{"id":338436,"date":"2026-06-07T13:00:00","date_gmt":"2026-06-07T11:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=338436"},"modified":"2026-06-06T17:51:45","modified_gmt":"2026-06-06T15:51:45","slug":"geopolitique-conclave","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/07\/geopolitique-conclave\/","title":{"rendered":"La fabrique d\u2019un pape"},"content":{"rendered":"\n
Mikael Corre<\/span>Il est important de comprendre pourquoi cette hypoth\u00e8se semblait impossible. Ce n\u2019est pas parce que l’\u00c9glise am\u00e9ricaine serait marginale (elle ne l’est pas), mais parce que les \u00c9tats-Unis occupent une place d\u00e9mesur\u00e9e dans l’imaginaire politique mondial. Un pape am\u00e9ricain pouvait d\u00e8s lors sembler d\u00e9cupler ce poids en ajoutant \u00e0 la premi\u00e8re puissance politique, militaire, technologique et culturelle une sorte d\u2019autorit\u00e9 spirituelle universelle. Il s\u2019agit d\u2019une confusion ancienne, que l’historien Henri-Xavier Arquilli\u00e8re appelait l’\u00ab augustinisme politique \u00bb : la tentation m\u00e9di\u00e9vale, fond\u00e9e sur une lecture fauss\u00e9e de saint Augustin, de superposer des pouvoirs politique et religieux. Blase Cupich lui-m\u00eame, le cardinal de Chicago, pourtant proche de Prevost, l’avait encore affirm\u00e9 dans la presse quelques jours avant le conclave : \u00ab ce ne sera pas un Am\u00e9ricain. \u00bb<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un croisement de deux facteurs. D’abord, le r\u00e9seau. Fran\u00e7ois avait plac\u00e9 Prevost \u00e0 la t\u00eate du dicast\u00e8re pour les \u00e9v\u00eaques, l’un des postes les plus strat\u00e9giques au Vatican. C\u2019est lui qui d\u00e9cide des nominations d\u2019\u00e9v\u00eaques dans le monde entier. Il en avait ensuite fait un cardinal, puis un \u00ab cardinal-\u00e9v\u00eaque \u00bb, dans les derni\u00e8res semaines de sa vie. Ce titre symbolique, que seuls 5 \u00e9lecteurs sur 133<\/a> portaient lors du conclave, a permis de rendre Prevost plus visible. C\u2019\u00e9tait un signal, comme une fl\u00e8che point\u00e9e vers son nom. Ensuite, la biographie. Prevost n’est pas un cardinal am\u00e9ricain ordinaire. Il est n\u00e9 dans la banlieue ouvri\u00e8re de Chicago en 1955 mais une part d\u00e9cisive de sa vie s\u2019est jou\u00e9e au P\u00e9rou o\u00f9 il a pass\u00e9 vingt ans, d’abord comme missionnaire augustinien, puis comme \u00e9v\u00eaque de Chiclayo.<\/p>\n\n\n\n Certes, en mai 2025, \u00e9lire un pape am\u00e9ricain, c\u2019\u00e9tait risquer de donner une caution spirituelle aux \u00c9tats-Unis de Donald Trump. Mais \u00e9lire cet Am\u00e9ricain-l\u00e0, pass\u00e9 par le P\u00e9rou et form\u00e9 dans une tradition augustinienne capable de d\u00e9jouer les lectures nationalistes de saint Augustin, c\u2019\u00e9tait r\u00e9pondre \u00e0 la puissance am\u00e9ricaine depuis ses propres marges. Au fond, un peu comme \u00e9lire un Polonais en pleine guerre froide, c\u2019\u00e9tait choisir quelqu\u2019un que l\u2019empire du moment ne pouvait pas simplement traiter en \u00e9tranger. Fran\u00e7ois pouvait encore \u00eatre renvoy\u00e9, par ses adversaires ultraconservateurs am\u00e9ricains \u00e0 une suppos\u00e9e m\u00e9connaissance des \u00c9tats-Unis. Avec Prevost, l\u2019argument tombe.<\/p>\n\n\n\n Saint Augustin se retrouve aujourd\u2019hui au c\u0153ur d\u2019une bataille d\u2019interpr\u00e9tation entre le Saint-Si\u00e8ge et l\u2019administration Trump.