Yves Lacoste en ao\u00fbt 1972 lors de son enqu\u00eate au Vietnam. Lacoste aimait particuli\u00e8rement cette photo qu\u2019il avait sur la chemin\u00e9e de sa chambre. <\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLa gestation de la revue prend quatre ans, le temps de former la jeune \u00e9quipe qui l\u2019accompagne et de pr\u00e9ciser ses objectifs. En revanche, Lacoste d\u00e9cide tr\u00e8s vite de l\u2019appeler H\u00e9rodote<\/em>, titre surprenant pour une revue de g\u00e9ographie. Comme pour sa lecture si personnelle d\u2019Ibn Khaldoun, qu\u2019il voit comme un condottiere au service du seigneur le plus offrant, il voit en H\u00e9rodote, un agent au service de P\u00e9ricl\u00e8s dont la mission est de le renseigner le plus pr\u00e9cis\u00e9ment possible sur les forces et faiblesses des \u00ab Barbares \u00bb que les Ath\u00e9niens vont affronter. En outre, H\u00e9rodote est assur\u00e9ment g\u00e9ographe puisqu\u2019il est le cr\u00e9ateur de l\u2019appellation \u00ab delta \u00bb pour caract\u00e9riser la zone du Nil qui atteint la M\u00e9diterran\u00e9e, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il n\u2019avait aucun moyen de le voir de haut.<\/p>\n\n\n\nLa revue H\u00e9rodote<\/em> avec son sous-titre strat\u00e9gies, g\u00e9ographies, id\u00e9ologies<\/em> surprend et surtout d\u00e9range, car aussi inclassable que son fondateur. Revue n\u00e9cessairement de gauche puisque publi\u00e9e par Maspero, mais dont le fonctionnement suscite critiques et m\u00e9fiance car fermement dirig\u00e9e par Lacoste, qui de plus est entour\u00e9 d\u2019un petit groupe de jeunes g\u00e9ographes et historiens \u00e0 peine sortis de l\u2019universit\u00e9. Dans ce premier num\u00e9ro, deux articles de Lacoste : le premier Pourquoi H\u00e9rodote ?<\/em> continent la phrase d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab La g\u00e9ographie sert d\u2019abord \u00e0 faire la guerre et \u00e0 organiser les territoires pour mieux contr\u00f4ler les hommes sur lesquels l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat exerce son autorit\u00e9. La g\u00e9ographie a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 un savoir politique et militaire\u2026 \u00bb. Son second article s\u2019intitule : \u00ab Enqu\u00eates sur le bombardement des digues du fleuve Rouge (Vietnam \u00e9t\u00e9 1972), m\u00e9thode d\u2019analyse et r\u00e9flexions d\u2019ensemble \u00bb <\/em>le choix du terme \u00ab Enqu\u00eates \u00bb, montre clairement que Lacoste se veut dans la lign\u00e9e des Enqu\u00eates d\u2019H\u00e9rodote.<\/p>\n\n\n\nLa g\u00e9ographie, \u00e7a sert d\u2019abord \u00e0 faire la guerre<\/h3>\n\n\n\n La m\u00eame ann\u00e9e, en 1976, il publie chez Maspero, dans la petite collection, La g\u00e9ographie, \u00e7a sert d’abord \u00e0 faire la guerre<\/em>, qui suscite l’ire de nombreux coll\u00e8gues g\u00e9ographes, mais qui enthousiasme les \u00e9tudiants et surprend les coll\u00e8gues des autres sciences humaines. La g\u00e9ographie, discipline modeste et asservie \u00e0 l’histoire selon Braudel, est r\u00e9veill\u00e9e par un g\u00e9ographe inclassable, de gauche, d\u00e9fenseur de la nation et int\u00e9ress\u00e9 par la guerre et la chose militaire, alors que le pacifisme r\u00e8gne en ma\u00eetre. Il ose s’attaquer au \u00ab p\u00e8re \u00bb de la g\u00e9ographie fran\u00e7aise, Paul