{"id":338159,"date":"2026-06-05T10:00:00","date_gmt":"2026-06-05T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=338159"},"modified":"2026-06-05T10:11:15","modified_gmt":"2026-06-05T08:11:15","slug":"allemagne-memoire-democratie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/05\/allemagne-memoire-democratie\/","title":{"rendered":"En Allemagne, la m\u00e9moire ne prot\u00e8ge plus la d\u00e9mocratie"},"content":{"rendered":"\n
Lanc\u00e9e il y a exactement quarante ans, en juin 1986, par l\u2019historien allemand sp\u00e9cialiste des fascismes Ernst Nolte, \u00e0 travers un article au titre devenu c\u00e9l\u00e8bre \u2014 Un pass\u00e9 qui ne veut pas passer<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014, la Querelle des historiens (Historikerstreit<\/em>) a \u00e9t\u00e9 le dernier grand d\u00e9bat intellectuel de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest avant la chute du Mur. <\/p>\n\n\n\n La disparition de son protagoniste le plus illustre, le sociologue et philosophe J\u00fcrgen Habermas<\/a>, penseur essentiel de la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne et conscience vigilante de l\u2019Allemagne du second XXe si\u00e8cle, donne une couleur particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019anniversaire de cette controverse.<\/p>\n\n\n\n Inscrite dans le contexte de la guerre froide et portant sur une question intimement li\u00e9e \u00e0 l’identit\u00e9 de la construction politique allemande \u2014 faut-il, est-il possible d’historiciser la Shoah ? \u2014, la Querelle des historiens semble pourtant d’une actualit\u00e9 troublante. <\/p>\n\n\n\n Plus de quatre-vingts ans apr\u00e8s la chute du r\u00e9gime nazi, l’extr\u00eame droite est devenue la premi\u00e8re force politique dans plusieurs L\u00e4nder<\/em> dans un mouvement concomitant \u00e0 l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire de la Silicon Valley et aux ing\u00e9rences de l\u2019adminsitration Trump. Les d\u00e9bats des ann\u00e9es 1980 sur la m\u00e9moire, la responsabilit\u00e9 historique et la d\u00e9fense des fondements normatifs de la d\u00e9mocratie trouvent ainsi une r\u00e9sonance inattendue. <\/p>\n\n\n\n La \u00ab Querelle des historiens \u00bb survient dans le contexte d\u2019une Allemagne de l\u2019Ouest prosp\u00e8re, qui vient tout juste de r\u00e9\u00e9lire le chancelier conservateur Helmut Kohl (1982-1998). Sur le plan m\u00e9moriel, ce dernier s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 pour mission de r\u00e9concilier le peuple ouest-allemand avec son pass\u00e9, d\u2019en finir avec une certaine forme de repentance et de favoriser la reconstruction d\u2019un r\u00e9cit national commun. <\/p>\n\n\n\n Signe avant-coureur de l\u2019\u00ab Historikerstreit \u00bb et premier r\u00e9v\u00e9lateur de la \u00ab Geschichtspolitik \u00bb hasardeuse du gouvernement Kohl, une visite entre Helmut Kohl et Ronald Reagan en mai 1985 au cimeti\u00e8re de Bitburg, en Rh\u00e9nanie Palatinat, se transforme en intense controverse. En effet, le cimeti\u00e8re recueille non seulement les d\u00e9pouilles de soldats de la Wehrmacht, mais aussi de membres de la Waffen-SS. Quasi simultan\u00e9ment, le pr\u00e9sident f\u00e9d\u00e9ral Richard von Weisz\u00e4cker prononce le 8 mai 1985 un discours solennel devant le Bundestag \u00e0 Bonn pour comm\u00e9morer les 40 ans de la fin de la guerre. Le pr\u00e9sident f\u00e9d\u00e9ral, lui-m\u00eame issu de la CDU et fils d\u2019un haut fonctionnaire de l\u2019Ausw\u00e4rtiges Amt, d\u00e9crit pour la premi\u00e8re fois le 8 mai 1945 comme \u00ab un jour de lib\u00e9ration \u00bb (\u00ab ein Tag der Befreiung<\/em> \u00bb).<\/p>\n\n\n\n Alors que plusieurs \u00e9tapes de la r\u00e9flexion allemande sur son pass\u00e9 totalitaire avaient d\u00e9j\u00e0 eu lieu (dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre et depuis les \u00c9tats-Unis avec Hannah Arendt<\/a> notamment, puis dans le cadre du mouvement de 1968), aucune \u00e9tude historique extensive sur la Shoah n\u2019avait \u00e9t\u00e9 men\u00e9e par les historiens allemands jusqu\u2019alors. <\/p>\n\n\n\n C’est pourtant bien certains d’entre eux, \u00e0 la t\u00eate desquels se trouvait Ernst Nolte, qui se sont appropri\u00e9s la t\u00e2che de mener les efforts, puis la bataille, pour tenter de r\u00e9concilier les Allemands avec leur terrible pass\u00e9 en l’\u00ab historicisant \u00bb. Cette tentative de construction d’une m\u00e9moire apais\u00e9e s’est n\u00e9anmoins faite au prix d’inacceptables compromis m\u00e9thodologiques et moraux, comme le r\u00e9v\u00e9la J\u00fcrgen Habermas. <\/p>\n\n\n\n En amont de ce d\u00e9bat, la th\u00e9orie du totalitarisme<\/a>, notamment port\u00e9e par Hannah Arendt, avait permis de penser les r\u00e9gimes communiste et nazi dans un cadre commun. Elle avait ainsi, en quelque sorte malgr\u00e9 elle, fourni les bases philosophiques des parall\u00e8les effectu\u00e9s par les historiens conservateurs comme Ernst Nolte. Ces derniers avaient repris et simplifi\u00e9 l’id\u00e9e centrale d’un trait d’union entre communisme et fascisme pour contextualiser et relativiser la Shoah, d\u00e9sormais enserr\u00e9e dans un vaste mouvement historique de violence totalitaire.