{"id":339740,"date":"2026-06-17T15:17:20","date_gmt":"2026-06-17T13:17:20","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=339740"},"modified":"2026-06-17T15:22:30","modified_gmt":"2026-06-17T13:22:30","slug":"bloch-lapsus-ginzburg","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/17\/bloch-lapsus-ginzburg\/","title":{"rendered":"Un lapsus de Marc Bloch"},"content":{"rendered":"\n
J\u2019entends me concentrer sur le chapitre le plus r\u00e9cent d\u2019une affaire qui m\u2019occupe depuis maintenant des d\u00e9cennies : lire Marc Bloch, tirer des le\u00e7ons de Marc Bloch, de son extraordinaire figure d\u2019historien et de combattant pour la libert\u00e9. La mani\u00e8re dont ces \u00e9l\u00e9ments s\u2019entrecroisent rev\u00eat pour moi une signification personnelle. Quand j\u2019ai pu lire la traduction italienne de l\u2019Apologie pour l\u2019histoire ou M\u00e9tier d\u2019historien, <\/em>je me suis aper\u00e7u que ma relation \u00e0 Marc Bloch \u00e9tait filtr\u00e9e par la figure de mon p\u00e8re. Leone Ginzburg, philologue et historien de la litt\u00e9rature russe \u00e9tait mort en 1944 dans la prison romaine de Regina Coeli, o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 et tortur\u00e9 par les SS \u00e0 cause de ses activit\u00e9s antifascistes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Dans mon expos\u00e9 je vais me concentrer sur un d\u00e9tail qu\u2019on peut rep\u00e9rer dans le chef-d\u2019\u0153uvre de Marc Bloch, Les Rois thaumaturges<\/em>. Je vais analyser la mani\u00e8re dont l\u2019histoire de la r\u00e9ception d\u2019un texte peut jeter une lumi\u00e8re inattendue sur le texte en question. <\/p>\n\n\n\n Il y a quelques mois, un ancien soldat isra\u00e9lien, qui vit depuis quelque temps \u00e0 Bologne, est venu d\u00eener \u00e0 la maison et m\u2019a pos\u00e9 des questions sur les sujets auxquels j\u2019\u00e9tais en train de me consacrer. \u00c0 un moment donn\u00e9 de la conversation, j\u2019ai pris un peu de recul et je lui ai parl\u00e9 d\u2019un essai, publi\u00e9 il y a plusieurs ann\u00e9es, dans lequel j\u2019analysais un miracle de J\u00e9sus rapport\u00e9 par les \u00c9vangiles synoptiques : la gu\u00e9rison de l\u2019h\u00e9morro\u00efsse, c\u2019est-\u00e0-dire de la femme qui souffrait de pertes de sang. Je vais revenir sur ce miracle dans un instant. Je me contenterai de dire que, le lendemain de cette conversation, je me mettais \u00e0 travailler \u00e0 l\u2019introduction des Rois thaumaturges<\/em> de Marc Bloch, dont la r\u00e9\u00e9dition vient de para\u00eetre dans la collection Folio de Gallimard.<\/p>\n\n\n\n Ici, il me faut faire un pas en arri\u00e8re. Ma premi\u00e8re rencontre avec Les Rois thaumaturges<\/em> remonte \u00e0 l\u2019automne 1958. J\u2019avais 19 ans, j\u2019\u00e9tais \u00e0 Pise, \u00e9tudiant \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale. Chaque ann\u00e9e, les \u00e9tudiants de l\u2019\u00c9cole devaient discuter avec quelques professeurs, lors d\u2019un entretien personnel, d\u2019un projet de recherche. La deuxi\u00e8me ann\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019adresser \u00e0 Arsenio Frugoni, un m\u00e9di\u00e9viste d\u2019une grande originalit\u00e9, qui avait dirig\u00e9 un s\u00e9minaire, auquel j\u2019avais particip\u00e9 l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, sur Le Prince <\/em>de Machiavel. Frugoni m\u2019a propos\u00e9, comme sujet de recherche, \u00ab les Annales \u00bb : un nom qui ne me disait absolument rien (aujourd\u2019hui, une telle ignorance me semble incroyable). Dans une biblioth\u00e8que de Pise, je d\u00e9couvrais la collection compl\u00e8te des Annales d\u2019histoire \u00e9conomique et sociale <\/em>depuis 1929, ann\u00e9e de sa fondation. Je me plongeai dans les dix premi\u00e8res ann\u00e9es et fus imm\u00e9diatement captiv\u00e9 par les essais et les critiques de Marc Bloch. Mais dans la biblioth\u00e8que o\u00f9 \u00e9tait conserv\u00e9e la collection des Annales<\/em>, je trouvai aussi, par pur hasard, un exemplaire de la premi\u00e8re \u00e9dition de Les Rois thaumaturges<\/em> publi\u00e9e \u00e0 Strasbourg en 1924 : un livre alors \u00e9puis\u00e9, et presque oubli\u00e9. Je me suis mis \u00e0 le lire et je n\u2019ai plus pu m\u2019en d\u00e9tacher. Je n\u2019aurais jamais imagin\u00e9 qu\u2019on puisse \u00e9crire un livre d\u2019histoire comme celui-ci (il est vrai qu\u2019il n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les quelques livres d\u2019histoire que j\u2019avais lus jusqu\u2019alors, \u00e0 commencer par l\u2019Histoire de l\u2019Europe<\/em> au XIXe si\u00e8cle<\/em> de Benedetto Croce). C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019apprendre le m\u00e9tier d\u2019historien.<\/p>\n\n\n\n Si j\u2019ai rappel\u00e9 cet \u00e9pisode, en soi insignifiant, c\u2019est qu\u2019il me permet d\u2019aborder, sous un angle qui n\u2019a rien d\u2019\u00e9vident, le th\u00e8me qui se trouve au c\u0153ur de ma pr\u00e9sentation. Au fil des ann\u00e9es, je me suis pench\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur l\u2019\u0153uvre de Bloch et j\u2019ai relu maintes fois Les Rois thaumaturges<\/em> : mais ce n\u2019est que lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer mon intervention pour le colloque qui s\u2019est tenu \u00e0 Lyon \u00e0 l\u2019occasion du centi\u00e8me anniversaire de la premi\u00e8re \u00e9dition du livre, qu\u2019un passage m\u2019a saut\u00e9 aux yeux alors qu\u2019il m\u2019avait \u00e9chapp\u00e9 jusqu\u2019alors.