{"id":336478,"date":"2026-05-28T06:00:00","date_gmt":"2026-05-28T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=336478"},"modified":"2026-05-28T03:50:00","modified_gmt":"2026-05-28T01:50:00","slug":"allemagne-deni","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/28\/allemagne-deni\/","title":{"rendered":"L\u2019Allemagne doit sortir du d\u00e9ni"},"content":{"rendered":"\n

L\u2019Europe est seule <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Certes pas enti\u00e8rement, ni de mani\u00e8re irr\u00e9vocable, mais force est de constater qu\u2019elle ne l’avait jamais vraiment \u00e9t\u00e9 depuis 1945. Cette solitude aurait sans doute stup\u00e9fi\u00e9 les architectes de l\u2019ordre mondial d\u2019apr\u00e8s-guerre, de Monnet, \u00e0 Schuman, en passant par Adenauer, Bevin, Spinelli et Churchill, voire de Gaulle lui-m\u00eame lorsqu\u2019il \u00e9tait d\u2019humeur frondeuse<\/a>. Pour la premi\u00e8re fois depuis trois g\u00e9n\u00e9rations, nous nous retrouvons contraints de r\u00e9fl\u00e9chir s\u00e9rieusement \u00e0 la d\u00e9fense de notre continent, \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 de son voisinage et \u00e0 la cr\u00e9dibilit\u00e9 de ses moyens de dissuasion, sans pouvoir compter sur l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une cavalerie alli\u00e9e viendra toujours nous sauver depuis l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n

Alors comment s\u2019en sortir ? Cette situation largement in\u00e9dite exige la construction d\u2019une r\u00e9ponse structur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Tout d\u2019abord, l\u2019autonomie strat\u00e9gique de l\u2019Europe, qui a longtemps \u00e9t\u00e9 une obsession fran\u00e7aise en m\u00eame temps qu\u2019une source d\u2019embarras pour les Allemands et d\u2019irritation pour les Britanniques, est aujourd\u2019hui devenue, nolens volens<\/em>, une n\u00e9cessit\u00e9. Non pas parce que les arguments en faveur de cette autonomie nous auraient convaincus, mais parce que les alternatives qui s\u2019offrent \u00e0 nous d\u00e9sormais sont tout simplement inacceptables. <\/p>\n\n\n\n

D\u2019une certaine mani\u00e8re, nous avons d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 la mettre en pratique : en t\u00e9moignent les sommes sans pr\u00e9c\u00e9dent mises sur la table, les nouvelles institutions, des prises de d\u00e9cision plus rapides, qui s\u2019encha\u00eenent \u00e0 un rythme encore impensable en 2019. Mais les moyens financiers mobilis\u00e9s et les acronymes ne sauraient constituer \u00e0 eux seuls une strat\u00e9gie. Autrement dit : nous avons un budget, mais pas encore de doctrine. C\u2019est un probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n

Par ailleurs, si la r\u00e9ponse propos\u00e9e doit \u00eatre une vraie r\u00e9ponse europ\u00e9enne, la question allemande doit occuper une place pr\u00e9pond\u00e9rante. L\u2019essor de l\u2019Allemagne comme puissance militaire constitue l\u2019une des \u00e9volutions les plus marquantes au sein de l\u2019arsenal s\u00e9curitaire de l\u2019Europe depuis la chute du Rideau de Fer. La question de savoir si cette transformation est une chance ou un probl\u00e8me pour le reste du continent d\u00e9pendra de son ancrage en Europe. Dans cette perspective, Berlin a besoin d\u2019une feuille de route renouvel\u00e9e pour entrer dans cette nouvelle \u00e8re. <\/p>\n\n\n\n

Enfin, cette solitude europ\u00e9enne n\u2019est pas seulement militaire. Elle est aussi, par nature, li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9servation de notre int\u00e9grit\u00e9 politique. Nous sommes devenus les gardiens de quelque chose qui va au-del\u00e0 de notre territoire, une tradition politique dont les autres piliers sont aujourd\u2019hui en difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Comment nous en sommes arriv\u00e9s l\u00e0 ?<\/h2>\n\n\n\n

L’expression \u00ab autonomie strat\u00e9gique europ\u00e9enne \u00bb n’est entr\u00e9e dans le vocabulaire officiel de l’Union qu’en 2013, dans les conclusions du Conseil europ\u00e9en de d\u00e9cembre consacr\u00e9 \u00e0 la d\u00e9fense. Elle avait alors \u00e9t\u00e9 soigneusement formul\u00e9e, afin de ne pas \u00eatre per\u00e7ue comme quelque chose de trop mena\u00e7ant. Elle faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la base industrielle de l’Union, \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 fabriquer ses propres h\u00e9licopt\u00e8res et fr\u00e9gates, et avait \u00e9t\u00e9 accueillie \u00e0 Londres et \u00e0 Washington avec le sourire indulgent que l’on r\u00e9serve aux propos des Fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n

Ce sourire n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 s’estomper, d\u2019abord lentement, puis avec une certaine pr\u00e9cipitation. \u00c0 partir des ann\u00e9es 2010, il nous est devenu de plus en plus difficile de sourire face \u00e0 la remise en cause d’un certain nombre de nos certitudes. Si l’annexion de la Crim\u00e9e par la Russie en 2014 a mis fin \u00e0 la tr\u00eave historique de l’apr\u00e8s-guerre froide, nous ne l’avions pas tout \u00e0 fait admis \u00e0 l’\u00e9poque. L’approche de la premi\u00e8re administration Trump vis-\u00e0-vis de l’OTAN \u2014 les remontrances publiques concernant les contributions de 2 %, la suggestion que l’article 5 pourrait \u00eatre conditionnel \u2014 a bel et bien \u00e9branl\u00e9 les fondements psychologiques de l’Alliance, m\u00eame si son architecture institutionnelle a tenu bon. Le Brexit a priv\u00e9 l’Union de sa puissance militaire la plus importante en m\u00eame temps que l’un de ses deux \u00c9tats dot\u00e9s de l\u2019arme nucl\u00e9aire. Le retrait non concert\u00e9 d\u2019Afghanistan en 2021 a d\u00e9montr\u00e9 que m\u00eame une administration am\u00e9ricaine atlantiste fixerait toujours un ordre du jour auquel les Europ\u00e9ens seraient contraints de s\u2019adapter.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e0 partir du 24 f\u00e9vrier 2022 que ce sourire poli s\u2019est totalement effac\u00e9. L\u2019invasion russe de l\u2019Ukraine n\u2019a pas tout chang\u00e9 pour nous, certes, mais elle a boulevers\u00e9 l\u2019essentiel. Elle a montr\u00e9 qu\u2019une guerre terrestre de grande envergure en Europe n\u2019\u00e9tait pas seulement un lointain souvenir, mais une nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Elle a d\u00e9montr\u00e9 que les industries de d\u00e9fense europ\u00e9ennes, affaiblies par des d\u00e9cennies plac\u00e9es sous le signe des \u00ab dividendes de la paix \u00bb, \u00e9taient incapables de produire des obus d\u2019artillerie au rythme o\u00f9 la guerre les consommait. Elle a rendu manifeste que les pays europ\u00e9ens, pris individuellement, ne disposaient pas des moyens strat\u00e9giques \u2014 ravitaillement en vol, renseignement par satellite, neutralisation des d\u00e9fenses a\u00e9riennes ennemies, frappes de pr\u00e9cision \u00e0 longue port\u00e9e \u2014 n\u00e9cessaires \u00e0 la transformation de nos arm\u00e9es, par ailleurs pleines de bonne volont\u00e9, en arm\u00e9es efficaces. \u00c0 nous tous, nous avions plus de chars \u00e0 notre disposition que la Russie, mais nous \u00e9tions incapables de les acheminer jusqu\u2019au front.<\/p>\n\n\n\n

