{"id":340574,"date":"2026-06-15T06:45:23","date_gmt":"2026-06-15T04:45:23","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=340574"},"modified":"2026-06-15T06:45:27","modified_gmt":"2026-06-15T04:45:27","slug":"les-trois-fonctions-delon-musk-ou-la-privatisation-de-la-souverainete-absolue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/15\/les-trois-fonctions-delon-musk-ou-la-privatisation-de-la-souverainete-absolue\/","title":{"rendered":"Les trois fonctions d’Elon Musk ou la privatisation de la souverainet\u00e9 absolue"},"content":{"rendered":"\n

L\u2019introduction en bourse de SpaceX en cette fin de semaine est devenue la plus importante de l’histoire. Apr\u00e8s avoir lev\u00e9 75 milliards de dollars la veille, lors de la cotation du 12 juin sur le Nasdaq, les actions de l’entreprise ont cl\u00f4tur\u00e9 \u00e0 160,95 dollars, valorisant SpaceX \u00e0 environ 2 100 milliards de dollars. <\/p>\n\n\n\n

L’offre de rachat interne de d\u00e9cembre 2025 valorisait l’entreprise \u00e0 autour de 800 milliards. En cinq mois, et apr\u00e8s l’absorption de xAI, l’entreprise am\u00e9ricaine sp\u00e9cialis\u00e9e dans l’intelligence artificielle cr\u00e9\u00e9e par Elon Musk et Igor Babuschkin en 2023, le prix r\u00e9clam\u00e9 au march\u00e9 public a donc plus que doubl\u00e9. Rapport\u00e9 aux seuls revenus, il repr\u00e9sente plus de quatre-vingt-dix fois les ventes, un multiple que seule une promesse messianique<\/a> peut soutenir.<\/p>\n\n\n\n

Pour comprendre ce m\u00e9canisme il faut lire le prospectus de 400 pages<\/a> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> que SpaceX avait rendu public avant son introduction en bourse non pas comme un \u00ab business de fus\u00e9es \u00bb. Ce qu\u2019Elon Musk a mis sur le march\u00e9 est en r\u00e9alit\u00e9 la premi\u00e8re stack<\/em> r\u00e9galienne physique privatis\u00e9e dans laquelle l’acc\u00e8s \u00e0 l’orbite, la connectivit\u00e9 mondiale, le calcul et l’intelligence artificielle sont r\u00e9unis en une seule entit\u00e9 et sont contr\u00f4l\u00e9s, par construction statutaire, par un seul homme, lui-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n

Pour comprendre la profondeur de cette dynamique, il faut se tourner vers George Dum\u00e9zil et son hypoth\u00e8se des fonctions tripartites (sacerdotale, guerri\u00e8re, productrice). Elon Musk est en train de reconstituer l’unit\u00e9 des trois fonctions en dehors de l’\u00c9tat, pour la premi\u00e8re fois dans l’histoire moderne : la fonction messianique avec l’acc\u00e8s \u00e0 l’orbite, la conqu\u00eate de la Lune et de Mars, ainsi que l’ambition d’une civilisation multiplan\u00e9taire qui \u00e9tendrait \u00ab la lumi\u00e8re de la conscience jusqu’aux \u00e9toiles \u00bb ; la fonction guerri\u00e8re avec les lancements de s\u00e9curit\u00e9 nationale et Starshield ; la fonction productive avec Starlink et le calcul. Cette unit\u00e9 trifonctionnelle est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que l\u2019aventure d\u00e9mocratique post-1789 puis l’ordre manag\u00e9rial occidental post-1945 avaient dissous et ce que le prospectus pr\u00e9tend d\u00e9sormais r\u00e9concilier sous une coquille priv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Trois entreprises distinctes cohabitent au sein de SpaceX : les lanceurs, dans le segment Espace ; Starlink, dans le segment Connectivit\u00e9 ; le calcul, Grok et X h\u00e9rit\u00e9s de xAI absorb\u00e9e le 2 f\u00e9vrier 2026, dans le segment IA. Si le prospectus s’efforce de faire croire qu’elles n’en forment qu’une seule, l’analyse financi\u00e8re en dit autrement. <\/p>\n\n\n\n

