{"id":335731,"date":"2026-05-25T11:30:53","date_gmt":"2026-05-25T09:30:53","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=335731"},"modified":"2026-05-25T11:31:53","modified_gmt":"2026-05-25T09:31:53","slug":"magnifica-humanitas-texte-integral-de-lencyclique-de-leon-xiv","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/25\/magnifica-humanitas-texte-integral-de-lencyclique-de-leon-xiv\/","title":{"rendered":"Magnifica Humanitas, texte int\u00e9gral de l\u2019Encyclique de L\u00e9on XIV"},"content":{"rendered":"\n

Ce 25 mai, le pape L\u00e9on XIV pr\u00e9sente Magnifica Humanitas<\/em>, premi\u00e8re encyclique consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence artificielle et premier grand texte doctrinal de son pontificat. <\/p>\n\n\n\n

Sign\u00e9e le 15 mai, \u00e0 l\u2019occasion du 135e anniversaire de Rerum Novarum<\/em>, l\u2019encyclique inscrit explicitement la r\u00e9volution de l\u2019IA dans l\u2019h\u00e9ritage de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise inaugur\u00e9e par L\u00e9on XIII face \u00e0 la r\u00e9volution industrielle. <\/p>\n\n\n\n

Plus de cent pages, 250 paragraphes, pr\u00e8s de 40 000 mots : le texte entend proposer une doctrine catholique de l\u2019IA, articulant critique du capitalisme technologique, r\u00e9flexion g\u00e9opolitique sur la guerre et interrogation anthropologique sur la place de l\u2019homme dans un monde automatis\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Prolongeant les intuitions du pape Fran\u00e7ois sur l\u2019intelligence artificielle, Magnifica Humanitas<\/em> marque l\u2019entr\u00e9e du Vatican dans le d\u00e9bat mondial sur la gouvernance des technologies \u00e9mergentes.<\/p>\n\n\n\n

Nous publions le texte int\u00e9gral, accompagn\u00e9 de commentaires de notre vaticaniste Jean-Beno\u00eet Poulle, du g\u00e9n\u00e9ral Beno\u00eet Durieux et des sp\u00e9cialistes Pasquale Annichino et Alberto Melloni. Pour une premi\u00e8re lecture \u00e0 chaud, vous pouvez \u00e9galement lire notre entretien avec le j\u00e9suite Antonio Spadaro<\/a>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n


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Lettre encyclique<\/p>\n\n\n\n

MAGNIFICA HUMANITAS<\/strong><\/p>\n\n\n\n

du Saint-P\u00e8re L\u00c9ON XIV<\/p>\n\n\n\n

sur la protection de la personne humaine <\/p>\n\n\n\n

\u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle<\/p>\n\n\n\n

INTRODUCTION<\/h1>\n\n\n\n

1. La MAGNIFIQUE HUMANIT\u00c9 cr\u00e9\u00e9e par Dieu se trouve aujourd\u2019hui face \u00e0 un choix d\u00e9cisif  : \u00e9riger une nouvelle tour de Babel ou b\u00e2tir la cit\u00e9 o\u00f9 Dieu et l\u2019humanit\u00e9 habitent ensemble. Chaque g\u00e9n\u00e9ration re\u00e7oit en h\u00e9ritage la t\u00e2che de fa\u00e7onner son \u00e9poque  : faire m\u00fbrir l\u2019histoire comme un lieu o\u00f9 la dignit\u00e9 de toute personne est pr\u00e9serv\u00e9e, la justice promue et la fraternit\u00e9 rendue possible. Mais sur chaque \u00e9poque p\u00e8se le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 court le danger de perdre son visage, nous, chr\u00e9tiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s\u2019est fait chair, sachant que \u00ab  le myst\u00e8re de l\u2019homme ne s\u2019\u00e9claire vraiment que dans le myst\u00e8re du Verbe incarn\u00e9  \u00bb. Cette magnifique humanit\u00e9 devient en J\u00e9sus-Christ le Chemin, la V\u00e9rit\u00e9 et la Vie, ouvrant \u00e0 chacun de nous la voie vers la pl\u00e9nitude.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Les premiers mots d\u2019une encyclique sont toujours programmatiques. Ici l\u2019adjectif latin\u00a0\u00ab magnificus \u00bb est \u00e0 comprendre dans son sens \u00e9tymologique fort : capable de faire de grandes choses. Dans ce premier paragraphe crucial, se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la fois, de mani\u00e8re compl\u00e9mentaire, tout l\u2019ancrage augustinien de L\u00e9on\u00a0XIV (avec la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab Cit\u00e9 de Dieu \u00bb) et son christocentrisme, qui d\u00e9signe la personne de J\u00e9sus-Christ, le Verbe de Dieu incarn\u00e9 pour les catholiques, comme le v\u00e9ritable centre de l\u2019histoire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

2. Fond\u00e9s sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019action puissante et myst\u00e9rieuse de l\u2019Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant \u00e0 coop\u00e9rer avec Lui pour le bien sera b\u00e9ni par le P\u00e8re c\u00e9leste en qui nous pla\u00e7ons notre esp\u00e9rance. C\u2019est pourquoi nous pouvons participer activement \u00e0 toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d\u2019autres personnes \u00e0 collaborer avec nous dans la promotion du d\u00e9veloppement int\u00e9gral de chaque \u00eatre humain. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps avec lesquels nous partageons les \u00e9v\u00e9nements, les questions et les aspirations de l\u2019humanit\u00e9. Nous voulons trouver, avec eux, de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d\u2019une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie int\u00e9grante de la vocation de l\u2019\u00c9glise, car celle-ci, constitu\u00e9e \u00ab  dans le Christ, en quelque sorte comme le sacrement [\u2026] de l\u2019union intime avec Dieu et de l\u2019unit\u00e9 de tout le genre humain  \u00bb, reconna\u00eet dans l\u2019histoire le lieu o\u00f9 l\u2019\u00c9vangile interpelle et accompagne l\u2019exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ici appara\u00eet le th\u00e8me conciliaire et postconciliaire de l\u2019\u00c9glise \u00ab experte en humanit\u00e9 \u00bb (Paul\u00a0VI), au service du d\u00e9veloppement int\u00e9gral de la personne humaine, le pape Fran\u00e7ois ayant beaucoup insist\u00e9 sur ce dernier th\u00e8me lors de son pontificat. Le concile Vatican\u00a0II est amplement cit\u00e9, comme la principale boussole magist\u00e9rielle des papes r\u00e9cents.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

3. C\u2019est dans cet esprit qu\u2019en 1891, L\u00e9on XIII a publi\u00e9 l\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em> dont nous c\u00e9l\u00e9brons cette ann\u00e9e, avec une profonde reconnaissance, le 135e<\/sup> anniversaire. Par ce document, mon bien-aim\u00e9 Pr\u00e9d\u00e9cesseur a donn\u00e9 une impulsion \u00e0 cette r\u00e9flexion sur la soci\u00e9t\u00e9, sur l\u2019\u00e9conomie et sur la politique que nous appelons aujourd\u2019hui la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise. Et lorsque certains objectaient que l\u2019\u00c9glise ne devait pas gaspiller son \u00e9nergie en questions mondaines mais se pr\u00e9occuper de communiquer un message de vie \u00e9ternelle, il r\u00e9pondait avec r\u00e9alisme et sagesse que l\u2019annonce de l\u2019\u00c9vangile ne peut oublier la vie concr\u00e8te des peuples. De nombreuses d\u00e9cennies se sont \u00e9coul\u00e9es depuis, et le Magist\u00e8re, les pasteurs, les th\u00e9ologiens comme les fid\u00e8les ont continu\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux questions sociales \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile. Aujourd\u2019hui, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise est un patrimoine de sagesse o\u00f9 nous trouvons des principes pour penser, des crit\u00e8res pour discerner et juger et des orientations concr\u00e8tes pour agir. Elle se fonde sur l\u2019\u00c9criture Sainte et sur la Tradition. Ainsi en dialogue avec les sciences, elle nous aide \u00e0 analyser avec lucidit\u00e9 les d\u00e9fis du pr\u00e9sent, en identifiant les voies appropri\u00e9es pour vivre un t\u00e9moignage chr\u00e9tien authentique, dans la joie et au service du monde. Ce n\u2019est pas un ensemble statique de concepts, mais un corpus<\/em> vivant de v\u00e9rit\u00e9s qui pr\u00e9serve et interpr\u00e8te la vocation de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 une vie pleine et juste. \u00c0 cette tradition vivante, je d\u00e9sire donc ajouter ma voix, en invoquant l\u2019aide de l\u2019Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr<\/em> 8, 22-31).<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Comme beaucoup de commentateurs l\u2019avaient bien per\u00e7u, L\u00e9on\u00a0XIV s\u2019inscrit dans le sillage de son pr\u00e9d\u00e9cesseur L\u00e9on XIII (pape de 1878 \u00e0 1903), \u00ab l\u2019inventeur \u00bb, avec l\u2019encyclique Rerum novarum, de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, ici reli\u00e9e au concept central de \u00ab tradition vivante \u00bb pour exprimer que cette doctrine n\u2019est pas fig\u00e9e, mais s\u2019enrichit \u00e0 mesure qu\u2019elle doit prendre en compte de nouvelles r\u00e9alit\u00e9s sociales.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les <\/strong>res novae<\/em><\/strong> de notre \u00e9poque<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

4. Si, en son temps, L\u00e9on XIII parlait de \u00ab  questions nouvelles  \u00bb (rerum novarum<\/em>), nous ne pouvons pas aujourd\u2019hui nous contenter de r\u00e9p\u00e9ter ses pr\u00e9cieux enseignements mais nous devons demander \u00e0 Dieu la sagesse n\u00e9cessaire pour interpr\u00e9ter les grandes tendances de notre \u00e9poque, en particulier les progr\u00e8s de la technique. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, il est apparu de plus en plus \u00e9vident combien la num\u00e9risation, l\u2019intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profond\u00e9ment notre monde. La technique ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, en soi, comme une force antagoniste par rapport \u00e0 la personne  : au contraire, elle est enracin\u00e9e dans notre histoire depuis le commencement, en tant que \u00ab  r\u00e9alit\u00e9 profond\u00e9ment humaine, li\u00e9e \u00e0 l\u2019autonomie et \u00e0 la libert\u00e9 de l\u2019homme  \u00bb. Au fil des si\u00e8cles, le d\u00e9veloppement technologique a contribu\u00e9 \u00e0 une am\u00e9lioration significative des conditions de vie de l\u2019humanit\u00e9  ; en m\u00eame temps, chaque \u00e9tape du progr\u00e8s a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le visage ambigu d\u2019outils susceptibles de causer du tort lorsqu\u2019ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd\u2019hui, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une situation nouvelle, o\u00f9 la puissance et l\u2019omnipr\u00e9sence des technologies \u00e9mergentes s\u2019inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, fa\u00e7onnent les processus d\u00e9cisionnels et marquent profond\u00e9ment l\u2019imaginaire collectif. Auparavant, \u00ab  jamais l\u2019humanit\u00e9 n\u2019avait eu autant de pouvoir sur elle-m\u00eame  \u00bb. Les nouvelles technologies ouvrent un horizon \u00e9tendu dans des directions que, bien qu\u2019intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement pr\u00e9voir. Cela rend plus complexe l\u2019\u00e9valuation de leur impact et de leurs effets \u00e0 long terme sur la dignit\u00e9 des personnes et sur le bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans ce paragraphe-cl\u00e9, L\u00e9on\u00a0XIV consid\u00e8re que les questions du num\u00e9rique (\u00e0 propos de laquelle l\u2019\u00c9glise avait d\u00e9j\u00e0 pris position), de la robotique et de l\u2019IA sont li\u00e9es ; et cependant, il remarque que ces technologies charrient avec elle une forme d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 et d\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 intrins\u00e8ques, qui placent l\u2019humanit\u00e9 dans une situation in\u00e9dite.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

5. Maintenant c\u2019est \u00e0 nous de relever avec lucidit\u00e9 et responsabilit\u00e9 les d\u00e9fis de notre \u00e9poque. Il est n\u00e9cessaire d\u2019adopter des instruments r\u00e9glementaires adapt\u00e9s, capables de pr\u00e9server la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas \u00e0 la r\u00e9glementation. Comme l\u2019a soulign\u00e9 le Pape Fran\u00e7ois, il faut se demander avec r\u00e9alisme qui d\u00e9tient aujourd\u2019hui ce pouvoir et \u00e0 quelles fins il l\u2019utilise  : \u00ab  Nous ne pouvons pas ignorer que l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire, la biotechnologie, l\u2019informatique, la connaissance de notre propre ADN et d\u2019autres capacit\u00e9s que nous avons acquises [\u2026] donnent \u00e0 ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir \u00e9conomique d\u2019en faire usage, une emprise impressionnante sur l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9 et sur le monde entier  \u00bb. Par le pass\u00e9, c\u2019\u00e9taient surtout les \u00c9tats qui guidaient et orientaient l\u2019innovation. Aujourd\u2019hui, en revanche, les principaux moteurs du d\u00e9veloppement sont des acteurs priv\u00e9s, souvent transnationaux, dot\u00e9s de ressources et de capacit\u00e9s d\u2019intervention sup\u00e9rieures \u00e0 celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage in\u00e9dit, essentiellement priv\u00e9, et donc d\u2019autant plus difficile \u00e0 cerner, \u00e0 r\u00e9guler et \u00e0 orienter vers le bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Interrogation cette fois en direction des \u00ab seigneurs de la tech \u00bb et des oligopoles form\u00e9s qui ont abouti \u00e0 des concentrations de pouvoir in\u00e9dites ; ici, L\u00e9on\u00a0XIV reprend de son pr\u00e9d\u00e9cesseur la critique des pouvoirs industriels : qui, aujourd\u2019hui, d\u00e9tient, fa\u00e7onne et entra\u00eene les mod\u00e8les d\u2019IA ?<\/p>\n\n\n\n

6. C\u2019est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s\u2019enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux al\u00e9as du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences d\u00e9cider \u00e0 notre place de la direction \u00e0 prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un \u201ctournant historique\u201d, o\u00f9 \u2013 tandis que certains se disputent l\u2019avenir des nouvelles technologies et que d\u2019autres s\u2019attachent \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir \u2013 la plupart des personnes restent dans l\u2019expectative, observent de loin et esp\u00e8rent simplement que tout ira pour le mieux. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que des questions d\u00e9cisives s\u2019imposent \u00e0 notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus \u00e9chapper  : o\u00f9 allons-nous  ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter  ? Quelle direction choisir en tant que communaut\u00e9 humaine et en tant que peuples  ?<\/p>\n\n\n\n

Deux ic\u00f4nes bibliques<\/em><\/h3>\n\n\n\n

7. Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces questions et discerner comment vivre de mani\u00e8re responsable \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle, je voudrais \u00e9voquer deux images bibliques  : la construction de la tour de Babel (cf. Gn<\/em> 11, 1-9) et la reconstruction des murs de J\u00e9rusalem (cf. Ne<\/em> 2-6). Dans le livre de la Gen\u00e8se, le r\u00e9cit de Babel se situe aux origines de l\u2019humanit\u00e9, juste apr\u00e8s les g\u00e9n\u00e9alogies des fils de No\u00e9. Les \u00eatres humains, s\u2019\u00e9tant \u00e9tablis dans la plaine de Sennaar, d\u00e9cident de construire une ville et une tour \u00ab  dont le sommet p\u00e9n\u00e8tre les cieux  \u00bb (Gn<\/em> 11, 4). Ils veulent ainsi s\u2019assurer stabilit\u00e9 et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d\u2019\u00eatre dispers\u00e9s sur la terre. L\u2019entreprise semble colossale  : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un pi\u00e8ge profond  : c\u2019est une \u0153uvre con\u00e7ue sans r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dieu, soutenue par une uniformit\u00e9 qui \u00e9limine la diversit\u00e9 et, au lieu de la communion, choisit l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation. Lorsque la cit\u00e9 se construit sur l\u2019orgueil et la pr\u00e9tention \u00e0 se suffire \u00e0 elle-m\u00eame, la communication se d\u00e9grade, les langues se confondent et les \u00eatres humains ne se comprennent plus. Le r\u00e9sultat n\u2019est pas l\u2019unit\u00e9, mais la dispersion. Babel r\u00e9v\u00e8le ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, na\u00eet de l\u2019absolutisation de l\u2019humain et de sa pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019autosuffisance, sacrifie la dignit\u00e9 des personnes \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 et aspire \u00e0 atteindre le ciel sans la b\u00e9n\u00e9diction de Dieu.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Passage crucial o\u00f9 sont convoqu\u00e9es deux figures scripturaires que la tradition patristique et ex\u00e9g\u00e9tique a depuis longtemps identifi\u00e9es comme des m\u00e9taphores des soci\u00e9t\u00e9s humaines, l\u2019une n\u00e9gative, l\u2019autre positive. L\u2019\u00e9pisode de la tour de Babel est bien connu : il sert souvent \u00e0 la critique de la fausse unit\u00e9 et de l\u2019hubris des hommes qui veulent s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019au Ciel sans Dieu, au prix de la confusion et de la discorde ; l\u2019\u00e9pisode construit en miroir de Babel, dans le Nouveau Testament, c\u2019est celui de la Pentec\u00f4te, o\u00f9 l\u2019\u00c9glise, \u00e0 travers la descente de l\u2019Esprit sur les Ap\u00f4tres qui leur communique le don des langues, se donne comme le sacrement de la v\u00e9ritable unit\u00e9 dans la diversit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s humaines, fond\u00e9e cette fois en Dieu. Mais ici, L\u00e9on\u00a0XIV a choisi de commenter plut\u00f4t un autre passage de l\u2019Ancien Testament, moins connu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

8. Le livre de N\u00e9h\u00e9mie, quant \u00e0 lui, s\u2019ouvre sur un moment de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans l\u2019histoire de l\u2019antique Isra\u00ebl. Apr\u00e8s l\u2019exil babylonien, une partie du peuple est revenue \u00e0 J\u00e9rusalem, mais la ville est encore en ruines, les murs se sont effondr\u00e9s et les portes ont \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es (cf. Ne<\/em> 1-2). N\u00e9h\u00e9mie, un juif au service du roi perse Artaxerx\u00e8s, apprend l\u2019\u00e9tat d\u00e9sastreux de la ville de ses p\u00e8res. Avant d\u2019agir, il je\u00fbne, prie, interc\u00e8de pour le peuple  ; puis il demande au roi la permission de retourner \u00e0 J\u00e9rusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux d\u00e9truits. Il n\u2019impose pas de solutions venues d\u2019en haut. Il convoque les familles, confie \u00e0 chacune un tron\u00e7on de mur \u00e0 reconstruire, \u00e9coute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le r\u00e9cit montre comment la ville rena\u00eet non pas gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019initiative d\u2019une seule personne, mais gr\u00e2ce \u00e0 la responsabilit\u00e9 partag\u00e9e de tout le peuple  : pr\u00eatres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C\u2019est une \u0153uvre qui a Dieu au centre et qui r\u00e9tablit les liens avant m\u00eame de poser les pierres. L\u2019ancienne J\u00e9rusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l\u2019uniformit\u00e9, mais celui de la communion  : l\u2019harmonie na\u00eet lorsque chacun assume son r\u00f4le et que tout le peuple reconna\u00eet sa force comme venant du Seigneur.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le Livre de N\u00e9h\u00e9mie n\u2019est pas le plus c\u00e9l\u00e8bre des livres de l\u2019Ancien Testament chr\u00e9tien (ou du Tanakh juif) ; il fait pendant au livre d\u2019Esdras : tous deux racontent le retour d\u2019exil des Juifs en Terre promise apr\u00e8s la d\u00e9portation \u00e0 Babylone (587 avant notre \u00e8re), \u00e0 partir de \u2013 459. Ces livres racontent un espoir retrouv\u00e9 de pionniers, mais aussi des commencements modestes. L\u2019arriv\u00e9e de N\u00e9h\u00e9mie \u00e0 J\u00e9rusalem est situ\u00e9e en -445 ; la J\u00e9rusalem \u00e0 reb\u00e2tir est une figure de l\u2019\u00c9glise, mais aussi de la J\u00e9rusalem c\u00e9leste \u00e9voqu\u00e9e dans l\u2019Apocalypse de Jean, qui figure cette fois le royaume de Dieu achev\u00e9 \u00e0 la fin des temps, o\u00f9 ses murailles sont d\u2019or et de pierres pr\u00e9cieuses. La symbolique des remparts de J\u00e9rusalem a \u00e9t\u00e9 abondamment comment\u00e9e par Augustin dans La Cit\u00e9 de Dieu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

9. \u00c0 la lumi\u00e8re de ces deux ic\u00f4nes, l\u2019Esprit Saint nous interpelle aujourd\u2019hui sur notre rapport \u00e0 la technique et \u00e0 la r\u00e9volution num\u00e9rique en cours. Les d\u00e9couvertes scientifiques sont un talent confi\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 afin qu\u2019elle le fasse fructifier (cf. Mt<\/em> 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, \u00e9duquer, prot\u00e9ger la Maison commune  ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En th\u00e9orie, elle n\u2019est pas en soi une solution aux probl\u00e8mes de l\u2019humanit\u00e9, tout comme elle n\u2019est pas en soi un mal  ; mais concr\u00e8tement, elle n\u2019est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la con\u00e7oivent, la financent, la r\u00e9gulent et l\u2019utilisent. C\u2019est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un \u201coui\u201d ou un \u201cnon\u201d \u00e0 la technologie, mais entre b\u00e2tir Babel ou reconstruire J\u00e9rusalem  ; entre un pouvoir qui pr\u00e9tend dominer le ciel et un peuple qui, en pr\u00e9sence de Dieu, se met \u00e0 travailler de mani\u00e8re unie pour relever les murs de la coexistence fraternelle.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u2019image de la \u00ab Maison commune \u00bb pour \u00e9voquer la terre et le devenir commun de l\u2019humanit\u00e9 s\u2019est impos\u00e9e depuis Laudato Si\u2019 (2015) du pape Fran\u00e7ois ; \u00e0 travers la parabole des talents \u00e0 faire fructifier, il dessine les opportunit\u00e9s de l\u2019IA. Le choix moral \u00e0 faire n\u2019est pas entre l\u2019acceptation ou le refus de l\u2019IA, mais dans le discernement de ses bons ou de ses mauvais usages. En m\u00eame temps, dans une contradiction apparente, il reprend la critique de la non-neutralit\u00e9 de la technique, bien mise en \u00e9vidence au si\u00e8cle dernier par diff\u00e9rents penseurs, d\u2019Hans Jonas et G\u00fcnther Anders \u00e0 Jacques Ellul.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

10. \u00c9vitons donc le \u201csyndrome de Babel\u201d  : l\u2019idol\u00e2trie du profit qui sacrifie les plus faibles, l\u2019uniformit\u00e9 qui gomme les diff\u00e9rences, la pr\u00e9tention d\u2019un langage unique \u2013 y compris num\u00e9rique \u2013 capable de tout traduire, m\u00eame le myst\u00e8re de la personne, en donn\u00e9es et en performances. C\u2019est l\u00e0 le risque de la d\u00e9shumanisation \u2013 construire l\u2019avenir en excluant Dieu et en r\u00e9duisant l\u2019autre \u00e0 un moyen \u2013, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd\u2019hui aussi un visage technique. Choisissons plut\u00f4t la \u201cvoie de N\u00e9h\u00e9mie\u201d qui met en \u00e9vidence la valeur du travail partag\u00e9 pour rendre s\u00fbre la cit\u00e9 de Dieu pour les exil\u00e9s de retour. Reconstruire aujourd\u2019hui, c\u2019est reconna\u00eetre que, dans la pluralit\u00e9 des voix et des visions rappelant parfois la dispersion des langues, il existe n\u00e9anmoins une possibilit\u00e9 lumineuse  : celle de b\u00e2tir ensemble, en transformant la diversit\u00e9 en ressource et en faisant de l\u2019\u00e9coute et du dialogue le terrain d\u2019entente sur lequel faire grandir la justice et la fraternit\u00e9. Au sein de cette \u0153uvre commune, les chr\u00e9tiens trouvent leur propre mani\u00e8re de construire  : orienter l\u2019action vers Dieu afin que, \u00e0 sa lumi\u00e8re, le pluralisme ne se disperse pas dans le d\u00e9sordre, mais devienne, dans l\u2019exercice de la synodalit\u00e9, l\u2019espace o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 retrouve ses fondements solides et sa fin ultime. Dans l\u2019Apocalypse, Jean voit la nouvelle J\u00e9rusalem \u00ab  qui descendait du ciel, de chez Dieu  \u00bb (Ap<\/em> 21, 2) comme un don pour toute l\u2019humanit\u00e9. Et cette vision de gr\u00e2ce est pour nous, chr\u00e9tiens, un appel \u00e0 \u0153uvrer ensemble, en cultivant une vie commune pacifique, juste et digne dans les \u201ccit\u00e9s\u201d d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u2019encyclique installe donc une opposition entre un \u00ab syndrome Babel \u00bb \u00e0 conjurer et une \u00ab voie N\u00e9h\u00e9mie \u00bb \u00e0 emprunter. Si les critiques de \u00ab l\u2019idol\u00e2trie du profit \u00bb et de \u00ab l\u2019uniformit\u00e9 qui gomme les diff\u00e9rences \u00bb ne sont gu\u00e8re diff\u00e9rentes de celles que Fran\u00e7ois adressait \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 marchande dans son ensemble, un nouveau p\u00e9ril est dessin\u00e9 avec la \u00ab pr\u00e9tention d\u2019un langage unique \u00bb qui traduirait en \u00ab donn\u00e9es \u00bb le \u00ab myst\u00e8re de la personne \u00bb : en somme, un nouveau r\u00e9ductionnisme qui s\u2019exprimerait \u00e0 travers l\u2019encodage du ph\u00e9nom\u00e8ne humain, sa mise en data suppos\u00e9e conduire \u00e0 sa pr\u00e9dictibilit\u00e9 absolue.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

\u00c9difier dans le bien<\/em><\/h3>\n\n\n\n

11. Construire une ville fond\u00e9e sur le bien commun exige donc, avant tout, de b\u00e2tir sur le roc de la relation avec Dieu  ; reconna\u00eetre que la v\u00e9rit\u00e9 de son amour nous appelle \u00e0 une vie \u00ab  en abondance  \u00bb (Jn<\/em> 10, 10) et \u00e0 la communion avec Lui. \u00c0 l\u2019instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire  : \u00ab  Vous nous avez faits pour vous, et notre c\u0153ur est inquiet jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il repose en vous  \u00bb. Dieu, en effet, a inscrit dans notre c\u0153ur un d\u00e9sir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l\u2019\u00c9glise ressent l\u2019urgence de pr\u00e9server et d\u2019orienter cette aspiration vers sa v\u00e9rit\u00e9 la plus profonde.<\/p>\n\n\n\n

12. Par ailleurs, \u00e9difier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 sans les consid\u00e9rer comme une erreur \u00e0 corriger. Aujourd\u2019hui, le d\u00e9sir de pl\u00e9nitude de l\u2019\u00eatre humain risque d\u2019\u00eatre d\u00e9tourn\u00e9 vers des objectifs trompeurs  : l\u2019illusion d\u2019une technique promettant de nous lib\u00e9rer de toute fragilit\u00e9 ou des mod\u00e8les de bien-\u00eatre qui laissent de c\u00f4t\u00e9 des peuples entiers. Il n\u2019est pas rare que nous placions notre espoir dans un d\u00e9veloppement illimit\u00e9, dans des formes de progr\u00e8s susceptibles d\u2019exacerber les in\u00e9galit\u00e9s ou dans des solutions imm\u00e9diates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le r\u00eave chim\u00e9rique d\u2019une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent priv\u00e9s du n\u00e9cessaire. D\u2019une voix humble mais ferme, l\u2019\u00c9glise rappelle que la v\u00e9ritable r\u00e9alisation ne na\u00eet pas de la suppression des fragilit\u00e9s, mais d\u2019une croissance harmonieuse  : l\u00e0 o\u00f9 la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 vont de pair avec une attention mutuelle et une v\u00e9ritable solidarit\u00e9, et o\u00f9 le progr\u00e8s se mesure \u00e0 la lumi\u00e8re de la dignit\u00e9 de chacun et du bien des peuples.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Face \u00e0 ce p\u00e9ril, L\u00e9on\u00a0XIV envisage deux r\u00e9ponses, enracin\u00e9es dans la spiritualit\u00e9 catholique : \u00e0 la suite d\u2019Augustin (les mots repris sont parmi les plus c\u00e9l\u00e8bres des Confessions), un \u00e9thos relationnel \u00e0 Dieu et \u00e0 l\u2019autre, o\u00f9 trouver Dieu, c\u2019est aussi au fond se trouver soi-m\u00eame, savoir ce qui constitue notre moi intime o\u00f9, pour parler comme Augustin, \u00ab plus intime \u00e0 moi que moi-m\u00eame \u00bb. Dans l\u2019anthropologie chr\u00e9tienne augustinienne, cet \u00e9thos relationnel est reli\u00e9 au d\u00e9sir de bonheur et de v\u00e9rit\u00e9 constitutif de l\u2019homme, d\u00e9sir qui ne trouve sa pleine satisfaction qu\u2019en Dieu ; autre r\u00e9ponse, l\u2019id\u00e9e que la fragilit\u00e9 est elle-m\u00eame constitutive de l\u2019exp\u00e9rience humaine, et que par cons\u00e9quent pr\u00e9tendre pouvoir la supprimer, c\u2019est s\u2019illusionner sur ce qu\u2019est l\u2019homme m\u00eame. Le philosophe fran\u00e7ais Jean-Louis Chr\u00e9tien (1952-2019) a notamment rappel\u00e9 toute l\u2019importance du concept de fragilit\u00e9 chez Augustin, et de ses implications morales.<\/p>\n\n\n\n

