{"id":342200,"date":"2026-06-21T06:00:00","date_gmt":"2026-06-21T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=342200"},"modified":"2026-06-20T22:07:15","modified_gmt":"2026-06-20T20:07:15","slug":"pourquoi-les-elites-gagnent-toujours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/21\/pourquoi-les-elites-gagnent-toujours\/","title":{"rendered":"Pourquoi les \u00e9lites gagnent toujours"},"content":{"rendered":"\n

Hugo Drochon enseigne la th\u00e9orie politique \u00e0 l’universit\u00e9 de Nottingham. Form\u00e9 \u00e0 Cambridge, auteur de <\/em>Nietzsche’s Great Politics (Princeton University Press, 2016), il vient de consacrer un livre, <\/em>Elites and Democracy, paru toujours chez Princeton, aux trois grands th\u00e9oriciens italiens et allemands de l’\u00e9lite \u2014 Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Robert Michels \u2014 et \u00e0 ce qu’il appelle la \u00ab d\u00e9mocratie dynamique \u00bb. \u00c0 l’occasion des dix ans du Brexit, il a accord\u00e9 au <\/em>Grand Continent un long entretien sur ce que la tradition \u00e9litiste peut nous dire de l’impasse europ\u00e9enne.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Le 23 juin marque les dix ans du vote sur le Brexit. La construction europ\u00e9enne aurait pu \u00eatre interrompue par ce moment r\u00e9f\u00e9rendaire, qui prolongeait l’\u00e9chec du trait\u00e9 constitutionnel de 2005. Pourtant, au cours de la d\u00e9cennie \u00e9coul\u00e9e, la mont\u00e9e de l’extr\u00eame droite ne s’est pas accompagn\u00e9e d’une vague de mouvements pro-Brexit sur le continent. Le trumpisme semble m\u00eame faire \u00e9merger une demande d’autonomie et de souverainet\u00e9 plus large, \u00e0 laquelle les institutions europ\u00e9ennes peinent \u00e0 r\u00e9pondre. L’\u00e9litisme italien aurait-il la clef de cette \u00e9nigme ?<\/h3>\n\n\n\n

Je crois que ses concepts sont tout \u00e0 fait d\u2019actualit\u00e9. Il est frappant que, dix ans apr\u00e8s le Brexit, nous soyons revenus pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 nous avons commenc\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

En janvier 2017, juste apr\u00e8s le r\u00e9f\u00e9rendum britannique et l’\u00e9lection de Donald Trump, j’avais \u00e9crit un texte qui s’intitulait \u00ab Pourquoi les \u00e9lites r\u00e8gnent toujours \u00bb. Mon id\u00e9e \u00e9tait simple : pour comprendre ce que signifiait le mot \u00ab \u00e9lite \u00bb, que tout le monde brandissait alors (Trump contre l’establishment, Theresa May contre les \u00ab \u00e9lites internationales \u00bb d\u00e9racin\u00e9es, les partis d’extr\u00eame droite et d’extr\u00eame gauche europ\u00e9ens contre les \u00e9lites \u00ab eurocratiques \u00bb), il fallait revenir \u00e0 celui qui lui avait donn\u00e9 son sens moderne. <\/p>\n\n\n\n

Cet homme, un Franco-Italien n\u00e9 \u00e0 Paris en 1848, est Vilfredo Pareto.<\/p>\n\n\n\n

On conna\u00eet surtout Pareto pour l’\u00e9conomie, l’\u00ab efficacit\u00e9 de Pareto \u00bb, la \u00ab loi des 80-20 \u00bb\u2026 quelle est sa relation avec la th\u00e9orie des \u00e9lites ?<\/h3>\n\n\n\n

En effet, tout le monde conna\u00eet la r\u00e8gle des 80-20 \u2013 80 % de la terre finit toujours entre les mains de 20 % de la population \u2013 qu’il avait d\u00e9duite de son \u00e9tude de la r\u00e9partition fonci\u00e8re en Italie. Elle trouve un \u00e9cho dans des slogans tels que \u00ab 1 % contre les 99 % \u00bb. M\u00eame si Pareto avait surtout constat\u00e9 que 20 % des cosses de son potager produisaient 80 % des pois\u2026 <\/p>\n\n\n\n

C’est seulement \u00e0 la fin de sa vie qu’il s’est tourn\u00e9 vers la sociologie. Dans son livre Les Syst\u00e8mes socialistes<\/em>, paru en 1902, il livre une d\u00e9finition sociologique du mot fran\u00e7ais \u00ab \u00e9lite \u00bb, h\u00e9rit\u00e9 du verbe latin eligere<\/em>, c’est-\u00e0-dire \u00ab choisir les meilleurs \u00bb. Pareto l’emploie m\u00eame lorsqu’il \u00e9crit en italien et on peut retrouver le mot dans son volumineux Trait\u00e9 de sociologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> de 1916, d’environ trois mille pages. Le terme \u00ab aristocratie \u00bb ne lui semblait pas assez contemporain, dans le contexte de la d\u00e9mocratie moderne, tandis que l’expression \u00ab classe dirigeante \u00bb de son rival Gaetano Mosca n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement satisfaisante. Les deux penseurs se sont d\u2019ailleurs disput\u00e9 la paternit\u00e9 du concept. <\/p>\n\n\n\n

Dans votre ouvrage, vous parlez d’un \u00ab trio \u00bb : Vilfredo Pareto, Gaetano Mosca et Robert Michels. Mosca est sans doute le moins connu en France et, quand il est cit\u00e9, il est toujours associ\u00e9 aux deux autres, comme s\u2019ils formaient une unit\u00e9 parfaite : les concepteurs de l\u2019\u00e9litisme italien<\/em>. Quelles sont leurs diff\u00e9rences ? <\/h3>\n\n\n\n