<\/p>\n\n\n\n Ernst Nolte s’est fait un nom dans l’historiographie allemande d\u00e8s 1963 avec une vaste \u00e9tude comparative, Der Faschismus in seiner Epoche<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, traduite dans de nombreux pays. Devenu professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l’Universit\u00e9 libre de Berlin, il publie le 6 juin 1986, dans le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung<\/em>, un article qui d\u00e9clenche ce que l’on nommera bient\u00f4t \u00ab la Querelle des historiens \u00bb (Historikerstreit<\/em>). Sous-titr\u00e9 \u00ab Un discours qui pouvait \u00eatre \u00e9crit, mais non prononc\u00e9 \u00bb \u2014 allusion au refus que lui avaient oppos\u00e9 les organisateurs des R\u00f6merberggespr\u00e4che<\/em> de Francfort \u2014, le texte, intitul\u00e9 \u00ab Vergangenheit, die nicht vergehen will<\/em> \u00bb (\u00ab Un pass\u00e9 qui ne veut pas passer \u00bb), entend \u00ab historiciser \u00bb le national-socialisme et la Shoah en les repla\u00e7ant dans le contexte plus large des violences du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n\n\n Proc\u00e9dant par une s\u00e9rie de questions rh\u00e9toriques, Nolte y formule des th\u00e8ses sciemment provocatrices, prolongement de la m\u00e9thode comparative d\u00e9j\u00e0 mise en \u0153uvre dans ses pr\u00e9c\u00e9dents travaux. Il y postule un \u00ab lien causal \u00bb (kausaler Nexus<\/em>) entre les crimes du bolchevisme \u2014 un \u00ab g\u00e9nocide de classe \u00bb \u2014 et ceux des nazis. Le passage le plus controvers\u00e9 culmine dans cette cascade d’interrogations :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Les nationaux-socialistes, Hitler, n’ont-ils pas commis un acte \u2018asiatique\u2019 peut-\u00eatre uniquement parce qu’ils se consid\u00e9raient eux-m\u00eames, ainsi que leurs semblables, comme des victimes potentielles ou r\u00e9elles d’un acte \u2018asiatique\u2019 ? \u2018L’Archipel du Goulag\u2019 n’\u00e9tait-il pas plus originel qu’Auschwitz ? Le \u2018meurtre de classe\u2019 des bolcheviks n’\u00e9tait-il pas le pr\u00e9curseur logique et factuel du \u2018meurtre racial\u2019 des nationaux-socialistes ? Les actions les plus secr\u00e8tes d\u2019Hitler ne s\u2019expliquent-elles pas aussi par le fait qu\u2019il n\u2019avait pas<\/em> oubli\u00e9 la \u2018cage \u00e0 rats\u2019 ? Auschwitz ne trouvait-il pas peut-\u00eatre, dans ses origines, sa source dans un pass\u00e9 qui refusait de dispara\u00eetre ? \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Dans cette perspective, le nazisme \u2014 et plus g\u00e9n\u00e9ralement le fascisme \u2014 appara\u00eet comme une r\u00e9action d\u00e9fensive face \u00e0 la menace communiste, et les crimes de masse perp\u00e9tr\u00e9s en Russie auraient fourni \u00e0 Hitler le mod\u00e8le de ceux qu’il commettrait \u00e0 son tour. Nolte d\u00e9place ainsi le \u00ab point de bascule \u00bb du \u00ab si\u00e8cle des extr\u00eames \u00bb, selon la formule de l\u2019historien britannique Eric Hobsbawm, de l’Allemagne des ann\u00e9es 1930-1940 vers la Russie bolchevique et le Goulag stalinien. Il appelle en cons\u00e9quence \u00e0 \u00ab tirer un trait final \u00bb (Schlu\u00dfstrich<\/em>) sur ce pass\u00e9, en l’arrachant \u00e0 son statut d’exception morale pour le soumettre aux \u00ab r\u00e8gles les plus simples qui valent pour tout pass\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cet article, de nature pol\u00e9miste, s’inscrit dans un ensemble plus large de travaux d’historiens conservateurs parus \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode et d\u00e9clinant le th\u00e8me du peuple allemand \u00ab victime \u00bb du nazisme, face \u00e0 l’avanc\u00e9e de l’Arm\u00e9e rouge \u00e0 l’est et aux bombardements alli\u00e9s. Ainsi, dans un livre paru en 1986 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Andreas Hillgruber met sur le m\u00eame plan la destruction des Juifs d’Europe et l’effondrement du front oriental, qui s\u2019est accompagn\u00e9 de l’expulsion des Allemands des territoires de l’Est. Dans un autre article paru le 25 avril 1986 dans la FAZ<\/em>, Michael St\u00fcrmer, conseiller du chancelier Helmut Kohl, d\u00e9plore que \u00ab dans un pays sans m\u00e9moire, tout est possible \u00bb et plaide pour la restauration d’une identit\u00e9 nationale positive <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En juillet, toujours dans la FAZ<\/em>, Klaus Hildebrand prendra explicitement la d\u00e9fense des th\u00e8ses de Nolte au nom d’une histoire compar\u00e9e des totalitarismes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n C’est dans l’hebdomadaire de centre gauche Die Zeit<\/em>, le 11 juillet 1986, que J\u00fcrgen Habermas publie sa r\u00e9ponse, \u00ab Eine Art Schadensabwicklung<\/em> \u00bb (\u00ab Une forme de gestion des sinistres \u00bb), mettant au jour les compromissions qui sous-tendent l’approche d’Ernst Nolte et de ceux qui, comme lui, s’\u00e9taient donn\u00e9 pour mission de reconstruire un r\u00e9cit national commun et consensuel.