Selon une enqu\u00eate publi\u00e9e par le VC Corner <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, les deux activit\u00e9s physiques, l’Espace et la Connectivit\u00e9, qui p\u00e8sent respectivement 370 et 1 600 milliards, ne repr\u00e9sentent pas plus de 7 % du march\u00e9 total adressable de 28 500 milliards de dollars que le prospectus vend aux investisseurs. Le reste, soit 26 500 milliards, est log\u00e9 dans le segment de l’intelligence artificielle, dont 22 700 milliards pour les seules applications d’entreprise, c’est-\u00e0-dire dans l’activit\u00e9 qui a jusqu\u2019ici perdu de l’argent et dont la demande finale reste \u00e0 d\u00e9montrer.<\/p>\n\n\n\n

En compl\u00e9ment de la lecture des plus de 400 pages du prospectus parue dans ces pages<\/a>, nous avons choisi d’isoler certains passages r\u00e9v\u00e9lateurs, en les lisant pour ce qu’ils avouent davantage que pour ce qu’ils affirment, puis en les confrontant \u00e0 trois grilles que le r\u00e9cit officiel pr\u00e9f\u00e8re \u00e9viter. <\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re est le souvenir du \u00ab financement par les fournisseurs \u00bb qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l’effondrement de la bulle Internet. La deuxi\u00e8me est la commoditisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des mod\u00e8les d’intelligence artificielle. La troisi\u00e8me est l’\u00e9cart d\u00e9sormais document\u00e9 entre les promesses de l’IA et son retour sur investissement r\u00e9el. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 ces trois grilles s’ajoute, en filigrane, la seule question qui nous importe r\u00e9ellement : que r\u00e9v\u00e8le cette charte priv\u00e9e sur le levier que la France et l’Europe peuvent actionner ?<\/p>\n\n\n\n

La stack de Musk : l\u2019objectif d\u2019un transfert de souverainet\u00e9<\/h2>\n\n\n\n

Dans sa pr\u00e9sentation introductive, SpaceX se d\u00e9crit comme la seule entreprise \u00e0 construire \u00ab the integrated hardware and software infrastructure of the future<\/em> \u00bb, autrement dit l’infrastructure int\u00e9gr\u00e9e, mat\u00e9rielle et logicielle, du futur, \u00e0 travers l’espace, la connectivit\u00e9 et l’IA. Fond\u00e9e en 2002, l\u2019entreprise revendique depuis 2023 plus de 80 % de la masse mise en orbite chaque ann\u00e9e dans le monde, soit pr\u00e8s de 9 600 satellites Starlink, ainsi qu\u2019environ 75 % des satellites man\u0153uvrables en activit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Tout le pari de la valorisation tient dans le mot \u00ab integrated<\/em> \u00bb. En effet, pris s\u00e9par\u00e9ment, aucun de ces  trois m\u00e9tiers ne justifie une telle valorisation. Le march\u00e9 des lanceurs est \u00e9troit, la connectivit\u00e9 demeure un service d’abonnement en concurrence avec les fournisseurs terrestres et l’IA est pour le moment une activit\u00e9 d\u00e9ficitaire dont les b\u00e9n\u00e9ficiaires r\u00e9els et la localisation exacte de la valeur sont encore incertains. C\u2019est donc leur embo\u00eetement et leur \u00e9troite interaction qui sont vendus en faisant l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019infrastructure mondiale du futur sera constitu\u00e9e de centres de calcul en orbite.<\/p>\n\n\n\n

SpaceX justifie sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser ses ambitions dans le domaine des centres de calcul par la construction des centres Colossus de Memphis, la plus grande grappe d’entra\u00eenement coh\u00e9rente jamais assembl\u00e9e avec pr\u00e8s de 300 m\u00e9gawatts et plus de 220 000 processeurs mont\u00e9s en quelques mois. Cette infrastructure terrestre, qui poss\u00e8de une valeur imm\u00e9diate et facilement quantifiable, pr\u00e9figure l’architecture que SpaceX projette ensuite dans l’espace.<\/p>\n\n\n\n

De mani\u00e8re sous-jacente, le r\u00e9cit de SpaceX est donc celui d’une souverainet\u00e9 privatis\u00e9e dans laquelle un seul acteur concentre l’acc\u00e8s \u00e0 l’orbite, les lancements de s\u00e9curit\u00e9 nationale am\u00e9ricains (onze sur douze en 2025), un r\u00e9seau gouvernemental d\u00e9di\u00e9 avec Starshield ainsi qu\u2019une une capacit\u00e9 de calcul de rang mondial. Cet embo\u00eetement op\u00e8re n\u00e9anmoins un double glissement par rapport aux d\u00e9finitions traditionnelles de la souverainet\u00e9 : celle-ci se transf\u00e8re de la sph\u00e8re publique \u00e0 un acteur priv\u00e9 et passe d\u2019une dominante abstraite, juridique, \u00e0 une dominante infrastructurelle et physique. <\/p>\n\n\n\n