On a tort de les confondre. C\u2019est s\u2019exposer \u00e0 une mauvaise compr\u00e9hension de leurs travaux. On a pris l’habitude de parler d’un triumvirat \u00ab Mosca-Pareto-Michels \u00bb, mais chacun avait son centre de gravit\u00e9 propre. Pour Mosca, la r\u00e9f\u00e9rence, c’\u00e9tait l’histoire ; pour Pareto, l’\u00e9conomie ; pour Michels, les classes sociales. Mosca \u00e9tait un Sicilien, journaliste, homme politique, th\u00e9oricien, qui a su tirer parti des occasions que lui offrait l’unification italienne. Pareto \u00e9tait l’h\u00e9ritier franco-italien d’un marquis g\u00e9nois, et il a fini reclus dans les montagnes suisses, entour\u00e9 de ses chats (au nombre de dix-huit, dit la l\u00e9gende) d’o\u00f9 son surnom d’\u00ab ermite de C\u00e9ligny \u00bb. Michels, lui, \u00e9tait allemand, proche de Max Weber, et sa pens\u00e9e est indissociable de son contexte historique : l’Allemagne imp\u00e9riale et la mont\u00e9e du parti social-d\u00e9mocrate, le SPD.<\/p>\n\n\n\n

Et politiquement ?<\/h3>\n\n\n\n

L\u00e0 encore, tout les s\u00e9pare et c’est essentiel. Mosca \u00e9tait un lib\u00e9ral conservateur, Pareto un lib\u00e9ral de march\u00e9, mais avec des sensibilit\u00e9s sociales, et Michels, au moment o\u00f9 il \u00e9crit son chef-d’\u0153uvre, un socialiste convaincu, sur l’aile anarcho-syndicaliste du mouvement. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Pareto \u00e9tait l’h\u00e9ritier franco-italien d’un marquis g\u00e9nois, et il a fini reclus dans les montagnes suisses, entour\u00e9 de ses chats (au nombre de dix-huit, dit la l\u00e9gende).<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Autrement dit : on ne peut pas en faire les \u00ab penseurs r\u00e9actionnaires \u00bb qu’une certaine lecture paresseuse voudrait y voir. Tous trois \u00e9taient extr\u00eamement critiques des \u00e9lites de leur temps. Mosca a prononc\u00e9 son dernier discours au S\u00e9nat italien pour faire le proc\u00e8s de Mussolini, avant de se retirer compl\u00e8tement de la vie publique. Pareto a qualifi\u00e9 l’Italie des ann\u00e9es 1920 de \u00ab ploutocratie d\u00e9magogique \u00bb et appelait de ses v\u0153ux une nouvelle \u00e9lite pour la renverser. Michels jugeait les dirigeants du SPD, pourtant le parti socialiste le plus riche, le plus nombreux et le plus puissant du monde, insuffisamment r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n\n\n\n

Commen\u00e7ons par Mosca, puisque c’est par lui que commence votre livre. Quelle est son id\u00e9e ma\u00eetresse ?<\/h3>\n\n\n\n

Celle qui dit que, dans toute soci\u00e9t\u00e9, mis a part les plus primitives, il existe toujours une minorit\u00e9 organis\u00e9e qui domine une majorit\u00e9 d\u00e9sorganis\u00e9e. C’est sa fameuse \u00ab classe dirigeante \u00bb, ou, en italien, \u00ab classe politica \u00bb. <\/p>\n\n\n\n\n

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La th\u00e8se de Mosca est, en substance, que la d\u00e9mocratie de masse \u00e9largit les possibilit\u00e9s de gouvernance des \u00e9lites plut\u00f4t que de les limiter.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"Ce\n <\/picture>\n
Ce que Mosca d\u00e9finit comme les \u00ab forces sociales \u00bb sont celles qui naissent naturellement des transformations techniques, \u00e9conomiques, juridiques et militaires.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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La th\u00e8se de Mosca est, en substance, que la d\u00e9mocratie de masse \u00e9largit les possibilit\u00e9s de gouvernance des \u00e9lites plut\u00f4t que de les limiter.<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Ce que Mosca d\u00e9finit comme les \u00ab forces sociales \u00bb sont celles qui naissent naturellement des transformations techniques, \u00e9conomiques, juridiques et militaires.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Pourquoi les minorit\u00e9s dominent-elles toujours selon Mosca  ?<\/h3>\n\n\n\n

La r\u00e9ponse qu\u2019il donne est d\u2019une simplicit\u00e9 redoutable : les minorit\u00e9s sont organis\u00e9es, les majorit\u00e9s ne le sont pas. Une centaine d’hommes qui agissent de concert l’emporteront toujours sur mille hommes isol\u00e9s. De l\u00e0 d\u00e9coule tout le reste. Y compris une critique des \u00e9lections qui reste, \u00e0 mon sens, l’une des phrases les plus controvers\u00e9es jamais \u00e9crites sur la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative.<\/p>\n\n\n\n

Laquelle ?<\/h3>\n\n\n\n

Mosca \u00e9crit ceci dans son chef-d’\u0153uvre Elementi di scienza politica<\/em> : \u00ab Quand nous disons que les \u00e9lecteurs \u2018choisissent\u2019 leurs repr\u00e9sentants, nous employons un langage tr\u00e8s inexact. La v\u00e9rit\u00e9, c’est que le repr\u00e9sentant se fait \u00e9lire par les \u00e9lecteurs ; et si la formule para\u00eet trop rigide ou trop dure pour certains cas, on peut la nuancer en disant que ce sont ses amis qui le font \u00e9lire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La th\u00e8se de Mosca est, en substance, que la d\u00e9mocratie de masse \u00e9largit les possibilit\u00e9s de gouvernance des \u00e9lites plut\u00f4t que de les limiter. Songez \u00e0 ce que cela signifie dix ans apr\u00e8s le Brexit, alors que le deuxi\u00e8me mandat de Donald Trump nous montre chaque jour une Maison-Blanche de plus en plus prise d\u2019assaut par des clans riches et puissants<\/a>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Mosca est-il un penseur antid\u00e9mocratique ?<\/h3>\n\n\n\n

