substance topographique <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> : Mars n\u2019est pas un horizon \u00e0 habiter, c\u2019est une contrainte de calcul, un jalon technique. Son projet se d\u00e9ploie comme un plan de route, sans destination pr\u00e9cise, une pure cin\u00e9tique logistique, o\u00f9 le mouvement permanent a d\u00e9finitivement dissous le but.<\/p>\n\n\n\n Le public ne doit pas esp\u00e9rer trouver chez Musk de grand r\u00e9cit lin\u00e9aire. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 sa force, en ad\u00e9quation parfaite avec les nouvelles lois de l’\u00e9conomie de l’attention. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les r\u00e9cits organiques et centralis\u00e9s se dissolvent dans un flux continu et inarr\u00eatable, l\u2019avenir appartient d\u00e9sormais aux \u00e9cosyst\u00e8mes. Les industries sp\u00e9cialis\u00e9es dans le divertissement l\u2019ont parfaitement compris : les grandes franchises culturelles (Marvel, Star Wars, One Piece<\/em>\u2026) ne vendent plus de simples r\u00e9cits, si addictifs soient-ils, mais proposent plut\u00f4t des matrices narratives que les publics peuvent \u00ab habiter \u00bb<\/a>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019appareil industriel et g\u00e9opolitique de Musk fonctionne enti\u00e8rement selon cette nouvelle logique culturelle. Il ne g\u00e8re plus des marques avec des positionnements et des r\u00e9cits, mais d\u00e9ploie un \u00e9cosyst\u00e8me de franchise civilisationnelle<\/em> : une infrastructure de sens et de pratiques dans laquelle tous les publics \u2014 des simples utilisateurs de X ou de Tesla aux \u00c9tats-nations en passant par les grandes banques d\u2019investissement \u2014 peuvent entrer, s\u2019immerger, s\u2019organiser et s\u2019ancrer. Une franchise civilisationnelle fa\u00e7onn\u00e9e comme un \u00ab monde habitable \u00bb : le Muskverse<\/em>. <\/p>\n\n\n\n D\u00e8s lors, en ouvrant le capital de SpaceX, Musk n\u2019offre pas aux investisseurs le r\u00e9cit d\u2019un futur possible, mais les clefs d\u2019une matrice narrative autonome. Cette introduction en bourse marque un changement de paradigme anthropologique : on passe de l\u2019entreprise qui vend des actifs au \u00ab monde habitable \u00bb \u00e0 celle qui d\u00e9livre une franchise civilisationnelle g\u00e9n\u00e9ratrice de ses propres r\u00e9alit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Cette matrice permet \u00e0 une foule d’acteurs h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes d\u2019y habiter et d’y projeter leur souverainet\u00e9 <\/a> : les agences spatiales et les \u00c9tats-majors militaires y sous-traitent leur ind\u00e9pendance strat\u00e9gique ; les fonds de capital-risque et les arm\u00e9es de petits porteurs y lient leur destin financier ; les ing\u00e9nieurs de pointe y investissent leur force de travail, tandis que des millions de citoyens et de cr\u00e9ateurs de contenu y d\u00e9localisent leur vie num\u00e9rique et politique. <\/p>\n\n\n\n Musk s\u2019affirme comme le chef d\u2019orchestre de cette franchise civilisationnelle : il produit des infrastructures g\u00e9n\u00e9ratives qui organisent \u00e0 leur tour cet espace de projection collectif. Dans ce cadre, les investisseurs valorisent moins les flux financiers actuels ou les promesses de gains futurs qu\u2019une capacit\u00e9 \u00e0 maintenir l\u2019expansion du monde lui-m\u00eame \u00e0 travers l\u2019id\u00e9e d\u2019une in\u00e9luctabilit\u00e9 d\u2019un monde \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n Ce mod\u00e8le s\u2019affranchit des r\u00e8gles du capitalisme industriel classique. Dans une \u00e9conomie traditionnelle, on jugerait que la