Vidal de la Blache, et affirme que la g\u00e9ographie est un savoir n\u00e9cessaire \u00e0 l’exercice du pouvoir, bien avant d’\u00eatre une discipline scolaire devenue \u00ab bonasse \u00bb et fastidieuse. C’est dans ce petit livre bleu, \u00e0 cause de la couleur de sa couverture, que Lacoste pr\u00e9sente sa conception de l’articulation des diff\u00e9rents niveaux d’analyse du raisonnement g\u00e9ographique par ordre de grandeur, chaque niveau portant les intersections d’un plus ou moins grand nombre d’ensembles spatiaux.<\/p>\n\n\n\nAvec cette enqu\u00eate il sait qu\u2019il renoue avec la fonction premi\u00e8re de la g\u00e9ographie : \u00eatre un savoir strat\u00e9gique indispensable \u00e0 l\u2019exercice du pouvoir comme \u00e0 l\u2019action militaire.<\/p>B\u00e9atrice Giblin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nToujours en 1976 Lacoste reprend sa G\u00e9ographie du sous-d\u00e9veloppement,<\/em> avec le sous-titre G\u00e9opolitique d\u2019une crise <\/em>sans que ce choix soit tr\u00e8s clair, le terme \u00e9tant encore tabou dans les milieux universitaires comme dans les m\u00e9dias, si ce n\u2019est que le rapport de force mondial entre les \u00c9tats-Unis et l\u2019URSS co\u00efncidait alors avec de violentes luttes internes \u00e0 Cuba et au Vietnam. Toutefois, dans un avertissement critique et autocritique, il revient sur certains de ses propos dans la premi\u00e8re \u00e9dition, parue dix ans auparavant, et pose plus clairement les rapports entre la r\u00e9flexion et l\u2019action, la th\u00e9orie et la pratique.<\/p>\n\n\n\nEn 1979, il soutient sa th\u00e8se d\u2019\u00c9tat, Unit\u00e9 et diversit\u00e9 du Tiers monde,<\/em> publi\u00e9e en 1981 aux \u00e9ditions Maspero, dans laquelle il met en \u0153uvre sa conception de la g\u00e9ographie, telle qu\u2019il la con\u00e7oit, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019analyse de la complexit\u00e9 de l\u2019espace terrestre, conduite \u00e0 diff\u00e9rents niveaux d\u2019analyse spatiale et dans leurs intersections, du local au national, au plan\u00e9taire, et r\u00e9ciproquement, en tenant compte des configurations cartographiques pr\u00e9cises et des intersections de multiples ensembles spatiaux de diff\u00e9rents ordres de grandeur, qu\u2019il s\u2019agisse de donn\u00e9es g\u00e9ologiques, oc\u00e9anographiques, de ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques ou d\u2019ensembles \u00e9cologiques, de localisations de la population, de structures \u00e9conomiques et sociales, de fronti\u00e8res et d\u2019\u00c9tats-nations, ou d\u2019autres h\u00e9ritages historiques, et notamment d\u2019ensembles religieux et linguistiques. D\u00e9finition qui correspond au champ immense de la g\u00e9ographie.<\/p>\n\n\n\nLe premier tome de sa th\u00e8se a pour sous-titre : \u00ab Des repr\u00e9sentations plan\u00e9taires aux strat\u00e9gies sur le terrain \u00bb. C\u2019est la premi\u00e8re fois que Lacoste affirme que le Tiers-Monde est \u00ab une repr\u00e9sentation qui rassemble des pays pauvres ayant des caract\u00e9ristiques communes et formant, \u00e0 ce titre, un ensemble de dimension plan\u00e9taire \u00bb (p. 230, Aventures d\u2019un g\u00e9ographe), mais selon que les auteurs sont \u00e9conomistes, historiens, politistes, ethnologues, g\u00e9ographes ou sociologues, la repr\u00e9sentation du Tiers-Monde