Je ne dirais pas cela. Il ne s’arr\u00eate pas \u00e0 ce constat, qui, pour lui, est plut\u00f4t du domaine des lois politiques. Sa grande question n’est pas : \u00ab Les \u00e9lites dominent-elles ? \u00bb \u2014 pour lui, c’est un fait aussi immuable que la gravit\u00e9 des corps \u2014, mais \u00ab comment emp\u00eacher cette domination de devenir oppressive ? \u00bb. Il y r\u00e9pond par ce qu\u2019il appelle la \u00ab d\u00e9fense juridique \u00bb : le r\u00e9gime parlementaire, l’\u00c9tat de droit et les contre-pouvoirs. Il est le d\u00e9fenseur du r\u00e9gime du gouvernement repr\u00e9sentatif comme l\u2019a si bien th\u00e9oris\u00e9 Bernard Manin.<\/p>\n\n\n\n

Selon lui, le niveau de \u00ab civilisation \u00bb d’une soci\u00e9t\u00e9 se mesure au nombre des \u00ab forces sociales \u00bb qu’elle parvient \u00e0 int\u00e9grer harmonieusement. C\u2019est tout le contraire d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 une force dominante \u00e9craserait toutes les autres. Ce que Mosca d\u00e9finit comme les \u00ab forces sociales \u00bb sont celles qui naissent naturellement des transformations techniques, \u00e9conomiques, juridiques et militaires. Une classe dirigeante intelligente les coopte, tandis qu\u2019une classe dirigeante trop herm\u00e9tique se fait renverser par ces forces. Plus cette derni\u00e8re se renferme et rejette ces \u00e9l\u00e9ments en qu\u00eate d\u2019ascension, nous dit Mosca, plus elle s\u2019expose au risque d\u2019\u00eatre mise \u00e0 bas dans la violence. <\/p>\n\n\n\n

Peut-on trouver dans ces \u00ab forces sociales \u00bb quelque chose des mouvements contestataires d’aujourd’hui ?<\/h3>\n\n\n\n

C’est exactement ce que je soutiens. Ce sont bien des \u00ab forces sociales \u00bb types MAGA d\u00e9finies par Mosca qui ont port\u00e9 Donald Trump au pouvoir et favoris\u00e9 le Brexit. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une mani\u00e8re de nommer ce que nous appelons aujourd\u2019hui les mouvements sociaux. Les r\u00e9gimes qui en font l\u2019exp\u00e9rience pr\u00e9sentent des m\u00e9canismes de \u00ab d\u00e9fense juridique \u00bb hybrides : ni enti\u00e8rement autocratiques, ni purement populaires, ils doivent atteindre un \u00e9quilibre sans cesse menac\u00e9 entre des forces concurrentes. <\/p>\n\n\n\n

La question europ\u00e9enne qui me para\u00eet essentielle \u00e0 l\u2019heure actuelle est directement h\u00e9rit\u00e9e de la pens\u00e9e de Mosca : combien de forces sociales nouvelles le syst\u00e8me peut-il absorber sans se rigidifier ni exploser ? Voil\u00e0 pourquoi, lorsque je regarde l’Europe aujourd’hui, je pense d’abord \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n

Venons-en \u00e0 Pareto : dans le trident de l\u2019\u00e9litisme italien, c’est lui l\u2019\u00e9toile. Sans le savoir, on continue \u00e0 se servir de ses m\u00e9taphores et de ses concepts, comme la \u00ab circulation des \u00e9lites \u00bb, les \u00ab lions \u00bb et les \u00ab renards \u00bb.<\/h3>\n\n\n\n

Expressions qu’il avait lui-m\u00eame emprunt\u00e9es \u00e0 Machiavel, son pr\u00e9d\u00e9cesseur italien. La th\u00e8se de Pareto, c’est que les \u00e9lites gouvernent toujours, qu’il y a toujours domination d’une minorit\u00e9 sur une majorit\u00e9, et que l’histoire n’est rien d’autre que le remplacement d’une \u00e9lite par une autre. C’est cela, la \u00ab circulation des \u00e9lites \u00bb. Quand l’\u00e9lite au pouvoir d\u00e9cline, elle commence par \u00eatre contest\u00e9e, avant de devoir c\u00e9der sa place. Ce passage de relais s\u2019effectue de deux fa\u00e7ons. Soit par assimilation : la nouvelle \u00e9lite fusionne en douceur avec des \u00e9l\u00e9ments de l’ancienne. Soit par r\u00e9volution : la nouvelle balaie l’ancienne. Pareto avait recours \u00e0 une m\u00e9taphore fluviale, aussi h\u00e9rit\u00e9e de Machiavel, qui me para\u00eet clef : le fleuve s’\u00e9coule contin\u00fbment, incorporant ses affluents ; mais parfois, apr\u00e8s l’orage, il d\u00e9borde et emporte ses rives.<\/p>\n\n\n\n\n

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\n \n \"Pareto\n <\/picture>\n
Pareto avait eu une intuition d\u00e9cisive : ce sont souvent des d\u00e9veloppements techniques, \u00e9conomiques et sociaux qui font surgir de nouvelles \u00e9lites capables de d\u00e9fier l’ancienne classe dirigeante.\u00a0<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"L'histoire,\n <\/picture>\n
L’histoire, dit Pareto, est une oscillation du pendule entre ces deux types, plus ou moins rapide comme nous l\u2019avons vu, des renards aux lions et inversement.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Pareto avait eu une intuition d\u00e9cisive : ce sont souvent des d\u00e9veloppements techniques, \u00e9conomiques et sociaux qui font surgir de nouvelles \u00e9lites capables de d\u00e9fier l’ancienne classe dirigeante.\u00a0<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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L’histoire, dit Pareto, est une oscillation du pendule entre ces deux types, plus ou moins rapide comme nous l\u2019avons vu, des renards aux lions et inversement.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Et les lions et les renards ?<\/h3>\n\n\n\n

Ce sont deux types de pouvoir diff\u00e9rents. Les renards dominent par les combinazioni<\/em> : la ruse, la tromperie, la manipulation, la cooptation. Leur pouvoir est d\u00e9centralis\u00e9, pluriel, sceptique. La force n\u2019est pas pour eux un moyen d\u2019action privil\u00e9gi\u00e9. Les lions, \u00e0 l’inverse, craignent moins son usage : ils sont avant tout guid\u00e9s par l’unit\u00e9, l’homog\u00e9n\u00e9it\u00e9, la foi \u00e9tablie, les usages consacr\u00e9s. Ils gouvernent par le truchement de petites bureaucraties centralis\u00e9es et bien hi\u00e9rarchis\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n