13. En troisi\u00e8me lieu, construire un monde o\u00f9 chacun peut s\u2019\u00e9panouir exige une coresponsabilit\u00e9 courageuse. Aucune main ne suffit, \u00e0 elle seule, \u00e0 supporter le poids des d\u00e9fis pesant sur le monde  ; et aucune n\u2019est si faible qu\u2019elle ne puisse apporter sa contribution  : \u00ab  La puissance se d\u00e9ploie dans la faiblesse  \u00bb (2 Co<\/em> 12, 9). \u00c0 chacun sa partie du mur  : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, \u00e9ducateurs et l\u00e9gislateurs, soci\u00e9t\u00e9 civile, mouvements populaires et communaut\u00e9s de foi. Telle est la logique de la subsidiarit\u00e9 qui valorise la coop\u00e9ration entre les g\u00e9n\u00e9rations, entre les peuples, entre les disciplines et les cultures comme voie royale pour favoriser la stabilit\u00e9, la prosp\u00e9rit\u00e9 et la paix. Les tensions et les divergences ne doivent pas faire peur  : elles peuvent devenir des \u00e9nergies cr\u00e9atives lorsqu\u2019elles sont guid\u00e9es par une responsabilit\u00e9 partag\u00e9e. <\/em><\/p>\n\n\n\n

14. Enfin, \u00e9difier dans le bien exige un langage \u00e9vang\u00e9lique. \u00c9vitons les mots qui humilient ou opposent. Choisissons la lumi\u00e8re qui \u00e9claire et la franchise qui ouvre des voies. Ne b\u00e9nissons pas des enthousiasmes na\u00effs, n\u2019alimentons pas des peurs st\u00e9riles. Indiquons plut\u00f4t des crit\u00e8res de discernement \u2013 dignit\u00e9 de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix \u2013 et traduisons-les en pratiques  : une approche responsable, des \u00e9valuations d\u2019impact humain et social, l\u2019inclusion des plus fragiles, une alphab\u00e9tisation num\u00e9rique, une recherche et une industrie orient\u00e9es vers la justice et la paix.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ces deux derniers paragraphes sont davantage politiques, avec l\u2019appel \u00e0 plusieurs concepts cl\u00e9s de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise : co-responsabilit\u00e9 et subsidiarit\u00e9, dignit\u00e9 inalt\u00e9rable de la personne humaine, destination universelle des biens comme limite morale au droit propri\u00e9t\u00e9, option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres, etc., ensuite d\u00e9clin\u00e9s en actions concr\u00e8tes. L\u2019appel \u00e0 la coop\u00e9ration et \u00e0 l\u2019esprit pionnier rappelle quelque peu l\u2019enthousiasme des textes magist\u00e9riels des ann\u00e9es 1960.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Rester humains<\/em><\/h3>\n\n\n\n

15. Lors du r\u00e9cent Jubil\u00e9 Ordinaire de 2025, nous avons chemin\u00e9 comme des p\u00e8lerins d\u2019esp\u00e9rance et nous avons \u00e9t\u00e9 combl\u00e9s de gr\u00e2ces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un c\u0153ur confiant face aux t\u00e2ches ardues et aux d\u00e9fis exigeants qui se profilent \u00e0 l\u2019horizon. \u00c0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle o\u00f9 la dignit\u00e9 humaine risque d\u2019\u00eatre \u00e9clips\u00e9e par de nouvelles formes de d\u00e9shumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profond\u00e9ment humains, en pr\u00e9servant avec amour cette magnifique humanit\u00e9 qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e et manifest\u00e9e dans sa pl\u00e9nitude dans le Christ, mais qu\u2019aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le v\u00e9ritable progr\u00e8s na\u00eet toujours d\u2019un c\u0153ur ouvert \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une intelligence dispos\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute, d\u2019une volont\u00e9 qui cherche ce qui unit plut\u00f4t que ce qui s\u00e9pare.<\/p>\n\n\n\n

16. \u00c0 tous les fid\u00e8les catholiques, \u00e0 tous les chr\u00e9tiens, \u00e0 tous les hommes et \u00e0 toutes les femmes de bonne volont\u00e9, j\u2019adresse un appel vibrant  : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre \u00e9poque. Comme N\u00e9h\u00e9mie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec pers\u00e9v\u00e9rance en repla\u00e7ant Dieu \u00e0 l\u2019horizon de notre action et l\u2019\u00eatre humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejet\u00e9es \u2013 les pauvres, les malades, les migrants, les petits \u2013 deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s\u2019\u00e9l\u00e8vera une demeure commune solide et accueillante, o\u00f9 l\u2019amour et la v\u00e9rit\u00e9 finalement se rencontrent, la justice et la paix s\u2019embrassent (Cf. Ps<\/em> 85, 11). Telle est la b\u00e9n\u00e9diction que nous implorons de Dieu et la t\u00e2che qui nous attend  : \u00eatre des b\u00e2tisseurs de communion et non des architectes de Babel  ; des serviteurs du Royaume \u00e0 venir et non les ma\u00eetres de donjons vou\u00e9s \u00e0 s\u2019effondrer. Et, avec l\u2019\u00e2me d\u2019un pasteur et d\u2019un p\u00e8re, je demande \u00e0 tous d\u2019arr\u00eater le chantier d\u2019une \u00e9ni\u00e8me Babel et d\u2019unir nos forces pour \u00e9difier le bien, afin que l\u2019humanit\u00e9 ne perde jamais sa beaut\u00e9 et que le monde puisse reconna\u00eetre, une fois encore, au c\u0153ur de l\u2019\u00eatre humain, le lieu o\u00f9 Dieu d\u00e9sire habiter.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u2019appel pastoral \u00e0 \u00ab ne pas se salir les mains \u00bb a une r\u00e9sonance tr\u00e8s bergoglienne ; la conclusion de l\u2019introduction a une tonalit\u00e9 exhortative tr\u00e8s marqu\u00e9e, apr\u00e8s avoir d\u00e9roul\u00e9 les grands th\u00e8mes et dessin\u00e9 les options morales en pr\u00e9sence. L\u2019introduction d\u2019une encyclique est en effet con\u00e7ue comme une unit\u00e9 autonome, qui peut \u00eatre lue s\u00e9par\u00e9ment, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un compendium des chapitres qui suivent, et d\u2019un r\u00e9sum\u00e9 des solutions propos\u00e9es.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Chapitre 1<\/h1>\n\n\n\n

UNE PENS\u00c9E DYNAMIQUE FID\u00c8LE \u00c0 L\u2019\u00c9VANGILE<\/h1>\n\n\n\n

17. Dans ce premier chapitre, j\u2019entends retracer, de mani\u00e8re synth\u00e9tique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise a pris forme dans le magist\u00e8re r\u00e9cent des Papes et du Concile Vatican II, afin de mettre en lumi\u00e8re son caract\u00e8re dynamique. \u00c0 chaque \u00e9poque, en effet, les res novae<\/em> invitent cet enseignement \u00e0 se confronter aux questions de l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. C\u2019est pourquoi l\u2019intelligence artificielle doit \u00eatre comprise non pas comme un th\u00e8me annexe, ni comme une urgence \u00e0 g\u00e9rer, mais comme une transformation qui interpelle de l\u2019int\u00e9rieur les cat\u00e9gories de la Doctrine sociale et en r\u00e9clame un d\u00e9veloppement suppl\u00e9mentaire dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n\n\n\n

18. Cependant, ce parcours ne serait pas vraiment compr\u00e9hensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque Pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9glise s\u2019inscrit dans l\u2019histoire et se rapporte au monde. Sans cette pr\u00e9cision, la Doctrine sociale risquerait d\u2019appara\u00eetre comme une ing\u00e9rence indue dans les questions temporelles ou comme un code \u00e9thique externe \u00e0 appliquer d\u2019en haut. En r\u00e9alit\u00e9, elle \u00e9mane d\u2019une \u00c9glise qui chemine avec l\u2019humanit\u00e9, reconna\u00eet l\u2019autonomie des r\u00e9alit\u00e9s terrestres, comme la distinction entre communaut\u00e9 eccl\u00e9siale et communaut\u00e9 politique et, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, aspire \u00e0 servir le bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ce premier chapitre se veut une exposition et une clarification doctrinale \u00e0 propos de la doctrine sociale de l\u2019Eglise ; \u00e0 travers ses nombreuses r\u00e9f\u00e9rences scripturaires, patristiques et magist\u00e9rielles, une encyclique rappelle qu\u2019elle est toujours enracin\u00e9e dans la doctrine des pontificats pr\u00e9c\u00e9dents : la continuit\u00e9 est au fondement du concept catholique de tradition. La figure d\u2019une \u00c9glise qui \u00ab chemine avec l\u2019humanit\u00e9 \u00bb reprend aussi une expression ch\u00e8re au pape Fran\u00e7ois.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une \u00c9glise en marche dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

19. Pr\u00e9sente dans le monde comme signe d\u2019unit\u00e9 pour toute la famille humaine, l\u2019\u00c9glise reconna\u00eet dans les questions et les d\u00e9fis du temps actuel le cadre o\u00f9 exercer sa vocation \u00e0 l\u2019\u00e9coute, au dialogue et au service, en se laissant interpeller par tout ce qui touche \u00e0 l\u2019existence des hommes et des femmes d\u2019aujourd\u2019hui. Cette imbrication de vie avec les peuples lui fait comprendre de plus en plus que sa mission rev\u00eat une port\u00e9e historique et implique une responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de la mani\u00e8re dont se tissent les relations sociales. C\u2019est pourquoi elle ne peut se consid\u00e9rer comme \u00e9trang\u00e8re aux dynamiques qui fa\u00e7onnent le visage de la soci\u00e9t\u00e9. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la soci\u00e9t\u00e9 m\u00eame se d\u00e9veloppe et s\u2019organise, et apporte sa contribution \u00e0 la mise en place d\u2019une coexistence plus juste et plus fraternelle. Le Pape Fran\u00e7ois a rappel\u00e9 avec force cette dimension historique de la mission eccl\u00e9siale, en affirmant que \u00ab  personne ne peut exiger de nous que nous rel\u00e9guions la religion dans la secr\u00e8te intimit\u00e9 des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se pr\u00e9occuper de la sant\u00e9 des institutions de la soci\u00e9t\u00e9 civile, sans s\u2019exprimer sur les \u00e9v\u00e9nements qui int\u00e9ressent les citoyens  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

20. L\u2019appel et l\u2019engagement \u00e0 cheminer avec l\u2019humanit\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te de l\u2019histoire conduisent l\u2019\u00c9glise \u00e0 reconna\u00eetre que les r\u00e9alit\u00e9s terrestres poss\u00e8dent une consistance et un ordre qui leur sont propres. Le Concile Vatican II a exprim\u00e9 ce principe avec une grande pr\u00e9cision dans la Constitution pastorale Gaudium et spes<\/em>, dont nous avons c\u00e9l\u00e9br\u00e9 avec reconnaissance le 60e<\/sup> anniversaire, le 7 d\u00e9cembre 2025  : \u00ab  Si, par autonomie des r\u00e9alit\u00e9s terrestres, on veut dire que les choses cr\u00e9\u00e9es et les soci\u00e9t\u00e9s elles-m\u00eames ont leurs lois et leurs valeurs propres [\u2026] une telle exigence d\u2019autonomie est pleinement l\u00e9gitime  \u00bb. Cette mise en \u00e9vidence montre que la cr\u00e9ation porte en elle une bont\u00e9 originelle que le regard humain doit pr\u00e9server, cultiver et faire m\u00fbrir. Dans cette perspective, l\u2019\u00c9glise appara\u00eet comme une pr\u00e9sence qui aide \u00e0 lire la r\u00e9alit\u00e9 en profondeur, en soutenant avec une humble fermet\u00e9 les choix favorisant la dignit\u00e9 de chaque personne, la coh\u00e9sion des communaut\u00e9s et le bien de tous. Ainsi, elle se place aux c\u00f4t\u00e9s du monde sans s\u2019y superposer, afin que dans chaque \u00e9v\u00e9nement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l\u2019Esprit Saint continue de susciter au c\u0153ur de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

21. Reconnaissant que Dieu accompagne la libert\u00e9 des \u00eatres humains dans le d\u00e9roulement de l\u2019histoire, le Concile Vatican II affirmait la distinction entre communaut\u00e9 eccl\u00e9siale et communaut\u00e9 politique, soulignant comment chacune d\u2019elles doit agir en toute autonomie. La pr\u00e9sence de l\u2019\u00c9glise dans le monde s\u2019exprime \u00e9galement dans ses relations avec la soci\u00e9t\u00e9 civile et les institutions publiques. Dans son dialogue avec elles, l\u2019\u00c9glise reconna\u00eet la valeur des r\u00e9alit\u00e9s sociales et politiques et respecte leur responsabilit\u00e9 propre en soutenant tout ce qui prot\u00e8ge la vie des personnes et renforce les fondements du tissu social. Elle ne pr\u00e9tend pas assumer les fonctions qui rel\u00e8vent de l\u2019\u00c9tat  ; au contraire, elle appr\u00e9cie son service du bien commun et reconna\u00eet avec conviction la responsabilit\u00e9 exerc\u00e9e par les institutions civiles dans la soci\u00e9t\u00e9. En m\u00eame temps, la mission qui lui est confi\u00e9e l\u2019incite \u00e0 ne pas rester indiff\u00e9rente face aux souffrances concr\u00e8tes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximit\u00e9 ne d\u00e9coule pas d\u2019une volont\u00e9 de se substituer aux institutions ni d\u2019une critique implicite de leur action, mais de la charit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique qui la pousse \u00e0 s\u2019approcher des blessures de l\u2019humanit\u00e9 lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravit\u00e9. Lorsqu\u2019elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discr\u00e9tion et proximit\u00e9, consciente que ce qui na\u00eet d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 imm\u00e9diate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilit\u00e9s institutionnelles propres \u00e0 la communaut\u00e9 civile.<\/p>\n\n\n\n

22. \u00c0 partir de cette double reconnaissance \u2013 l\u2019autonomie des r\u00e9alit\u00e9s terrestres et la distinction des comp\u00e9tences entre la communaut\u00e9 eccl\u00e9siale et la communaut\u00e9 politique \u2013, il est plus facile de comprendre l\u2019orientation que le Concile Vatican II a donn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9glise dans ses relations avec le monde. Gaudium et spes<\/em> rappelle qu\u2019il \u00ab  revient \u00e0 tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux th\u00e9ologiens, avec l\u2019aide de l\u2019Esprit Saint, de scruter, de discerner et d\u2019interpr\u00e9ter les multiples langages de notre temps et de les juger \u00e0 la lumi\u00e8re de la Parole de Dieu, pour que la V\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e puisse \u00eatre sans cesse mieux per\u00e7ue, mieux comprise et pr\u00e9sent\u00e9e sous une forme plus adapt\u00e9e  \u00bb. L\u2019\u00e9coute des diff\u00e9rents langages n\u2019est pas une simple attention sociologique mais implique un discernement spirituel dans lequel, avec l\u2019aide de l\u2019Esprit, le peuple de Dieu reconna\u00eet dans les transformations culturelles et sociales non seulement les signes de la pr\u00e9sence du Christ qui vient et guide l\u2019histoire vers son accomplissement mais aussi les d\u00e9rives qui en obscurcissent le visage. Ainsi, la V\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e n\u2019est pas modifi\u00e9e dans son essence, mais explicit\u00e9e et assum\u00e9e comme crit\u00e8re vivant pour orienter des choix concrets, inspirer des chemins de conversion personnelle et communautaire, promouvoir des r\u00e9formes de structures et soutenir de nouvelles formes de t\u00e9moignage \u00e9vang\u00e9lique dans la vie publique. L\u2019histoire est donc l\u2019un des lieux o\u00f9 l\u2019\u00c9glise se laisse instruire par l\u2019Esprit sur la port\u00e9e humanisante de l\u2019\u00c9vangile et apprend \u00e0 d\u00e9velopper son enseignement au service de la dignit\u00e9 de chaque personne et du bien des peuples.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans les paragraphes qui pr\u00e9c\u00e8dent, L\u00e9on\u00a0XIV, en s\u2019appuyant sur le concile Vatican II, rappelle \u00e0 quels titres l\u2019\u00c9glise, \u00ab experte en humanit\u00e9 \u00bb (Paul\u00a0VI) est amen\u00e9e \u00e0 s\u2019exprimer sur des r\u00e9alit\u00e9s sociales qui ne rel\u00e8vent pas intrins\u00e8quement de sa finalit\u00e9 propre ; il reconna\u00eet la n\u00e9cessaire autonomie des soci\u00e9t\u00e9s humaines dans l\u2019ordre politique, distinction rappel\u00e9e \u00e0 Vatican II (la t\u00e2che de l\u2019\u00c9glise n\u2019est donc pas d\u2019imposer la Chr\u00e9tient\u00e9), mais aussi que l\u2019\u00c9glise ne peut se d\u00e9sint\u00e9resser totalement de l\u2019ordre s\u00e9culier, en tant qu\u2019il affecte n\u00e9cessairement sa mission spirituelle.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines<\/em><\/h3>\n\n\n\n

23. L\u2019\u00c9glise consid\u00e8re comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sinc\u00e8rement \u00ab  la v\u00e9rit\u00e9, la bont\u00e9, la beaut\u00e9  \u00bb, en les consid\u00e9rant comme \u00ab  de pr\u00e9cieux alli\u00e9s  \u00bb dans la d\u00e9fense de la dignit\u00e9 de chaque personne et dans la sauvegarde de la cr\u00e9ation. En adoptant le style pastoral du Concile Vatican II invitant \u00e0 \u00e9couter, discerner et interpr\u00e9ter les signes des temps, et \u00e9clair\u00e9e par la sagesse de la Parole, l\u2019\u00c9glise ne craint pas la rencontre avec le savoir humain. La Parole de Dieu offre des crit\u00e8res fiables pour orienter les chemins de la justice et ouvrir des voies de r\u00e9conciliation et de paix entre les \u00eatres humains. Lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019appliquer ces crit\u00e8res aux situations complexes de notre temps, la contribution de la philosophie et des sciences humaines et sociales s\u2019av\u00e8re essentielle, car elles aident \u00e0 comprendre et \u00e0 analyser plus en profondeur les dynamiques culturelles, \u00e9conomiques et politiques. Saint Jean-Paul II rappelait que l\u2019\u00c9glise accueille la contribution des sciences sociales \u00ab  afin d\u2019en tirer des indications concr\u00e8tes dans l\u2019accomplissement de ses t\u00e2ches magist\u00e9rielles  \u00bb. La confrontation avec ces savoirs n\u2019affaiblit pas la force de l\u2019\u00c9vangile  ; au contraire, elle permet de discerner avec plus de lucidit\u00e9 ce qui favorise r\u00e9ellement la vie des personnes et des communaut\u00e9s. Dans la continuit\u00e9 de cette perspective, le Pape Fran\u00e7ois soulignait que l\u2019\u00c9glise ne pr\u00e9tend pas offrir \u00ab  une parole d\u00e9finitive  \u00bb sur de nombreuses questions sp\u00e9cifiques, mais elle reconna\u00eet l\u2019importance d\u2019\u00e9couter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue s\u00e9rieux et loyal entre les chercheurs en accueillant la diversit\u00e9 des opinions.<\/p>\n\n\n\n

24. Nourrie par ce dialogue f\u00e9cond entre l\u2019\u00c9vangile et les savoirs humains, l\u2019\u00c9glise a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant m\u00fbrir au fil du temps un patrimoine de sagesse dot\u00e9 d\u2019une coh\u00e9rence th\u00e9ologique et anthropologique enracin\u00e9e dans la vision chr\u00e9tienne de la personne. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il na\u00eet de la foi et de sa compr\u00e9hension de la r\u00e9alit\u00e9, ce patrimoine ne se traduit pas en r\u00e9pertoire de solutions techniques ni en mod\u00e8le \u00e9conomique ou politique \u00e0 opposer \u00e0 d\u2019autres  : il appartient \u00e0 un registre diff\u00e9rent, celui des principes qui orientent la lecture des \u00e9v\u00e9nements et soutiennent une interpr\u00e9tation \u00e9vang\u00e9lique des processus historiques et des choix qu\u2019ils impliquent. C\u2019est de l\u00e0 que d\u00e9coule la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne pr\u00e9tend pas se substituer aux responsabilit\u00e9s de la politique et des institutions, mais s\u2019offre comme soutien au discernement commun, en aidant \u00e0 reconna\u00eetre et \u00e0 promouvoir ce qui sert la dignit\u00e9 des personnes, la vitalit\u00e9 des communaut\u00e9s et le bien de tous.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Sp\u00e9cialement dans le domaine de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, le Magist\u00e8re pontifical interpr\u00e8te ses propres prises de position comme des outils d\u2019aide au discernement, qui recourent eux-m\u00eames \u00e0 l\u2019aide des sciences sociales. Outre l\u2019Acad\u00e9mie pontificale des sciences sociales cr\u00e9\u00e9e par Jean-Paul\u00a0II en 1994, on peut citer les r\u00e9centes Lettres pastorales de Fran\u00e7ois sur la litt\u00e9rature et sur l\u2019\u00e9tude de l\u2019histoire (2024) qui ont connu un \u00e9cho certain, au-del\u00e0 m\u00eame des sph\u00e8res confessionnelles.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La Doctrine sociale comme discernement communautaire<\/em><\/h3>\n\n\n\n

25. La compr\u00e9hension de la v\u00e9rit\u00e9, comme un don \u00e0 partager et non comme une possession \u00e0 revendiquer, lib\u00e8re l\u2019\u00c9glise de la tentation de regretter des formes de pr\u00e9sence fond\u00e9es sur le pouvoir. Saint Jean-Paul II invitait \u00e0 porter un regard sinc\u00e8re sur les temps o\u00f9 l\u2019on a c\u00e9d\u00e9 \u00e0 \u00ab  des m\u00e9thodes d\u2019intol\u00e9rance et m\u00eame de violence <\/em>dans le service de la v\u00e9rit\u00e9  \u00bb, afin de retrouver la voie \u00e9vang\u00e9lique de l\u2019annonce douce et de la v\u00e9rit\u00e9 qui ne s\u2019impose pas. Dans le m\u00eame esprit, j\u2019ai r\u00e9affirm\u00e9 que l\u2019\u00c9glise \u00ab  ne veut pas lever l\u2019\u00e9tendard de la possession de la v\u00e9rit\u00e9  \u00bb, car la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas un territoire \u00e0 d\u00e9fendre, mais un bien \u00e0 partager. Cette m\u00eame perspective a \u00e9t\u00e9 r\u00e9sum\u00e9e par le Pape Fran\u00e7ois dans ses fameuses paroles selon lesquelles \u00ab  le temps est sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019espace  \u00bb  : il ne s\u2019agit pas avant tout d\u2019occuper des espaces de pouvoir ou de d\u00e9fendre des bastions culturels, mais d\u2019engager des processus de bien et de les laisser m\u00fbrir. Ainsi, la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile ne s\u2019impose pas d\u2019en haut, mais grandit au fil du temps, au c\u0153ur de l\u2019imbrication concr\u00e8te de la vie, des communaut\u00e9s et des cultures. C\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 qui ne craint pas la diversit\u00e9, mais l\u2019accueille et l\u2019ordonne  ; elle n\u2019\u00e9limine pas les conflits, mais les transfigure  ; elle recompose ce que l\u2019histoire tend \u00e0 disperser. D\u2019o\u00f9 \u00e9galement l\u2019image du poly\u00e8dre, une figure aux multiples faces dans lesquelles se refl\u00e8te sous diff\u00e9rents angles la m\u00eame v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n\n\n\n

26. Cette attitude d\u2019ouverture \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la fois une et multiforme, exprime en profondeur la catholicit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise qui englobe toute la famille humaine et, en m\u00eame temps, vit immerg\u00e9e dans les r\u00e9alit\u00e9s concr\u00e8tes des peuples et des cultures. Le Concile Vatican II rappelle que, pr\u00e9cis\u00e9ment en vertu de cette catholicit\u00e9, \u00ab  chacune des parties apporte aux autres et \u00e0 toute l\u2019\u00c9glise le b\u00e9n\u00e9fice de ses propres dons  \u00bb, de sorte que, dans son ensemble et dans chaque communaut\u00e9, elle grandit gr\u00e2ce \u00e0 un \u00e9change r\u00e9ciproque et \u00e0 un effort commun vers une communion toujours plus pleine. Il s\u2019ensuit que le peuple de Dieu n\u2019est pas seulement constitu\u00e9 de nombreux peuples, mais qu\u2019il est tiss\u00e9 en son sein de fonctions, de vocations, de cultures et de traditions diverses, appel\u00e9es \u00e0 se soutenir et \u00e0 s\u2019enrichir mutuellement. Dans cette perspective, compte tenu de la grande diversit\u00e9 des situations historiques, saint Paul VI reconnaissait qu\u2019il n\u2019est pas r\u00e9aliste de penser que la Doctrine sociale puisse proposer une r\u00e9ponse unique et valable pour tous les contextes  ; c\u2019est pourquoi il invitait chaque communaut\u00e9 chr\u00e9tienne \u00e0 analyser avec lucidit\u00e9 et responsabilit\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 de son propre pays. La tension f\u00e9conde entre l\u2019universalit\u00e9 de la mission et l\u2019enracinement local appartient intimement \u00e0 la vie de l\u2019\u00c9glise  : celle-ci porte en son sein l\u2019horizon du monde entier, mais elle assume les questions de chaque contexte comme lieu r\u00e9el o\u00f9 l\u2019\u00c9vangile prend corps.<\/p>\n\n\n\n

27. \u00c0 la lumi\u00e8re de ce qui a \u00e9t\u00e9 dit jusqu\u2019ici, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise appara\u00eet sous son jour le plus authentique  : non pas un recueil de principes et de normes \u00e0 appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle na\u00eet de la rencontre entre la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9ternelle de l\u2019\u00c9vangile et les questions de l\u2019histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps  ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des exp\u00e9riences humaines. C\u2019est pourquoi, lorsque la dignit\u00e9 des fr\u00e8res est bafou\u00e9e, lorsque la politique ne r\u00e9pond pas aux drames de l\u2019humanit\u00e9, lorsque l\u2019\u00e9conomie se retourne contre la personne ou que la science d\u00e9passe les limites de sa m\u00e9thode, l\u2019\u00c9glise \u2013 avec les autres confessions chr\u00e9tiennes et les croyants d\u2019autres religions \u2013 doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une th\u00e9ologie de la communion dans l\u2019histoire, un lieu o\u00f9 la Parole devenue chair continue \u00e0 se faire dialogue, m\u00e9moire et proph\u00e9tie.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans la lign\u00e9e des prises de position des papes r\u00e9cents, et notamment Fran\u00e7ois, L\u00e9on\u00a0XIV rappelle que l\u2019\u00c9glise n\u2019est pas tant une institution surplombante pr\u00e9tendant imposer uniform\u00e9ment une v\u00e9rit\u00e9 extrins\u00e8que, mais une r\u00e9alit\u00e9 profond\u00e9ment immerg\u00e9e dans la diversit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s humaines, au sein desquelles elle se veut ferment d\u2019unit\u00e9 : elle doit donc \u00eatre attentive au dialogue et aux processus graduels, dans une approche presque dialectique du d\u00e9voilement de la v\u00e9rit\u00e9.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9volution du Magist\u00e8re social de L\u00e9on XIII \u00e0 nos jours<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

28. Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9glise s\u2019inscrit dans l\u2019histoire et dialogue avec le monde, je voudrais maintenant me pencher sur le d\u00e9veloppement de la Doctrine sociale dans le Magist\u00e8re qui a accompagn\u00e9 les grandes transformations sociales du XIXe<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 nos jours. Je ne pourrai \u00e9videmment pas rendre compte de toute la richesse de cet enseignement dont les principes fondamentaux sont pr\u00e9sent\u00e9s dans le Compendium de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise<\/em> et par la suite approfondis dans le Magist\u00e8re r\u00e9cent. Je ne pourrai pas non plus reprendre de mani\u00e8re syst\u00e9matique ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 dans les Encycliques de mes v\u00e9n\u00e9r\u00e9s Pr\u00e9d\u00e9cesseurs, en particulier dans Laudato si\u2019<\/em> et dans Fratelli tutti<\/em>. J\u2019entends toutefois rappeler quelques lignes essentielles, afin de montrer que ce que j\u2019\u00e9cris s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 de cette tradition. Je veux en m\u00eame temps souligner comment, au sein de celle-ci, le noyau stable des v\u00e9rit\u00e9s r\u00e9v\u00e9l\u00e9es sur la personne et la vie en communaut\u00e9 s\u2019entrem\u00eale avec une capacit\u00e9 sans cesse renouvel\u00e9e \u00e0 \u00e9couter les situations historiques et \u00e0 se laisser interpeller par les questions qui \u00e9mergent du pr\u00e9sent. Je retracerai donc quelques \u00e9tapes d\u00e9cisives de cette \u00e9volution, en commen\u00e7ant par la p\u00e9riode ouverte par l\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Les premiers pas de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise<\/em><\/h3>\n\n\n\n

29. Ce que nous appelons aujourd\u2019hui la \u201cDoctrine sociale de l\u2019\u00c9glise\u201d n\u2019est pas apparue soudainement \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de r\u00e9flexion eccl\u00e9siale sur la vie sociale puisant ses sources dans l\u2019\u00c9criture Sainte, les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise, les \u00e9laborations th\u00e9ologiques et juridiques du Moyen \u00c2ge et de l\u2019\u00e9poque moderne. L\u2019expression \u201cDoctrine sociale de l\u2019\u00c9glise\u201d a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e pour la premi\u00e8re fois par Pie XII en 1950, mais le contenu qu\u2019elle recouvre, compris comme un corpus<\/em> organique d\u2019enseignements sociaux, a commenc\u00e9 \u00e0 se dessiner avec l\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em> de L\u00e9on XIII. Face aux \u00ab  questions nouvelles  \u00bb de son \u00e9poque \u2013 le conflit entre le capital et le travail, la question ouvri\u00e8re, les transformations \u00e9conomiques et sociales \u2013 L\u00e9on XIII ne s\u2019est pas content\u00e9 de constater le malaise, mais a consid\u00e9r\u00e9 ces situations comme lieu de la mission pastorale de l\u2019\u00c9glise, les a soumises \u00e0 un discernement rigoureux et a mis en \u00e9vidence les causes et les issues possibles \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile et d\u2019une vision int\u00e9grale de la personne cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019image de Dieu. Saint Jean-Paul II a vu dans cette mani\u00e8re de proc\u00e9der un \u00ab  paradigme permanent  \u00bb de la Doctrine sociale  : une pratique exemplaire par laquelle l\u2019\u00c9glise, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d\u2019examiner les r\u00e9alit\u00e9s sociales, de se prononcer \u00e0 leur sujet et d\u2019indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus p\u00e9rennes de la foi et de la sagesse eccl\u00e9siale ancestrale s\u2019articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fid\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00c9vangile, s\u2019enrichit au contact des \u00ab  questions nouvelles  \u00bb de chaque \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n

30. L\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em> de L\u00e9on XIII constitue un jalon dans l\u2019\u00e9volution du Magist\u00e8re social. Le document place au centre de sa r\u00e9flexion la dignit\u00e9 du travail et de l\u2019ouvrier, affirme le droit \u00e0 un salaire juste pour soi-m\u00eame et pour sa famille, reconna\u00eet dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, d\u00e9fend la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e ainsi que sa fonction sociale indispensable, appr\u00e9cie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les diff\u00e9rentes composantes de la soci\u00e9t\u00e9 comme alternative \u00e0 la logique de la lutte des classes. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que Pie XI ait pu la qualifier de \u00ab  Grande Charte  \u00bb de l\u2019action sociale des chr\u00e9tiens. Dans Rerum novarum<\/em>, la sagesse s\u00e9culaire de l\u2019\u00c9glise sur la personne et la vie en soci\u00e9t\u00e9 prend une forme nouvelle, capable de s\u2019adapter \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle et d\u2019offrir le premier grand cadre syst\u00e9matique de cette Doctrine sociale que les d\u00e9cennies suivantes allaient davantage d\u00e9velopper. Bien que bon nombre des conditions historiques d\u00e9crites par L\u00e9on XIII aient chang\u00e9, deux principes au moins restent d\u2019une grande actualit\u00e9  : la primaut\u00e9 du travail humain sur toute logique purement productive ou financi\u00e8re, avec l\u2019attention qui en d\u00e9coule pour les personnes et les familles les plus expos\u00e9es \u00e0 l\u2019exploitation, et le lien indissociable entre l\u2019annonce \u00e9vang\u00e9lique et la recherche d\u2019un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarum<\/em> continue \u00e0 nous rappeler qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation authentique qui ne touche pas \u00e9galement les structures de la vie en soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans cette partie historique, L\u00e9on\u00a0XIV revient sur les principales \u00e9tapes de la constitution de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise (DSE), et d\u2019abord sur l\u2019origine de l\u2019expression, employ\u00e9e pour la premi\u00e8re fois par Pie\u00a0XII en 1950. Il s\u2019attarde longuement sur l\u2019\u00e9v\u00e8nement fondateur que fut Rerum novarum (1891), en rappelant que Pie\u00a0XI la consid\u00e9rait comme la Magna Carta de la DSE, en une allusion au texte inaugural de la monarchie parlementaire limit\u00e9e en Angleterre (1215), parfois tenue comme une forme de \u00ab Constitution \u00bb de ce pays.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

31. L\u2019Encyclique Quadragesimo anno<\/em> de Pie XI, publi\u00e9e en 1931 \u00e0 l\u2019occasion du 40e<\/sup> anniversaire de Rerum novarum<\/em> et en pleine crise \u00e9conomique mondiale, franchit une nouvelle \u00e9tape dans le d\u00e9veloppement du Magist\u00e8re social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvri\u00e8re, mais \u00e9largit son regard \u00e0 la configuration g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019ordre \u00e9conomique et politique. Elle d\u00e9nonce la concentration du pouvoir \u00e9conomique entre les mains d\u2019une minorit\u00e9  ; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 des personnes  ; elle rappelle avec force le droit d\u2019association des ouvriers et r\u00e9affirme l\u2019exigence que le salaire soit proportionn\u00e9 non seulement \u00e0 la prestation, mais aussi aux besoins de l\u2019ouvrier et de sa famille. Dans ce contexte, elle formule de mani\u00e8re syst\u00e9matique le principe de subsidiarit\u00e9, destin\u00e9 \u00e0 devenir l\u2019un des rep\u00e8res constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut \u00eatre accompli par les personnes, les familles, les organismes interm\u00e9diaires et ou les communaut\u00e9s locales ne doit pas \u00eatre absorb\u00e9 par des instances sup\u00e9rieures. Parall\u00e8lement \u00e0 ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propri\u00e9t\u00e9 et, \u00e0 travers diverses interventions de son Magist\u00e8re \u2013 depuis les Encycliques Non abbiamo bisogno<\/em> et Mit brennender Sorge<\/em> jusqu\u2019\u00e0 Divini Redemptoris<\/em> \u2013 d\u00e9nonce les totalitarismes qui bafouent la dignit\u00e9 de la personne, \u00e9touffent la vie sociale, exaltent l\u2019\u00c9tat au-del\u00e0 de sa juste valeur et recourent \u00e0 la cat\u00e9gorie discriminatoire de race. Au moins trois id\u00e9es de son enseignement social restent particuli\u00e8rement d\u2019actualit\u00e9 aujourd\u2019hui  : la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures \u00e9conomiques et institutionnelles  ; la valeur du principe de subsidiarit\u00e9 qui invite \u00e0 renforcer le tissu associatif et communautaire, en \u00e9vitant de nouvelles concentrations de pouvoir  ; et le lien entre la dignit\u00e9 du travail, une r\u00e9mun\u00e9ration juste et la possibilit\u00e9 r\u00e9elle pour les familles de mener une vie d\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le pontificat de Pie\u00a0XI (1922-1939) repr\u00e9sente en effet une \u00e8re d\u2019accroissement sans pr\u00e9c\u00e9dent de la DSE ; aux mat\u00e9rialismes conjoints du capitalisme lib\u00e9ral et du collectivisme, Pie\u00a0XI oppose la doctrine du Christ-Roi (encyclique Quas primas, 1925), et une vision corporative et coop\u00e9rativiste de l\u2019\u00c9glise catholique, v\u00e9ritable contre-soci\u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par l\u2019id\u00e9e de subsidiarit\u00e9, dress\u00e9e aussi en puissance fonci\u00e8rement ind\u00e9pendante des \u00c9tats totalitaires, comme le rappelle L\u00e9on\u00a0XIV, avec les d\u00e9nonciations successives du fascisme mussolinien (Non abbiamo bisogno), du nazisme (Mit brennender Sorge) et du communisme ath\u00e9e (Divini Redemptoris).<\/p>\n\n\n\n

32. Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des ann\u00e9es de reconstruction, le Magist\u00e8re de Pie XII apporte une contribution significative au d\u00e9veloppement de la Doctrine sociale, notamment \u00e0 travers ses Messages radiophoniques de No\u00ebl dans lesquels il esquisse les contours d\u2019un ordre international fond\u00e9 sur la reconnaissance de la dignit\u00e9 humaine, la justice et la paix. \u00c0 ces occasions, le Pape propose un dialogue avec la soci\u00e9t\u00e9 en partant d\u2019un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui pr\u00e9c\u00e8dent les int\u00e9r\u00eats des individus et des \u00c9tats et doivent r\u00e9gir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. Pie XII attribue en outre un r\u00f4le d\u00e9cisif aux associations professionnelles, aux syndicats de travailleurs et aux divers corps interm\u00e9diaires de la vie \u00e9conomique et sociale, reconnaissant dans ces formes organis\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 un rempart essentiel pour l\u2019\u00e9quilibre civil et la sauvegarde du bien commun. Il d\u00e9fend la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat de droit solide pour pr\u00e9venir les abus de pouvoir et consid\u00e8re la d\u00e9mocratie un instrument susceptible de favoriser un exercice correct de l\u2019autorit\u00e9. En m\u00eame temps, il met en garde contre toute pr\u00e9tention de fonder le droit sur l\u2019utilit\u00e9 ou la force, rappelant qu\u2019un ordre international fond\u00e9 sur l\u2019avantage des plus forts expose les peuples les plus faibles \u00e0 l\u2019oppression et mine la confiance entre les nations. Il identifie enfin, dans les profonds d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques entre pays, l\u2019un des facteurs alimentant les conflits. \u00c0 notre \u00e9poque, marqu\u00e9e par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des in\u00e9galit\u00e9s croissantes, trois orientations restent particuli\u00e8rement importantes  : la n\u00e9cessit\u00e9 de faire passer le droit avant l\u2019int\u00e9r\u00eat, la prise de conscience que les disparit\u00e9s \u00e9conomiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d\u2019un maillage associatif capable de jouer un r\u00f4le de m\u00e9diateur entre l\u2019individu et l\u2019\u00c9tat. Elles continuent d\u2019offrir \u00e0 la Doctrine sociale des crit\u00e8res importants pour interpr\u00e9ter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Pie\u00a0XII (pape de 1939 \u00e0 1958) a en effet pris position sur une tr\u00e8s grande quantit\u00e9 de probl\u00e8mes sociaux, joignant un anticommunisme affirm\u00e9 \u00e0 une critique de certaines orientations socio-\u00e9conomiques des soci\u00e9t\u00e9s occidentales ; dans l\u2019\u00e9vocation de ses mises en garde contre une force qui primerait sur le droit, on ne peut pas ne pas voir une allusion assez claire \u00e0 l\u2019actuel unilat\u00e9ralisme trumpien.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les ann\u00e9es du Concile Vatican II<\/em><\/h3>\n\n\n\n

33. Avec saint Jean XXIII s\u2019ouvre une nouvelle \u00e9tape du Magist\u00e8re social marqu\u00e9e par une attention plus explicite \u00e0 la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra<\/em>, il pr\u00e9sente la foi chr\u00e9tienne comme une lumi\u00e8re capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l\u2019\u00c9glise, bien qu\u2019ayant pour mission premi\u00e8re la sanctification et l\u2019annonce des biens \u00e9ternels, ne n\u00e9glige pas pour autant les exigences concr\u00e8tes de la vie quotidienne des personnes, mais s\u2019int\u00e9resse \u00e0 tout bien humain authentique. Partant de cette vision unitaire de l\u2019humain, il souligne que la vie sociale exige un \u00e9quilibre entre l\u2019initiative des citoyens et des groupes, appel\u00e9s \u00e0 s\u2019autoorganiser et \u00e0 collaborer, et l\u2019action de l\u2019\u00c9tat qui doit coordonner et soutenir sans \u00e9touffer la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 des individus  ; d\u2019o\u00f9 l\u2019attention \u00e0 la juste r\u00e9mun\u00e9ration du travail, \u00e0 la participation des ouvriers et aux disparit\u00e9s croissantes entre les pays. Quelques ann\u00e9es plus tard, dans Pacem in terris<\/em>, s\u2019adressant pour la premi\u00e8re fois non seulement aux fid\u00e8les mais \u00e0 tous les hommes de bonne volont\u00e9, Jean XXIII relie de mani\u00e8re organique la dignit\u00e9 de la personne \u00e0 la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en soci\u00e9t\u00e9 \u2013 y compris au niveau international \u2013 fond\u00e9 sur la v\u00e9rit\u00e9, la justice, l\u2019amour et la libert\u00e9. La port\u00e9e universelle de son appel, la r\u00e9f\u00e9rence aux droits de l\u2019homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspir\u00e9es par la dignit\u00e9 de chaque personne restent particuli\u00e8rement significatives pour notre \u00e9poque marqu\u00e9e par des conflits et de nouvelles formes d\u2019interd\u00e9pendance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

34. Le Concile Vatican II a marqu\u00e9 un tournant dans l\u2019auto-compr\u00e9hension de l\u2019\u00c9glise dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes<\/em>, il nous a donn\u00e9 l\u2019image d\u2019une \u00c9glise qui se fait proche de l\u2019humanit\u00e9, engag\u00e9e dans le monde, et d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir non \u00e0 partir de sch\u00e9mas abstraits, mais \u00e0 partir de la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie \u00e9conomique et sociale, de la communaut\u00e9 politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures \u00e9conomiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure o\u00f9 elles servent le d\u00e9veloppement int\u00e9gral de la personne et favorisent la participation responsable de tous. L\u2019importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise r\u00e9side non seulement dans le fait qu\u2019il a ouvert des perspectives de r\u00e9flexions th\u00e9matiques, mais aussi dans le fait qu\u2019il a fourni une m\u00e9thode de discernement invitant \u00e0 lire les transformations historiques avec un regard \u00e9vang\u00e9lique et une comp\u00e9tence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n\u2019est pas pour l\u2019\u00c9glise une option tactique, mais une forme concr\u00e8te de sa mission, car l\u2019\u00c9vangile tel un levain peut transformer de l\u2019int\u00e9rieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanit\u00e9. C\u2019est dans cette perspective que s\u2019inscrit \u00e9galement la D\u00e9claration Dignitatis humanae<\/em> dans laquelle le Concile reconna\u00eet que la libert\u00e9 religieuse est un droit fondamental enracin\u00e9 dans la dignit\u00e9 de la personne qui doit \u00eatre garanti par l\u2019ordre juridique afin que nul ne soit contraint d\u2019agir contre sa conscience ou emp\u00each\u00e9 de rechercher ou de professer la v\u00e9rit\u00e9 en priv\u00e9 et en public. Ce principe, d\u2019une grande importance pour notre \u00e9poque, continue d\u2019offrir \u00e0 la Doctrine sociale des crit\u00e8res d\u00e9cisifs pour la protection de la personne et pour la construction de soci\u00e9t\u00e9s pluralistes et pacifiques.<\/p>\n\n\n\n

35. Sous le Pontificat de saint Paul VI \u00e9merge une conception de la paix qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l\u2019absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral. Dans Populorum progressio<\/em>, il d\u00e9crit le d\u00e9veloppement comme un passage de conditions de vie moins humaines \u00e0 des conditions plus humaines et le con\u00e7oit comme un processus qui concerne tout homme et tout l\u2019homme, c\u2019est-\u00e0-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu\u2019un d\u00e9veloppement ainsi con\u00e7u est en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab  le nouveau nom de la paix  \u00bb, car il vise \u00e0 \u00e9liminer les racines de l\u2019injustice et du conflit et \u00e0 ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La cr\u00e9ation de la Commission pontificale Iustitia et Pax (Justice et Paix)<\/em> doit \u00e9galement \u00eatre lue dans cette optique comme une tentative de donner \u00e0 cette intuition une forme stable, au niveau eccl\u00e9sial et international, en maintenant vivante la conscience du foss\u00e9 croissant entre pays riches et pays pauvres et de la n\u00e9cessit\u00e9 de politiques favorisant des conditions de vie r\u00e9ellement plus humaines pour tous.<\/p>\n\n\n\n

36. Dans l\u2019Octogesima adveniens<\/em> \u00e9crite \u00e0 l\u2019occasion du 80e<\/sup> anniversaire de Rerum Novarum<\/em>, Paul VI transpose cette perspective dans la soci\u00e9t\u00e9 post-industrielle, marqu\u00e9e par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvret\u00e9, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l\u2019avenir des personnes et des communaut\u00e9s. Pour Paul VI, l\u2019\u00c9vangile, bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 \u00ab  annonc\u00e9, \u00e9crit, v\u00e9cu  \u00bb dans un contexte historico-culturel tr\u00e8s diff\u00e9rent du n\u00f4tre, n\u2019est pas un message d\u00e9pass\u00e9, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l\u2019autorit\u00e9 et du bien commun capable d\u2019orienter encore aujourd\u2019hui les choix \u00e9conomiques, politiques et culturels. En d\u2019autres termes, l\u2019\u00c9vangile reste d\u2019actualit\u00e9 car il fournit les crit\u00e8res permettant de reconna\u00eetre ce qui humanise ou d\u00e9shumanise, ce qui lib\u00e8re ou opprime au sein de situations sans cesse renouvel\u00e9es. Pour la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, l\u2019h\u00e9ritage le plus exigeant de Paul VI est pr\u00e9cis\u00e9ment celui-ci  : tant qu\u2019il y aura dans le monde des peuples exclus d\u2019un d\u00e9veloppement digne de l\u2019\u00eatre humain, la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de mani\u00e8re abstraite, mais devra laisser l\u2019\u00c9vangile juger ces structures \u00e9conomiques et politiques \u00e0 partir de ceux qui en sont \u00e9cart\u00e9s. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de v\u00e9ritables \u00ab  structures de p\u00e9ch\u00e9  \u00bb, afin qu\u2019aucune personne ni aucun peuple ne soit trait\u00e9 comme sacrifiable dans les processus de d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Les ann\u00e9es du concile Vatican II (1962-1965) et de l\u2019\u00e8re post-conciliaire imm\u00e9diate sont marqu\u00e9es en effet par de nouvelles inflexions de la DSE, par lesquelles l\u2019\u00c9glise s\u2019approprie le langage des droits de l\u2019homme : d\u00e9fense de la libert\u00e9 religieuse autrefois condamn\u00e9e et du pluralisme social au sein des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques, promotion du d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral. Ces inflexions sont par exemple synth\u00e9tis\u00e9es dans le discours de Paul\u00a0VI \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019ONU en 1965.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le Magist\u00e8re r\u00e9cent<\/em><\/h3>\n\n\n\n

37. Le f\u00e9cond Magist\u00e8re social de saint Jean-Paul II se situe \u00e0 la crois\u00e9e de la crise des grands syst\u00e8mes id\u00e9ologiques du XXe<\/sup> si\u00e8cle et des d\u00e9buts de la mondialisation \u00e9conomique. Dans l\u2019Encyclique Laborem exercens<\/em>, r\u00e9dig\u00e9e quatre-vingt-dix ans apr\u00e8s la publication de Rerum novarum<\/em>, il ouvre une nouvelle piste de r\u00e9flexion sur le travail. Le juste salaire y est pr\u00e9sent\u00e9 comme une v\u00e9rification concr\u00e8te de l\u2019\u00e9quit\u00e9 de l\u2019ensemble du syst\u00e8me socio-\u00e9conomique, dans la mesure o\u00f9 il montre si le travailleur est trait\u00e9 comme une personne ou comme un simple co\u00fbt de production. Le travail n\u2019est pas seulement consid\u00e9r\u00e9 comme un probl\u00e8me \u00e0 g\u00e9rer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais un bien fondamental pour la personne, principe de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique et \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 de toute la question sociale. En lui, l\u2019\u00eatre humain met en jeu sa libert\u00e9, sa cr\u00e9ativit\u00e9 et sa capacit\u00e9 \u00e0 coop\u00e9rer, contribuant ainsi \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation culturelle et morale de la soci\u00e9t\u00e9. \u00c0 la lumi\u00e8re de cela, les diff\u00e9rentes formes de pr\u00e9carit\u00e9, la fragmentation des parcours professionnels et l\u2019automatisation ne peuvent \u00eatre \u00e9valu\u00e9es uniquement en termes d\u2019efficacit\u00e9, mais \u00e0 partir de la dignit\u00e9 du travailleur, du droit \u00e0 une r\u00e9mun\u00e9ration suffisante et de la possibilit\u00e9 effective de participer \u00e0 la vie sociale.<\/p>\n\n\n\n

38. \u00c0 l\u2019occasion du 20e<\/sup> anniversaire de Populorum progressio<\/em>, dans l\u2019Encyclique Sollicitudo rei socialis<\/em>, Jean-Paul II revient sur le fl\u00e9au du sous-d\u00e9veloppement. Il reconna\u00eet l\u2019\u00e9chec de nombreuses tentatives visant \u00e0 combler le retard \u00e9conomique des peuples pauvres et \u00e0 accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l\u2019aggravation du foss\u00e9 entre le Nord et le Sud. Il d\u00e9nonce en outre les m\u00e9canismes \u00e9conomiques, financiers et commerciaux qui, g\u00e9r\u00e9s par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs int\u00e9r\u00eats ou \u00e9touffent les \u00e9conomies les plus faibles, et demande qu\u2019ils soient soumis \u00e0 un jugement \u00e9thique s\u00e9rieux, et non seulement technique. Dans ce contexte, la solidarit\u00e9 est comprise comme une coresponsabilit\u00e9 concr\u00e8te entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d\u2019amiti\u00e9 sociale ou de charit\u00e9 politique orient\u00e9e vers la \u00ab  civilisation de l\u2019amour  \u00bb invoqu\u00e9e par Paul VI.<\/p>\n\n\n\n

39. \u00c0 l\u2019occasion du centenaire de Rerum novarum<\/em>, l\u2019Encyclique Centesimus annus<\/em> offre enfin un discernement sur l\u2019effondrement du syst\u00e8me sovi\u00e9tique et l\u2019affirmation de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. Saint Jean-Paul II r\u00e9it\u00e8re le message de Pie XII selon lequel l\u2019\u00c9glise peut appr\u00e9cier la d\u00e9mocratie dans la mesure o\u00f9 elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et emp\u00eache que le pouvoir ne soit monopolis\u00e9 par des \u00e9lites restreintes motiv\u00e9es par des int\u00e9r\u00eats particuliers ou id\u00e9ologiques. De m\u00eame, elle reconna\u00eet le potentiel positif du march\u00e9 et de l\u2019initiative priv\u00e9e uniquement s\u2019ils restent soumis \u00e0 la loi morale et guid\u00e9s par le principe de solidarit\u00e9, sans sacrifier les plus faibles \u00e0 la logique du profit. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise laisse ainsi un h\u00e9ritage particuli\u00e8rement actuel  : l\u2019affirmation du lien entre dignit\u00e9 du travail, solidarit\u00e9 entre les peuples et \u00e9valuation critique de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 continue \u00e0 offrir des crit\u00e8res pour juger les nouvelles formes d\u2019exploitation, d\u2019exclusion et de crises de la repr\u00e9sentation politique.<\/p>\n\n\n\n

40. Dans son Encyclique sociale Caritas in veritate<\/em>, le Pape Beno\u00eet XVI a souhait\u00e9 reprendre et approfondir le concept de d\u00e9veloppement pr\u00e9sent\u00e9 dans Populorum progressio<\/em>, en le repla\u00e7ant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce d\u00e9veloppement devrait se traduire par \u00ab  une croissance r\u00e9elle, qui s\u2019\u00e9tende \u00e0 tous et soit concr\u00e8tement durable  \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire par un progr\u00e8s \u00e9conomique v\u00e9ritablement inclusif et respectueux des limites de la cr\u00e9ation. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles cat\u00e9gories de pauvres apparaissent et que des formes in\u00e9dites d\u2019exclusion se multiplient, tandis que, dans les r\u00e9gions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-\u00eatre consum\u00e9riste qui cohabite avec des situations de mis\u00e8re d\u00e9shumanisante. Il observe en outre que le nouveau syst\u00e8me \u00e9conomique et financier mondial, caract\u00e9ris\u00e9 par une grande mobilit\u00e9 des capitaux et des moyens de production, a r\u00e9duit le pouvoir politique des \u00c9tats ainsi que leur capacit\u00e9 \u00e0 orienter les processus \u00e9conomiques. C\u2019est pourquoi il r\u00e9affirme que l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique ne peut pr\u00e9tendre r\u00e9soudre les probl\u00e8mes sociaux en \u00e9largissant simplement la logique du march\u00e9, mais qu\u2019elle doit \u00eatre ordonn\u00e9e au bien commun, envers lequel la communaut\u00e9 politique porte une responsabilit\u00e9 propre et irrempla\u00e7able.<\/p>\n\n\n\n

41. Beno\u00eet XVI place la charit\u00e9 au c\u0153ur de cette relecture, affirmant qu\u2019elle \u00ab  est la voie ma\u00eetresse de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise  \u00bb, \u00e0 condition qu\u2019elle soit toujours unie \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9  ; et il constate avec inqui\u00e9tude que, pr\u00e9cis\u00e9ment dans les domaines social, juridique, politique et \u00e9conomique, on tend \u00e0 d\u00e9clarer son insignifiance morale. La nouveaut\u00e9 de sa contribution r\u00e9side dans le fait qu\u2019il montre que le d\u00e9veloppement, la justice, les institutions et le march\u00e9 ne sont pas des r\u00e9alit\u00e9s neutres, mais des lieux o\u00f9 la charit\u00e9 dans la v\u00e9rit\u00e9 doit prendre une forme historique. Pour l\u2019\u00e9poque actuelle, marqu\u00e9e par des in\u00e9galit\u00e9s croissantes, la pression des march\u00e9s financiers, la crise environnementale et la m\u00e9fiance envers la politique, cet enseignement reste d\u2019actualit\u00e9 car il invite \u00e0 juger chaque mod\u00e8le de d\u00e9veloppement sur sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre inclusif et durable, \u00e0 recomposer la relation entre \u00e9conomie et politique autour du bien commun et \u00e0 reconna\u00eetre \u00e0 la charit\u00e9 un r\u00f4le critique et g\u00e9n\u00e9rateur dans la vie publique.<\/p>\n\n\n\n

42. Le magist\u00e8re social du Pape Fran\u00e7ois s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e de Gaudium et spes<\/em> qui invite \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019histoire \u00e0 partir des blessures et des espoirs des personnes et \u00e0 les mettre en dialogue avec l\u2019\u00c9vangile. Cette orientation transpara\u00eet avec une particuli\u00e8re clart\u00e9 dans Evangelii gaudium<\/em>, o\u00f9 il est affirm\u00e9 que l\u2019annonce chr\u00e9tienne poss\u00e8de une dimension sociale intrins\u00e8que et o\u00f9 est invoqu\u00e9e une \u00c9glise capable d\u2019\u00e9couter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d\u2019esclavage. C\u2019est dans cette perspective que s\u2019inscrit \u00e9galement l\u2019insistance de Fran\u00e7ois sur une \u00c9glise synodale, une \u00c9glise qui \u201cmarche ensemble\u201d, cherche \u00e0 lire les signes des temps \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile et se laisse \u00e9vang\u00e9liser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire.<\/p>\n\n\n\n

43. Avec Laudato si\u2019<\/em>, Fran\u00e7ois propose la premi\u00e8re grande analyse syst\u00e9matique de la crise environnementale dans une Encyclique sociale, en montrant qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une question sectorielle, mais de l\u2019aspect \u00e9cologique de la crise socio-\u00e9conomique contemporaine. Sa proposition d\u2019\u00e9cologie int\u00e9grale associe la sauvegarde de la Maison commune et l\u2019option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres et affirme avec force que \u00ab tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres \u00bb ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9es. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d\u2019un paradigme technocratique pr\u00e9tendant tout r\u00e9duire \u00e0 un objet de domination, la d\u00e9fense du travail humain menac\u00e9 par la logique du rejet, l\u2019exigence d\u2019une justice entre les g\u00e9n\u00e9rations et l\u2019appel \u00e0 un v\u00e9ritable dialogue entre politique et \u00e9conomie, afin qu\u2019aucune des deux ne s\u2019enferme dans son autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