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Il ne pouvait \u00eatre question \u00bb, \u00e9crivait Bloch, \u00ab d\u2019envisager les rites de gu\u00e9rison [des scrofuleux par les rois de France et d\u2019Angleterre] isol\u00e9ment, en dehors de tout ce groupe de superstitions et de l\u00e9gendes qui forme le \u2018merveilleux\u2019 monarchique : c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 se condamner \u00e0 l\u2019avance \u00e0 ne voir en eux qu\u2019une anomalie ridicule, sans lien avec les tendances g\u00e9n\u00e9rales de la conscience collective \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Il y a longtemps que je me suis convaincu que ma trajectoire vers la microhistoire a \u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019analyse de cas anormaux. Il reste, que le passage de Bloch sur les \u00ab anomalies ridicules \u00bb \u00e9tait rest\u00e9 inscrit dans une couche de ma m\u00e9moire sans que je puisse m\u2019apercevoir que la connexion entre ces \u00ab anomalies \u00bb et \u00ab le caract\u00e8re surnaturel attribu\u00e9 \u00e0 la puissance royale particuli\u00e8rement en France et en Angleterre \u00bb avait pu agir pendant des d\u00e9cennies comme un mod\u00e8le souterrain de ma recherche.<\/p>\n\n\n\n Je reviens maintenant \u00e0 ma relecture r\u00e9cente des Rois thaumaturges<\/em>. Cette fois je me suis mis \u00e0 rechercher (sans me demander pourquoi) les \u00e9chos du miracle de l’h\u00e9morro\u00efsse dont j\u2019avais parl\u00e9 le soir d\u2019avant avec l\u2019ex-soldat isra\u00e9lien. Une telle piste, avouons-le, n\u2019avait rien d\u2019\u00e9vident si l\u2019on veut bien consid\u00e9rer qu\u2019un rapprochement entre ce miracle et Les Rois thaumaturges<\/em> n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 jusqu\u2019alors et qu\u2019il ne m\u2019\u00e9tait jamais venu \u00e0 l\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n Arriv\u00e9 \u00e0 la moiti\u00e9 du premier chapitre des Rois thaumaturges <\/em>je suis tomb\u00e9 sur cette phrase : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Ni les M\u00e9rovingiens ni les Carolingiens, au t\u00e9moignage des textes, n\u2019ont poss\u00e9d\u00e9 cette forme sp\u00e9ciale de pouvoir gu\u00e9risseur qui s\u2019applique \u00e0 une maladie d\u00e9termin\u00e9e : les \u00e9crouelles. Mais n\u2019auraient-ils point pass\u00e9 pour capables de gu\u00e9rir soit une autre maladie particuli\u00e8re, soit m\u00eame toutes les maladies en g\u00e9n\u00e9ral ? Consultons Gr\u00e9goire de Tours. On y lit au livre IX, \u00e0 propos du roi Gontran (environ 532-592), fils de Clotaire Ier, le passage suivant : \u2018On racontait commun\u00e9ment parmi les fid\u00e8les qu\u2019une femme, dont le fils, souffrant d\u2019une fi\u00e8vre quartaine, gisait sur son lit de douleur, s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9e \u00e0 travers la foule jusqu\u2019au roi et, l\u2019approchant par derri\u00e8re, lui avait arrach\u00e9 sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7\u00fbt quelques franges de son manteau royal : elle les mit dans de l\u2019eau et fit boire cette eau \u00e0 son fils ; aussit\u00f4t la fi\u00e8vre tomba ; le malade gu\u00e9rit. Je ne mets pas, pour ma part, la chose en doute. En effet, j\u2019ai vu moi-m\u00eame, bien souvent, des d\u00e9mons, habitant des corps poss\u00e9d\u00e9s, crier le nom de ce roi et, d\u00e9cel\u00e9s par la vertu qui \u00e9manait de lui, avouer leurs crimes\u2019 \u00bb.\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Quand j\u2019ai lu cette page, je suis rest\u00e9 bouche b\u00e9e : je venais de tomber sans m\u2019y attendre sur ce que j\u2019\u00e9tais en train de chercher (sans me demander pourquoi). Dans le passage de Gr\u00e9goire de Tours, j\u2019avais reconnu un \u00e9cho de la gu\u00e9rison miraculeuse de la femme h\u00e9morro\u00efsse, telle qu\u2019elle est d\u00e9crite dans les \u00c9vangiles synoptiques (Matthieu, IX, 20 ; Marc, V, 27 ; Luc, VIII, 44) qui narrent qu\u2019elle souffrait depuis douze ans d\u2019un \u00e9coulement sanguin. La ressemblance entre ce miracle et celui qui \u00e9tait attribu\u00e9, selon Gr\u00e9goire de Tours, au roi Gontran, \u00ab se passe de commentaire \u00bb fait remarquer Giselle de Nie. Pourtant, dans le passage de l\u2019Historia Francorum<\/em> J\u00e9sus n\u2019est pas mentionn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agissait \u00e9videmment d\u2019un silence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Dans un autre ouvrage, les Libri miraculorum<\/em>, Gr\u00e9goire de Tours mentionne ce miracle parmi ceux que J\u00e9sus accomplit : \u00ab profluvium mulieris tactu fimbriae salutaris avertit<\/em> \u00bb (\u00ab il arr\u00eata les pertes de sang chez une femme en lui faisant toucher le bord de son v\u00eatement \u00bb). Mais ce r\u00e9sum\u00e9 synth\u00e9tique du miracle de la femme h\u00e9morro\u00efsse ignore un d\u00e9tail essentiel qui figure dans les \u00c9vangiles synoptiques, et qui se rattache sans doute \u00e0 la condition d\u2019impuret\u00e9 dont souffrait cette femme dans la soci\u00e9t\u00e9 (L\u00e9vitique<\/em>, XV, 25). J\u00e9sus ne s\u2019\u00e9tait pas aper\u00e7u de la pr\u00e9sence de la femme : \u00ab elle s\u2019approcha par-derri\u00e8re [\u1f44\u03c0\u03b9\u03c3\u03b8\u03b5\u03bd, opisthen<\/em>] et toucha la frange de son manteau \u00bb (Matthieu, IX, 20 ; Marc, V, 27 ; Luc, VIII, 44). Or ce d\u00e9tail est pr\u00e9sent dans le passage de l\u2019Historia Francorum<\/em> cit\u00e9 plus haut, o\u00f9 pourtant J\u00e9sus n\u2019est pas mentionn\u00e9. La m\u00e8re du fils malade \u00ab s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9e \u00e0 travers la foule jusqu\u2019au roi [Gontran] et, l\u2019approchant par derri\u00e8re, lui avait arrach\u00e9 sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7\u00fbt quelques franges de son manteau royal [accessit inter turbas populi usque ad tergum regis, abruptisque clam regalis indumenti fimbriis<\/em>] \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La comparaison entre le passage de l\u2019Historia Francorum<\/em> de Gr\u00e9goire de Tours et les passages des \u00c9vangiles synoptiques est \u00e9loquente. La gu\u00e9rison du fils de la femme survient \u00e0 l\u2019insu de Gontran, de la m\u00eame mani\u00e8re que la gu\u00e9rison de la femme h\u00e9morro\u00efsse advient \u00e0 l\u2019insu de J\u00e9sus : dans les deux cas, le miracle survient par le toucher du manteau. <\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9l\u00e9ment anomal par rapport aux descriptions des miracles de J\u00e9sus est soulign\u00e9 dans un passage de l\u2019\u00c9vangile de Marc (V, 30) qui d\u00e9crit le miracle de la femme h\u00e9morro\u00efsse : \u00ab Et soudain Jesus cognoissant en soy-mesme la vertu qui estoit sortie de soy, se tourna en la foule, disant : Qui a touch\u00e9 mes vestemens ? \u00bb [Et statim Iesus cognoscens in semetipso virtutem, quae exierat de eo, conversus ad turbam aiebat: \u201cQuis tetigit vestimenta mea ?\u201d<\/em>] \u00bb <\/sup>. <\/sup>Comme J\u00e9sus, Gontran n\u2019agit pas : il est agi. <\/sup><\/p>\n\n\n\n Or,\u00a0 le terme virtus<\/em> de la Vulgate, qui traduisait la \u03b4\u03cd\u03bd\u03b1\u03bc\u03b9\u03c2 [d\u00fanamis<\/em>] de la Septante, revient \u00e0 la fin du passage de l\u2019Historia Francorum<\/em> cit\u00e9 plus haut, quand Gr\u00e9goire de Tours compare l\u2019effet des franges arrach\u00e9es au manteau de Gontran \u00e0 l\u2019effet du nom de Gontran, qui obligeait les d\u00e9mons \u00e0 confesser leurs d\u00e9lits : \u00ab En effet, j\u2019ai vu moi-m\u00eame, bien souvent, des d\u00e9mons, habitant des corps poss\u00e9d\u00e9s, crier le nom de ce roi et, d\u00e9cel\u00e9s par la vertu qui \u00e9manait de lui<\/em> (virtute ipsius discernente)<\/em> avouer leurs crimes \u00bb. \u00bb <\/em>Mais la traduction des mots virtute ipsius discernente<\/em> propos\u00e9e par Bloch dans Les Rois thaumaturges<\/em>, introduit un d\u00e9tail \u00e9tranger, appel\u00e9 par le mot virtus <\/em> :\u00a0\u00ab D\u00e9cel\u00e9s <\/em>par la vertu qui \u00e9manait de lui \u00bb <\/em> : un \u00e9cho pr\u00e9cis du passage, tout \u00e0 fait \u00e9tonnant, de l\u2019\u00c9vangile de Marc (V, 30) qui d\u00e9crit le miracle de la femme h\u00e9morro\u00efsse : \u00ab Et soudain Jesus cognoissant en soy-mesme la vertu qui estoit sortie de soy<\/em> (Et statim Iesus cognoscens in semetipso virtutem, quae exierat de eo)<\/em> \u00bb. Comme on l\u2019a dit, dans le passage de l\u2019Historia Francorum<\/em> cit\u00e9 dans les Rois<\/em> thaumaturges<\/em>, la reconnaissance de la vertu<\/em> (virtus<\/em>) est attribu\u00e9e aux d\u00e9mons qui crient le nom du roi, ce qui les contraint \u00e0 avouer leurs crimes. La traduction de Bloch (par la vertu qui \u00e9manait de luy<\/em>) fait en revanche \u00e9cho, de mani\u00e8re pr\u00e9cise, au passage de l\u2019\u00c9vangile selon Marc : c\u2019est J\u00e9sus qui reconna\u00eet la vertu qui \u00e9mane de lui-m\u00eame, \u00e0 son insu. Comment interpr\u00e9ter l\u2019insertion de ce d\u00e9tail dans la traduction du passage de Gr\u00e9goire traduit par Bloch ? Supposer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un choix qui faisait allusion tacitement, mais de mani\u00e8re d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, \u00e0 sa d\u00e9rivation de l\u2019\u00c9vangile de Marc me semble inacceptable, d\u2019autant plus que Bloch reprend la phrase dans son commentaire du passage sur Gontran : \u00ab Une force miraculeuse s\u2019attachait aux v\u00eatements qui l\u2019avaient touch\u00e9 \u00bb. S\u2019agit-il alors d\u2019un souvenir involontaire ?<\/p>\n\n\n\n Nous serions alors face \u00e0 un lapsus, \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 Bloch et (si je ne me trompe pas) \u00e0 ses lecteurs, qui nous permettrait d\u2019entrer soudainement dans l\u2019atelier des Rois thaumaturges<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Pour \u00e9clairer ce qu\u2019implique l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un lapsus, une digression s\u2019impose. La s\u00e9quence textuelle que j\u2019ai d\u00e9crite est comparable \u00e0 une s\u00e9rie de matriochkas, ces poup\u00e9es russes de tailles diff\u00e9rentes, embo\u00eet\u00e9es les unes dans les autres. Je vais essayer de les \u00e9num\u00e9rer en ordre inverse : a) la lecture des Rois<\/em> thaumaturges<\/em> par l\u2019auteur ; b) la lecture et la traduction par Bloch du passage de l\u2019Historia Francorum<\/em> de Gr\u00e9goire de Tours (IX, 21) sur le miracle attribu\u00e9 aux franges du manteau de Gontran, compar\u00e9 \u00e0 l\u2019effet miraculeux que le nom de Gontran avait sur les d\u00e9mons, contraints de confesser leurs propres crimes ; c) la lecture, par Gr\u00e9goire de Tours, des passages des \u00c9vangiles synoptiques sur le miracle de la femme atteinte d\u2019une perte de sang (en particulier Marc<\/em> V, 30) ; d) les passages des \u00c9vangiles synoptiques sur ce miracle. Il s\u2019agit d\u2019une liste simplifi\u00e9e, car dans chaque cas, la lecture se r\u00e9f\u00e8re non seulement \u00e0 l\u2019anneau contigu mais \u00e0 tous les anneaux, ainsi qu\u2019\u00e0 leur entrelacement.