Jamais, dans l\u2019histoire moderne, notre continent n\u2019a eu en son centre une Allemagne \u00e0 la fois pacifique et militairement dominante. <\/p>Franziska Brantner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La guerre d\u2019Ukraine a surtout permis de prendre acte que, m\u00eame si les \u00c9tats-Unis de Biden restaient \u2014 \u00e0 l’\u00e9poque \u2014 dispos\u00e9s \u00e0 jouer un r\u00f4le de premier plan, la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne ne pouvait plus \u00eatre un bien militaire produit aux \u00c9tats-Unis et passivement consomm\u00e9 par les Europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n

La deuxi\u00e8me administration Trump a explicit\u00e9 ce constat : de m\u00eame que le pivot vers l\u2019Asie est bien r\u00e9el, le d\u00e9sengagement de l\u2019Europe est concret. Les conditions li\u00e9es \u00e0 l\u2019article 5, autrefois murmur\u00e9es, sont d\u00e9sormais \u00e9nonc\u00e9es haut et fort. Le retrait r\u00e9cemment annonc\u00e9 de cinq mille soldats am\u00e9ricains d\u2019Allemagne \u2014 motiv\u00e9, nous dit-on, moins par un calcul strat\u00e9gique que par le m\u00e9contentement du pr\u00e9sident face aux critiques du chancelier Merz \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la guerre contre l\u2019Iran \u2014 est un d\u00e9tail mineur \u2014 les \u00c9tats-Unis ayant annonc\u00e9 qu\u2019ils allaient envoyer le m\u00eame nombre de troupes en Pologne, pays dont le pr\u00e9sident est un alli\u00e9 politique de Donald Trump \u2014 mais r\u00e9v\u00e9lateur. La d\u00e9fense de l\u2019Europe d\u00e9pend d\u00e9sormais en partie des sautes d\u2019humeur d\u2019un homme \u00e0 Washington. Or ce constat est tout aussi \u00e9vident qu\u2019il est \u00e9videmment impossible de baser la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019un demi-milliard de personnes sur la seule personne de Trump.<\/p>\n\n\n\n

Ce contexte est l\u00e0 pour rester. Au fil de plusieurs scrutins, les \u00e9lecteurs am\u00e9ricains, tant r\u00e9publicains que d\u00e9mocrates, ont clairement indiqu\u00e9 que l\u2019\u00e9quilibre dans le partage des charges au sein de l\u2019Alliance atlantique devait changer. C\u2019est ce qu\u2019ils souhaitent et nous devons en prendre acte et agir en cons\u00e9quence. Quelles options s\u2019offrent \u00e0 nous ?<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Union europ\u00e9enne de la d\u00e9fense<\/h2>\n\n\n\n

Depuis mars 2025, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 prendre la situation plus au s\u00e9rieux. Le livre blanc de la Commission sur la d\u00e9fense europ\u00e9enne \u2014 Readiness 2030, initialement baptis\u00e9 \u00ab ReArm Europe \u00bb, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Il proposait de mobiliser jusqu\u2019\u00e0 800 milliards d\u2019euros de d\u00e9penses de d\u00e9fense dans toute l\u2019Union au cours des prochaines ann\u00e9es. Son premier pilier \u2014 l\u2019instrument \u00ab Security Action for Europe \u00bb (SAFE) \u2014 pr\u00e9voit 150 milliards d\u2019euros de pr\u00eats \u00e0 long terme aux \u00c9tats membres pour l\u2019acquisition conjointe de capacit\u00e9s de d\u00e9fense. SAFE a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 par le Conseil en mai 2025 et, en l\u2019espace de quelques mois, a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement souscrit par dix-neuf \u00c9tats membres. Dix-sept pays ont par ailleurs d\u00e9sormais activ\u00e9 la clause d\u2019exemption nationale du Pacte de stabilit\u00e9 et de croissance, ce qui leur permet d\u2019augmenter leurs d\u00e9penses de d\u00e9fense sans enfreindre les r\u00e8gles budg\u00e9taires. En Allemagne, nous avons m\u00eame modifi\u00e9 notre Constitution afin que les d\u00e9penses de d\u00e9fense sup\u00e9rieures \u00e0 1 % du PIB puissent, de facto<\/em>, \u00eatre financ\u00e9es par un endettement illimit\u00e9. Ces d\u00e9cisions constituent les engagements les plus importants en faveur de la d\u00e9fense collective europ\u00e9enne depuis soixante-dix ans.<\/p>\n\n\n\n