<\/p>\n\n\n\n Habermas, souvent consid\u00e9r\u00e9 lui-m\u00eame comme l’un des grands penseurs de la refondation de l’Allemagne d’apr\u00e8s 1945, d\u00e9nonce dans son article les probl\u00e8mes que posent \u00e0 la fois la m\u00e9thode et le vocabulaire de ses adversaires. Chez Michael St\u00fcrmer, il pointe le sacrifice de l’honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle et de la rigueur scientifique sur l’autel d’une n\u00e9cessit\u00e9 politique suppos\u00e9e : celle de reforger une identit\u00e9 collective. St\u00fcrmer assume d’ailleurs cette \u00ab fonction de pourvoyeur de sens \u00bb (Sinnstiftung<\/em>) lorsqu’il \u00e9crit que \u00ab dans un pays sans histoire, c’est celui qui remplit la m\u00e9moire, fa\u00e7onne les concepts et interpr\u00e8te le pass\u00e9 qui gagne l’avenir \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Analysant ensuite les propositions m\u00e9thodologiques d’Andreas Hillgruber, Habermas met au jour les tendances r\u00e9visionnistes de ce dernier, qui propose d’adopter le \u00ab point de vue des Allemands \u00bb par opposition \u00e0 celui des vainqueurs. Hillgruber refuse certes d\u2019adopter directement la perspective hitl\u00e9rienne, au nom d\u2019un social-darwinisme non pertinent, ainsi que celle des lib\u00e9rateurs, dont seules les victimes des camps pourraient rendre compte ; mais il s’abstient curieusement d’envisager celle, pourtant la plus \u00e9vidente, d’un historien \u00e9crivant quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s les faits. Habermas y voit un choix lourd de sens : \u00ab On se demande, perplexe, pourquoi l’historien de 1986 ne tenterait pas une r\u00e9trospective \u00e0 quarante ans de distance, en adoptant donc sa propre perspective, dont il ne peut de toute fa\u00e7on se d\u00e9faire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le titre m\u00eame de l’ouvrage trahit ce parti pris : juxtaposer la simple \u00ab fin \u00bb (Ende<\/em>) des Juifs d’Europe et l’\u00ab \u00e9crasement \u00bb (Zerschlagung<\/em>) \u2014 terme autrement charg\u00e9 symboliquement \u2014 du Reich allemand revient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 hi\u00e9rarchiser implicitement les deux catastrophes.<\/p>\n\n\n\n Mais c’est \u00e0 Ernst Nolte que Habermas r\u00e9serve ses attaques les plus virulentes. Relevant ce qui, dans ses textes, trahit son orientation politique et morale, il met en lumi\u00e8re le caract\u00e8re fallacieux de la d\u00e9marche. Avec un humour acide, il note que Nolte d\u00e9plore que l’histoire du IIIe Reich ait \u00e9t\u00e9 \u00ab \u00e9crite essentiellement par les vainqueurs et transform\u00e9e en un mythe n\u00e9gatif<\/em> \u00bb, pour illustrer son propos par une exp\u00e9rience de pens\u00e9e d’un go\u00fbt douteux : \u00ab Nolte nous invite \u00e0 imaginer l’image qu’aurait donn\u00e9e d’Isra\u00ebl une OLP victorieuse apr\u00e8s l’an\u00e9antissement complet de l’\u00c9tat h\u00e9breu : \u2018Alors, pendant des d\u00e9cennies et peut-\u00eatre des si\u00e8cles, personne n’oserait plus rapporter les origines \u00e9mouvantes du sionisme \u00e0 l’esprit de r\u00e9sistance contre l’antis\u00e9mitisme europ\u00e9en\u2019. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 des choix d’exemples ou de mots \u00ab peu app\u00e9tissants \u00bb (unappetitlich<\/em>), Habermas s’attaque au c\u0153ur m\u00eame de l’argument noltien, \u00e0 savoir l’entreprise d’\u00ab historicisation \u00bb de la Shoah. La comparaison avec d’autres \u00e9pisodes de violence de masse, louable dans son principe, atteint ici une limite : on ne peut, comme le fait Nolte, r\u00e9duire la singularit\u00e9 de la Shoah \u00e0 sa seule dimension technique, en affirmant, selon la formule reproduite par Habermas, que \u00ab tout ce que les nationaux-socialistes ont fait par la suite, \u00e0 la seule exception du proc\u00e9d\u00e9 technique du gazage, avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit dans une abondante litt\u00e9rature des ann\u00e9es 1920 \u00bb. Il est tout aussi inacceptable, pour Habermas, de \u00ab justifier \u00bb (berechtigen<\/em>) le traitement inflig\u00e9 aux Juifs allemands par la pr\u00e9tendue \u00ab d\u00e9claration de guerre \u00bb de Cha\u00efm Weizmann au Congr\u00e8s juif mondial de septembre 1939, argument que Nolte avait d\u00e9j\u00e0 servi, rappelle Habermas, \u00e0 Saul Friedl\u00e4nder lors d’un d\u00eener. Selon cette logique, la \u00ab soi-disant destruction des Juifs sous le IIIe Reich n’aurait \u00e9t\u00e9 qu’une r\u00e9action ou une copie d\u00e9form\u00e9e, et non un \u00e9v\u00e9nement originel \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ainsi, conclut Habermas, Nolte \u00ab fait d’une pierre