44. Face \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation du tissu social, \u00e0 la \u00ab  guerre mondiale par morceaux  \u00bb, \u00e0 la mondialisation individualiste et aux cons\u00e9quences de la pand\u00e9mie de Covid-19 sur les liens communautaires, Fran\u00e7ois relance dans Fratelli tutti<\/em> le r\u00eave d\u2019une humanit\u00e9 capable de choisir l\u2019amiti\u00e9 sociale et la fraternit\u00e9 universelle. Il propose la culture de la rencontre, une \u00ab politique meilleure \u00bb capable de rechercher le bien commun, des chemins de r\u00e9conciliation et un monde qui assure \u00ab une terre, un toit et un travail pour tous \u00bb. Enfin, avec Dilexit nos<\/em>, il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9s de la relation personnelle avec le Christ : en revenant \u00e0 la Parole de Dieu, il rappelle que la r\u00e9ponse la plus authentique \u00e0 l\u2019amour du C\u0153ur de J\u00e9sus est l\u2019amour concret pour les fr\u00e8res et affirme qu\u2019\u00ab il n\u2019y a pas d\u2019acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Les pontificats de Jean-Paul II et de Beno\u00eet\u00a0XVI correspondent \u00e0 de nouvelles phases de d\u00e9veloppement et d\u2019enrichissement de la DSE, qui se pr\u00e9cise et s\u2019affine au contact des grandes mutations socio\u00e9conomiques du monde contemporain ; cependant, dans leur r\u00e9ception, les nombreuses encycliques sociales de Jean-Paul\u00a0II ont \u00e9t\u00e9 quelque peu \u00e9clips\u00e9es par son magist\u00e8re dans les domaines moral, familial et bio\u00e9thique, occasions d\u2019une conflictualit\u00e9 accrue avec les soci\u00e9t\u00e9s lib\u00e9rales occidentales. Quant \u00e0 Beno\u00eet\u00a0XVI, dans son encyclique Caritas in veritate, il a remis le concept de v\u00e9rit\u00e9 au centre des questions de justice sociale. Le pontificat de Fran\u00e7ois correspond \u00e0 une derni\u00e8re \u00e9tape d\u2019\u00e9volution de la DSE : tournant environnemental r\u00e9solu avec Laudato Si\u2019, int\u00e9gration de certains \u00e9l\u00e9ments de la th\u00e9ologie du peuple (\u00ab clameur des pauvres \u00bb), prise en compte des in\u00e9galit\u00e9s structurelles entre le Nord et le Sud dans le refus de la \u00ab colonisation id\u00e9ologique \u00bb, approfondissement de la notion de fraternit\u00e9 universelle. Comme Caritas in Veritate, la derni\u00e8re encyclique de Fran\u00e7ois, Dilexi nos, repr\u00e9sente un pas de c\u00f4t\u00e9 en ce qu\u2019elle lie des enjeux tr\u00e8s concrets au c\u0153ur de la DSE avec des consid\u00e9rations doctrinales et spirituelles qui s\u2019appuient sur des d\u00e9votions traditionnelles, ici le Sacr\u00e9-C\u0153ur de J\u00e9sus, image de l\u2019amour divin promue dans la tradition j\u00e9suite.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une lecture de l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re de la foi<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

45. En consid\u00e9rant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise n\u2019est pas le fruit d\u2019un projet \u00e9labor\u00e9 derri\u00e8re un bureau, mais le r\u00e9sultat d\u2019un processus patient, dans lequel chaque pape \u2013 avec le Concile Vatican II \u2013 offre une contribution originale \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00ab questions nouvelles \u00bb de son temps. Chacun, en relevant les d\u00e9fis de son \u00e9poque et en interpr\u00e9tant les changements historiques \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile, a fait ressortir diff\u00e9rents aspects d\u2019un patrimoine unique : la dignit\u00e9 de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarit\u00e9 et la subsidiarit\u00e9, la sauvegarde de la cr\u00e9ation, la centralit\u00e9 de la paix et de la fraternit\u00e9. Il en r\u00e9sulte un d\u00e9veloppement harmonieux, mais pas toujours lin\u00e9aire, marqu\u00e9 par des accents diff\u00e9rents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui pr\u00e9c\u00e8de, mais en font m\u00fbrir les implications. Si nous pouvons aujourd\u2019hui parler d\u2019un corpus<\/em> de principes et de crit\u00e8res partag\u00e9s, c\u2019est parce que cette lecture de l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re de la foi ne s\u2019est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque g\u00e9n\u00e9ration. C\u2019est sur ce noyau central \u2013 les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique \u2013 que je voudrais maintenant porter l\u2019attention, afin d\u2019en mieux saisir la coh\u00e9rence interne et la force g\u00e9n\u00e9ratrice pour notre temps.<\/p>\n\n\n\n

<\/strong>Jean-Beno\u00eet Poulle <\/strong>Paragraphe conclusif par lequel le pape d\u00e9gage les grandes notions de la DSE, et surtout leur articulation en un corpus coh\u00e9rent, qui lui-m\u00eame permet de mieux situer le magist\u00e8re social de l\u2019\u00c9glise. C\u2019est la phase r\u00e9capitulative de l\u2019encyclique, avant la phase cr\u00e9ative, appliqu\u00e9e \u00e0 de nouveaux objets. <\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n

Chapitre 2<\/h1>\n\n\n\n

FONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L\u2019\u00c9GLISE<\/h1>\n\n\n\n

46. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise est une r\u00e9alit\u00e9 vivante, en dialogue avec l\u2019histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau de v\u00e9rit\u00e9 qui ne passe pas. C\u2019est pourquoi elle peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une forme de sagesse capable d\u2019orienter encore aujourd\u2019hui la vie personnelle et sociale des croyants. Dans ce deuxi\u00e8me chapitre, je d\u00e9sire m\u2019attarder sur certains fondements et principes de la Doctrine sociale qui aident \u00e0 lire les \u00ab  questions nouvelles  \u00bb de notre temps, \u00e0 la lumi\u00e8re de la dignit\u00e9 fondamentale de la personne humaine. J\u2019estime qu\u2019aujourd\u2019hui, pour pr\u00e9server la personne humaine \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle, nous devons revenir \u00e0 une r\u00e9flexion sur le bien commun, sur la destination universelle des biens, sur la subsidiarit\u00e9, sur la solidarit\u00e9 et sur la justice sociale. Je suis convaincu que la relation harmonieuse entre ces principes exige qu\u2019ils soient consid\u00e9r\u00e9s conjointement, afin qu\u2019apparaisse clairement comment ils se rapportent entre eux et s\u2019\u00e9clairent mutuellement.<\/p>\n\n\n\n

47. En proposant ces r\u00e9flexions, je d\u00e9sire avant tout aider les fid\u00e8les la\u00efcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volont\u00e9 \u00e0 red\u00e9couvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 rappeler, en se laissant animer par l\u2019intention d\u2019incarner l\u2019amour de Dieu dans le cours concret de l\u2019histoire. En m\u00eame temps, je voudrais encourager les acad\u00e9mies et les universit\u00e9s \u00e0 donner un nouvel \u00e9lan \u00e0 ces principes, en les repensant d\u2019une mani\u00e8re adapt\u00e9e \u00e0 notre \u00e9poque, et efficace pour faire face \u00e0 la r\u00e9volution num\u00e9rique. De cette mani\u00e8re, la recherche th\u00e9ologique et philosophique pourra approfondir et soutenir le cheminement pastoral de l\u2019\u00c9glise, en contribuant \u00e0 la mission du Magist\u00e8re qui consiste \u00e0 \u00e9clairer la conscience des croyants et \u00e0 orienter leur engagement pour rendre plus juste et plus fraternelle la vie de nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV explique que dans ce second chapitre, il tente de d\u00e9gager le noyau de la DSE, \u00e0 la fois par clart\u00e9 d\u2019exposition, et dans une vis\u00e9e pastorale, pour \u00e9clairer les fid\u00e8les aux prises avec les situations concr\u00e8tes, et dans un dialogue constant avec le monde acad\u00e9mique, dont l\u2019utilit\u00e9 est ici r\u00e9affirm\u00e9e, dans un contexte o\u00f9 les sciences sociales sont souvent remises en cause par les pouvoirs autoritaires et les mouvements populistes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les fondements de la Doctrine sociale<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

L\u2019\u00eatre humain, image du Dieu trinitaire<\/em><\/h3>\n\n\n\n

48. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise nous ram\u00e8ne au c\u0153ur m\u00eame de notre foi : le myst\u00e8re du Dieu vivant, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 en J\u00e9sus-Christ comme communion de Personnes, P\u00e8re, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne r\u00e9ciproquement et se communique au monde. Comme le rappelle le Concile, la personne humaine est invit\u00e9e \u00e0 la communion avec Dieu et ne peut \u00ab  pleinement se trouver que par un don d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame \u00bb  : sa vocation la plus profonde est d\u2019entrer dans le mouvement trinitaire de l\u2019amour re\u00e7u et partag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

49. Si le myst\u00e8re du Dieu-Amour est la source de la Doctrine sociale, c\u2019est en J\u00e9sus-Christ, Verbe incarn\u00e9, que nous en contemplons le visage le plus concret. En se faisant homme, le Fils de Dieu entre dans notre histoire et dans notre chair, en y apportant l\u2019amour qui l\u2019unit au P\u00e8re et l\u2019Esprit Saint. En Lui, \u00ab le myst\u00e8re de l\u2019homme trouve sa v\u00e9ritable lumi\u00e8re \u00bb, car son humanit\u00e9 est pleinement libre, ouverte aux autres, capable de construire des relations solidaires et belles, vou\u00e9e au don total de soi. Celui qui croit en Lui est associ\u00e9 \u00e0 la grande \u0153uvre de renouveau inaugur\u00e9e par le myst\u00e8re de sa passion, de sa mort et de sa r\u00e9surrection, et coop\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9dification du Royaume de Dieu, en apprenant \u00e0 accueillir chaque homme et chaque femme comme un fr\u00e8re ou une s\u0153ur, enfants d\u2019un seul P\u00e8re. Ainsi, tant l\u2019annonce que l\u2019exp\u00e9rience chr\u00e9tienne, guid\u00e9es par l\u2019action de l\u2019Esprit Saint, tendent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des cons\u00e9quences sociales dans le monde.<\/p>\n\n\n\n

50. Au c\u0153ur de la vision chr\u00e9tienne de l\u2019\u00eatre humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l\u2019homme et la femme sont cr\u00e9\u00e9s \u00e0 l\u2019image et \u00e0 la ressemblance du Dieu trinitaire (Cf. Gn<\/em> 1, 26-27). Destin\u00e9e par nature \u00e0 la relation, chaque personne est con\u00e7ue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la cr\u00e9ation. Sa dignit\u00e9 ne d\u00e9pend pas des capacit\u00e9s qu\u2019elle poss\u00e8de, de ses richesses ou du r\u00f4le qu\u2019elle occupe, des choix justes ou erron\u00e9s qu\u2019elle pose, mais elle est un don, qui la pr\u00e9c\u00e8de et la d\u00e9passe, plac\u00e9 par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais d\u00e9faut. C\u2019est pourquoi la personne humaine reste toujours \u00ab la route de l\u2019\u00c9glise  \u00bb et le c\u0153ur de tout cheminement authentique vers le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ce passage est encore une fois tr\u00e8s marqu\u00e9 par l\u2019anthropologie augustinienne, reprise dans toute la tradition de l\u2019\u00c9glise, selon laquelle la dignit\u00e9 humaine fondamentale d\u00e9coule de la cr\u00e9ation de l\u2019homme \u00e0 l\u2019image de Dieu ; l\u2019homme est en outre appel\u00e9 par gr\u00e2ce \u00e0 contempler face-\u00e0-face le visage de Dieu, et \u00e0 \u00eatre divinis\u00e9 lui-m\u00eame au c\u0153ur de la communion trinitaire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9gale dignit\u00e9 de tous les \u00eatres humains<\/em><\/h3>\n\n\n\n

51. Saint Jean-Paul II affirmait que \u00ab le sens le plus aigu de la dignit\u00e9 de la personne humaine et de son unicit\u00e9, comme aussi du respect d\u00fb au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne  \u00bb. Cette affirmation s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9e par le Concile Vatican II qui avait constat\u00e9 une prise de conscience croissante de la dignit\u00e9 sublime de chaque personne, de sa valeur sup\u00e9rieure aux choses et de ses droits et devoirs universels et inviolables. Il est important de veiller \u00e0 ce que cette prise de conscience croissante de la dignit\u00e9 humaine ne soit pas occult\u00e9e sous la pression de nouvelles id\u00e9ologies ou de certains int\u00e9r\u00eats tr\u00e8s puissants dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui. Parmi ces id\u00e9ologies, je consid\u00e8re comme particuli\u00e8rement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait m\u00e9riter ou justifier sa propre valeur, au point d\u2019attribuer un plus grand prix \u00e0 celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un moyen pour obtenir des r\u00e9sultats, \u00e0 une ressource \u00e0 utiliser ou \u00e0 exploiter, et n\u2019est plus reconnue comme une fin en soi, jamais \u00e0 instrumentaliser. Or la valeur de la personne ne d\u00e9pend pas de ce qu\u2019elle r\u00e9alise ou produit, et il existe des droits qui sont dus \u00e0 tous du simple fait qu\u2019ils sont des personnes. Aucun pouvoir humain ne peut l\u00e9gitimement les nier ou les limiter arbitrairement.<\/p>\n\n\n\n

52. Quand nous parlons de dignit\u00e9, nous n\u2019utilisons pas toujours ce mot de la m\u00eame mani\u00e8re  : nous faisons parfois r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la dignit\u00e9 morale, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mani\u00e8re dont une personne oriente ses choix et ses actes ; d\u2019autres fois, nous pensons \u00e0 la dignit\u00e9 sociale, c\u2019est-\u00e0-dire aux conditions de vie de la personne et au respect concret que la soci\u00e9t\u00e9 lui accorde ; dans d\u2019autres cas encore, nous faisons r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la dignit\u00e9 existentielle, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mani\u00e8re dont une personne per\u00e7oit la valeur d\u2019elle-m\u00eame et de sa propre vie. Ces dimensions de la dignit\u00e9 peuvent cro\u00eetre ou diminuer. Au-del\u00e0 de ces significations, cependant, il existe un niveau plus profond, le plus important qui consiste en la dignit\u00e9 ontologique. C\u2019est la dignit\u00e9 qui appartient \u00e0 chaque \u00eatre humain du simple fait qu\u2019il existe, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 voulu, cr\u00e9\u00e9 et aim\u00e9 par Dieu : aucun p\u00e9ch\u00e9, aucun \u00e9chec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut porter atteinte \u00e0 la valeur profonde d\u2019une vie humaine que Lui-m\u00eame a voulue et appel\u00e9e \u00e0 l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n

53. C\u2019est pourquoi la dignit\u00e9 fondamentale de chaque personne ne s\u2019acquiert pas, ne se m\u00e9rite pas et n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre d\u00e9montr\u00e9e. La r\u00e9cente D\u00e9claration Dignitas infinita<\/em> a offert une synth\u00e8se des convictions de l\u2019\u00c9glise sur ce point : \u00ab Une dignit\u00e9 infinie, qui repose de mani\u00e8re inali\u00e9nable sur son \u00eatre m\u00eame, appartient \u00e0 chaque personne humaine, au-del\u00e0 de toute circonstance et quel que soit l\u2019\u00e9tat ou la situation dans laquelle elle se trouve \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire toujours et de mani\u00e8re in\u00e9luctable. Cette dignit\u00e9 de chaque \u00eatre humain peut \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019infinie, comme l\u2019a fait saint Jean-Paul II, pour deux raisons : parce que l\u2019amour de Dieu qui l\u2019appelle \u00e0 l\u2019amiti\u00e9 avec Lui est infini, et parce qu\u2019elle est absolument inconditionnelle, en ce sens que, m\u00eame en cherchant \u00e0 l\u2019infini, on ne trouvera jamais rien qui puisse la supprimer ou la r\u00e9futer.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV reprend ici des consid\u00e9rations beaucoup d\u00e9velopp\u00e9es par Jean-Paul\u00a0II (lui-m\u00eame marqu\u00e9 par les penseurs personnalistes) sur la dignit\u00e9 intrins\u00e8que inali\u00e9nable de la personne humaine, qui est en un sens \u00ab infinie \u00bb, et s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre une conception subjectiviste de la dignit\u00e9 qui la rendrait fonction de la r\u00e9alisation ou de la performance, id\u00e9es toujours sujettes \u00e0 des instrumentalisations id\u00e9ologiques. Du fait de sa condition intrins\u00e8que de cr\u00e9ature \u00e0 l\u2019image de Dieu, elle poss\u00e8de par soi une dignit\u00e9 qu\u2019il n\u2019est au pouvoir de personne d\u2019\u00f4ter.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La valeur supr\u00eame des droits de l\u2019homme<\/em><\/h3>\n\n\n\n

54. L\u2019\u00c9glise reconna\u00eet avec gratitude que \u00ab le mouvement vers l\u2019identification et la proclamation des droits de l\u2019homme est l\u2019un des efforts les plus importants pour r\u00e9pondre efficacement aux exigences irr\u00e9ductibles de la dignit\u00e9 humaine \u00bb. Et, comme l\u2019a affirm\u00e9 Jean-Paul II, la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme, <\/em>proclam\u00e9e par les Nations Unies le 10 d\u00e9cembre 1948, continue \u00e0 \u00eatre aujourd\u2019hui l\u2019une des plus hautes expressions de la conscience humaine. Elle est \u00ab une pierre milliaire sur le chemin du progr\u00e8s moral de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. C\u2019est pourquoi, dans la perspective chr\u00e9tienne, les droits de l\u2019homme ne sont pas un ajout ext\u00e9rieur \u00e0 la personne, mais une traduction historique de sa dignit\u00e9 intrins\u00e8que que la communaut\u00e9 internationale est appel\u00e9e \u00e0 prot\u00e9ger et \u00e0 promouvoir.<\/p>\n\n\n\n

55. Les droits de l\u2019homme sont inviolables, car \u00ab inh\u00e9rents \u00e0 la personne et \u00e0 sa dignit\u00e9  \u00bb. Par cons\u00e9quent, ils sont universels et inali\u00e9nables. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils sont fond\u00e9s sur la dignit\u00e9 commune de chaque homme et de chaque femme, ils ont des cons\u00e9quences pratiques et des effets juridiques, car \u00ab il serait vain de proclamer des droits, si l\u2019on ne mettait en m\u00eame temps tout en \u0153uvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous  \u00bb. Parmi eux, le premier droit humain est le droit \u00e0 la vie, de sa conception \u00e0 son terme naturel, sans lequel il est impossible d\u2019exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est ni\u00e9, comme c\u2019est le cas pour l\u2019avortement provoqu\u00e9, pour le meurtre d\u2019innocents et pour l\u2019euthanasie, on se trouve face \u00e0 des choix que l\u2019\u00c9glise juge gravement illicites.<\/p>\n\n\n\n

56. En consid\u00e9rant notre \u00e9poque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l\u2019homme est aujourd\u2019hui expos\u00e9e \u00e0 deux risques particuli\u00e8rement graves. Le premier est celui d\u2019une d\u00e9claration purement formelle de ces droits alors que, parall\u00e8lement au progr\u00e8s technologique, les violations de la dignit\u00e9 humaine se r\u00e9pandent ouvertement ou de mani\u00e8re dissimul\u00e9e. Le second, qui est en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019origine du premier, est celui de ne plus pouvoir reconna\u00eetre le fondement de leur universalit\u00e9, parce qu\u2019on a renonc\u00e9 \u00e0 la \u00ab  recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois  \u00bb. Le Pape Fran\u00e7ois invitait \u00e0 ne pas sous-estimer ce dernier probl\u00e8me. Il rappelait que lorsque la raison se laisse s\u00e9rieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de d\u00e9couvrir des valeurs qui s\u2019appliquent \u00e0 tous, car elles d\u00e9coulent de celle-ci. Si ce travail de recherche venait \u00e0 \u00eatre abandonn\u00e9, il pourrait advenir que des droits aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9s comme intouchables finissent par \u00eatre remis en question ou ni\u00e9s dans le futur par ceux qui d\u00e9tiennent le pouvoir, \u00e9ventuellement apr\u00e8s avoir obtenu un consentement seulement apparent de la part de populations effray\u00e9es ou manipul\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

57. Parall\u00e8lement \u00e0 une prise de conscience accrue de la valeur de chaque personne humaine et de ses droits, la reconnaissance des droits des minorit\u00e9s s\u2019est \u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9e. Il reste encore pourtant beaucoup \u00e0 faire pour que partout dans le monde les droits d\u2019un grand nombre, \u00e0 savoir ceux des femmes, soient v\u00e9ritablement garantis de mani\u00e8re \u00e9gale. C\u2019est un fait, \u00ab doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d\u2019exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilit\u00e9s de d\u00e9fendre leurs droits  \u00bb. Il ne suffit donc pas d\u2019affirmer en paroles que hommes et femmes ont la m\u00eame dignit\u00e9 et les m\u00eames droits ; il faut que cela se traduise par des choix concrets, dans des lois, dans l\u2019acc\u00e8s au travail, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, aux responsabilit\u00e9s sociales et politiques, dans la mani\u00e8re dont la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9coute et valorise la contribution des femmes. Tant que cet \u00e9cart persistera, nous ne pourrons pas dire que la soci\u00e9t\u00e9 reconna\u00eet v\u00e9ritablement, sans r\u00e9serve, que les femmes ont la m\u00eame dignit\u00e9 que les hommes.<\/p>\n\n\n\n

58. Ce sont les personnes concr\u00e8tes qui comptent, chacune, ainsi que leurs familles. Les mouvements sociaux, les grandes d\u00e9clarations politiques en faveur du peuple et les id\u00e9ologies communautaires ne servent \u00e0 rien si elles ne s\u2019orientent pas vers la promotion des personnes \u2013 hommes et femmes \u2013 avec leurs droits inali\u00e9nables. De m\u00eame, il ne suffit pas de vanter la libert\u00e9 individuelle ou l\u2019initiative priv\u00e9e si l\u2019on accepte ensuite qu\u2019une multitude de personnes continue \u00e0 vivre sans un travail d\u00e9cent, sans protection, sans acc\u00e8s aux biens fondamentaux.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans ce passage-cl\u00e9,\u00a0L\u00e9on\u00a0XIV endosse le langage des droits de l\u2019homme et exhorte \u00e0 leur d\u00e9fense ; comme les autres papes, il n\u2019a pas exactement la m\u00eame conception des droits de l\u2019homme que celle qui pr\u00e9vaut dans les soci\u00e9t\u00e9s lib\u00e9rales occidentales, comme le rappelle la mention du droit \u00e0 la vie de la conception \u00e0 la mort naturelle, par laquelle il signale son opposition de principe \u00e0 l\u2019avortement et \u00e0 l\u2019euthanasie. Il s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 la fois contre une conception purement formelle des droits de l\u2019homme, d\u00e9corr\u00e9l\u00e9e des situations concr\u00e8tes, et contre une critique de ce m\u00eame formalisme qui aboutirait \u00e0 en nier l\u2019universalit\u00e9. L\u2019appel \u00e0 \u00eatre attentif aux droits des femmes est r\u00e9solument nouveau \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00c9glise catholique, m\u00eame si on pouvait d\u00e9j\u00e0 en trouver des prodromes dans certains textes de Fran\u00e7ois.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les principes de la Doctrine sociale<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Le principe du bien commun<\/em><\/h3>\n\n\n\n

59. Reconna\u00eetre que chaque homme et chaque femme porte en soi une dignit\u00e9 inali\u00e9nable et a des droits qu\u2019aucun pouvoir humain ne peut l\u00e9ser ou annuler, exige de fa\u00e7onner la mani\u00e8re dont nous vivons ensemble, nos choix \u00e9conomiques et politiques, ainsi que le visage concret de nos villes. De l\u00e0 na\u00eet le premier grand principe de la Doctrine sociale que je d\u00e9sire rappeler : le bien commun. Nous pouvons le d\u00e9crire comme la forme sociale de la dignit\u00e9 reconnue \u00e0 chacun. Lorsque Beno\u00eet XVI a \u00e9voqu\u00e9 les valeurs non n\u00e9gociables <\/em>que l\u2019\u00c9glise doit toujours d\u00e9fendre, il a inclus parmi celles-ci \u00ab la promotion du bien commun  \u00bb. Pour un chr\u00e9tien, en effet, sortir du petit monde de ses propres int\u00e9r\u00eats et s\u2019engager, dans la mesure de ses possibilit\u00e9s, pour le bien commun est une valeur non n\u00e9gociable, tout comme l\u2019est la promotion de la vie.<\/p>\n\n\n\n

60. Le Concile Vatican II a affirm\u00e9 que le bien commun consiste en \u00ab cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu\u2019\u00e0 chacun de leurs membres, d\u2019atteindre leur perfection d\u2019une fa\u00e7on plus totale et plus ais\u00e9e \u00bb. Cette d\u00e9finition nous offre une premi\u00e8re orientation pr\u00e9cieuse, car le bien commun ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple liste de conditions ou d\u2019institutions. Il ne co\u00efncide pas avec la somme des avantages des individus ni avec le croisement de leurs int\u00e9r\u00eats particuliers ; c\u2019est un bien plus grand qui appartient \u00e0 tous et que nous pouvons construire, accro\u00eetre et pr\u00e9server seulement ensemble. Nous pouvons dire que l\u2019action sociale atteint sa pleine mesure lorsqu\u2019elle tend vers ce bien partag\u00e9, tout comme l\u2019action morale de la personne trouve son accomplissement dans le choix du vrai bien.<\/p>\n\n\n\n

61. En ce sens, nous pouvons affirmer que \u00ab le tout est plus que la somme des parties  \u00bb et que, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, \u00ab la simple somme des int\u00e9r\u00eats individuels n\u2019est pas capable de cr\u00e9er un monde meilleur pour toute l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. C\u2019est une illusion de penser qu\u2019il suffit de rechercher son propre progr\u00e8s pour contribuer au bien de tous, sans avoir \u00e0 se soucier r\u00e9ellement des autres. Cette vision ignore la valeur propre et sp\u00e9cifique du bien commun  : celui-ci est le fruit de l\u2019\u00ab  interd\u00e9pendance  \u00bb qui engendre un r\u00e9seau de biens sociaux se diffusant et se r\u00e9percutant sur les personnes. Le bien commun est un plus, <\/em>r\u00e9sultat de l\u2019interaction et de l\u2019influence r\u00e9ciproque qui relie diff\u00e9rentes actions, initiatives, efforts ou d\u00e9cisions. Si l\u2019on se contentait d\u2019additionner les biens individuels, on ne pourrait expliquer l\u2019existence de ce plus <\/em>qui les d\u00e9passe et, en m\u00eame temps, les enrichit.<\/p>\n\n\n\n

62. C\u2019est la recherche du bien commun qui donne vie \u00e0 un peuple, entendu non pas comme une simple somme d\u2019individus, mais comme une r\u00e9alit\u00e9 vivante o\u00f9 les personnes apprennent \u00e0 se reconna\u00eetre li\u00e9es les unes aux autres et co-responsables de la res publica<\/em>. De ce point de vue, chaque personne contribue \u00e0 construire son propre peuple par \u00ab un travail lent et ardu qui exige de se laisser int\u00e9grer, et d\u2019apprendre \u00e0 le faire au point de d\u00e9velopper une culture de la rencontre dans une harmonie multiforme  \u00bb. Travailler ensemble \u00e0 la recherche du bien de tous signifie avoir un projet commun. Il est \u00e9vident qu\u2019il existe entre les personnes de nombreuses diff\u00e9rences id\u00e9ologiques et pragmatiques, des int\u00e9r\u00eats divergents et de fr\u00e9quents d\u00e9saccords, mais cela ne signifie pas qu\u2019il soit impossible d\u2019engager un dialogue pour \u00e9tablir un consensus qui permette de constituer un projet pour tous et d\u2019avancer ensemble.<\/p>\n\n\n\n

63. Il incombe \u00e0 l\u2019\u00c9tat de garantir la coh\u00e9sion, l\u2019unit\u00e9 et une organisation \u00e9quitable de la soci\u00e9t\u00e9 civile, afin que le bien commun puisse \u00eatre v\u00e9ritablement recherch\u00e9 avec la contribution de chacun. Cela signifie concr\u00e8tement que les pouvoirs publics ont pour t\u00e2che d\u00e9licate d\u2019\u00ab  harmoniser avec justice  \u00bb les diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats en jeu, en recherchant un \u00e9quilibre entre biens particuliers et bien commun, sans laisser de c\u00f4t\u00e9 les plus faibles. Lorsque la politique renonce \u00e0 une vision \u00e0 long terme et se r\u00e9duit \u00e0 des calculs \u00e0 court terme ou \u00e0 des polarisations st\u00e9riles, les discours au sujet du bien commun perdent en cr\u00e9dibilit\u00e9, et au m\u00eame moment les in\u00e9galit\u00e9s comme les fractures sociales grandissent.<\/p>\n\n\n\n