varie. Lacoste assume donc que son analyse du Tiers-Monde r\u00e9sulte de sa fa\u00e7on personnelle de voir les choses, et que, de ce fait, il en existe d\u2019autres, position intellectuelle inhabituelle dans le champ des sciences humaines et sociales. Dans les deux tomes suivants, il analyse quatre situations g\u00e9ographiques, dont trois conflictuelles : les bombardements des digues du fleuve Rouge, la guerre d\u2019Alg\u00e9rie en Kabylie, la prise du pouvoir \u00e0 Cuba par Fidel Castro, et enfin la Haute-Volta, o\u00f9 il participe \u00e0 une \u00e9tude pour lutter contre l\u2019onchocercose. Or, bien qu\u2019il s\u2019agisse \u00e0 l\u2019\u00e9vidence de situations g\u00e9opolitiques, il ne les d\u00e9finit pas comme telles. Une hypoth\u00e8se possible : l\u2019emploi du terme aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s mal venu dans une th\u00e8se de g\u00e9ographie soutenue \u00e0 la Sorbonne, une autocensure inconsciente, en quelque sorte. Dans ces \u00e9tudes de cas, Lacoste expose les \u00ab strat\u00e9gies \u00bb qu\u2019il a mises en place pour les comprendre. Pour d\u00e9montrer la diversit\u00e9 du Tiers-Monde, il prend soin de choisir des situations rurales et des conflits locaux, o\u00f9 se font sentir des tensions plan\u00e9taires \u2014 la combinaison des diff\u00e9rents niveaux d\u2019analyse et la prise en compte des ordres de grandeur des ensembles spatiaux \u2014, diversit\u00e9 qui montre que cet ensemble plan\u00e9taire ne pr\u00e9sente gu\u00e8re de solidarit\u00e9 politique, comme d\u2019aucuns le pr\u00e9tendent.<\/p>\n\n\n\n
Cette m\u00eame ann\u00e9e, 1981, para\u00eet aux \u00e9ditions Maspero le premier volume de L\u2019\u00c9tat du monde, pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00ab un annuaire \u00e9conomique et g\u00e9opolitique mondial \u00bb, id\u00e9e d\u2019Yves Lacoste et aussit\u00f4t accept\u00e9e par Fran\u00e7ois Maspero, et qui conna\u00eet un succ\u00e8s consid\u00e9rable. Le dernier volume est publi\u00e9 aux \u00e9ditions La D\u00e9couverte, qui ont succ\u00e9d\u00e9 aux \u00e9ditions Maspero en 1983, en 2022. Ce succ\u00e8s s\u2019explique par les changements g\u00e9opolitiques majeurs que conna\u00eet le monde \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 : en d\u00e9cembre 1978, les \u00c9tats-Unis nouent des relations diplomatiques avec la Chine de Mao, en janvier 1979, la chute du shah d\u2019Iran contraint \u00e0 l\u2019exil et l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir des mollahs, la guerre sino-vietnamienne en mars, en d\u00e9cembre, l\u2019invasion sovi\u00e9tique de l\u2019Afghanistan. Les mod\u00e8les explicatifs classiques des relations internationales s\u2019av\u00e8rent inappropri\u00e9s pour rendre compte de ces changements inattendus, o\u00f9 le facteur religieux reprend vigueur, o\u00f9 des pays communistes alli\u00e9s se font la guerre, o\u00f9 les \u00c9tats-Unis reconnaissent la Chine mao\u00efste au d\u00e9triment de Ta\u00efwan.<\/p>\n\n\n\n