Parier sur la bulle : faut-il ruiner les investisseurs pour financer les infrastructures ?<\/h2>\n\n\n\n

Le r\u00e9sum\u00e9 du prospectus fournit quelques ordres de grandeur. <\/p>\n\n\n\n

En 2025, le chiffre d’affaires consolid\u00e9 s’\u00e9l\u00e8ve \u00e0 18 674 millions de dollars, pour une perte op\u00e9rationnelle de 2 589 millions et une perte nette de l’ordre de 4 940 millions selon la presse financi\u00e8re. Le segment Connectivit\u00e9, c’est-\u00e0-dire Starlink, g\u00e9n\u00e8re \u00e0 lui seul 11 387 millions de dollars de revenus et 4 423 millions de dollars de r\u00e9sultat op\u00e9rationnel. Le segment IA accuse en 2025 une perte op\u00e9rationnelle de 6 355 millions de dollars et absorbe 12 727 millions de d\u00e9penses d’investissement, dont 7 723 millions pour le seul premier trimestre de 2026.<\/p>\n\n\n\n

Ces chiffres permettent de comprendre qu\u2019au sein de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me SpaceX, un seul m\u00e9tier finance tous les autres. Starlink fournit environ 61 % des revenus et constitue la seule source de profit, tandis que le segment IA br\u00fble plus de six milliards et absorbe pr\u00e8s de treize milliards d’investissements en une seule ann\u00e9e. Ce segment g\u00e9n\u00e8re bien des recettes, mais celles-ci proviennent essentiellement de la location de sa capacit\u00e9 de calcul \u00e0 ses propres concurrents, comme Anthropic depuis mai 2026 puis Google \u00e0 partir de l’\u00e9t\u00e9, et pas d’un produit vendu \u00e0 des clients finaux. Les sommes qui alimentent l’IA de SpaceX circulent donc entre une poign\u00e9e de bilans li\u00e9s entre eux, ce qui approfondit une d\u00e9pendance au capital ext\u00e9rieur sans installer de rentabilit\u00e9 propre. L’introduction en bourse prolongera cette m\u00e9canique en mobilisant le public pour financer ces d\u00e9penses. C\u2019est d\u2019ailleurs la m\u00eame logique qui sous-tend l\u2019esprit des autres grandes cotations envisag\u00e9es en 2026, d\u2019OpenAI et d\u2019Anthropic. On ouvre le capital au public moins parce que le mod\u00e8le a r\u00e9ussi que parce que la fuite en avant dans les d\u00e9penses doit se poursuivre et que les march\u00e9s priv\u00e9s am\u00e9ricains, pourtant colossaux, ne suffisent plus \u00e0 en porter la charge.<\/p>\n\n\n\n

La fin des ann\u00e9es 1990 offre un pr\u00e9c\u00e9dent pour comprendre le fonctionnement de ce montage.<\/p>\n\n\n\n