valorisation de xAI est absurde, que ce management est toxique ou que le pillage des ressources de Tesla au profit de ses autres structures est un scandale de gouvernance. Certains le font, mais sans qu\u2019ils soient vraiment \u00e9cout\u00e9s. Musk b\u00e9n\u00e9ficie en effet d\u2019un \u00ab effet franchise \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un brouillage syst\u00e9mique qui convertit ses diff\u00e9rentes entreprises en un terrain de jeu narratif, o\u00f9 chaque entit\u00e9 s’immunise par les autres. <\/p>\n\n\n\n Dans cette matrice, Mars agit comme le mythe fondateur de la fronti\u00e8re, Starlink comme l\u2019infrastructure plan\u00e9taire, xAI comme une intelligence civilisationnelle, X comme une agora globale et Tesla comme une cin\u00e9tique esth\u00e9tique. \u00c9valu\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment, ces structures d\u00e9fient la logique financi\u00e8re. Connect\u00e9es au sein de la franchise, elles se justifient mutuellement en formant un \u00e9cosyst\u00e8me auquel le march\u00e9 est aujourd\u2019hui somm\u00e9 de croire.<\/p>\n\n\n\n Par ce m\u00e9canisme, ces entreprises ne sont plus des entit\u00e9s industrielles distinctes, mais des dispositifs physiques et logiciels interconnect\u00e9s qui maintiennent le monde en \u00e9tat de tension : chaque lancement r\u00e9ussi est un \u00e9pisode, chaque \u00e9chec une p\u00e9rip\u00e9tie qui relance l\u2019arc ou impose un reboot<\/em>, chaque promesse d\u00e9lirante constitue un twist<\/em> technologique\u2026 Aussi ce \u00ab monde habitable \u00bb vend-il la possibilit\u00e9 de continuer ind\u00e9finiment l\u2019histoire. C\u2019est ce m\u00e9canisme qui explique les valorisations extravagantes, la tol\u00e9rance absolue aux pertes et l\u2019adh\u00e9sion quasi religieuse des march\u00e9s : l’\u00e9mergence in\u00e9dite d’un v\u00e9ritable fandom<\/em> civilisationnel autour du Muskverse<\/em>. C’est ainsi que Musk fait \u00e9merger un techno-c\u00e9sarisme sui generis<\/em>, qui remplace le territoire par le temps et le pr\u00e9sent par le futur. <\/p>\n\n\n\n Face au c\u00e9sarisme attentionnel et r\u00e9sidentiel de Zuckerberg avec Meta, c\u2019est-\u00e0-dire fond\u00e9 sur l\u2019accaparement du temps de cerveau disponible et la s\u00e9dentarisation des corps dans des environnements num\u00e9riques clos ; face au c\u00e9sarisme oraculaire et gnostique d\u2019Altman via OpenAI, une souverainet\u00e9 de nature quasi th\u00e9ologique<\/a> qui proc\u00e8de par la promesse d’une v\u00e9rit\u00e9 computationnelle totale ; face au c\u00e9sarisme infrastructurel et coercitif d\u2019un Thiel<\/a> avec Palantir<\/a>, une puissance invisible et arch\u00e9o-futuriste s’empare directement des fonctions r\u00e9galiennes de l’\u00c9tat : le c\u00e9sarisme temporel et logistique de Musk s\u2019\u00e9mancipe de la contrainte spatiale.\u00a0<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 les autres g\u00e8rent des bases de donn\u00e9es ou des infrastructures \u00e9tatiques au pr\u00e9sent, Musk orchestre une pure cin\u00e9tique. En vendant constamment des d\u00e9lais \u2014 la roadmap<\/em> \u2014 plut\u00f4t qu’un produit fini, il indexe la finance et la g\u00e9opolitique sur des horizons futurs. Musk n\u2019entend pas conqu\u00e9rir les terres des \u00c9tats-nations, mais s\u2019emparer de leurs horizons. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la fonction finale de l\u2019IPO de SpaceX : transformer cette franchise civilisationnelle en un dispositif de pr\u00e9l\u00e8vement obligatoire. Un financiaro-c\u00e9sarisme<\/em> avec des introductions en bourse qui deviennent les actes de fondation d\u2019un nouvel empire temporel.