<\/p>\n\n\n\n Sous le pontificat de Fran\u00e7ois, le vice-pr\u00e9sident am\u00e9ricain J. D. Vance l\u2019invoquait d\u00e9j\u00e0 pour d\u00e9fendre une politique migratoire restrictive fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e que la charit\u00e9 chr\u00e9tienne aurait des fronti\u00e8res, qu\u2019elle devrait \u00eatre \u00ab ordonn\u00e9e \u00bb, en priorit\u00e9 vers ses proches, ceux de sa nation, selon \u2014 disait-il \u2014 \u00ab l\u2019ordo amoris<\/em><\/a> \u00bb, l\u2019ordre de l\u2019amour, un concept forg\u00e9 par saint Augustin dans la Cit\u00e9 de Dieu. <\/p>\n\n\n\n Avec L\u00e9on XIV, Vance a d\u00e9plac\u00e9 le m\u00eame geste sur le terrain de la guerre. Apr\u00e8s que le pape eut affirm\u00e9 que \u00ab Dieu ne b\u00e9nit aucun conflit \u00bb et que le disciple du Christ ne se range jamais \u00ab du c\u00f4t\u00e9 de celui qui, hier, brandissait l\u2019\u00e9p\u00e9e et aujourd\u2019hui lance des bombes \u00bb \u2014 une allusion claire aux frappes am\u00e9ricano-isra\u00e9liennes sur l\u2019Iran \u2014, le vice-pr\u00e9sident am\u00e9ricain lui a r\u00e9pondu comme on corrige un \u00e9tudiant : \u00ab Quand le pape dit que Dieu n\u2019est jamais du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui brandissent l\u2019\u00e9p\u00e9e, il y a une tradition de plus de mille ans de th\u00e9orie de la guerre juste. \u00bb Il s\u2019agit bien s\u00fbr de l\u00e9gitimer les guerres trumpiennes. Vance ajoute d\u2019ailleurs : \u00ab Je pense qu\u2019il est tr\u00e8s, tr\u00e8s important que le pape soit prudent lorsqu\u2019il parle de th\u00e9ologie. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Ces termes sont incroyablement r\u00e9v\u00e9lateurs. J. D. Vance, vice-pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, converti<\/a> au catholicisme en 2019, et qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 publier le r\u00e9cit de son itin\u00e9raire de foi (Communion : Finding My Way Back to Faith<\/em>), explique \u00e0 L\u00e9on XIV \u2014 augustinien, ancien sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral de son ordre et accessoirement \u00e9v\u00eaque de Rome \u2014 qu\u2019il devrait \u00eatre \u00ab prudent lorsqu\u2019il parle de th\u00e9ologie \u00bb. Ce n\u2019est en rien un abus de langage. Cela r\u00e9v\u00e8le que le conflit entre le Saint-Si\u00e8ge et les \u00c9tats-Unis est aussi th\u00e9ologique avec en arri\u00e8re-plan la question : qui a aujourd\u2019hui autorit\u00e9 sur le christianisme ?<\/p>\n\n\n\n \u00c9lire un augustinien en 2025, c\u2019\u00e9tait aussi, sans le dire frontalement, choisir en effet un homme capable de reprendre Augustin \u00e0 ceux qui l\u2019instrumentalisent, \u00e0 ceux qui en font l\u2019auteur commode d\u2019une th\u00e9ologie nationaliste et violente.<\/p>\n\n\n\n L\u00e9on XIV a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement clair sur ce point dans son discours du 9 janvier<\/a> au corps diplomatique accr\u00e9dit\u00e9 pr\u00e8s le Saint-Si\u00e8ge, o\u00f9 il a affirm\u00e9 que la guerre \u00e9tait \u00ab revenue \u00e0 la mode \u00bb. Dans une longue digression sur la Cit\u00e9 de Dieu, le pape rappelait qu\u2019Augustin dit l\u2019inverse de ce qu\u2019on lui pr\u00eate souvent. La cit\u00e9 des hommes n\u2019est pas la cit\u00e9 de Dieu. Aucun empire, aucune nation, aucun chef politique ne peut pr\u00e9tendre en \u00eatre le repr\u00e9sentant sur terre. Cette prise de position g\u00e9opolitique a \u00e9t\u00e9 prolong\u00e9e quelques mois plus tard dans son encyclique, Magnifica humanitas<\/em><\/a>. Au paragraphe 192, on peut y lire : \u00ab il est important de r\u00e9affirmer le d\u00e9passement de la th\u00e9orie de la \u2018guerre juste\u2019 trop souvent invoqu\u00e9e pour justifier n\u2019importe quelle guerre \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Je ne pense pas que les cardinaux soient entr\u00e9s dans la chapelle Sixtine avec un programme intitul\u00e9 : \u00ab r\u00e9pondre \u00e0 Trump \u00bb. Ce serait trop m\u00e9canique, trop politique au mauvais sens du terme, et cela ne rendrait pas justice \u00e0 la complexit\u00e9 d\u2019un conclave. En revanche, ils savaient tr\u00e8s bien dans quel moment historique ils votaient.