<\/p>\n\n\n\n Une telle s\u00e9quence repose sur un entrelacement d\u2019\u00e9l\u00e9ments, dont l\u2019un fait partie de la psych\u00e9 de nombreuses esp\u00e8ces animales (dont celle que l\u2019on appelle homo sapiens<\/em>) : la m\u00e9moire involontaire. Le lapsus puise involontairement dans un patrimoine inconscient.<\/p>\n\n\n\n Il serait impossible de pr\u00e9senter de mani\u00e8re ad\u00e9quate les d\u00e9bats sur ce sujet. Je vais donc emprunter rapidement une voie rapide et \u00e9vidente, en partant d\u2019un texte c\u00e9l\u00e8bre : The Confessions of an English Opium-Eater.<\/em> L\u2019auteur, Thomas de Quincey, n\u00e9 en 1785 et mort en 1859, raconte comment il est devenu un consommateur d\u2019opium, confessant les plaisirs et les remords engendr\u00e9s par cette habitude. L\u2019ouvrage fut publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1821 dans le London<\/em> Magazine, <\/em>sans mention de l\u2019auteur. L\u2019ann\u00e9e suivante, il fut r\u00e9imprim\u00e9 avec un ajout, dont je citerai un passage dans une version fran\u00e7aise, parue \u00e0 Paris en 1828, sans mention de l\u2019auteur, sous le titre L\u2019Anglais mangeur d\u2019opium, <\/em>\u00ab traduit de l\u2019anglais par A. D. M. \u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019opium, \u00e9crivait de Quincey, l\u2019avait mis face au retour des souvenirs du pass\u00e9 : <\/p>\n\n\n\n \u00ab De tout cela, du moins, je tirai cette conclusion, qu\u2019oublier <\/em>est impossible \u00e0 l\u2019homme. Mille \u00e9v\u00e9nements peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience pr\u00e9sente et les secr\u00e8tes inscriptions<\/em> de l\u2019\u00e2me ; des accidents de m\u00eame nature peuvent aussi le d\u00e9chirer ; mais voil\u00e9e ou d\u00e9couverte, l\u2019inscription reste toujours ; comme les \u00e9toiles paraissent s\u2019enfuir devant la lumi\u00e8re du soleil, tandis que la lumi\u00e8re se place entre elles et nous comme un grand voile. Elles attendent, pour se r\u00e9v\u00e9ler, que l\u2019obscurit\u00e9 succ\u00e8de au jour \u00bb. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n L\u2019auteur de cette version, qui se cachait derri\u00e8re les initiales A. D. M. sur la page de titre, \u00e9tait un jeune homme de dix-huit ans, Alfred de Musset. Il s\u2019agissait d’une version assez libre, \u00e0 tel point qu\u2019elle a incit\u00e9 l\u2019\u00e9diteur d’une r\u00e9cente \u00e9dition critique \u00e0 pr\u00e9senter de Musset comme l\u2019auteur du texte. Il fallut attendre plus de trente ans pour que l\u2019\u0153uvre de Quincey en France soit reconnue \u00e0 sa juste valeur. Dans les premi\u00e8res pages des Paradis artificiels. Opium et haschisch <\/em>(1860) <\/em>Baudelaire \u00e9crit en effet :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le travail sur l\u2019opium a \u00e9t\u00e9 fait, et d\u2019une mani\u00e8re si \u00e9clatante, m\u00e9dicale, et po\u00e9tique \u00e0 la fois, que je n\u2019oserais rien y ajouter. Je me contenterai donc, dans une autre \u00e9tude, de donner l\u2019analyse de ce livre incomparable, qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 traduit en France dans sa totalit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n L\u2019allusion \u00e0 la traduction partielle de Musset s\u2019explique facilement. Baudelaire avait sous les yeux l\u2019\u00e9dition des Confessions <\/em>of an English Opium-Eater <\/em>publi\u00e9e \u00e0 Boston en 1851. Cette \u00e9dition comportait un appendice : <\/em>Suspiria de profundis : being a sequel to the Confessions of an English opium-eater<\/em>. Dans cet appendice, comme on peut le lire dans Les paradis artificiels<\/em>, de Quincey<\/p>\n\n\n\n \u00ab occupa sa nouvelle vie \u00e0 revivre sa premi\u00e8re (\u2026) Il revit tout l\u2019univers de son enfance, mais avec la richesse po\u00e9tique qu\u2019y ajoutait maintenant un esprit cultiv\u00e9, d\u00e9j\u00e0 subtil, et habitu\u00e9 \u00e0 tirer ses plus grandes jouissances de la solitude et du souvenir \u00bb. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n On pouvait alors lire un passage de Quincey que je cite dans la splendide traduction de Baudelaire :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Qu\u2019est-ce que le cerveau humain, sinon un palimpseste immense et naturel ? Mon cerveau est un palimpseste et le v\u00f4tre aussi, lecteur. Des couches innombrables d\u2019id\u00e9es, d\u2019images, de sentiments sont tomb\u00e9es successivement sur votre cerveau, aussi doucement que la lumi\u00e8re. Il a sembl\u00e9 que chacune ensevelissait la pr\u00e9c\u00e9dente. Mais aucune en r\u00e9alit\u00e9 n\u2019a p\u00e9ri. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n La m\u00e9taphore du palimpseste, qui fascinait Baudelaire, r\u00e9sumait la superposition entre le voile et l\u2019inscription propos\u00e9e par de Quincey dans un passage que je vais relire en partie :<\/p>\n\n\n\n \u00ab De tout cela, du moins, je tirai cette conclusion, qu\u2019oublier <\/em>est impossible \u00e0 l\u2019homme. Mille \u00e9v\u00e9nements peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience pr\u00e9sente et les secr\u00e8tes inscriptions<\/em> de l\u2019\u00e2me \u00bb. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n L\u2019image de la m\u00e9moire comme un palimpseste stratifi\u00e9, \u00ab immense et naturel \u00bb, \u00e9voque \u00e0 son tour, pour nous, un palimpseste compos\u00e9 de couches cognitives qui se sont accumul\u00e9es au cours d\u2019un si\u00e8cle : Freud \/ Proust \/ Baudelaire \/ de Quincey. Le lapsus fait remonter, de mani\u00e8re involontaire, des fragments pr\u00e9sents dans la m\u00e9moire inconsciente.