L’histoire, dit Pareto, est une oscillation du pendule entre ces deux types, plus ou moins rapide comme nous l\u2019avons vu, des renards aux lions et inversement. \u00ab L’histoire est un cimeti\u00e8re d’aristocraties \u00bb, aimait-il \u00e0 dire. Il ajoutait que, de tous temps, il y a eu des guerriers victorieux, des marchands prosp\u00e8res, des ploutocrates opulents : leur fonction traverse les \u00e9poques et subsiste quand l\u2019individu qui l\u2019occupe dispara\u00eet. <\/p>\n\n\n\n

Comment interpr\u00e9tez-vous, au prisme de ces id\u00e9es, la s\u00e9quence europ\u00e9enne des dix derni\u00e8res ann\u00e9es ?<\/h3>\n\n\n\n

L’Union europ\u00e9enne est le projet renardier par excellence : fond\u00e9 sur la n\u00e9gociation, le compromis, la combinaison. Son rejet, en 2016, signe une victoire des lions sur les renards. Le ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019a pas seulement \u00e9t\u00e9 britannique ou am\u00e9ricain. Partout, apr\u00e8s une longue p\u00e9riode o\u00f9 les renards ont continuellement gouvern\u00e9 (Cameron, Obama, les repr\u00e9sentants de l’europ\u00e9isme lib\u00e9ral), les lions ont fait leur grand retour sur la sc\u00e8ne internationale : Trump, mais aussi Poutine, Xi Jinping, Modi, Erdo\u011fan. <\/p>\n\n\n\n

Au Royaume-Uni, par exemple, le gouvernement lib\u00e9ral de Cameron, l\u2019homme-renard par excellence, a laiss\u00e9 la place \u00e0 des gouvernements qui, sans l\u2019\u00eatre aussi ouvertement que ceux cit\u00e9s plus haut, sont beaucoup plus l\u00e9onins, centralisateurs et autoritaires. Citons Theresa May, Boris Johnson et m\u00eame Keir Starmer, dont les obsessions s\u00e9curitaires attestent ces mutations. Il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce que certains soient des admirateurs de Poutine, le r\u00e9novateur en chef de la force l\u00e9onine. <\/p>\n\n\n\n

D\u00e8s lors, comment comprendre que le Brexit ne se soit pas reproduit sur le continent ? <\/h3>\n\n\n\n

Le Brexit a \u00e9t\u00e9 une s\u00e9cession l\u00e9onine tonitruante, comme s\u2019il s\u2019agissait de sortir, de rompre, quitte \u00e0 tout casser. Mais l’extr\u00eame droite continentale a tir\u00e9 la le\u00e7on de l’exp\u00e9rience britannique : faire d\u00e9border le fleuve pour le faire d\u00e9vier de son cours co\u00fbte cher. Elle a donc opt\u00e9, non pour la r\u00e9volution, qui emporte les rives, mais pour l’assimilation, qui infiltre le cours d’eau. Au lieu de quitter l’Union, on entreprend de la coloniser de l’int\u00e9rieur, d’en capturer les institutions, d’en infl\u00e9chir les politiques. <\/p>\n\n\n\n

Si le \u00ab Frexit \u00bb ou l’\u00ab Italexit \u00bb ont disparu des programmes, ce qui les a remplac\u00e9s, c’est la volont\u00e9 de rester pour mieux transformer.<\/p>\n\n\n\n

La disparition des mouvements pour la sortie de l\u2019Union et de l\u2019euro ne serait donc pas le signe d\u2019un recul de la contestation, mais bien celui de sa mue ?<\/h3>\n\n\n\n

Pr\u00e9cis\u00e9ment. D\u2019o\u00f9 l\u2019emploi du mot circulation plut\u00f4t que remplacement. Les lions n’ont pas besoin de d\u00e9truire la cage europ\u00e9enne, il leur suffit d’en mordre les barreaux et de les d\u00e9chiqueter sur le temps long. Ce qui rend la chose si difficile \u00e0 lire pour les institutions, c’est qu’elles attendaient des r\u00e9volutionnaires et qu’elles ont affaire \u00e0 des assimilateurs. C\u2019est un processus qui est plus difficile \u00e0 analyser car il est moins visible : le fleuve ne d\u00e9borde pas, mais des forces souterraines sont en train de changer le lit. <\/p>\n\n\n\n

Vous \u00e9voquez \u00e9galement le trumpisme comme catalyseur d’une \u00ab demande d’autonomie \u00bb. En quoi cela change-t-il la donne pour l’Europe ?<\/h3>\n\n\n\n

Donald Trump renverse une donn\u00e9e qui structurait l’europ\u00e9isme depuis 1945, \u00e0 savoir un rassurant effet de miroir entre les deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Atlantique. Longtemps, une grande partie du prestige des \u00e9lites pro-europ\u00e9ennes venait de ce que \u00ab le monde pensait comme elles \u00bb : on avait raison \u00e0 Berlin, \u00e0 Bruxelles ou \u00e0 Paris parce qu’on pensait grosso modo<\/em> comme \u00e0 Washington. Le trumpisme a vid\u00e9 ce mim\u00e9tisme de sa substance. <\/p>\n\n\n\n

Soudain, la force d’attraction n’est plus du c\u00f4t\u00e9 des renards atlantistes, mais du c\u00f4t\u00e9 des lions souverainistes. \u00c0 cet \u00e9gard, Pareto avait eu une intuition d\u00e9cisive : ce sont souvent des d\u00e9veloppements techniques, \u00e9conomiques et sociaux qui font surgir de nouvelles \u00e9lites capables de d\u00e9fier l’ancienne classe dirigeante. <\/p>\n\n\n\n