<\/p>\n\n\n\n Ce moment \u00e9tait concr\u00e8tement marqu\u00e9 par plusieurs signaux tr\u00e8s forts. Quelques jours avant le conclave, Donald Trump avait publi\u00e9 sur son r\u00e9seau Truth Social une image g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par intelligence artificielle le repr\u00e9sentant v\u00eatu de blanc, en successeur de Pierre. La Maison-Blanche l\u2019avait relay\u00e9e sur X. Ce geste rendait visible ce que beaucoup de cardinaux refusaient encore de voir : la confusion du religieux, du spectacle et de la puissance. Il a probablement produit l\u2019effet inverse de celui recherch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Je crois donc qu\u2019il y a bien eu, lors du 2025, le choix d\u2019un pape capable de lire ce moment, et d\u2019incarner un contre-pouvoir.<\/p>\n\n\n\n L\u2019historien Fabrice Bouthillon m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 mettre des mots sur ce que peut \u00eatre un tel contre-pouvoir. Dans le livre issu de sa th\u00e8se sur Pie XI <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il montre comment le pape des ann\u00e9es 1930, qui commence en promoteur de la chr\u00e9tient\u00e9, en continuateur de l\u2019augustinisme politique, comprend progressivement que le christianisme n\u2019a pas vocation \u00e0 gouverner le monde \u00e0 la place des puissances mais qu\u2019il a vocation au contraire \u00e0 emp\u00eacher qu\u2019un pouvoir pr\u00e9tende le gouverner totalement. Il s\u2019agit moins d\u2019une posture de retrait que d\u2019une fonction-limite, active, exigeante. Pie XI condamnera la plupart des id\u00e9ologies modernes : l\u2019Action fran\u00e7aise, en 1926, le fascisme en 1931 (Non abbiamo bisogno<\/em>), le nazisme (Mit brennender Sorge<\/em>) et le communisme (Divini Redemptoris<\/em>) en 1937. Le pape dit aux puissants : vous n\u2019\u00eates pas Dieu. Votre nation n\u2019est pas sacr\u00e9e. Votre race n\u2019est pas \u00e9lue. Et aujourd\u2019hui : votre technologie ne m\u00e8nera pas au Salut.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Je crois que ce que les cardinaux ont cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9lire, c\u2019est un pape capable de poser ces limites aujourd\u2019hui. <\/p>\n\n\n\n Dans Magnifica Humanitas<\/em>, une formule donne, me semble-t-il, la clef du raisonnement de L\u00e9on XIV : le pape y met en garde contre le \u00ab r\u00eave chim\u00e9rique d\u2019une affirmation de soi sans limites \u00bb (paragraphe 12). <\/p>\n\n\n\n Le mot important ici est bien celui de \u00ab limites \u00bb. Pour lui, l\u2019illimitation n\u2019est pas seulement un probl\u00e8me moral ou spirituel mais bien politique. Une puissance qui ne reconna\u00eet plus de limite \u2014 qu\u2019elle soit militaire, \u00e9conomique ou technologique \u2014 finit toujours par produire de la violence.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ainsi qu\u2019il faut comprendre sa mani\u00e8re de parler de la paix. L\u00e9on XIV ne la r\u00e9duit pas \u00e0 l\u2019arr\u00eat momentan\u00e9 des combats, ni \u00e0 un accord impos\u00e9 par le plus fort. La paix dont il parle suppose qu\u2019une puissance accepte de ne pas tout pouvoir, de ne pas tout poss\u00e9der et de ne pas tout d\u00e9cider seule. Elle commence donc par une forme de renoncement : renoncer \u00e0 capter l\u2019universel \u00e0 son profit et renoncer \u00e0 pr\u00e9senter ses int\u00e9r\u00eats particuliers comme le bien commun.