Au passage, l’\u00e9cosyst\u00e8me europ\u00e9en de d\u00e9fense a multipli\u00e9 les acronymes \u00e0 un rythme qui ferait rougir jusqu\u2019au Pentagone : SAFE, PESCO, EDIRPA, ASAP, EDIP. Chacun d’entre eux constitue un instrument v\u00e9ritablement utile. Ensemble, ils traduisent l’absence d’autorit\u00e9 politique unique sur les sujets de d\u00e9fense. Au mieux, c\u2019est le d\u00e9but d\u2019une strat\u00e9gie qui doit encore r\u00e9pondre \u00e0 quatre questions : contre qui nous d\u00e9fendons-nous ? Avec quels moyens ? \u00c0 travers quelle structure de commandement ? Dans quel but politique ?<\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re question a d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9but de r\u00e9ponse : la Russie constitue la menace la plus grave, la plus imm\u00e9diate et la plus proche pour l’ordre de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9en. Elle le restera pendant au moins une g\u00e9n\u00e9ration, quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine. Cela ne fait plus l’objet d’aucun d\u00e9bat s\u00e9rieux dans aucune capitale europ\u00e9enne, y compris celles qui s\u2019ent\u00eatent \u00e0 le contester sur le plan rh\u00e9torique.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la deuxi\u00e8me question nous avons commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre avec des financements. S\u2019ils se concr\u00e9tisent, les 800 milliards d\u2019euros annonc\u00e9s constituent une hypoth\u00e8se s\u00e9rieuse sur les moyens \u00e0 notre disposition. Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019on ne fait pas appara\u00eetre des obus d\u2019artillerie comme par magie, simplement en allouant des fonds \u00e0 cet effet. Par ailleurs, l\u2019essentiel de ces fonds continue de transiter par les canaux nationaux : or qui dit vingt-sept budgets distincts dit \u00e9galement vingt-sept proc\u00e9dures d\u2019achat distinctes et vingt-sept priorit\u00e9s distinctes. Le dispositif tel qu\u2019il se pr\u00e9sente aujourd\u2019hui ne permettra pas d\u2019assurer la dimension europ\u00e9enne commune n\u00e9cessaire \u00e0 la mise en place d\u2019une force de dissuasion globale et cr\u00e9dible face \u00e0 tout agresseur potentiel.<\/p>\n\n\n\n

Nous commen\u00e7ons \u00e0 peine \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la troisi\u00e8me question : il n\u2019existe pas de commandement europ\u00e9en et l\u2019Agence europ\u00e9enne de d\u00e9fense est un organisme de coordination des march\u00e9s publics et l’\u00e9tat-major de l\u2019Union une cellule de planification. Aujourd\u2019hui, dans tout sc\u00e9nario plausible, le commandement des forces europ\u00e9ennes reste soit une pr\u00e9rogative nationale, soit un commandement interarm\u00e9es de l\u2019OTAN. Autrement dit, dans les sc\u00e9narios les plus exigeants, nous d\u00e9pendons toujours de la bonne volont\u00e9 des \u00c9tats-Unis ou de leur humeur.<\/p>\n\n\n\n

Enfin, nous n’avons pas encore vraiment commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la quatri\u00e8me question : dans quel but politique nous r\u00e9armons-nous ? Pour dissuader la Russie, certes. Mais la dissuasion n\u2019est qu\u2019un moyen. Nous r\u00e9armons-nous pour permettre la victoire de l\u2019Ukraine, ou pour maintenir le statu quo<\/em> ? En fin de compte, que d\u00e9fendons-nous ? Ce ne sont pas l\u00e0 des questions th\u00e9oriques. Elles d\u00e9terminent de quelles forces et de quelle base industrielle nous avons besoin, et la posture nucl\u00e9aire qu\u2019il faut adopter en cons\u00e9quence. Pas un seul gouvernement europ\u00e9en n\u2019a pour l\u2019instant formul\u00e9 une r\u00e9ponse \u00e0 cette question. La mienne tient en quelques mots : l’Union europ\u00e9enne de la d\u00e9fense. Les grands \u00c9tats qui devraient en faire partie sont la France, l\u2019Allemagne, la Pologne, l\u2019Espagne, l\u2019Italie, ainsi que les pays qui ont une exp\u00e9rience de la ligne de front, \u00e0 savoir les pays baltes et les pays nordiques. Enfin, les \u00c9tats qui apportent un poids industriel et naval s\u00e9rieux en mati\u00e8re de d\u00e9fense : les Pays-Bas, id\u00e9alement la Norv\u00e8ge et, c\u2019est indispensable, le Royaume-Uni.<\/p>\n\n\n\n

De mani\u00e8re plus concr\u00e8te, une Union de la d\u00e9fense devrait reposer sur quatre piliers distincts qui, ensemble, constitueront cette entit\u00e9 dont l’Europe n’a jamais dispos\u00e9 jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n

Premi\u00e8rement, des forces arm\u00e9es europ\u00e9ennes d\u00e9ployables et non des formations qui ne valent que sur le papier ou un syst\u00e8me de rotations de personnel ; des unit\u00e9s permanentes capables d\u2019agir sous une cha\u00eene de commandement europ\u00e9enne lorsque la situation l\u2019exige. Deuxi\u00e8mement, des structures d\u00e9cisionnelles qui fonctionnent r\u00e9ellement, plus rapides que l\u2019OTAN, mais aptes \u00e0 prendre le temps de la r\u00e9flexion malgr\u00e9 la panique, avec des r\u00e8gles claires sur qui d\u00e9cide de quoi et au nom de qui. Troisi\u00e8mement, des achats conjoints qui soient la r\u00e8gle plut\u00f4t que l\u2019exception, et une agence europ\u00e9enne de l\u2019armement dot\u00e9e des pouvoirs n\u00e9cessaires, avec l\u2019autorit\u00e9 de prendre des d\u00e9cisions et le budget pour les soutenir. Quatri\u00e8mement, un complexe industriel europ\u00e9en de d\u00e9fense et de s\u00e9curit\u00e9 v\u00e9ritablement int\u00e9gr\u00e9 \u2014 plut\u00f4t que vingt-sept champions nationaux en concurrence, un march\u00e9 unique de la d\u00e9fense structur\u00e9 de mani\u00e8re concert\u00e9e dans lequel les Finlandais, les Fran\u00e7ais, les Allemands, les N\u00e9erlandais, les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Su\u00e9dois, les Tch\u00e8ques, les Britanniques et tous les autres membres de l\u2019Union europ\u00e9enne de la d\u00e9fense \u2014 ainsi que, le moment venu, nos h\u00e9ros et amis ukrainiens dont l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 et au savoir-faire seront pr\u00e9cieux \u2014 sont r\u00e9unis en un tout.<\/p>\n\n\n\n