<\/p>\n\n\n\n Vendredi 12 juin 2026, le futur s\u2019est bruyamment invit\u00e9 \u00e0 Wall Street via SpaceX. Un coup d\u2019\u00c9tat valoris\u00e9 \u00e0 plus de 1 770 milliards de dollars d\u00e8s l\u2019ouverture, sous le ticket SPCX<\/em>, avant de franchir le cap des 2 000 milliards au cours des premiers \u00e9changes gr\u00e2ce \u00e0 une lev\u00e9e de fonds historique de 75 milliards, a fait d’Elon Musk le premier \u00ab trillionnaire \u00bb de l\u2019histoire humaine.<\/p>\n\n\n\n On peut m\u00eame parler de premier C\u00e9sar trillionnaire : cette entr\u00e9e en bourse acte le passage d\u2019un march\u00e9 qui \u00e9value \u00e0 un souverain qui l\u00e8ve l’imp\u00f4t de mani\u00e8re m\u00e9canique sur l’\u00e9pargne mondiale. Sa charte boursi\u00e8re lui octroie des privil\u00e8ges l\u00e9onins : des droits de vote multipli\u00e9s par dix pour le fondateur, une gouvernance o\u00f9 le PDG pr\u00e9side souverainement son propre conseil d\u2019administration, une r\u00e9vocation d\u00e9sormais statutairement impossible et un arbitrage rendu obligatoire contre les actionnaires minoritaires. \u00c0 cela s\u2019est ajout\u00e9e une exigence sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire des introductions en bourse : l’obligation faite aux banques, cabinets d\u2019avocats et auditeurs participant \u00e0 l\u2019op\u00e9ration de souscrire des abonnements \u00e0 Grok<\/em>, son assistant d\u2019intelligence artificielle. Rompant avec tous les usages et court-circuitant le traditionnel processus de book-building<\/em>, le trillionnaire a, en outre, fix\u00e9 unilat\u00e9ralement le prix de l’action \u00e0 135 dollars plus d\u2019une semaine avant l\u2019introduction, sans aucune n\u00e9gociation possible. Musk est un souverain qui dicte son cours, non un entrepreneur qui sollicite le march\u00e9 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un r\u00e8gne qui s\u2019ouvre, comme l\u2019ont soulign\u00e9 de nombreux commentateurs financiers, ahuris par ce bouleversement des m\u00e9canismes classiques qui s\u2019appliquent habituellement aux transactions financi\u00e8res. L\u2019IPO de SpaceX ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une valorisation : elle consiste surtout en l\u2019imposition d\u2019une charte autocratique accept\u00e9e par des march\u00e9s envo\u00fbt\u00e9s. Car, malgr\u00e9 des droits actionnaires r\u00e9duits \u00e0 presque rien, malgr\u00e9 une gouvernance qui concentre tous les pouvoirs dans une seule main, malgr\u00e9 des pertes abyssales, la demande est \u00e9crasante. Goldman Sachs, banque cheffe de file de l\u2019op\u00e9ration, a pr\u00e9dit un chiffre d\u2019affaires de 474 milliards de dollars d\u2019ici 2030, tir\u00e9 majoritairement par l\u2019IA \u2014 traduction chiffr\u00e9e d\u2019un r\u00e9cit, non d\u2019un bilan. Que les banques participantes aient per\u00e7u pr\u00e8s de 500 millions de dollars de frais explique sans doute l\u2019absence notable de voix critiques dans le monde financier. D\u00e8s lors, le c\u00e9l\u00e8bre adage \u00ab Don’t bet against Elon \u00bb<\/em> a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un conseil d\u2019ami destin\u00e9 aux sp\u00e9culateurs audacieux : c\u2019est devenu une injonction structurelle.