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ce qui distingue profond\u00e9ment sa pens\u00e9e de la \u00ab paix \u00bb revendiqu\u00e9e par Donald Trump \u2014 un mot que le pr\u00e9sident am\u00e9ricain utilise beaucoup lui aussi. Trump se pr\u00e9sente volontiers comme celui qui \u00ab fait \u00bb la paix, celui qui r\u00e8gle les conflits par le rapport de force, la n\u00e9gociation, le \u00ab deal \u00bb. Pour L\u00e9on XIV, la paix n\u2019est pas la propri\u00e9t\u00e9 de celui qui pr\u00e9tend l\u2019imposer.<\/p>\n\n\n\n Lors de son r\u00e9cent voyage en Afrique, il a pris le temps d\u2019expliciter son id\u00e9e d\u2019une paix \u00ab d\u00e9sarm\u00e9e et d\u00e9sarmante \u00bb pr\u00e9sente dans ses premiers mots au balcon de Saint-Pierre. Au Cameroun, pays travers\u00e9 par l\u2019un de ces conflits oubli\u00e9s sur la sc\u00e8ne internationale \u2014 la \u00ab crise anglophone \u00bb, qu\u2019on appelle aussi la guerre d\u2019Ambazonie \u2014, il a d\u00e9clar\u00e9, le 15 avril 2026 : \u00ab Une paix d\u00e9sarm\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire qui n\u2019est pas fond\u00e9e sur la peur, la menace ou les armements ; et d\u00e9sarmante, car capable de r\u00e9soudre les conflits, d\u2019ouvrir les c\u0153urs et de susciter la confiance, l\u2019empathie et l\u2019esp\u00e9rance. La paix ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un slogan : elle doit s\u2019incarner dans un style, personnel et institutionnel, qui rejette toute forme de violence. \u00bb Il ajoutait : \u00ab La paix ne se d\u00e9cr\u00e8te pas : elle s\u2019accueille et se vit. Elle est un don de Dieu qui se d\u00e9veloppe \u00e0 travers un travail patient et collectif. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette formule a une port\u00e9e politique qui va au-del\u00e0 des seuls croyants. Dire que la paix vient de Dieu, c\u2019est dire qu\u2019elle \u00e9chappe \u00e0 toute appropriation. Aucun empire, aucun chef d\u2019\u00c9tat \u2014 et le pape pronon\u00e7ait son discours dans le palais pr\u00e9sidentiel de Yaound\u00e9, aux c\u00f4t\u00e9s de Paul Biya, au pouvoir depuis quarante-quatre ans \u2014, aucune arm\u00e9e, aucune technologie ne peut s\u2019en d\u00e9clarer l\u2019auteur ou le propri\u00e9taire. Chez L\u00e9on XIV, la paix consiste \u00e0 remettre des limites l\u00e0 o\u00f9 les puissances pr\u00e9tendent ne plus en avoir.<\/p>\n\n\n\n Enfin, on le rel\u00e8ve rarement mais cet appel \u00e0 \u00ab d\u00e9sarmer \u00bb est en r\u00e9alit\u00e9 h\u00e9rit\u00e9 de Fran\u00e7ois. Cela montre une profonde continuit\u00e9 sur le fond entre les deux pontifes. Le pape argentin \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hospitalis\u00e9 lorsqu\u2019il avait \u00e9crit une lettre au directeur du Corriere della Sera<\/em> dans laquelle il disait \u00ab nous devons d\u00e9sarmer les mots pour d\u00e9sarmer les esprits et d\u00e9sarmer la Terre \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Je me m\u00e9fie du r\u00e9cit des \u00ab perdants \u00bb du conclave parce qu’il ram\u00e8ne vite l’analyse \u00e0 une chronique de coulisses : qui avait combien de voix, qui a man\u0153uvr\u00e9, qui a bloqu\u00e9 qui. Tout cela compte, \u00e9videmment. Mais ce n’est pas le c\u0153ur du sujet. Ce qui m’int\u00e9resse, c’est ce que les noms repr\u00e9sentaient. Chaque cardinal possible \u00e9tait plus qu’un candidat : il disait une mani\u00e8re de lire l’\u00e9poque, de hi\u00e9rarchiser les urgences, de dire o\u00f9 devait aller l’\u00c9glise et ce que serait son rapport au monde.