{"id":337286,"date":"2026-05-31T06:00:00","date_gmt":"2026-05-31T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=337286"},"modified":"2026-05-30T19:05:54","modified_gmt":"2026-05-30T17:05:54","slug":"guerre-qui-vient","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/31\/guerre-qui-vient\/","title":{"rendered":"Se pr\u00e9parer \u00e0 la guerre qui vient"},"content":{"rendered":"\n

Le retour de Donald Trump \u00e0 la Maison-Blanche a confirm\u00e9 ce qu\u2019une d\u00e9cennie de signaux bipartisans laissait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sager : les \u00c9tats-Unis se d\u00e9sengagent de la d\u00e9fense conventionnelle de l\u2019Europe. Depuis sa r\u00e9\u00e9lection, le pr\u00e9sident conditionne syst\u00e9matiquement le soutien am\u00e9ricain \u00e0 l\u2019OTAN \u00e0 l\u2019effort de d\u00e9fense des Europ\u00e9ens <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense Hegseth a profit\u00e9 de sa premi\u00e8re visite au si\u00e8ge de l\u2019OTAN pour annoncer que la priorit\u00e9 s\u00e9curitaire de Washington se d\u00e9pla\u00e7ait vers l\u2019Asie et que les \u00c9tats-Unis ne seraient \u00ab plus prioritairement concentr\u00e9s sur la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019Europe \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 nationale<\/a> de 2025 a formalis\u00e9 ce basculement, pr\u00e9sentant les \u00c9tats-Unis comme \u00ab organisateurs et soutiens \u00bb d\u2019un r\u00e9seau de partage du fardeau plut\u00f4t que comme un participant militaire actif <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le sous-secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense charg\u00e9 de la politique, Elbridge Colby, l\u2019a confirm\u00e9 lors de la r\u00e9union minist\u00e9rielle de f\u00e9vrier 2026, appelant \u00e0 une \u00ab OTAN 3.0<\/a> \u00bb plus proche de l\u2019\u00ab OTAN 1.0 \u00bb que de l\u2019alliance que les Europ\u00e9ens connaissent depuis trente-cinq ans, exigeant que les alli\u00e9s \u00ab assument la responsabilit\u00e9 premi\u00e8re de la d\u00e9fense conventionnelle de l\u2019Europe \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le message est sans ambigu\u00eft\u00e9 : pour Washington, la d\u00e9fense de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental<\/a> vient d\u2019abord, la comp\u00e9tition avec la Chine dans le Pacifique ensuite ; l\u2019Europe est une priorit\u00e9 europ\u00e9enne <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Nous n\u2019aurions pas d\u00fb \u00eatre surpris. La pr\u00e9sence militaire am\u00e9ricaine en Europe d\u00e9cline r\u00e9guli\u00e8rement depuis trois d\u00e9cennies <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019administration Bush a amorc\u00e9 des retraits que l\u2019administration Obama a prolong\u00e9s, retirant du continent plus de 10 000 soldats ainsi que des unit\u00e9s de combat, en partie pour financer un pivot vers l\u2019Asie <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si l\u2019annexion de la Crim\u00e9e en 2014 a certes provoqu\u00e9 un revirement partiel <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019orientation structurelle de la politique am\u00e9ricaine n\u2019a pas chang\u00e9 : la volont\u00e9 de r\u00e9duire les engagements europ\u00e9ens et de se recentrer sur le Pacifique est ancienne et couvre le spectre politique aux \u00c9tats-Unis <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ceux qui esp\u00e8rent qu\u2019une victoire d\u00e9mocrate en 2028 restaurera la relation transatlantique seront probablement d\u00e9\u00e7us : la politique int\u00e9rieure et le basculement de l\u2019ordre international pointent vers la poursuite du \u00ab transfert du fardeau \u00bb sous tout successeur plausible <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les partisans du retrait am\u00e9ricain saluent ce changement comme tardif <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; les d\u00e9fenseurs de l\u2019ordre transatlantique le traitent comme un fait accompli<\/em> auquel l\u2019Europe doit s\u2019adapter <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La question politique est tranch\u00e9e ; la question strat\u00e9gique ne l\u2019est pas.<\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats-Unis fonctionnent comme le syst\u00e8me d\u2019exploitation de l\u2019Alliance, et leur d\u00e9part imposerait une mani\u00e8re de faire la guerre plus prudente, plus positionnelle et plus attritionnelle.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois B\u00e9langer, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Deux questions semblent devoir maintenant \u00eatre discut\u00e9es en priorit\u00e9 : l\u2019Europe a besoin d\u2019un concept de dissuasion nucl\u00e9aire qui ne d\u00e9pende pas de la dissuasion \u00e9largie am\u00e9ricaine, et d\u2019une th\u00e9orie de la victoire pour la guerre conventionnelle. C\u2019est de celle-ci qu\u2019il sera ici question.<\/p>\n\n\n\n

Il est frappant que le d\u00e9bat europ\u00e9en se soit fix\u00e9 sur l\u2019architecture institutionnelle plut\u00f4t que sur la strat\u00e9gie militaire. La discussion s\u2019est concentr\u00e9e sur le pilier europ\u00e9en de l\u2019OTAN, sur l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une arm\u00e9e europ\u00e9enne, sur l\u2019\u00e9largissement de la Joint Expeditionary Force et sur des dispositifs semblables <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une \u00e9valuation rigoureuse des strat\u00e9gies militaires r\u00e9ellement disponibles pour des Europ\u00e9ens op\u00e9rant avec un soutien am\u00e9ricain limit\u00e9 ou nul fait presque enti\u00e8rement d\u00e9faut. Une exception r\u00e9cente notable est le travail men\u00e9 par Ruben Stewart, qui examine comment l\u2019OTAN europ\u00e9enne se battrait dans le cas le plus dangereux : l\u2019absence brutale du soutien am\u00e9ricain, dans un combat livr\u00e9 \u00ab ce soir \u00bb avec les forces existantes. Son apport central est de montrer que ce que le retrait am\u00e9ricain supprime n\u2019est pas la masse, mais l\u2019int\u00e9gration : les \u00c9tats-Unis fonctionnent comme le syst\u00e8me d\u2019exploitation de l\u2019Alliance, et leur d\u00e9part imposerait une mani\u00e8re de faire la guerre plus prudente, plus positionnelle et plus attritionnelle, par n\u00e9cessit\u00e9 plut\u00f4t que par choix <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Notre propos est diff\u00e9rent et compl\u00e9mentaire. L\u00e0 o\u00f9 Stewart diagnostique la mani\u00e8re de faire la guerre d\u00e9grad\u00e9e qu\u2019une absence am\u00e9ricaine soudaine imposerait \u00e0 l\u2019Europe telle qu\u2019elle est, nous nous demandons quelles mani\u00e8res de faire la guerre l\u2019Europe pourrait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment construire selon l\u2019\u00e9ventail des postures am\u00e9ricaines plausibles, et ce que chacune exigerait de sa strat\u00e9gie, de son commandement et de ses capacit\u00e9s. Dans l\u2019hypoth\u00e8se de travail pr\u00e9sent\u00e9e ici, nous nous proposons de faire varier le niveau r\u00e9siduel de soutien am\u00e9ricain et la structure de commandement qui en r\u00e9sulte afin de g\u00e9n\u00e9rer trois concepts op\u00e9rationnels, chacun avec sa propre th\u00e9orie de la victoire, son architecture institutionnelle et ses besoins capacitaires, pour explorer la possibilit\u00e9 qu\u2019une d\u00e9fense europ\u00e9enne efficace ne passe pas n\u00e9cessairement par un syst\u00e8me unifi\u00e9 unique.<\/p>\n\n\n\n

Le point de d\u00e9part est inconfortable, mais doit \u00eatre affront\u00e9 de face. Pour les Europ\u00e9ens, se battre \u00ab comme les Am\u00e9ricains sans les Am\u00e9ricains \u00bb est une impasse strat\u00e9gique. Le concept de combat actuel de l\u2019OTAN \u2014 qui passe par la notion centrale d\u2019op\u00e9rations multi-domaines \u2014 repose sur une th\u00e9orie de la victoire o\u00f9 les forces russes sont disloqu\u00e9es par une int\u00e9gration technologique sup\u00e9rieure et une \u00ab domination d\u00e9cisionnelle \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est une th\u00e9orie de la victoire construite autour des capacit\u00e9s strat\u00e9giques am\u00e9ricaines et dont la logique causale du succ\u00e8s est au mieux douteuse <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les fondements strat\u00e9giques de l\u2019Alliance (le Concept strat\u00e9gique de 2022, le Concept de dissuasion et de d\u00e9fense de la zone euro-atlantique), et les prises de parole publiques des SACEUR successifs traduisent cela en trois exigences op\u00e9rationnelles : \u00ab d\u00e9tecter, dissuader et d\u00e9fendre contre toute menace d\u2019agression ; maintenir ou r\u00e9tablir l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale des \u00c9tats membres ; et mettre fin rapidement \u00e0 un conflit arm\u00e9 ou \u00e0 une agression \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le g\u00e9n\u00e9ral Christopher Cavoli, SACEUR de 2022 \u00e0 2025, a r\u00e9sum\u00e9 la logique op\u00e9rationnelle en une formule : \u00ab soit vous gagnez d\u2019embl\u00e9e, vite et fort, soit vous \u00eates engag\u00e9s dans un long combat. Donc\u2026 gagnez d\u2019embl\u00e9e, mais soyez pr\u00eats \u00e0 gagner dans la dur\u00e9e \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; un futur affrontement conventionnel avec la Russie, soutenait-il, \u00ab se d\u00e9cidera sur terre \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais cette th\u00e9orie de la victoire ne peut survivre intacte au d\u00e9sengagement am\u00e9ricain. Les estimations situent le co\u00fbt du remplacement des facilitateurs technologiques am\u00e9ricains \u00e0 plusieurs milliards de dollars et le d\u00e9lai de rattrapage industriel europ\u00e9en \u00e0 dix ou quinze ans <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 cet \u00e9gard, les \u00e9valuations optimistes supposent un degr\u00e9 de coh\u00e9sion europ\u00e9enne dans l\u2019int\u00e9gration des forces et la coordination industrielle qui est irr\u00e9aliste <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> : le d\u00e9fi de d\u00e9velopper une mani\u00e8re europ\u00e9enne de faire la guerre demeure.<\/p>\n\n\n\n

Dans un premier temps, nous exposerons ici un cadre de r\u00e9flexion sur les possibilit\u00e9s strat\u00e9giques europ\u00e9ennes en fonction de deux variables : le niveau de soutien am\u00e9ricain r\u00e9siduel et la structure de commandement qui en d\u00e9coule. Les trois sections qui suivent d\u00e9veloppent chacune un sc\u00e9nario, en examinant la th\u00e9orie de la victoire, l\u2019architecture institutionnelle et les besoins capacitaires que chacun implique. Une conclusion en d\u00e9gage les implications comparatives et les choix politiques qu\u2019elles imposent. Tout au long du raisonnement, nous supposons que la Russie demeure une puissance agressive pr\u00eate \u00e0 recourir \u00e0 la force contre l\u2019Europe ; nous ne d\u00e9veloppons pas de th\u00e9orie des motivations russes, mais traitons la menace comme la condition structurelle dans laquelle la strat\u00e9gie doit \u00eatre con\u00e7ue.<\/p>\n\n\n\n

