{"id":335980,"date":"2026-05-27T06:00:00","date_gmt":"2026-05-27T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=335980"},"modified":"2026-05-26T19:27:42","modified_gmt":"2026-05-26T17:27:42","slug":"comment-continuer-foucault","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/27\/comment-continuer-foucault\/","title":{"rendered":"Continuer Foucault ?"},"content":{"rendered":"\n

Jeanne Favret-Saada vient de publier un livre \u00e9v\u00e9nement pour les sciences sociales. Cinquante-trois ans apr\u00e8s que Michel Foucault eut dirig\u00e9 la publication en 1973, dans le cadre d\u2019un s\u00e9minaire ferm\u00e9 du Coll\u00e8ge de France, d\u2019un dossier \u00ab Moi Pierre Rivi\u00e8re, ayant \u00e9gorg\u00e9 ma m\u00e8re, ma s\u0153ur et mon fr\u00e8re\u2026 \u00bb<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> auquel elle avait particip\u00e9, elle rouvre ce cas de parricide au XIXe si\u00e8cle.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n

Avec un esprit vif et ac\u00e9r\u00e9 et une libert\u00e9 de ton revigorante, elle se plonge dans le dossier Rivi\u00e8re en revenant sur les nombreux \u00e9crits qu\u2019il a suscit\u00e9s parmi les historiens, criminologues, psychiatres et psychanalystes. Avec la m\u00eame libert\u00e9, elle r\u00e9fl\u00e9chit aussi sur son propre travail et celui de ses coll\u00e8gues qui co-\u00e9diteurs <\/em>Moi Pierre Rivi\u00e8re\u2026 avec Foucault. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Elle aborde sous un angle in\u00e9dit, l\u2019archive qui fait le caract\u00e8re exceptionnel de ce dossier  : le t\u00e9moignage du meurtre de sa m\u00e8re \u2014 quarante-neuf grands feuillets<\/em> <\/em>\u00e9crits de sa prison \u00e0 l\u2019intention de ses juges, pour expliquer son crime et son d\u00e9sir de sauver son p\u00e8re du martyre auquel sa m\u00e8re le soumettait depuis leur mariage.<\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Jeanne Favret-Saada, \u00ab L’impossible famille Rivi\u00e8re. Retour sur un triple meurtre en 1835 \u00bb, Paris, 2026, Gallimard, Biblioth\u00e8que des Sciences Humaines, 360 pages.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Qu\u2019est-ce qui vous a fait reprendre ce travail  ? Pourquoi avez-vous \u00e9prouv\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de revenir, en quelque sorte, sur les lieux du crime  ?<\/h3>\n\n\n\n

Quand Michel Foucault a exhum\u00e9 le m\u00e9moire de Pierre Rivi\u00e8re, en 1972, je vivais dans le Bocage, o\u00f9 je terminais mon travail d’ethnologie de terrain sur la sorcellerie <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> : il m’a donc engag\u00e9e pour ma comp\u00e9tence suppos\u00e9e sur la paysannerie normande, et demand\u00e9 ce que ma discipline pouvait en dire pour l’\u00e9poque o\u00f9 vivaient les Rivi\u00e8re, 1812-1835.<\/p>\n\n\n\n

J’ai revisit\u00e9 pour lui le fonds de la biblioth\u00e8que du Mus\u00e9e des Arts et Traditions populaires, que je connaissais d\u00e9j\u00e0. H\u00e9las, ni les membres des soci\u00e9t\u00e9s savantes de la p\u00e9riode post-r\u00e9volutionnaire, ni les folkloristes de la fin du XIXe si\u00e8cle n’avaient apport\u00e9 de connaissances permettant d’\u00e9clairer le m\u00e9moire de Rivi\u00e8re. Cela pour une raison simple : au sortir de la R\u00e9volution, les \u00e9rudits de Normandie connaissaient \u00e0 peine les paysans, dont le plus souvent ils ignoraient le parler. Ils leur rendaient parfois de grandes visites protocolaires, en pr\u00e9sence du maire et de conseillers municipaux, afin d’\u00e9tudier des pierres et des monuments celtiques dont ils avaient appris l’existence. Pour autant qu’ils s’adressent \u00e0 des paysans, ils leur parlaient d’ailleurs, non pas comme \u00e0 des \u00eatres humains ou \u00e0 des compatriotes, mais comme aux vestiges ambulants d’une suppos\u00e9e civilisation celte, dont le parler ordinaire \u00e9tait cens\u00e9 conserver la trace, \u00e0 leur insu. C’est que, pour ces \u00e9rudits locaux, la France celtique \u00e9tait la France v\u00e9ritable, celle dont il \u00e9tait urgent de collecter et de c\u00e9l\u00e9brer les monuments, afin d’enterrer \u00e0 jamais les aberrations de la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n

Faute de pouvoir \u00e9clairer le texte de Pierre Rivi\u00e8re, sinon sur deux ou trois points, je me suis alors rabattue sur la co-\u00e9criture, avec Jean-Pierre Peter, d’une note g\u00e9n\u00e9rale inspir\u00e9e par la lecture de Michelet. <\/p>\n\n\n\n