<\/p>\n\n\n\n Le 7 mai 2025, au premier scrutin<\/a>, trois noms ont \u00e9merg\u00e9 : Pietro Parolin<\/a>, P\u00e9ter Erd\u0151<\/a>, Robert Francis Prevost. Parolin est alors le favori rationnel : secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat sortant, il est \u00e9galement un fin connaisseur des dossiers diplomatiques les plus br\u00fblants comme la Chine, l\u2019Ukraine, le Moyen-Orient. Mais il n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019un dioc\u00e8se. Ce n\u2019\u00e9tait pas un \u00ab pasteur \u00bb. Or avant le conclave, le terme revenait partout dans les entretiens et les conversations avec les cardinaux. Dans le vocabulaire eccl\u00e9sial, il renvoie au Christ \u00ab bon pasteur \u00bb (Jn 10, 11-18), celui qui \u00e9coute, console et guide. Mais, dans les jours pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019\u00e9lection, il servait surtout \u00e0 d\u00e9signer ce dont on ne voulait pas : un technocrate, un gestionnaire, un homme de la Curie. Ce terme est assez large pour que chacun y projette ses propres attentes. Pour les uns, un pasteur est un pape mis\u00e9ricordieux, attentif aux pauvres. Pour d\u2019autres, c\u2019est un guide ferme, capable de pr\u00e9server la tradition. Mais pour tous, c\u2019est d\u2019abord un \u00e9v\u00eaque. Le mot r\u00e9v\u00e9lait donc en creux la limite de Parolin.<\/p>\n\n\n\n Erd\u0151 incarnait une autre hypoth\u00e8se : l\u2019archev\u00eaque d\u2019Esztergom-Budapest \u2014 actuellement en r\u00e9\u00e9ducation depuis f\u00e9vrier apr\u00e8s un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral \u2014 \u00e9tait le candidat des conservateurs, gardien de la doctrine. Je suis toutefois prudent avant de le r\u00e9duire trop directement \u00e0 l’univers de Viktor Orb\u00e1n, dont il \u00e9tait certes proche : Erd\u0151 est un universitaire, canoniste et historien internationalement reconnu, marqu\u00e9 par la r\u00e9sistance spirituelle et intellectuelle au communisme et il est difficile de l\u2019assimiler totalement au populisme identitaire hongrois. Mais dans l’imaginaire politique du conclave, son \u00e9lection aurait pu \u00eatre per\u00e7ue comme un signal adress\u00e9 \u00e0 une certaine droite chr\u00e9tienne identitaire europ\u00e9enne \u2014 celle qui, \u00e0 Budapest comme ailleurs, agite la banni\u00e8re d’une civilisation chr\u00e9tienne menac\u00e9e. Pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 beaucoup de cardinaux cherchaient \u00e0 \u00e9viter que l’\u00c9glise apparaisse captur\u00e9e par l’une des grandes matrices id\u00e9ologiques du moment, cette lecture possible de son \u00e9lection devenait un risque en elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Prevost, lui, articulait plusieurs cartes \u00e0 la fois : les \u00c9tats-Unis, l’Am\u00e9rique latine, la Curie, la mission, la vie religieuse et l’exp\u00e9rience pastorale. Il n’\u00e9tait pas la candidature la plus spectaculaire mais peut-\u00eatre celle qui permettait le plus de convergences. La logique du r\u00e9seau rejoint ici la logique g\u00e9opolitique. Dans un Coll\u00e8ge peu polaris\u00e9, o\u00f9 aucun bloc ne peut imposer son candidat, il \u00e9tait l’homme situ\u00e9 au bon endroit du r\u00e9seau : central et non clivant, il \u00e9tait le parfait \u00ab cardinal-pont \u00bb. Il a fini par s’imposer parce qu’il \u00e9tait, au fond, un deuxi\u00e8me choix acceptable pour la quasi-totalit\u00e9 des cardinaux.<\/p>\n\n\n\n La dynamique est frappante par sa rapidit\u00e9. L\u2019\u00e9lection a dur\u00e9 moins de vingt-quatre heures. Le 7 mai au soir, d\u00e8s le premier scrutin, Prevost est d\u00e9j\u00e0 assez haut pour que l\u2019hypoth\u00e8se am\u00e9ricaine se cr\u00e9dibilise. La surprise de le retrouver imm\u00e9diatement \u00e0 ce niveau d\u00e9cuple l\u2019int\u00e9r\u00eat. D\u00e8s le d\u00eener, son nom circule. Ceux qui ne le connaissent pas interrogent ceux qui l\u2019ont c\u00f4toy\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Au deuxi\u00e8me scrutin, le 8 mai au matin, les votes se resserrent. Il y a moins de dispersion qu\u2019au premier tour. Surtout, les voix d\u2019Erd\u0151 commencent \u00e0 se reporter sur Prevost. Il monte, Parolin stagne. Mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 