La formule que je proposerais est la suivante : Nie wieder allein<\/em>, \u00ab plus jamais seuls \u00bb.<\/p>Franziska Brantner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Nous devons \u00eatre pleinement lucides sur ce que cette architecture doit apporter. Les lacunes capacitaires les plus r\u00e9v\u00e9latrices en 2026 ne sont pas seulement celles que la guerre en Ukraine a d\u00e9j\u00e0 mises en \u00e9vidence \u2014 artillerie, d\u00e9fense a\u00e9rienne int\u00e9gr\u00e9e, frappes de pr\u00e9cision \u00e0 longue port\u00e9e, renseignement par satellite, moyens strat\u00e9giques. Elles sont aussi de plus en plus d\u2019ordre num\u00e9rique. Les drones ont boulevers\u00e9 l\u2019\u00e9conomie du champ de bataille moderne. Nous avons mis trop de temps \u00e0 en tirer les le\u00e7ons. L\u2019Union europ\u00e9enne de la d\u00e9fense doit \u00eatre un projet de souverainet\u00e9 couvrant l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments sur lesquels repose aujourd\u2019hui la puissance militaire moderne : une infrastructure cloud<\/em> souveraine, des communications s\u00e9curis\u00e9es, nos propres puces, nos propres capacit\u00e9s d\u2019IA pour les applications de d\u00e9fense, ainsi qu\u2019un effort s\u00e9rieux et soutenu pour r\u00e9duire la d\u00e9pendance europ\u00e9enne vis-\u00e0-vis des terres rares et des min\u00e9raux critiques import\u00e9s. Sans cette colonne vert\u00e9brale num\u00e9rique et industrielle, chaque obus que nous produisons et chaque avion que nous d\u00e9ployons fonctionnera encore \u00e0 partir d\u2019une infrastructure contr\u00f4l\u00e9e ailleurs. <\/p>\n\n\n\n

Tout cela n\u2019est pas une chim\u00e8re. C\u2019est l\u2019architecture minimale n\u00e9cessaire pour r\u00e9pondre \u00e0 notre solitude strat\u00e9gique et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 elle que nous commencerons \u00e0 disposer d\u2019une r\u00e9ponse cr\u00e9dible \u00e0 la question de savoir \u00e0 quoi servent ces moyens, et sous quelle autorit\u00e9 ils seront utilis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Enfin, la vocation de l’Europe n’est pas seulement de dissuader mais aussi de rester, comme elle l’a \u00e9t\u00e9 \u00e0 son apog\u00e9e, une force au service de la paix gr\u00e2ce \u00e0 la diplomatie, au d\u00e9veloppement et \u00e0 la mise en place patiente d’institutions permettant d\u2019offrir des solutions aux conflits avant qu’ils ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en luttes arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Nie wieder allein<\/em> : une strat\u00e9gie pour l\u2019Allemagne<\/h2>\n\n\n\n

Dans une r\u00e9cente tribune publi\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion du 81e anniversaire de la fin de la guerre, Timothy Garton Ash<\/a> rappelait un fait et posait une question <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le fait est que l\u2019Allemagne redeviendra la premi\u00e8re puissance militaire europ\u00e9enne. D\u00e8s l\u2019ann\u00e9e prochaine, les d\u00e9penses de d\u00e9fense allemandes atteindront un niveau \u00e9quivalent \u00e0 celui de la France et de la Grande-Bretagne r\u00e9unies. D\u2019ici 2030, elles leur seront nettement sup\u00e9rieures. L\u2019objectif d\u00e9clar\u00e9 du gouvernement allemand, \u00e9nonc\u00e9 dans sa toute premi\u00e8re strat\u00e9gie militaire nationale \u2014 intitul\u00e9e Verantwortung f\u00fcr Europa<\/em>, \u00ab Responsabilit\u00e9 pour l\u2019Europe \u00bb \u2014, est de disposer de l\u2019arm\u00e9e conventionnelle la plus puissante du continent. Sauf impr\u00e9vu, c\u2019est ce qui se produira.<\/p>\n\n\n\n

Garton Ash pose ensuite la question suivante : comment pouvons-nous faire en sorte que, cette fois-ci, le renforcement de la puissance militaire allemande soit une \u00e9volution positive pour toute l\u2019Europe ?<\/p>\n\n\n\n

De la peur allemande \u00e0 la peur de l\u2019Allemagne<\/h3>\n\n\n\n

Le sens de l\u2019histoire a cruellement fait d\u00e9faut au chancelier Merz lorsqu\u2019il s\u2019est exprim\u00e9 sur la puissance militaire allemande la semaine du 8 mai sans se soucier un instant de ce que ces mots signifiaient et signifient encore dans la m\u00e9moire collective du continent. Cette d\u00e9sinvolture a de quoi surprendre. N\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re franco-allemande, je suis une enfant du projet de r\u00e9conciliation entre les deux pays. Mais je m’interroge de plus en plus sur la vitesse \u00e0 laquelle mes concitoyens \u00ab oublient \u00bb les cicatrices que l\u2019imp\u00e9rialisme allemand et le nazisme ont laiss\u00e9es partout en Europe. Verdun et la Somme. Varsovie et Coventry, Lidice et Rotterdam. Auschwitz. La R\u00e9publique allemande d\u2019apr\u00e8s-guerre s\u2019est construite pr\u00e9cis\u00e9ment sur la reconnaissance que cela ne devait et ne pouvait plus jamais se reproduire. Nie wieder<\/em> sont les deux mots les plus simples et les plus puissants du langage politique allemand moderne : \u00ab plus jamais \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Depuis soixante-dix ans, nie wieder<\/em> a \u00e9t\u00e9 synonyme de retenue. Aujourd\u2019hui encore, ce principe implique une r\u00e9ticence constitutionnelle \u00e0 recourir \u00e0 la force. Il s\u2019est traduit par la mise en place d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019une culture strat\u00e9gique dont la prudence parfois extr\u00eame a pu exasp\u00e9rer nos alli\u00e9s ; par une d\u00e9f\u00e9rence, aussi, sur les questions militaires, envers Washington, Paris et Londres. Cette retenue est l\u2019un des acquis fondamentaux de l\u2019ordre d\u2019apr\u00e8s-guerre. C’\u00e9tait le prix \u00e0 payer pour \u00eatre admis dans une communaut\u00e9 de nations qui avait toutes les raisons de se m\u00e9fier de nous.<\/p>\n\n\n\n