En 1982, il est temps pour la revue de changer son sous-titre, qui devient Revue de g\u00e9ographie et de g\u00e9opolitique<\/em>. Lacoste est ainsi le premier intellectuel \u00e0 revendiquer le bien-fond\u00e9 de l\u2019emploi du terme g\u00e9opolitique, ce qui suscite quelque hostilit\u00e9 chez les coll\u00e8gues g\u00e9ographes comme chez les politologues sp\u00e9cialistes des relations internationales.<\/p>\n\n\n\nLa g\u00e9opolitique lacostienne<\/h2>\n\n\n\nUne g\u00e9opolitique g\u00e9ographique<\/h3>\n\n\n\n C\u2019est dans H\u00e9rodote et ses nombreux \u00e9ditoriaux\/articles que Lacoste met au point sa conception de la g\u00e9opolitique et les m\u00e9thodes pour sa mise en \u0153uvre. Loin d\u2019\u00eatre une science, la g\u00e9opolitique est un savoir, une m\u00e9thode d\u2019observation, un mode de raisonnement fond\u00e9 sur la superposition et l\u2019articulation de diff\u00e9rents niveaux d\u2019analyse spatiale (raisonnement diatopique, qui donne lieu \u00e0 un sch\u00e9ma, le diatope, que Lacoste r\u00e9ussit \u00e0 faire r\u00e9aliser en quadrichromie \u00e0 propos du conflit isra\u00e9lo-palestinien, dans un ouvrage paru en 2006, G\u00e9opolitique, la longue histoire d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>), pour comprendre et expliquer des \u00e9v\u00e9nements conflictuels qui se d\u00e9roulent sur un ou des territoires, et qui font l\u2019objet de repr\u00e9sentations contradictoires de la part des diff\u00e9rents protagonistes. De m\u00eame, la recherche des causes plus ou moins anciennes de ces conflits n\u00e9cessite de conduire un raisonnement historien (diachronique). C\u2019est donc la combinaison des raisonnements diatopique et diachronique, et la prise en compte des repr\u00e9sentations contradictoires, vraies ou fausses, mais mobilisatrices, que se font les acteurs du ou des territoires en jeu, qui caract\u00e9risent la m\u00e9thode scientifique g\u00e9opolitique. Croiser les repr\u00e9sentations contradictoires des protagonistes engag\u00e9s dans le conflit est une fa\u00e7on rigoureuse d\u2019assurer l\u2019objectivit\u00e9 de l\u2019analyse g\u00e9opolitique.<\/p>\n\n\n\nElis\u00e9e Reclus, g\u00e9ographe pr\u00e9curseur de la g\u00e9opolitique<\/h3>\n\n\n\n La d\u00e9couverte de l\u2019\u0153uvre monumentale du g\u00e9ographe libertaire \u00c9lis\u00e9e Reclus est un autre maillon important de la marche de Lacoste vers la g\u00e9opolitique. \u00c0 l\u2019occasion du centi\u00e8me cinquanti\u00e8me anniversaire de la naissance d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus, H\u00e9rodote lui consacre un num\u00e9ro (le 22\u00e8me, 1980). Lacoste y publie un long article intitul\u00e9 \u00ab G\u00e9ographicit\u00e9 et g\u00e9opolitique : \u00c9lis\u00e9e Reclus \u00bb, dans lequel il met l\u2019accent sur sa conception tr\u00e8s large de la g\u00e9ographie, beaucoup plus large que celle de ses successeurs, voire jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, et surtout, qui accorde une r\u00e9elle importance aux enjeux et rivalit\u00e9s de pouvoir, avec une attention particuli\u00e8re aux minorit\u00e9s ethniques et religieuses. Lacoste rappelle la phrase mise en exergue pour chacun des six volumes de L\u2019homme et la terre<\/em>, sa derni\u00e8re \u0153uvre : \u00ab La g\u00e9ographie n’est autre chose que l\u2019histoire dans l\u2019espace ; de m\u00eame que l\u2019histoire est la g\u00e9ographie dans le temps \u00bb.