De toute fa\u00e7on, le s\u00e9minaire a tr\u00e8s vite approuv\u00e9 le choix de Foucault :  livrer tel quel au lecteur le texte in extenso <\/em>du manuscrit original d’un jeune paysan du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle. C’\u00e9tait une d\u00e9cision politique plut\u00f4t que scientifique : Foucault \u00e9tait \u00e0 l’\u00e9poque engag\u00e9 dans le mouvement qu’il avait cr\u00e9\u00e9 en 1971 avec Pierre Vidal-Naquet, Jean-Marie Domenach et Daniel Defert, le GIP, Groupement d’Informations sur les Prisons, qui publiait dans la revue Intol\u00e9rable<\/em> des t\u00e9moignages bruts de prisonniers fran\u00e7ais. Il avait aussi abandonn\u00e9 le programme sur lequel il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu au Coll\u00e8ge de France, dans la ligne de L’Arch\u00e9ologie du savoir, <\/em>et il avait entrepris une nouvelle recherche sur le syst\u00e8me carc\u00e9ral qui aboutirait, en 1975, \u00e0 Surveiller et punir. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Une trentaine d’ann\u00e9es plus tard, j’ai reconsid\u00e9r\u00e9 Moi, Pierre Rivi\u00e8re…<\/em>, et j’ai voulu relire le m\u00e9moire de ce jeune assassin \u00e0 la lumi\u00e8re de ce que nous avions appris depuis gr\u00e2ce \u00e0 la micro-histoire. Cette fois, j’ai voulu m’attacher au fond m\u00eame de l’affaire : que s’est-il pass\u00e9 dans cette famille Rivi\u00e8re, de 1812 \u00e0 1835 ? Quelle suite d’\u00e9v\u00e9nements a conduit Pierre, un gar\u00e7on d’\u00e0 peine vingt ans, \u00e0 un triple meurtre \u00e9pouvantable ?  <\/p>\n\n\n\n

En effet, la particularit\u00e9 de l\u2019ouvrage de 1973, c\u2019est l\u2019absence de travail sur le t\u00e9moignage de Rivi\u00e8re.  Foucault avait \u00e9t\u00e9 saisi, sid\u00e9r\u00e9 par le manuscrit, qui le fascinait. Il le publie, mais n\u2019en tient pas compte dans le livre. Pour Carlo Ginzburg<\/a>, l\u2019analyse de Foucault tourne essentiellement autour des recoupements de deux langages de l\u2019exclusion, qui tendent \u00e0 s\u2019exclure l\u2019un l\u2019autre  : celui de la justice et de la psychiatrie <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> : \u00ab La figure de l\u2019assassin Pierre Rivi\u00e8re, finit par passer au second plan, au moment o\u00f9 on publie un m\u00e9moire \u00e9crit par lui\u2026 La possibilit\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter ce texte est explicitement exclue, car cela \u00e9quivaudrait \u00e0 lui faire violence, en le r\u00e9duisant \u00e0 une ‘raison’ qui lui est \u00e9trang\u00e8re. \u00bb Foucault s\u2019en explique ainsi  : \u00ab Par une sorte de v\u00e9n\u00e9ration, et de terreur aussi peut-\u00eatre pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts, nous ne voulions pas surimposer notre texte au m\u00e9moire de Rivi\u00e8re. Nous avons \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9s par le parricide aux yeux roux. \u00bb  Ginzburg relie cette posture \u00e0 ce qui int\u00e9ressait Foucault dans L\u2019Histoire de la folie<\/em>, \u00e0 savoir \u00ab le geste et les crit\u00e8res de l\u2019exclusion  : les exclus, un peu moins. \u00bb Qu\u2019en pensez-vous  ?  <\/h3>\n\n\n\n

Pour ma part, je n’ai jamais \u00e9t\u00e9 \u00ab subjugu\u00e9e \u00bb par les \u00ab yeux roux \u00bb  de l’assassin. Quant \u00e0 la relation entre son \u00e9crit, son triple meurtre et sa propre mort, c’est moi qui l’ai soulev\u00e9e au d\u00e9but du s\u00e9minaire, en demandant quand et comment ce gar\u00e7on \u00e9tait mort : nous ignorions alors qu’apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 graci\u00e9, il s’\u00e9tait pendu dans sa prison.<\/p>\n\n\n\n

La critique de Carlo Ginzburg demande \u00e0 \u00eatre comprise dans son contexte. L\u2019historien italien s’\u00e9tonnait que Foucault, en m\u00eame temps qu’il publiait le texte int\u00e9gral d’un \u00e9crit \u00ab populaire \u00bb, ait refus\u00e9 de le commenter. Ginzburg voyait l\u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 \u00ab obscurantiste \u00bb,<\/em> un \u00e9pisode suppl\u00e9mentaire dans l’histoire d’une culture savante acharn\u00e9e \u00e0 emp\u00eacher la reconnaissance d’une culture populaire. <\/p>\n\n\n\n