deux coups : les crimes nazis perdent leur singularit\u00e9 d\u00e8s lors qu’on les rend au moins compr\u00e9hensibles comme une r\u00e9ponse aux menaces d’extermination bolcheviques (qui perdureraient aujourd’hui). Auschwitz se r\u00e9duit alors au format d’une innovation technique et s’explique par la menace \u2018asiatique\u2019 d’un ennemi qui se tient toujours \u00e0 nos portes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Habermas, parfois surnomm\u00e9 le \u00ab pr\u00e9cepteur de l’Allemagne \u00bb, a imm\u00e9diatement d\u00e9cel\u00e9 dans les mots, les exemples et la m\u00e9thode de Nolte le potentiel toxique pour la soci\u00e9t\u00e9 ouest-allemande d’un r\u00e8glement trop rapide et \u00ab pour solde de tout compte \u00bb de la m\u00e9moire des crimes nazis. Sa r\u00e9ponse, cinglante, se conclut par un plaidoyer pour ce qu’il nomme un patriotisme constitutionnel<\/em> (Verfassungspatriotismus<\/em>) : \u00ab Le seul patriotisme qui ne nous \u00e9loigne pas de l’Occident est un patriotisme constitutionnel. Un attachement aux principes universalistes de la Constitution, ancr\u00e9 dans les convictions, n’a malheureusement pu se former dans la nation culturelle des Allemands qu’apr\u00e8s \u2014 et gr\u00e2ce \u00e0 \u2014 Auschwitz. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cet article contribua largement \u00e0 contrebalancer le discours conservateur de \u00ab r\u00e9conciliation \u00bb des Allemands avec leur m\u00e9moire, et \u00e0 rel\u00e9guer \u00e0 l’extr\u00eame droite du d\u00e9bat politique et historiographique la m\u00e9thode et les objectifs des historiens qui en portaient le projet.<\/p>\n\n\n\n Les questions pos\u00e9es de mani\u00e8re provocatrice par Ernst Nolte ont re\u00e7u un accueil relativement discret en dehors de l\u2018Allemagne, notamment en France, o\u00f9 les tentatives de dilution de la culpabilit\u00e9 allemande trouvaient peu d\u2018\u00e9cho. Pourtant, c\u2018est bien un historien fran\u00e7ais de renomm\u00e9e internationale, Fran\u00e7ois Furet, connu pour ses travaux sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise, qui a port\u00e9 hors d\u2019Allemagne et entretenu le d\u00e9bat avec Ernst Nolte au cours des ann\u00e9es 1990. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 cette \u00e9poque, le Historikerstreit<\/em> avait contribu\u00e9 \u00e0 rel\u00e9guer l’historien berlinois dans les marges les plus conservatrices de l’historiographie allemande. L’int\u00e9r\u00eat que lui porte Fran\u00e7ois Furet, ancien membre du Parti communiste fran\u00e7ais devenu l’une des figures intellectuelles clefs de l’apr\u00e8s-guerre constitue une occasion pour Nolte de d\u00e9fendre ses th\u00e8ses au-del\u00e0 des cercles germaniques, o\u00f9 elles sont alors largement d\u00e9consid\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Fran\u00e7ois Furet, dont l’apport sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise r\u00e9side notamment dans l’\u00ab historicisation \u00bb qu’il en propose et dans sa mise en perspective sur le temps long, per\u00e7oit des affinit\u00e9s entre sa propre d\u00e9marche et celle de Nolte sur le fascisme. De plus, il est alors sur le point de publier Le Pass\u00e9 d’une illusion<\/em> (1995), vaste essai sur le communisme au XX\u1d49 si\u00e8cle dans lequel il convoque la th\u00e9orie du totalitarisme et cite explicitement les travaux de son homologue allemand.<\/p>\n\n\n\n Pour autant, si leurs \u00e9changes sont rest\u00e9s courtois et si Furet a reconnu certains m\u00e9rites \u00e0 l’approche de Nolte, l’historien fran\u00e7ais n’a jamais repris \u00e0 son compte les th\u00e8ses r\u00e9visionnistes de son interlocuteur. Dans leur correspondance publi\u00e9e par la revue italienne Liberal<\/em>, il refuse notamment la fameuse th\u00e8se du \u00ab lien causal \u00bb entre le Goulag et Auschwitz, rappelant que ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes ne se trouvent pas dans une \u00ab relation de cause \u00e0 effet \u00bb. Il n’en demeure pas moins \u00e0 l’origine d’une r\u00e9ception \u00e9largie de Nolte en France, qui conduisit ce dernier \u00e0 intervenir p\u00e9riodiquement dans des conf\u00e9rences et dans les m\u00e9dias fran\u00e7ais jusqu’\u00e0 sa mort en 2016.<\/p>\n\n\n\n Aujourd’hui, la controverse allemande sur la m\u00e9moire de la Shoah, \u00e0 d\u00e9faut d’avoir trouv\u00e9 une r\u00e9ponse d\u00e9finitive \u2014 ce que J\u00fcrgen Habermas, malgr\u00e9 sa force pol\u00e9mique, souhaitait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9viter au profit d’un d\u00e9bat pluriel et ouvert \u2014, a perdu de son acuit\u00e9. La chute du Mur a rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l’arri\u00e8re-plan une pol\u00e9mique qui reposait en grande partie sur la polarit\u00e9 entre conservatisme allemand et communisme.