\u200b\u200bMais le nie wieder<\/em> qui prend la forme de la retenue, du report, d\u2019une arm\u00e9e plus r\u00e9duite que ne l’exigent les circonstances, n’est plus le nie wieder<\/em> dont le monde d’aujourd’hui a besoin. Le nie wieder<\/em> doit d\u00e9sormais passer par un engagement de l’Allemagne pour ce que les catastrophes du XXe si\u00e8cle ne fassent jamais leur retour sur ce continent. La retenue face \u00e0 une Russie agressive et \u00e0 une Am\u00e9rique peu fiable est une mauvaise interpr\u00e9tation du nie wieder<\/em>. Aujourd\u2019hui, ce mot d\u2019ordre doit \u00eatre retraduit pour se transformer en une contribution \u00e0 la paix en Europe.<\/p>\n\n\n\n

La question n\u2019est pas de savoir si nous devons nous r\u00e9armer, mais comment. Et ce \u00ab comment \u00bb touche \u00e0 la perception que l\u2019Allemagne a d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

Nos voisins scrutent le r\u00e9armement allemand, ses efforts et ses intentions. La classe politique allemande aimerait croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais les sondages racontent une autre histoire : celle du malaise \u00e9prouv\u00e9 par les pays europ\u00e9ens face \u00e0 une Allemagne en pleine remilitarisation, et de notre apparente r\u00e9ticence \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 leurs craintes. Ce n\u2019est pas une critique gratuite : le plus elle restera taboue parmi nous, le plus cela causera des d\u00e9g\u00e2ts. \u00c0 Berlin, depuis trois ans, nous nous sommes berc\u00e9s avec une histoire bien r\u00e9confortante : que la Zeitenwende <\/em>\u00e9tait attendue depuis longtemps, que l\u2019Europe nous en \u00e9tait reconnaissante, que nos partenaires attendaient que nous prenions nos responsabilit\u00e9s et nous en f\u00e9licitaient aujourd\u2019hui. Il y a l\u00e0 une part de v\u00e9rit\u00e9 : nos partenaires sont, dans l\u2019ensemble, soulag\u00e9s que l\u2019Allemagne se soit r\u00e9veill\u00e9e de son long sommeil strat\u00e9gique. Mais derri\u00e8re ce soulagement, ces m\u00eames partenaires, qui se r\u00e9jouissent d\u2019une Bundeswehr plus forte, \u00e9prouvent un sentiment que leur politesse emp\u00eache d\u2019exprimer haut et fort : un malaise discret, persistant et ancr\u00e9 dans l\u2019histoire face \u00e0 la perspective d\u2019un continent o\u00f9 la puissance militaire h\u00e9g\u00e9monique serait \u00e0 nouveau l\u2019Allemagne. Ils ne le disent pas haut et fort parce qu\u2019ils sont nos amis, parce que l\u2019Union s\u2019est construite sur la suppression patiente de ces m\u00eames inqui\u00e9tudes, et parce qu\u2019ils reconnaissent que la menace imm\u00e9diate vient de Moscou, et non de Berlin. Mais le malaise est bien l\u00e0. Il est r\u00e9el et ce n\u2019est pas de la parano\u00efa. Il serait illusoire de croire qu\u2019il s\u2019att\u00e9nuera \u00e0 mesure que le pr\u00e9sident am\u00e9ricain r\u00e9duira son engagement vis-\u00e0-vis de l\u2019OTAN et se d\u00e9sint\u00e9ressera de la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne : au contraire, il s\u2019intensifiera.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Les Allemands sous tutelle \u00bb<\/h3>\n\n\n\n

Lord Ismay, premier secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OTAN, avait d\u00e9clar\u00e9 dans une phrase rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre que le but de l\u2019Alliance \u00e9tait de \u00ab garder les Russes \u00e0 l’ext\u00e9rieur, les Am\u00e9ricains \u00e0 l’int\u00e9rieur et les Allemands sous tutelle \u00bb. Cette formule simpliste et ironique dissimulait en creux une architecture bien r\u00e9elle. C\u2019est la pr\u00e9sence des \u00c9tats-Unis qui a permis de maintenir les Allemands \u00e0 leur place et qui a fait en sorte que la puissance allemande, de retour parmi ses voisins et alli\u00e9s, puisse s\u2019int\u00e9grer dans les structures europ\u00e9ennes plut\u00f4t que de les menacer. \u00c0 mesure que les Am\u00e9ricains se retirent, la question refait surface. Nos voisins en ressentent les effets. Nous, Allemands, devons les \u00e9prouver aussi. <\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9action de la droite polonaise au r\u00e9armement allemand et au retrait am\u00e9ricain n\u2019est pas une irrationalit\u00e9 qu\u2019il suffirait d\u2019\u00e9radiquer avec un peu de p\u00e9dagogie. C\u2019est la m\u00e9moire collective qui s\u2019exprime. Cette m\u00eame m\u00e9moire s\u2019exprime \u00e0 Prague, \u00e0 Paris, \u00e0 La Haye, \u00e0 Ath\u00e8nes, \u00e0 Bruxelles. Elle s\u2019exprime aussi de mani\u00e8re plus discr\u00e8te chez nos amis britanniques et am\u00e9ricains. Nous, Allemands, devons l\u2019entendre. Nous devons l\u2019entendre non pas parce que nos voisins ont tort, mais parce qu\u2019ils ont historiquement raison. Jamais, dans l\u2019histoire moderne, ce continent n\u2019a eu en son centre une Allemagne \u00e0 la fois pacifique et militairement dominante. Nous ne pouvons pas balayer cela d\u2019un revers de main en mettant en avant les r\u00e9alisations de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale. Nous devons gagner la confiance \u2014 contre l\u2019exp\u00e9rience historique, contre les instincts m\u00eames \u2014 de populations qui ont toutes les raisons de ne pas nous faire confiance.<\/p>\n\n\n\n