Cadrer les possibilit\u00e9s strat\u00e9giques europ\u00e9ennes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

L\u2019OTAN est devenue un point fixe incontournable de la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne, \u00e0 tel point que le terme \u00ab coalition \u00bb d\u00e9signe d\u2019ordinaire ce qui se situe hors d\u2019elle. Le d\u00e9sengagement am\u00e9ricain oblige les Europ\u00e9ens \u00e0 reconsid\u00e9rer non seulement la relation de l\u2019Alliance avec Washington, mais l\u2019architecture de l\u2019Alliance elle-m\u00eame. Le d\u00e9bat europ\u00e9en a trop souvent pr\u00e9sent\u00e9 le retrait am\u00e9ricain comme un levier coercitif \u00e0 contrer ou \u00e0 inverser. \u00c0 l\u2019inverse, la politique am\u00e9ricaine envers l\u2019Europe a longtemps consist\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister vigoureusement au d\u00e9veloppement de capacit\u00e9s strat\u00e9giques europ\u00e9ennes autonomes. Nous prenons le retrait progressif des \u00c9tats-Unis comme une pr\u00e9misse structurelle, et nous demandons quelles strat\u00e9gies militaires deviennent disponibles pour les Europ\u00e9ens selon les degr\u00e9s variables de soutien am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n

Le cadre repose sur le degr\u00e9 auquel la diminution du soutien am\u00e9ricain devrait fa\u00e7onner les d\u00e9finitions europ\u00e9ennes des strat\u00e9gies militaires appropri\u00e9es et les structures institutionnelles n\u00e9cessaires pour les soutenir. D\u2019autres variables (coh\u00e9sion politique, pr\u00e9paration industrielle, tol\u00e9rance de l\u2019opinion aux pertes) comptent, mais elles sont en aval de la question du soutien et du commandement, qui fixe le cadre strat\u00e9gique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel tout le reste se d\u00e9cide. Trois sc\u00e9narios en d\u00e9coulent.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Un h\u00e9licopt\u00e8re s’appr\u00eatant \u00e0 atterrir sur la fr\u00e9gate de la Marine nationale fran\u00e7aise Normandie lors d’une patrouille dans un fjord norv\u00e9gien, au nord du cercle polaire arctique, le jeudi 7 mars 2024. \u00a9 Thibault Camus<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Dans le premier sc\u00e9nario, l\u2019OTAN conserve un SACEUR am\u00e9ricain et un soutien militaire am\u00e9ricain r\u00e9duit mais r\u00e9el ; la th\u00e9orie de la victoire existante op\u00e8re sous contrainte capacitaire, dans une version o\u00f9 les op\u00e9rations multi-domaines se d\u00e9rouleraient sans les \u00c9tats-Unis. Dans le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario, les Europ\u00e9ens conservent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la base industrielle am\u00e9ricaine mais perdent les forces et le renseignement am\u00e9ricains ; le concept op\u00e9rationnel devient le d\u00e9ni strat\u00e9gique par attrition continentale<\/em>, ex\u00e9cut\u00e9 par un commandement enti\u00e8rement europ\u00e9en. Dans le troisi\u00e8me sc\u00e9nario, m\u00eame l\u2019acc\u00e8s industriel a disparu ; l\u2019Alliance se r\u00e9gionalise en grappes de d\u00e9fense partiellement superpos\u00e9es, chacune poursuivant une contre-concentration sur mesure dans son th\u00e9\u00e2tre. Ces trois sc\u00e9narios sont des id\u00e9aux-types conceptuels, pas des pr\u00e9dictions ; ils permettent de d\u00e9limiter th\u00e9oriquement l\u2019espace des choix europ\u00e9ens. Le premier sc\u00e9nario est le plus confortable, car il se pr\u00e9sente ais\u00e9ment comme un simple \u00ab transfert du fardeau \u00bb : il n\u2019exige aucune r\u00e9flexion de fond sur une strat\u00e9gie militaire appropri\u00e9e, puisqu\u2019il permet aux Europ\u00e9ens de continuer \u00e0 importer des concepts am\u00e9ricains, et il \u00e9vite de reconna\u00eetre publiquement la fracture transatlantique. Mais il laisse les Europ\u00e9ens avec une mani\u00e8re de faire la guerre qui demeure tributaire de facilitateurs strat\u00e9giques am\u00e9ricains essentiels, donc politiquement vuln\u00e9rables, et d\u00e9pendante de la technologie am\u00e9ricaine pour des capacit\u00e9s critiques, ce qui r\u00e9duit la capacit\u00e9 d\u2019innovation de l\u2019Europe, et donc sa prosp\u00e9rit\u00e9 potentielle. Une planification prudente exigerait des Europ\u00e9ens qu\u2019ils commencent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me sc\u00e9narios. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est inconfortable, car il faut admettre qu\u2019ils doivent devenir producteurs et non plus consommateurs passifs, de concepts et de strat\u00e9gies militaires. Mais c\u2019est l\u2019option \u00e0 la fois prudente et logique si le fardeau de la d\u00e9fense europ\u00e9enne doit basculer r\u00e9solument vers les Europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n

Premier sc\u00e9nario : des op\u00e9rations multi-domaines mais avec un soutien am\u00e9ricain limit\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Ce sc\u00e9nario prend pour point de d\u00e9part la trajectoire transatlantique actuelle : une posture am\u00e9ricaine transactionnelle envers ses alli\u00e9s <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>, un engagement incertain envers l\u2019OTAN, et une r\u00e9duction continue des forces et des facilitateurs en Europe.<\/p>\n\n\n\n

Degr\u00e9 d\u2019engagement am\u00e9ricain<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Nous supposons un acc\u00e8s alli\u00e9 maintenu aux capacit\u00e9s am\u00e9ricaines, surtout l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me du F-35, avec ses cha\u00eenes d\u2019approvisionnement, ses donn\u00e9es param\u00e9triques et sa communaut\u00e9 d\u2019utilisateurs, et \u00e0 des forces et enablers<\/em> am\u00e9ricains s\u00e9lectionn\u00e9s. La distinction critique avec le sc\u00e9nario 3 est que les Europ\u00e9ens demeurent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me militaro-industriel am\u00e9ricain. La conservation de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 telle ou telle capacit\u00e9 (ISR a\u00e9roport\u00e9, renseignement d\u2019origine \u00e9lectromagn\u00e9tique, ravitaillement en vol, frappe de pr\u00e9cision \u00e0 longue port\u00e9e) est contingente et politiquement n\u00e9goci\u00e9e. La forme que prendraient les op\u00e9rations multi-domaines varie donc selon les capacit\u00e9s que Washington choisit de rendre disponibles.<\/p>\n\n\n\n

Th\u00e9orie de la victoire<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

La th\u00e9orie de la victoire formul\u00e9e par le SACEUR survit dans la forme, sinon toujours dans la substance. Avec un SACEUR am\u00e9ricain et une coh\u00e9sion institutionnelle maintenue, l\u2019Alliance conserve son insistance sur la dissuasion par d\u00e9ni, adoss\u00e9e \u00e0 la punition, et sa logique op\u00e9rationnelle de victoire d\u2019embl\u00e9e tout en \u00e9tant pr\u00eate \u00e0 gagner dans la dur\u00e9e. Les plans r\u00e9gionaux, de domaine et strat\u00e9giques conservent leur structure, m\u00eame si leur port\u00e9e se contracte. Mais l\u2019Alliance doit se r\u00e9concilier avec une tension qu\u2019elle avait jusqu\u2019ici \u00e9lud\u00e9e : elle a planifi\u00e9 une guerre de man\u0153uvre (gagner vite) tout en construisant une structure de forces taill\u00e9e pour l\u2019attrition (gagner dans la dur\u00e9e). Sous soutien am\u00e9ricain limit\u00e9, c\u2019est la seconde composante qui domine.<\/p>\n\n\n\n

La pr\u00e9sence avanc\u00e9e demeure l\u2019avantage le plus r\u00e9silient de l\u2019Alliance. Des huit groupements tactiques multinationaux de l\u2019OTAN, d\u00e9ploy\u00e9s de la Bulgarie \u00e0 l\u2019Estonie, seul celui de Pologne op\u00e8re sous commandement am\u00e9ricain ; les autres sont dirig\u00e9s par le Royaume-Uni, le Canada, l\u2019Allemagne, l\u2019Italie, la France, l\u2019Espagne et la Hongrie <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Int\u00e9gr\u00e9s aux plans r\u00e9gionaux du SACEUR via<\/em> le Corps et la Division multinationaux Nord-Est, ces d\u00e9ploiements ont peu de chances de se retirer en cas de d\u00e9sengagement am\u00e9ricain <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Allemagne produit d\u00e9sormais plus d\u2019obus d\u2019artillerie que les \u00c9tats-Unis.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois B\u00e9langer, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le concept op\u00e9rationnel attach\u00e9 \u00e0 cette th\u00e9orie de la victoire est celui des op\u00e9rations multi-domaines ou MDO : \u00ab l\u2019orchestration d\u2019activit\u00e9s militaires, \u00e0 travers tous les domaines et milieux, synchronis\u00e9es avec des activit\u00e9s non militaires, pour permettre \u00e0 l\u2019Alliance de produire des effets convergents \u00e0 la vitesse de la pertinence \u00bb <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le concept repose sur la convergence \u00e0 travers les milieux maritime, terrestre, a\u00e9rien, spatial et cyber, et sur l\u2019int\u00e9gration du secteur priv\u00e9 pour certains facilitateurs technologiques.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Dans ce sc\u00e9nario, mettre en \u0153uvre les MDO sans les capacit\u00e9s am\u00e9ricaines est le d\u00e9fi central.<\/p>\n\n\n\n

Trajectoire institutionnelle<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

La structure de commandement sous soutien am\u00e9ricain limit\u00e9 est plus rassurante que le tableau capacitaire. Le commandement et le contr\u00f4le de l\u2019OTAN se sont en effet progressivement europ\u00e9anis\u00e9s au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, dans un processus qui s\u2019est encore acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 d\u00e9but 2026. Situ\u00e9 \u00e0 Mons, au quartier g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OTAN, le SACEUR est le seul poste op\u00e9rationnel de haut rang tenu par un officier am\u00e9ricain ; les trois commandements de forces interarm\u00e9es (Naples, Brunssum et Norfolk) sont d\u00e9sormais tous dirig\u00e9s par des Europ\u00e9ens \u2014 y compris Norfolk, le seul quartier g\u00e9n\u00e9ral de niveau op\u00e9rationnel situ\u00e9 sur le sol am\u00e9ricain \u2014 tout comme les commandements de composante a\u00e9rien (Ramstein), maritime (Northwood) et terrestre (Izmir) et, aux \u00e9chelons des corps et des divisions, les grandes formations multinationales du Nord-Est <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