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, dans un rebond inattendu, on a vu \u00e9merger au d\u00e9but des ann\u00e9es 2020 ce que certains ont qualifi\u00e9 de \u00ab Querelle des historiens 2.0 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Cette r\u00e9surgence s’est d’abord faite sous l’impulsion d’un article du chercheur australien Dirk Moses, critiquant le \u00ab cat\u00e9chisme allemand \u00bb sur la Shoah \u2014 formule r\u00e9cus\u00e9e par Habermas \u2014 qui emp\u00eacherait, selon lui, de penser d’autres \u00e9pisodes historiques similaires, notamment dans le cadre colonial.<\/p>\n\n\n\n La controverse a rencontr\u00e9 le grand public lorsque la m\u00e9moire des crimes perp\u00e9tr\u00e9s par les Allemands et les autres puissances occidentales en Afrique a \u00e9t\u00e9 mise sur le devant de la sc\u00e8ne \u00e0 l’occasion de la cr\u00e9ation du Humboldt Forum \u00e0 Berlin. Ce mus\u00e9e, \u00e9rig\u00e9 au c\u0153ur de la capitale prussienne sur l’emplacement de l’ancien Palast der Republik<\/em> est-allemand, accueille depuis 2020 les collections ethnologiques de la fondation mus\u00e9ale berlinoise. <\/p>\n\n\n\n La question de la possession et de l’exposition de ces 500 000 \u0153uvres pr\u00e9sent\u00e9es dans le palais des Hohenzollern reconstruit quasiment \u00e0 l’identique, a suscit\u00e9 un large d\u00e9bat sur la m\u00e9moire allemande et, plus largement, occidentale. Si celle-ci n’a pas la dimension de \u00ab mythe n\u00e9gatif \u00bb \u00e9voqu\u00e9e par Ernst Nolte au sujet du nazisme, elle entretient pourtant des points de contact avec la controverse des ann\u00e9es 1980. Dans les deux cas, la question centrale est celle de la possibilit\u00e9 de construire un r\u00e9cit commun, l\u00e0 o\u00f9 l’irr\u00e9parable a eu lieu.<\/p>\n\n\n\n Il faut d’ailleurs noter que la \u00ab premi\u00e8re \u00bb Querelle des historiens s’\u00e9tait elle aussi d\u00e9ploy\u00e9e sur fond de projet mus\u00e9al : le Deutsches Historisches Museum, voulu par Helmut Kohl et ouvert en 1987. Une autre controverse mus\u00e9ale avait aussi \u00e9clat\u00e9 en 1995 avec l\u2019exposition itin\u00e9rante de l\u2019Institut f\u00fcr Sozialwissenschaften de Hambourg, intitul\u00e9e \u00ab Guerre d\u2019extermination : les crimes de la Wehrmacht de 1941 \u00e0 1944 \u00bb, qui remettait profond\u00e9ment en cause le mythe d\u2019une arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re allemande aux mains propres, par opposition \u00e0 la SS, qui aurait seule commis les crimes. <\/p>\n\n\n\n Comme l’a relev\u00e9 l’historien Stephan Malinowski, les termes de la discussion ont profond\u00e9ment \u00e9volu\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1980, encore domin\u00e9es par l’affrontement Est-Ouest. Dans cette nouvelle controverse, ce sont d\u00e9sormais les conservateurs qui d\u00e9fendent le caract\u00e8re unique de la Shoah, tandis que les historiens et mouvements de gauche n’h\u00e9sitent plus \u00e0 tirer des parall\u00e8les entre les crimes nazis et ceux perp\u00e9tr\u00e9s dans le cadre de la colonisation. Dans une Allemagne plus ouverte au monde, qui se vit comme une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique et une puissance vertueuse sur la sc\u00e8ne internationale, l’existence d’un pass\u00e9 de conqu\u00eates et d’atrocit\u00e9s, en particulier le g\u00e9nocide des Herero et des Nama, reste \u00e0 bien des \u00e9gards \u00ab un pass\u00e9 qui ne veut pas passer \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La m\u00e9moire de la Shoah et des atrocit\u00e9s du r\u00e9gime nazi a longtemps servi de garde-fou dans les d\u00e9mocraties occidentales, cantonnant les partis ultra-conservateurs \u00e0 des r\u00f4les de second plan et emp\u00eachant de fait l’extr\u00eame droite d’acc\u00e9der au pouvoir. D\u00e9sormais, un parti comme l’Alternative f\u00fcr Deutschland<\/em> (AfD) multiplie dans sa communication et sa doctrine les allusions assum\u00e9es<\/a> \u00e0 l’h\u00e9ritage national-socialiste, sans que cela ne freine sa progression dans les sondages et \u00e0 chaque scrutin ou presque. La co-dirigeante du parti, Alice Weidel, a ainsi popularis\u00e9 le slogan \u00ab Alice f\u00fcr Deutschland<\/em> \u00bb, jeu de mots qui \u00e9voque sans ambigu\u00eft\u00e9 le \u00ab Alles f\u00fcr Deutschland<\/em> \u00bb (\u00ab Tout pour l’Allemagne \u00bb) grav\u00e9 sur les poignards des SA et dont l’usage public est passible de poursuites en Allemagne, ce pourquoi Bj\u00f6rn H\u00f6cke, chef de file de l’AfD en Thuringe, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 deux reprises en 2024 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce dernier a par ailleurs qualifi\u00e9 le M\u00e9morial aux Juifs assassin\u00e9s d’Europe, au c\u0153ur de Berlin, de \u00ab monument de la honte \u00bb (Denkmal der Schande<\/em>) <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En f\u00e9vrier 2025, Weidel est all\u00e9e jusqu’\u00e0 soutenir, lors d’un entretien diffus\u00e9 sur X avec Elon Musk, qu’Hitler aurait \u00e9t\u00e9 \u00ab un communiste \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 affirmation aussit\u00f4t d\u00e9mentie