Les r\u00e9seaux de fibre optique ont \u00e9t\u00e9 b\u00e2tis sur la promesse d’une demande illimit\u00e9e. Les \u00e9quipementiers ont entretenu cette expansion en finan\u00e7ant les fournisseurs, c’est-\u00e0-dire en leur accordant des pr\u00eats qui leur permettaient de commander des capacit\u00e9s qu’ils n’auraient pas pu financer seuls. Certains allaient m\u00eame jusqu’\u00e0 \u00e9changer des capacit\u00e9s, se revendant mutuellement des droits comptabilis\u00e9s en chiffre d’affaires, alors que les flux r\u00e9els s’annulaient. La demande finale est finalement rest\u00e9e tr\u00e8s en de\u00e7\u00e0 des pr\u00e9visions, le prix du transport de donn\u00e9es s’est effondr\u00e9 et l’\u00e9difice s’est effondr\u00e9, laissant derri\u00e8re lui des faillites en cha\u00eene et des capacit\u00e9s inutilis\u00e9es pendant des ann\u00e9es. Pour autant, ce qui s’est av\u00e9r\u00e9 \u00eatre une bulle financi\u00e8re n’\u00e9tait pas une bulle industrielle. Si la perte comptable \u00e9tait immense, le legs physique demeurait : \u00e0 l’issue du processus, la fibre avait \u00e9t\u00e9 tir\u00e9e presque partout, ce qui a permis \u00e0 Google de b\u00e2tir son empire et \u00e0 YouTube de prosp\u00e9rer gr\u00e2ce \u00e0 la bande passante. Le streaming vid\u00e9o, qui est d\u00e9terminant pour l’avenir d’Internet, n’est devenu \u00e9conomiquement possible que parce que la bulle financi\u00e8re de la fibre avait rendu le transport de donn\u00e9es quasi gratuit. Les actionnaires de l’\u00e9poque ont financ\u00e9, \u00e0 leur insu et souvent \u00e0 leur d\u00e9triment, l’infrastructure du monde d’aujourd’hui. C’est un paradoxe que Carlota Perez a th\u00e9oris\u00e9 : les grandes bulles ruinent leurs investisseurs, mais peuvent \u00e9quiper leurs march\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Le parall\u00e8le avec le moment pr\u00e9sent est frappant. En investissant 100 milliards dans OpenAI, que ce dernier lui retourne en commandes de GPU, Nvidia se comporte peu ou prou comme Lucent \u00e0 l\u2019\u00e9poque, qui finan\u00e7ait les op\u00e9rateurs t\u00e9l\u00e9com, mais \u00e0 une \u00e9chelle d\u00e9cupl\u00e9e. Les engagements crois\u00e9s entre fournisseurs de puissance de calcul, laboratoires et hyperscalers<\/em>, o\u00f9 l’investisseur est aussi le fournisseur, le client et parfois le garant de la dette, reproduisent la boucle ferm\u00e9e de 1999. La demande est uniquement souscrite par l’offre, mais n\u2019est pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le march\u00e9 et la d\u00e9flation du prix du token<\/em>, d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9e \u00e0 un rythme vertigineux, rejoue l’effondrement du prix du bit transport\u00e9. La valorisation de quatre-vingt-dix fois les ventes repose sur un abonnement unique rentable et sur une capacit\u00e9 de calcul dont les revenus proviennent d’acteurs qui se la louent les uns aux autres. C’est cette hypoth\u00e8se d’une demande finale solvable, encore \u00e0 d\u00e9montrer, et non la prouesse technique, que le multiple met en jeu.<\/p>\n\n\n\n

Physiciens et financiers<\/h2>\n\n\n\n

Dans la partie consacr\u00e9e \u00e0 l’infrastructure de calcul, SpaceX \u00e9nonce sa conviction centrale : les contraintes d\u00e9cisives de l’intelligence artificielle seraient d\u2019ordre physique. Il s\u2019agirait essentiellement de la fabrication de puces, de l’infrastructure des centres de donn\u00e9es et de la production d’\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n

Cette insistance sur le r\u00f4le des infrastructures physiques est sans doute ce qui distingue le plus nettement Musk de ses concurrents Anthropic et OpenAI. Il raisonne d’abord en tant que physicien, pour qui l’\u00e9nergie et l’infrastructure sont primordiales. L’actualit\u00e9 technologique lui donne raison, puisque les mod\u00e8les semblent se \u00ab commoditiser \u00bb. L’arriv\u00e9e du chinois DeepSeek a fait chuter les prix de 90 \u00e0 97 % sur des t\u00e2ches comparables, et la firme chinoise a rendu permanente le 22 mai 2026 une nouvelle baisse de 75 %, ramenant le tarif de son mod\u00e8le phare entre 0,0035 et 0,83 dollar le million de tokens selon l’usage, le plancher correspondant \u00e0 l’entr\u00e9e mise en cache <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L’indice de Stanford documente une division par plus de 290 du co\u00fbt d’un niveau de performance \u00e9quivalent \u00e0 GPT-3.5 entre novembre 2022 et octobre 2024, le prix passant de 20 \u00e0 0,07 dollar le million de tokens<\/em>. Plusieurs analyses prolongent cette tendance \u00e0 plus de 99 % en trois ans <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si le mod\u00e8le n\u2019est plus diff\u00e9renciant, la valeur durable se d\u00e9place vers la rente d’infrastructure, \u00e0 la fois mat\u00e9rielle (puces, centres et \u00e9nergie), et logicielle (orchestration). C’est la th\u00e8se de Musk et la justification de Terafab, l’initiative de fabrication de puces men\u00e9e avec Tesla et Intel, dont l’objectif affich\u00e9 est de produire un t\u00e9rawatt de mat\u00e9riel de calcul par an.<\/p>\n\n\n\n