Cette critique m’avait piqu\u00e9e au vif parce que j’admirais Le fromage et les vers, <\/em>et que je partageais avec Ginzburg ses d\u00e9testations et nombre de ses r\u00e9f\u00e9rences, dont celle de Mikha\u00efl Bakhtine. Je doutais n\u00e9anmoins qu’une analyse d\u00e9taill\u00e9e du m\u00e9moire de Rivi\u00e8re fasse appara\u00eetre ce que Ginzburg pensait devoir y \u00eatre : une culture populaire originale, irr\u00e9ductible \u00e0 celle des \u00e9lites et qui contesterait violemment l’ordre \u00e9tabli. <\/p>\n\n\n\n

Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n

Pour deux raisons. D’une part, la famille Rivi\u00e8re ne vivait pas, comme Menocchio, le meunier frioulan de Ginzburg, au XVIe si\u00e8cle italien, peu apr\u00e8s la d\u00e9couverte de l’imprimerie et la R\u00e9forme protestante. Rivi\u00e8re vivait au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle fran\u00e7ais : soit, apr\u00e8s la fin de la d\u00e9cennie r\u00e9volutionnaire, pendant la Restauration et la monarchie de Juillet. Souvenons-nous d’ailleurs qu’en France, au contraire de l’Italie, l’\u00c9tat a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t centralis\u00e9, ce qui n’a pas pr\u00e9cis\u00e9ment profit\u00e9 aux cultures locales ou \u00ab populaires \u00bb ; et que, par ailleurs, la R\u00e9volution avait r\u00e9cemment interdit nombre de f\u00eates coutumi\u00e8res, qu’elle avait remplac\u00e9es par des f\u00eates r\u00e9publicaines. Enfin, mon enqu\u00eate sur l’histoire des soci\u00e9t\u00e9s savantes de Normandie au sortir de la R\u00e9volution montrait d\u00e9j\u00e0 que nous ignorions totalement le contenu possible de la culture \u00ab populaire \u00bb en 1813, ann\u00e9e o\u00f9 le couple Rivi\u00e8re se marie. <\/p>\n\n\n\n

Par ailleurs, en 1973, j’avais bien s\u00fbr examin\u00e9 avec soin tous les livres, journaux et almanachs que Pierre Rivi\u00e8re citait dans son m\u00e9moire, et que Ginzburg nous reprocherait bient\u00f4t d’avoir ignor\u00e9s. Or le jeune assassin n’en avait pas fait une lecture particuli\u00e8rement inventive, sinon en ce qu’il avait cru y trouver ce qu’il cherchait : l’explication de la partialit\u00e9 des juges en faveur de sa m\u00e8re. Selon Rivi\u00e8re, ces \u00e9lites que sont les magistrats, avaient trahi la cause \u2014 sacr\u00e9e et multis\u00e9culaire \u2014 de la domination masculine dans le m\u00e9nage.<\/p>\n\n\n\n

Voici donc un auteur dit \u00ab populaire \u00bb, qui militait activement pour la restauration d’un ordre \u00e9ternel r\u00e9volu, un ordre que \u00ab les femmes \u00bb, c’est-\u00e0-dire sa m\u00e8re, auraient renvers\u00e9 avec la complicit\u00e9 des juges. En mati\u00e8re de relations entre les sexes dans la famille, cet auteur \u00ab populaire \u00bb s’av\u00e9rait donc \u00eatre un pur \u00ab r\u00e9actionnaire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Dans votre livre, vous analysez avec une grande pr\u00e9cision la langue dans laquelle ce paysan \u00e0 peine scolaris\u00e9 a r\u00e9dig\u00e9 son m\u00e9moire. Vous soulignez que cet \u00e9crit, \u00e0 nos yeux bourr\u00e9 d’impropri\u00e9t\u00e9s, a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 parfaitement re\u00e7u par ses destinataires, les juges et la Cour d’appel de Caen en 1835.<\/h3>\n\n\n\n

Quand on lit les pi\u00e8ces judiciaires, il est clair en effet que les destinataires naturels de Rivi\u00e8re n’ont eu aucune difficult\u00e9 \u00e0 le comprendre. Une premi\u00e8re raison tient au fait que la graphie du jeune homme est d’une exceptionnelle limpidit\u00e9 alors m\u00eame qu\u2019il a fort peu pratiqu\u00e9 l’\u00e9criture depuis sa sortie de l’\u00e9cole, sept ans plus t\u00f4t. Au surplus, ces notables locaux de 1835 ont \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s depuis l’\u00e9cole primaire au d\u00e9chiffrage des \u00e9critures manuscrites, puisqu’il leur faudra frayer avec la majorit\u00e9 de leurs concitoyens dont le fran\u00e7ais n’est pas la langue naturelle. Les paysans, eux, l’apprennent \u00e0 l’\u00e9cole, et, au contraire de leurs \u00e9lites locales, ils ne le parlent qu’\u00e0 l’occasion d’un contact avec un repr\u00e9sentant de l’\u00c9tat. Le reste du temps, ils parlent le patois de leur village, ou le normand r\u00e9gional quand ils visitent les foires et les march\u00e9s provinciaux. <\/p>\n\n\n\n