<\/p>\n\n\n\n En effet, nul besoin de souscrire au \u00ab monde habitable \u00bb du Muskverse puisqu\u2019on s\u2019y trouve, de facto<\/em>, enr\u00f4l\u00e9. Le Nasdaq ayant modifi\u00e9 ses r\u00e8gles pour permettre une int\u00e9gration fast-track<\/em> des m\u00e9ga-entreprises priv\u00e9es dans le Nasdaq 100, le FTSE Russell lui a imm\u00e9diatement embo\u00eet\u00e9 le pas. Par ce coup de force r\u00e9glementaire, les fonds indiciels \u2014 que des millions de citoyens d\u00e9tiennent \u00e0 travers leurs plans retraite 401(k) ou leurs fonds de pension \u2014 ont \u00e9t\u00e9 contraints d\u2019acheter massivement des actions SpaceX d\u00e8s sa premi\u00e8re semaine de cotation. Sans d\u00e9lib\u00e9ration, sans consentement et sans m\u00eame en avoir \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s. SpaceX repr\u00e9sentant d\u2019embl\u00e9e une part \u00e9crasante de la capitalisation boursi\u00e8re am\u00e9ricaine, les gestionnaires de fonds n\u2019avaient, disent-ils, pas le choix : ignorer le titre revenait \u00e0 s\u2019\u00e9carter structurellement de la performance du march\u00e9. L\u2019envo\u00fbtement n\u2019\u00e9tait plus seulement id\u00e9ologique, mais m\u00e9canique.<\/p>\n\n\n\n C’est dans cette nasse financi\u00e8re que s’est retrouv\u00e9 pi\u00e9g\u00e9 l\u2019investisseur particulier. T\u00e9moignant dans le New York Times<\/em> \u00e0 la veille de l’op\u00e9ration <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Ian Yarbrough, un simple employ\u00e9 de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Indiana, racontait ainsi sa tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de r\u00e9orienter ses fonds de retraite pour \u00e9viter SpaceX, avant de renoncer face aux barri\u00e8res de sa courti\u00e8re : \u00ab On n\u2019a plus l\u2019impression que quelqu\u2019un prot\u00e8ge les investisseurs particuliers. Le syst\u00e8me est truqu\u00e9 contre nous. \u00bb Ce sentiment d\u2019impuissance exprim\u00e9 par Ian Yarbrough est l\u2019incarnation existentielle de ce que peut signifier concr\u00e8tement une privatisation du futur. D\u00e8s lors, l\u2019IPO de SpaceX peut se lire pour ce qu\u2019elle est en r\u00e9alit\u00e9 : un manifeste techno-c\u00e9sariste<\/em>, l\u2019imposition, par la r\u00e9\u00e9criture des r\u00e8gles de march\u00e9, d\u2019un futur privatis\u00e9 pour lequel nous n\u2019avons pas donn\u00e9 notre consentement.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Si le pass\u00e9 est clos et le pr\u00e9sent satur\u00e9, le futur, lui, reste encore le seul espace o\u00f9 les choses ne sont pas fix\u00e9es. Parce qu\u2019il est par essence le temps de l\u2019ind\u00e9termination, il demeure le dernier refuge de notre libert\u00e9 collective : le lieu o\u00f9 une existence, un groupe ou une soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re peut encore choisir son destin.<\/p>\n\n\n\n Or, Musk ne se contente pas de proposer une vision de l\u2019avenir parmi d\u2019autres : il veut en fixer l\u2019infrastructure. Les \u00c9tats qui d\u00e9pendent aujourd\u2019hui de Starlink pour leur d\u00e9fense ne peuvent plus se projeter dans un futur souverain<\/a>. Ils ont externalis\u00e9 leur horizon. Leur avenir leur est d\u00e9sormais lou\u00e9 par un homme priv\u00e9 qui peut, demain, en modifier unilat\u00e9ralement les conditions d\u2019acc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Mais, \u00e0 force d\u2019encha\u00eener le futur \u00e0 des variables physiques et logicielles, le showrunner<\/em> du Muskverse<\/em> encourt le risque de se retrouver face \u00e0 une impasse : rendre ce monde anthropologiquement et biologiquement invivable. L\u2019ing\u00e9nieur de ce futur verrouill\u00e9 s’expose en effet \u00e0 deux spectres possibles : le retour de flamme ou le bug.