<\/p>\n\n\n\n <\/p>\n\n\n\n Et avec cela nous pouvons maintenant revenir \u00e0 Marc Bloch. <\/p>\n\n\n\n Dans un essai publi\u00e9 en 1934 dans les Annales d\u2019histoire \u00e9conomique et sociale, <\/em>consacr\u00e9 aux probl\u00e8mes d\u2019histoire agraire auxquels Bloch se consacrait depuis des ann\u00e9es, Bloch \u00e9crit que<\/p>\n\n\n\n \u00ab la disposition des champs est le livre o\u00f9 les soci\u00e9t\u00e9s rurales ont inscrit, ligne sur ligne, les vicissitudes de leur pass\u00e9. Malheureusement, ce grand palimpseste des terroirs attend encore sa pal\u00e9ographie. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Une telle d\u00e9claration, formul\u00e9e par l\u2019auteur des Caract\u00e8res originaux de l\u2019histoire rurale fran\u00e7aise<\/em> (1931), ne saurait \u00eatre prise \u00e0 la lettre. Mais il est difficile d\u2019imaginer que ces paroles n\u2019entretiendraient aucun rapport avec le souvenir du passage dans lequel de Quincey, traduit par Baudelaire, pr\u00e9sentait le palimpseste comme une m\u00e9taphore de la m\u00e9moire. Bloch comparait les paysages agraires \u00e0 des palimpsestes dans lesquels, sous des caract\u00e9ristiques \u00e0 l\u2019\u00e9vidence imm\u00e9diate, affleuraient des couches de d\u00e9p\u00f4ts historiques qui s\u2019\u00e9taient accumul\u00e9es \u00e0 travers le temps. Bloch aurait bien pu comparer \u00e0 un palimpseste le passage de Gr\u00e9goire de Tours sur le miracle involontaire attribu\u00e9 \u00e0 Gontran, en s\u2019arr\u00eatant sur ce passage, en d\u00e9pit de l\u2019absence d\u2019une mention des \u00e9crouelles, parce qu\u2019il avait per\u00e7u obscur\u00e9ment, derri\u00e8re la virtus<\/em> du roi Gontran la virtus<\/em> de J\u00e9sus, qui n\u2019est pas nomm\u00e9. Cette perception avait \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9e, mais elle avait laiss\u00e9 une trace dans les mots tir\u00e9s de l\u2019\u00c9vangile de Marc que Bloch avait inclus dans sa traduction du passage de Gr\u00e9goire de Tours : \u00ab d\u00e9cel\u00e9s par la vertu qui \u00e9manait de lui<\/em> \u00bb <\/em>\u2014 de lui, <\/em>c\u2019est-\u00e0-dire J\u00e9sus. Ce d\u00e9tail prouve, sans l\u2019ombre d\u2019un doute, que Bloch avait identifi\u00e9, entre les lignes du passage de Gr\u00e9goire de Tours, le miracle de la femme atteinte d\u2019une perte de sang qui l\u2019avait inspir\u00e9. Bloch ne fait pas mention de cette identification, mais, en traduisant le passage de Gr\u00e9goire, il a laiss\u00e9, sans le mentionner, un fragment de l\u2019\u00c9vangile selon Marc qui l\u2019avait inspir\u00e9. Certains pourraient objecter que le lapsus de Bloch \u00e9tait le fruit d\u2019une simple distraction. Mais ce lapsus, fruit d\u2019une m\u00e9moire involontaire, fait \u00e9merger un th\u00e8me que Bloch, dans son texte R\u00e9flexion pour les lecteurs curieux de m\u00e9thode<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 en 1939, a plac\u00e9 au centre de sa conception du m\u00e9tier d\u2019historien. Je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la distinction entre les t\u00e9moignages volontaires et les t\u00e9moignages involontaires, reprise et d\u00e9velopp\u00e9e <\/em>dans l\u2019Apologie pour l\u2019histoire<\/em>, dans un passage qu\u2019il me semble indispensable, malgr\u00e9 sa longueur, de citer ici :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Or le plus sensible progr\u00e8s, peut-\u00eatre, accompli durant les derniers si\u00e8cles, par la recherche historique a \u00e9t\u00e9 d\u2019accorder une part croissante aux t\u00e9moignages involontaires et de diversifier, en m\u00eame temps, presque \u00e0 l\u2019infini, la nature des documents de cette sorte dont une alliance concert\u00e9e des disciplines permet aujourd\u2019hui l\u2019emploi. (\u2026) <\/em>Aux \u0153uvres narratives elles-m\u00eames, vou\u00e9es, de propos d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, \u00e0 instruire les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir, il nous arrive de demander, de pr\u00e9f\u00e9rence, tout autre chose que ce qu’elles pr\u00e9tendaient nous dire. Les \u00e9crits des annalistes m\u00e9di\u00e9vaux, les M\u00e9moires<\/em> de Saint-Simon continuent, sans doute, de nous int\u00e9resser par les \u00e9v\u00e9nements qu\u2019on y voit relat\u00e9s : mais plus encore par les r\u00e9v\u00e9lations que ces textes apportent, inconsciemment, sur le bagage mental des moines ou la psychologie d\u2019un duc et pair. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Je veux croire que s\u2019il s\u2019\u00e9tait rendu compte de son lapsus, Bloch l\u2019aurait analys\u00e9 en termes de t\u00e9moignage involontaire. J\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chi, il y a quelques ann\u00e9es, \u00e0 l\u2019importance que Bloch accordait aux \u00ab r\u00e9v\u00e9lations que ces textes apportent, inconsciemment \u00bb dans un essai intitul\u00e9 \u00ab R\u00e9v\u00e9lations involontaires \u00bb. J\u2019y ai analys\u00e9 l\u2019usage convergent, et non d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, de ce terme dans le domaine historiographique et en rapport avec l\u2019antiquaire chez Alessandro Manzoni, Marc Bloch et Arnaldo Momigliano. Il me semble aujourd\u2019hui opportun d\u2019insister \u00e9galement sur une autre convergence : celle entre le passage de Bloch et un passage des Confessions<\/em> de Quincey, que je citerai encore une fois dans la traduction fid\u00e8le de Musset : <\/p>\n\n\n\n \u00ab De tout cela, du moins, je tirai cette conclusion, qu\u2019oublier <\/em>est impossible \u00e0 l\u2019homme. Mille \u00e9v\u00e9nements peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience pr\u00e9sente et les secr\u00e8tes inscriptions<\/em> de l\u2019\u00e2me ; des accidents de m\u00eame nature peuvent aussi le d\u00e9chirer ; mais voil\u00e9e ou d\u00e9couverte, l\u2019inscription reste toujours ; comme les \u00e9toiles paraissent s\u2019enfuir devant la lumi\u00e8re du soleil, tandis que la lumi\u00e8re se place entre elles et nous comme un grand voile. Elles attendent, pour se r\u00e9v\u00e9ler, que l\u2019obscurit\u00e9 succ\u00e8de au jour. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n \u00c9tant donn\u00e9 que l\u2019auteur du lapsus que je tente d’analyser attribuait \u00e0 l\u2019inconscient une importance d\u00e9cisive pour la recherche historique, il est n\u00e9cessaire d\u2019examiner de pr\u00e8s le contenu de ce lapsus. C\u2019est Sigmund Freud, \u00e9videmment, qui va guider mes r\u00e9flexions, lui qui a consacr\u00e9 au lapsus <\/em>un long chapitre de son ouvrage La psychopathologie de la vie quotidienne,<\/em> publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1901, puis r\u00e9\u00e9dit\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises avec des ajouts. Les passages que je citerai sont tir\u00e9s de la premi\u00e8re traduction fran\u00e7aise, r\u00e9alis\u00e9e par Samuel Jank\u00e9l\u00e9vitch, <\/em>parue \u00e0 Paris <\/em>en 1922. Marc Bloch, qui achevait alors Les Rois thaumaturges<\/em>, l\u2019a peut-\u00eatre consult\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Dans le chapitre de la Psychopathologie de la vie quotidienne<\/em> qu\u2019il consacre au lapsus Freud \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n Nous devons (et nous avons l\u2019habitude de le faire) introduire, jusque dans l\u2019appr\u00e9ciation du style dont se sert un auteur, le principe d\u2019explication qui nous est indispensable, lorsque nous voulons remonter aux causes d\u2019un lapsus isol\u00e9. Une mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire claire et franche montre que l\u2019auteur est d\u2019accord avec lui-m\u00eame, et toutes les fois que nous trouvons un mode d\u2019expression contraint, sinueux, fuyant, nous pouvons dire, sans risque de nous tromper, que nous nous trouvons en pr\u00e9sence d\u2019id\u00e9es compliqu\u00e9es, manquant de clart\u00e9, expos\u00e9es sans assurance, comme avec une arri\u00e8re-pens\u00e9e de critique. <\/p>\n\n\n\n L\u2019expression \u00ab id\u00e9es compliqu\u00e9es \u00bb semble v\u00e9ritablement un peu vague si on la rapporte \u00e0 une phrase qui pr\u00e9c\u00e8de de peu le passage que nous venons de citer dans lequel \u00ab le trouble de la parole \u00bb associ\u00e9 au lapsus se trouve reconduit \u00e0 un \u00ab conflit int\u00e9rieur \u00bb. Comme on ne va pas tarder \u00e0 le voir, cette allusion peut nous aider \u00e0 reporter \u00e0 la lumi\u00e8re les racines du lapsus de Bloch. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9tincelle qui avait d\u00e9clench\u00e9 ce lapsus avait \u00e9t\u00e9 la d\u00e9cision de Gr\u00e9goire de Tours de ne pas mentionner le nom de J\u00e9sus au moment o\u00f9 il r\u00e9\u00e9crivait l\u2019histoire de l\u2019un de ses miracles. Bloch partageait ce silence, mais en traduisant le passage de Gr\u00e9goire de Tours, il n\u2019a pas pu ne pas r\u00e9introduire, sans s\u2019en rendre compte, le commentaire de l\u2019\u00c9vangile selon Marc sur le miracle de J\u00e9sus. Peut-on percevoir derri\u00e8re ce lapsus la trace d\u2019un conflit int\u00e9rieur chez le juif Marc Bloch face au christianisme ?<\/p>\n\n\n\n Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question il me semble n\u00e9cessaire de citer, malgr\u00e9 sa longueur, le testament inoubliable que Bloch a \u00e9crit \u00e0 Clermont-Ferrand le 18 mars 1941 :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Je n\u2019ai point demand\u00e9 que, sur ma tombe, fussent r\u00e9cit\u00e9es les pri\u00e8res h\u00e9bra\u00efques, dont les cadences, pourtant, accompagn\u00e8rent, vers leur dernier repos, tant de mes anc\u00eatres et mon p\u00e8re lui-m\u00eame. Je me suis, toute ma vie durant, efforc\u00e9, de mon mieux, vers une sinc\u00e9rit\u00e9 totale de l\u2019expression et de l\u2019esprit. Je tiens la complaisance vers le mensonge, de quelques pr\u00e9textes qu\u2019elle puisse se parer, pour la pire l\u00e8pre de l\u2019\u00e2me. Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on grav\u00e2t sur ma pierre tombale ces simples mots : Dilexit veritatem.<\/em> C\u2019est pourquoi il m\u2019\u00e9tait impossible d\u2019admettre qu\u2019en cette heure des supr\u00eames adieux, o\u00f9 tout homme a pour devoir de se r\u00e9sumer \u00a0 soi-m\u00eame, aucun appel f\u00fbt fait en mon nom, aux effusions d\u2019une orthodoxie, dont je ne reconnais point le credo<\/em>. Ce document extraordinaire a \u00e9t\u00e9 maintes fois utilis\u00e9 \u00e0 des fins politiques. Aujourd\u2019hui il l\u2019est plus que jamais, et parfois par ceux-l\u00e0 m\u00eames contre lesquels Bloch avait lutt\u00e9 jusqu\u2019au sacrifice de sa vie. <\/p>\n\n\n\n Isoler la derni\u00e8re phrase comme on a pu le faire \u00ad\u2014 \u00ab je meurs, comme j\u2019ai v\u00e9cu, en bon fran\u00e7ais \u00bb \u2014 revient \u00e0 trahir la pens\u00e9e de Bloch, qui, dans la France alors d\u00e9faite par les troupes nazies, revendiquait le droit d\u2019\u00eatre