Trump est arriv\u00e9 au pouvoir avec une technologie nouvelle \u2013 Twitter ou maintenant X \u2013 qui est dans ce sens et malgr\u00e9 ses bots et son amplification algorithmique une \u00ab force sociale \u00bb au sens de Mosca. Bien qu’issu lui-m\u00eame de l\u2019\u00e9lite (n’oublions pas que Donald Trump est membre du prestigieux 1 % et une vedette de t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9), il n’appartient pas d\u2019abord \u00e0 l’\u00e9lite politique \u00e9tablie. <\/p>\n\n\n\n

Dans le vocabulaire de Pareto, Trump correspond \u00e0 une \u00e9lite \u00ab non gouvernante \u00bb, et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui lui a permis de d\u00e9noncer l’\u00e9lite gouvernante en bloc, qu\u2019elle soit D\u00e9mocrate ou R\u00e9publicaine, ou, autrement dit, \u00ab ass\u00e9cher le mar\u00e9cage \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

C’est le fameux sch\u00e9ma \u00ab A-B-C \u00bb de Pareto ?<\/h3>\n\n\n\n

Ce sch\u00e9ma est central pour comprendre cette perp\u00e9tuation des \u00e9lites. Dans Les Syst\u00e8mes socialistes<\/em>, Pareto explique comment une nouvelle \u00e9lite remplace l’ancienne. A, c’est l’\u00e9lite \u00e9tablie. B, c’est l’\u00e9lite montante. C, c’est le peuple. B s’allie \u00e0 C en promettant qu’une fois au pouvoir, il ne se comportera pas comme A. Cela ressemble \u00e0 la strat\u00e9gie suivie par la plupart des politiciens. Notons que, dans sa lutte, l’\u00e9lite montante politise des groupes qui ne l’\u00e9taient pas auparavant. Trump a fait entrer en politique l’Alt-Right, les complotistes, des gens qui n’avaient jamais vot\u00e9 aux primaires. Beaucoup d’\u00e9lecteurs du Brexit n’avaient jamais vot\u00e9 : sinon, le taux de participation au r\u00e9f\u00e9rendum n’aurait pas pu d\u00e9passer celui des l\u00e9gislatives de 2015. C’est du A-B-C en action.<\/p>\n\n\n\n

Et le sort de C, le peuple ?<\/h3>\n\n\n\n

L\u00e0 r\u00e9side toute la m\u00e9lancolie de Pareto. Si B r\u00e9ussit, il devient la nouvelle \u00e9lite, et une \u00e9lite D surgira pour jouer avec B le r\u00f4le que B jouait avec A. Et ainsi de suite. La seule constante, c’est que C (le peuple) ne gouverne jamais, parce que l’\u00e9lite gouverne toujours. Il n’y a aucune raison de penser que les \u00e9lecteurs de Trump ou du Brexit ne seront pas, \u00e0 leur tour, trahis par les nouveaux dirigeants qu’ils ont contribu\u00e9 \u00e0 porter au pouvoir. \u00ab Ploutocrate d\u00e9magogue \u00bb : voil\u00e0 l’expression que Pareto, observant l’Italie des ann\u00e9es 1920, aurait sans doute appliqu\u00e9e \u00e0 plus d’un dirigeant contemporain, tel cet homme riche qui sert les int\u00e9r\u00eats de sa petite coterie au d\u00e9triment de la prosp\u00e9rit\u00e9 de son pays, le tout derri\u00e8re l’\u00e9cran de fum\u00e9e de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n

Mais ce qu\u2019il faut retenir, c\u2019est que dans cette circulation il y a quand m\u00eame le potentiel d\u2019un changement, pas simplement le passage des renards aux lions, mais aussi un changement pour C. Pas qu\u2019il gouvernera, mais que ces conditions pourraient s\u2019am\u00e9liorer. \u00c7a sera la base pour la th\u00e9orie de la \u2018d\u00e9mocratie dynamique\u2019 que j\u2019ai \u00e9labor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Pareto va plus loin : il affirme que cette \u00ab ploutocratie d\u00e9magogique \u00bb se m\u00e9tamorphose en quelque chose d\u2019autre. <\/h3>\n\n\n\n

C’est la partie la plus inqui\u00e9tante, et la plus actuelle. Dans son dernier ouvrage, La Transformation de la d\u00e9mocratie<\/em>, Pareto d\u00e9crit la d\u00e9mocratie de son temps comme une alliance \u2014 un \u00ab alliage partiel \u00bb, dit-il \u2014 entre la puissance montante des sp\u00e9culateurs de la richesse, tendance \u00ab ploutocratique \u00bb, et celle des salari\u00e9s, tendance \u00ab d\u00e9mocratique \u00bb. De cet alliage na\u00eet la ploutocratie d\u00e9magogique, domin\u00e9e par les renards. Mais sa th\u00e9orie de la circulation lui faisait pr\u00e9dire qu’une ploutocratie d\u00e9magogique c\u00e8de toujours la place \u00e0 une \u00ab ploutocratie militaire \u00bb, cette fois dirig\u00e9e par les lions, d\u00e9sireux de restaurer la puissance de l’\u00c9tat. On peut discuter le terme \u00ab militaire \u00bb, mais l’oscillation du renard vers le lion, du compromis vers la force, de la n\u00e9gociation vers l’autorit\u00e9. C’est tr\u00e8s exactement ce que nous observons. Le pendule est reparti du c\u00f4t\u00e9 des lions.<\/p>\n\n\n\n

Cela vaut-il pour Pareto lui-m\u00eame, qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019un des pr\u00e9curseurs du fascisme et qui a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 s\u00e9nateur par Mussolini ?<\/h3>\n\n\n\n