<\/p>\n\n\n\nLa Nation, un concept central de la g\u00e9opolitique lacostienne<\/h3>\n\n\n\n Selon Lacoste, les repr\u00e9sentations g\u00e9opolitiques de la nation sont fondamentales \u00e0 prendre en compte pour comprendre la dynamique de situations g\u00e9opolitiques tr\u00e8s compliqu\u00e9es. \u00c0 chaque nation peut correspondre plusieurs types de territoires : celui qui correspond au territoire de l\u2019\u00c9tat, l\u2019\u00c9tat-nation, ou d\u2019un \u00c9tat o\u00f9 une nation est tout \u00e0 fait majoritaire ; au-del\u00e0 des fronti\u00e8res d\u2019un \u00c9tat, celui des r\u00e9gions o\u00f9 se trouvent, en position plus ou moins minoritaire, des populations qui estiment (plus ou moins ouvertement) appartenir \u00e0 une m\u00eame nation, mais qui, du fait des changements de fronti\u00e8res, rel\u00e8vent d\u2019un ou plusieurs autres \u00c9tats qui contestent l\u2019importance de cette affinit\u00e9 transfrontali\u00e8re et cherchent \u00e0 la r\u00e9duire ; toujours dans le domaine des repr\u00e9sentations, des territoires qui ont d\u00fb \u00eatre abandonn\u00e9s, en y laissant des marques plus ou moins spectaculaires de leur r\u00f4le culturel, consid\u00e9r\u00e9s comme faisant toujours partie du territoire d\u2019une nation, ou du moins comme une part du patrimoine national, m\u00eame s\u2019ils ne sont plus officiellement revendiqu\u00e9s. <\/p>\n\n\n\nLacoste est ainsi le premier intellectuel \u00e0 revendiquer le bien-fond\u00e9 de l\u2019emploi du terme g\u00e9opolitique, ce qui suscite quelque hostilit\u00e9 chez les coll\u00e8gues g\u00e9ographes comme chez les politologues sp\u00e9cialistes des relations internationales.<\/p>B\u00e9atrice Giblin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCes diff\u00e9rentes sortes de territoires forment toute une s\u00e9rie de chevauchements et d\u2019intersections. Alors que leurs territoires \u00e9tatiques, d\u00e9limit\u00e9s par les fronti\u00e8res officielles, se juxtaposent sur une carte de fa\u00e7on relativement simple, c\u2019est, en revanche, une carte bien plus compliqu\u00e9e qui repr\u00e9sente l\u2019entrecroisement des autres types de territoires de diverses nations. Mais c\u2019est elle qui permet de mieux comprendre les tensions entre les peuples et \u00e0 quel point des situations g\u00e9opolitiques peuvent \u00eatre embrouill\u00e9es. C\u2019est au nom de la d\u00e9fense de la Nation qu\u2019existent nombre de conflits g\u00e9opolitiques, allant jusqu\u2019\u00e0 la guerre. C\u2019est pourquoi, d\u00e9noncer l\u2019id\u00e9e de Nation, \u00e0 cause de pers\u00e9cutions et d\u2019atrocit\u00e9s nationalistes, revient, pour Lacoste, \u00e0 oublier tous ceux qui ont lutt\u00e9 et luttent encore \u2013 jusqu\u2019\u00e0 donner leur vie \u2013 pour l\u2019ind\u00e9pendance de leur Nation. Et qui ont consid\u00e9r\u00e9 que sa libert\u00e9 passait avant tout, puisqu\u2019elle \u00e9tait la condition de leur libert\u00e9 individuelle, droit de l\u2019homme fondamental, et de celle de leurs enfants. Sans ignorer le flou et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du concept de nationalisme, il faut souligner leurs diff\u00e9rences, en fonction des situations g\u00e9opolitiques, selon que la nation est ind\u00e9pendante ou qu\u2019elle ne l\u2019est pas, selon qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un \u00c9tat-nation qui n\u2019est pas agress\u00e9 par un autre, ou d\u2019un peuple qui lutte pour son ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n