64. Cela vaut \u00e9galement pour la politique internationale. Alors que les distances entre les peuples s\u2019accroissent, des logiques d\u2019opposition et d\u2019agressivit\u00e9 se mettent en place, et le difficile chemin vers un monde plus uni et plus fraternel subit de nouveaux et douloureux revers. Dans ce contexte, parler d\u2019un chemin commun vers un d\u00e9veloppement plus juste pour toute la famille humaine \u00ab  semble relever de la folie  \u00bb. Mais nous ne pouvons pas perdre espoir. J\u2019invite chacun \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 des formes de coop\u00e9ration et d\u2019institutions internationales plus efficaces, capables de pr\u00e9server le bien commun global sans pour autant supprimer la l\u00e9gitime pluralit\u00e9 des peuples et des \u00c9tats. En effet, la promotion du bien commun ne peut jamais \u00eatre dissoci\u00e9e du respect du droit des peuples \u00e0 exister, \u00e0 pr\u00e9server leur propre identit\u00e9 et \u00e0 contribuer par leur sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e0 la famille des nations. Toute tentative ou tout projet visant \u00e0 \u00e9liminer ou \u00e0 soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le premier principe \u00e9clairci est le bien commun, qui puise ses racines au c\u0153ur de la tradition philosophique occidentale, et a notamment \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 par Thomas d\u2019Aquin. Une d\u00e9finition formelle en est donn\u00e9e au paragraphe 61 : le bien commun est la \u00ab forme de la dignit\u00e9 reconnue \u00e0 tous \u00bb ; il transcende les biens particuliers ; la mission propre des pouvoirs publics, qui en sont responsables, est de le rechercher et de le garantir. En mati\u00e8re de droit international, le bien commun se recherche par la coop\u00e9ration multilat\u00e9rale des puissances, non par l\u2019unilat\u00e9ralisme et la guerre d\u2019agression : \u00e9chos l\u00e0 encore tr\u00e8s actuels de la situation pr\u00e9sente, o\u00f9 jamais ce principe n\u2019a sembl\u00e9 si \u00e9loign\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le principe de la destination universelle des biens<\/em><\/h3>\n\n\n\n

65. \u00ab  Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens rev\u00eat une importance imm\u00e9diate  \u00bb. Ce principe nous rappelle avant tout que les biens de la terre \u2013 le sol, l\u2019eau, l\u2019air, les ressources naturelles \u2013 sont donn\u00e9s par Dieu \u00e0 toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd\u2019hui comme pour les g\u00e9n\u00e9rations futures, et que chaque personne a un droit originel \u00e0 l\u2019usage de ces biens. Saint Jean-Paul II rappelait que \u00ab Dieu a donn\u00e9 la terre \u00e0 tout le genre humain pour qu\u2019elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privil\u00e9gier personne  \u00bb. Par cons\u00e9quent, \u00ab il n\u2019est pas conforme au dessein de Dieu d\u2019utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu\u2019\u00e0 quelques-uns \u00bb. Aujourd\u2019hui, nous sommes appel\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre que cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens mat\u00e9riels, mais aussi les biens immat\u00e9riels et culturels.<\/p>\n\n\n\n

66. Il existe un droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e qui poss\u00e8de son sens et sa fonction propres, mais qui est toujours subordonn\u00e9 \u00e0 la destination universelle des biens. Selon Jean-Paul II, cette subordination est la r\u00e8gle d\u2019or du comportement social et le \u00ab premier principe de tout l\u2019ordre \u00e9thico-social \u00bb. La tradition de l\u2019\u00c9glise a vu dans la propri\u00e9t\u00e9 un moyen de pr\u00e9server et d\u2019administrer les biens afin qu\u2019ils puissent mieux servir le bien commun. Puisque \u00ab la tradition chr\u00e9tienne n\u2019a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e \u00bb, sa fonction sociale ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une simple opinion th\u00e9ologique, mais comme une doctrine certaine de l\u2019\u00c9glise, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans les Saintes \u00c9critures et chez les P\u00e8res. C\u2019est pourquoi le Pape Fran\u00e7ois a rappel\u00e9 que la solidarit\u00e9, v\u00e9cue en profondeur, signifie aussi \u00ab rendre au pauvre ce qui lui revient  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

67. Aujourd\u2019hui, parmi les biens universellement destin\u00e9s \u00e0 tous, nous devons \u00e9galement compter les nouvelles formes de propri\u00e9t\u00e9 : brevets, algorithmes, plateformes num\u00e9riques, infrastructures technologiques, donn\u00e9es. Dans un contexte o\u00f9 la richesse des nations d\u00e9pend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentr\u00e9s entre les mains de quelques-uns, sans formes ad\u00e9quates de partage et d\u2019acc\u00e8s, il se cr\u00e9e un nouveau d\u00e9s\u00e9quilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le foss\u00e9 entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer \u00e0 la r\u00e9volution num\u00e9rique et ceux qui en restent \u00e0 l\u2019\u00e9cart. De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilit\u00e9 envers les pauvres et les g\u00e9n\u00e9rations futures requi\u00e8rent que l\u2019usage des biens de la cr\u00e9ation et des nouvelles possibilit\u00e9s offertes par la technique soit r\u00e9glement\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 respecter l\u2019environnement, \u00e0 \u00e9viter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Second principe de la DSE, la destination universelle des biens : comme Dieu est le souverain dispensateur de toute chose cr\u00e9\u00e9e, la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, dont la l\u00e9gitimit\u00e9 est reconnue, ne s\u2019\u00e9claire qu\u2019en regard de cette destination universelle. Il faut noter que L\u00e9on\u00a0XIV emploie ici un langage magist\u00e9riel tr\u00e8s ferme et pr\u00e9cis quand il affirme que la fonction sociale de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e est bien plus qu\u2019une opinion th\u00e9ologique, m\u00eame commun\u00e9ment re\u00e7ue, mais une \u00ab doctrine certaine \u00bb fond\u00e9e dans l\u2019\u00c9criture et la Tradition : il enseigne par-l\u00e0 que cette th\u00e8se requiert l\u2019adh\u00e9sion obligatoire de tous les fid\u00e8les catholiques. Il donne ici une inflexion notable \u00e0 cette notion en affirmant qu\u2019elle ne concerne pas seulement les richesses mat\u00e9rielles, mais aussi les flux et les biens culturels et informationnels, dans le contexte d\u2019une \u00e9conomie de la connaissance : l\u2019illectronisme est ainsi une forme de pr\u00e9carit\u00e9 nouvelle, \u00e0 laquelle il faut rem\u00e9dier.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le principe de subsidiarit\u00e9<\/em><\/h3>\n\n\n\n

68. Le principe de subsidiarit\u00e9 na\u00eet de la m\u00eame vision de la personne qui a guid\u00e9 notre r\u00e9flexion sur la dignit\u00e9 et le bien commun. Si tout homme, et toute femme, est appel\u00e9 \u00e0 devenir acteur de sa propre vie et \u00e0 participer \u00e0 la construction de la soci\u00e9t\u00e9, alors l\u2019organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilit\u00e9. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise appelle \u201csubsidiarit\u00e9\u201d le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communaut\u00e9s locales et les corps interm\u00e9diaires peuvent faire ne doit pas \u00eatre assum\u00e9 par des instances sup\u00e9rieures. Les institutions de niveau sup\u00e9rieur doivent reconna\u00eetre, prot\u00e9ger et promouvoir la libert\u00e9 et la cr\u00e9ativit\u00e9 des niveaux inf\u00e9rieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu\u2019elles coop\u00e8rent efficacement au bien commun.<\/p>\n\n\n\n

69. Depuis les d\u00e9buts du Magist\u00e8re social moderne, \u00e0 partir de L\u00e9on XIII, l\u2019\u00c9glise a insist\u00e9 sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent \u00eatre absorb\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, mais qu\u2019elles doivent \u00eatre laiss\u00e9es libres d\u2019agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun. Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communaut\u00e9 politique est au service de la soci\u00e9t\u00e9 civile et que l\u2019\u00c9tat doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est n\u00e9cessaire, mais sans se substituer de mani\u00e8re stable \u00e0 la responsabilit\u00e9 des corps interm\u00e9diaires et des r\u00e9alit\u00e9s sociales. La subsidiarit\u00e9 ne justifie pas le d\u00e9sengagement de l\u2019\u00c9tat, mais oriente son action : l\u2019intervention publique est pr\u00e9cis\u00e9ment n\u00e9cessaire pour permettre \u00e0 tous les acteurs sociaux d\u2019accomplir leur mission sans \u00eatre \u00e9cras\u00e9s. Il appartient \u00e0 la communaut\u00e9 politique de cr\u00e9er les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps interm\u00e9diaires de r\u00e9aliser leur vocation sociale, sans \u00eatre remplac\u00e9s ou r\u00e9duits \u00e0 de simples ex\u00e9cutants. <\/p>\n\n\n\n

70. Ce principe encourage \u00e0 d\u00e9passer toute forme de gestion paternaliste ou d\u2019assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilit\u00e9 : un \u00c9tat qui valorise l\u2019initiative des citoyens, une soci\u00e9t\u00e9 civile capable de tisser des liens et de susciter des \u00e9nergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarit\u00e9, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concern\u00e9es, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face \u00e0 des d\u00e9cisions d\u00e9j\u00e0 prises, mais puisse participer \u00e0 leur \u00e9laboration. L\u00e0 o\u00f9 les familles, les associations, les communaut\u00e9s locales, les r\u00e9alit\u00e9s du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins r\u00e9els, les r\u00e9ponses plus cr\u00e9atives et respectueuses de la dignit\u00e9 de chacun.<\/p>\n\n\n\n

71. Le principe de subsidiarit\u00e9 s\u2019applique de mani\u00e8re particuli\u00e8re dans le contexte de la r\u00e9volution num\u00e9rique. Ici, le niveau sup\u00e9rieur n\u2019est pas l\u2019\u00c9tat, mais chaque grand acteur \u00e9conomique et technologique exer\u00e7ant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communaut\u00e9. Le niveau qui concentre les comp\u00e9tences, les donn\u00e9es et le pouvoir d\u00e9cisionnel est constitu\u00e9 d\u2019entreprises et de plateformes d\u00e9finissant les conditions d\u2019acc\u00e8s, les r\u00e8gles de visibilit\u00e9, les formes de relation et m\u00eame les opportunit\u00e9s \u00e9conomiques. La subsidiarit\u00e9 exige que ces processus ne soient pas impos\u00e9s d\u2019en haut de fa\u00e7on opaque et unilat\u00e9rale, mais qu\u2019ils soient orient\u00e9s vers le bien commun \u00e0 travers la transparence, la responsabilit\u00e9 et des formes r\u00e9elles de participation (contr\u00f4les ind\u00e9pendants, transparence sur les algorithmes, acc\u00e8s \u00e9quitable aux donn\u00e9es, dispositifs de recours).<\/p>\n\n\n\n

72. Dans ce contexte, les \u00c9tats et les institutions supranationales sont appel\u00e9s \u00e0 garantir des r\u00e8gles justes et des protections efficaces, afin que les communaut\u00e9s locales, les corps interm\u00e9diaires, les \u00e9coles, les universit\u00e9s, les r\u00e9alit\u00e9s eccl\u00e9siales et associatives puissent avoir leur mot \u00e0 dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes  : travail, acc\u00e8s aux services, gestion des donn\u00e9es et environnements num\u00e9riques. Dans les choix relatifs aux flux \u00e9conomiques et aux plateformes num\u00e9riques, dans la gouvernance des donn\u00e9es et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coop\u00e9ration qui respectent les diff\u00e9rents niveaux de la communaut\u00e9 mondiale et les rendent co-responsables du bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La subsidiarit\u00e9 se rapproche du principe selon lequel il faut penser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle pertinente. L\u2019\u00c9glise affirme ici sa vision de la soci\u00e9t\u00e9 comme un encellulement de communaut\u00e9s naturelles, \u00e0 commencer par la famille, \u00ab cellule de base de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, et manifeste ainsi sa m\u00e9fiance s\u00e9culaire \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toute tradition jacobine. La co-gestion et les capacit\u00e9s d\u2019initiative de la soci\u00e9t\u00e9 civile doivent \u00eatre valoris\u00e9es. Dans le domaine num\u00e9rique et l\u2019IA, la promotion de la subsidiarit\u00e9 se traduit par une critique radicale des oligopoles constitu\u00e9s et un encouragement des plateformes collaboratives, d\u00e9centralis\u00e9es, en source ouverte, tendant en tout cas \u00e0 impliquer le maximum d\u2019usagers.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le principe de solidarit\u00e9<\/em><\/h3>\n\n\n\n

73. Apr\u00e8s avoir consid\u00e9r\u00e9 le bien commun et la subsidiarit\u00e9, je voudrais m\u2019arr\u00eater sur le principe de solidarit\u00e9. Celui-ci tire son origine de la vision de la personne g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la foi  : chaque \u00eatre humain est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l\u2019image de Dieu et s\u2019inscrit dans un r\u00e9seau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et \u00e0 la cr\u00e9ation. Saint Paul VI rappelait que les obligations de solidarit\u00e9, de justice et de charit\u00e9 sont enracin\u00e9es dans la fraternit\u00e9 humaine et surnaturelle unissant les hommes et les peuples entre eux. La fraternit\u00e9 n\u2019est pas seulement une aspiration int\u00e9rieure de celui qui croit, mais une forme sociale et politique \u00e0 incarner dans des choix et des parcours partag\u00e9s. La solidarit\u00e9 est donc la reconnaissance concr\u00e8te de ce que le destin de chacun est li\u00e9 au destin de tous : en effet, \u00ab personne ne se sauve tout seul \u00bb. Le lien \u00e9troit entre subsidiarit\u00e9 et solidarit\u00e9 appara\u00eet ainsi \u00e9vident. Lorsque la subsidiarit\u00e9 n\u2019est pas accompagn\u00e9e de solidarit\u00e9, elle finit par se transformer en simple d\u00e9fense d\u2019int\u00e9r\u00eats particuliers ; lorsque la solidarit\u00e9 n\u2019est pas soutenue par la subsidiarit\u00e9, elle d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en assistanat qui ne favorise pas la responsabilit\u00e9. Cette imbrication renvoie \u00e9galement \u00e0 la responsabilit\u00e9 d\u2019une authentique participation : la solidarit\u00e9 s\u2019exprime lorsque chacun, personnellement et avec les autres, prend part \u00e0 la vie de la communaut\u00e9 \u2013 s\u2019informe, s\u2019associe, fait entendre sa voix, contribue aux d\u00e9cisions et aux choix publics \u2013 en assumant des responsabilit\u00e9s r\u00e9elles afin que le bien commun se traduise en choix partag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

74. Dans de nombreux domaines, nous faisons d\u00e9j\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une sorte de \u201csolidarit\u00e9 de fait\u201d  : nos vies sont \u00e9troitement li\u00e9es, les \u00e9conomies et les communications mondiales font que ce qui se passe en un lieu a des r\u00e9percussions lointaines, et les r\u00e9seaux num\u00e9riques relient en temps r\u00e9el personnes et communaut\u00e9s aux quatre coins du monde. Ce tissu de relations n\u2019est pourtant pas encore une solidarit\u00e9 au sens plein s\u2019il ne devient pas un choix conscient. La foi nous invite \u00e0 lire cette r\u00e9alit\u00e9 comme un appel : nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais confi\u00e9s les uns aux autres, afin que chacun prenne en charge, dans la mesure de ses moyens, la vie et les souffrances de son fr\u00e8re ou de sa s\u0153ur. La solidarit\u00e9 na\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque nous d\u00e9cidons de ne pas rester indiff\u00e9rents face \u00e0 ce qui arrive \u00e0 notre prochain et que nous transformons des liens in\u00e9vitables \u2013 \u00e9conomiques, culturels, technologiques \u2013 en voies de partage, de coop\u00e9ration et de soin mutuel, en apprenant \u00e0 \u00ab penser et agir en termes de communaut\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

75. Le magist\u00e8re social a insist\u00e9 sur le fait que la solidarit\u00e9 est \u00e0 la fois un principe et une vertu. En tant que principe, elle exprime l\u2019ordre objectif des relations entre personnes, groupes et peuples, et renvoie \u00e0 la conscience d\u2019une interd\u00e9pendance selon laquelle le bien de chacun passe par le bien des autres. En tant que vertu, elle exige en revanche une \u00ab d\u00e9termination ferme et pers\u00e9v\u00e9rante \u00bb \u00e0 \u0153uvrer pour le bien commun, en accordant une attention particuli\u00e8re aux plus faibles. Le Pape Fran\u00e7ois a rappel\u00e9 que la solidarit\u00e9 est \u00ab une mani\u00e8re de faire l\u2019histoire \u00bb qui construit des peuples et non de simples masses d\u2019individus. C\u2019est pourquoi elle implique des modes de vie sobres et partag\u00e9s, la capacit\u00e9 \u00e0 renoncer \u00e0 des avantages imm\u00e9diats pour ouvrir des perspectives d\u2019avenir \u00e0 d\u2019autres, la disponibilit\u00e9 \u00e0 remettre en question habitudes et privil\u00e8ges \u2013 y compris en mati\u00e8re de consommation num\u00e9rique et d\u2019utilisation des technologies \u2013 lorsqu\u2019ils emp\u00eachent les autres de vivre avec dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

76. Dans un monde marqu\u00e9 par des relations de plus en plus \u00e9troites entre les personnes, les communaut\u00e9s et les nations, la solidarit\u00e9 rev\u00eat \u00e9galement une dimension globale. Beno\u00eet XVI a vigoureusement rappel\u00e9 le lien entre d\u00e9veloppement, justice et responsabilit\u00e9 envers les g\u00e9n\u00e9rations futures, soulignant que le d\u00e9veloppement authentique exige une solidarit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle et une attention particuli\u00e8re aux liens qui nous unissent \u00e0 l\u2019environnement naturel. Aujourd\u2019hui, cette responsabilit\u00e9 s\u2019\u00e9tend \u00e9galement aux infrastructures num\u00e9riques ou d\u2019information : tout comme l\u2019environnement naturel, l\u2019\u201c\u00e9cosyst\u00e8me num\u00e9rique\u201d peut \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 ou exploit\u00e9, partag\u00e9 ou monopolis\u00e9. La solidarit\u00e9 exige que les choix en mati\u00e8re de donn\u00e9es, d\u2019algorithmes, de plateformes et d\u2019intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l\u2019avantage imm\u00e9diat de certains, mais aussi de l\u2019impact sur l\u2019ensemble des peuples comme sur les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le principe de solidarit\u00e9 est ici reli\u00e9 \u00e0 celui d\u2019interd\u00e9pendance ; \u00e0 cet \u00e9gard, les r\u00e9seaux sociaux et les nouvelles modalit\u00e9s technologies de l\u2019information et de la communication sont appr\u00e9hend\u00e9es comme une manifestation insuffisante de cette aspiration \u00e0 la solidarit\u00e9, \u00e0 transformer par des actes de solidarit\u00e9 concrets, qui passent par la sobri\u00e9t\u00e9 des usages, le souci des g\u00e9n\u00e9rations futures, la co-responsabilit\u00e9. On commence \u00e0 mieux cerner la \u00ab m\u00e9thode L\u00e9on\u00a0XIV \u00bb dans cette encyclique : partir d\u2019une d\u00e9finition classique des grands principes de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, pour voir quels d\u00e9placements r\u00e9ciproques op\u00e8re leur application au num\u00e9rique et \u00e0 l\u2019IA ; ainsi dans la notion \u00ab d\u2019\u00e9cosyst\u00e8me num\u00e9rique \u00bb.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le principe de la justice sociale<\/em><\/h3>\n\n\n\n

77. Pour la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne, la justice sociale est une forme concr\u00e8te de vie \u00e0 la suite de J\u00e9sus et de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son \u00c9vangile. Dans le Nouveau Testament, J\u00e9sus annonce une \u00ab bonne nouvelle aux pauvres \u00bb (Lc<\/em> 4, 18) et s\u2019identifie aux petits, aux malades, aux prisonniers, aux \u00e9trangers (cf. Mt<\/em> 25, 31-46). Il nous enseigne ainsi que la justice na\u00eet et s\u2019accomplit dans la fraternit\u00e9, car la mani\u00e8re dont nous nous approchons des plus d\u00e9munis et entrons en relation avec eux devient, concr\u00e8tement, la mesure de notre rapport avec Dieu et avec nos fr\u00e8res. La justice ne concerne toutefois pas seulement les comportements individuels, mais aussi la mani\u00e8re dont les structures de la vie en soci\u00e9t\u00e9 sont con\u00e7ues et organis\u00e9es. Le Concile Vatican II rappelle \u00e0 cet \u00e9gard que toute institution est appel\u00e9e \u00e0 servir la personne humaine et sa dignit\u00e9. La justice sociale se reconna\u00eet alors \u00e0 la capacit\u00e9 pour un ordre social, \u00e9conomique et politique de permettre \u00e0 tous \u2013 et en particulier aux plus fragiles \u2013 de vivre de mani\u00e8re vraiment humaine, sans que personne soit laiss\u00e9 pour compte.<\/p>\n\n\n\n

78. Le Magist\u00e8re r\u00e9cent a insist\u00e9 sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus d\u00e9munis. Saint Jean-Paul II a \u00e9voqu\u00e9 une \u00ab option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres  \u00bb qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le Pape Fran\u00e7ois a d\u00e9nonc\u00e9 une \u00ab culture du \u201cd\u00e9chet\u201d \u00bb qui engendre sans cesse de nouvelles formes d\u2019exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de consid\u00e9rer les personnes et les peuples en commen\u00e7ant par les plus vuln\u00e9rables : les pauvres, les migrants, les r\u00e9fugi\u00e9s, les personnes d\u00e9plac\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des p\u00e9riph\u00e9ries urbaines ou existentielles.<\/p>\n\n\n\n

79. La notion de justice sociale aide \u00e0 reconna\u00eetre que les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de m\u00e9canismes, d\u2019ordres \u00e9conomiques et culturels produisant presque automatiquement des in\u00e9galit\u00e9s. Saint Jean-Paul II a parl\u00e9 en ce sens de structures de p\u00e9ch\u00e9 qui s\u2019opposent \u00e0 la volont\u00e9 de Dieu et exigent un engagement de conversion personnelle et sociale. Dans cette perspective, la justice ne concerne pas seulement une r\u00e9partition plus \u00e9quitable des biens ou la rectification des injustices actuelles, mais elle rev\u00eat \u00e9galement une dimension r\u00e9paratrice. Elle vise \u00e0 r\u00e9tablir les liens rompus et \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer ceux qui ont \u00e9t\u00e9 exclus, en tenant compte des blessures laiss\u00e9es par les injustices  : guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation. Cela peut signifier redonner dignit\u00e9 et voix \u00e0 ceux qui ont \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9s, favoriser des processus de gu\u00e9rison de la m\u00e9moire collective, lutter contre des lois et des pratiques discriminatoires, soutenir concr\u00e8tement ceux qui portent encore aujourd\u2019hui les cons\u00e9quences de torts subis dans le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

80. \u00c0 notre \u00e9poque, la justice sociale doit \u00e9galement faire face au contexte g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par les technologies num\u00e9riques. La diffusion des r\u00e9seaux mondiaux, des plateformes et des syst\u00e8mes d\u2019intelligence artificielle modifie la mani\u00e8re dont nous nous informons, communiquons et acc\u00e9dons aux services. La justice exige que l\u2019on emp\u00eache l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes d\u2019exclusion et de privation de libert\u00e9 : des personnes et des peuples qui se voient refuser ou restreindre l\u2019acc\u00e8s aux technologies de base, des communaut\u00e9s expos\u00e9es \u00e0 une surveillance invasive, des groupes sociaux p\u00e9nalis\u00e9s par des algorithmes opaques qui reproduisent pr\u00e9jug\u00e9s et discriminations. \u00c0 l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique, un ordre social juste est celui qui garantit \u00e0 tous un acc\u00e8s \u00e9quitable aux opportunit\u00e9s, prot\u00e8ge les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la d\u00e9sinformation, et soumet l\u2019utilisation des donn\u00e9es et des technologies \u00e0 un contr\u00f4le public, afin que le crit\u00e8re ne soit pas uniquement le profit, mais la dignit\u00e9 de chaque personne et le bien des peuples.<\/p>\n\n\n\n

81. La situation des migrants, des r\u00e9fugi\u00e9s et de tous ceux qui sont contraints de se d\u00e9placer en raison de la pauvret\u00e9, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales constitue aujourd\u2019hui un test d\u00e9cisif pour la justice sociale. La mani\u00e8re dont une soci\u00e9t\u00e9 les traite r\u00e9v\u00e8le si son id\u00e9e de la justice est guid\u00e9e par la peur ou par la fraternit\u00e9. Le Pape Fran\u00e7ois invitait \u00e0 reconna\u00eetre dans les migrants non pas simplement un probl\u00e8me \u00e0 g\u00e9rer, mais \u00ab une image vivante du Peuple de Dieu en marche \u00bb  ; des personnes dot\u00e9es de dignit\u00e9, de ressources et de r\u00eaves, ayant droit \u00e0 \u00eatre trait\u00e9es avec respect et d\u00e9sireuses de devenir partie prenante des soci\u00e9t\u00e9s qui les accueillent. La justice sociale, dans ce domaine, implique au moins deux engagements compl\u00e9mentaires. D\u2019une part, pr\u00e9server le droit \u00e0 l\u2019espoir de ceux qui sont contraints de partir, en garantissant des voies s\u00fbres et l\u00e9gales, des conditions d\u2019accueil dignes, des parcours d\u2019int\u00e9gration concrets. D\u2019autre part, promouvoir \u00e9galement le droit de rester sur sa propre terre en paix et en s\u00e9curit\u00e9, en s\u2019attaquant aux causes profondes qui poussent \u00e0 la migration, y compris celles li\u00e9es aux injustices \u00e9conomiques et \u00e0 la crise climatique. Lorsque ces droits sont respect\u00e9s, les migrations peuvent devenir une occasion de rencontre et d\u2019enrichissement mutuel entre les peuples.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans ces paragraphes capitaux, la justice sociale est reli\u00e9e \u00e0 \u00ab l\u2019option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres \u00bb et l\u2019identification des \u00ab structures de p\u00e9ch\u00e9 \u00bb (Jean-Paul II) qui emp\u00eachent sa r\u00e9alisation. Outre la d\u00e9nonciation classique des discriminations, l\u2019encyclique fait une application novatrice de ce concept aux r\u00e9alit\u00e9s num\u00e9riques : sont ainsi vis\u00e9es aussi bien la surveillance de masse num\u00e9rique, telle qu\u2019elle est mise en \u0153uvre dans la R\u00e9publique populaire de Chine, que la prolif\u00e9ration des campagnes de d\u00e9sinformation et de haine dans les pays du Sud et en Occident. Enfin, la condition migratoire, dans la droite lign\u00e9e de Fran\u00e7ois, est \u00e9rig\u00e9e en lieu d\u2019\u00e9preuve de la justice sociale, avec l\u2019exhortation \u00e0 des \u00ab conditions d\u2019accueil dignes \u00bb mais aussi un correctif : le droit \u00e0 rester chez soi, \u00e0 ne pas \u00eatre pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019exil.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

82. Dans l\u2019Encyclique Populorum progressio<\/em>, Paul VI affirme que le d\u00e9veloppement n\u2019est authentique que s\u2019il est \u00ab int\u00e9gral \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab orient\u00e9 vers la promotion de chaque homme et de l\u2019homme tout entier \u00bb. Au cours des d\u00e9cennies suivantes, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise a repris et approfondi cette expression pour indiquer la mani\u00e8re concr\u00e8te dont les grands principes \u2013 dignit\u00e9, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarit\u00e9, solidarit\u00e9, justice sociale \u2013 trouvent leur application dans l\u2019histoire. Par \u201cd\u00e9veloppement humain int\u00e9gral\u201d, nous entendons un processus dans lequel la croissance des personnes et des peuples concerne toutes les dimensions de l\u2019existence et ouvre le futur aux g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n