Pierre Rivi\u00e8re a fr\u00e9quent\u00e9 de fa\u00e7on intermittente l’\u00e9cole communale, mais il a toujours \u00e9t\u00e9 fou de lecture et d’instruction. Il n’a cependant jamais eu l’occasion de composer un texte \u00e9crit avant son emprisonnement. Aussi a-t-il r\u00e9dig\u00e9 son m\u00e9moire dans ce qu’il pense \u00eatre du fran\u00e7ais, tout en ayant parfois recours sans le savoir \u00e0 des formulations du normand r\u00e9gional ou au patois d’Aunay. <\/p>\n\n\n\n

Ses lecteurs de 1835 n’ont pas eu de difficult\u00e9 \u00e0 le comprendre parce qu’ils savent que les Fran\u00e7ais form\u00e9s dans les \u00e9coles de village n’ont pas appris l’orthographe et la grammaire, sinon par impr\u00e9gnation, en copiant chaque jour deux lignes d’un livre ; ils savent aussi qu’au contraire d’eux-m\u00eames, anciens \u00e9l\u00e8ves des \u00e9coles puis des coll\u00e8ges de la ville, les \u00e9coliers ruraux n’ont jamais entendu formuler aucune r\u00e8gle de grammaire ni fait un exercice de dict\u00e9e ou de composition fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n

Pierre Rivi\u00e8re ignore donc la plupart des r\u00e8gles de grammaire et \u00e0 peu pr\u00e8s toutes les conventions qui r\u00e9gissent l’emploi des majuscules, de la ponctuation, de l’accentuation et de la mise en page. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment : bien qu’il ne les ait pas apprises \u00e0 l’\u00e9cole, il en conna\u00eet l’existence pour avoir lu quelques livres, mais il ne sait pas les employer parce qu’il a une connaissance surtout orale du fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n

C’est pourquoi son manuscrit se pr\u00e9sente comme un flux verbal presque ininterrompu, ainsi qu’on peut le voir dans la publication que nous en avons faite en 1973 : un pr\u00e9ambule de quelques lignes, suivi de deux parties in\u00e9gales dont seule la premi\u00e8re est nomm\u00e9e, le passage \u00e0 la seconde n’\u00e9tant indiqu\u00e9 que par un trait de plume ; enfin, tout au long du texte, tr\u00e8s peu de paragraphes, et une ponctuation r\u00e9duite le plus souvent \u00e0 des virgules.<\/p>\n\n\n\n

Dans votre livre, vous soumettez le manuscrit de Rivi\u00e8re \u00e0 un v\u00e9ritable travail d’\u00e9dition, ce qu’au temps de Foucault, vous aviez pourtant refus\u00e9.<\/h3>\n\n\n\n

Nous avions tenu \u00e0 publier le texte de Rivi\u00e8re tel quel pour protester contre l’unique publication, savante mais bourr\u00e9e d’erreurs intentionnelles, qui en avait \u00e9t\u00e9 faite en 1836 dans les Annales d’Hygi\u00e8ne Publique<\/em> : il s’\u00e9tait agi en r\u00e9alit\u00e9 d’une publication militante, effectu\u00e9e par les ali\u00e9nistes qui avaient obtenu la gr\u00e2ce de Rivi\u00e8re, apr\u00e8s sa condamnation \u00e0 mort, en assurant qu’il \u00e9tait fou. En 1973, nous avions donc voulu r\u00e9tablir le texte original du manuscrit de Rivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Quand, \u00e0 partir de 2017, j’ai remis en chantier la lecture de ce manuscrit \u2014 un bloc d’\u00e9criture de quatre-vingt-dix pages imprim\u00e9es \u2014 j’ai voulu me repr\u00e9senter une \u00e0 une les multiples situations familiales que Rivi\u00e8re avait d\u00e9crites avec tant de pr\u00e9cision. De l\u00e0, un relatif travail d’editing, <\/em>limit\u00e9 toutefois \u00e0 la correction des insuffisances formelles de l’auteur : gr\u00e2ce \u00e0 quoi, le lecteur du XXIe si\u00e8cle acc\u00e8de enfin, sans avoir besoin de corriger mentalement la graphie des mots, \u00e0 l’histoire de ce couple de paysans du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, Victoire et Pierre-Marguerin Rivi\u00e8re, dont le fils Pierre s’est fait le m\u00e9morialiste. Nous assistons donc aux p\u00e9rip\u00e9ties de leur incapacit\u00e9 \u00e0 faire famille \u2014 depuis leur premi\u00e8re rencontre jusqu’au moment o\u00f9 leur fils a\u00een\u00e9, l’auteur du m\u00e9moire, y met fin par un triple meurtre.<\/p>\n\n\n\n

La grande originalit\u00e9 de votre travail, c\u2019est que vous vous int\u00e9ressez \u00e0 la personnalit\u00e9 centrale du t\u00e9moignage de Pierre Rivi\u00e8re, \u00e0 celle qui est la cible principale de son triple assassinat : sa m\u00e8re. Vous d\u00e9calez ainsi le regard et faites surgir aux c\u00f4t\u00e9s de Pierre Rivi\u00e8re une figure de femme puissante, la personnalit\u00e9 clef de cette famille \u00ab impossible \u00bb, dont le p\u00e8re est en permanence \u00e9cras\u00e9, loin de la figure du \u00ab bon p\u00e8re de famille \u00bb que pr\u00e9tend imposer le Code civil (1804). <\/h3>\n\n\n\n