M\u00eame si la pr\u00e9sence terrestre am\u00e9ricaine se r\u00e9duit fortement, la fonction de planification op\u00e9rationnelle se poursuit au Supreme Headquarters Allied Powers Europe <\/em>(ou SHAPE, le quartier g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Alliance), dans les commandements interarm\u00e9es et dans les commandements de composante sans rupture d\u2019infrastructure ni de direction. Les b\u00e2timents, les groupes de planification op\u00e9rationnelle permanents, le travail d\u2019\u00e9tat-major sur les plans r\u00e9gionaux et la m\u00e9moire institutionnelle r\u00e9sident tous en Europe. Les relations de commandement par intention que l\u2019AJP-01 prescrit (intention centralis\u00e9e, ex\u00e9cution d\u00e9centralis\u00e9e) fonctionnent \u00e0 travers des quartiers g\u00e9n\u00e9raux dirig\u00e9s par des Europ\u00e9ens \u00e0 tous les \u00e9chelons sous le SACEUR. L\u2019ossature conceptuelle de la mani\u00e8re de faire la guerre de l\u2019OTAN est d\u00e9j\u00e0 ex\u00e9cutable par des structures de commandement europ\u00e9ennes. Le personnel am\u00e9ricain repr\u00e9sente une part substantielle des quartiers g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019OTAN, et son remplacement p\u00e8sera sur les arm\u00e9es les plus modestes <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais l\u2019architecture institutionnelle n\u2019est pas, en elle-m\u00eame, la contrainte d\u00e9terminante.<\/p>\n\n\n\n

Trois limites structurelles s\u2019appliquent \u00e0 toutes les variantes de ce sc\u00e9nario, et elles concernent les facilitateurs plut\u00f4t que la masse. <\/p>\n\n\n\n

Premi\u00e8rement, l\u2019AJP-01 reconna\u00eet elle-m\u00eame l\u2019exigence de synchronisation des MDO : \u00ab les op\u00e9rations multi-domaines exigent la synchronisation d\u2019actions allant de la vitesse de la lumi\u00e8re au pas de marche \u00bb <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les forces europ\u00e9ennes n\u2019ont pas d\u00e9montr\u00e9 une synchronisation interdomaines \u00e0 cette vitesse ; les plateformes existent, mais les concepts d\u2019emploi sont encore en maturation <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Deuxi\u00e8mement, la capacit\u00e9 europ\u00e9enne de frappe de pr\u00e9cision \u00e0 longue port\u00e9e est insuffisante pour la composante de feux profonds du d\u00e9ni : l\u2019European Long-Range Strike Approach est un programme plut\u00f4t qu\u2019une capacit\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9e, et les stocks de Storm Shadow, SCALP et Taurus sont limit\u00e9s <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Troisi\u00e8mement, les op\u00e9rations a\u00e9riennes restent d\u00e9pendantes des facilitateurs am\u00e9ricains, en particulier le transport strat\u00e9gique et le ravitaillement en vol.\u00a0Si Washington les garde en r\u00e9serve pour le Pacifique, l\u2019Alliance pourrait ne pas \u00eatre en mesure de produire l\u2019ensemble des effets convergents de ces op\u00e9rations. Les stocks de munitions et la profondeur industrielle (intercepteurs de d\u00e9fense a\u00e9rienne, artillerie de 155 mm, munitions r\u00f4deuses \u00e0 longue port\u00e9e) demeurent insuffisants pour la composante \u00ab gagner dans la dur\u00e9e \u00bb sans r\u00e9approvisionnement am\u00e9ricain soutenu, m\u00eame si la trajectoire est encourageante : l\u2019Allemagne produit d\u00e9sormais plus d\u2019obus d\u2019artillerie que les \u00c9tats-Unis <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Besoins capacitaires<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Si les \u00c9tats-Unis continuent de fournir renseignement et partage de donn\u00e9es (ISR de haute altitude, renseignement \u00e9lectromagn\u00e9tique, alerte avanc\u00e9e antimissile, int\u00e9gration via les canaux existants de l\u2019OTAN), les Europ\u00e9ens sont capables d\u2019ex\u00e9cuter quelque chose de proche du concept de l\u2019AJP-01 m\u00eame en cas de retrait des forces terrestres am\u00e9ricaines. Les facilitateurs am\u00e9ricains r\u00e9siduels (frappe de pr\u00e9cision \u00e0 longue port\u00e9e, SEAD\/DEAD, ravitaillement en vol) comblent les lacunes que la capacit\u00e9 europ\u00e9enne ne peut encore combler. Si la pr\u00e9f\u00e9rence am\u00e9ricaine pour la puissance a\u00e9rienne et les technologies de pr\u00e9cision au d\u00e9triment de l\u2019engagement au sol <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span> se prolonge dans un sc\u00e9nario d\u2019article 5, les \u00c9tats-Unis contribueraient le plus vraisemblablement par la puissance a\u00e9rienne tout en se retirant des activit\u00e9s persistantes de basse intensit\u00e9. La composante \u00ab gagner d\u2019embl\u00e9e \u00bb d\u00e9pend alors lourdement de l\u2019aviation tactique am\u00e9ricaine ; la composante \u00ab gagner dans la dur\u00e9e \u00bb d\u00e9pend presque enti\u00e8rement de la masse, des stocks de munitions et des renforts europ\u00e9ens. C\u2019est la configuration la plus exigeante : les \u00c9tats-Unis fournissent le combat haut de gamme tout en d\u00e9laissant la pr\u00e9sence persistante de basse intensit\u00e9 que pr\u00e9suppose le continuum de la comp\u00e9tition de l\u2019AJP-01.<\/p>\n\n\n\n

Le d\u00e9veloppement des forces europ\u00e9ennes doit, avant tout, combler les cases vides du mod\u00e8le de forces de l\u2019OTAN : fournir davantage de troupes et de postes de commandement qu\u2019aujourd\u2019hui, et garantir un niveau de pr\u00e9paration ad\u00e9quat. En chiffres, les Europ\u00e9ens devront aligner les 100 000 hommes du premier \u00e9chelon de d\u00e9fense et la majorit\u00e9, voire la totalit\u00e9, des 200 000 du second. Les nations de l\u2019OTAN alignent actuellement 144 brigades de man\u0153uvre ; l\u2019Europe peine encore \u00e0 combler les lacunes, et la part am\u00e9ricaine du premier \u00e9chelon et des renforts projet\u00e9s pour le second est substantielle <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Le recrutement et la fid\u00e9lisation devront donc monter en puissance, parall\u00e8lement \u00e0 la pr\u00e9paration d\u2019une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration dans un conflit prolong\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Cette dynamique a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019enclencher en dessinant une trajectoire : le Danemark a introduit la conscription des femmes \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2025 <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; la Croatie a rendu le service militaire obligatoire en octobre 2025 ; l\u2019Allemagne a relev\u00e9 ses objectifs de recrutement en janvier 2026, assortis d\u2019une clause de conscription obligatoire si les chiffres ne sont pas atteints <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Pologne s\u2019est fix\u00e9 un objectif de 400 000 personnes form\u00e9es pour 2026, la France a lanc\u00e9 un programme militaire volontaire effectif d\u00e8s 2026, et le Canada a vu ses candidatures presque tripler en 2025 <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sur le plan capacitaire, la priorit\u00e9 est de fournir ou de moderniser ce qu\u2019une force qui souhaite mener des op\u00e9rations multi-domaines exige. Les Europ\u00e9ens devraient rechercher des partenariats industriels pour co-d\u00e9velopper des facilitateurs, y compris avec Boeing pour les avions ravitailleurs \u2014 Airbus seul ne pouvant r\u00e9pondre \u00e0 la demande europ\u00e9enne \u2014 et pour la production d\u2019intercepteurs Patriot, \u00e9voqu\u00e9e comme candidate \u00e0 un co-d\u00e9veloppement transatlantique <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Deuxi\u00e8me sc\u00e9nario : le d\u00e9ni strat\u00e9gique par attrition continentale<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Dans ce sc\u00e9nario, les \u00c9tats-Unis se sont retir\u00e9s op\u00e9rationnellement de la d\u00e9fense de l\u2019Europe, mais les \u00c9tats europ\u00e9ens conservent un acc\u00e8s commercial \u00e0 la base industrielle de d\u00e9fense am\u00e9ricaine. <\/p>\n\n\n\n

Degr\u00e9 d\u2019engagement am\u00e9ricain<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Les troupes, les plateformes de renseignement et les structures de commandement am\u00e9ricaines ne garantissent plus la s\u00e9curit\u00e9 continentale ; les armes, capteurs et munitions am\u00e9ricains restent acqu\u00e9rables par le commerce de d\u00e9fense ordinaire. Le probl\u00e8me strat\u00e9gique ainsi cr\u00e9\u00e9 est plus subtil que ne le sugg\u00e8re le d\u00e9bat habituel sur le remplacement des capacit\u00e9s. L\u2019objectif n\u2019est pas de se battre \u00ab comme les \u00c9tats-Unis sans les \u00c9tats-Unis \u00bb. Les lacunes capacitaires peuvent s\u2019acheter sur \u00e9tag\u00e8re ; les lacunes op\u00e9rationnelles, en particulier les infrastructures de donn\u00e9es et de commandement-contr\u00f4le qui font fonctionner les op\u00e9rations multi-domaines, non <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une mani\u00e8re europ\u00e9enne de faire la guerre devrait pouvoir contr\u00f4ler la cha\u00eene op\u00e9rationnelle de bout en bout, m\u00eame quand le mat\u00e9riel sort d\u2019usines am\u00e9ricaines. Ce sc\u00e9nario suppose que la coh\u00e9sion politique entre les grandes puissances europ\u00e9ennes tient : la France, le Royaume-Uni, l\u2019Allemagne, la Pologne, l\u2019Italie et les \u00c9tats nordiques et baltes s\u2019engagent \u00e0 se battre comme une entit\u00e9 politico-militaire unique sous un commandement unifi\u00e9. L\u2019alternative plurielle, dans laquelle des coalitions sous-r\u00e9gionales se forment autour des \u00c9tats qui se mobilisent effectivement, fait l\u2019objet du troisi\u00e8me sc\u00e9nario \u00e9tudi\u00e9 ici.<\/p>\n\n\n\n

Th\u00e9orie de la victoire<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Vaincre la Russie selon ce concept signifie que Moscou ne peut poursuivre une agression : tout gain russe devient trop co\u00fbteux, trop expos\u00e9 et trop instable pour servir de fait accompli<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019objectif est l\u2019\u00e9puisement op\u00e9rationnel : l\u2019\u00e9rosion progressive de la capacit\u00e9 russe \u00e0 r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer sa puissance de combat au niveau op\u00e9rationnel \u2014 d\u00e9gradation de la main-d\u2019\u0153uvre entra\u00een\u00e9e, perturbation des cycles logistiques, friction croissante dans les syst\u00e8mes de commandement charg\u00e9s de soutenir des op\u00e9rations offensives sous pression continue. C\u2019est une strat\u00e9gie d\u2019\u00e9puisement o\u00f9 l\u2019attrition se convertit en contraintes sur la capacit\u00e9 d\u2019agir de l\u2019adversaire. Elle vise l\u2019appareil militaire russe au niveau op\u00e9rationnel, non le r\u00e9gime ni la population. Elle n\u2019exige ni n\u2019escompte un changement de r\u00e9gime \u00e0 Moscou, et ne d\u00e9pend pas d\u2019une r\u00e9volte populaire, que l\u2019exp\u00e9rience historique montre peu fiable et politiquement corrosive \u00e0 provoquer. Elle ne privil\u00e9gie pas la punition de la population russe, qui, empiriquement, tend davantage \u00e0 durcir la coh\u00e9sion de l\u2019adversaire qu\u2019\u00e0 la dissoudre.<\/p>\n\n\n\n