83. Le d\u00e9veloppement, tant pour les personnes que pour les nations, est \u00e0 la fois un devoir et un droit : il exige des conditions minimales qui permettent \u00e0 chaque personne et \u00e0 chaque peuple de s\u2019\u00e9panouir selon sa dignit\u00e9, sans \u00eatre maintenu dans la d\u00e9pendance ou exclu de l\u2019acc\u00e8s aux biens n\u00e9cessaires. Le d\u00e9veloppement est humain lorsqu\u2019il place au centre les personnes et non l\u2019accumulation de biens, et lorsqu\u2019il concerne aussi les peuples, et ne se limite pas aux individus. La justice exige la reconnaissance des droits sociaux et des droits des peuples, et inclut la responsabilit\u00e9 envers ceux qui viendront apr\u00e8s nous. C\u2019est pourquoi un d\u00e9veloppement qui augmente la consommation de certains en faisant peser les co\u00fbts et les souffrances sur d\u2019autres, ou encore qui rel\u00e8gue des r\u00e9gions enti\u00e8res \u00e0 des r\u00f4les subordonn\u00e9s en les emp\u00eachant d\u2019exprimer leur potentialit\u00e9, n\u2019est pas humain. Le d\u00e9veloppement est int\u00e9gral lorsqu\u2019il ne se r\u00e9duit pas au domaine \u00e9conomique, mais qu\u2019il favorise la qualit\u00e9 de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversit\u00e9 des peuples et de leurs modes de vie.<\/p>\n\n\n\n

84. L\u2019id\u00e9e de d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral trouve aujourd\u2019hui un crit\u00e8re de v\u00e9rification d\u00e9cisif dans l\u2019\u00e9cologie int\u00e9grale, devenue une dimension incontournable de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise. La qualit\u00e9 du d\u00e9veloppement se mesure en effet \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 concilier, sans les s\u00e9parer, la justice envers les personnes et la sauvegarde de la Maison commune, favorisant des conditions de vie dignes, l\u2019acc\u00e8s aux biens n\u00e9cessaires, des relations sociales justes, l\u2019attention \u00e0 la cr\u00e9ation et aux g\u00e9n\u00e9rations futures. Il s\u2019ensuit que ce n\u2019est pas un v\u00e9ritable progr\u00e8s que d\u2019accro\u00eetre le bien-\u00eatre de certains en d\u00e9gradant les \u00e9cosyst\u00e8mes, en faisant reposer les co\u00fbts sur les communaut\u00e9s les plus vuln\u00e9rables ou en compromettant les conditions de vie de ceux qui viendront apr\u00e8s nous.<\/p>\n\n\n\n

85. Ainsi compris, le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral est l\u2019horizon \u00e0 partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris celles de la r\u00e9volution num\u00e9rique. Les innovations technologiques \u2013 notamment l\u2019intelligence artificielle \u2013 ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les in\u00e9galit\u00e9s, le contr\u00f4le et l\u2019exclusion. C\u2019est pourquoi elles doivent \u00eatre \u00e9valu\u00e9es \u00e0 l\u2019aune d\u2019une question d\u00e9cisive  : contribuent-elles r\u00e9ellement \u00e0 faire grandir les personnes et les peuples en humanit\u00e9 et en fraternit\u00e9, dans le respect de la Maison commune et des g\u00e9n\u00e9rations futures  ? C\u2019est l\u00e0 que les principes de la Doctrine sociale deviennent des crit\u00e8res concrets de discernement dans les th\u00e9matiques que nous aborderons dans les chapitres suivants.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dernier principe de la DSE abord\u00e9, le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral est appr\u00e9hend\u00e9 comme ce qui permet la r\u00e9alisation de l\u2019homme dans toutes les dimensions de sa personne ; l\u2019\u00e9cologie int\u00e9grale a ici valeur de test : est au service du d\u00e9veloppement int\u00e9gral un programme qui parvient \u00e0 concilier les n\u00e9cessaires aspects \u00e9conomiques avec les pr\u00e9occupations sociales et environnementales, et m\u00eame, en un sens, morales et g\u00e9n\u00e9rationnelles. Est rappel\u00e9e \u00e9galement, une nouvelle fois, la non-neutralit\u00e9 de la technique, un crit\u00e8re de discernement \u00e9tant fourni pour \u00e9valuer son utilit\u00e9 : le respect de ce m\u00eame d\u00e9veloppement int\u00e9gral. Ici, L\u00e9on\u00a0XIV peut donner l\u2019impression qu\u2019il s\u2019en tient \u00e0 des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s, mais il rappelle justement les principes \u00e0 l\u2019aune desquels les r\u00e9alit\u00e9s nouvelles doivent \u00eatre jug\u00e9es.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Un examen pour l\u2019\u00c9glise<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

86. Pour conclure, je voudrais aborder un point qui me tient particuli\u00e8rement \u00e0 c\u0153ur. La Doctrine sociale n\u2019est pas seulement un message adress\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 : c\u2019est aussi un examen de conscience pour l\u2019\u00c9glise, maison et \u00e9cole de communion, toujours appel\u00e9e \u00e0 v\u00e9rifier que les principes \u00e9voqu\u00e9s dans ce chapitre sont d\u2019abord v\u00e9cus en son sein. Le bien commun, dans le contexte eccl\u00e9sial, prend le visage d\u2019un style synodal pour la mission au service du Royaume. L\u2019\u00c9glise, en effet, est le \u00ab sujet communautaire et historique de la synodalit\u00e9 et de la mission \u00bb. Cela exige de pr\u00eater attention \u00e0 la mani\u00e8re de prendre des d\u00e9cisions et d\u2019exercer la responsabilit\u00e9. Le Document final<\/em> du Synode identifie, parmi les pratiques d\u00e9cisives pour la transformation missionnaire, la culture de la transparence, du rendre-compte et de l\u2019\u00e9valuation.<\/p>\n\n\n\n

87. Dans cette perspective, la subsidiarit\u00e9 devient un crit\u00e8re de gouvernement et de vie pastorale qui reconna\u00eet et soutient la responsabilit\u00e9 des fid\u00e8les et des instances eccl\u00e9siales interm\u00e9diaires, valorise les charismes et les comp\u00e9tences et \u00e9vite tout paternalisme qui \u00e9touffe la libert\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique. Concr\u00e8tement, la participation des baptis\u00e9s aux processus d\u00e9cisionnels et la coresponsabilit\u00e9 dans la mission passent par des organismes de participation r\u00e9els, et non nominaux.<\/p>\n\n\n\n

88. Pour la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne, la solidarit\u00e9 trouve sa source dans le myst\u00e8re du Christ et se nourrit de l\u2019Eucharistie. Elle na\u00eet de la communion dans la foi et dans les Sacrements  : le Bapt\u00eame et la Confirmation nous unissent au Christ, pour faire de nous un seul corps et un seul esprit, un seul c\u0153ur et une seule \u00e2me (cf. Ep<\/em> 4, 4 ; Ac<\/em> 4, 32). L\u2019Eucharistie, sacrement de l\u2019unit\u00e9, nourrit notre appartenance au Corps du Christ et nous \u00e9duque au partage. Les diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s pr\u00e9sentes dans l\u2019\u00c9glise, les convictions fortes qui animent chacun, sont une richesse si elles restent ancr\u00e9es dans la certitude de l\u2019unit\u00e9 comme don re\u00e7u et comme t\u00e2che \u00e0 assumer.<\/p>\n\n\n\n

89. Vivre la justice dans l\u2019\u00c9glise signifie assainir les relations et les structures eccl\u00e9siales de ces distorsions qui engendrent des in\u00e9galit\u00e9s, de l\u2019opacit\u00e9 et des abus de pouvoir. \u00c0 ce propos, l\u2019\u00e9coute des victimes d\u2019abus spirituels, \u00e9conomiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir et de conscience fait partie int\u00e9grante d\u2019une d\u00e9marche de justice comprenant la reconnaissance du pr\u00e9judice, la juste r\u00e9paration et la pr\u00e9vention. Tout pouvoir est au service de la communion et de la mission. Toute autorit\u00e9 est au service du peuple de Dieu. Cette diaconie se manifeste non seulement dans la foi c\u00e9l\u00e9br\u00e9e et v\u00e9cue dans les Sacrements, et dans l\u2019adoption d\u2019un style synodal, mais aussi dans le partage concret des biens : \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019\u00c9glise des origines, les ressources eccl\u00e9siales sont appel\u00e9es \u00e0 devenir r\u00e9ellement communes, afin que nul parmi nous ne soit dans le besoin (cf. Ac<\/em> 4, 34) et pour que leur administration soutienne la mission d\u2019annonce de l\u2019\u00c9vangile aux plus pauvres. Il faut promouvoir des formes r\u00e9guli\u00e8res d\u2019\u00e9valuation de l\u2019exercice des responsabilit\u00e9s minist\u00e9rielles qui ne soient pas un jugement sur les personnes, mais des instruments d\u2019apprentissage et de correction tourn\u00e9s vers la mission. Dans la mesure o\u00f9 nous sommes ouverts \u00e0 l\u2019action de l\u2019Esprit Saint, ces principes de la Doctrine sociale prennent corps dans la vie eccl\u00e9siale. C\u2019est ainsi que l\u2019\u00c9glise est capable d\u2019offrir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 un signe cr\u00e9dible du fait que chercher ensemble le bien de tous, dans la coresponsabilit\u00e9 et la fraternit\u00e9, n\u2019est pas une utopie, mais une possibilit\u00e9 r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV termine ce chapitre en affirmant que la DSE ne constitue pas seulement un message que l\u2019\u00c9glise d\u00e9livre au monde ad extra, mais aussi des crit\u00e8res de discernement en vue d\u2019un auto-examen : aussi applique-t-il les diff\u00e9rents principes d\u00e9gag\u00e9s \u00e0 la vie de l\u2019\u00c9glise catholique ; le bien commun et la subsidiarit\u00e9, par exemple sont reli\u00e9s \u00e0 la synodalit\u00e9, forme de gouvernement par laquelle les d\u00e9cisions doivent \u00eatre prises en commun, et la solidarit\u00e9 se vit dans la diaconie, c\u2019est-\u00e0-dire la participation concr\u00e8te au service de la charit\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9partition des ressources ; de mani\u00e8re assez moderne, L\u00e9on\u00a0XIV appelle aussi \u00e0 introduire une culture de l\u2019\u00e9valuation interne et du retour d\u2019exp\u00e9rience dans l\u2019\u00c9glise, non pas dans une optique de performance, mais de mani\u00e8re \u00e0 mieux identifier et corriger les probl\u00e8mes de gouvernementalit\u00e9, qui se sont faits particuli\u00e8rement criants dans le cas des abus sexuels, que le pape ne met pas sous le tapis.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Chapitre 3<\/h1>\n\n\n\n

TECHNIQUE ET MA\u00ceTRISE<\/h1>\n\n\n\n

LA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE<\/h1>\n\n\n\n

FACE AUX PROMESSES DE L\u2019IA<\/h1>\n\n\n\n

90. Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 les principes qui \u00e9clairent la Doctrine sociale, je souhaite me pencher sur certains d\u00e9fis qui touchent de pr\u00e8s notre mani\u00e8re de vivre notre \u00e9poque. L\u2019image biblique qui accompagne ces pages est celle d\u2019une construction : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la tour de Babel o\u00f9 l\u2019\u0153uvre commune est guid\u00e9e par un projet de domination qui finit par d\u00e9shumaniser (cf. Gn<\/em> 11, 1-9)  ; de l\u2019autre, les ruines de J\u00e9rusalem qui, sous N\u00e9h\u00e9mie, sont reconstruites morceaux par morceaux, comme une \u0153uvre de responsabilit\u00e9 partag\u00e9e (cf. Ne<\/em> 2-6). Nous sommes appel\u00e9s \u00e0 nous interroger sur le grand chantier de notre \u00e9poque  : que sommes-nous en train de construire  ? Alors que le d\u00e9veloppement technologique modifie rapidement les langages, les relations, les institutions et les formes de pouvoir, nous, croyants, devons et pouvons choisir \u00e0 quel projet travailler et avec quel style pour pr\u00e9server et valoriser la magnifique humanit\u00e9 qui nous est offerte en don. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un choix concernant notre avenir, mais notre pr\u00e9sent, car l\u2019intelligence artificielle et les autres technologies \u00e9mergentes font d\u00e9j\u00e0 partie de notre quotidien.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Cette derni\u00e8re affirmation, sous forme de constat, est tr\u00e8s forte, et constitue sans nul doute une des cl\u00e9s de lecture de l\u2019encyclique : il ne s\u2019agit tant pas de pr\u00e9voir le changement \u00e0 venir que de penser la transformation d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

91. Je suis convaincu que la mani\u00e8re concr\u00e8te de vivre les relations sociales \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile n\u2019est pas fix\u00e9e une fois pour toutes, mais qu\u2019elle reste une t\u00e2che confi\u00e9e, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne. Sous la conduite de l\u2019Esprit Saint, l\u2019\u00c9glise se laisse \u00e9clairer par la Parole, afin de lire les signes des temps et de rechercher avec cr\u00e9ativit\u00e9 de nouvelles voies pour que les relations entre les personnes et les peuples deviennent plus conformes aux exigences du Royaume de Dieu. C\u2019est pourquoi j\u2019encourage tout le monde, en particulier les fid\u00e8les la\u00efcs, \u00e0 ne pas avoir peur de se laisser interpeller par la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 s\u2019\u00e9couter mutuellement et \u00e0 assumer avec fermet\u00e9 leur responsabilit\u00e9 dans la construction d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 plus humaine et plus fraternelle.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV rappelle que le d\u00e9fi de l\u2019adaptation aux nouveaut\u00e9s des temps s\u2019est pos\u00e9 \u00e0 toutes les g\u00e9n\u00e9rations de chr\u00e9tiens\u00a0qui souhaitaient perp\u00e9tuer le message \u00e9vang\u00e9lique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le paradigme technocratique et le pouvoir num\u00e9rique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

92. Dans l\u2019Encyclique Laudato si\u2019<\/em>, le Pape Fran\u00e7ois d\u00e9non\u00e7ait l\u2019affirmation croissante d\u2019un paradigme technocratique<\/sup> dans le monde globalis\u00e9  : la tendance \u00e0 laisser la logique de l\u2019efficacit\u00e9, du contr\u00f4le et du profit r\u00e9gir \u00e0 elle seule les choix personnels, sociaux et \u00e9conomiques. Il appara\u00eet ainsi plus clairement que la technique n\u2019est pas un simple instrument et que, lorsqu\u2019elle devient un crit\u00e8re, elle finit par d\u00e9terminer ce qui compte et ce qui peut \u00eatre \u00e9cart\u00e9, r\u00e9duisant la cr\u00e9ation \u00e0 un objet d\u2019exploitation et les personnes \u00e0 des rouages d\u2019un syst\u00e8me qu\u2019il faut rendre toujours plus performant.<\/p>\n\n\n\n

93. Ce paradigme s\u2019est rapidement \u00e9tendu ces derni\u00e8res ann\u00e9es, notamment sous l\u2019effet de la diffusion de l\u2019intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide pr\u00e9cieuse pour le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un acc\u00e9l\u00e9rateur du paradigme technocratique et n\u00e9cessitent un nouveau cadre spirituel, \u00e9thique et politique. Plus puissant ne signifie pas n\u00e9cessairement meilleur. En ce sens, les paroles de Romano Guardini restent d\u2019actualit\u00e9  : \u00ab  L\u2019homme moderne n\u2019a pas re\u00e7u l\u2019\u00e9ducation n\u00e9cessaire pour faire un bon usage de son pouvoir  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV cite ici une des grandes sources d\u2019inspiration de Beno\u00eet XVI (et sujet de la th\u00e8se de doctorat du futur pape Fran\u00e7ois), le pr\u00eatre allemand d\u2019origine italienne Romano Guardini (1885-1968), un des principaux th\u00e9ologiens du Mouvement liturgique, et \u00e0 ce titre analyse de la modernit\u00e9 philosophique.<\/p>\n\n\n\n

94. Le danger que l\u2019humanit\u00e9 devienne victime de ses propres conqu\u00eates avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 clairement per\u00e7u par saint Paul VI, lorsqu\u2019il avertissait que \u00ab  les progr\u00e8s scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus \u00e9tonnantes, la croissance \u00e9conomique la plus prodigieuse, si elles ne s\u2019accompagnent d\u2019un authentique progr\u00e8s social et moral, se retournent en d\u00e9finitive contre l\u2019homme  \u00bb. C\u2019est pourquoi le progr\u00e8s technique, pr\u00e9cieux en soi, exige un discernement quant \u00e0 la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu\u2019il poursuit. Si le d\u00e9veloppement technologique se poursuit sans une maturation \u00e9thique et sociale ad\u00e9quate, il peut arriver que les moyens augmentent sans que l\u2019humanit\u00e9 ne croisse dans la m\u00eame mesure  : on \u201ca plus\u201d mais on \u201cn\u2019est pas plus\u201d, et la personne risque d\u2019\u00eatre \u00e9valu\u00e9e avant tout en fonction des performances qu\u2019elle garantit.<\/p>\n\n\n\n

95. Il convient ici de reconna\u00eetre un fait d\u00e9terminant, que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 rappel\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment  : dans de nombreux cas, dans le contexte num\u00e9rique, le contr\u00f4le des plateformes, des infrastructures, des donn\u00e9es et de la puissance de calcul n\u2019appartient pas aux \u00c9tats, mais \u00e0 de grands acteurs \u00e9conomiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d\u2019acc\u00e8s, les r\u00e8gles de visibilit\u00e9 et les possibilit\u00e9s de participation. Lorsqu\u2019un pouvoir d\u2019une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend \u00e0 devenir opaque et \u00e0 \u00e9chapper au contr\u00f4le public, et augmente le risque d\u2019un d\u00e9veloppement fauss\u00e9 qui engendre de nouvelles d\u00e9pendances, des exclusions, des manipulations et des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Il s\u2019agit \u00e0 l\u2019\u00e9vidence d\u2019un des leitmotivs de l\u2019encyclique : les seigneurs de la tech concentrent des pouvoirs \u00e0 la fois para-\u00e9tatiques et supra-\u00e9tatiques, ce qui est intrins\u00e8quement une anormalit\u00e9 et un facteur de dangerosit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

96. Face \u00e0 cette concentration du pouvoir dans le monde num\u00e9rique, les grands principes de la Doctrine sociale deviennent des crit\u00e8res pour \u00e9valuer et discerner ce nouveau sc\u00e9nario  : la dignit\u00e9 inali\u00e9nable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarit\u00e9, la solidarit\u00e9 et la justice sociale. Ils nous invitent \u00e0 v\u00e9rifier si le pouvoir des infrastructures num\u00e9riques et des algorithmes favorise r\u00e9ellement la participation et la responsabilit\u00e9, prot\u00e8ge les plus fragiles, assure un acc\u00e8s \u00e9quitable aux opportunit\u00e9s et reste ordonn\u00e9 au bien de tous. Sur ces pr\u00e9misses, nous pouvons d\u00e9sormais examiner de plus pr\u00e8s ce qu\u2019est l\u2019intelligence artificielle, \u00e0 quelles possibilit\u00e9s elle ouvre et quels risques elle comporte.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019intelligence artificielle<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

97. Ce n\u2019est pas mon intention de proposer ici une analyse sur l\u2019intelligence artificielle, ni de s\u2019attarder sur une bibliographie d\u00e9sormais tr\u00e8s abondante  ; il existe d\u00e9j\u00e0 des contributions faisant autorit\u00e9, y compris dans le domaine eccl\u00e9sial, auxquelles il est possible de se r\u00e9f\u00e9rer. Je me limiterai \u00e0 rappeler quelques \u00e9l\u00e9ments essentiels pour un discernement moral et social qui pr\u00e9serve le primat de la personne, afin que ce soit toujours l\u2019intelligence humaine, avec sa conscience et sa libert\u00e9, qui guide les innovations techniques et en \u00e9tablisse avec responsabilit\u00e9 l\u2019usage et les limites.<\/p>\n\n\n\n

98. Il convient de formuler deux remarques pr\u00e9liminaires  : la premi\u00e8re est que toute affirmation concernant l\u2019IA risque de devenir rapidement obsol\u00e8te, compte tenu de la vitesse impressionnante \u00e0 laquelle ces syst\u00e8mes \u00e9voluent. La seconde est que nous tous, y compris ceux qui les con\u00e7oivent, en savons peu sur leur fonctionnement r\u00e9el. Les intelligences artificielles modernes sont en effet davantage \u201ccultiv\u00e9es \u201d que \u201cconstruites\u201d  : les d\u00e9veloppeurs n\u2019en con\u00e7oivent pas directement chaque d\u00e9tail, mais cr\u00e9ent une architecture sur laquelle l\u2019IA \u201cse d\u00e9veloppe\u201d. En cons\u00e9quence, des aspects scientifiques fondamentaux \u2013 tels que les repr\u00e9sentations internes et les processus computationnels de ces syst\u00e8mes \u2013 restent pour l\u2019instant inconnus. Il en r\u00e9sulte donc l\u2019urgence d\u2019un double engagement  : d\u2019une part, un approfondissement de la recherche scientifique  ; d\u2019autre part, un exercice de discernement moral et spirituel.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le fait que le fonctionnement r\u00e9el des IA \u00e9chappe en partie y compris \u00e0 ceux qui les con\u00e7oivent est en effet d\u2019une importance capitale pour comprendre en quoi cette technologie diff\u00e8re des pr\u00e9c\u00e9dentes : il n\u2019en va pas seulement de la culture num\u00e9rique insuffisante du grand public, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas \u00e0 l\u2019\u00e2ge du d\u00e9veloppement d\u2019Internet (tout le monde ne savait pas coder, ni concevoir de nouveaux logiciels), mais bien d\u2019un processus per se, qui apparente l\u2019IA \u00e0 quelque chose de cr\u00e9\u00e9 mais de non-ma\u00eetris\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

99. Il n\u2019est pas possible de donner une d\u00e9finition univoque et compl\u00e8te de l\u2019IA. Ce que nous pouvons affirmer, c\u2019est qu\u2019il faut \u00e9viter l\u2019erreur consistant \u00e0 assimiler cette intelligence \u00e0 l\u2019intelligence humaine. Ces syst\u00e8mes imitent certaines fonctions de l\u2019intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d\u2019ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement li\u00e9e au traitement des donn\u00e9es  : les pr\u00e9tendues intelligences artificielles ne vivent pas d\u2019exp\u00e9rience, ne poss\u00e8dent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne m\u00fbrissent pas dans la relation, ne savent pas de l\u2019int\u00e9rieur ce que signifient l\u2019amour, le travail, l\u2019amiti\u00e9, la responsabilit\u00e9. Elles n\u2019ont pas de conscience morale  : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n\u2019assument pas le poids des cons\u00e9quences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des \u00e9valuations, elles peuvent simuler de l\u2019empathie ou de la compr\u00e9hension, mais elles ne comprennent pas ce qu\u2019elles produisent, car elles n\u2019habitent pas l\u2019horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l\u2019humain devient sage. M\u00eame lorsque ces outils sont pr\u00e9sent\u00e9s comme capables d\u2019\u201capprendre\u201d, leur mani\u00e8re de le faire diff\u00e8re de celle de l\u2019\u00eatre humain. Il ne s\u2019agit pas de l\u2019exp\u00e9rience de celui qui se laisse fa\u00e7onner par la vie et grandit au fil du temps \u00e0 travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fid\u00e9lit\u00e9  ; il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019une adaptation statistique \u00e0 partir de donn\u00e9es et de r\u00e9sultats qui peut s\u2019av\u00e9rer tr\u00e8s efficace, mais qui n\u2019implique pas de croissance int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle S\u2019entrecroisent ici constamment les langages cognitif et moral : en creux, se laisse bien s\u00fbr voir l\u2019anthropologie chr\u00e9tienne de la personne humaine et la conception relationnelle ou existentielle qui la sous-tend. Capitale est en effet l\u2019affirmation que \u00ab cette puissance [l\u2019IA] reste exclusivement li\u00e9e au traitement des donn\u00e9es \u00bb, et non \u00e0 l\u2019\u00e9valuation sapientielle de ce qu\u2019est une donn\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une aide pr\u00e9cieuse qui requiert de l\u2019attention<\/em><\/h3>\n\n\n\n

100. \u00c0 la lumi\u00e8re de ce que nous venons de dire, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l\u2019IA peut \u00eatre une aide pr\u00e9cieuse tout en n\u00e9cessitant une approche mesur\u00e9e et vigilante. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, son utilisation \u00e0 des fins priv\u00e9es s\u2019est consid\u00e9rablement d\u00e9velopp\u00e9e et de nombreuses voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent pour r\u00e9fl\u00e9chir aux opportunit\u00e9s et aux risques li\u00e9s \u00e0 sa diffusion rapide. Dans un usage personnel, trois aspects en particulier doivent \u00eatre pris en compte  : la facilit\u00e9 d\u2019obtenir un r\u00e9sultat, l\u2019impression d\u2019objectivit\u00e9 et la simulation de la communication humaine. La rapidit\u00e9 et la simplicit\u00e9 avec lesquelles il est possible d\u2019obtenir des indications, des \u00e9laborations complexes, des contenus m\u00e9diatiques et des formes d\u2019assistance concr\u00e8te simplifient nos vies, mais peuvent aussi nous habituer \u00e0 trop d\u00e9l\u00e9guer et \u00e0 rechercher des r\u00e9ponses imm\u00e9diates, affaiblissant notre jugement personnel et notre cr\u00e9ativit\u00e9. L\u2019impression d\u2019objectivit\u00e9 que les r\u00e9ponses et les propositions de ces syst\u00e8mes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu\u2019elles refl\u00e8tent les param\u00e8tres culturels de ceux qui les ont con\u00e7us et form\u00e9s, avec toutes leurs qualit\u00e9s et leurs d\u00e9fauts. L\u2019imitation artificielle d\u2019une communication humaine positive \u2013 paroles de conseil, d\u2019empathie, d\u2019amiti\u00e9, d\u2019amour \u2013 peut s\u2019av\u00e9rer gratifiante et m\u00eame utile, mais chez des utilisateurs peu avertis, elle peut induire en erreur et donner l\u2019illusion d\u2019\u00eatre en relation avec un sujet personnel authentique. Lorsque la parole est simul\u00e9e, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. L\u2019imitation artificielle de la relation de soins ou d\u2019accompagnement peut devenir dangereuse lorsqu\u2019elle s\u2019insinue dans un contexte pauvre en relations et en affections r\u00e9elles  : le risque n\u2019est alors pas tant qu\u2019une personne croie parler \u00e0 une autre personne, mais qu\u2019elle perde le d\u00e9sir m\u00eame de rechercher v\u00e9ritablement l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le pape se fonde ici sur des \u00e9tudes et des observations empiriques qui \u00e9tablissent le danger d\u2019une utilisation trop fr\u00e9quente d\u2019un agent conversationnel comme soutien moral, risquant d\u2019amener d\u00e9pression, anxi\u00e9t\u00e9, isolement social\u2026<\/p>\n\n\n\n

101. En \u00e9largissant notre regard sur le recours \u00e0 l\u2019IA dans nos soci\u00e9t\u00e9s, nous constatons qu\u2019elle est d\u00e9sormais pr\u00e9sente dans les processus d\u00e9cisionnels dans tous les domaines et \u00e0 diff\u00e9rents niveaux  : dans la communication, la gestion, le contr\u00f4le. Les avantages en termes d\u2019efficacit\u00e9 et le potentiel d\u2019am\u00e9lioration de certains services sont \u00e9vidents  ; cependant, une adoption rapide et sans discernement nous expose \u00e0 divers risques, notamment celui de sous-estimer son impact environnemental. Les syst\u00e8mes d\u2019IA actuels n\u00e9cessitent de grandes quantit\u00e9s d\u2019\u00e9nergie et d\u2019eau, ils ont un impact significatif sur les \u00e9missions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de mani\u00e8re intensive. Avec l\u2019augmentation de la complexit\u00e9, notamment dans les grands mod\u00e8les linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacit\u00e9 de stockage augmentent \u00e9galement, s\u2019appuyant sur un ensemble de machines, de c\u00e2bles, de centres de donn\u00e9es et d\u2019infrastructures \u00e9nergivores. C\u2019est pourquoi il est essentiel de d\u00e9velopper des solutions technologiques plus durables afin de r\u00e9duire l\u2019impact sur l\u2019environnement et de prendre soin de notre Maison commune.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Il s\u2019agit du 2e<\/sup> grand angle, \u00e9cologique, de critique de l\u2019IA : \u00e0 mesure que sa puissance de calcul cro\u00eet, son impact environnemental s\u2019amplifie.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Responsabilit\u00e9, transparence et gouvernance de l\u2019IA<\/em><\/h3>\n\n\n\n