Cette strat\u00e9gie pr\u00e9sente toutefois deux fragilit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

D’une part, poss\u00e9der l’infrastructure physique est un pari lent et tr\u00e8s capitalistique, puisqu’il implique de d\u00e9penser des dizaines de milliards avant d’obtenir le moindre retour, comme le montrent d\u00e9j\u00e0 les comptes. D’autre part, les investisseurs avaient financ\u00e9 la R&D des mod\u00e8les d’IA en esp\u00e9rant des retours sur investissement faramineux et des rentes de monopole, mais le \u00ab moment DeepSeek<\/a> \u00bb a commoditis\u00e9 ces mod\u00e8les. Faute de \u00ab foss\u00e9 logiciel \u00bb, le capital se rabat donc sur le \u00ab foss\u00e9 physique \u00bb. On peut donc interpr\u00e9ter cet int\u00e9r\u00eat soudain pour le contr\u00f4le de l’infrastructure comme une rationalisation de l’\u00e9chec de la promesse initiale d’un mod\u00e8le imbattable, mais aussi comme une intuition du physicien.<\/p>\n\n\n\n

Qui sera IBM\u202f ? Qui sera Microsoft\u202f ?<\/h2>\n\n\n\n

Parmi les d\u00e9veloppements r\u00e9cents, SpaceX a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les accords de services de calcul conclus avec Anthropic en mai 2026. Ces accords portent sur la capacit\u00e9 de Colossus et de Colossus II, le client s’engageant \u00e0 payer 1,25 milliard de dollars par mois jusqu’en mai 2029, avec une mont\u00e9e en charge \u00e0 tarif r\u00e9duit en mai et en juin 2026, chaque partie pouvant r\u00e9silier moyennant un pr\u00e9avis de quatre-vingt-dix jours et Anthropic conservant la propri\u00e9t\u00e9 de ses mod\u00e8les et de ses donn\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n

Le 5 juin, un amendement au prospectus a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un second contrat, cette fois-ci avec Google, pour 920 millions de dollars par mois, soit environ 11 milliards par an, ce qui porte \u00e0 pr\u00e8s de 26 milliards la recette annualis\u00e9e de location de calcul, la presse \u00e9voquant pour le seul Colossus 1 pr\u00e8s de 300 m\u00e9gawatts et plus de 220 000 processeurs graphiques. Le fait que l’un des trois grands rivaux loue \u00e0 un autre une capacit\u00e9 de l’ordre de quinze milliards par an en dit plus long que tout le r\u00e9cit interstellaire : \u00e0 ce stade pr\u00e9coce du d\u00e9veloppement de l’intelligence artificielle, l\u2019enchev\u00eatrement de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me constitue une information financi\u00e8re clef. Les laboratoires ach\u00e8tent du calcul \u00e0 leurs concurrents, les hyperscalers<\/em> financent les laboratoires qui les paient, les fabricants de puces investissent chez leurs clients, et chacun loue \u00e0 chacun ce qui lui manque, car personne ne peut produire seul suffisament de calcul et que personne ne sait encore exactement qui est le client de qui. Il ne faut pas y voir une anomalie. L’informatique personnelle de 1981 pr\u00e9sentait la m\u00eame promiscuit\u00e9, quand IBM assemblait sa machine avec le processeur d’Intel et le syst\u00e8me d’exploitation d’une petite soci\u00e9t\u00e9 de Seattle et que les futurs ennemis mortels se pr\u00e9sentaient encore les uns aux autres comme fournisseurs.<\/p>\n\n\n\n

C’est pr\u00e9cis\u00e9ment la raison pour laquelle il est important de d\u00e9tailler le pr\u00e9c\u00e9dent jusqu’au bout. <\/p>\n\n\n\n

En 1981, IBM confia \u00e0 Microsoft le syst\u00e8me d’exploitation de ses ordinateurs personnels, croyant acheter une simple commodity<\/em> alors que Microsoft savait acqu\u00e9rir une plateforme. IBM a gagn\u00e9 la d\u00e9cennie mais a perdu le si\u00e8cle : la valeur ne s\u2019est pas maintenue chez celui qui poss\u00e9dait les usines ; elle a migr\u00e9 vers celui qui contr\u00f4lait la couche OS par laquelle tout devait passer. La question de 2026 n’est donc pas de savoir qui poss\u00e8de les centres de calcul, mais qui sera Microsoft et qui sera IBM, c’est-\u00e0-dire qui contr\u00f4lera, une fois la poussi\u00e8re retomb\u00e9e, la couche la plus rentable de la pile. <\/p>\n\n\n\n