Le texte du m\u00e9moire, une fois d\u00e9barrass\u00e9 de ses impropri\u00e9t\u00e9s formelles, n’est rien d’autre que cette chronique, tenue par un fils, des interactions entre ses deux parents pendant plus de deux d\u00e9cennies. Or c’est toujours la m\u00e8re, Victoire Rivi\u00e8re n\u00e9e Brion, qui prend l’initiative de l’action. Elle refuse en effet avec obstination, d\u00e8s le jour de son mariage, \u00e0 la sortie de la mairie, la plupart de ses devoirs d’\u00e9pouse. C’est une situation sans pr\u00e9c\u00e9dent, en tout cas parmi celles qui ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9es jusqu’ici dans les ouvrages de sciences sociales.<\/p>\n\n\n\n

Toutefois, le p\u00e8re de famille, Pierre-Marguerin Rivi\u00e8re, n’est pas, comme vous le dites tout \u00e0 fait \u00ab \u00e9cras\u00e9 \u00bb par cette situation. Il tente au contraire avec dignit\u00e9 d’introduire un minimum de rigueur dans la relation conjugale et il impose \u00e0 sa mani\u00e8re, non violente, son propre r\u00e9pertoire d’action \u00e0 la r\u00e9volt\u00e9e : celui d’un mari chr\u00e9tien plut\u00f4t que normand, qui donc refuse de battre sa femme, et qui esp\u00e8re la persuader d’accepter son \u00e9tat.<\/p>\n\n\n\n

Les conduites de l’un comme de l’autre constituent donc des anomalies sociologiques remarquables et leur croisement permet de voir et de questionner ce qui en g\u00e9n\u00e9ral va de soi, notamment la politique du genre pratiqu\u00e9e dans un groupe social donn\u00e9 : les places assign\u00e9es aux \u00e9poux par la coutume et par la loi, en l’occurrence le Code civil de 1804. Or Victoire Rivi\u00e8re va refuser avec obstination ce syst\u00e8me de domination masculine d\u00e8s le jour de son mariage, tandis que son \u00e9poux, sans jamais recourir \u00e0 la force selon le t\u00e9moignage de Pierre Rivi\u00e8re, tentera de le lui faire accepter parce qu’il est depuis toujours dans l’ordre des choses.<\/p>\n\n\n\n

L’int\u00e9r\u00eat majeur du m\u00e9moire de l’enfant de ce couple, c’est qu’il d\u00e9vide une \u00e0 une, pour les mettre sous le nez de ses juges, les mille situations paradoxales que suscite cet \u00e9trange mariage. Il constitue, en quelque sorte, un manuel des possibilit\u00e9s ignor\u00e9es par les ouvrages de sociologie de la famille, d’ethnologie du couple paysan, et m\u00eame d’anthropologie g\u00e9n\u00e9rale de la parent\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Mais enfin, Victoire Brion et Pierre-Marguerin Rivi\u00e8re, chacun pour ses raisons propres, ont voulu ce mariage ?<\/h3>\n\n\n\n

Certes, mais alors, et surtout dans la paysannerie, le mariage est une fatalit\u00e9 pour toutes et tous, aussi in\u00e9luctable pour les filles que la venue de leurs premi\u00e8res r\u00e8gles. Quant \u00e0 Pierre-Marguerin, il tentait ainsi d’\u00e9chapper \u00e0 l’incorporation dans la classe de 1813, dont on sait qu’elle a perdu dans les derni\u00e8res guerres napol\u00e9oniennes la moiti\u00e9 de ses conscrits.<\/p>\n\n\n\n

Victoire Rivi\u00e8re est encore mineure le jour de son mariage quand, au sortir de la mairie, elle refuse la f\u00eate des noces que les deux familles avaient organis\u00e9e. Comment comprenez-vous cela ?<\/h3>\n\n\n\n

Ce refus des \u00ab noces \u00bb constitue un scandale sans pr\u00e9c\u00e9dent, dont la litt\u00e9rature ethnographique ne propose aucun exemple, car cette f\u00eate rassemble les relations des deux familles dans tout le canton. Faute d\u2019informations, nous ne pouvons pas comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9, mais seulement conjecturer un ratage monumental dans l\u2019inculcation de la norme matrimoniale \u00e0 la jeune fille. <\/p>\n\n\n\n

Il para\u00eet clair que l\u2019effort combin\u00e9 de ses parents, de ses ma\u00eetres d\u2019\u00e9cole, de son cat\u00e9chiste, de sa ma\u00eetresse de couture, des rites de sa classe d\u2019\u00e2ge, bref, de tous ces supports de la coutume villageoise dont les sciences sociales c\u00e9l\u00e8brent l\u2019efficacit\u00e9, ont piteusement \u00e9chou\u00e9 dans ce cas particulier : ce jour-l\u00e0, Victoire refuse les rituels et les r\u00e9jouissances qui visent \u00e0 inscrire socialement son transfert d\u2019un village \u00e0 un autre et d\u2019une famille \u00e0 une autre en cons\u00e9quence de son nouvel \u00e9tat. L\u2019on ignore de quoi ou de qui elle a soudain r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019elle ne voulait pas, de l\u2019\u00e9tat matrimonial ou de la personne du mari. Il est n\u00e9anmoins trop tard pour se d\u00e9dire : \u00e0 cette date, le 21 mai 1813, le recours au divorce est encore possible pour trois ans, mais la paysannerie fran\u00e7aise l\u2019a toujours refus\u00e9, et la famille Brion ne fait pas exception. <\/p>\n\n\n\n