par son propre mentor Alexander Gauland, mais dont la g\u00e9n\u00e9alogie noltienne para\u00eet \u00e9vidente. <\/p>\n\n\n\n Cofondateur de l’AfD, ancien porte-parole du parti et d\u00e9put\u00e9 au Bundestag, Gauland s’est fait, lui aussi, le sp\u00e9cialiste de telles provocations. Lors d’un congr\u00e8s des jeunes du parti \u00e0 Seebach en juin 2018, il d\u00e9clarait : \u00ab Hitler et les nazis ne sont qu’une fiente d’oiseau (Vogelschiss) <\/em>dans plus de mille ans d’histoire allemande glorieuse \u00bb, ajoutant qu’\u00ab il faut reconna\u00eetre notre responsabilit\u00e9 pour ces douze ann\u00e9es, mais nous avons une histoire glorieuse, et elle, mes chers amis, a dur\u00e9 bien plus longtemps que ces douze maudites ann\u00e9es \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Quelques mois plus t\u00f4t, il revendiquait \u00ab le droit d’\u00eatre \u00e0 nouveau fier des prouesses des soldats allemands lors des deux guerres mondiales \u00bb et affirmait que la p\u00e9riode nazie \u00ab ne concerne plus notre identit\u00e9 \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 travers ces provocations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, ressurgit l’id\u00e9e selon laquelle la relativisation du pass\u00e9 criminel de l’Allemagne serait un passage oblig\u00e9 pour reconstruire un r\u00e9cit commun, et avec lui une fiert\u00e9 nationale consid\u00e9r\u00e9e comme bafou\u00e9e par les partis actuellement au pouvoir <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Photo Alice Weidel : https:\/\/www.sipa.com\/item\/fr\/1\/79893149<\/a> <\/p>\n\n\n\n Dans un autre registre, des parall\u00e8les ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis, depuis les attaques du Hamas contre Isra\u00ebl le 7 octobre 2023, entre la Shoah et la guerre men\u00e9e par l\u2019\u00c9tat isra\u00e9lien dans la bande de Gaza. Ces comparaisons sont g\u00e9n\u00e9ralement port\u00e9es de mani\u00e8re indirecte \u00e0 travers la qualification de \u00ab g\u00e9nocide \u00bb<\/a>, et son renvoi \u00e0 la Shoah. C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui a longtemps incit\u00e9 le politicien progressiste Bernie Sanders \u00e0 la prudence, refusant jusqu\u2019en septembre 2025, contre l\u2019avis de sa base, d\u2019utiliser le terme de g\u00e9nocide pour d\u00e9noncer les actions d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 Gaza. Certains en revanche, \u00e0 l\u2019instar de Lula le 19 f\u00e9vrier 2024 \u00e0 Addis-Abeba, n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 comparer Isra\u00ebl \u00e0 l\u2019Allemagne nazie, et le sort des Palestiniens \u00e0 celui des Juifs pendant la Shoah <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce faisant, ils posent \u00e0 nouveau la question, dans un contexte tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de celui dans lequel elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9battue par Habermas et Nolte, du caract\u00e8re unique (Einzigartigkeit<\/em>) de la Shoah et de la l\u00e9gitimit\u00e9 des comparaisons entre \u00e9pisodes de violence de masse.<\/p>\n\n\n\n Dans chacun de ces cas, les clefs de lecture fournies par J\u00fcrgen Habermas lors de la Querelle des historiens, permettent de penser le monde de mani\u00e8re critique et ouverte, m\u00eame face aux situations les plus clivantes. La d\u00e9marche et la vigilance du \u00ab pr\u00e9cepteur de l\u2019Allemagne \u00bb face aux utilisations politiques de l\u2019histoire, et en particulier de la m\u00e9moire de la Shoah, restent plus que jamais pertinentes pour garder \u00e0 distance, sans l\u2019effacer, la charge traumatique g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l\u2019\u00e9vocation des crimes pass\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Loin des d\u00e9bats historiographiques allemands, une nouvelle fa\u00e7on de penser s’est d\u00e9velopp\u00e9e au cours des ann\u00e9es 1990 en Californie, qui allait bient\u00f4t entrer en collision frontale avec les propositions de J\u00fcrgen Habermas pour penser une soci\u00e9t\u00e9 authentiquement d\u00e9mocratique. Autour de personnalit\u00e9s marquantes, parfois li\u00e9es \u00e0 l’Allemagne comme Peter Thiel ou Alex Karp, une nouvelle \u00ab techno-philosophie \u00bb est venue confronter directement l’optimisme habermassien aux r\u00e9alit\u00e9s d’un monde en phase de brutalisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Alex Karp, qui a soutenu en 2002 \u00e0 l’universit\u00e9 Goethe de Francfort une th\u00e8se intitul\u00e9e Aggression in der Lebenswelt<\/em> (\u00ab L’Agression dans le monde de la vie \u00bb) <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, est sans doute celui qui s’est le plus explicitement \u00e9mancip\u00e9 des concepts d\u00e9velopp\u00e9s par Habermas \u2014 agir communicationnel, espace public, \u00e9thique de la discussion. Il a lui-m\u00eame racont\u00e9, dans un texte de souvenirs publi\u00e9 par Politico<\/em> quelques jours apr\u00e8s la mort du philosophe en mars 2025 et la publication dans ces pages du premier entretien avec sa directrice de th\u00e8se<\/a>, son rejet par celui-ci <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Arriv\u00e9 \u00e0 Francfort en 1992, jeune dipl\u00f4m\u00e9 de Stanford de 24 ans, Karp esp\u00e9rait devenir universitaire. Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es pass\u00e9es dans le colloque de Habermas \u00e0 l’Institut f\u00fcr Sozialforschung, il soumet une quarantaine de pages de sa th\u00e8se \u2014 une critique du sociologue Talcott Parsons centr\u00e9e sur le r\u00f4le de l’agression dans l’int\u00e9gration sociale. La r\u00e9ponse de Habermas est sans appel : \u00ab Vous ne pouvez tout simplement pas rivaliser avec les critiques litt\u00e9raires et th\u00e9oriciens qui ont r\u00e9cemment \u00e9crit sur ce sujet \u00bb. Karp confiera que ce refus \u00ab fut un choc total et une blessure \u00bb. Il ach\u00e8vera finalement sa th\u00e8se sous la direction de la sociologue Karola Brede, en travaillant notamment, \u00e0 la suite d’Adorno, sur la notion d’\u00ab antis\u00e9mitisme secondaire \u00bb \u2014 r\u00e9sum\u00e9e par la formule attribu\u00e9e au psychiatre isra\u00e9lien Zvi Rix selon laquelle \u00ab les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux Juifs. \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Loin de voir dans le d\u00e9bat public inform\u00e9 un processus vertueux capable d’accoucher de solutions \u00e0 partir de positions oppos\u00e9es, Karp, prenant le parfait contrepied de Habermas, choisit d’assumer l’irr\u00e9ductibilit\u00e9 des divergences d’int\u00e9r\u00eats entre individus et nations. Ses ann\u00e9es \u00e0 Francfort, dira-t-il, l’auront convaincu que l’\u00e9lite intellectuelle europ\u00e9enne avait \u00e9t\u00e9 paralys\u00e9e par l’analyse, brillante dans la critique mais incapable de b\u00e2tir.<\/p>\n\n\n\n La cr\u00e9ation de Palantir aux c\u00f4t\u00e9s de Peter Thiel en 2003 est en quelque sorte l’aboutissement, dans le monde r\u00e9el, de cette vision confrontationnelle du champ politique. Le dialogue n’y est plus con\u00e7u comme la voie vers le consensus, mais comme un sursis face \u00e0 un conflit jug\u00e9 in\u00e9vitable. Dans cette perspective, autant \u00eatre le mieux inform\u00e9 et \u00e9quip\u00e9, et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Palantir propose \u00e0 ses clients, au premier rang desquels les arm\u00e9es isra\u00e9lienne et am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n Une autre attaque vise la matrice morale h\u00e9rit\u00e9e de l’apr\u00e8s-guerre, celle de Peter Thiel, qui fut \u00e0 Stanford l’\u00e9l\u00e8ve du philosophe fran\u00e7ais Ren\u00e9 Girard, qui retourne contre elle l’analyse girardienne du \u00ab m\u00e9canisme du bouc \u00e9missaire \u00bb. Dans un entretien de 2024 sur la cha\u00eene TRIGGERnometry<\/em>, il affirme que ce qu’il appelle le wokisme serait \u00ab une intensification extr\u00eame \u00bb du christianisme : \u00ab Le christianisme, la principale religion du monde occidental, prend toujours le parti de la victime. Et il y a l\u00e0 une sorte de d\u00e9formation ou d’intensification. Vous devriez peut-\u00eatre penser le wokisme<\/em> comme un ultra-christianisme ou un hyper-christianisme. Sauf qu’il n’y a plus de pardon : on garde le p\u00e9ch\u00e9 originel, on garde toutes ces mauvaises choses survenues dans le pass\u00e9, le pass\u00e9 est terrible, et on ne peut jamais le surmonter. \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> Cette critique de la \u00ab culture de la victime \u00bb \u2014 et, dans son prolongement, de la \u00ab culture de la honte \u00bb allemande forg\u00e9e apr\u00e8s 1945, dont Habermas est l’un des principaux artisans intellectuels \u2014 fonde la disqualification, selon Thiel et Karp, du consensus d\u00e9mocratique tel qu’il s’est reconstruit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n Dans un autre registre, le rachat de Twitter par Elon Musk en 2022 a constitu\u00e9 l’illustration parfaite du d\u00e9fi que posent les r\u00e9seaux sociaux au cadre conceptuel habermassien et plus pr\u00e9cis\u00e9ment au pass\u00e9 qui ne passe pas. Dans l’esprit de Habermas, le d\u00e9bat public se d\u00e9roule dans un cadre d\u00e9mocratique classique, h\u00e9rit\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle, o\u00f9 il accouche de lois r\u00e9pondant aux besoins d’une soci\u00e9t\u00e9 exprim\u00e9s par le consensus. Or une partie centrale des \u00e9changes politiques a d\u00e9sormais lieu sur X, loin des instances de r\u00e9gulation d\u00e9mocratique, et son influence sur le champ politique r\u00e9el est sans commune mesure avec son audience effective. Cette probl\u00e9matique est aujourd’hui largement \u00e0 la main d’entrepreneurs engag\u00e9s, au nom du libertarianisme, dans une destruction assum\u00e9e de toute mod\u00e9ration \u2014 et qui ne craignent pas la proximit\u00e9 des \u00ab hommes forts \u00bb.