La vieille loi de la conservation des profits attractifs de Clayton Christensen indique la direction : quand une couche se commoditise, les profits migrent vers les couches adjacentes. Vers le bas, c’est la th\u00e8se de Musk, l’\u00e9nergie, les puces, l’infrastructure. Vers le haut, c’est la th\u00e8se du syst\u00e8me d’exploitation de l’intelligence artificielle, cette couche qui s’intercalera entre l’utilisateur et tout ce qu’il fait, l’environnement technique et cognitif dans lequel il op\u00e8re, plut\u00f4t que l’outil qu’il ouvre. Les signes en ce sens sont nombreux : l’analyste Paul Kedrosky voit dans les couches d’orchestration les nouveaux syst\u00e8mes d’exploitation et la valeur remontant la pile technique \u00e0 mesure que ralentit l’am\u00e9lioration brute des mod\u00e8les. Par exemple, le Copilot de Microsoft route d\u00e9sormais indiff\u00e9remment ses requ\u00eates entre OpenAI, Anthropic et les mod\u00e8les ouverts : quand le client peut changer de mod\u00e8le sans changer son flux de travail, le mod\u00e8le est une commodit\u00e9, et la rente s’est d\u00e9plac\u00e9e vers l\u2019orchestrateur <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

C’est l\u00e0 que l’analogie atteint ses limites. MS-DOS devait sa r\u00e9ussite \u00e0 son universalit\u00e9 : le m\u00eame logiciel s’installait \u00e0 l’identique sur des millions de machines identiques, \u00e0 un co\u00fbt marginal nul, et chaque installation renfor\u00e7ait le standard universel. Rien ne garantit qu’il existera un \u00e9quivalent pour l’intelligence artificielle, car celle-ci ne s’installe pas dans une entreprise comme un syst\u00e8me d’exploitation, elle s’y int\u00e8gre, et toute int\u00e9gration<\/em> est longue, fastidieuse et singuli\u00e8re. Chaque organisation a en effet son syst\u00e8me d’information, ses donn\u00e9es, ses processus, ses r\u00e9sistances, sa culture\u2026 et le travail accompli chez l’une est \u00e0 recommencer chez l\u2019autre. C\u2019est le rocher de Sisyphe. Lorsque la donn\u00e9e qui am\u00e9liore un mod\u00e8le d\u00e9ploy\u00e9 r\u00e9side sur les serveurs de l\u2019entreprise, les contrats d’usage interdisent le plus souvent au laboratoire de s’en servir pour l’entra\u00eenement ; l’apprentissage est alors local, il ne s’agr\u00e8ge pas et il n’engendre pas de standard. Alors que l’OS du PC \u00e9tait un produit, l’OS de l’entreprise intelligente est un chantier permanent. Il se peut donc que le Microsoft de cette nouvelle \u00e8re n’existe pas, et que la couche la plus rentable, au lieu de se concentrer dans une plateforme universelle, se disperse en mille rentes locales capt\u00e9es par ceux qui font la glu, orchestrateurs sectoriels, int\u00e9grateurs, entreprises de services num\u00e9riques et autres Forward Deployed Engineers<\/em>, dont Palantir a fait un mod\u00e8le \u00e9conomique. La bataille des plateformes d\u2019IA accoucherait alors, paradoxe ultime\u2026 d’une banale industrie de services. C\u2019est ainsi qu\u2019il faut comprendre la cr\u00e9ation par OpenAI, Anthropic et m\u00eame Mistral d\u2019une activit\u00e9 de conseil d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9gration de la technologie en entreprise.<\/p>\n\n\n\n

Le mur \u00e9lectrique et la carte fran\u00e7aise<\/h2>\n\n\n\n

Dans la section qui justifie l’urgence de sa mission, SpaceX expose la contrainte \u00e9nerg\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n