La g\u00e9opolitique locale<\/h3>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019occasion du Congr\u00e8s international de g\u00e9ographie qui a lieu \u00e0 Paris en 1984 H\u00e9rodote <\/em>publie un num\u00e9ro, Les g\u00e9ographes, l\u2019action et le politique<\/em> qui initie un nouveau champ d\u2019\u00e9tude g\u00e9opolitique, la g\u00e9opolitique locale, avec un article sur les strat\u00e9gies politiques dans le bassin houiller du nord de la France. Cet article est \u00e0 l\u2019origine du grand projet \u00e9ditorial de la G\u00e9opolitique des R\u00e9gions fran\u00e7aises <\/em>(Fayard, 1986) qui bouleverse la tr\u00e8s (trop) descriptive g\u00e9ographie r\u00e9gionale traditionnelle en tenant compte des rivalit\u00e9s de pouvoirs pour garder ou conqu\u00e9rir des territoires. Sur le plan \u00e9lectoral la perc\u00e9e du Front national au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, la victoire de la gauche en 1981, le basculement de bastions de droite \u00e0 gauche dans des r\u00e9gions marqu\u00e9es par un sentiment r\u00e9gional d\u00e9velopp\u00e9, Bretagne, Corse, Alsace, la rivalit\u00e9 acharn\u00e9e entre le PS et le PC dans certains territoires, sont autant de facteurs qui relancent l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la g\u00e9ographie \u00e9lectorale d\u00e9laiss\u00e9e dans les ann\u00e9es 1960 au profit de la sociologie \u00e9lectorale et de l\u2019efficacit\u00e9 pr\u00e9dictive des sondages. Cette g\u00e9ographie \u00e9lectorale classique se transforme en g\u00e9opolitique \u00e9lectorale avec la prise en compte dans l\u2019analyse des r\u00e9sultats \u00e9lectoraux des strat\u00e9gies des appareils politiques (campagnes \u00e9lectorales, alliances entre partis, personnalit\u00e9 des candidats\u2026) pour garder ou conqu\u00e9rir des circonscriptions l\u00e9gislatives, des villes, des cantons dans un contexte o\u00f9 les pouvoirs locaux deviennent des questions avec les lois de d\u00e9centralisation.<\/p>\n\n\n\nLoin d\u2019\u00eatre une science, la g\u00e9opolitique est un savoir, une m\u00e9thode d\u2019observation, un mode de raisonnement fond\u00e9 sur la superposition et l\u2019articulation de diff\u00e9rents niveaux d\u2019analyse spatiale.<\/p>B\u00e9atrice Giblin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nPar ailleurs, l\u2019\u00e9l\u00e9vation globale du niveau des connaissances du citoyen et le contexte de la d\u00e9centralisation, qui rapproche du citoyen les d\u00e9cisions d\u2019am\u00e9nagement du territoire, s\u2019accompagnent de nombreuses contestations de certaines d\u00e9cisions (implantation d\u2019a\u00e9roports, de lignes \u00e0 haute tension, de barrages hydrauliques, d\u2019autoroutes, \u2026) et commencent \u00e0 faire l\u2019objet de d\u00e9bats entre citoyens, repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat et \u00e9lus locaux. Il s\u2019agit bien de conflits g\u00e9opolitiques, dans lesquels s\u2019affrontent des acteurs aux int\u00e9r\u00eats contradictoires quant au devenir d\u2019un territoire. Ainsi, pour la premi\u00e8re fois, les d\u00e9cisions d\u2019am\u00e9nagement du territoire sont pr\u00e9sent\u00e9es comme le r\u00e9sultat d\u2019arbitrages et de rapports de force politiques, et non pas uniquement comme des d\u00e9cisions rationnelles prises par des experts techniques.<\/p>\n\n\n\n
