{"id":341360,"date":"2026-06-18T06:00:00","date_gmt":"2026-06-18T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=341360"},"modified":"2026-06-17T23:02:39","modified_gmt":"2026-06-17T21:02:39","slug":"letrange-victoire-du-general","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/18\/letrange-victoire-du-general\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9trange victoire du G\u00e9n\u00e9ral"},"content":{"rendered":"\n
Ce soir, en ce 18 juin, entre 17h30 et 18h heures <\/em>Antonin Baudry<\/em><\/a> et Julian Jackson dialogueront autour du 18 Juin, dans le cadre du <\/em>colloque scientifique inaugural<\/em><\/a> de notre nouvel Institut g\u00e9opolitique \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Il reste encore quelques places pour assister \u00e0 cette rencontre exceptionnelle : inscrivez-vous <\/em>ici<\/em><\/a>. <\/em><\/p>\n\n\n\n Il n\u2019est pas tr\u00e8s surprenant que tant de gens se revendiquent de de Gaulle. C’est le plus grand dirigeant fran\u00e7ais du XXe<\/sup> si\u00e8cle, voire de tous les temps. En p\u00e9riode de crise, il est naturel de se raccrocher \u00e0 des h\u00e9ros authentiques comme lui.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr que si. Mais la nostalgie est souvent creuse. Au Royaume-Uni, nous sommes encore obs\u00e9d\u00e9s par Churchill. Margaret Thatcher \u00e9tait obs\u00e9d\u00e9e par Churchill, comme l\u2019est Nigel Farage aujourd\u2019hui. Mais cela n\u2019a eu que peu d\u2019influence concr\u00e8te sur leur conduite politique. <\/p>\n\n\n\n En s\u2019accrochant \u00e0 l\u2019id\u00e9e de de Gaulle, on s\u2019accroche en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 une grandeur pass\u00e9e, \u00e0 une \u00e9poque, les Trente Glorieuses, o\u00f9 la France \u00e9tait prosp\u00e8re. Dans l\u2019esprit des Fran\u00e7ais, de Gaulle, c\u2019est bien s\u00fbr la R\u00e9sistance, mais c\u2019est aussi, par amalgame, beaucoup d\u2019autres choses et m\u00eame d\u2019autres gens : le Concorde, Brigitte Bardot, les centrales nucl\u00e9aires, les premi\u00e8res vacances populaires sur la C\u00f4te d\u2019Azur. C\u2019est une \u00e9poque qui se trouve id\u00e9alis\u00e9e et r\u00e9sum\u00e9e en une seule personne.<\/p>\n\n\n\n Tout d\u00e9pend de ce qu\u2019on entend par \u00ab r\u00e9publicain \u00bb. Pour quelqu\u2019un comme Pierre Mend\u00e8s-France, qui \u00e9tait r\u00e9publicain dans l\u2019\u00e2me, de Gaulle ne l\u2019\u00e9tait pas. C’est encore ce que lui reprochait une grande partie de la classe politique au moment du r\u00e9f\u00e9rendum de 1962. De Gaulle est devenu r\u00e9publicain, \u00e0 sa mani\u00e8re, durant la Seconde Guerre mondiale. Mais il ne s’agit pas, \u00e0 proprement parler, d’une conversion. Il a simplement accept\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Il ne faut jamais oublier l’importance du poids des circonstances et de leur analyse chez de Gaulle. D\u00e8s ses premiers \u00e9crits, il insiste en effet sur l’importance de s’adapter aux circonstances. C’est la raison pour laquelle je me m\u00e9fie de la volont\u00e9 de transposer des id\u00e9es gaullistes ou gaulliennes \u00e0 l’actualit\u00e9, car celle-ci n’est pas celle qu’il a connue. De Gaulle \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 s’adapter \u00e0 tout point de vue, et il est donc difficile de pr\u00e9dire ce qu’il aurait fait dans d’autres circonstances.