La production d’\u00e9lectricit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis est rest\u00e9e pratiquement stable pendant une quinzaine d’ann\u00e9es, avec une croissance annuelle de 0,1 % entre 2008 et 2023, puis inf\u00e9rieure \u00e0 3 % entre 2023 et 2025, tandis que la Chine progressait \u00e0 un rythme environ deux fois sup\u00e9rieur. Cette fuite vers l’orbite s’expliquerait donc par le fait que le Soleil contient environ 99,8 % de l’\u00e9nergie du syst\u00e8me solaire, et que des panneaux solaires plac\u00e9s dans l’espace produiraient plus de cinq fois l’\u00e9nergie par unit\u00e9 de surface que leurs \u00e9quivalents terrestres.<\/p>\n\n\n\n

En proposant d’aller chercher dans l’espace une \u00e9nergie pr\u00e9sent\u00e9e comme illimit\u00e9e pour alimenter le calcul, SpaceX reconna\u00eet donc que les \u00c9tats-Unis sont face \u00e0 un mur \u00e9lectrique terrestre<\/em>. Le prospectus conc\u00e8de d\u2019ailleurs, parmi ses facteurs de risque, que des progr\u00e8s terrestres r\u00e9duisant le co\u00fbt de l’\u00e9nergie diminueraient l’int\u00e9r\u00eat du calcul orbital.<\/p>\n\n\n\n

Ce mur est la seule carte d\u00e9cisive que la France et l’Europe d\u00e9tiennent \u00e0 ce jour.<\/p>\n\n\n\n

Le 12 mai 2026, devant la commission d’enqu\u00eate de l’Assembl\u00e9e nationale consacr\u00e9e aux d\u00e9pendances num\u00e9riques, Arthur Mensch d\u00e9finit l’IA comme une industrie de transformation \u00e9nerg\u00e9tique qui transforme les \u00e9lectrons en tokens. Chez Mistral m\u00eame, la consommation interne d’intelligence artificielle, c’est-\u00e0-dire le calcul mobilis\u00e9 pour faire tourner les mod\u00e8les au service de ses propres salari\u00e9s, atteint d\u00e9j\u00e0 environ 10 % de la masse salariale. Extrapol\u00e9e \u00e0 l’\u00e9chelle du continent sur trois \u00e0 quatre ans, cette d\u00e9pendance repr\u00e9senterait un d\u00e9ficit de l’ordre de mille milliards d’euros par an, r\u00e9investi dans la recherche et le d\u00e9veloppement non europ\u00e9ens <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mensch alerte \u00e9galement sur le risque de captation du surplus \u00e9lectrique fran\u00e7ais par les acteurs am\u00e9ricains, soit environ 9 GW, ou 90 TWh par an <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

En effet, alors que la production am\u00e9ricaine plafonne, la France dispose du goulet d’\u00e9tranglement ultime de l’IA. Si nous conservons nos propres \u00e9lectrons au lieu de les voir capt\u00e9s par les \u00c9tats-Unis, nos centres de donn\u00e9es terrestres seront plus comp\u00e9titifs que des centres orbitaux dont la technologie n’existe pas encore.<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me du calcul orbital ne concerne pas sa physique, qui est g\u00e9rable sous les ceintures de Van Allen, SpaceX ayant d’ailleurs acquis un cyclotron pour durcir ses puces contre les radiations. La difficult\u00e9 d\u00e9cisive est \u00e9conomique, et elle commence par la chaleur. <\/p>\n\n\n\n

Un centre de donn\u00e9es transforme l’\u00e9lectricit\u00e9 en chaleur, qu’il faut \u00e9vacuer en continu. Au sol, l’air et l’eau emportent cette chaleur \u00e0 faible co\u00fbt par convection. Dans l’espace, aucun fluide n’assure ce transfert et la seule solution reste le rayonnement, qui n\u00e9cessite d’immenses surfaces expos\u00e9es. \u00c9vacuer ainsi la chaleur d’un gigawatt de calcul exigerait environ 834 000 m\u00e8tres carr\u00e9s de radiateurs pesant des milliers de tonnes, dont le seul lancement constituerait un obstacle \u00e9conomique presque r\u00e9dhibitoire <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L’architecture d’un million de satellites, d\u00e9pos\u00e9e par SpaceX aupr\u00e8s de la FCC <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, r\u00e9pond \u00e0 ce probl\u00e8me en r\u00e9partissant le calcul sur d’innombrables unit\u00e9s qui rayonnent chacune une charge minime, ce qui dissout la contrainte thermique, mais multiplie le nombre d’objets \u00e0 lancer, \u00e0 maintenir et \u00e0 relier, et d\u00e9place donc le probl\u00e8me sans le r\u00e9soudre. S’y ajoutent la d\u00e9gradation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e du mat\u00e9riel sous radiations, des tests men\u00e9s par Google sur ses propres processeurs orbitaux ayant r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des anomalies de m\u00e9moire apr\u00e8s moins de trois ann\u00e9es simul\u00e9es, ainsi que la difficult\u00e9 de la maintenance et le co\u00fbt des lancements. Autant de raisons qui conduisent AWS \u00e0 continuer de privil\u00e9gier le sol.<\/p>\n\n\n\n