Et pourtant, ce n’est encore que le d\u00e9but\u2026<\/h3>\n\n\n\n

En effet, cet acte d\u2019insoumission de la jeune femme n\u2019est que le premier d\u2019une longue s\u00e9rie de refus de ses devoirs d\u2019\u00e9pouse, ceux que le Code civil \u00e9nonce mais aussi ceux que la coutume a toujours impos\u00e9s. Ainsi, Victoire ne veut pas s\u2019\u00e9tablir dans la famille de son mari et elle ne veut pas qu\u2019il vienne vivre chez ses parents ; elle ne lui ob\u00e9it en rien, bafouant ainsi le principe souverain de la puissance maritale ; enfin, quand il vient labourer les champs de son p\u00e8re, elle l\u2019accueille avec froideur, souvent avec hargne, bien qu\u2019elle accepte parfois un rapport sexuel.<\/p>\n\n\n\n

Pierre-Marguerin, qui doit \u00e0 son mariage d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 exempt\u00e9 de service militaire, oppose \u00e0 cette conduite une \u00e9galit\u00e9 d\u2019humeur qu\u2019on ne s\u2019attendrait pas \u00e0 trouver chez un gar\u00e7on de vingt ans. Loin de revendiquer ses droits de mari ou de battre cette insoumise pour la dresser \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance, il esp\u00e8re la convaincre par la douceur et la persuasion : \u00ab pas de bruit pour cela \u00bb, <\/em>murmure-t-il d\u00e8s qu\u2019un conflit se profile. Il pose seulement quelques principes pour organiser au minimum cette situation irr\u00e9guli\u00e8re, car son \u00e9tat de gendre l\u2019oblige de toute fa\u00e7on \u00e0 venir cultiver la terre de son beau-p\u00e8re, qui d\u2019ailleurs l\u2019appr\u00e9cie. <\/p>\n\n\n\n

Une convention implicite d\u2019union sans cohabitation para\u00eet donc r\u00e9gler la relation du couple Rivi\u00e8re : le mari assure le travail agricole de la petite ferme des Brion et, quand son \u00e9pouse n\u2019est pas de trop mauvaise humeur, il reste dormir chez elle.<\/p>\n\n\n\n

Au fil des ans, leur sexualit\u00e9 al\u00e9atoire entra\u00eene la naissance de six enfants, et les registres d\u2019\u00e9tat civil portent la preuve de ce qu\u2019il y a bien l\u00e0 une famille, encore que r\u00e9partie entre deux villages. Malgr\u00e9 le caract\u00e8re atypique de leur relation, les \u00e9poux satisfont \u00e0 deux normes, l\u2019une civique et l\u2019autre coutumi\u00e8re : ils contribuent \u00e0 la puissance de l\u2019\u00c9tat ainsi qu\u2019\u00e0 la conservation des patrimoines familiaux. De fa\u00e7on corr\u00e9lative, les maternit\u00e9s de Victoire lui conf\u00e8rent un plein statut de \u00ab femme \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un \u00eatre faible qu\u2019il convient de prot\u00e9ger, en d\u00e9pit de la v\u00e9h\u00e9mence avec laquelle elle ne cesse de marquer son insubordination.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est cette situation de fait, un simple arrangement entre deux \u00e9poux condamn\u00e9s au mariage, qui aboutira \u00e0 un massacre.<\/h3>\n\n\n\n

Dans les familles paysannes, vous le savez, l\u2019histoire des personnes est command\u00e9e par les avatars de leur existence biologique, qui font appara\u00eetre des h\u00e9ritiers et dispara\u00eetre des propri\u00e9taires. Or le droit fran\u00e7ais, depuis le XVIe si\u00e8cle et malgr\u00e9 la R\u00e9volution, frappe les femmes mari\u00e9es d\u2019incapacit\u00e9 civile. L\u2019article 1124 du Code civil classe les femmes mari\u00e9es parmi les \u00ab incapables de contracter \u00bb, <\/em>avec les mineurs, les idiots, et les d\u00e9linquants condamn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

De ce fait, devenir h\u00e9ritier n\u2019a pas du tout les m\u00eames cons\u00e9quences pour les deux sexes, puisque les h\u00e9riti\u00e8res, devenues propri\u00e9taires, sont priv\u00e9es de l\u2019exercice de leurs droits de possession au profit de leur \u00e9poux. Ceux-ci jouissent donc \u00e0 la fois de la possession des biens dont ils sont propri\u00e9taires pour les avoir h\u00e9rit\u00e9s de leurs parents, et de la possession sans propri\u00e9t\u00e9 des biens de leur \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n