Or ce d\u00e9bat fait d\u00e9faut en Allemagne depuis 2022. <\/p>\n\n\n\n

On y parle de la Zeitenwende<\/em> comme d’un projet allemand \u2014 ce que nous devons faire, ce que nous devons d\u00e9penser, ce que nous devons construire \u2014 mais rarement de la fa\u00e7on dont cela est per\u00e7u depuis Varsovie, Paris et Londres. On s\u2019interroge tout aussi rarement sur la mani\u00e8re dont nous menons ce r\u00e9armement \u2014 en grande partie par le biais d\u2019achats am\u00e9ricains, le reste \u00e9tant majoritairement national, achemin\u00e9 par notre propre base industrielle, nos propres usines, nos propres circonscriptions \u2014 et s\u2019il est un moyen de rassurer nos voisins ou, au contraire, un \u00e9l\u00e9ment propre \u00e0 raviver discr\u00e8tement leurs peurs les plus anciennes. <\/p>\n\n\n\n

Le malaise ressenti par nos voisins est bien s\u00fbr exacerb\u00e9 par la situation politique actuelle de l\u2019Allemagne, o\u00f9 l\u2019Alternative f\u00fcr Deutschland est actuellement en t\u00eate dans les sondages nationaux. Paradoxalement, un gouvernement dirig\u00e9 par l\u2019AfD serait apparemment plus enclin \u00e0 adopter une politique d\u2019apaisement envers Moscou qu\u2019\u00e0 recourir de mani\u00e8re agressive \u00e0 la puissance militaire allemande : telle est l\u2019ironie historique du nationalisme allemand d\u2019aujourd\u2019hui. Mais l\u2019horizon de planification de la nouvelle strat\u00e9gie militaire allemande s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019en 2035. Nul ne peut pr\u00e9dire la politique allemande de 2035. La nouvelle Bundeswehr qui est aujourd\u2019hui en train de prendre forme sera aux mains de coalitions politiques que nous ne pouvons pas encore nommer, dans des conditions g\u00e9opolitiques que nous ne pouvons pas encore pr\u00e9voir. Tous les Allemands devraient y voir mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion. Et le fait que cela ne soit pas encore le cas est en soi une raison de s\u2019inqui\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n

Il ne s\u2019agit pas de remplacer le nie wieder <\/em>mais de le d\u00e9velopper en l\u2019adaptant au monde dans lequel nous vivons aujourd\u2019hui. Il doit d\u00e9sormais aussi signifier : \u00ab plus jamais d\u2019exceptionnalisme allemand \u00bb. Il doit \u00eatre synonyme d\u2019une Allemagne qui \u0153uvre \u00e0 la paix europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n

La formule que je proposerais est la suivante : Nie wieder allein<\/em>, \u00ab plus jamais seuls \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Plus jamais seuls<\/h3>\n\n\n\n

Notre int\u00e9r\u00eat le plus profond r\u00e9side dans le fait de faire partie d\u2019une Europe forte et de contribuer g\u00e9n\u00e9reusement \u00e0 ce que le continent le soit suffisamment pour dissuader tout agresseur de porter atteinte \u00e0 l\u2019ordre europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

Ce principe constitue \u00e9galement un appel \u00e0 nos partenaires. Nie wieder allein<\/em> doit signifier que la puissance allemande ne s\u2019exercera plus jamais seule non pas au sens o\u00f9 nous ne pourrions pas avoir d\u2019arm\u00e9e nationale mais dans le sens o\u00f9 les grands choix \u2014 que construire, que d\u00e9ployer, o\u00f9 l\u2019envoyer, sous quel commandement, dans quel but \u2014 seraient faits de concert, au sein de structures, dans des cadres contraignants, avec des alli\u00e9s qui ont un v\u00e9ritable mot \u00e0 dire et qu\u2019on ne consulte pas par simple courtoisie. Nous devrions soumettre cette architecture nous-m\u00eames \u00e0 nos voisins avant qu\u2019ils ne se sentent oblig\u00e9s de l\u2019exiger de nous.<\/p>\n\n\n\n

Les catastrophes du XXe si\u00e8cle ne se sont pas produites parce que l\u2019Allemagne \u00e9tait trop int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l\u2019Europe. Elles se sont produites parce que nous n\u2019\u00e9tions pas assez int\u00e9gr\u00e9s. Helmut Kohl l\u2019avait compris dans les ann\u00e9es 1990, lorsqu\u2019il a rattach\u00e9 l\u2019Allemagne nouvellement unifi\u00e9e au march\u00e9 unique et \u00e0 la monnaie unique, malgr\u00e9 les doutes de bon nombre de mes compatriotes. Aucun pays n\u2019en a tir\u00e9 davantage profit que le n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n

Certes, les structures de la d\u00e9fense europ\u00e9enne ne seront pas aussi bien organis\u00e9es que celles du march\u00e9 unique et la s\u00e9curit\u00e9 ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une question \u00e9conomique. Mais le principe reste le m\u00eame. La puissance allemande, bien ancr\u00e9e, est une opportunit\u00e9 d\u2019envergure pour le continent. \u00c0 l\u2019inverse, une puissance allemande d\u00e9connect\u00e9e de son contexte r\u00e9gional deviendrait une source d\u2019inqui\u00e9tude pour nos voisins et pour l\u2019Allemagne elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

De l\u2019application du principe Nie wieder allein <\/em>au r\u00e9armement en cours en Allemagne d\u00e9coulent au moins quatre implications.<\/p>\n\n\n\n

Tout d’abord, sur le plan industriel, la forte augmentation des d\u00e9penses allemandes en mati\u00e8re de d\u00e9fense ne doit pas \u00eatre automatiquement capt\u00e9e par une base industrielle nationale. Les pressions qui poussent en ce sens sont pourtant consid\u00e9rables. En effet, notre mod\u00e8le \u00e9conomique fond\u00e9 sur les exportations est en crise ; la d\u00e9fense est l\u2019un des rares secteurs de croissance qui s\u2019offrent \u00e0 nous. Certaines de nos grandes usines sont d\u00e9j\u00e0 en train de se reconvertir dans la production d\u2019armes. Tout contrat d\u2019acquisition sup\u00e9rieur \u00e0 vingt-cinq millions d\u2019euros doit \u00eatre autoris\u00e9 par la commission budg\u00e9taire du Bundestag : c\u2019est un m\u00e9canisme parfait pour transformer des d\u00e9cisions strat\u00e9giques en querelles r\u00e9gionales. Si ce r\u00e9armement aboutit \u00e0 une industrie de d\u00e9fense nationale consid\u00e9rablement \u00e9largie mais qui se sera content\u00e9e de remplacer les importations am\u00e9ricaines sans v\u00e9ritable int\u00e9gration avec les capacit\u00e9s fran\u00e7aises, n\u00e9erlandaises, polonaises, italiennes, espagnoles, su\u00e9doises, voire britanniques, nous n\u2019aurons pas construit de d\u00e9fense europ\u00e9enne. Nous aurons construit une industrie de d\u00e9fense allemande qui deviendra le terreau de cette nervosit\u00e9 europ\u00e9enne que le nie wieder allein<\/em> est justement cens\u00e9 emp\u00eacher. <\/p>\n\n\n\n