Le concept repose sur trois pr\u00e9misses. La premi\u00e8re est l\u2019avantage du d\u00e9fenseur sur le champ de bataille moderne. L\u2019exp\u00e9rience d\u00e9fensive ukrainienne entre 2023 et 2025 d\u00e9montre qu\u2019un d\u00e9fenseur pr\u00e9par\u00e9, dot\u00e9 d\u2019un ISR dense, de feux de pr\u00e9cision en couches et de stocks de munitions impose des co\u00fbts disproportionn\u00e9s \u00e0 l\u2019attaquant <\/span>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La transformation est plus profonde que l\u2019ajout d\u2019une capacit\u00e9 : les drones tactiques et op\u00e9rationnels constituent une innovation architecturale exigeant des adaptations correspondantes de la tactique, de l\u2019organisation et de la doctrine, et un concept europ\u00e9en qui ne proc\u00e8de pas \u00e0 ces ajustements ne saisira pas l\u2019avantage d\u00e9fensif, m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 les plateformes sont pr\u00e9sentes <\/span>40<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La deuxi\u00e8me pr\u00e9misse est l\u2019avantage comparatif industriel : le PIB europ\u00e9en est environ dix fois sup\u00e9rieur au PIB russe et, m\u00eame en \u00e9conomie de guerre, la Russie ne peut \u00e9galer la production europ\u00e9enne si les Europ\u00e9ens mobilisent leur base industrielle <\/span>41<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La troisi\u00e8me pr\u00e9misse est la soutenabilit\u00e9 de l\u2019effort multinational comme variable op\u00e9rationnelle. Une guerre europ\u00e9enne doit \u00eatre \u00e0 la fois militairement efficace et politiquement soutenable dans le cadre d\u2019une coalition d\u2019une vingtaine d\u2019\u00c9tats d\u00e9mocratiques, durant deux \u00e0 cinq ans. Cela exclut les campagnes offensives \u00e0 fortes pertes et, combin\u00e9 \u00e0 la gestion de l\u2019escalade nucl\u00e9aire, rend politiquement interdites les op\u00e9rations terrestres sur le territoire russe. Le d\u00e9fi militaire est donc de l\u2019ordre de la reconqu\u00eate plut\u00f4t que de la conqu\u00eate : contenir les avanc\u00e9es russes sur le territoire europ\u00e9en, d\u00e9loger les forces russes de tout terrain saisi <\/span>42<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et \u00e9puiser la puissance militaire russe jusqu\u2019\u00e0 ce que Moscou choisisse le retrait. Des effets en profondeur sur le territoire russe sont possibles et n\u00e9cessaires, mais doivent \u00eatre d\u00e9livr\u00e9s par les feux, non par la man\u0153uvre terrestre.<\/p>\n\n\n\n

Une mani\u00e8re europ\u00e9enne de faire la guerre devrait pouvoir contr\u00f4ler la cha\u00eene op\u00e9rationnelle de bout en bout, m\u00eame quand le mat\u00e9riel sort d\u2019usines am\u00e9ricaines.\u00a0<\/p>Jean-Fran\u00e7ois B\u00e9langer, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le concept op\u00e9rationnel qui d\u00e9coule de ces pr\u00e9misses est le d\u00e9ni strat\u00e9gique par attrition continentale<\/em>. Il se compose de quatre lignes d\u2019effort se renfor\u00e7ant mutuellement, dont l\u2019effet combin\u00e9 impose un dilemme cumulatif \u00e0 Moscou.<\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re et la plus importante est le d\u00e9ni continental<\/em>. La fronti\u00e8re orientale \u2014 courant de la fronti\u00e8re russo-norv\u00e9gienne, \u00e0 travers les \u00c9tats baltes et la fronti\u00e8re ukrainienne, jusqu\u2019\u00e0 la mer Noire \u2014 serait reconfigur\u00e9e en un complexe unique de reconnaissance-frappe d\u00e9fensif. La logique op\u00e9rationnelle rappelle le concept \u00ab Hellscape<\/em> \u00bb envisag\u00e9 pour la d\u00e9fense de Ta\u00efwan : une architecture en couches o\u00f9 la densit\u00e9 et l\u2019intensit\u00e9 des feux croissent \u00e0 mesure que l\u2019adversaire avance, et o\u00f9 aucune couche n\u2019est d\u00e9cisive isol\u00e9ment, mais o\u00f9 c\u2019est leur effet cumul\u00e9 qui l\u2019est <\/span>43<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des mailles denses de capteurs ISR d\u00e9tecteraient le mouvement russe en profondeur op\u00e9rationnelle ; des feux de saturation \u2014 artillerie, munitions r\u00f4deuses et drones FPV \u2014 engageraient les forces russes d\u00e8s qu\u2019elles menacent la ligne de contact. Une d\u00e9fense sol-air en couches, mise en r\u00e9seau entre syst\u00e8mes nationaux, d\u00e9nierait \u00e0 la Russie l\u2019acc\u00e8s a\u00e9rien et missilier \u00e0 la zone d\u00e9fendue. Fortifications avanc\u00e9es, ceintures d\u2019obstacles et plans de feux pr\u00e9-\u00e9tablis canaliseraient toute avanc\u00e9e vers des zones de destruction dont le d\u00e9fenseur a choisi la g\u00e9om\u00e9trie. La r\u00e9silience face \u00e0 la guerre \u00e9lectronique et aux frappes de d\u00e9capitation russes reposerait sur la d\u00e9l\u00e9gation de l\u2019autorit\u00e9 de commandement aux \u00e9chelons du bataillon et de la compagnie, selon les principes du commandement par intention. L\u2019exp\u00e9rience ukrainienne fournit le mod\u00e8le empirique : une ceinture d\u2019attrition de trente kilom\u00e8tres le long de la ligne de contact, soutenue par ce que les commandants ukrainiens appellent d\u00e9sormais un \u00ab mur de drones \u00bb <\/span>44<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce m\u00eame retour d\u2019exp\u00e9rience discipline le concept contre une lecture trop optimiste des drones bon march\u00e9 <\/span>45<\/sup><\/a><\/span><\/span> : le d\u00e9ni continental repose sur des feux en couches (artillerie, munitions r\u00f4deuses, FPV, mines, guerre \u00e9lectronique), non sur la seule masse de drones. La ceinture de d\u00e9ni doit aussi int\u00e9grer la logistique comme domaine contest\u00e9. La doctrine russe accorde une grande importance aux frappes profondes contre les n\u0153uds logistiques, les r\u00e9seaux ferroviaires et les postes de commandement arri\u00e8re <\/span>46<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; une approche europ\u00e9enne cr\u00e9dible doit traiter sa propre infrastructure logistique comme partie de l\u2019espace de bataille, faute de quoi le syst\u00e8me de d\u00e9ni se d\u00e9gradera par \u00e9puisement de ses propres structures de soutien.<\/p>\n\n\n\n

La deuxi\u00e8me ligne d\u2019effort est la frappe dans la profondeur r\u00e9ciproque<\/em>. La profondeur strat\u00e9gique russe doit \u00eatre continuellement menac\u00e9e : n\u0153uds de l\u2019\u00e9conomie de guerre, infrastructures p\u00e9troli\u00e8res et logistiques, r\u00e9seaux ferroviaires, installations de commandement-contr\u00f4le, bases navales et actifs li\u00e9s aux \u00e9lites, au moyen de missiles \u00e0 longue port\u00e9e, de drones suicides en masse, d\u2019op\u00e9rations cyber et de sabotage. Le but est le d\u00e9ni, non la punition : d\u00e9grader les intrants dont la Russie a besoin pour soutenir son offensive tout en \u00e9levant le co\u00fbt politique de la poursuite <\/span>47<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019exp\u00e9rience ukrainienne, l\u00e0 encore, l\u2019illustre : la posture de frappe profonde de Kyiv combine des campagnes asym\u00e9triques men\u00e9es avec des drones suicides \u00e0 bas co\u00fbt contre des infrastructures fixes et un ensemble plus restreint de frappes conventionnelles de pr\u00e9cision contre des cibles durcies, dans une campagne en couches \u00e9conomiquement soutenable <\/span>48<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La taille des stocks est la variable critique : l\u2019Europe doit soutenir des op\u00e9rations de frappe profonde pendant des ann\u00e9es, non des semaines, en traitant les stocks de munitions \u00e0 longue port\u00e9e et la capacit\u00e9 de production de drones suicides comme des actifs strat\u00e9giques comparables \u00e0 des divisions blind\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Le capitaine Thomas Vuong, commandant de la fr\u00e9gate de la Marine nationale fran\u00e7aise \u00ab Normandie \u00bb, lors d’une man\u0153uvre d’accostage dans un fjord norv\u00e9gien, au nord du cercle polaire arctique en mars 2024. \u00a9 Thibault Camus<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La troisi\u00e8me ligne d\u2019effort est l\u2019\u00e9tranglement maritime et \u00e9conomique<\/em>. La sup\u00e9riorit\u00e9 navale et \u00e9conomique structurelle de l\u2019Europe doit \u00eatre convertie en instrument de guerre : d\u00e9ni de mer en Baltique, en mer Noire, en M\u00e9diterran\u00e9e et dans le verrou Groenland-Islande-Royaume-Uni (GIUK<\/a>) ; neutralisation de la flotte fant\u00f4me ; d\u00e9fense des infrastructures sous-marines ; et int\u00e9gration de la guerre financi\u00e8re, commerciale et des sanctions aux op\u00e9rations militaires. L\u2019Europe n\u2019a pas besoin de vaincre la marine russe dans une bataille navale ; elle a besoin de d\u00e9nier \u00e0 la Russie sa libert\u00e9 maritime et son oxyg\u00e8ne \u00e9conomique tout en s\u00e9curisant ses propres lignes de communication maritimes. Les forces sp\u00e9ciales europ\u00e9ennes pourraient aussi mener des actions de sabotage contre les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques russes \u00e0 travers le monde. C\u2019est l\u2019\u00e9l\u00e9ment le moins d\u00e9pendant des \u00c9tats-Unis dans la posture europ\u00e9enne actuelle, et un terrain naturel d\u2019avantage comparatif.<\/p>\n\n\n\n