tout uniment fran\u00e7ais, juif, diasporique et ath\u00e9e. Cette id\u00e9e plurielle d\u2019identit\u00e9 (un terme que Bloch se garde bien d\u2019utiliser) n\u2019\u00e9tait pas limit\u00e9e \u00e0 un contexte national sp\u00e9cifique. \u00ab Italien, juif \u00bb, et (ajouterais-je), ath\u00e9e : voici comment Primo Levi s\u2019\u00e9tait d\u00e9fini, lui qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9 \u00e0 Auschwitz en tant que juif. En r\u00e9fl\u00e9chissant sur ces cas, j\u2019ai pu proposer une id\u00e9e de l\u2019individu comme point d\u2019intersection de syst\u00e8mes de r\u00e9f\u00e9rence diff\u00e9renci\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Me lancer dans une discussion sur les conditions de cette g\u00e9n\u00e9ralisation me conduirait trop loin. Je reviens plut\u00f4t vers le testament de Bloch, et \u00e0 sa d\u00e9finition du christinianisme, dans ce qu\u2019il a de plus pur, comme amplification de la tradition g\u00e9n\u00e9reuse du proph\u00e9tisme h\u00e9bra\u00efque. Une telle affirmation semble exclure a priori<\/em> la possibilit\u00e9 de reconduire le lapsus de Bloch dans les Rois thaumaturges<\/em> \u00e0 un conflit int\u00e9rieur (la notion \u00e9voqu\u00e9e par Freud) entre h\u00e9bra\u00efsme et christianisme. Mais un chemin un peu tortueux pourrait nous conduire \u00e0 d\u2019autres conclusions. <\/p>\n\n\n\n Dans son testament, Bloch d\u00e9clare qu\u2019il consid\u00e8re le christianisme comme l\u2019aboutissement du juda\u00efsme. J\u2019ai longuement r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 cette id\u00e9e, qui est consid\u00e9r\u00e9e comme acquise depuis des mill\u00e9naires, en formulant l\u2019hypoth\u00e8se que la notion de perspective historique trouverait ses racines dans l\u2019ambivalence du christianisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard du juda\u00efsme. Lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019interroger sur cette id\u00e9e, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment troubl\u00e9, car l\u2019une des facettes de cette ambivalence est l\u2019antijuda\u00efsme chr\u00e9tien, qui a contribu\u00e9 de mani\u00e8re si d\u00e9cisive aux pers\u00e9cutions des Juifs pendant des si\u00e8cles. L\u2019autre facette de l\u2019ambivalence a trouv\u00e9 son expression concr\u00e8te dans l\u2019inclusion de la Bible h\u00e9bra\u00efque, en tant qu\u2019Ancien Testament, dans la Bible chr\u00e9tienne. Nous ne cesserons jamais de r\u00e9fl\u00e9chir aux r\u00e9percussions de ce fait, qui symbolise la d\u00e9faite de Marcion, selon lequel il \u00e9tait impossible de concilier le Dieu des Juifs et celui des chr\u00e9tiens : \u00e0 commencer par la notion d\u2019ambivalence et ses implications. Est-il l\u00e9gitime de supposer qu\u2019un sentiment d\u2019ambivalence, tout \u00e0 fait asym\u00e9trique, a exist\u00e9 et existe encore du c\u00f4t\u00e9 juif \u00e0 l\u2019\u00e9gard du christianisme ?<\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019Introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em> Freud a \u00e9crit que \u00ab le refoulement d’une intention de dire quelque chose constitue la condition indispensable d’un lapsus \u00bb. Une ambivalence juive \u00e0 l\u2019\u00e9gard du christianisme pourrait bien expliquer, d\u2019une part, la d\u00e9cision de Bloch de taire le nom de J\u00e9sus alors qu\u2019il commente le passage de Gr\u00e9goire de Tours sur le miracle attribu\u00e9 \u00e0 Gontran et d\u2019autre part, le geste involontaire, dict\u00e9 par une id\u00e9e \u00e0 moiti\u00e9 refoul\u00e9e, qui a conduit Bloch \u00e0 laisser, dans la traduction du passage de Gr\u00e9goire, une trace concernant J\u00e9sus \u2014 ce J\u00e9sus atypique d\u00e9crit par l\u2019\u00e9vang\u00e9liste Marc.<\/p>\n\n\n\n Cette trace involontaire, issue de la m\u00e9moire souterraine, contredit la phrase par laquelle Bloch a conclu son analyse du passage de Gr\u00e9goire de Tours sur le miracle attribu\u00e9 au roi Gontran :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La s\u00e9rie ininterrompue des rois m\u00e9decins, que connut la France m\u00e9di\u00e9vale, ne commence point au pieux souverain, cher au c\u0153ur de Gr\u00e9goire de Tours. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Bloch argumente ainsi pour soutenir ce jugement n\u00e9gatif : <\/p>\n\n\n\n \u00ab le texte de Gr\u00e9goire de Tours \u00e9mergeait, absolument isol\u00e9, dans le silence universel et prolong\u00e9 de tous les documents ; pour \u00e9tablir un lien de filiation entre les vertus m\u00e9dicinales du fils de Clotaire [c\u2019est-\u00e0-dire, Gontran<\/em>] et le d\u00e9but authentique du toucher les \u00e9crouelles sous Philippe Ier, il eut fallu faire un bond de cinq si\u00e8cles \u00e0 travers trois dynasties. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Comme on le voit, ce qui est d\u00e9terminant pour Bloch, ce n\u2019est pas seulement le d\u00e9calage temporel, mais aussi l\u2019absence, dans le passage de Gr\u00e9goire de Tours, d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence au d\u00e9but \u00ab authentique \u00bb des rites li\u00e9s au contact avec les malades atteints de scrofule. Et pourtant Bloch avait critiqu\u00e9, dans un passage que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, l\u2019id\u00e9e d\u2019isoler cet \u00e9l\u00e9ment du \u00ab groupe de superstitions et de l\u00e9gendes qui forme le \u2018merveilleux\u2019 monarchique \u00bb :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Il ne pouvait \u00eatre question d\u2019envisager les rites de gu\u00e9rison [des scrofuleux par les rois de France et d\u2019Angleterre] isol\u00e9ment, en dehors de tout ce groupe de superstitions et de l\u00e9gendes qui forme le \u2018merveilleux\u2019 monarchique : c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 se condamner \u00e0 l\u2019avance \u00e0 ne voir en eux qu\u2019une anomalie ridicule, sans lien avec les tendances g\u00e9n\u00e9rales de la conscience collective. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Le refoulement d\u2019une intention, est pour Freud la condition n\u00e9cessaire du lapsus. Bloch a sans doute pens\u00e9 \u00e0 mentionner le miracle de l’h\u00e9morro\u00efsse comme source, pass\u00e9e sous silence, du miracle du roi Gontran d\u00e9crit par Gr\u00e9goire de Tours. Mais le refoulement de cette intention a laiss\u00e9 une trace involontaire, un corps \u00e9tranger (la vertu qui \u00e9manait de lui<\/em>) incrust\u00e9 dans la traduction, ins\u00e9r\u00e9e dans les Rois thaumaturges<\/em>, du passage de Gr\u00e9goire : un minuscule fragment du passage de l\u2019\u00c9vangile selon Marc sur le miracle de l’h\u00e9morro\u00efsse. L\u2019explication, propos\u00e9e ici, de ce lapsus comme fruit de l\u2019ambivalence jud\u00e9o-chr\u00e9tienne est conjecturale : mais l\u2019existence du lapsus, elle, ne fait aucun doute. <\/p>\n\n\n\n Il s’agit d’un lapsus anomal, comme je l\u2019ai compris en relisant un ouvrage dont j\u2019ai accompagn\u00e9 la naissance : Il lapsus<\/em> freudiano. Psicanalisi e critica testuale <\/em> de Sebastiano Timpanaro. Comme l\u2019indique le sous-titre, Timpanaro, philologue textuel, a soumis \u00e0 une critique rigoureuse les interpr\u00e9tations des lapsus que Freud avait propos\u00e9es dans une perspective psychanalytique. Je ne suis ni psychanalyste, ni philologue textuel comme l\u2019\u00e9tait, et \u00e0 quel niveau, Timpanaro. Et pourtant, ma recherche sur le lapsus de Marc Bloch a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e dans une perspective (si parva licet<\/em>) de critique textuelle, en utilisant in\u00e9vitablement les outils de la psychanalyse. Le r\u00e9sultat peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un pont entre deux trajectoires qui ne sont pas incompatibles.<\/p>\n\n\n\n La conversation sur le miracle de la femme h\u00e9morro\u00efsse que j\u2019avais eue \u00e0 Bologne avec l\u2019ancien soldat isra\u00e9lien m\u2019a conduit, sans que je m\u2019en rende compte, vers une d\u00e9couverte inattendue. La m\u00e9moire involontaire, aid\u00e9e par le hasard, nous permet parfois de retrouver une couche enfouie du palimpseste dont ont parl\u00e9, de mani\u00e8re inoubliable, de Quincey, Baudelaire et Marc Bloch.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En m\u00e9moire de Carlo Ginzburg, nous publions son dernier hommage au Panth\u00e9on \u00e0 l’auteur des Rois thaumaturges<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":341237,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":21,"footnotes":""},"categories":[3565],"tags":[],"staff":[2269],"editorial_format":[4941],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-339740","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-in-memoriam","staff-carlo-ginzburg","editorial_format-doctrine","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":341237,"excerpt":"En m\u00e9moire de Carlo Ginzburg, nous publions son dernier hommage au Panth\u00e9on \u00e0 l'auteur des Rois thaumaturges<\/em>.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nI<\/h2>\n\n\n\n
1.<\/h3>\n\n\n\n
2. <\/h3>\n\n\n\n
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3.<\/h3>\n\n\n\n
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4.<\/h3>\n\n\n\n
II<\/h2>\n\n\n\n
1. <\/h3>\n\n\n\n
2.<\/h3>\n\n\n\n
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III<\/h2>\n\n\n\n
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IV<\/h2>\n\n\n\n
1. <\/h3>\n\n\n\n
2.<\/h3>\n\n\n\n
\n
Mais il me serait plus odieux encore que dans cet acte de probit\u00e9 personne p\u00fbt rien voir qui ressembl\u00e2t \u00e0 un l\u00e2che reniement. J\u2019affirme donc, s\u2019il le faut, face \u00e0 la mort, que je suis n\u00e9 juif ; que je n\u2019ai jamais song\u00e9 \u00e0 m\u2019en d\u00e9fendre ni trouv\u00e9 aucun motif d\u2019\u00eatre tent\u00e9 de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la g\u00e9n\u00e9reuse tradition des proph\u00e8tes h\u00e9breux, que le christianisme, en ce qu\u2019il eut de plus pur, reprit pour l\u2019\u00e9largir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?
\u00c9tranger \u00e0 tout formalisme confessionnel comme \u00e0 toute solidarit\u00e9 pr\u00e9tendument raciale, je me suis senti, durant ma vie enti\u00e8re, avant tout et tr\u00e8s simplement fran\u00e7ais. Attach\u00e9 \u00e0 ma patrie par une tradition familiale d\u00e9j\u00e0 longue, nourri de son h\u00e9ritage spirituel et de son histoire, incapable, en v\u00e9rit\u00e9, d\u2019en concevoir une autre o\u00f9 je puisse respirer \u00e0 l\u2019aise, je l\u2019ai beaucoup aim\u00e9e et servie de toutes mes forces. Je n\u2019ai jamais \u00e9prouv\u00e9 que ma qualit\u00e9 de juif mit \u00e0 ces sentiments le moindre obstacle. Au cours de deux guerres, il ne m\u2019a pas \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sinc\u00e9rit\u00e9, me rendre ce t\u00e9moignage : je meurs, comme j\u2019ai v\u00e9cu, en bon fran\u00e7ais. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n3.<\/h3>\n\n\n\n
4.<\/h3>\n\n\n\n
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5.<\/h3>\n\n\n\n
6.<\/h3>\n\n\n\n