<\/p>\n\n\n\n Ce qui comptait pour de Gaulle, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00c9tat, un \u00c9tat puissant, efficace et garant d\u2019une France forte. La question du r\u00e9gime \u00e9tait contingente. Il acceptait la R\u00e9volution fran\u00e7aise consid\u00e9rant qu\u2019on ne pouvait pas revenir en arri\u00e8re, mais il cherchait \u00e0 concilier la tradition d\u2019Ancien R\u00e9gime avec un ex\u00e9cutif fort, et la tradition r\u00e9volutionnaire, avec un r\u00e9gime d\u2019assembl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Dans La France et son arm\u00e9e <\/em>(1939), ouvrage du De Gaulle d\u2019avant ce qu\u2019on pourrait appeler sa \u00ab mue r\u00e9publicaine \u00bb, qui s\u2019op\u00e8re durant la guerre, il rend d\u00e9j\u00e0 hommage aux arm\u00e9es r\u00e9volutionnaires, car elles ont servi la France. En ce sens, m\u00eame s’il a lu Maurras, de Gaulle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un maurrassien. <\/p>\n\n\n\n De Gaulle n\u2019a pas r\u00e9ussi dans sa politique europ\u00e9enne. Il voulait que l\u2019Europe devienne un acteur ind\u00e9pendant dans un monde de blocs. Il avait l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er une politique de d\u00e9fense europ\u00e9enne, mais \u00e9tait oppos\u00e9 \u00e0 la vision f\u00e9d\u00e9raliste de Monnet. Il n’est pas parvenu \u00e0 cr\u00e9er la politique autonome europ\u00e9enne, ind\u00e9pendante des \u00c9tats-Unis, qu’il souhaitait. Cela est notamment d\u00fb au fait que les Allemands se m\u00e9fiaient de la France et ne souhaitaient pas rompre avec les \u00c9tats-Unis. C\u2019est en train de changer bien s\u00fbr. Mais De Gaulle a d\u00e9couvert l\u2019Europe tardivement \u2014 \u00e0 la fin de la guerre \u2014 et y a vu surtout un moyen de d\u00e9cupler la puissance de la France. Quand il parle d’\u00ab Europe \u00bb, De Gaulle pense en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la France. Pour lui, l\u2019Europe est une continuation de la France par d\u2019autres moyens.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re fois que j\u2019ai entendu parler d\u2019\u00ab anglo-gaullisme \u00bb, c\u2019\u00e9tait dans la bouche d\u2019un journaliste britannique de droite, Peter Hitchens, lors d\u2019un entretien avec Nigel Farage sur GB News. Ce dernier, qui venait de lire ma biographie de de Gaulle, se d\u00e9finissait comme un \u00ab anglo-gaulliste \u00bb. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est dire jusqu\u2019\u00e0 quel point la circulation des id\u00e9es peut \u00eatre superficielle en politique. Par cette expression, il faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une certaine m\u00e9fiance \u00e0 l’\u00e9gard des \u00c9tats-Unis, \u00e0 une fiert\u00e9 nationaliste et \u00e0 une m\u00e9fiance envers l’Europe. Selon cette vision des choses, pour les Brexiters, le Brexit aurait donn\u00e9 raison \u00e0 de Gaulle, qui aurait compris que les Britanniques n’\u00e9taient pas des Europ\u00e9ens. <\/p>\n\n\n\n Il existe en effet une tradition de droite britannique qui se m\u00e9fie des \u00c9tats-Unis. C’\u00e9tait notamment le cas d’Enoch Powell, aujourd’hui surtout connu pour ses positions anti-immigrationnistes, mais qui \u00e9tait \u00e9galement un grand admirateur de de Gaulle. <\/p>\n\n\n\n Lorsqu\u2019on \u00e9crit une biographie historique, on ne s\u2019attend pas \u00e0 ce type de r\u00e9percussions. <\/p>\n\n\n\n Le film d\u2019Antonin Baudry<\/a> n\u2019est toutefois pas une adaptation cin\u00e9matographique de mon livre, retra\u00e7ant la vie de de Gaulle, de son enfance jusqu\u2019\u00e0 sa mort. D\u00e8s le d\u00e9but, il a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas faire un biopic, mais de se concentrer sur une p\u00e9riode de sa vie, en l’occurrence, les ann\u00e9es de la Seconde Guerre mondiale. <\/p>\n\n\n\n C’est une excellente id\u00e9e, car cela \u00e9vite les contraintes souvent fastidieuses du biopic, un genre que je n’appr\u00e9cie gu\u00e8re, notamment parce qu’il oblige \u00e0 montrer une personne \u00e0 tous les \u00e2ges de sa vie, au risque de survoler chacun des \u00e9pisodes de celle-ci. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u00e9tait, bien s\u00fbr, libre de faire ce qu\u2019il voulait. Mais, \u00e9tant tr\u00e8s s\u00e9rieux, il m\u2019a consult\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises et m\u2019a fait relire plusieurs versions du sc\u00e9nario. <\/p>\n\n\n\n Ce travail \u00e9tait compliqu\u00e9 pour moi. Au d\u00e9but, j\u2019\u00e9tais dans la posture de l\u2019historien p\u00e9dant qui pointe tous les \u00e9carts et oublis par rapport aux faits historiques : \u00ab Cela ne s\u2019est pas pass\u00e9 exactement comme cela \u00bb, \u00ab C\u2019\u00e9tait plus compliqu\u00e9 que cela \u00bb. Puis, je pointais du doigt les \u00ab oublis \u00bb : \u00ab Pourquoi ne parlez-vous pas des \u00e9v\u00e9nements de Syrie en 1941 ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai vite compris que c\u2019\u00e9tait absurde. <\/p>\n\n\n\n Antonin ne r\u00e9alisait pas un documentaire, mais un film inspir\u00e9 de l\u2019histoire. Il ne pouvait pas tout dire, d’autant que les \u00e9v\u00e9nements dont il parlait, qui me semblaient connus, ne le sont pas pour la plupart des spectateurs. Il faut n\u00e9cessairement simplifier pour \u00eatre compr\u00e9hensible.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison que j\u2019ai trouv\u00e9 les critiques adress\u00e9es au film de Xavier Giannoli Les Rayons et les ombres <\/em>excessives : il restitue fid\u00e8lement la trajectoire de Jean Luchaire comme celle d\u2019un homme corrompu et v\u00e9nal, et doit \u00eatre jug\u00e9 comme une \u0153uvre de cin\u00e9ma plut\u00f4t que comme un ouvrage d\u2019histoire. J\u2019ai donc trouv\u00e9 un peu injustes les critiques de certains de mes coll\u00e8gues, que je respecte \u00e9norm\u00e9ment, comme Laurent Joly ou B\u00e9n\u00e9dicte Vergez-Chaignon. Il faut juger un film pour ce qu\u2019il est : un film, pas un livre d\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n Comment avez-vous fait pour rester fid\u00e8le \u00e0 l\u2019histoire de de Gaulle ?<\/p>\n\n\n\n Ce qui comptait pour moi comme pour Antonin, c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00eatre fid\u00e8le \u00e0 une certaine id\u00e9e de de Gaulle. Celle d’un homme un peu mystique, qui, bien qu’il ne disposait que de peu de moyens, \u00e9tait entr\u00e9 en sc\u00e8ne persuad\u00e9 de pouvoir rien moins que sauver la France ! <\/p>\n\n\n\n Le film montre bien que le g\u00e9nie de de Gaulle avait un brin de folie, sans lequel il n\u2019aurait pas accompli ce qu\u2019il a accompli.<\/p>\n\n\n\n Montrer les ann\u00e9es 1930 n\u2019aurait pas eu grand int\u00e9r\u00eat : \u00e0 cette \u00e9poque, de Gaulle est davantage un t\u00e9moin et un penseur qu\u2019un acteur des bouleversements mondiaux. <\/strong>Quant \u00e0 la p\u00e9riode durant laquelle de Gaulle pr\u00e9side la Ve<\/sup> R\u00e9publique, elle est int\u00e9ressante, mais moins dramatique, malgr\u00e9 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. On pourrait sans doute faire un film sur de Gaulle en 1968. Le probl\u00e8me c\u2019est qu\u2019il ne fait en fait pas grand-chose : il est prisonnier de l\u2019\u00c9lys\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry a donc eu raison de se focaliser sur la p\u00e9riode 1940-1944, tout simplement parce que de Gaulle compte par ce qu\u2019il a fait durant la Seconde Guerre mondiale. Tout ce qu\u2019il a fait ensuite, \u00e0 commencer par