Ses \u00e9crits sur l’Italie des ann\u00e9es 1920 ont mis Pareto dans l’embarras, parce que sa th\u00e9orie de la circulation des \u00e9lites pr\u00e9disait le passage d’une ploutocratie d\u00e9magogique \u00e0 une ploutocratie militaire. Mais il faut distinguer la pr\u00e9diction de l’approbation. Pareto, mort en 1923, vivait d\u00e9j\u00e0 reclus \u00e0 C\u00e9ligny, en Suisse, loin de la vie politique italienne. Lib\u00e9ral jusqu’\u00e0 sa mort, il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester au-dessus de la m\u00eal\u00e9e, en incarnant une position \u00ab patricienne \u00bb qui suit la voie du \u00ab d\u00e9tachement olympien \u00bb. Et d\u2019ailleurs quand il re\u00e7oit les documents qui le rendent s\u00e9nateur, il ne donne pas suite. <\/p>\n\n\n\n

Comme pour beaucoup de lib\u00e9raux italiens, le vrai mod\u00e8le de Pareto \u00e9tait la Grande-Bretagne. Il vantait son pluralisme et sa tol\u00e9rance, soutenant des mesures de libre-\u00e9change avec les Britanniques, aux antipodes de la ligne de Mussolini. <\/p>\n\n\n\n

Ses analyses nous aident \u00e0 comprendre qu’en dressant des barri\u00e8res commerciales et en limitant la libert\u00e9 de circulation, le Brexit et les politiques de Trump affaiblissent les valeurs lib\u00e9rales. Tout en pr\u00e9disant le retour des lions, Pareto aurait certainement mis en garde contre la x\u00e9nophobie, le protectionnisme et le recours \u00e0 la violence. <\/p>\n\n\n\n

Reste le troisi\u00e8me membre du tridente<\/em> de l\u2019\u00e9litisme italien, Robert Michels, et sa \u00ab loi d’airain de l’oligarchie \u00bb. Est-ce le plus radical des trois ?<\/h3>\n\n\n\n

C’est certainement le plus implacable. Michels \u00e9tudie le SPD allemand, le parti qui se voulait l’incarnation de la d\u00e9mocratie, \u00ab un \u00c9tat en miniature \u00bb, destin\u00e9 \u00e0 apporter la r\u00e9volution d\u00e9mocratique. Il d\u00e9montre que, dans son fonctionnement interne, ce parti d\u00e9mocratique n’est en rien diff\u00e9rent des vieux partis conservateurs et oligarchiques qu’il d\u00e9nonce. Sa formule est devenue c\u00e9l\u00e8bre : r\u00e9duite \u00e0 son expression la plus concise, la loi fondamentale de Michels est que c’est l’organisation qui donne naissance \u00e0 la domination des \u00e9lus sur les \u00e9lecteurs, des mandataires sur les mandants, des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s sur ceux qui d\u00e9l\u00e8guent. \u00ab Qui dit organisation dit oligarchie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n

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Au moment o\u00f9 il \u00e9crit son chef-d’\u0153uvre, Michels est un socialiste convaincu, sur l’aile anarcho-syndicaliste du mouvement.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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Michels \u00e9tudie le SPD allemand, le parti qui se voulait l’incarnation de la d\u00e9mocratie, \u00ab un \u00c9tat en miniature \u00bb.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Au moment o\u00f9 il \u00e9crit son chef-d’\u0153uvre, Michels est un socialiste convaincu, sur l’aile anarcho-syndicaliste du mouvement.<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Michels \u00e9tudie le SPD allemand, le parti qui se voulait l’incarnation de la d\u00e9mocratie, \u00ab un \u00c9tat en miniature \u00bb.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Michels ne d\u00e9finit donc aucun horizon d\u2019esp\u00e9rance d\u00e9mocratique ?<\/h3>\n\n\n\n

Il n\u2019y en aurait pas vraiment un si Michels s’arr\u00eatait l\u00e0. Mais \u2014 c’est ce que presque tout le monde oublie \u2014 dans la conclusion de l’\u00e9dition de 1911, Michels soutient que la d\u00e9mocratie porte en elle deux \u00ab palliatifs \u00bb naturels contre la loi d’airain. <\/p>\n\n\n\n

Lesquels ?<\/h3>\n\n\n\n

Le premier se trouve dans sa tendance id\u00e9ologique \u00e0 la critique et au contr\u00f4le du pouvoir. La d\u00e9mocratie \u00e9l\u00e8ve le niveau intellectuel des masses, et une \u00e9ducation plus large accro\u00eet leur capacit\u00e9 \u00e0 exercer un contr\u00f4le sur les dirigeants. <\/p>\n\n\n\n

Le second : sa tendance \u00e0 faire na\u00eetre des partis toujours plus nombreux, plus complexes, plus diff\u00e9renci\u00e9s, qui se contr\u00f4lent et se neutralisent mutuellement. <\/p>\n\n\n\n

La concurrence entre les oligarchies est une condition d\u2019un horizon d\u00e9mocratique pour Michels ?<\/h3>\n\n\n\n

En effet. Michels complexifie encore son analyse en pr\u00e9cisant que cette concurrence joue aussi \u00e0 l’int\u00e9rieur de chaque parti, entre factions rivales. Cela anticipe beaucoup les th\u00e8ses d\u00e9mocratiques d’apr\u00e8s-guerre, que ce soit la d\u00e9mocratie \u2018minimaliste\u2019 de Schumpeter, ou encore la th\u00e9orie \u2018polyarchique\u2019 de Dahl. <\/p>\n\n\n\n

C’est ce que vous appelez la \u00ab d\u00e9mocratie dynamique \u00bb.<\/h3>\n\n\n\n

C’est l’id\u00e9e centrale de mon livre, et c’est la r\u00e9ponse que je propose \u00e0 cette \u00e9nigme d\u2019o\u00f9 nous sommes partis. Puisque les \u00e9lites gouvernent toujours, la d\u00e9mocratie ne peut pas correspondre \u00e0 la d\u00e9finition qu’on en donne g\u00e9n\u00e9ralement : \u00ab souverainet\u00e9 du peuple \u00bb, \u00ab gouvernement de la majorit\u00e9 \u00bb au sens propre. Michels lui-m\u00eame disait que le peuple ne r\u00e9gnait qu’ in abstracto<\/em>, mais jamais dans la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9mocratie doit alors se comprendre autrement, c’est-\u00e0-dire comme d\u00e9fi perp\u00e9tuel lanc\u00e9 par les \u00e9lites montantes aux \u00e9lites \u00e9tablies. Sa v\u00e9rit\u00e9 ne se trouve ni dans les institutions, ni dans les principes \u2014 les \u00e9lections ne suffisent pas \u00e0 v\u00e9rifier la validit\u00e9 d’une d\u00e9mocratie, puisque les autocraties, on le voit, peuvent sortir des urnes \u2014, mais dans la succession des d\u00e9fis lanc\u00e9s. Cette d\u00e9ferlante continue, inarr\u00eatable, d\u2019assauts et de d\u00e9fis, est le fait des mouvements sociaux.<\/p>\n\n\n\n