Chez les Rivi\u00e8re, Pierre-Marguerin h\u00e9rite de son p\u00e8re en 1822, puis de son fr\u00e8re trois ans plus tard, mort sans laisser d\u2019enfants. Pour la premi\u00e8re fois de sa vie, il poss\u00e8de quelque chose : il s\u2019emploie aussit\u00f4t \u00e0 faire fructifier son petit capital foncier par tel achat modeste ou par la construction d\u2019un b\u00e2timent d\u2019exploitation. Victoire, elle, h\u00e9rite de son p\u00e8re en 1826 : elle dispose d\u00e9sormais d\u2019un petit bien \u00e0 peu pr\u00e8s susceptible d\u2019assurer son entretien et celui des enfants qui vivent avec elle, mais elle est emp\u00each\u00e9e par la loi d\u2019exercer la moindre activit\u00e9 entrepreneuriale. En clair : elle ne peut pas acheter ou vendre du grain et des b\u00eates sur les march\u00e9s locaux, embaucher des journaliers agricoles (au cas o\u00f9 elle pr\u00e9f\u00e9rerait se passer du travail de son mari), louer ses maisons (elle en a deux, outre celle qu\u2019elle occupe) ou ses champs. Bref, elle ne peut pas r\u00e9aliser seule ses projets, ni d\u00e9velopper des relations d\u2019affaires avec des non-parents, ni se constituer un revenu propre, ind\u00e9pendant des ressources de la communaut\u00e9 conjugale.<\/p>\n\n\n\n

Dans cette nouvelle \u00e9tape de leur vie conjugale, Pierre-Marguerin s\u2019acquitte de sa charge d\u2019administrateur avec une honn\u00eatet\u00e9 scrupuleuse et un souci perp\u00e9tuel d\u2019associer son \u00e9pouse \u00e0 toutes les d\u00e9cisions, se bornant le plus souvent \u00e0 ex\u00e9cuter celles que Victoire a souhait\u00e9 prendre. Reste que c\u2019est toujours lui qui sort de la ferme, lui qui ach\u00e8te ou vend, lui qui n\u00e9gocie et lui qui signe. Cette situation nouvelle an\u00e9antit en quelques mois la transaction officieuse que les Rivi\u00e8re avaient \u00e9labor\u00e9e depuis leur mariage, car elle portait seulement sur l\u2019organisation d\u2019une vie conjugale sans cohabitation, avec des rapports sexuels al\u00e9atoires.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 mesure que Victoire r\u00e9alise ce que signifie l\u2019incapacit\u00e9 civile, elle entre dans un \u00e9tat de fureur chronique contre Pierre-Marguerin. Celui-ci n\u2019y comprend rien, parce qu’il n\u2019imagine pas qu\u2019on puisse contester un ordre des choses qui a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. La sexualit\u00e9 succombe apr\u00e8s la sixi\u00e8me naissance. Les enfants sont alors d\u00e9finitivement r\u00e9partis entre les maisons, quatre chez le p\u00e8re et deux chez la m\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui n\u2019\u00e9tait jusque-l\u00e0 qu\u2019un mariage rat\u00e9 va devenir une trag\u00e9die, dont l\u2019enjeu sera la prise de contr\u00f4le par Victoire de l\u2019administration de ses biens et, d\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, de son autonomie personnelle dans une soci\u00e9t\u00e9 qui la refuse aux femmes mari\u00e9es, tout en interdisant le c\u00e9libat aux filles. L\u2019affaire Rivi\u00e8re est une trag\u00e9die de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 de genre : \u00e0 la fa\u00e7on des h\u00e9ros des trag\u00e9dies antiques, actionn\u00e9s d’en haut par les dieux de l\u2019Olympe, les deux \u00e9poux sont poss\u00e9d\u00e9s par l\u2019ordre souverain des genres, que Victoire se r\u00e9volte contre lui ou que Pierre-Marguerin tente de le lui faire accepter, d\u2019ailleurs avec douceur. Leurs interactions, longuement d\u00e9crites dans le m\u00e9moire de leur fils a\u00een\u00e9, aboutissent au carnage perp\u00e9tr\u00e9 par celui-ci, m\u00fb \u00e0 son tour par les id\u00e9aux du genre, et qui finit par se substituer \u00e0 son p\u00e8re d\u00e9faillant.<\/p>\n\n\n\n

Vous disiez que le m\u00e9moire de Rivi\u00e8re met au jour nombre d’am\u00e9nagements possibles dans la vie familiale que les sciences sociales, y compris l’anthropologie structurale de la parent\u00e9, ont ignor\u00e9s jusqu’ici. En quoi votre livre renouvelle-t-il l’\u00e9tat des savoirs dans ce domaine ?<\/h3>\n\n\n\n

Toutes les r\u00e9alit\u00e9s dont il est question dans mon livre se situent \u00e0 l’\u00e9chelle de vies singuli\u00e8res, envisag\u00e9es sous l’angle des liens intimes entre les personnes, des liens familiaux et conjugaux. Au contraire, L\u00e9vi-Strauss, tout au long de son existence, depuis Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9 <\/em>en 1949 jusqu’\u00e0 ses travaux tardifs sur les syst\u00e8mes \u00e0 maisons <\/em>dans la France rurale, s’est ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer que ces r\u00e8gles rel\u00e8vent d’un ordre quasi math\u00e9matique ; d’un ordre tel en tout cas qu’il transcende les vies humaines singuli\u00e8res et la conscience que les personnes sont susceptibles d’en avoir.<\/p>\n\n\n\n