Enseignement et recherche en g\u00e9opolitique<\/h3>\n\n\n\n Au vu de l\u2019int\u00e9r\u00eat rencontr\u00e9 par La G\u00e9opolitique des R\u00e9gions fran\u00e7aises, ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence de tous les pr\u00e9fets et sous-pr\u00e9fets nomm\u00e9s dans un d\u00e9partement ou un arrondissement qui leur est totalement, ou presque, inconnu, et du succ\u00e8s \u00e9ditorial d\u2019H\u00e9rodote qui devient rapidement la premi\u00e8re revue de g\u00e9ographie par son tirage et sa diffusion, Francine Demichel, directrice de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur au minist\u00e8re de l\u2019\u00c9ducation nationale et ancienne pr\u00e9sidente de l\u2019Universit\u00e9 Paris 8, convainc Lacoste de cr\u00e9er un DEA (dipl\u00f4me d\u2019\u00e9tudes approfondies) et un doctorat de G\u00e9opolitique \u00e0 Paris 8, rattach\u00e9 au d\u00e9partement de g\u00e9ographie o\u00f9 Lacoste est professeur. Ainsi, Lacoste, de 1989 \u00e0 2006, anime ainsi un s\u00e9minaire hebdomadaire, M\u00e9thodes et Repr\u00e9sentations g\u00e9opolitiques<\/em>, qui attire nombre d\u2019\u00e9tudiants, parmi lesquels les g\u00e9ographes ne sont pas majoritaires : le suivent des historiens, des \u00e9conomistes, des juristes, des \u00e9tudiants de sciences politiques. Les bouleversements que conna\u00eet alors la situation g\u00e9opolitique mondiale (chute du mur de Berlin, \u00e9clatement de l\u2019URSS, de la Yougoslavie, revendications r\u00e9gionalistes en Europe, mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite\u2026) sont autant de raisons de s\u2019inscrire \u00e0 ce s\u00e9minaire (\u00e0 cette \u00e9poque, le seul qui existe en France, et sans doute dans le reste du monde), pour y acqu\u00e9rir les outils intellectuels indispensables \u00e0 leur compr\u00e9hension. En effet, les analyses classiques des sp\u00e9cialistes des relations internationales, principalement politologues et historiens, ont de plus en plus de difficult\u00e9s \u00e0 rendre compte des rapides et profonds changements des rapports de force et de leur mondialisation, car les th\u00e9ories des relations internationales, \u00e9labor\u00e9es \u00e0 la suite de la Seconde Guerre mondiale, telles que le n\u00e9or\u00e9alisme ou l\u2019institutionnalisme lib\u00e9ral, centr\u00e9es sur des conflits inter\u00e9tatiques, ne s\u2019appliquent plus, ou tr\u00e8s mal. Il ne s\u2019agit plus seulement d\u2019analyser des conflits inter\u00e9tatiques, mais aussi entre des mouvements religieux, des organisations clandestines, des entreprises multinationales, y compris par l\u2019interm\u00e9diaire de groupes arm\u00e9s. Et ces conflits se manifestent par des affrontements arm\u00e9s, par des actes de violence, de terrorisme, des alliances inattendues. Dans ce nouveau contexte, il faut repenser les outils d\u2019analyse des conflits.<\/p>\n\n\n\nPar ailleurs, les \u00e9tudiants, g\u00e9ographes ou non, doivent faire l\u2019apprentissage de la cartographie afin de produire leurs propres cartes pour accompagner leur m\u00e9moire de recherche, qui porte sur une situation g\u00e9opolitique pr\u00e9cise, pour laquelle ils doivent enqu\u00eater sur le terrain, v\u00e9rifier leurs hypoth\u00e8ses, construire un raisonnement, rep\u00e9rer les repr\u00e9sentations contradictoires des protagonistes. Une m\u00e9thode qui, fondamentalement, n\u2019a pas chang\u00e9, et qui s\u2019av\u00e8re applicable \u00e0 de nouveaux champs, comme celui du cyberespace.<\/p>\n\n\n\n