La meilleure image que j’en connaisse est une fable que Michels emprunte \u00e0 \u00c9sope : un vieux paysan, sur son lit de mort, dit \u00e0 ses fils qu’un tr\u00e9sor est enfoui dans un champ. Apr\u00e8s sa mort, ils b\u00eachent partout pour le trouver. Ils ne le trouvent jamais. Mais \u00e0 force de cultiver la terre, ils s’assurent une v\u00e9ritable prosp\u00e9rit\u00e9. Le tr\u00e9sor, dit Michels, c’est la d\u00e9mocratie. Personne ne l\u2019exhumera jamais par une recherche d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ; mais, en cherchant sans rel\u00e2che l’introuvable, on accomplit un travail aux fruits f\u00e9conds. La vraie d\u00e9mocratie ne sera jamais atteinte, mais l’effort pour y tendre produit des b\u00e9n\u00e9fices d\u00e9mocratiques bien r\u00e9els.<\/p>\n\n\n\n

Concr\u00e8tement, comment ce \u00ab d\u00e9fi \u00bb produit-il du changement ?<\/h3>\n\n\n\n

Un mouvement n’a d’effet politique que lorsqu’une fraction de l’\u00e9lite \u00e9tablie rompt avec l’ordre en place et se rallie \u00e0 sa cause. Sans l’un ou l’autre \u2014 sans mouvement, ou sans ralliement d’une partie de l’\u00e9lite \u2014, rien ne change : la m\u00eame classe gouverne, les m\u00eames politiques se poursuivent. Pensez au mouvement des droits civiques et au Parti d\u00e9mocrate, ou au Tea Party et aux R\u00e9publicains : dans les deux cas, une partie de l’\u00e9lite a bascul\u00e9. \u00c0 l’inverse, ni Black Lives Matter ni les Gilets jaunes en France n’ont trouv\u00e9 d’\u00e9lite \u00e9tablie dispos\u00e9e \u00e0 reprendre leur cause \u2014 et c’est pour cela qu’ils n’ont pas transform\u00e9 le syst\u00e8me. La d\u00e9mocratie dynamique se loge exactement dans cette interaction entre les mouvements et les \u00e9lites, m\u00e9diatis\u00e9e par les institutions \u2014 historiquement, les partis.<\/p>\n\n\n\n

Un exemple encore plus contemporain : Magyar en Hongrie, qui faisait partie de l\u2019ordre \u00e9tabli, membre du Fidesz, mais qui a rompu avec lui et rejoint les mouvements de contestation contre le syst\u00e8me Orb\u00e1n et, en reprenant le parti Tisza, a r\u00e9ussi \u00e0 le renverser. Par ailleurs, l’une des propositions les plus int\u00e9ressantes qu’ait avanc\u00e9es Magyar est de limiter \u00e0 deux le nombre de mandats du premier ministre : la circulation des \u00e9lites faite r\u00e8gle constitutionnelle, la d\u00e9mocratie dynamique en acte.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui nous ram\u00e8ne \u00e0 l’Europe et \u00e0 ses impasses contemporaines.<\/h3>\n\n\n\n

Et donc, je crois, \u00e0 la clef de l’\u00e9nigme. C’est un probl\u00e8me proprement michelsien. La d\u00e9mocratie dynamique suppose une courroie de transmission entre les mouvements et les \u00e9lites \u2014 historiquement, le parti de masse. Or cette courroie s’est rompue : c’est le grand constat de Peter Mair, l’\u00ab \u00e9videment \u00bb (hollowing out<\/em>) des partis, qui se sont vid\u00e9s de leurs membres et de leurs racines sociales pour se replier sur l’\u00c9tat. Quand le parti se vide, le mouvement n’a plus d’institution par o\u00f9 passer : il se greffe directement sur un chef. C’est le MAGA de Trump ; ce sont les \u00ab partis-personnes \u00bb, comme En Marche, qui reprenait jusqu’aux initiales d’Emmanuel Macron. Le mouvement est bien l\u00e0, mais sans m\u00e9diation. <\/p>\n\n\n\n

La Hongrie montre toutefois que la courroie peut se reconstruire : c’est le second enseignement du cas Magyar. Au-del\u00e0 de la rupture d’un \u00e9l\u00e9ment de l’\u00e9lite avec le syst\u00e8me Orban, ce qu’il tente avec ses \u00ab \u00eeles Tisza \u00bb \u2014 ces r\u00e9seaux de militants locaux \u2014 c’est de r\u00e9tablir un lien direct et permanent entre les responsables politiques et les \u00e9lecteurs, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 le syst\u00e8me des partis avait \u00e9t\u00e9 captur\u00e9. Que cela dure reste \u00e0 voir, Tisza restant tr\u00e8s centr\u00e9 sur son chef ; mais la tentative est exactement la d\u00e9mocratie dynamique \u00e0 l’\u0153uvre \u2014 non pas seulement conqu\u00e9rir le pouvoir, mais reb\u00e2tir l’institution qui relie le mouvement \u00e0 l’\u00e9lite, ce qui distinguerait Tisza d’un simple \u00ab parti-personne \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Et au niveau europ\u00e9en ? <\/h3>\n\n\n\n