102. L\u2019utilisation de l\u2019IA n\u2019est jamais un fait purement technique  : lorsqu\u2019elle intervient dans des processus qui ont une incidence sur la vie des personnes, elle touche aux droits, aux opportunit\u00e9s, \u00e0 la r\u00e9putation et \u00e0 la libert\u00e9. Des d\u00e9cisions d\u00e9licates qui touchent au travail, au cr\u00e9dit, \u00e0 l\u2019acc\u00e8s aux services et \u00e0 la r\u00e9putation des personnes risquent d\u2019\u00eatre enti\u00e8rement confi\u00e9es \u00e0 des syst\u00e8mes automatis\u00e9s qui ne connaissent pas \u00ab  la compassion, la mis\u00e9ricorde, le pardon et, surtout, l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance d\u2019un changement de la personne  \u00bb, et peuvent ainsi engendrer de nouvelles formes d\u2019exclusion. Il peut y avoir des utilisations manifestement inhumaines, comme la manipulation de l\u2019information ou la violation de la vie priv\u00e9e, mais il peut aussi y avoir un danger moins \u00e9vident, lorsque les syst\u00e8mes d\u2019IA, se pr\u00e9sentant comme neutres et objectifs, refl\u00e8tent et renforcent les st\u00e9r\u00e9otypes ou les positions id\u00e9ologiques de ceux qui les ont con\u00e7us et form\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Il est int\u00e9ressant de voir que L\u00e9on\u00a0XIV fait ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019allocution de Fran\u00e7ois lors des tr\u00e8s discrets Minerva Dialogues qui se sont tenus au Vatican au sujet de l\u2019IA.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

103. Confier, dans les faits, \u00e0 un algorithme le pouvoir de s\u00e9lectionner qui m\u00e9rite et qui ne m\u00e9rite pas sans que personne n\u2019assume plus le poids de cette d\u00e9cision, revient \u00e0 lui confier la t\u00e2che de red\u00e9finir les limites des possibilit\u00e9s humaines. Ce qui fait d\u00e9faut dans ce processus, ce n\u2019est pas seulement l\u2019empathie envers l\u2019exclu, qui peut \u00eatre imit\u00e9e artificiellement, mais la responsabilit\u00e9 politique, car l\u2019\u00e9cartement des plus faibles est rev\u00eatu de neutralit\u00e9 et d\u2019objectivit\u00e9, face auxquelles il est impossible de protester. Ainsi, l\u2019injustice devient silencieuse, et la compassion, la mis\u00e9ricorde et le pardon, non pas comme de simples apparences, mais comme des gestes politiques disparaissent de l\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n

104. Il en d\u00e9coule une cons\u00e9quence simple mais incontournable : nous ne pouvons pas consid\u00e9rer l\u2019IA comme moralement neutre. En r\u00e9alit\u00e9, tout dispositif technique implique des choix et des priorit\u00e9s  : ce qu\u2019il mesure, ce qu\u2019il ignore, ce qu\u2019il optimise, et la mani\u00e8re dont il classe les personnes et les situations. Si un syst\u00e8me est con\u00e7u ou utilis\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 traiter certaines vies comme moins dignes ou \u00e0 les exclure sans possibilit\u00e9 d\u2019appel, il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple instrument \u201c\u00e0 bien utiliser\u201d  ; il introduit d\u00e9j\u00e0 un crit\u00e8re qui contredit la dignit\u00e9 inali\u00e9nable de la personne. C\u2019est pourquoi le discernement \u00e9thique ne peut se limiter \u00e0 se demander si nous utilisons un certain syst\u00e8me \u00e0 des fins bonnes ou mauvaises, mais doit \u00e9galement s\u2019interroger sur la mani\u00e8re dont il est con\u00e7u et sur la conception de la personne et de la soci\u00e9t\u00e9 qui est inscrite dans les donn\u00e9es et les mod\u00e8les qui le guident. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Passage capital, qui tente bien de comprendre \u00e0 la racine le probl\u00e8me sp\u00e9cifiquement pos\u00e9 par les IA en regard d\u2019autres nouvelles technologies : l\u2019IA n\u2019est pas seulement un silex plus \u00e9labor\u00e9 dont on peut faire, comme de tout outil, un usage bon ou mauvais, elle comprend dans son param\u00e9trage m\u00eame la possibilit\u00e9 de traiter le ph\u00e9nom\u00e8ne humain comme un agr\u00e9gat de donn\u00e9es \u00e0 optimiser.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

105. Pour que l\u2019IA respecte la dignit\u00e9 humaine et serve v\u00e9ritablement le bien commun, il est essentiel que les responsabilit\u00e9s soient clairement d\u00e9finies \u00e0 chaque \u00e9tape  : depuis ceux qui con\u00e7oivent et programment les syst\u00e8mes jusqu\u2019\u00e0 ceux qui les utilisent ou ceux qui d\u00e9cident de leur confier des choix concrets. Cependant, dans de nombreux cas, les processus internes qui m\u00e8nent \u00e0 un r\u00e9sultat peuvent manquer de transparence, ce qui rend plus difficile l\u2019attribution des responsabilit\u00e9s et la correction des erreurs. C\u2019est l\u00e0 que la responsabilit\u00e9 devient d\u00e9cisive, \u00e0 savoir la possibilit\u00e9 d\u2019identifier qui doit \u201crendre compte\u201d des d\u00e9cisions, les motiver, les contr\u00f4ler et, si n\u00e9cessaire, les contester et r\u00e9parer les dommages qui en d\u00e9rivent. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle C\u2019est la conclusion logique, et pourtant, \u00e0 ce stade, cela reste un v\u0153u pieux.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

106. Appeler \u00e0 la prudence, \u00e0 des contr\u00f4les rigoureux et parfois m\u00eame \u00e0 un ralentissement dans l\u2019adoption de l\u2019IA ne signifie pas \u00eatre contre le progr\u00e8s, mais faire preuve d\u2019une attention responsable envers la famille humaine. Cette exigence est d\u2019autant plus urgente qu\u2019il existe souvent un d\u00e9s\u00e9quilibre entre la vitesse du d\u00e9veloppement technologique et le rythme auquel se d\u00e9veloppent les consciences, les normes, les contr\u00f4les et les institutions capables d\u2019en r\u00e9guler les effets. Il ne suffit pas d\u2019invoquer de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale l\u2019\u00e9thique  : il faut des cadres juridiques ad\u00e9quats, une surveillance ind\u00e9pendante, l\u2019\u00e9ducation des utilisateurs, une politique qui n\u2019abdique pas son devoir. Autrement le changement ne sera r\u00e9gi que par des logiques technocratiques et pr\u00e9sent\u00e9 comme n\u00e9cessaire et in\u00e9vitable, finissant par imposer des r\u00e8gles dict\u00e9es par ceux qui poss\u00e8dent les donn\u00e9es, les infrastructures et les capacit\u00e9s de calcul.<\/p>\n\n\n\n

107. Nous ne pouvons pas nous contenter d\u2019invoquer la moralisation de la machine, ce qu\u2019on appelle \u201cl\u2019alignement\u201d de l\u2019IA sur les valeurs humaines, sans avoir le courage de poser une condition suppl\u00e9mentaire  : la possibilit\u00e9 de d\u00e9battre du code \u00e9thique \u00e0 utiliser, en le soumettant \u00e0 des crit\u00e8res de justice sociale partag\u00e9e. Sans cela ceux qui contr\u00f4lent l\u2019IA imposeront leur propre vision morale qui deviendra l\u2019infrastructure invisible des syst\u00e8mes. Une IA plus morale ne sert \u00e0 rien si cette morale est d\u00e9cid\u00e9e par une poign\u00e9e de personnes. Il faut une politique plus pr\u00e9sente, capable de ralentir l\u00e0 o\u00f9 tout s\u2019acc\u00e9l\u00e8re et de prot\u00e9ger les espaces o\u00f9 les communaut\u00e9s peuvent encore participer et s\u2019interroger.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle De mani\u00e8re assez inhabituelle pour un pape, L\u00e9on\u00a0XIV politise ici la morale en affirmant qu\u2019il ne faut pas se contenter de vagues invocations \u00e0 une \u00e9thique suppos\u00e9ment partag\u00e9e par tous, mais en demandant tr\u00e8s concr\u00e8tement quelle(s) morale(s) sous-tend les concepteurs des mod\u00e8les d\u2019entra\u00eenement ; cette morale doit devenir le sujet de d\u00e9bats collectifs, donc politiques.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

108. En effet, comme c\u2019est le cas pour toute grande avanc\u00e9e technologique, l\u2019IA tend surtout \u00e0 renforcer le pouvoir de ceux qui disposent d\u00e9j\u00e0 de ressources \u00e9conomiques, de comp\u00e9tences et de l\u2019acc\u00e8s aux donn\u00e9es. \u00c0 la lumi\u00e8re du bien commun et de la destination universelle des biens, ce ph\u00e9nom\u00e8ne suscite de s\u00e9rieuses pr\u00e9occupations  : de petits groupes tr\u00e8s influents peuvent orienter l\u2019information et la consommation, conditionner les processus d\u00e9mocratiques et influencer les dynamiques \u00e9conomiques \u00e0 leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarit\u00e9 entre les peuples. C\u2019est pourquoi il est indispensable que l\u2019utilisation de l\u2019IA \u2013 surtout lorsqu\u2019elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux \u2013 s\u2019accompagne de crit\u00e8res clairs et de contr\u00f4les effectifs, inspir\u00e9s de la participation et de la subsidiarit\u00e9  : les communaut\u00e9s et les corps interm\u00e9diaires ne peuvent \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 de simples destinataires de d\u00e9cisions prises ailleurs, mais doivent pouvoir contribuer au discernement et \u00e0 la vigilance. En outre, la propri\u00e9t\u00e9 des donn\u00e9es ne peut \u00eatre confi\u00e9e uniquement \u00e0 des acteurs priv\u00e9s, mais doit \u00eatre r\u00e9glement\u00e9e. Elles sont le fruit de la contribution de nombreux acteurs et ne peuvent \u00eatre vendues ou confi\u00e9es \u00e0 quelques-uns. Une cr\u00e9ativit\u00e9 capable de les g\u00e9rer comme un bien commun ou collectif est n\u00e9cessaire, dans une logique de partage, comme le sugg\u00e9rait d\u00e9j\u00e0 saint Jean-Paul II \u00e0 propos des biens collectifs.<\/p>\n\n\n\n

109. Les principes de la Doctrine sociale nous aident \u00e0 lire cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Dans un monde o\u00f9 quelques sujets concentrent les donn\u00e9es, les ressources informatiques et le pouvoir r\u00e9glementaire, parler de bien commun signifie d\u00e9masquer cette nouvelle asym\u00e9trie \u00e9pist\u00e9mique, \u00e9conomique et politique, en d\u00e9non\u00e7ant les nouveaux monopoles de l\u2019IA. Parler de destination universelle des biens signifie trouver des moyens d\u2019assurer l\u2019acc\u00e8s universel aux technologies et \u00e0 la formation. Parler de subsidiarit\u00e9 exige de prot\u00e9ger la capacit\u00e9 des communaut\u00e9s \u00e0 choisir et \u00e0 corriger, sans rel\u00e9guer leur intervention \u00e0 un simple r\u00f4le de surveillance, une fois que les normes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies ailleurs. Parler de solidarit\u00e9 oblige \u00e0 reconna\u00eetre le travail invisible, souvent exploit\u00e9, qui alimente les mod\u00e8les algorithmiques. Parler de justice impose de s\u2019interroger sur les g\u00e9ographies du pouvoir d\u00e9finissant qui peut entra\u00eener les mod\u00e8les et qui n\u2019est qu\u2019objet d\u2019entra\u00eenement, et de reconna\u00eetre que la justice sociale n\u2019est pas seulement un objectif \u00e0 prot\u00e9ger apr\u00e8s l\u2019adoption des technologies, mais une condition pr\u00e9alable \u00e0 mettre en \u0153uvre d\u00e8s leur conception.<\/p>\n\n\n\n

110. Je voudrais enfin employer un mot qui me tient \u00e0 c\u0153ur  : \u201cd\u00e9sarmer\u201d. D\u00e9sarmer l\u2019IA, c\u2019est la soustraire \u00e0 la logique de la comp\u00e9tition arm\u00e9e qui n\u2019est plus aujourd\u2019hui seulement militaire, mais aussi \u00e9conomique et cognitive. C\u2019est la course \u00e0 l\u2019algorithme le plus performant et \u00e0 la banque de donn\u00e9es la plus vaste dans le but de consolider un avantage g\u00e9opolitique ou commercial sur tous les autres. D\u00e9sarmer, c\u2019est rompre cette \u00e9quivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. D\u00e9sarmer ne signifie pas renoncer \u00e0 la technologie, mais l\u2019emp\u00eacher de dominer l\u2019humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant \u00e0 la pluralit\u00e9 des cultures humaines et des formes de vie. La t\u00e2che, aujourd\u2019hui, n\u2019est pas seulement \u00e9thique ou technique  : elle est \u00e9cologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune. L\u2019IA est d\u00e9j\u00e0 un environnement dans lequel nous sommes immerg\u00e9s et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C\u2019est pourquoi il ne suffit pas de la r\u00e9glementer  : elle doit \u00eatre d\u00e9sarm\u00e9e et rendue accessible.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le paragraphe qui pr\u00e9c\u00e8de met en \u0153uvre une suite d\u2019affirmations tr\u00e8s fortes ; l\u2019appel \u00e0 d\u00e9sarmer l\u2019IA fait penser aux prises de position contre la course \u00e0 l\u2019armement nucl\u00e9aire, dans la lign\u00e9e de Jean\u00a0XXIII et de Pacem in terris (1963) ; la position assez radicalement anti-nucl\u00e9aire militaire de l\u2019\u00c9glise l\u2019a fait taxer d\u2019ir\u00e9nisme. L\u00e9on\u00a0XIV s\u2019expose-t-il au m\u00eame reproche ? Le \u00ab d\u00e9sarmement \u00bb invoqu\u00e9 n\u2019a pourtant ici pas le m\u00eame sens.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

111. J\u2019adresse un appel particulier \u00e0 ceux qui d\u00e9veloppent les intelligences artificielles. L\u2019innovation technologique peut \u00eatre, d\u2019une certaine mani\u00e8re, une forme humaine de participation \u00e0 l\u2019acte divin de la cr\u00e9ation. Les d\u00e9veloppeurs portent donc une responsabilit\u00e9 \u00e9thique et spirituelle particuli\u00e8re, car chaque choix de conception exprime une vision de l\u2019humanit\u00e9. Tout comme l\u2019auteur d\u2019une \u0153uvre artistique ou litt\u00e9raire est tenu de prendre en compte les valeurs qu\u2019elle exprime, ils sont appel\u00e9s \u00e0 traiter avec le s\u00e9rieux qui s\u2019impose les valeurs qu\u2019ils insufflent \u00e0 leurs projets  : avec transparence, avec responsabilit\u00e9 envers les communaut\u00e9s impliqu\u00e9es et en veillant \u00e0 v\u00e9rifier que ce qui est cultiv\u00e9 est v\u00e9ritablement un bien.<\/p>\n\n\n\n

Ce que nous ne pouvons pas perdre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

112. Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 les questions de responsabilit\u00e9 et de gouvernance de l\u2019IA, il faut revenir \u00e0 notre th\u00e8me central  : que signifie pr\u00e9server l\u2019humain  ? Le risque n\u2019est pas seulement que certaines technologies soient mal utilis\u00e9es, mais que le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plong\u00e9s, renforc\u00e9 par la r\u00e9volution num\u00e9rique et l\u2019IA, fasse passer pour juste et normale une vision antihumaine, selon laquelle la pl\u00e9nitude de la vie consisterait \u00e0 avoir plus, \u00e0 r\u00e9duire la fragilit\u00e9, \u00e0 \u00e9liminer l\u2019impr\u00e9vu, \u00e0 contr\u00f4ler chaque chose. Lorsque l\u2019efficacit\u00e9 devient la mesure de la valeur, l\u2019\u00eatre humain est tent\u00e9 de se consid\u00e9rer comme un projet \u00e0 optimiser plut\u00f4t que comme une cr\u00e9ature appel\u00e9e \u00e0 la relation et \u00e0 la communion.<\/p>\n\n\n\n

113. En r\u00e9alit\u00e9, absolutiser une seule dimension de l\u2019\u00eatre humain est toujours une erreur. En effet, ce n\u2019est pas seulement le manque qui engendre le d\u00e9sordre. Ce qui se d\u00e9veloppe sans mesure peut lui aussi devenir une forme de pauvret\u00e9. Dans un \u00e9cosyst\u00e8me, l\u2019harmonie se brise lorsqu\u2019une seule esp\u00e8ce prolif\u00e8re au d\u00e9triment des autres. Chez l\u2019\u00eatre humain, il en va de m\u00eame lorsqu\u2019une facult\u00e9 pr\u00e9tend devenir la mesure de tout. Ainsi, l\u2019intelligence, si elle est absolutis\u00e9e, finit par occulter d\u2019autres dimensions essentielles de la vie  : l\u2019affection, la volont\u00e9, le d\u00e9vouement et la relation. Le pouvoir technique, s\u2019il n\u2019est pas \u00e9quilibr\u00e9, ne nous rend pas plus capables  : il nous rend plus seuls, et plus expos\u00e9s aux logiques de domination et d\u2019exclusion. Il ne s\u2019agit certainement pas de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019intelligence, mais de rappeler que celle-ci, lorsqu\u2019elle se replie sur elle-m\u00eame, oublie qu\u2019elle est faite pour servir la vie et la personne humaine.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV glisse ici vers une critique d\u2019ordre plus philosophique de l\u2019IA et de la conception mat\u00e9rialiste et d\u00e9terministe de l\u2019homme qu\u2019elle sous-tend ; \u00e0 la racine du projet d\u00e9miurgique qu\u2019\u00e9voquent certains de ses promoteurs, se trouve une certaine pauvret\u00e9 d\u00e9finitionnelle du propre de l\u2019homme, \u00e0 laquelle le pape entend rem\u00e9dier gr\u00e2ce \u00e0 une anthropologie spirituelle et relationnelle.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

114. La qualit\u00e9 d\u2019une civilisation ne se mesure pas \u00e0 la puissance de ses moyens, mais \u00e0 l\u2019attention qu\u2019elle sait offrir, \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019autre comme un visage et non comme une fonction. La capacit\u00e9 \u00e0 prendre soin les uns des autres est une dimension importante de notre humanit\u00e9. Cette capacit\u00e9 s\u2019apprend et se perfectionne avec l\u2019exp\u00e9rience. Lire des contes \u00e0 un enfant, tenir compagnie \u00e0 une personne \u00e2g\u00e9e, rendre un espace accueillant sont des gestes qui se vivent dans un environnement familial mais qui nous aident \u00e0 apprendre et \u00e0 int\u00e9rioriser l\u2019importance de la bienveillance au niveau social et nous entra\u00eenent \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019autre comme une personne digne d\u2019attention. La technologie peut aussi soutenir l\u2019attention mutuelle entre les personnes, par exemple si elle offre des instruments qui aident \u00e0 pr\u00e9venir et \u00e0 organiser, mais sans priver de libert\u00e9 ni de jugement l\u2019\u00eatre humain, sujet des relations et responsable des d\u00e9cisions.<\/p>\n\n\n\n

R\u00e9cits de fond  : transhumanisme et posthumanisme<\/em><\/h3>\n\n\n\n

115. En essayant de faire \u00e9merger les pr\u00e9suppos\u00e9s culturels qui accompagnent la r\u00e9volution num\u00e9rique en cours, je voudrais maintenant m\u2019int\u00e9resser \u00e0 certains courants qui interpr\u00e8tent le progr\u00e8s comme un d\u00e9passement de l\u2019humain et que l\u2019on peut regrouper sous les noms de transhumanisme et de posthumanisme. Ils constituent les fondements id\u00e9ologiques qui animent certains centres de pouvoir technologique et colonisent l\u2019imaginaire collectif sous une forme simplifi\u00e9e, en particulier dans les m\u00e9dias et sur les r\u00e9seaux sociaux, entrainant l\u2019enthousiasme pour les nouvelles technologies d\u2019une vision futuriste de l\u2019 \u201chomme am\u00e9lior\u00e9\u201d ou de l\u2019 \u201chomme hybrid\u00e9\u201d avec la machine.<\/p>\n\n\n\n

116. Le transhumanisme et le posthumanisme comprennent en leur sein une multitude de courants et de sensibilit\u00e9s, et il est difficile d\u2019en donner une description univoque. On peut les comparer \u00e0 un archipel d\u2019\u00eeles conceptuelles diff\u00e9rentes, reli\u00e9es toutefois par le m\u00eame oc\u00e9an de pr\u00e9suppos\u00e9s  : la centralit\u00e9 de la technique et le r\u00eave de d\u00e9passer les limites de la condition humaine. En g\u00e9n\u00e9ral, le transhumanisme imagine un renforcement de l\u2019\u00eatre humain gr\u00e2ce aux technologies (biom\u00e9decine, ing\u00e9nierie corporelle, dispositifs, algorithmes), avec l\u2019ambition d\u2019accro\u00eetre les performances et les capacit\u00e9s. Le posthumanisme, surtout dans ses versions les plus radicales, va plus loin  : il critique l\u2019anthropocentrisme et envisage une forme d\u2019hybridation entre l\u2019\u00eatre humain, la machine et l\u2019environnement, allant jusqu\u2019\u00e0 imaginer un franchissement de seuil o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 se surpassera en entrant dans une nouvelle \u00e9tape \u00e9volutive. M\u00eame si ces hypoth\u00e8ses restent en grande partie sp\u00e9culatives, elles acqui\u00e8rent une importance, car elles modifient l\u2019imaginaire collectif et, par cons\u00e9quent, orientent les choix sociaux, \u00e9conomiques et politiques. <\/p>\n\n\n\n

117. \u00c0 la lumi\u00e8re de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, le point crucial n\u2019est pas l\u2019usage de la technique en tant que telle, mais la vision qui la sous-tend  : si l\u2019\u00eatre humain est trait\u00e9 comme un mat\u00e9riau \u00e0 perfectionner ou \u00e0 surpasser, il devient alors plus facile d\u2019accepter que certains soient consid\u00e9r\u00e9s comme moins utiles, moins d\u00e9sirables, moins dignes. Au nom du progr\u00e8s, on peut en venir \u00e0 imaginer des \u201csacrifices n\u00e9cessaires\u201d et \u00e0 faire payer aux plus fragiles le prix d\u2019une pr\u00e9tendue optimisation de l\u2019esp\u00e8ce. L\u2019avertissement d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 de saint Paul VI reste alors d\u2019une grande clairvoyance  : ce sont v\u00e9ritablement les acquis de la science et de la technique lib\u00e9r\u00e9s du progr\u00e8s moral et social qui finissent par se retourner contre l\u2019homme. C\u2019est pourquoi il faut distinguer clairement  : une chose est d\u2019int\u00e9grer les technologies dans une vision humaine et relationnelle  ; une autre est de se laisser guider par un imaginaire qui minimise les limites et promet un \u201csalut\u201d purement technique.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ici, L\u00e9on\u00a0XIV revient \u00e0 une critique plus traditionnelle de l\u2019imaginaire transhumaniste en tant qu\u2019il \u00e9vacue ou transforme radicalement la question du Salut au c\u0153ur des fragilit\u00e9s humaines, en articulant transhumanisme de l\u2019homme augment\u00e9 et posthumanisme de l\u2019homme \u00ab migr\u00e9 \u00bb dans la machine, hybrid\u00e9 avec elle, voire remplac\u00e9 par une IA g\u00e9n\u00e9rale.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La limite, le c\u0153ur, la grandeur de l\u2019\u00eatre humain<\/em><\/h3>\n\n\n\n

118. Notre rapport \u00e0 la vie semble aujourd\u2019hui en crise. Tout ce qui appara\u00eet comme une \u201climite\u201d \u2013 incapacit\u00e9, maladie, vieillesse, souffrance, vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u2013 tend \u00e0 \u00eatre per\u00e7u avant tout comme un d\u00e9faut \u00e0 corriger, plut\u00f4t que comme un espace o\u00f9 l\u2019humain m\u00fbrit et s\u2019ouvre \u00e0 la relation. Or, nous devons nous rappeler que l\u2019humain ne s\u2019\u00e9panouit pas malgr\u00e9<\/em> la limite, mais souvent \u00e0 travers<\/em> la limite. Une vision de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re de la foi aide \u00e0 reconna\u00eetre ce que nous appelons la \u201ccontingence\u201d des choses de ce monde. Si, d\u2019une part, il est de notre devoir d\u2019essayer d\u2019\u00e9liminer la souffrance qui marque la vie humaine, d\u2019autre part, il est sage de reconna\u00eetre notre finitude constitutive, sachant que \u00ab  l\u2019exp\u00e9rience religieuse, et en particulier la foi chr\u00e9tienne, proposent d\u2019habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l\u2019humain, en la lisant \u00e0 la lumi\u00e8re de la relation originelle et fondatrice avec Dieu  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

119. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans notre nature limit\u00e9e que trouvent leur place la compassion, la sinc\u00e8re pr\u00e9occupation face aux besoins des autres, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 qui surprend m\u00eame au milieu des t\u00e9n\u00e8bres et de l\u2019\u00e9chec, l\u2019exp\u00e9rience spirituelle et l\u2019adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments o\u00f9 la limite se fait concr\u00e8te dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d\u2019un \u00eatre cher, lorsque nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019incapacit\u00e9 ou de l\u2019\u00e9chec. Myst\u00e9rieusement, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces moments-l\u00e0 que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l\u2019affection des gens et exp\u00e9rimenter la pr\u00e9sence du Seigneur.<\/p>\n\n\n\n

120. M\u00eame lorsque la limite se manifeste par des souffrances int\u00e9rieures, la sagesse humaine nous enseigne \u00e0 ne pas la refouler ni la r\u00e9primer, mais \u00e0 l\u2019int\u00e9grer. Pour \u00e9liminer totalement la douleur, il faudrait, au fond, \u00e9teindre aussi l\u2019amour et le d\u00e9sir. En effet, celui qui aime et d\u00e9sire ne peut \u00e9viter de passer par l\u2019\u00e9preuve et la souffrance, et c\u2019est pourquoi, au fil des ans, nous gardons en nous des enseignements qui s\u2019impriment comme des cicatrices, m\u00e9moire du chemin parcouru entre libert\u00e9 et chutes, r\u00eaves et d\u00e9ceptions. Ce n\u2019est que gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019entrelacement de ces \u00e9l\u00e9ments que, dans le c\u0153ur, se produisent ces merveilles de l\u2019\u00e2me qui nous font savourer la saveur la plus douce de notre humanit\u00e9. Renoncer \u00e0 cette aventure, \u00e0 la fois dramatique et splendide, au nom d\u2019un pr\u00e9tendu d\u00e9passement de toutes les limites, pourrait signifier bien des choses mais pas \u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n

121. La corruption morale de notre condition de cr\u00e9ature \u2013 le mal qui agite manifestement le c\u0153ur de l\u2019homme \u2013 ruine la soci\u00e9t\u00e9 et la vie, allant jusqu\u2019aux extr\u00eames de la d\u00e9shumanisation. Et pourtant, m\u00eame cette forme douloureuse de limitation laisse entrevoir des lueurs de bien. M\u00eame lorsque l\u2019\u00eatre humain se d\u00e9shumanise et provoque des trag\u00e9dies, une petite lumi\u00e8re continue de briller dans l\u2019humanit\u00e9 et reste capable de se rallumer, par la gr\u00e2ce de Dieu, sur les chemins de la conversion et de la r\u00e9conciliation. Viktor Frankl disait \u00e0 juste titre que dans les moments d\u2019horreur \u00ab  nous avons appris \u00e0 conna\u00eetre l\u2019homme tel qu\u2019il est r\u00e9ellement. Apr\u00e8s tout, l\u2019homme est l\u2019\u00eatre qui a invent\u00e9 les chambres \u00e0 gaz d\u2019Auschwitz  ; mais il est aussi celui qui y est entr\u00e9 debout, le Notre P\u00e8re ou le Shema Isra\u00ebl<\/em> aux l\u00e8vres  \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle \u00c0 la suite, notamment d\u2019Urs von Balthasar, L\u00e9on\u00a0XIV semble indiquer que le propre de l\u2019homme r\u00e9side dans sa condition dramatique, \u00e0 la fois acceptation de sa finitude et ouverture \u00e0 un au-del\u00e0 venu d\u2019ailleurs qui la transcenderait ; dans cette perspective, toute am\u00e9lioration technique qui nierait le tragique de la condition humaine ne peut \u00eatre qu\u2019une parodie de Salut.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

122. La finitude, lorsqu\u2019elle est accept\u00e9e dans la v\u00e9rit\u00e9, n\u2019appauvrit pas l\u2019\u00eatre humain, mais l\u2019ouvre \u00e0 la reconnaissance du visage de Dieu et de l\u2019autre. D\u2019ailleurs, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il fait l\u2019exp\u00e9rience de la limite \u2013 la vuln\u00e9rabilit\u00e9, la douleur, l\u2019\u00e9chec \u2013 qu\u2019il peut reconna\u00eetre sa propre dignit\u00e9 et celle d\u2019autrui comme inviolables. Et dans cette m\u00eame exp\u00e9rience de la limite, il reste capable de percevoir une fraternit\u00e9 plus grande que lui-m\u00eame et de reconna\u00eetre l\u2019injustice comme un scandale. La culture et l\u2019art, lorsqu\u2019ils sont authentiques, pr\u00e9servent cette \u00e9tincelle, emp\u00eachant la normalisation du mal. Ainsi, certaines \u0153uvres ont pris une valeur presque proph\u00e9tique  : la Neuvi\u00e8me<\/em> Symphonie<\/em> de Beethoven comme d\u00e9sir d\u2019unit\u00e9  ; Guernica<\/em> comme d\u00e9nonciation de la d\u00e9shumanisation  ; La Liste de Schindler<\/em> comme invitation \u00e0 ne pas livrer le pass\u00e9 \u00e0 l\u2019oubli.<\/p>\n\n\n\n