La quatri\u00e8me ligne d\u2019effort est la d\u00e9fense totale<\/em>. Les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes doivent pouvoir absorber un premier coup, soutenir une guerre longue et d\u00e9nier \u00e0 la Russie les dividendes politiques d\u2019une escalade en de\u00e7\u00e0 de l\u2019emploi nucl\u00e9aire. Cela suppose conscription ou service s\u00e9lectif dans les grandes puissances continentales, d\u00e9fense civile, stocks strat\u00e9giques, durcissement des infrastructures critiques, contre-sabotage \u00e0 grande \u00e9chelle et mobilisation \u00e9conomique pr\u00e9-planifi\u00e9e. Les mod\u00e8les finlandais, su\u00e9dois et suisse en fournissent les matrices institutionnelles <\/span>49<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les quatre lignes imposent quatre pressions parall\u00e8les et g\u00e9n\u00e8rent un dilemme cumulatif : la Russie ne peut ni prendre du territoire, ni exploiter son arri\u00e8re comme sanctuaire, ni utiliser les canaux maritimes ou \u00e9conomiques, ni briser les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. L\u2019architecture est robuste \u00e0 l\u2019\u00e9chec partiel : la perte d\u2019une ligne la d\u00e9grade sans la faire s\u2019effondrer. Elle exige aussi une priorisation explicite, car les contraintes de ressources et les frictions politiques emp\u00eacheront de d\u00e9velopper simultan\u00e9ment les quatre lignes \u00e0 leur niveau optimal. Le d\u00e9ni continental et la production de munitions forment le noyau irr\u00e9ductible ; les autres lignes montent en puissance en parall\u00e8le. Sans une telle priorisation, des ressources dispers\u00e9es risquent de n\u2019en produire aucune en profondeur suffisante.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019exp\u00e9rience ukrainienne fournit un mod\u00e8le empirique utile : une ceinture d\u2019attrition de trente kilom\u00e8tres le long de la ligne de contact, soutenue par ce que les commandants ukrainiens appellent d\u00e9sormais un \u00ab mur de drones \u00bb.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois B\u00e9langer, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le concept est con\u00e7u pour d\u00e9jouer chacun des paris strat\u00e9giques sur lesquels reposerait une agression russe. Si la Russie mise sur la vitesse <\/span>50<\/sup><\/a><\/span><\/span>, esp\u00e9rant un fait accompli<\/em> territorial avant que l\u2019Europe ne se mobilise politiquement, le pari est d\u00e9jou\u00e9 par un d\u00e9ni avanc\u00e9 imposant des co\u00fbts catastrophiques d\u00e8s le premier kilom\u00e8tre. Si elle mise sur la coercition nucl\u00e9aire, calculant que le risque d\u2019escalade d\u00e9tacherait de la coalition les \u00c9tats de premi\u00e8re ligne non nucl\u00e9aires, le pari est d\u00e9jou\u00e9 par la dissuasion avanc\u00e9e et la r\u00e9silience soci\u00e9tale. Si elle mise sur la fragmentation occidentale, anticipant que les divisions politiques paralyseraient la r\u00e9ponse, le pari est d\u00e9jou\u00e9 par des structures de commandement unifi\u00e9es et un pr\u00e9-engagement \u00e9tabli avant la crise. Si elle mise sur l\u2019endurance industrielle, escomptant \u00e9puiser les stocks europ\u00e9ens dans une guerre prolong\u00e9e, le pari est d\u00e9jou\u00e9 par la contre-attrition et le d\u00e9veloppement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de la profondeur industrielle. La diff\u00e9rence clefs avec les op\u00e9rations multi-domaines tient au rapport au temps. Celles-ci instrumentalisent le temps par la vitesse<\/a> : op\u00e9rer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cycle d\u00e9cisionnel de l\u2019adversaire et produire la dislocation plus vite qu\u2019il ne peut s\u2019adapter <\/span>51<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le d\u00e9ni strat\u00e9gique par attrition continentale<\/em> utilise le temps comme endurance : durer plus longtemps que l\u2019adversaire ne peut le soutenir. Il est structurellement adapt\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s politiques et op\u00e9rationnelles de la d\u00e9fense continentale sans soutien am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n

Deux vuln\u00e9rabilit\u00e9s des strat\u00e9gies d\u2019\u00e9puisement m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre reconnues. <\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re est la d\u00e9composition politique interne : une guerre prolong\u00e9e exerce une pression soutenue sur la coh\u00e9sion de la coalition et sur la patience int\u00e9rieure n\u00e9cessaire pour continuer \u00e0 financer, armer et tol\u00e9rer l\u2019effort. La seconde est la dimension \u00e9motionnelle de l\u2019attrition elle-m\u00eame, qui peut durcir la r\u00e9solution de l\u2019adversaire par la col\u00e8re et le d\u00e9sir de revanche plut\u00f4t que la dissoudre. L\u2019architecture institutionnelle d\u00e9crite ci-dessous r\u00e9pond \u00e0 la premi\u00e8re ; la seconde est plus difficile, et implique un calibrage soigneux de la frappe profonde : non la punition maximale, mais un d\u00e9ni op\u00e9rationnel con\u00e7u pour d\u00e9grader la capacit\u00e9 russe sans livrer l\u2019atrocit\u00e9 symbolique qui consoliderait le soutien int\u00e9rieur russe \u00e0 la guerre.<\/p>\n\n\n\n

Trajectoire institutionnelle<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

L\u2019architecture institutionnelle requise par ce concept repose sur deux piliers op\u00e9rationnels : un commandement strat\u00e9gique europ\u00e9en unifi\u00e9, et une entreprise ISR souveraine capable de l\u2019alimenter. Autour de ces deux piliers se greffent quatre exigences suppl\u00e9mentaires \u2014 r\u00e9forme de la base industrielle, r\u00e9\u00e9quilibrage de la structure de forces, arrangements nucl\u00e9aires et pr\u00e9-engagement politique \u2014 chacune pr\u00e9supposant des d\u00e9cisions politiques que les gouvernements europ\u00e9ens ont jusqu\u2019ici rechign\u00e9 \u00e0 prendre.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019exigence de commandement<\/em> est celle d\u2019un officier europ\u00e9en au niveau du commandement strat\u00e9gique (un SACEUR europ\u00e9en) \u00e0 la t\u00eate du Commandement alli\u00e9 Op\u00e9rations, avec les commandements de composante terre, air et mer europ\u00e9anis\u00e9s au niveau quatre \u00e9toiles. La forme institutionnelle importe moins que les exigences fonctionnelles : une planification op\u00e9rationnelle unifi\u00e9e sur l\u2019ensemble de la fronti\u00e8re orientale, une dorsale logistique de th\u00e9\u00e2tre unique, et une image op\u00e9rationnelle commune faisant autorit\u00e9. La cha\u00eene op\u00e9rationnelle doit \u00eatre enti\u00e8rement europ\u00e9enne, et construite avant la crise plut\u00f4t qu\u2019improvis\u00e9e durant celle-ci. Comme l\u2019essentiel de la structure de commandement op\u00e9rationnel de l\u2019OTAN est d\u00e9j\u00e0 europ\u00e9en, ainsi que l\u2019a montr\u00e9 le premier sc\u00e9nario, le saut est plus modeste qu\u2019il n\u2019y para\u00eet.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019architecture ISR<\/em> est le second pilier. Une architecture souveraine devrait couvrir quatre couches : une couche spatiale f\u00e9d\u00e9rant Galileo, Copernicus, CSO, SARah, CERES et IRIS\u00b2 sous un Commandement spatial europ\u00e9en dot\u00e9 d\u2019une autorit\u00e9 de tasking<\/em> op\u00e9rationnel <\/span>52<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; une couche a\u00e9roport\u00e9e \u00e9largissant les flottes d\u2019E-7 et de GlobalEye et d\u00e9veloppant un successeur des AWACS de l\u2019OTAN ; une couche terrestre mettant en r\u00e9seau radars nationaux, capteurs passifs et drones tactiques en un maillage continu le long de la fronti\u00e8re orientale ; et une couche maritime combinant avions de patrouille, surveillance sous-marine dans le verrou GIUK et la Baltique, et v\u00e9hicules de surface et sous-marins inhabit\u00e9s. Les quatre devraient \u00eatre fusionn\u00e9es au sein d\u2019un Centre interarm\u00e9es europ\u00e9en de renseignement alimentant directement les commandements de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n

Trois autres exigences en d\u00e9coulent. La premi\u00e8re est la transformation de la base industrielle de d\u00e9fense europ\u00e9enne<\/em>. L\u2019instrument Security Action for Europe (SAFE), lanc\u00e9 en 2025, et ses successeurs doivent servir non \u00e0 des hausses marginales d\u2019acquisition conjointe, mais \u00e0 la r\u00e9forme structurelle de la demande : normes communes, redondance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des lignes de production, et contrats d\u2019achat pluriannuels assez importants pour lib\u00e9rer l\u2019investissement en capacit\u00e9 du capital priv\u00e9. La deuxi\u00e8me est le r\u00e9\u00e9quilibrage de la structure de forces<\/em> vers la masse d\u00e9fensive et la relance de la conscription ou du service s\u00e9lectif dans les grandes puissances continentales : la masse territoriale qu\u2019exige le d\u00e9ni continental ne peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les seules forces professionnelles de volontaires ; une force permanente paneurop\u00e9enne de haute disponibilit\u00e9 d\u2019environ 100 000 hommes, sous la structure de commandement europ\u00e9enne, en fournirait l\u2019ossature op\u00e9rationnelle. La troisi\u00e8me concerne les arrangements nucl\u00e9aires<\/em>. Le concept pr\u00e9suppose que la coercition nucl\u00e9aire russe peut \u00eatre neutralis\u00e9e, ce qui, en l\u2019absence de dissuasion \u00e9largie am\u00e9ricaine, signifie que les forces nucl\u00e9aires franco-britanniques doivent garantir la d\u00e9fense continentale dans son ensemble. Les premi\u00e8res discussions sur la \u00ab dissuasion avanc\u00e9e \u00bb fran\u00e7aise<\/a> vont dans la bonne direction et devraient \u00eatre renforc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Une derni\u00e8re exigence est le pr\u00e9-engagement politique contraignant<\/em> des grandes puissances europ\u00e9ennes \u00e0 se battre comme une entit\u00e9 unique, avec d\u00e9l\u00e9gation pr\u00e9alable des autorit\u00e9s de g\u00e9n\u00e9ration de forces et de commandement. Ce pr\u00e9-engagement existe en principe au sein de l\u2019OTAN, mais il doit \u00eatre politiquement r\u00e9affirm\u00e9 compte tenu de la transformation fondamentale de la nature de l\u2019Alliance qu\u2019implique le retrait am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n

Besoins capacitaires<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

L\u2019architecture capacitaire qui soutient le d\u00e9ni strat\u00e9gique par attrition continentale<\/em> privil\u00e9gie la production de mat\u00e9riels en masse, m\u00eame s\u2019ils ne sont pas forc\u00e9ment \u00e0 la pointe de la technologie et accepte une r\u00e9duction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la capacit\u00e9 exp\u00e9ditionnaire en \u00e9change d\u2019une densit\u00e9 d\u00e9fensive continentale bien sup\u00e9rieure. Presque tous les \u00c9tats hors d\u2019Europe se pr\u00e9parant \u00e0 une guerre de haute intensit\u00e9 \u2014 Chine, \u00c9tats-Unis, Russie, Japon, Cor\u00e9e du Sud, Ta\u00efwan \u2014 ont massivement mis\u00e9 sur la frappe \u00e0 longue port\u00e9e et la masse attritionnelle, tandis que les grandes puissances europ\u00e9ennes ont suivi ce que Fabian Hoffmann appelle une Sonderweg europ\u00e9enne<\/em>, une divergence par rapport aux choix d\u2019\u00e9quipement faits ailleurs <\/span>53<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019asym\u00e9trie de production est frappante. L\u2019aviation russe conserve environ 1 400 appareils de combat op\u00e9rationnels, et la production missili\u00e8re russe a \u00e9t\u00e9 largement reconstitu\u00e9e : le renseignement ukrainien estime que la Russie produit 840 \u00e0 1 020 missiles balistiques \u00e0 courte et moyenne port\u00e9e par an, en plus de missiles de croisi\u00e8re et de plus d\u2019un millier de drones suicides \u00e0 longue port\u00e9e par mois <\/span>54<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La production europ\u00e9enne d\u2019intercepteurs ne peut s\u2019y mesurer, et le rapport de co\u00fbt est structurellement d\u00e9favorable : les intercepteurs co\u00fbtent deux \u00e0 quatre millions de dollars pi\u00e8ce \u2014 bien plus que les missiles qu\u2019ils engagent \u2014 et il en faut au moins deux par cible pour une probabilit\u00e9 d\u2019interception de 90 % <\/span>55<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019architecture requise est donc un syst\u00e8me sol-air enti\u00e8rement en couches \u2014 longue, moyenne, courte port\u00e9e et lutte anti-drones \u2014 dans lequel les intercepteurs haut de gamme sont r\u00e9serv\u00e9s aux menaces de grande valeur, les menaces les moins co\u00fbteuses \u00e9tant trait\u00e9es par guerre \u00e9lectronique, lutte anti-drones de courte port\u00e9e, leurres, dispersion, durcissement des infrastructures et action offensive contre les syst\u00e8mes de lancement. Le magasin d\u2019intercepteurs est lui-m\u00eame un actif strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n