<\/p>\n\n\n\n Pour le premier spectre, un destin \u00e0 la Fordlandia<\/em> pourrait bien hanter son empire. En 1927, Henry Ford, autre titan du capitalisme industriel, avait lui aussi voulu b\u00e2tir son \u00ab monde habitable \u00bb en pleine jungle amazonienne. Une cit\u00e9 totale, quadrill\u00e9e, rationalis\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on aurait contr\u00f4l\u00e9 le travail, le logement, les m\u0153urs et le temps des hommes pour extraire le caoutchouc utilis\u00e9 pour ses voitures. Fordlandia<\/em> s\u2019est pourtant violemment heurt\u00e9e au r\u00e9el : les ouvriers se sont r\u00e9volt\u00e9s contre la discipline des pointeuses et les arbres, mal plant\u00e9s en vue de maximiser le rendement, ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9s par les parasites. Le design par la contrainte a \u00e9t\u00e9 rattrap\u00e9 par la biologie.<\/p>\n\n\n\n D\u2019ailleurs, \u00e0 la Starbase<\/em> \u2013 base priv\u00e9e de production et de lancement implant\u00e9e au Texas pr\u00e8s de la fronti\u00e8re mexicaine \u2013 comme dans les usines de Tesla, son code se heurte d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la m\u00eame r\u00e9sistance biologique. Les cadences \u00e0 douze heures par jour, les trente-huit jours cons\u00e9cutifs sur les lignes de production, les accidents de travail pass\u00e9s sous silence et l’\u00e9puisement nerveux de la fanbase<\/em> dessinent la g\u00e9ographie d’un monde au bord de l’asphyxie. R\u00e9duire la civilisation \u00e0 un logiciel comporte un risque : on peut en oublier que la chair se fatigue et que la Terre r\u00e9siste <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019autre spectre, c\u2019est le bug qui pourrait hanter le syst\u00e8me lui-m\u00eame, celui contre lequel Iain Banks, le grand inspirateur de Musk que nous avons d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, met pr\u00e9cis\u00e9ment en garde : le techno-c\u00e9sarisme produit par essence sa propre obsolescence programm\u00e9e. Le syst\u00e8me dig\u00e8re t\u00f4t ou tard son C\u00e9sar devenu trop lent ou trop humain. Musk pourrait donc \u00eatre le b\u00e2tisseur d’un monde qui finira par l\u2019exclure. Car, dans le Muskverse<\/em>, une fois l\u2019infrastructure d\u00e9ploy\u00e9e, \u00e0 quoi peut encore servir un chef ?<\/p>\n\n\n\n Et si ce futur privatis\u00e9 portait en lui-m\u00eame sa propre abolition ? Tant que Musk ne sera pas dot\u00e9 de la capacit\u00e9 \u00e0 abolir le r\u00e9el, celui-ci sera toujours susceptible de \u00ab cogner \u00bb encore et toujours, pour reprendre un terme de Jacques Lacan, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019ing\u00e9nieur avait pourtant cru tout verrouiller : soit par le refus du vivant d\u2019\u00eatre soumis aux machines, soit par le refus de la machine de subir la loi des hommes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Pour r\u00e9sister aux cauchemars du Muskverse<\/em>, il faut d\u00e9chiffrer sa strat\u00e9gie narrative.<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":342320,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":20,"footnotes":""},"categories":[3412],"tags":[],"staff":[4515],"editorial_format":[4944],"serie":[],"audience":[],"geo":[525],"class_list":["post-342319","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-puissances-de-lia","staff-paul-vacca","editorial_format-actu-longues","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":342320,"excerpt":"Pour r\u00e9sister aux cauchemars du Muskverse<\/em>, il faut d\u00e9chiffrer sa strat\u00e9gie narrative.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
Iain M. Banks, The Player of Games<\/em><\/p>\n\n\n\nLa science-fiction comme logiciel <\/h2>\n\n\n\n
L\u2019ethos clinique du \u00ab design by constraint<\/em> \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
SpaceX comme franchise civilisationnelle<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019IPO SpaceX comme manifeste financiaro-c\u00e9sariste<\/h2>\n\n\n\n
La privatisation du temps aura-t-elle lieu ?<\/h2>\n\n\n\n