Le pari orbital revient \u00e0 parier sur l’\u00e9chec permanent des alternatives terrestres. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce pari que l’abondance \u00e9lectro-nucl\u00e9aire fran\u00e7aise permet de contrer.<\/p>\n\n\n\n

SpaceX peut \u00eatre une occasion pour l\u2019Europe<\/h2>\n\n\n\n

Dans la section consacr\u00e9e \u00e0 ses d\u00e9fis, SpaceX annonce un d\u00e9ploiement du calcul orbital d\u00e8s 2028, avec l’ambition de mettre en orbite 100 gigawatts de capacit\u00e9 par an. Cela supposerait de lancer pr\u00e8s d’un million de tonnes par an et d’effectuer des milliers de lancements. Le prospectus reconna\u00eet explicitement que nombre de ces initiatives reposent sur des technologies non \u00e9prouv\u00e9es, voire inexistantes, et que leur calendrier peut se r\u00e9v\u00e9ler difficile, voire impossible, \u00e0 d\u00e9terminer.<\/p>\n\n\n\n

Tout repose en effet sur l’efficacit\u00e9 de Starship, le vaisseau g\u00e9ant de SpaceX, qui n’a pas encore r\u00e9ussi \u00e0 mettre en orbite la moindre charge utile, son premier vol op\u00e9rationnel \u00e9tant pr\u00e9vu pour le second semestre 2026, et dont la cadence reste \u00e0 d\u00e9montrer. Les satellites de calcul orbital rel\u00e8vent quant \u00e0 eux de technologies inexistantes. On pr\u00e9sente ainsi comme une trajectoire lin\u00e9aire ce qui correspond en fait \u00e0 l’empilement de trois paris : la mont\u00e9e en puissance de Starship, le march\u00e9 du calcul orbital et l’\u00e9nergie. La prudence s’impose, car il s’agit d’un pari sur l’\u00e9chec permanent du sol. SpaceX surestime \u00e9galement sa singularit\u00e9, car Google travaille au m\u00eame horizon avec Suncatcher et la jeune pousse Starcloud, contredisant ainsi la dimension marketing du prospectus qui laisse entendre que SpaceX serait une exception <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L’investisseur n’ach\u00e8te donc pas une entreprise, mais une probabilit\u00e9 subjective attach\u00e9e \u00e0 un homme, et souscrire revient \u00e0 parier que cet homme transformera une fois encore l’impossible en flux de tr\u00e9sorerie.<\/p>\n\n\n\n

Le prospectus de SpaceX d\u00e9voile la forme aboutie d’une ambition civilisationnelle, ici r\u00e9unie au sein d’une compagnie \u00e0 charte priv\u00e9e et am\u00e9ricaine, alors que l’Europe peine \u00e0 produire autre chose que de la norme. <\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9ponse europ\u00e9enne doit consister \u00e0 construire un champion int\u00e9gr\u00e9 \u00e9quivalent, \u00e0 capitaux mixtes publics et priv\u00e9s. L’atout d\u00e9cisif de l’Europe n’est ni Starship ni les satellites de calcul, mais le surplus \u00e9lectrique fran\u00e7ais pilotable et d\u00e9carbon\u00e9, qui constitue le seul intrant rare de la pile physique et le seul levier que la France peut actionner \u00e0 court terme. Il faut donc interdire la captation de ce surplus par les hyperscalers<\/em> \u00e9trangers \u2013 l’investissement de 75 milliards d’euros annonc\u00e9 par SoftBank le 30 mai 2026 pour 5 gigawatts de centres de donn\u00e9es, dont une premi\u00e8re tranche de 45 milliards dans les Hauts-de-France, pourrait \u00eatre une telle tentative de captation \u2013 et le lier par march\u00e9 souverain \u00e0 un champion local du calcul, afin de faire de l’\u00e9lectron fran\u00e7ais le socle d’une puissance que l’\u00e9pargne europ\u00e9enne s’appr\u00eate \u00e0 financer ailleurs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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