Parce que la d\u00e9fense a\u00e9rienne et antimissile ne peut, \u00e0 elle seule, produire de la dissuasion, elle doit \u00eatre coupl\u00e9e \u00e0 une capacit\u00e9 cr\u00e9dible de contre-frappe mena\u00e7ant les infrastructures critiques et les actifs \u00e9conomiques russes. L\u2019inventaire europ\u00e9en actuel de missiles de croisi\u00e8re d\u2019une port\u00e9e sup\u00e9rieure \u00e0 150 km est d\u2019environ 3 100 \u00e0 3 300 syst\u00e8mes, un arsenal qui serait \u00e9puis\u00e9 en quelques jours ou semaines d\u2019op\u00e9rations de haute intensit\u00e9 <\/span>56<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les programmes europ\u00e9ens sont r\u00e9els, mais lents. L\u2019European Long-Range Strike Approach (ELSA), sign\u00e9 sous forme de lettre d\u2019intention par la France, l\u2019Allemagne, l\u2019Italie, la Pologne, le Royaume-Uni et la Su\u00e8de en f\u00e9vrier 2026, vise un missile de croisi\u00e8re sol-sol de 1 000 \u00e0 2 000 km, avec un premier tir d\u2019essai MBDA en 2027-2028 et une mise en service au d\u00e9but des ann\u00e9es 2030 <\/span>57<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019autres programmes \u2014 Taurus Neo allemand, STRATUS franco-britannico-italien, 3SM Tyrfing germano-norv\u00e9gien \u2014 s\u2019\u00e9chelonnent de 2028 au milieu des ann\u00e9es 2030. Ces programmes haut de gamme doivent \u00eatre coupl\u00e9s \u00e0 des syst\u00e8mes de bas de spectre produits en masse, \u00e0 l\u2019image du Project Brakestop britannique (600 km, co\u00fbt unitaire inf\u00e9rieur \u00e0 500 000 dollars) ou du One-Way Effector de MBDA <\/span>58<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La frappe profonde efficace est une logique de campagne fond\u00e9e sur des syst\u00e8mes en couches, \u00e9conomiquement soutenables, et non une capacit\u00e9 d\u00e9finie par des munitions exquises.<\/p>\n\n\n\n

La masse attritionnelle au niveau tactique est le domaine o\u00f9 les forces europ\u00e9ennes sont les plus \u00e9loign\u00e9es des r\u00e9alit\u00e9s contemporaines du champ de bataille. L\u2019Ukraine a produit 4,5 millions de drones en 2025, contre 500 000 en 2023 <\/span>59<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; s\u2019appuyant sur l\u2019exp\u00e9rience ukrainienne (quatre millions de drones pour un front de 1 200 km), le commissaire europ\u00e9en \u00e0 la D\u00e9fense a extrapol\u00e9 que la Lituanie aurait besoin d\u2019environ trois millions de drones par an pour d\u00e9fendre ses 900 km de fronti\u00e8re avec la Russie et la Bi\u00e9lorussie dans une guerre de haute intensit\u00e9 <\/span>60<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La loi de programmation militaire fran\u00e7aise de 2026 pr\u00e9voit une hausse de 400 % des stocks de drones d\u2019ici 2030, dot\u00e9e de 8,5 milliards d\u2019euros, mais ses acquisitions 2024-2026 ne comprenaient qu\u2019environ 2 000 munitions r\u00f4deuses de courte port\u00e9e au titre du programme COLIBRI <\/span>61<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Combler cet \u00e9cart suppose l\u2019int\u00e9gration de drones FPV au niveau de la section et de munitions r\u00f4deuses aux niveaux compagnie et bataillon sur toute la fronti\u00e8re orientale. La ceinture de d\u00e9ni d\u00e9pendrait aussi du d\u00e9ploiement massif de mines terrestres, possibilit\u00e9 que les retraits de la Convention d\u2019Ottawa par l\u2019Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne en 2025 ont rendue l\u00e9galement possible, mais dont les implications industrielles et juridiques n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9es au niveau de la coalition.<\/p>\n\n\n\n

En bout de course, la cha\u00eene de production de munitions sous-tend tout cela. La base d\u2019artillerie europ\u00e9enne s\u2019est transform\u00e9e plus vite que la base missili\u00e8re : l\u2019usine Unterl\u00fc\u00df<\/em> de Rheinmetall atteindra 350 000 obus de 155 mm par an d\u2019ici 2027, et la production combin\u00e9e de l\u2019Union europ\u00e9enne, du Royaume-Uni et de l\u2019Ukraine est projet\u00e9e \u00e0 2,8-3 millions d\u2019obus de 155 mm par an d\u2019ici 2026, \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 parit\u00e9 avec la production russe de guerre <\/span>62<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le mod\u00e8le de l\u2019artillerie est la matrice institutionnelle du reste : contrats d\u2019achat pluriannuels \u00e0 grande \u00e9chelle, redondance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la production entre pays, et traitement explicite de la production de munitions comme facilitateur strat\u00e9gique. La ceinture de d\u00e9ni est en outre soutenue par le Bouclier de l\u2019Est polonais (10 milliards de zlotys, 700 km de fortifications frontali\u00e8res, ach\u00e8vement en 2028) et la Ligne de d\u00e9fense balte, qui formeront ensemble une ligne fortifi\u00e9e continue sur le flanc oriental de l\u2019OTAN.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Europe peut obtenir ces capacit\u00e9s, mais in\u00e9galement et selon des calendriers diff\u00e9rents. <\/p>\n\n\n\n

Une voie rapide (drones FPV, munitions de 155 mm, mines, lutte anti-drones, fortification et r\u00e9silience logistique) peut livrer une posture de d\u00e9ni renforc\u00e9e d\u2019ici 2028. Une voie interm\u00e9diaire (d\u00e9fense a\u00e9rienne en couches, Taurus Neo, STRATUS, One-Way Effector) se d\u00e9ploie sur 2029-2031. Une voie lente (missile de croisi\u00e8re sol-sol ELSA, 3SM Tyrfing, fusion ISR souveraine et commandement de th\u00e9\u00e2tre int\u00e9gr\u00e9) s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 2030 <\/span>63<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le concept est r\u00e9aliste comme processus \u00e9chelonn\u00e9 dont la cr\u00e9dibilit\u00e9 d\u00e9pend du s\u00e9quen\u00e7age : construire d\u2019abord la masse de d\u00e9ni, puis le syst\u00e8me op\u00e9rationnel autonome. Si ces \u00e9l\u00e9ments sont trait\u00e9s syst\u00e9matiquement, le sc\u00e9nario devient cr\u00e9dible comme strat\u00e9gie mature en une d\u00e9cennie. Dans le cas contraire, l\u2019Europe risque de demeurer dans un \u00e9tat transitoire o\u00f9 elle a accru ses d\u00e9penses et ses capacit\u00e9s sans disposer de la coh\u00e9rence n\u00e9cessaire pour les convertir en une th\u00e9orie de la victoire fiable.<\/p>\n\n\n\n

Troisi\u00e8me sc\u00e9nario : la contre-concentration sur mesure par attrition r\u00e9gionale<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Dans le troisi\u00e8me sc\u00e9nario, les \u00c9tats-Unis ont retir\u00e9 non seulement leurs capacit\u00e9s militaires de la d\u00e9fense de l\u2019Europe, mais aussi l\u2019acc\u00e8s europ\u00e9en \u00e0 leur complexe industriel.<\/p>\n\n\n\n

Degr\u00e9 d\u2019engagement am\u00e9ricain<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Des accords bilat\u00e9raux sur le stationnement et la coop\u00e9ration avec des \u00c9tats europ\u00e9ens s\u00e9lectionn\u00e9s sont possibles, mais il n\u2019existe aucun engagement am\u00e9ricain permanent permettant une dissuasion cr\u00e9dible de la Russie. L\u2019absence d\u2019acc\u00e8s au syst\u00e8me militaro-industriel am\u00e9ricain ne signifie pas que les arm\u00e9es europ\u00e9ennes ne poss\u00e8dent aucun \u00e9quipement am\u00e9ricain, mais qu\u2019elles n\u2019ont ni les technologies les plus r\u00e9centes ni des mises \u00e0 jour et cha\u00eenes d\u2019approvisionnement fiables, la capacit\u00e9 industrielle am\u00e9ricaine \u00e9tant prioris\u00e9e pour d\u2019autres partenaires.<\/p>\n\n\n\n

Dans ces conditions, nous supposons que la coh\u00e9sion de l\u2019Alliance se r\u00e9gionalise, conform\u00e9ment \u00e0 la structure g\u00e9ographique actuelle de l\u2019OTAN et \u00e0 la diversit\u00e9 des menaces selon les r\u00e9gions, produisant une mosa\u00efque de coop\u00e9rations de d\u00e9fense partiellement superpos\u00e9es <\/span>64<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On soutient parfois qu\u2019une d\u00e9fense europ\u00e9enne n\u2019est pas r\u00e9alisable sans mutualisation <\/span>65<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce sc\u00e9nario repose sur la pr\u00e9misse inverse : la mutualisation peut \u00eatre r\u00e9duite au prix d\u2019une masse accrue. Les vides laiss\u00e9s par le retrait am\u00e9ricain sont combl\u00e9s par des capacit\u00e9s europ\u00e9ennes et des solutions locales idiosyncratiques, chaque \u00c9tat europ\u00e9en convertissant ses circonstances propres \u2014 g\u00e9ographie, base industrielle, posture historique \u2014 en arrangements r\u00e9gionaux sur mesure avec ses voisins imm\u00e9diats et les puissances interm\u00e9diaires les plus proches.<\/p>\n\n\n\n

Th\u00e9orie de la victoire<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Les Europ\u00e9ens doivent pouvoir dissuader la Russie dans chaque r\u00e9gion au point que l\u2019action militaire cesse d\u2019y \u00eatre une option favorable. <\/p>\n\n\n\n