l\u2019essentiel est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9. Le troisi\u00e8me vote est organis\u00e9 dans la foul\u00e9e, sans v\u00e9ritable pause, donc sans temps de concertation ou de tractation. En fin de matin\u00e9e, Prevost approche des deux tiers requis. Il est \u00e9lu l\u2019apr\u00e8s-midi avec plus de cent voix, selon les informations qui ont filtr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Concernant les cardinaux conservateurs \u2014 notamment les soutiens d\u2019Erd\u0151 ou d\u2019autres candidats mineurs au premier tour \u2014, il faut d\u2019abord tordre le cou \u00e0 une confusion que notre \u00e9poque entretient volontiers en plaquant des grilles politiques sur des r\u00e9alit\u00e9s eccl\u00e9siales. Dans l\u2019\u00c9glise, le conservatisme et le national-catholicisme sont deux choses tr\u00e8s diff\u00e9rentes : un cardinal attach\u00e9 \u00e0 la liturgie traditionnelle, \u00e0 la morale sexuelle classique et \u00e0 une eccl\u00e9siologie hi\u00e9rarchique n\u2019est pas n\u00e9cessairement pr\u00eat \u00e0 transformer la foi chr\u00e9tienne en instrument de puissance nationale. Les exemples ne manquent pas. Je pense au cardinal Zen, \u00e0 Hong Kong, qui conjuguait une opposition frontale \u00e0 un pouvoir politique qui cherche \u00e0 mettre les religions au pas \u2014 la Chine, en l\u2019occurrence \u2014 avec un ultraconservatisme sur le plan doctrinal. On peut \u00eatre tr\u00e8s conservateur dans l\u2019\u00c9glise et tr\u00e8s m\u00e9fiant \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toute r\u00e9cup\u00e9ration politique du christianisme.<\/p>\n\n\n\n Cette distinction est importante. La ligne de force principale ne se situe peut-\u00eatre plus entre progressistes et conservateurs ou entre modernistes et traditionalistes. Je me demande si ce qui se joue aujourd\u2019hui n\u2019est pas un conflit interne au conservatisme : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des conservateurs attach\u00e9s \u00e0 la tradition, mais hostiles \u00e0 sa captation nationaliste ; de l\u2019autre, les tenants d\u2019un nouvel augustinisme politique qui veulent faire de la foi l\u2019armature spirituelle du nationalisme. Je pense par exemple au cardinal Timothy Dolan<\/a>, ancien archev\u00eaque de New York, et proche de Donald Trump, qui comparait l\u2019activiste d\u2019extr\u00eame droite assassin\u00e9 Charlie Kirk \u00e0 saint Paul.<\/p>\n\n\n\n Pour beaucoup de cardinaux, y compris conservateurs \u2014 en particulier des cardinaux africains exer\u00e7ant leur minist\u00e8re dans des pays autoritaires, tr\u00e8s conscients des risques de r\u00e9cup\u00e9ration politique du religieux \u2014, cette d\u00e9rive n\u2019est pas une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la tradition. C\u2019est une trahison de la foi. Et Prevost leur offrait une porte de sortie : un certain \u00ab classicisme \u00bb sans le nationalisme.<\/p>\n\n\n\n Les analyses traitent souvent la croyance religieuse des cardinaux comme un \u00e9l\u00e9ment de pur decorum<\/em> : pittoresque, solennel, mais sans effet r\u00e9el sur le vote. Je crois que c\u2019est une erreur m\u00e9thodologique. Il ne s\u2019agit pas, pour moi, de dire que l\u2019Esprit Saint a choisi tel ou tel pape. Ce n\u2019est pas mon r\u00f4le. Mais on ne peut pas comprendre un conclave en faisant comme si les cardinaux ne croyaient pas eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n Mon point de d\u00e9part, ici, c\u2019est Henri Desroche et sa Sociologie de l\u2019esp\u00e9rance<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce qui l\u2019int\u00e9resse, ce n\u2019est pas de savoir si une croyance est vraie ou fausse, mais quelles sont ses cons\u00e9quences sociales. Desroche reprend une tr\u00e8s belle image d\u2019Angelus Silesius, po\u00e8te mystique du XVIIe si\u00e8cle : le miracle de la corde. Une corde lanc\u00e9e en l\u2019air devrait retomber. Pourtant, elle tient<\/em> parce qu\u2019une communaut\u00e9 croit qu\u2019elle tient. C\u2019est ainsi que fonctionne l\u2019esp\u00e9rance religieuse.