Deuxi\u00e8mement, une implication au niveau de notre syst\u00e8me d\u2019acquisitions. Aujourd\u2019hui, alors que les \u00c9tats-Unis exploitent trente-trois grands syst\u00e8mes d\u2019armes, l\u2019Europe en exploite cent soixante-quatorze \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de ses forces arm\u00e9es \u2014 dont douze types diff\u00e9rents de chars et quatorze d\u2019avions de combat. C\u2019est une incoh\u00e9rence strat\u00e9gique qui nous co\u00fbte cher.<\/p>\n\n\n\n

Troisi\u00e8mement, en mati\u00e8re de commandement et d\u2019op\u00e9rations, ce nouveau principe implique d\u2019int\u00e9grer les nouvelles forces allemandes dans des structures multinationales, dont un futur gouvernement allemand ne pourra pas se retirer facilement. Mais il faut \u00e9galement des corps multinationaux permanents, une d\u00e9fense a\u00e9rienne int\u00e9gr\u00e9e, des moyens strat\u00e9giques mis en commun, un d\u00e9ploiement \u00e0 l\u2019Est qui constitue des engagements, et pas de simples gestes symboliques. L’id\u00e9e est que l’Allemagne de 2026 \u2014 lucide, consciente de son histoire, attentive \u00e0 ses propres fragilit\u00e9s politiques \u2014 contraigne d’avance l’Allemagne impr\u00e9visible de 2035. <\/p>\n\n\n\n

Quatri\u00e8mement, et c’est l\u00e0 le point le plus d\u00e9licat, le principe de nie wieder allein<\/em> doit \u00eatre \u00e9tendu \u00e0 la dissuasion nucl\u00e9aire, y compris par la France, le Royaume-Uni et, \u00e0 terme, par les Allemands. Le d\u00e9bat sur l’extension de la couverture nucl\u00e9aire britannique et fran\u00e7aise \u00e0 l’Est, jusqu’\u00e0 r\u00e9cemment impensable, commence \u00e0 s’ouvrir. C’est un d\u00e9bat que nous, Allemands, ne pouvons avoir seuls, et auquel la Grande-Bretagne et la France ne peuvent se soustraire. Plus largement, nous avons besoin de l\u2019appui britannique. Nous ne demandons pas \u00e0 la Grande-Bretagne de choisir entre sa souverainet\u00e9 et la solidarit\u00e9 avec ses voisins ; nous lui demandons de mettre la premi\u00e8re au service de la seconde. L’Union europ\u00e9enne de la d\u00e9fense se construira avec la Grande-Bretagne, ou, sans elle, \u00e9chouera.<\/p>\n\n\n\n

Ce que nous d\u00e9fendons<\/h2>\n\n\n\n

Dans L\u2019Histoire oubli\u00e9e du lib\u00e9ralisme<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Helena Rosenblatt montre que le \u00ab lib\u00e9ralisme \u00bb n’\u00e9tait pas, \u00e0 ses origines, la doctrine anglo-am\u00e9ricaine des droits individuels et du libre march\u00e9 \u00e0 laquelle nous l’associons aujourd\u2019hui. Il s\u2019agissait avant tout d\u2019une tradition continentale \u2014 fran\u00e7aise, allemande, suisse, italienne \u2014 ax\u00e9e sur la vertu civique, les devoirs envers la communaut\u00e9, ainsi que la formation morale et \u00e9ducative de citoyens capables de s\u2019autogouverner. Le mot \u00ab lib\u00e9ral \u00bb lui-m\u00eame, dans son sens politique moderne, a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, non pas \u00e0 Londres ou \u00e0 Boston, mais \u00e0 Paris, Madrid et Berlin. Le lib\u00e9ralisme de Constant, de Tocqueville, de Guizot ou de la tradition allemande du Rechtsstaat<\/em> ne visait pas principalement \u00e0 d\u00e9barrasser les citoyens du joug du gouvernement. Il s\u2019agissait de rendre les citoyens aptes \u00e0 assumer la libert\u00e9 qu\u2019ils avaient conquise.<\/p>\n\n\n\n

Pour Hannah Arendt<\/a>, qui connaissait intimement et de l\u2019int\u00e9rieur cette tradition, la libert\u00e9 n\u2019est pas une propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019individu isol\u00e9. Ce n\u2019est pas l\u2019absence d\u2019ing\u00e9rence. Ce n\u2019est m\u00eame pas d\u2019abord un \u00e9tat int\u00e9rieur de la volont\u00e9. La libert\u00e9 n\u2019appara\u00eet, affirmait-elle, que dans l\u2019espace qui existe entre les personnes \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire dans la pluralit\u00e9, dans la sph\u00e8re publique, dans ce qu\u2019elle appelait l\u2019action concert\u00e9e. \u00catre libre, c\u2019est ne pas \u00eatre laiss\u00e9 seul. C\u2019est agir avec les autres, en public, sur des questions qui nous concernent tous. C\u2019est une pratique active plut\u00f4t qu\u2019un \u00e9tat de fait. Elle n\u2019existe qu\u2019autant que dure l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n

Rosenblatt et Arendt nous rappellent toutes deux que la libert\u00e9 est un acquis civique, et non un bien priv\u00e9. Elle n\u00e9cessite des institutions, des habitudes, des vertus et, surtout, une communaut\u00e9 de citoyens pr\u00eats \u00e0 la pr\u00e9server. L\u2019individu isol\u00e9, souverain sur ses propres choix mais indiff\u00e9rent \u00e0 la sph\u00e8re publique, n\u2019est pas l\u2019incarnation de la libert\u00e9 mais son destructeur.<\/p>\n\n\n\n