C’est l\u00e0 que le diagnostic devient le plus s\u00e9v\u00e8re. Une d\u00e9mocratie nationale dispose au moins d’un lieu o\u00f9 cette reconstruction peut \u00eatre tent\u00e9e ; l’Union europ\u00e9enne, elle, n’a jamais eu de courroie \u00e0 vider. Le Parlement europ\u00e9en ne canalise pas les forces sociales montantes comme le faisait un parti national. On m’objectera ses groupes transnationaux \u2014 le PPE, les Sociaux-d\u00e9mocrates \u2014, mais ce sont des instances de coordination entre \u00e9lites, qui agr\u00e8gent des d\u00e9l\u00e9gations nationales et disciplinent les votes ; non des v\u00e9hicules par lesquels des forces montantes viennent d\u00e9fier l’\u00e9lite \u00e9tablie et y entrer. Il n’existe pas de parti de masse europ\u00e9en \u2014 pas m\u00eame de \u00ab parti-personne \u00bb europ\u00e9en. Si bien que la demande d’autonomie ne trouve aucune institution o\u00f9 s’exprimer dynamiquement : il ne lui reste que la s\u00e9cession \u2014 le Brexit \u2014 ou la capture l\u00e9onine de l’int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n

Vous insistez sur un point de vocabulaire : il ne faut pas confondre \u00ab mouvement \u00bb et \u00ab simple motion \u00bb. Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0 ?<\/h3>\n\n\n\n

C’est capital, et c’est ce qui distingue ma lecture d’une simple th\u00e9orie cyclique. La motion pure, c’est la reproduction du m\u00eame : les m\u00eames pi\u00e8ces tournent ind\u00e9finiment sur le m\u00eame circuit. Le mouvement, au sens fort \u2014 au sens o\u00f9 Pareto et, apr\u00e8s lui, Adorno, parlaient de \u00ab dynamisme \u00bb \u2014, c’est l’application d’une force qui produit un changement dans le syst\u00e8me. Pareto insistait l\u00e0-dessus : il distinguait la force, qui peut conserver ou transformer le syst\u00e8me, de la violence, qui est selon lui l’arme des faibles et le signe d’une \u00e9lite \u00e0 l’agonie. La d\u00e9mocratie dynamique, c’est l’application d’une force par les mouvements sociaux sur le syst\u00e8me politique, pour acc\u00e9l\u00e9rer la circulation des \u00e9lites \u2014 du lion au renard ou inversement \u2014 et pour rendre la loi d’airain plus souple, c’est-\u00e0-dire pour arracher une participation politique plus grande.<\/p>\n\n\n\n

Le danger, pour les \u00e9litistes, c’est l’immobilit\u00e9 : un paradoxe quand on pense \u00e0 leur tropisme gattopardesco\u2026<\/h3>\n\n\n\n

C’est la plus grande peur de Mosca et de Pareto : que la soci\u00e9t\u00e9 se \u00ab cristallise \u00bb. Que les \u00e9lites se fossilisent, que les \u00e9lecteurs soient las de choisir entre les m\u00eames candidats qui, eux-m\u00eames, r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 les m\u00eames vieilleries. Aux \u00c9tats-Unis, la rivalit\u00e9 Trump-Biden a \u00e9t\u00e9 vue comme le triomphe de la g\u00e9rontocratie, o\u00f9 les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations sont ralenties dans leur ascension, pour ne pas dire bloqu\u00e9es. Or, pr\u00e9vient Pareto, quand les sentiments du peuple divergent trop radicalement de ceux de ses dirigeants, la r\u00e9volte devient possible \u2014 le fleuve risque de d\u00e9border. <\/p>\n\n\n\n

Y a-t-il, malgr\u00e9 tout, une raison d’esp\u00e9rer ? Votre conclusion semble vouloir \u00e9chapper au pessimisme.<\/h3>\n\n\n\n

Je l’emprunte \u00e0 Nietzsche, sur lequel j’ai d’abord travaill\u00e9 : il existe un \u00ab pessimisme de la force \u00bb qui n’est pas un pessimisme de la faiblesse. Le constat \u00e9litiste \u2014 les \u00e9lites gouvernent toujours \u2014 peut para\u00eetre d\u00e9sesp\u00e9rant. Mais la d\u00e9mocratie dynamique le retourne. Si la d\u00e9mocratie n’est pas un \u00e9tat \u00e0 atteindre mais une lutte \u00e0 mener, alors elle n’est jamais perdue d’avance, parce qu’elle n’est jamais gagn\u00e9e une fois pour toutes. Les travaux empiriques montrent que les mouvements parviennent \u00e0 rallier une fraction de l’\u00e9lite \u00e0 peu pr\u00e8s une fois sur deux. Pour le pessimiste de la faiblesse, c’est un verre \u00e0 moiti\u00e9 vide. Pour le pessimiste de la force, c’est un verre \u00e0 moiti\u00e9 plein. Les mouvements non-violents, parce qu’ils \u00e9largissent leur base, r\u00e9ussissent plus souvent que les violents.<\/p>\n\n\n\n

Que devrait donc faire l’Europe, \u00e0 la lumi\u00e8re de Mosca, Pareto et Michels ?<\/h3>\n\n\n\n

Le monde a chang\u00e9 ; les lions sont de retour. Il faut, d\u00e9j\u00e0, le reconna\u00eetre. L’Europe, et l’Union europ\u00e9enne, reste l’apanage des renards, mais les renards doivent savoir s’adapter, accueillir les nouvelles forces sociales : car l’\u00e9lite n’est pas seulement le probl\u00e8me, elle est aussi une part de la solution. C’est tout le d\u00e9fi du \u00ab niveau civilisationnel \u00bb de Mosca. Et pour s’adapter, il faut de la circulation. C’est l\u00e0 le d\u00e9fi de la d\u00e9mocratie dynamique. <\/p>\n\n\n\n

Un dernier mot. Dix ans apr\u00e8s le Brexit, diriez-vous que les Italiens avaient vu juste ?<\/h3>\n\n\n\n

Ils avaient vu, en tout cas, ce que nous nous obstinons \u00e0 ne pas voir : que la d\u00e9mocratie ne se d\u00e9finit pas contre l’existence des \u00e9lites, mais par la mani\u00e8re dont on organise le d\u00e9fi perp\u00e9tuel que nous pose cette loi d\u2019airain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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