Moscou pouvant d\u00e9placer rapidement son effort entre districts militaires, chaque r\u00e9gion doit pouvoir r\u00e9sister seule \u00e0 une mont\u00e9e en puissance militaire russe renforc\u00e9e. La diff\u00e9rence avec le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario \u00e0 cet \u00e9gard est que l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne plus vaste et la d\u00e9pense de d\u00e9fense agr\u00e9g\u00e9e g\u00e9n\u00e8rent la dissuasion r\u00e9gionalement plut\u00f4t que par une approche unifi\u00e9e. Le sc\u00e9nario repose sur la pr\u00e9misse que la capacit\u00e9 financi\u00e8re combin\u00e9e des \u00c9tats europ\u00e9ens demeure suffisante pour atteindre une efficacit\u00e9 militaire r\u00e9gionale, m\u00eame si la multiplicit\u00e9 des approches est moins efficiente qu\u2019une approche unique. Chaque r\u00e9gion doit exploiter sa g\u00e9ographie et ses capacit\u00e9s locales avec un soutien limit\u00e9 des autres alli\u00e9s, dans la dur\u00e9e. La posture requise rend les avanc\u00e9es russes soit impossibles, soit tr\u00e8s co\u00fbteuses, plut\u00f4t que de reposer sur la man\u0153uvre <\/span>66<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Russie fait face \u00e0 un agr\u00e9gat de r\u00e9gions inaccessibles, chacune capable d\u2019immobiliser ses forces de mani\u00e8re \u00e0 la priver d\u2019options.<\/p>\n\n\n\n

Nous appelons ce concept la contre-concentration sur mesure par attrition r\u00e9gionale<\/em>. La contre-concentration n\u2019est pas ici celle de la Guerre froide \u2014 forces massives et renforts dans un th\u00e9\u00e2tre d\u00e9cisif unique \u2014 mais un d\u00e9ni d\u2019acc\u00e8s r\u00e9gional. La dissuasion \u00e9merge comme un syst\u00e8me en couches et interconnect\u00e9 : un r\u00e9seau, ou un \u00ab anneau \u00bb de dissuasion, o\u00f9 des zones de responsabilit\u00e9 superpos\u00e9es se renforcent mutuellement. La logique sous-jacente rappelle celle du Trait\u00e9 sur les forces arm\u00e9es conventionnelles en Europe, qui g\u00e9rait les \u00e9quilibres militaires par des zones g\u00e9ographiques d\u00e9finies \u00e0 plafonds de forces superpos\u00e9s. Cette approche \u00ab r\u00e9gionalis\u00e9e \u00bb distribue de m\u00eame les capacit\u00e9s militaires entre th\u00e9\u00e2tres de mani\u00e8re \u00e0 compliquer la planification adverse tout en maintenant une dissuasion cr\u00e9dible. La vuln\u00e9rabilit\u00e9 du concept \u00e0 la fragmentation de l\u2019Alliance est r\u00e9elle mais g\u00e9rable : les r\u00e9gions se chevauchent, les grandes puissances participent \u00e0 plusieurs grappes, et l\u2019int\u00e9r\u00eat mutuel \u00e0 d\u00e9nier \u00e0 la Russie tout succ\u00e8s r\u00e9gional soude le syst\u00e8me plus solidement que ne le laisse penser son minimalisme institutionnel.<\/p>\n\n\n\n

Le sc\u00e9nario implique quatre r\u00e9gions partiellement superpos\u00e9es. La premi\u00e8re est une r\u00e9gion septentrionale<\/em> (Islande, Norv\u00e8ge, Finlande, Su\u00e8de, \u00c9tats baltes et Danemark), o\u00f9 le Royaume-Uni joue un r\u00f4le central du fait de son int\u00e9r\u00eat pour l\u2019Atlantique Nord, o\u00f9 l\u2019Allemagne participe en mer du Nord, et o\u00f9 les Pays-Bas contribuent par leurs liens historiques. Le th\u00e9\u00e2tre se caract\u00e9rise par tr\u00e8s peu de profondeur op\u00e9rationnelle terrestre et une profondeur consid\u00e9rable dans les milieux a\u00e9rien et maritime. Deux concepts op\u00e9rationnels interconnect\u00e9s en d\u00e9coulent : un concept terrestre proche de la pratique ukrainienne et de ce qui se pr\u00e9pare dans les \u00c9tats baltes, fond\u00e9 sur des positions d\u00e9fensives pr\u00e9par\u00e9es int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la d\u00e9fense totale <\/span>67<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; et une bataille a\u00e9ronavale europ\u00e9enne exploitant le fait que les nations europ\u00e9ennes de l\u2019OTAN contr\u00f4lent les rives de la zone d\u2019op\u00e9rations, que la Russie doit p\u00e9n\u00e9trer. Ce concept a\u00e9ronaval serait le plus avanc\u00e9 des mani\u00e8res europ\u00e9ennes de faire la guerre, partag\u00e9 entre les grandes nations et celles d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes dans la zone.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9fense europ\u00e9enne n\u2019exige pas n\u00e9cessairement que toutes les forces arm\u00e9es europ\u00e9ennes op\u00e8rent comme une structure unifi\u00e9e unique.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois B\u00e9langer, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La deuxi\u00e8me est une r\u00e9gion du Front central<\/em>, avec la Lituanie et la Pologne comme acteurs principaux, l\u2019Ukraine comme partenaire militaire crucial, et l\u2019Allemagne fortement engag\u00e9e au titre de son ambition strat\u00e9gique affich\u00e9e <\/span>68<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est la zone de confrontation terrestre la plus directe entre l\u2019OTAN et la Russie : la Pologne y est la zone cl\u00e9 de logistique et de stationnement, la Lituanie est critique pour la d\u00e9fense des \u00c9tats baltes et du corridor de Suwa\u0142ki, et la r\u00e9sistance ukrainienne fa\u00e7onne la capacit\u00e9 russe \u00e0 projeter sa puissance vers l\u2019ouest. La contre-concentration y suppose une d\u00e9fense avanc\u00e9e dot\u00e9e de capacit\u00e9s de renfort, un fort accent sur les forces terrestres et une d\u00e9fense a\u00e9rienne et antimissile int\u00e9gr\u00e9e. La g\u00e9ographie est fa\u00e7onn\u00e9e par le verrou de Suwa\u0142ki, l\u2019oblast de Kaliningrad et la possibilit\u00e9 que conserve la Russie d\u2019utiliser la Bi\u00e9lorussie pour d\u00e9placer son axe d\u2019attaque. L\u2019absence de capacit\u00e9s am\u00e9ricaines et de frappes profondes en nombre contraint ces nations \u00e0 s\u2019appuyer sur la masse. L\u2019artillerie, combin\u00e9e aux drones, a \u00e9t\u00e9 une composante centrale de l\u2019attrition ukrainienne des forces russes <\/span>69<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; les nations de cette r\u00e9gion disposent d\u2019un potentiel substantiel en artillerie et en production de munitions, mobilisable dans une guerre d\u2019attrition lorsqu\u2019il est coupl\u00e9 \u00e0 un ISR moderne.<\/p>\n\n\n\n

La troisi\u00e8me est une r\u00e9gion m\u00e9diterran\u00e9enne au sens large, o\u00f9 les nations europ\u00e9ennes se concentrent surtout sur les sources d\u2019instabilit\u00e9 au sud. Y contrer Moscou suppose de faire face \u00e0 des capacit\u00e9s militaires russes limit\u00e9es, \u00e0 des menaces autres, et \u00e0 l\u2019implication russe dans des actions d\u00e9stabilisatrices au sud de la M\u00e9diterran\u00e9e. Le concept op\u00e9rationnel y est donc celui d\u2019une stabilisation \u00e0 distance<\/em>, dont la lutte contre la Russie est un sous-ensemble. <\/p>\n\n\n\n

La quatri\u00e8me est une r\u00e9gion de la mer Noire<\/em>, qui se distingue de la pr\u00e9c\u00e9dente par la pr\u00e9sence territoriale directe de la Russie. Elle comprend principalement la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie, l\u2019Ukraine y \u00e9tant un partenaire vital. Le Bosphore et les dispositions de la Convention de Montreux sur l\u2019acc\u00e8s fa\u00e7onnent l\u2019environnement. Le concept op\u00e9rationnel y serait un d\u00e9ni de mer confin\u00e9<\/em>, m\u00eame si la Turquie poss\u00e8de des forces navales substantielles et la capacit\u00e9 d\u2019\u00e9trangler une mont\u00e9e en puissance navale russe par le Bosphore.<\/p>\n\n\n\n

Trajectoire institutionnelle<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

La r\u00e9gionalisation suppose une attention diff\u00e9renci\u00e9e aux menaces, y compris aux diff\u00e9rentes manifestations du d\u00e9fi russe selon les th\u00e9\u00e2tres, plut\u00f4t qu\u2019un traitement de la Russie comme adversaire uniforme. L\u2019arrangement rappelle l\u2019OTAN \u00ab pr\u00e9historique \u00bb du d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, avant l\u2019\u00e9tablissement de la structure de commandement int\u00e9gr\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 ses d\u00e9buts, l\u2019Alliance pr\u00e9sentait un caract\u00e8re plus r\u00e9gionalis\u00e9, compl\u00e9t\u00e9 par une s\u00e9rie de relations bilat\u00e9rales entre les \u00c9tats-Unis et des alli\u00e9s cl\u00e9s hors OTAN : Espagne, Turquie, Gr\u00e8ce, et m\u00eame la Su\u00e8de en l\u2019absence de coordination formelle <\/span>70<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La planification de la dissuasion s\u2019est historiquement \u00e9tendue au-del\u00e0 des fronti\u00e8res institutionnelles formelles lorsque les imp\u00e9ratifs strat\u00e9giques l\u2019exigeaient.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
La fr\u00e9gate fran\u00e7aise fait partie d’une force de l’OTAN menant des exercices en mer, au nord de la Norv\u00e8ge, sous le nom de code Steadfast Defender, qui sont les plus importants men\u00e9s par l’alliance militaire de 31 nations depuis la guerre froide. \u00a9 Thibault Camus<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La r\u00e9gionalisation n\u2019implique pas un partitionnement g\u00e9ographique rigide. Elle se con\u00e7oit mieux comme des grappes d\u2019\u00c9tats organis\u00e9es autour d\u2019int\u00e9r\u00eats r\u00e9gionaux partag\u00e9s, structur\u00e9es par des regroupements formels et informels tels que le Groupe de Visegr\u00e1d, la coop\u00e9ration de d\u00e9fense nordique (NORDEFCO) et la Joint Expeditionary Force. Ces regroupements se chevauchent plut\u00f4t qu\u2019ils ne s\u2019excluent : les \u00c9tats participent simultan\u00e9ment \u00e0 plusieurs constellations r\u00e9gionales. Dans ce sc\u00e9nario, il y aurait des commandements interarm\u00e9es alli\u00e9s et des commandements de domaine et g\u00e9ographiques subordonn\u00e9s au sein de chaque r\u00e9gion, arm\u00e9s par les nations europ\u00e9ennes int\u00e9ress\u00e9es, mais il n\u2019y aurait pas de commandement militaire strat\u00e9gique surplombant sur le mod\u00e8le du SHAPE. Une structure r\u00e9siduelle proche du Comit\u00e9 militaire pourrait superviser les efforts europ\u00e9ens entre r\u00e9gions sans exercer de commandement et de contr\u00f4le militaires.<\/p>\n\n\n\n