Mon travail ne conteste pas la n\u00e9cessit\u00e9 et la pertinence d’une semblable construction, mais il montre sa limite : s’il est vrai, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, que, dans les groupes humains connus jusqu’ici, les acteurs d\u00e9cisifs sont la classe des hommes ; et s’il est vrai que ces groupes d’hommes instituent la famille et la parent\u00e9 en \u00e9changeant des femmes entre eux, cela ne nous informe pas sur la mani\u00e8re dont cette expropriation d’une moiti\u00e9 de l’humanit\u00e9 est rendue possible. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment : comment elle est inculqu\u00e9e \u00e0 tous les humains au point d’appara\u00eetre \u00e0 tous, y compris aux th\u00e9oriciens des sciences sociales, comme l’ordre m\u00eame des choses. <\/p>\n\n\n\n

Pour la premi\u00e8re fois en 1975, une jeune anthropologue am\u00e9ricaine, Gayle Rubin, avait soulev\u00e9 cette question dans un essai auquel L\u00e9vi-Strauss s’\u00e9tait abstenu de r\u00e9pondre. Par la suite, il avait manifest\u00e9 son exasp\u00e9ration les rares fois o\u00f9 des femmes anthropologues la soulevaient, y compris trente ans plus tard, dans la revue qu’il avait fond\u00e9e, et dont le titre \u2014 L’Homme <\/em>\u2014 <\/em>\u00e9tait pourtant embl\u00e9matique du probl\u00e8me pos\u00e9. Jusqu’\u00e0 sa mort, L\u00e9vi-Strauss a r\u00e9it\u00e9r\u00e9 la le\u00e7on des Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9 <\/em> : d\u00e8s lors qu’il s’agit de d\u00e9finir les r\u00e8gles d’alliance, les humains se consid\u00e8rent mutuellement comme des signes math\u00e9matiques, des \u00ab plus \u00bb et des \u00ab moins \u00bb. Le grand anthropologue ne s’est jamais lass\u00e9 de le r\u00e9p\u00e9ter : il aurait aussi bien pu se faire que ce soient des groupes de femmes qui \u00e9changent des hommes, et non l’inverse. Peut-\u00eatre, mais ce n’est pas du tout ce qui s’est pass\u00e9 dans l’histoire de l’humanit\u00e9. Et pour autant que l’anthropologie soit une science empirique, elle est concern\u00e9e par une r\u00e9gularit\u00e9 aussi massive.<\/p>\n\n\n\n

Dans L’impossible famille Rivi\u00e8re, <\/em>j’ai d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment situ\u00e9 mon travail \u00e0 l’autre extr\u00e9mit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes envisag\u00e9s : que se passe-t-il quand un sp\u00e9cimen de la classe des femmes oppose un refus radical \u00e0 cet ordre des choses ? J’ai rencontr\u00e9 par hasard le cas tr\u00e8s particulier de Victoire Rivi\u00e8re, une petite paysanne du Bocage qui, en 1813, accepte le mariage mais refuse ses devoirs d’\u00e9pouse d\u00e8s la sortie de la mairie. L’histoire de sa vie r\u00e9v\u00e8le l’existence de cas o\u00f9 cette inculcation des rapports de genre dans le mariage \u00e9choue compl\u00e8tement ; l’on pourrait aussi inventorier ceux o\u00f9 elle \u00e9choue en partie, ainsi que les nombreuses modalit\u00e9s possibles d’un ratage partiel. <\/p>\n\n\n\n

Il vaudrait la peine de faire entrer ces situations dans le r\u00e9pertoire des sciences sociales, car l’examen des cas aberrants fait lui aussi partie de leur programme, du moins si on les entend comme des disciplines empiriques. Le cas de Victoire Rivi\u00e8re d\u00e9bouche donc sur la n\u00e9cessit\u00e9 de renouveler nos ethnographies \u2014 c’est-\u00e0-dire nos descriptions \u2014 des liens familiaux et matrimoniaux, afin d’y faire figurer les mille et une mani\u00e8res dont la domination de genre est inculqu\u00e9e et reproduite d\u00e8s la prime enfance aux sujets des deux sexes, ainsi que les mille et une mani\u00e8res dont elle n’y r\u00e9ussit qu’en partie, voire \u00e9choue compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n

D’une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, mon travail postule que la question des vies humaines singuli\u00e8res \u2014 qui concerne l’ethnographie de terrain autant que l’art du roman \u2014, est elle aussi au c\u0153ur des sciences sociales, et qu’elle a une importance ainsi qu’une dignit\u00e9 \u00e9gales \u00e0 celle de la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale. Laquelle s’\u00e9difie, en tout et pour tout, sur des ethnographies, c\u2019est-\u00e0-dire des descriptions singuli\u00e8res.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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