son retour au pouvoir en 1958, n\u2019\u00e9tait possible que parce qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 de Gaulle. Il avait une l\u00e9gitimit\u00e9 qui lui venait de la guerre. Si on veut montrer l\u2019essence de de Gaulle, le moment o\u00f9 il se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame et aux Fran\u00e7ais, o\u00f9 lui-m\u00eame et l\u2019histoire construisent son personnage, il faut se concentrer sur ce moment de sa vie. <\/p>\n\n\n\n La vraie question n\u2019\u00e9tait donc pas tant quand situer le film, mais quand le terminer. Fallait-il aller au-del\u00e0 de la Lib\u00e9ration ? Antonin Baudry a longtemps caress\u00e9 l\u2019id\u00e9e de terminer son film sur des images o\u00f9 l\u2019on verrait pour la premi\u00e8re fois de Gaulle en civil, afin de montrer qu\u2019apr\u00e8s 1945, on a affaire \u00e0 un autre de Gaulle\u2026<\/p>\n\n\n\n De Gaulle lui-m\u00eame s\u2019\u00e9tait compar\u00e9 \u00e0 Don Quichotte de mani\u00e8re un peu oblique dans le dialogue qu\u2019il avait eu \u00e0 la fin de sa vie avec Malraux \u00e0 Colombey les Deux \u00c9glises, que ce dernier a publi\u00e9 sous le titre Les ch\u00eanes qu\u2019on abat<\/em> (1971). <\/p>\n\n\n\nLe 18 juin 1940, Charles de Gaulle \u00e9tait un presque inconnu. Quelques mois plus tard, un condamn\u00e9 \u00e0 mort \u2013 d\u00e9chu de sa nationalit\u00e9. Trente ans plus tard, il quittait le pouvoir, apr\u00e8s un r\u00e9f\u00e9rendum perdu. Comment un homme qui a suscit\u00e9 tant de haine, de m\u00e9pris et de divisions est-il devenu la derni\u00e8re figure v\u00e9ritablement consensuelle de la vie politique fran\u00e7aise ? <\/h3>\n\n\n\n
Ne s\u2019agit-il pas d\u2019une forme de nostalgie ?<\/h3>\n\n\n\n
Cette unanimit\u00e9 est d\u2019autant plus surprenante que le rapport de de Gaulle \u00e0 la R\u00e9publique \u00e9tait complexe. \u00c9tait-il vraiment r\u00e9publicain ? <\/h3>\n\n\n\n
\u00c9tait-ce donc un r\u00e9publicain de raison plus que de c\u0153ur ?<\/h3>\n\n\n\n
Quel \u00e9tait son rapport \u00e0 la construction europ\u00e9enne ? Les ruptures transatlantiques spectaculairement mises en sc\u00e8ne par Donald Trump rendent-elles son analyse actuelle ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019int\u00e9r\u00eat pour de Gaulle est \u00e9tonnamment tr\u00e8s fort au Royaume-Uni, o\u00f9 certains plaident en faveur d\u2019un \u00ab anglo-gaullisme \u00bb face au risque d\u2019une transformation de la \u00ab special relation \u00bb en vassalisation pure et simple\u2026 Comment expliquez-vous cette circulation \u00e9tonnante ?<\/h3>\n\n\n\n
Le Brexit serait-il donc gaulliste, lui aussi ?<\/h3>\n\n\n\n
Votre biographie monumentale du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle a servi de base \u00e0 Antonin Baudry pour La Bataille de Gaulle<\/em><\/a>. En l’\u00e9crivant, avez-vous pens\u00e9 qu’il pourrait servir de mat\u00e9riel cin\u00e9matographique ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment avez-vous concili\u00e9 votre travail d’historien avec celui qui consiste \u00e0 conseiller l\u2019\u00e9criture d\u2019une histoire pour le cin\u00e9ma ? <\/h3>\n\n\n\n
Pensez-vous que c’est durant la Seconde Guerre mondiale que le \u00ab g\u00e9nie de Gaulle \u00bb s’est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ou un autre moment aurait-il pu \u00eatre choisi ?<\/h3>\n\n\n\n
Antonin Baudry a souvent compar\u00e9 dans nos pages de Gaulle \u00e0 Don Quichotte<\/a>, en assumant l\u2019importance de faire entrer dans l\u2019histoire une figure parfaitement romanesque. L’historien que vous \u00eates a-t-il bien tol\u00e9r\u00e9 cette comparaison ?<\/h3>\n\n\n\n