Besoins capacitaires<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Le profil capacitaire de la contre-concentration sur mesure par attrition r\u00e9gionale<\/em> partage avec le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario l\u2019exigence de masse attritionnelle, en particulier dans les r\u00e9gions septentrionale et centrale. S\u2019y ajoutent un besoin de d\u00e9ni de mer, de stabilisation et de capacit\u00e9s de lutte contre les menaces hybrides dans les r\u00e9gions septentrionale, m\u00e9diterran\u00e9enne et de la mer Noire, ainsi que d\u2019importantes forces d\u2019artillerie coupl\u00e9es \u00e0 un ISR avanc\u00e9 fond\u00e9 sur les drones dans la r\u00e9gion centrale <\/span>71<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plut\u00f4t que la frappe strat\u00e9gique \u00e0 longue port\u00e9e du sc\u00e9nario pr\u00e9c\u00e9dent, l\u2019effort porte ici sur des capacit\u00e9s de frappe de second rang dans chaque r\u00e9gion, combinant drones, missiles et avions de combat conventionnels \u00e0 munitions de pr\u00e9cision, capables d\u2019attrition par interdiction, appui a\u00e9rien, suppression des d\u00e9fenses a\u00e9riennes adverses et guerre \u00e9lectronique <\/span>72<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Bien que l\u2019attrition soit recherch\u00e9e r\u00e9gionalement, une r\u00e9serve op\u00e9rationnelle peut demeurer n\u00e9cessaire pour dissuader et contrer une perc\u00e9e russe. Dans la r\u00e9gion centrale, une r\u00e9serve op\u00e9rationnelle en Pologne pourrait fournir la masse de man\u0153uvre qu\u2019un engagement am\u00e9ricain assurerait dans les sc\u00e9narios o\u00f9 les \u00c9tats-Unis demeurent en Europe <\/span>73<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans ce sc\u00e9nario, ce devrait \u00eatre une force en place rempla\u00e7ant les forces terrestres am\u00e9ricaines, plus proche par sa nature de l\u2019Arm\u00e9e britannique du Rhin que d\u2019une force de r\u00e9action. La r\u00e9gionalisation r\u00e9duit la d\u00e9pendance aux renforts sur longues distances, compensant en partie le fait que le renfort-comme-man\u0153uvre est probl\u00e9matique quand la mobilit\u00e9 militaire \u00e0 travers l\u2019Allemagne et la Pologne demeure contrainte <\/span>74<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La d\u00e9fense totale, dans ce sc\u00e9nario, se concentre donc moins sur le soutien de la nation h\u00f4te que sur la fusion de la d\u00e9fense totale et de la d\u00e9fense conventionnelle, \u00e0 la mani\u00e8re de la strat\u00e9gie estonienne <\/span>75<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u00e0 o\u00f9 le sc\u00e9nario pr\u00e9c\u00e9dent supposait que les \u00c9tats de premi\u00e8re ligne pouvaient \u00eatre d\u00e9fendus par le renfort <\/span>76<\/sup><\/a><\/span><\/span>, celui-ci exige des forces en place, donc l\u2019int\u00e9gration des forces territoriales aux plans de d\u00e9fense d\u2019ensemble, aux c\u00f4t\u00e9s des syst\u00e8mes d\u2019armes avanc\u00e9s que l\u2019Ukraine a d\u00e9montr\u00e9s. L\u2019aide militaire au sein de l\u2019OTAN a traditionnellement signifi\u00e9 une assistance transatlantique ; la logique de partage r\u00e9gional du fardeau sugg\u00e8re qu\u2019elle pourrait d\u00e9sormais circuler \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Europe, les grandes puissances aidant les \u00c9tats de premi\u00e8re ligne afin qu\u2019ils se concentrent sur la masse en place.<\/p>\n\n\n\n

M\u00eame dans un sc\u00e9nario r\u00e9gionalis\u00e9, des actifs haut de gamme sont n\u00e9cessaires pour remplacer des capacit\u00e9s am\u00e9ricaines comme l\u2019ISR et les communications spatiales. Les grandes nations europ\u00e9ennes, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Union, peuvent en d\u00e9velopper certaines, comme dans le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario. Mais la r\u00e9gionalisation cr\u00e9e aussi l\u2019occasion de poursuivre des technologies alternatives aux m\u00eames fins, d\u00e8s lors qu\u2019elles s\u2019inscrivent dans un effort r\u00e9gional sur mesure : communications par diffusion troposph\u00e9rique, ou capteurs \u00e0 longue port\u00e9e au-del\u00e0 de l\u2019horizon tels que le syst\u00e8me fran\u00e7ais Nostradamus <\/span>77<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

La coh\u00e9sion institutionnelle d\u2019une alliance se comprend habituellement par une combinaison de perception partag\u00e9e de la menace, de normes communes, d\u2019institutions et de leadership<\/em> <\/span>78<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais l\u2019existence d\u2019une strat\u00e9gie commune \u00e0 laquelle les alli\u00e9s croient et qu\u2019ils peuvent r\u00e9ellement ex\u00e9cuter compte au moins autant, et constitue peut-\u00eatre la variable sous-estim\u00e9e des d\u00e9bats actuels sur la d\u00e9fense europ\u00e9enne.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Eisenhower, comme SACEUR puis comme pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, a institutionnalis\u00e9 l\u2019OTAN avec des structures de commandement et des organes con\u00e7us pour solidifier la coh\u00e9rence alli\u00e9e autour des plans r\u00e9gionaux des premiers groupes de planification <\/span>79<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La structure de commandement de l\u2019OTAN fut, d\u00e8s l\u2019origine, con\u00e7ue pour mettre en \u0153uvre la th\u00e9orie de la victoire qu\u2019elle devait ex\u00e9cuter. Le principe demeure valable : tout d\u00e9bat s\u00e9rieux sur l\u2019institutionnalisation de la d\u00e9fense europ\u00e9enne devrait commencer par la strat\u00e9gie militaire et les concepts op\u00e9rationnels qu\u2019elle doit soutenir, et raisonner de l\u00e0 vers les institutions et les capacit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9, ces sc\u00e9narios sont des id\u00e9aux-types conceptuels et non des pr\u00e9dictions, et les fronti\u00e8res entre eux ne sont pas rigides. <\/p>\n\n\n\n

La mani\u00e8re europ\u00e9enne de faire la guerre d\u00e9velopp\u00e9e au deuxi\u00e8me sc\u00e9nario pourrait en principe op\u00e9rer aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une pr\u00e9sence am\u00e9ricaine r\u00e9duite, comme dans le premier sc\u00e9nario, les \u00c9tats europ\u00e9ens assumant une responsabilit\u00e9 op\u00e9rationnelle et industrielle accrue tandis que les \u00c9tats-Unis fournissent des facilitateurs strat\u00e9giques s\u00e9lectionn\u00e9s. Inversement, des investissements de d\u00e9fense europ\u00e9ens orient\u00e9s vers la th\u00e9orie de la victoire du premier sc\u00e9nario \u2014 l\u2019alignement sur la th\u00e9orie de la victoire am\u00e9ricaine \u2014 ne fonctionneraient sous aucune forme d\u2019absence am\u00e9ricaine. Il existe aussi une relation partielle entre les deux derniers sc\u00e9narios : le groupe d\u2019\u00c9tats le long du front centre-europ\u00e9en et septentrional pourrait poss\u00e9der la capacit\u00e9 collective d\u2019ex\u00e9cuter le d\u00e9ni strat\u00e9gique par attrition continentale<\/em> m\u00eame si d\u2019autres r\u00e9gions ne le pouvaient pas, \u00e0 condition que leurs investissements de d\u00e9fense convergent vers cet objectif partag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019implication la plus cons\u00e9quente de l\u2019analyse est que la d\u00e9fense europ\u00e9enne n\u2019exige pas n\u00e9cessairement que toutes les forces arm\u00e9es europ\u00e9ennes op\u00e8rent comme une structure unifi\u00e9e unique. <\/p>\n\n\n\n

La force combin\u00e9e des efforts nationaux, \u00e9ventuellement sous plus d\u2019un concept op\u00e9rationnel ex\u00e9cut\u00e9 simultan\u00e9ment, peut fournir une d\u00e9fense et une dissuasion cr\u00e9dibles, \u00e0 condition que la hausse substantielle des d\u00e9penses de d\u00e9fense europ\u00e9ennes des ann\u00e9es \u00e0 venir soit orient\u00e9e vers une strat\u00e9gie coh\u00e9rente et un cadre op\u00e9rationnel constant. Un tel arrangement n\u2019exige ni int\u00e9gration politique ni int\u00e9gration militaire compl\u00e8tes. Il d\u00e9pend de l\u2019interop\u00e9rabilit\u00e9, de la coordination strat\u00e9gique, d\u2019une logistique r\u00e9siliente et d\u2019une compr\u00e9hension partag\u00e9e de la dissuasion. L\u2019architecture de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne pourrait ainsi \u00e9voluer vers un syst\u00e8me plus r\u00e9ticulaire et en couches, o\u00f9 des forces nationales diff\u00e9rentes apportent des forces compl\u00e9mentaires au sein d\u2019une logique strat\u00e9gique d\u2019ensemble. Le d\u00e9fi politique tient moins \u00e0 la construction d\u2019une arm\u00e9e europ\u00e9enne unique qu\u2019\u00e0 la garantie que les initiatives de d\u00e9fense nationales se renforcent mutuellement au sein d\u2019une vision strat\u00e9gique unifi\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Trois implications politiques en d\u00e9coulent. <\/p>\n\n\n\n

Premi\u00e8rement, le d\u00e9bat europ\u00e9en doit r\u00e9ordonner ses priorit\u00e9s et faire passer la strat\u00e9gie avant la structure. Que la bonne r\u00e9ponse institutionnelle soit un pilier europ\u00e9en de l\u2019OTAN, une arm\u00e9e europ\u00e9enne, une Joint Expeditionary Force \u00e9largie ou une combinaison de celles-ci ne d\u00e9pend que de la th\u00e9orie de la victoire que chacune est cens\u00e9e servir. Tant que cette th\u00e9orie n\u2019est pas articul\u00e9e, les d\u00e9bats sur les institutions continueront de se croiser sans se rencontrer.<\/p>\n\n\n\n

Deuxi\u00e8mement, les gouvernements europ\u00e9ens devraient engager imm\u00e9diatement la mont\u00e9e en puissance \u00e9chelonn\u00e9e des capacit\u00e9s communes aux deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me sc\u00e9narios \u2014 masse de d\u00e9ni continental, capacit\u00e9 de frappe profonde, d\u00e9fense a\u00e9rienne en couches et ISR souverain \u2014 car elles sont requises que l\u2019Alliance \u00e9volue in fine<\/em> vers une d\u00e9fense europ\u00e9enne unifi\u00e9e ou vers la r\u00e9gionalisation. La voie rapide est techniquement r\u00e9alisable d\u2019ici 2028. <\/p>\n\n\n\n

Troisi\u00e8mement, le pr\u00e9-engagement politique qu\u2019exigent, sous des formes diff\u00e9rentes, les trois sc\u00e9narios, doit \u00eatre trait\u00e9 maintenant plut\u00f4t que durant la prochaine crise. Le d\u00e9sengagement am\u00e9ricain a modifi\u00e9 les conditions structurelles de la d\u00e9fense europ\u00e9enne ; seules des d\u00e9cisions europ\u00e9ennes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es, prises \u00e0 l\u2019avance, d\u00e9termineront si l\u2019espace strat\u00e9gique qu\u2019ouvre ce d\u00e9sengagement sera combl\u00e9 par une strat\u00e9gie coh\u00e9rente ou par l\u2019improvisation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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