La dislocation de la Yougoslavie et les conflits qui l\u2019accompagnent se r\u00e9v\u00e8lent \u00eatre de remarquables terrains exp\u00e9rimentaux pour tester l\u2019efficacit\u00e9 de la m\u00e9thode lacostienne : r\u00e9partition complexe des diff\u00e9rentes nationalit\u00e9s, du fait de leur entrem\u00ealement \u00e0 certains endroits, le relief jouant aussi son r\u00f4le, enchev\u00eatrement des religions catholique, orthodoxe et musulmane, sources de conflits que la proximit\u00e9 des langues croate, serbe et bosniaque et une histoire commune dans un m\u00eame \u00c9tat, la Yougoslavie, ne suffisent pas \u00e0 att\u00e9nuer ; n\u00e9cessaire retour sur la longue histoire des Balkans, terrain d\u2019affrontement entre l\u2019Empire austro-hongrois et l\u2019Empire ottoman, intrication de leurs marches respectives retrouv\u00e9es dans la mosa\u00efque des nationalit\u00e9s et des religions, d\u00e9licate transformation des fronti\u00e8res, plus ou moins administratives, d\u2019un \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral en fronti\u00e8re nationale d\u2019\u00c9tat souverain. Ce sont autant de questions trait\u00e9es dans plusieurs num\u00e9ros d\u2019H\u00e9rodote.<\/p>\n\n\n\n
De l\u2019utilit\u00e9 d\u2019un dictionnaire g\u00e9opolitique<\/h3>\n\n\n\n En 1993, Lacoste publie le Dictionnaire de g\u00e9opolitique, pour lequel il a r\u00e9uni 46 auteurs (essentiellement des g\u00e9ographes, mais aussi des historiens, des politologues, des \u00e9conomistes), et qui compte 1 400 articles, pr\u00e8s de 250 cartes, pour plus de 10 000 entr\u00e9es. Ce dictionnaire, le premier du genre, pr\u00e9sente des situations et des probl\u00e8mes g\u00e9opolitiques, avec des articles consacr\u00e9s \u00e0 tous les \u00c9tats et \u00e0 leurs grandes subdivisions territoriales, mais \u00e9galement aux grands ensembles g\u00e9opolitiques (le Moyen-Orient, le monde musulman, les M\u00e9diterran\u00e9es, l’Occident).<\/p>\n\n\n\n
Dans un long pr\u00e9ambule, Lacoste revient sur les raisons du retour de la g\u00e9opolitique en France et en donne une d\u00e9finition pr\u00e9cise et simple. Pour la premi\u00e8re fois, il insiste sur l\u2019importance des repr\u00e9sentations que les diff\u00e9rents protagonistes se font du territoire en jeu, que celles-ci soient justes ou fausses, peu importe, si elles s\u2019av\u00e8rent mobilisatrices.<\/p>\n\n\n\n
Cette approche des repr\u00e9sentations contradictoires est mise en \u0153uvre presque syst\u00e9matiquement dans les articles traitant de situations conflictuelles. Rappelons le contexte : la chute du mur de Berlin et l\u2019\u00e9clatement de l\u2019URSS. Il y a donc fort \u00e0 faire : nouvelle g\u00e9ographie des rapports de force, des tensions, des questions territoriales, des revendications. <\/p>\n\n\n\n
La g\u00e9opolitique lacostienne est fondamentalement li\u00e9e au raisonnement g\u00e9ographique qui int\u00e8gre le champ du politique et, au raisonnement historien, l\u2019espace et le temps indissociables de l\u2019analyse g\u00e9opolitique. Plus qu\u2019une nouvelle th\u00e9orie c\u2019est \u00ab une bo\u00eete \u00e0 outils \u00bb pour comprendre les situations g\u00e9opolitiques de plus en plus complexes du monde contemporain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
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