<\/p>\n\n\n\n Dans la chapelle Sixtine, la conviction d\u2019\u00eatre guid\u00e9 par l\u2019Esprit Saint transforme r\u00e9ellement la mani\u00e8re de voter. Dans une assembl\u00e9e parlementaire ordinaire, changer d\u2019avis peut ressembler \u00e0 une capitulation. Dans un conclave, cela peut \u00eatre relu comme un discernement. Cette croyance cr\u00e9e \u00e9galement un r\u00e9gime d\u2019attention tr\u00e8s particulier : un silence, un nom qui revient ou une parole entendue lors d\u2019une m\u00e9ditation peuvent prendre une signification qu\u2019ils n\u2019auraient pas ailleurs. Il est \u00e9galement possible que la croyance en l\u2019Esprit Saint permette d\u2019accepter et de l\u00e9gitimer plus facilement le r\u00e9sultat final.<\/p>\n\n\n\n C’est particuli\u00e8rement important dans le conclave de 2025, car le Coll\u00e8ge n’\u00e9tait pas aussi polaris\u00e9 qu’on l’a souvent pr\u00e9sent\u00e9. Il n’y avait pas, d’un c\u00f4t\u00e9, un bloc progressiste parfaitement constitu\u00e9 et, de l’autre, un bloc conservateur \u00e9quivalent. Il y avait des sensibilit\u00e9s, des r\u00e9seaux et des attentes diff\u00e9rents, mais aussi une certaine fluidit\u00e9. La grande majorit\u00e9 des cardinaux sont entr\u00e9s dans la Sixtine dispos\u00e9s \u00e0 voter pour plusieurs d’entre eux, et non pas arc-bout\u00e9s sur une candidature \u00e0 porter \u00e0 bout de bras. Dans un tel contexte, la croyance en l\u2019Esprit Saint peut permettre d’atteindre le consensus. Mieux, elle peut donner une dimension spirituelle au consensus lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n La question de l\u2019ing\u00e9rence ext\u00e9rieure dans un conclave a une longue histoire.<\/p>\n\n\n\n Pendant des si\u00e8cles, les grandes puissances catholiques \u2014 la France, l\u2019Espagne, l\u2019Autriche \u2014 se sont arrog\u00e9 ce qu\u2019on appelait le \u00ab droit d\u2019exclusive \u00bb. Concr\u00e8tement, un cardinal pouvait, au nom de son souverain, opposer un veto \u00e0 un candidat jug\u00e9 ind\u00e9sirable. Ce droit a \u00e9t\u00e9 exerc\u00e9 pour la derni\u00e8re fois en 1903 lorsque l\u2019Autriche s\u2019est oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9lection du cardinal Rampolla, jug\u00e9 trop francophile. Pie X l\u2019a aboli dans la foul\u00e9e. On aurait pu croire la question r\u00e9gl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Mais ce que le conclave de 2025 r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 mes yeux, c\u2019est que le droit d\u2019exclusive a mut\u00e9 sans pour autant dispara\u00eetre. Il ne s\u2019exerce plus dans la chapelle Sixtine, par un cardinal qui se l\u00e8ve pour prononcer un veto ; il travaille d\u00e9sormais, en amont, dans l\u2019\u00e9paisseur de l\u2019opinion, \u00e0 travers des campagnes d\u2019influence plus ou moins diffuses. Ce sont par exemple toutes ces rumeurs qui ont accompagn\u00e9 les jours pr\u00e9c\u00e9dant le conclave : Parolin aurait fait un AVC ; Erd\u0151 aurait conclu un march\u00e9 avec lui, \u00e9changeant des voix contre la promesse de maintenir une ligne doctrinale stable ; Emmanuel Macron aurait \u0153uvr\u00e9 en coulisses pour favoriser le cardinal marseillais Jean-Marc Aveline<\/a>, promoteur du dialogue islamo-chr\u00e9tien, contre le cardinal Robert Sarah<\/a>, pr\u00e9sent\u00e9 comme le candidat de l\u2019orthodoxie… Rien de tout cela n\u2019\u00e9tait vrai. Mais ces r\u00e9cits ont circul\u00e9. Et leur circulation est en elle-m\u00eame int\u00e9ressante.