<\/p>\n\n\n\n D\u00e9montrant s\u2019il en \u00e9tait besoin l\u2019absence de neutralit\u00e9 de l\u2019espace public cr\u00e9\u00e9 par les r\u00e9seaux sociaux, Elon Musk n\u2019h\u00e9site d\u2019ailleurs pas \u00e0 soutenir sur sa plateforme le parti qui conteste frontalement le consensus d\u00e9mocratique reconstruit apr\u00e8s 1945 en Allemagne. \u00c0 la veille des \u00e9lections l\u00e9gislatives allemandes de f\u00e9vrier 2025, Elon Musk a ainsi multipli\u00e9 les prises de position en faveur de l’Alternative f\u00fcr Deutschland<\/em>, qualifiant le parti d’extr\u00eame droite de seule force capable de \u00ab sauver l’Allemagne \u00bb. Le milliardaire d\u2019origine sud-africaine est all\u00e9 jusqu’\u00e0 organiser un entretien en direct d’une heure sur X avec sa co-dirigeante Alice Weidel, puis \u00e0 intervenir en visioconf\u00e9rence lors d’un meeting du parti \u00e0 Halle, o\u00f9 il avait d\u00e9clar\u00e9 aux militants que la \u00ab culpabilit\u00e9 du pass\u00e9 \u00bb avait \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9e trop longtemps et qu’il y avait \u00ab trop d’accent mis sur la culpabilit\u00e9 du pass\u00e9, et nous devons d\u00e9passer cela \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Quelques jours plus tard, \u00e0 la conf\u00e9rence de Munich sur la s\u00e9curit\u00e9, le vice-pr\u00e9sident am\u00e9ricain J. D. Vance prolongeait ce soutien en s’en prenant explicitement au cordon sanitaire<\/em> (Brandmauer<\/em>) \u00e9rig\u00e9 par les partis traditionnels allemands autour de l’AfD, et en rencontrant Alice Weidel, un geste sans pr\u00e9c\u00e9dent de la part d’un haut repr\u00e9sentant am\u00e9ricain. Cette pression externe d\u00e9nonc\u00e9e par des mots particuli\u00e8rement durs par le chancelier Merz la veille de son \u00e9lection, illustre ainsi la convergence entre les g\u00e9ants de la tech et la nouvelle droite am\u00e9ricaine pour l\u00e9gitimer, au c\u0153ur m\u00eame du d\u00e9bat public europ\u00e9en, des forces politiques qu\u2019une m\u00e9moire structur\u00e9e par l\u2019h\u00e9ritage habermassien tenait jusqu’ici \u00e0 distance.<\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 la disruption du cadre institutionnel provoqu\u00e9e par l’infrastructure num\u00e9rique du d\u00e9bat public, peut-on esp\u00e9rer, avec Habermas, que le \u00ab patriotisme constitutionnel \u00bb et la construction europ\u00e9enne continuent d’apporter des r\u00e9ponses ? <\/p>\n\n\n\n La puissance normative de l’Union pourrait constituer un contrepoids salvateur aux dangers qui p\u00e8sent sur la d\u00e9mocratie occidentale. Mais sa capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9valoir d\u00e9pendra de la possibilit\u00e9 de consolider un consensus citoyen, et donc une force politique suffisante pour imposer des choix de soci\u00e9t\u00e9 en opposition frontale avec les int\u00e9r\u00eats des \u00e9lites technologiques am\u00e9ricaines. Or selon Habermas, ce consensus d\u00e9mocratique ne peut \u00eatre obtenu que par un d\u00e9bat direct entre citoyens, d\u00e9bat qui se d\u00e9roule d\u00e9sormais en grande partie sur des r\u00e9seaux sociaux contr\u00f4l\u00e9s par des entreprises am\u00e9ricaines ou chinoises.<\/p>\n\n\n\n En l’absence du \u00ab pr\u00e9cepteur de l’Allemagne \u00bb, disparu en mars 2025, et face \u00e0 une crise de la \u00ab politische Mitte <\/em>(politique du centre) \u00bb, c’est \u00e0 une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, plus expos\u00e9e et mieux inform\u00e9e des risques que comportent ces nouvelles technologies, qu’il revient de pr\u00e9server l’essentiel pour \u00e0 nouveau<\/em> \u00e9viter le pire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Sommes-nous en train de vivre une nouvelle \u00ab querelle des historiens \u00bb ?<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":338128,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":26,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"staff":[4993],"editorial_format":[4944],"serie":[],"audience":[],"geo":[536],"class_list":["post-338159","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-clement-calais","editorial_format-actu-longues","geo-centres"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":338128,"excerpt":"Sommes-nous en train de vivre une nouvelle \u00abquerelle des historiens\u00bb ?","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nUn d\u00e9bat historiographique et m\u00e9moriel au c\u0153ur de l\u2019identit\u00e9 allemande du second XXe si\u00e8cle<\/h2>\n\n\n\n
Ernst Nolte et \u00ab l\u2019historicisation \u00bb de la Shoah<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n La r\u00e9ponse de J\u00fcrgen Habermas<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Une prolongation inattendue de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Rhin<\/h2>\n\n\n\n
Une nouvelle querelle des historiens ?<\/h2>\n\n\n\n
La querelle et l\u2019ascension de l\u2019AfD<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Habermas face aux Lumi\u00e8res sombres<\/h2>\n\n\n\n