{"id":341294,"date":"2026-06-18T11:08:13","date_gmt":"2026-06-18T09:08:13","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=341294"},"modified":"2026-06-18T12:06:44","modified_gmt":"2026-06-18T10:06:44","slug":"philippe-moment-gaullien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/18\/philippe-moment-gaullien\/","title":{"rendered":"Le moment gaullien de l\u2019Europe"},"content":{"rendered":"\n
Il est des moments o\u00f9 la question de la libert\u00e9 cesse d’\u00eatre une abstraction pour redevenir une question pratique. Juin 1940 est l’un de ces moments. La France est vaincue. Son territoire est occup\u00e9. Son gouvernement a choisi l’armistice. Tout invite au r\u00e9alisme, c’est-\u00e0-dire \u00e0 l’acceptation du fait accompli. Tout, sauf un homme qui refuse de croire que la faiblesse oblige \u00e0 la soumission. Cette forme d\u2019insoumission au r\u00e9el, que beaucoup prennent alors pour une illusion voire une folie, constitue peut-\u00eatre le c\u0153ur du geste gaullien. Le r\u00e9cent film La Bataille de Gaulle<\/a><\/em> d\u2019Antonin Baudry, en saisit admirablement le ressort profond : la solitude de celui qui refuse de tenir la d\u00e9faite pour d\u00e9finitive quand les autres s\u2019y r\u00e9signent d\u00e9j\u00e0 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Tout a \u00e9t\u00e9 dit sur ces 297 mots prononc\u00e9s le 18 juin 1940, que si peu de Fran\u00e7ais entendirent mais qui sauv\u00e8rent notre pays et son honneur. L\u2019Appel a toujours symbolis\u00e9 pour moi un pur acte de libert\u00e9. \u00c0 travers lui, le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle affirme une id\u00e9e simple qui est aussi une grande le\u00e7on politique : les circonstances n’\u00e9puisent jamais le champ des possibles. M\u00eame diminu\u00e9e, m\u00eame isol\u00e9e, une nation conserve toujours une part de libert\u00e9 d\u00e8s lors qu’elle refuse de se laisser d\u00e9finir par le rapport de force du moment.<\/p>\n\n\n\n Cette intuition ne vaut pas seulement pour la France de 1940. Elle \u00e9claire une question plus g\u00e9n\u00e9rale : comment demeurer libre lorsqu\u2019on n\u2019est pas le plus fort ?<\/p>\n\n\n\n Nous ne sommes plus en 1940. Les analogies historiques sont presque toujours trompeuses lorsqu’elles deviennent m\u00e9caniques. L’Europe n’est ni occup\u00e9e ni vaincue. Elle demeure l’un des principaux p\u00f4les d\u00e9mocratiques, \u00e9conomiques, scientifiques et culturels du monde. Pourtant, quelque chose a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Pendant plusieurs d\u00e9cennies, les Europ\u00e9ens ont v\u00e9cu dans l’id\u00e9e que l’histoire leur \u00e9tait devenue favorable. La paix \u00e9tait durablement assur\u00e9e et la s\u00e9curit\u00e9 largement garantie par d’autres, une \u00e9nergie bon march\u00e9 circulait librement, le commerce rapprochait les nations et le progr\u00e8s technique semblait spontan\u00e9ment converger avec le progr\u00e8s politique. Cette parenth\u00e8se s\u2019est referm\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Le retour d\u2019une guerre totale sur le continent europ\u00e9en, la rivalit\u00e9 des puissances, l\u2019affaiblissement des alliances, l\u2019arsenalisation des interd\u00e9pendances, la comp\u00e9tition technologique et les attaques de plus en plus vives contre les d\u00e9mocraties nous rappellent une v\u00e9rit\u00e9 plus ancienne : la libert\u00e9 n’est jamais un acquis. Elle d\u00e9pend toujours de conditions mat\u00e9rielles, d\u2019un contexte strat\u00e9gique et d\u2019une volont\u00e9 politique qu’il faut continuellement entretenir.<\/p>\n\n\n\n Le danger qui nous guette n’est d’ailleurs pas celui d’une rupture visible. Il est plus insidieux et sournois. C\u2019est celui de la vassalisation silencieuse : une d\u00e9pendance qui s’installe par accumulation, une souverainet\u00e9 qui s’\u00e9rode sans qu\u2019on l\u2019ait jamais d\u00e9cid\u00e9, jusqu’au jour o\u00f9 l’on d\u00e9couvre qu\u2019on n\u2019est plus vraiment ma\u00eetre de nos choix. Ce jour-l\u00e0, il est trop tard. <\/p>\n\n\n\n La question qui se pose aujourd’hui aux Europ\u00e9ens n’est donc pas fondamentalement \u00e9conomique. Elle n’est m\u00eame pas d’abord g\u00e9opolitique. Elle est politique au sens le plus profond du terme : voulons-nous continuer \u00e0 d\u00e9cider par nous-m\u00eames ou acceptons-nous que d’autres d\u00e9cident \u00e0 notre place ?<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9ponse apport\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle en juin 1940 ne saurait \u00eatre reproduite \u00e0 l’identique. Mais il n\u2019est peut-\u00eatre pas inutile de se demander ce qu\u2019elle a encore \u00e0 nous dire \u00e0 nous, Fran\u00e7ais et Europ\u00e9ens de 2026. Son geste conserve, je crois, une valeur de m\u00e9thode : lorsqu’une nation veut demeurer libre, elle ne peut d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 d’autres le soin de penser ses int\u00e9r\u00eats, de prot\u00e9ger ses capacit\u00e9s essentielles ou de d\u00e9finir son destin. Elle doit s\u2019organiser.<\/p>\n\n\n\n Cette le\u00e7on m\u00e9rite d’\u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e \u00e0 l’\u00e9chelle de notre temps. <\/p>\n\n\n\n Car les conditions de la puissance ont chang\u00e9 : la technologie, les march\u00e9s financiers, les cha\u00eenes industrielles et les syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques ont progressivement d\u00e9pass\u00e9 le cadre de l’\u00c9tat-nation. Cette transformation conduit \u00e0 d\u00e9passer une opposition st\u00e9rile entre souverainet\u00e9 nationale et souverainet\u00e9 europ\u00e9enne. Le gaullisme n’a jamais \u00e9t\u00e9 un nationalisme de repli : il a toujours cherch\u00e9 le niveau o\u00f9 la puissance devient possible. C’est ce principe, que l\u2019on pourrait appeler subsidiarit\u00e9 strat\u00e9gique, qui doit guider les choix europ\u00e9ens d’aujourd’hui. <\/p>\n\n\n\n La subsidiarit\u00e9, dans la tradition europ\u00e9enne, signifie que l’on n’agit \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur que si le niveau inf\u00e9rieur est insuffisant. La subsidiarit\u00e9 strat\u00e9gique adapte ce principe \u00e0 la brutalisation du monde : on choisit le niveau o\u00f9 l’on peut \u00eatre vraiment souverain, c’est-\u00e0-dire libre d’agir sans d\u00e9pendre du bon vouloir d’un tiers. <\/p>\n\n\n\n Cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec un choix binaire entre deux id\u00e9ologies r\u00e9ductrices et contraires, qu\u2019il s\u2019agisse du f\u00e9d\u00e9ralisme ou du souverainisme. C’est une question de physique politique. Toutes les fois o\u00f9 la France peut \u00eatre plus forte en \u00e9tant la France, elle doit choisir la France. Toutes les fois o\u00f9 elle peut \u00eatre plus forte avec l’Europe, elle doit choisir l’Europe.<\/p>\n\n\n\n