<\/p>\n\n\n\n D’autant que ces rumeurs s’ajoutaient \u00e0 des op\u00e9rations d’influence men\u00e9es par des milieux ultraconservateurs am\u00e9ricains, comme le College of Cardinals Report<\/em>, un site tr\u00e8s structur\u00e9 qui d\u00e9taillait les profils de chaque cardinal \u00e9lecteur <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une version papier de ce travail, reli\u00e9e, a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 distribu\u00e9e \u00e0 chaque membre du Coll\u00e8ge. La narration \u00e9tait clairement con\u00e7ue pour orienter les perceptions : tel cardinal \u00e9tait par exemple associ\u00e9 \u00e0 George Soros (les cardinaux Bo<\/a> et Zuppi<\/a>), tandis que tel autre \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 comme le garant de l\u2019orthodoxie. Le conclave devenait ainsi le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un affrontement imaginaire entre d\u00e9fenseurs de la foi et agents suppos\u00e9s d\u2019un lib\u00e9ralisme mondial (Sarah contre Aveline, par exemple).<\/p>\n\n\n\n Ce type de r\u00e9cit a finalement fabriqu\u00e9 une id\u00e9e alternative du conclave : les purs contre les compromis, les orthodoxes contre les h\u00e9t\u00e9rodoxes, la tradition contre le relativisme. Ces rumeurs ont-elles d\u00e9termin\u00e9 l\u2019\u00e9lection de L\u00e9on XIV ? Pas totalement, mais elles ont sans doute contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner l\u2019atmosph\u00e8re du moment, le contexte dans lequel il est apparu comme le bon candidat \u2014 celui qui rendait ce type de r\u00e9cit inop\u00e9rant. <\/p>\n\n\n\nQu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 cette \u00e9quation ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous mentionnez saint Augustin. En quoi l’appartenance augustinienne de Prevost est-elle politiquement significative en 2025 ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019augustinisme de Prevost doit donc \u00eatre compris \u00e0 la lumi\u00e8re de ces tentatives de J. D. Vance ?<\/h3>\n\n\n\n
Depuis quelques mois, L\u00e9on XIV appara\u00eet aux yeux de nombreux commentateurs comme un adversaire d\u00e9clar\u00e9<\/a> du n\u00e9o-imp\u00e9rialisme de Donald Trump ? \u00c9tait-ce d\u00e9j\u00e0 une dimension que les \u00e9lecteurs de 2025 avaient en t\u00eate ?<\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n
Avec sa premi\u00e8re encyclique, Magnifica Humanitas, <\/em>L\u00e9on XIV a appel\u00e9 au \u00ab d\u00e9sarmement \u00bb de l\u2019intelligence artificielle, et s\u2019est pos\u00e9 en d\u00e9fenseur de la paix, un th\u00e8me d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent lors de ses premiers mots apr\u00e8s son \u00e9lection. Comment qualifier la paix de L\u00e9on XIV dans un monde d\u00e9chir\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ? <\/h3>\n\n\n\n
Revenons au conclave. Qui \u00e9taient les principaux concurrents de Prevost et pourquoi ont-ils \u00e9chou\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Que s’est-il pass\u00e9 concr\u00e8tement lors des quatre scrutins ? Et comment des cardinaux conservateurs ont-ils pu voter pour lui ?<\/h3>\n\n\n\n
Au-del\u00e0 de toute consid\u00e9ration confessionnelle, vous tenez \u00e9galement dans votre livre \u00ab l\u2019Esprit Saint \u00bb \u2014 ou plut\u00f4t la conviction qu\u2019il est pr\u00e9sent \u2014 pour un acteur-clef du conclave, souvent oubli\u00e9 des analystes ? Quel r\u00f4le lui pr\u00eatez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n
Plus largement, le conclave de 2025 vous a-t-il paru particuli\u00e8rement marqu\u00e9 par les ing\u00e9rences des puissances imp\u00e9rialistes ? En quoi l\u2019\u00e9lection de L\u00e9on XIV constitue-t-elle une r\u00e9ponse \u00e0 ces puissances ?<\/h3>\n\n\n\n