La tradition politique \u00e0 laquelle doit se rattacher l\u2019autonomie strat\u00e9gique europ\u00e9enne \u2014 cette tradition pour laquelle nous d\u00e9pensons aujourd\u2019hui 800 milliards d\u2019euros en vue de sa d\u00e9fense \u2014 rel\u00e8ve de cette d\u00e9finition.  La libert\u00e9 n\u2019est pas ce que l\u2019on poss\u00e8de lorsqu\u2019on est laiss\u00e9 \u00e0 soi-m\u00eame, mais ce que l\u2019on fait lorsqu\u2019on agit ensemble. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment cette conception qui se trouve au fondement de l’Union europ\u00e9enne : celle qui parie sur la mise en commun de la souverainet\u00e9 entre les \u00c9tats, qui ne doit pas \u00eatre vue comme une diminution de la libert\u00e9, mais au contraire comme son extension.<\/p>\n\n\n\n

Nul ne peut pr\u00e9dire la politique allemande de 2035. La nouvelle Bundeswehr qui est aujourd\u2019hui en train de prendre forme sera aux mains de coalitions politiques que nous ne pouvons pas encore nommer.<\/p>Franziska Brantner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Or cette libert\u00e9 est aujourd\u2019hui soumise \u00e0 de fortes pressions de la part des \u00c9tats-Unis,  qui sont en proie \u00e0 un dilemme illib\u00e9ral dont personne ne peut pr\u00e9dire l\u2019issue. Des amis am\u00e9ricains que je respecte se demandent ouvertement si leur tradition lib\u00e9rale a encore la capacit\u00e9 de se r\u00e9inventer. Ils se tournent, de mani\u00e8re significative, vers les penseurs europ\u00e9ens pour y trouver des principes propres \u00e0 les inspirer, des id\u00e9es qui ont \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9es : Constant, Tocqueville, Arendt. Ce lib\u00e9ralisme civique, continental et impr\u00e9gn\u00e9 de vertus dont nous, Europ\u00e9ens, nous souvenons un peu timidement comme \u00e9tant le n\u00f4tre. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u00e0 le sens profond de la solitude europ\u00e9enne. Nous sommes seuls car nous devons d\u00e9sormais d\u00e9fendre notre territoire par nos propres moyens mais aussi parce que nous sommes les derniers gardiens d\u2019une tradition politique \u00e0 laquelle les \u00c9tats-Unis sont en train de renoncer. <\/p>\n\n\n\n

Le continent le plus solitaire est donc aussi le porte-voix d\u2019un lib\u00e9ralisme politique devenu largement isol\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Il ne s\u2019agit pas de faire de l\u2019Europe un continent qui se tiendrait, avec arrogance, seul face au reste du monde, en tant que seul gardien de la libert\u00e9. Les Indiens, les Br\u00e9siliens et les Sud-Cor\u00e9ens d\u00e9fendent leur d\u00e9mocratie, soumise \u00e0 une pression intense. Des d\u00e9mocrates, de l\u2019Afrique du Sud \u00e0 Ta\u00efwan, du S\u00e9n\u00e9gal au Costa Rica, m\u00e8nent leurs propres combats pour la libert\u00e9 civique \u2014 souvent au prix de sacrifices personnels plus lourds que ce qu\u2019on a jamais demand\u00e9 \u00e0 la plupart des Europ\u00e9ens d\u2019aujourd\u2019hui. Notre solitude est celle d\u2019un vieux gardien d\u00e9couvrant que la structure sur laquelle il s\u2019appuyait s\u2019est affaiblie \u2014 et non celle du dernier survivant.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui signifie qu\u2019une Europe forte n\u2019est pas un aboutissement en soi. C\u2019est plut\u00f4t la base d\u2019un projet politique qui r\u00e9unira  tous ceux qui s\u2019identifient \u00e0 cette  conception civique de la libert\u00e9. Le monde post-am\u00e9ricain n\u2019est pas un monde dans lequel l\u2019Europe remplacerait l\u2019Am\u00e9rique en tant que seule garante de ces valeurs. C\u2019est un monde dans lequel garantir la libert\u00e9 doit se faire de mani\u00e8re plurielle \u2014 partag\u00e9e entre de nombreuses d\u00e9mocraties. Pour cela, il ne suffit pas de nous r\u00e9armer. Il ne suffit pas d\u2019int\u00e9grer la puissance allemande dans les structures europ\u00e9ennes. Il ne suffit pas d\u2019\u00e9tendre la dissuasion nucl\u00e9aire fran\u00e7aise et britannique \u00e0 l\u2019Est. Nous devons aussi vivre r\u00e9ellement la conception de la libert\u00e9 que nous d\u00e9fendons. Nous devons maintenir la vitalit\u00e9 de nos sph\u00e8res publiques. Nous devons r\u00e9sister \u00e0  la tentation de concevoir la libert\u00e9 comme une possession priv\u00e9e que la politique ne peut que menacer, plut\u00f4t que comme une pratique publique que seule la politique rend possible. Nous devons, selon les pr\u00e9conisations  d\u2019Arendt, continuer \u00e0 agir de concert, gr\u00e2ce \u00e0 nos  institutions et nos partenaires d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9fense de l’Europe et la d\u00e9fense de la libert\u00e9 europ\u00e9enne ne font qu’un ; men\u00e9es sur des fronts diff\u00e9rents, elles exigent les m\u00eames vertus : la solidarit\u00e9, la diversit\u00e9, la volont\u00e9 d’agir de concert, le refus de rester seul. Si nous r\u00e9ussissons \u00e0 comprendre cela, nous aurons fait bien plus que simplement reb\u00e2tir nos arm\u00e9es. Nous aurons renou\u00e9 avec notre raison d\u2019\u00eatre. C\u2019est la t\u00e2che qui incombe \u00e0 notre g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n

La philosophe fran\u00e7aise \u00c9lisabeth Badinter a pass\u00e9 sa vie \u00e0 montrer que les Lumi\u00e8res ne correspondent pas \u00e0 une p\u00e9riode de l\u2019histoire, mais \u00e0 un projet. Elles ne sont pas quelque chose dont nous h\u00e9ritons sous une forme achev\u00e9e, comme venu directement du XVIIIe si\u00e8cle, mais quelque chose que chaque g\u00e9n\u00e9ration doit reprendre \u00e0 son compte, d\u00e9fendre et faire avancer, sous peine de le voir s\u2019\u00e9roder. Elle a raison : les Lumi\u00e8res sont un projet, le lib\u00e9ralisme est un projet, l\u2019Europe est un projet, la libert\u00e9 \u2014 au sens civique o\u00f9 l\u2019entendaient Rosenblatt et Arendt \u2014 est un projet. Il est temps de le r\u00e9aliser.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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