123. L\u2019histoire n\u2019appara\u00eet pas seulement comme un catalogue de nos violences, mais aussi comme la preuve que l\u2019\u00eatre humain sait cr\u00e9er des institutions capables de prot\u00e9ger la vie en communaut\u00e9. Au cours des deux derniers si\u00e8cles, nous en voyons l\u2019illustration dans certaines r\u00e9alisations embl\u00e9matiques  : la fondation du Comit\u00e9 International de la Croix-Rouge (1863), dont la neutralit\u00e9 op\u00e9rationnelle garantit des soins prodigu\u00e9s avec compassion \u00e0 tous  ; le long processus qui a conduit \u00e0 l\u2019abolition de l\u2019esclavage qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un simple changement juridique, mais un changement de conscience  ; la cr\u00e9ation de l\u2019Organisation des Nations Unies (1945) et la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme<\/em> (1948) qui ont \u00e9tabli un langage commun pour affirmer, au moins en tant qu\u2019id\u00e9al partag\u00e9, que la dignit\u00e9 humaine est universelle  ; la Convention relative au statut des r\u00e9fugi\u00e9s<\/em> (1951) qui reconna\u00eet un devoir de protection envers ceux qui fuient les pers\u00e9cutions et les menaces. Dans ces exemples, le d\u00e9sir de bien se traduit concr\u00e8tement par des formes publiques \u2013 normes, institutions, pratiques \u2013 capables de limiter la force et de d\u00e9fendre les plus vuln\u00e9rables. Mais rien de tout cela ne vit le jour sans se heurter \u00e0 des r\u00e9sistances, \u00e0 des int\u00e9r\u00eats mesquins et \u00e0 des inerties culturelles. Les conqu\u00eates morales prennent presque toujours la forme d\u2019un chemin long et laborieux, marqu\u00e9 \u00e9galement par des revers  : pensons aux processus de paix interrompus ou aux engagements environnementaux mis en \u0153uvre avec lenteur. Pourtant, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la fragilit\u00e9 de ces r\u00e9sultats qui montre \u00e0 quel point la responsabilit\u00e9 de ceux qui les initient et les soutiennent est pr\u00e9cieuse.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV, \u00e0 travers l\u2019\u00e9vocation des grands textes cadres du droit international, se permet une subtile allusion \u00e0 l\u2019\u0153uvre de d\u00e9tricotage (des accords de Paris, des processus de paix, etc.) qui semble \u00eatre en cours.<\/p>\n\n\n\n

124. Certains \u00e9v\u00e9nements nous aident \u00e0 comprendre que l\u2019histoire peut changer d\u00e8s lors qu\u2019un seul homme ou une seule femme prend vraiment au s\u00e9rieux la dignit\u00e9 de chacun  : le mouvement des droits civiques aux \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, li\u00e9 notamment au t\u00e9moignage de Martin Luther King Jr., ou la fin de l\u2019apartheid<\/em> en Afrique du Sud apr\u00e8s la lib\u00e9ration de Nelson Mandela et son choix de ne pas abandonner l\u2019avenir \u00e0 la haine. Dans des contextes diff\u00e9rents, des femmes courageuses et g\u00e9n\u00e9reuses se sont \u00e9galement distingu\u00e9es, telles que sainte Laura Montoya, sainte Teresa de Calcutta, Dorothy Day, Marie Sk\u0142odowska-Curie, Maria Montessori, Elisabeth Elliot, Wangari Maathai, Benazir Bhutto et tant d\u2019autres, sur tous les continents, qui, par leur engagement, ont contribu\u00e9 \u00e0 rendre l\u2019histoire plus humaine.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Il est \u00e0 remarquer que cette derni\u00e8re liste, qui brasse des figures de religions et de cultures tr\u00e8s diff\u00e9rentes, est exclusivement f\u00e9minine.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

125. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ces signes publics, il existe une trame plus cach\u00e9e mais d\u00e9cisive  : les communaut\u00e9s religieuses qui choisissent des lieux pauvres et dangereux  ; les martyrs de la fraternit\u00e9 et de la justice comme saint Maximilien Marie Kolbe, saint Oscar Romero et le bienheureux Enrique Angelelli, ainsi que des t\u00e9moins qui ont incarn\u00e9, dans des conditions difficiles et souvent inhumaines, l\u2019esp\u00e9rance de l\u2019\u00c9vangile et la dignit\u00e9 de l\u2019homme, comme le v\u00e9n\u00e9rable Fran\u00e7ois-Xavier Nguy\u1ec5n V\u0103n Thu\u1eadn. Et, surtout, les \u201cmartyrs du quotidien\u201d qui soignent, \u00e9duquent, accompagnent, consolent sans faire de bruit, comme les parents, les infirmiers, les m\u00e9decins, les b\u00e9n\u00e9voles, les personnes qui restent aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une personne \u00e2g\u00e9e ou d\u2019un exclu. Leur t\u00e9moignage montre que le bien ne se fait pas de mani\u00e8re automatique, mais qu\u2019il exige de la pers\u00e9v\u00e9rance, de la m\u00e9moire et une conversion qui rend capable de recommencer m\u00eame apr\u00e8s les d\u00e9faites.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Maximilien Kolbe (1894-1941, canonis\u00e9 en\u00a01982) est un religieux polonais d\u00e9port\u00e9 \u00e0 Auschwitz, o\u00f9 il a volontairement pris la place d\u2019un p\u00e8re de famille condamn\u00e9 \u00e0 mourir de faim ; Oscar Romero (1917-1980) est un archev\u00eaque salvadorien, figure de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, assassin\u00e9 par un escadron de la mort, canonis\u00e9 par Fran\u00e7ois en\u00a02018 ; Enrique Angelelli (1923-1976) est un \u00e9v\u00eaque argentin qui a \u00e9t\u00e9 probablement assassin\u00e9 pour s\u2019\u00eatre oppos\u00e9 \u00e0 la dictature militaire, b\u00e9atifi\u00e9 en\u00a02019.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

126. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette imbrication d\u2019institutions justes, de t\u00e9moignages cr\u00e9dibles et de fid\u00e9lit\u00e9s quotidiennes qui entretient l\u2019esp\u00e9rance et indique une direction  : faire progresser la technique sans faire r\u00e9gresser le c\u0153ur. C\u2019est pourquoi l\u2019humanit\u00e9 \u2013 magnifique et bless\u00e9e \u2013 ne doit \u00eatre ni remplac\u00e9e ni d\u00e9pass\u00e9e  : elle peut accueillir les progr\u00e8s de la technique pour soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilit\u00e9s, \u00e0 condition de ne pas renier ce qui fait d\u2019elle ce qu\u2019elle est, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de relation et d\u2019amour. \u00c0 ce stade, une question d\u00e9cisive s\u2019impose  : s\u2019il existe un authentique \u201cplus qu\u2019humain\u201d, o\u00f9 se trouve-t-il  ? La foi chr\u00e9tienne y r\u00e9pond en indiquant un accomplissement qui ne d\u00e9coule pas d\u2019une divinisation technologique, mais de l\u2019op\u00e9ration de la gr\u00e2ce de Dieu re\u00e7ue dans le Christ.<\/p>\n\n\n\n

Le v\u00e9ritable \u201cplus qu\u2019humain\u201d  : gr\u00e2ce et humanisme chr\u00e9tien<\/p>\n\n\n\n

127. L\u2019expression \u201cplus qu\u2019humain\u201d n\u2019appartient pas seulement au langage des promesses techniques. Depuis des si\u00e8cles, la tradition chr\u00e9tienne affirme que l\u2019\u00eatre humain n\u2019est pas enferm\u00e9 dans les limites de sa propre nature, mais qu\u2019il est appel\u00e9 \u00e0 se transcender  : non pas pour fuir la r\u00e9alit\u00e9 ou par m\u00e9pris des limites, mais pour s\u2019\u00e9panouir dans l\u2019amour. La foi conna\u00eet un \u201cau-del\u00e0\u201d qui na\u00eet du don de Dieu. Cette transformation est l\u2019\u0153uvre de l\u2019Esprit Saint. Comme l\u2019enseignait saint Thomas d\u2019Aquin, ce processus d\u2019\u00e9l\u00e9vation et de transformation \u00ab  d\u00e9passe les facult\u00e9s naturelles  \u00bb, car il existe une distance infinie entre notre nature et la vie de Dieu. Cependant, il est possible de nous ins\u00e9rer au sein de cette vie in\u00e9puisable, tandis que nous marchons dans les limites de ce monde. Et celui qui rend ce chemin possible ne peut \u00eatre que l\u2019Infini qui se donne  : c\u2019est Dieu lui-m\u00eame qui surmonte la disproportion \u201cinfinie\u201d. C\u2019est ainsi qu\u2019a lieu la re-cr\u00e9ation de l\u2019humain  : \u00ab  Si donc quelqu\u2019un est dans le Christ, c\u2019est une cr\u00e9ation nouvelle  : l\u2019\u00eatre ancien a disparu, un \u00eatre nouveau est l\u00e0  \u00bb (2Co<\/em> 5, 17).<\/p>\n\n\n\n

128. Lorsque nous acceptons cette possibilit\u00e9 de nous transcender par la gr\u00e2ce de Dieu, nous ne nous renions pas, nous ne devenons pas moins humains. Au contraire, comme l\u2019expliquait le Pape Fran\u00e7ois, \u00ab  nous parvenons \u00e0 \u00eatre pleinement humains quand nous sommes plus qu\u2019humains, quand nous permettons \u00e0 Dieu de nous conduire au-del\u00e0 de nous-m\u00eames pour que nous parvenions \u00e0 notre \u00eatre le plus vrai  \u00bb. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la diff\u00e9rence radicale par rapport aux r\u00eaves prom\u00e9th\u00e9ens  : ce qui sauve l\u2019humain, ce n\u2019est pas une autosuffisance renforc\u00e9e, mais une relation qui lib\u00e8re, une communion qui transforme. Face \u00e0 cela, une technologie qui classe et optimise ce qui existe d\u00e9j\u00e0 peut devenir, sans le vouloir, un obstacle au changement et \u00e0 la croissance. Pour un algorithme, l\u2019erreur est quelque chose \u00e0 corriger  ; pour une personne, elle peut \u00eatre le d\u00e9but d\u2019un changement profond. L\u2019avenir d\u2019une personne n\u2019est pas pr\u00e9visible, mais d\u00e9pend de sa libert\u00e9 port\u00e9e par la gr\u00e2ce divine in\u00e9puisable, et des liens qu\u2019elle cultive.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle En contrepoint aux utopies de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de l\u2019homme, L\u00e9on\u00a0XIV rappelle que, pour la doctrine catholique, la seule vraie r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, op\u00e9r\u00e9e par le bapt\u00eame, est celle qui \u00e9l\u00e8ve l\u2019homme de l\u2019ordre de la nature \u00e0 l\u2019ordre de la gr\u00e2ce et, par l\u2019amiti\u00e9 divine, le fait entrer dans la vie de Dieu lui-m\u00eame : ce Salut est \u00e0 la fois extrins\u00e8que et intime, inou\u00ef et r\u00e9v\u00e9lateur, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une lumi\u00e8re jet\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur qui r\u00e9v\u00e9lerait les clairs-obscurs de l\u2019\u00e2me humaine. Elle est reli\u00e9e ici \u00e0 l\u2019\u00e9thos relationnel qui fait de l\u2019homme un \u00eatre de communion.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Deux cit\u00e9s et deux amours<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

129. L\u2019humanisme chr\u00e9tien ne rejette pas la science et la technique, mais les assume avec gratitude et r\u00e9alisme, et les inscrit \u201cles pieds sur terre\u201d dans une vocation plus \u00e9lev\u00e9e. L\u2019intelligence cr\u00e9ative de l\u2019\u00eatre humain est un don qui peut soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilit\u00e9s, mais elle doit rester au service du bien commun, de la justice, de la protection des plus fragiles et de la cr\u00e9ation. En ce sens, le v\u00e9ritable choix ne se situe pas entre l\u2019enthousiasme et la peur, mais entre deux fa\u00e7ons de construire  : un progr\u00e8s au service de la personne et des peuples, ou un progr\u00e8s qui les soumet \u00e0 des logiques de pouvoir. En fin de compte, la question d\u00e9cisive reste celle pos\u00e9e par saint Jean-Paul II  : l\u2019IA rend-elle \u00ab  la vie humaine sur la terre \u201cplus humaine\u201d \u00e0 tout point de vue  ? La rend [-elle] plus \u201cdigne de l\u2019homme\u201d  ?  \u00bb. Si la r\u00e9ponse est oui, alors nous pouvons y reconna\u00eetre une opportunit\u00e9 \u00e0 accueillir avec responsabilit\u00e9, dans un chemin de reconstruction patiente et partag\u00e9e, sur le mod\u00e8le de la renaissance de J\u00e9rusalem racont\u00e9e dans le livre de N\u00e9h\u00e9mie. Si, au contraire, la puissance grandit tandis que le c\u0153ur s\u2019ass\u00e8che et que les liens se rompent, alors nous sommes face \u00e0 une nouvelle forme de Babel  : une construction grandiose, mais inhumaine.<\/p>\n\n\n\n

130. S\u2019interroger sur cette possibilit\u00e9 de progr\u00e8s et sur la mani\u00e8re dont nous l\u2019interpr\u00e9tons et le vivons revient toujours, au fond, \u00e0 nous interroger aussi sur notre c\u0153ur. La mani\u00e8re dont nous concevons et organisons nos relations, notre travail et nos institutions refl\u00e8te en effet nos valeurs fondamentales et, en derni\u00e8re analyse, d\u00e9coule de ce qui nous tient le plus \u00e0 c\u0153ur. C\u2019est un amour qui nous guide  : ce que nous aimons vraiment, autant comme individus qu\u2019en tant que soci\u00e9t\u00e9, oriente notre vie et notre agir. Saint Augustin d\u00e9crit l\u2019histoire humaine comme le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une lutte entre deux amours, qui ont construit deux fa\u00e7ons d\u2019habiter le monde et de vivre ensemble, deux \u201ccit\u00e9s\u201d  : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019amour de Dieu et du prochain  ; de l\u2019autre, l\u2019amour uniquement de soi. \u00ab  Deux amours ont fait deux cit\u00e9s  : l\u2019amour de soi jusqu\u2019au m\u00e9pris de Dieu, la cit\u00e9 terrestre, l\u2019amour de Dieu jusqu\u2019au m\u00e9pris de soi, la cit\u00e9 c\u00e9leste  \u00bb. Comme dans toute l\u2019histoire humaine, aujourd\u2019hui encore ces deux amours se disputent la supr\u00e9matie dans notre c\u0153ur. L\u2019\u00e8re de l\u2019IA n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette r\u00e8gle  : la construction de Babel ou celle de J\u00e9rusalem commence en chacun de nous. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV reprend ici le c\u00e9l\u00e8bre incipit de La Cit\u00e9 de Dieu, d\u2019Augustin, trait\u00e9 \u00e9crit en r\u00e9ponse au traumatisme de la chute de Rome prise par les Barbares wisighoths en 410 : l\u2019histoire humaine, comme d\u2019ailleurs les motions de l\u2019\u00e2me, y est d\u00e9crite comme un entrem\u00ealement constant de l\u2019amor sui, qui construit les cit\u00e9s terrestres, lesquelles ont toutes quelque chose de Babel, et l\u2019amor Dei, qui \u00e0 l\u2019image de N\u00e9h\u00e9mie reb\u00e2tissant les remparts de J\u00e9rusalem, \u00e9difie la cit\u00e9 c\u00e9leste, la J\u00e9rusalem de la fin des temps dont la pr\u00e9figuration ici-bas est l\u2019\u00c9glise. L\u2019important dans le temps est ici moins l\u2019opposition des deux cit\u00e9s, qui est une r\u00e9alit\u00e9 eschatologique, que leur constant m\u00e9lange dans le cours de l\u2019histoire humaine, et rend l\u2019entendement humain incapable de discerner s\u00fbrement qui appartient pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 quel camp : l\u2019IA, n\u2019appartient pas par elle-m\u00eame \u00e0 un camp ou \u00e0 un autre, mais elle peut devenir un redoutable auxiliaire de l\u2019enfermement sur soi. Chaque alternative morale qui se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019homme installe la possibilit\u00e9 de b\u00e2tir sa vie et d\u2019\u00e9difier la soci\u00e9t\u00e9 dans deux directions, soit le ch\u00e2teau de cartes de la Tour de Babel, soit les fondations solides du bien commun et de la charit\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e.\u00a0
<\/p>\n\n\n\n

Chapitre 4<\/h1>\n\n\n\n

PR\u00c9SERVER L\u2019HUMAIN DANS LA TRANSFORMATION<\/h1>\n\n\n\n

V\u00c9RIT\u00c9, TRAVAIL, LIBERT\u00c9<\/h1>\n\n\n\n

131. Apr\u00e8s avoir esquiss\u00e9 le contexte dans lequel s\u2019inscrit le d\u00e9fi de la transformation technologique, en particulier celui li\u00e9 \u00e0 l\u2019IA et aux courants transhumanistes et posthumanistes, nous ne pouvons nous contenter d\u2019analyses g\u00e9n\u00e9rales. Lorsque les langages et les outils changent, les gestes quotidiens et les relations sociales changent eux aussi. C\u2019est pourquoi il faut s\u2019attarder sur certains domaines dans lesquels ces transformations ont des r\u00e9percussions tr\u00e8s concr\u00e8tes, parfois dramatiques. \u00c0 la lumi\u00e8re des principes de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, la transformation num\u00e9rique nous invite \u00e0 red\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 comme bien commun, \u00e0 prot\u00e9ger la dignit\u00e9 du travail et \u00e0 pr\u00e9server la libert\u00e9 contre toute d\u00e9pendance et toute marchandisation.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle On entre dans la partie prescriptive ou exhortative de l\u2019encyclique, avec les pistes esquiss\u00e9es comme solutions.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La v\u00e9rit\u00e9 comme bien commun<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

V\u00e9rit\u00e9 et d\u00e9mocratie <\/em><\/h3>\n\n\n\n

132. L\u2019utilisation des plateformes num\u00e9riques et des syst\u00e8mes d\u2019IA acc\u00e9l\u00e8re les profonds changements qui touchent la communication publique et politique. Des outils qui pourraient favoriser le d\u00e9bat et la participation sont souvent utilis\u00e9s pour construire des r\u00e9cits d\u00e9form\u00e9s et brouiller les fronti\u00e8res entre le vrai et le faux, en m\u00e9langeant donn\u00e9es et opinions. La d\u00e9sinformation n\u2019est pas n\u00e9e avec l\u2019IA, mais elle trouve aujourd\u2019hui en elle un puissant multiplicateur. La possibilit\u00e9 de manipuler des contenus, des images et des vid\u00e9os expose les citoyens \u00e0 des perspectives partielles ou trompeuses. Le probl\u00e8me touche \u00e0 la dimension culturelle et morale, car la qualit\u00e9 de la communication publique d\u00e9pend directement de la confiance sociale et a une incidence sur celle-ci. Une information v\u00e9ridique, en effet, ne na\u00eet pas d\u2019un contr\u00f4le centralis\u00e9 ou automatis\u00e9. Dans le discours public, la v\u00e9rit\u00e9 des faits poss\u00e8de une dimension rationnelle car elle exige la v\u00e9rification, le recoupement des sources et la responsabilit\u00e9 argumentative ; mais la v\u00e9rit\u00e9 est encore plus relationnelle, elle se construit \u00e0 travers des liens de confiance et des pratiques partag\u00e9es, dans une confrontation honn\u00eate avec les autres et avec le monde. Seule la recherche partag\u00e9e de la v\u00e9rit\u00e9 des faits, consid\u00e9r\u00e9e comme un bien commun, peut fonder une communication juste.<\/p>\n\n\n\n

133. Ceux qui disposent de puissantes ressources techniques et \u00e9conomiques \u2013 et, par l\u00e0 m\u00eame, de nombreuses ressources humaines pour agir \u2013 ont une grande capacit\u00e9 \u00e0 provoquer des changements culturels et, en fin de compte, \u00e0 convaincre un nombre important de personnes de ce qu\u2019est la v\u00e9rit\u00e9 sur l\u2019\u00eatre humain, sur le monde, sur le sens de l\u2019existence, sur la famille, voire sur Dieu. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un pouvoir pur, d\u00e9pourvu de v\u00e9rit\u00e9, qui impose subtilement ou ouvertement ce qu\u2019il veut que les autres consid\u00e8rent comme vrai. Derri\u00e8re tout cela se cache une racine malsaine difficile \u00e0 reconna\u00eetre  : le fait que \u00ab  l\u2019homme moderne est parfois convaincu, \u00e0 tort, d\u2019\u00eatre le seul auteur de lui-m\u00eame, de sa vie et de la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est l\u00e0 une pr\u00e9somption, qui d\u00e9rive de la fermeture \u00e9go\u00efste sur lui-m\u00eame  \u00bb. Par cons\u00e9quent, il pense pouvoir construire la r\u00e9alit\u00e9 et consid\u00e9rer valable ce qui correspond le mieux \u00e0 ses pr\u00e9tentions. Saint Jean-Paul II a r\u00e9fl\u00e9chi aux cons\u00e9quences de la \u201ccrise autour de la v\u00e9rit\u00e9\u201d, allant jusqu\u2019\u00e0 affirmer qu\u2019\u00ab  une fois perdue l\u2019id\u00e9e d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 universelle quant au Bien connaissable par la raison humaine, la conception de la conscience est, elle aussi, in\u00e9vitablement modifi\u00e9e  \u00bb. Ainsi, la reconnaissance de v\u00e9rit\u00e9s universellement valables qui nous pr\u00e9c\u00e8dent et que la conscience doit accepter, vient \u00e0 manquer. Cela a conduit le Pape Fran\u00e7ois \u00e0 se demander de mani\u00e8re r\u00e9aliste  : \u00ab  Qu\u2019est-ce que la loi sans la conviction, acquise apr\u00e8s un long cheminement de r\u00e9flexion et de sagesse, que tout \u00eatre humain est sacr\u00e9 et inviolable  ?  \u00bb et \u00e0 en conclure que \u00ab  pour qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la v\u00e9rit\u00e9 de la dignit\u00e9 humaine \u00e0 laquelle nous nous soumettons. Par cons\u00e9quent, on n\u2019\u00e9vitera pas de tuer quelqu\u2019un uniquement pour \u00e9luder la r\u00e9primande de la soci\u00e9t\u00e9 et le poids de la loi, mais par conviction. C\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une soci\u00e9t\u00e9 est noble et respectable aussi par son sens de qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9 et son attachement aux v\u00e9rit\u00e9s les plus fondamentales  \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

134. La recherche de la v\u00e9rit\u00e9 est un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la d\u00e9mocratie, qui est elle-m\u00eame un instrument de participation au bien commun. Lorsque la question de savoir ce qui est vrai perd de son int\u00e9r\u00eat et qu\u2019un pragmatisme se r\u00e9pand, se contentant de ce qui semble utile ou efficace, la vie d\u00e9mocratique s\u2019affaiblit. En effet, celle-ci ne se nourrit pas seulement de r\u00e8gles et de proc\u00e9dures, mais avant tout d\u2019un rapport loyal aux faits et d\u2019une r\u00e9elle orientation vers le bien des personnes et de la soci\u00e9t\u00e9. Le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour la v\u00e9rit\u00e9 conduit lentement mais inexorablement \u00e0 glisser vers le totalitarisme, pour lequel, comme l\u2019a \u00e9crit la philosophe Hannah Arendt, les sujets id\u00e9aux ne sont pas tant ceux qui sont id\u00e9ologiquement convaincu, mais \u00ab  les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience) et la distinction entre vrai et faux (c\u2019est-\u00e0-dire les normes de la pens\u00e9e) n\u2019existent plus  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle \u00c0 l\u2019aide de la r\u00e9flexion d\u2019Hannah Arendt comme des critiques magist\u00e9rielles r\u00e9centes du relativisme, L\u00e9on\u00a0XIV tente de penser l\u2019actuelle crise des faits et du sens n\u00e9e de la saturation d\u2019informations, et de la diffusion d\u2019id\u00e9es fallacieuses et d\u2019informations erron\u00e9es. C\u2019est \u00e0 notre connaissance le premier document du Saint-Si\u00e8ge \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux dangers des fake news et aux moyens d\u2019y rem\u00e9dier. Tout en rappelant, dans la droite ligne de la doctrine catholique, la valeur morale et sociale de l\u2019id\u00e9e de v\u00e9rit\u00e9 objective, dont on ne se d\u00e9tourne pas sans dommage, il estime que la solution ne r\u00e9side pas non plus dans un contr\u00f4le a priori et donc des formes de censure sophistiqu\u00e9es (critique \u00e0 peine voil\u00e9e du syst\u00e8me chinois), mais dans une app\u00e9tence sociale pour la V\u00e9rit\u00e9, \u00e0 laquelle il faudrait \u00e9duquer les masses.<\/p>\n\n\n\n

Communication et imaginaire collectif<\/em><\/p>\n\n\n\n

135. Dans cette perspective, il est important de rappeler que la communication \u00ab  n\u2019est pas seulement la transmission d\u2019informations, mais aussi la cr\u00e9ation d\u2019une culture  \u00bb. <\/sup>Les contenus qui circulent dans les espaces num\u00e9riques influencent la mani\u00e8re dont les personnes per\u00e7oivent le monde et introduisent dans la conscience collective des images et des r\u00e9cits qui orientent les d\u00e9sirs et influencent les choix quotidiens. Ce \u00ab  n\u2019est pas un monde parall\u00e8le ou purement virtuel  \u00bb, car ce qui na\u00eet en ligne fait d\u00e9sormais partie int\u00e9grante de la vie des personnes, surtout des plus jeunes. <\/p>\n\n\n\n

136. C\u2019est pourquoi ceux qui contr\u00f4lent les plateformes num\u00e9riques et les moyens de communication ont une capacit\u00e9 remarquable pour influencer l\u2019imaginaire collectif et pr\u00e9senter comme d\u00e9sirable une certaine vision de la r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est un pouvoir qui doit \u00eatre constamment \u00e9clair\u00e9 par la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 et le respect de la dignit\u00e9 humaine, afin que la culture qui se d\u00e9veloppe sur Internet ne devienne pas un instrument de distraction excessive, d\u2019uniformisation et de domination, mais un espace o\u00f9 puissent s\u2019\u00e9panouir la libert\u00e9 int\u00e9rieure et la pens\u00e9e critique.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ici encore, il s\u2019agit d\u2019un passage tr\u00e8s novateur de l\u2019encyclique, o\u00f9 le pape tente de penser la mani\u00e8re dont les m\u00e9dias sociaux et les flux num\u00e9riques remod\u00e8lent nos imaginaires ; on peut penser qu\u2019il y a l\u00e0 aussi l\u2019amorce d\u2019une prise de position sur les univers de \u00ab r\u00e9alit\u00e9 virtuelle \u00bb, sujet quelque peu \u00e9clips\u00e9 par l\u2019IA, mais qui pr\u00e9occupait grandement les g\u00e9ants de la tech jusqu\u2019en 2022-2023.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Pour une \u00e9cologie de la communication<\/em><\/h3>\n\n\n\n

137. Le premier devoir qui nous incombe est de ne pas diaboliser ni idol\u00e2trer les outils, mais de les ma\u00eetriser en partant d\u2019un point d\u2019ancrage  : la v\u00e9rit\u00e9 est un bien commun, et non la propri\u00e9t\u00e9 de ceux qui d\u00e9tiennent le pouvoir ou la visibilit\u00e9. Il faut donc promouvoir une \u00e9cologie de la communication  : sur le plan des r\u00e8gles publiques, cela signifie \u00e9tablir des normes qui rendent plus transparentes les logiques selon lesquelles les contenus sont s\u00e9lectionn\u00e9s et amplifi\u00e9s et qui prot\u00e8gent les donn\u00e9es personnelles  ; sur le plan social et culturel, en revanche, cela implique le renforcement des corps interm\u00e9diaires, un journalisme s\u00e9rieux et des lieux de d\u00e9bat o\u00f9 comptent davantage l\u2019argumentation et la v\u00e9rification que la r\u00e9action imm\u00e9diate  ; du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9cole et de la famille, la croissance du besoin d\u2019une nouvelle conscience \u00e9ducative et la formation \u00e0 l\u2019utilisation correcte et critique des outils num\u00e9riques, de l\u2019IA, des plateformes d\u2019achat et d\u2019investissement  ; du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019universit\u00e9, le grand d\u00e9fi de l\u2019int\u00e9gration des savoirs, en formant \u00e0 la fois \u00e0 la capacit\u00e9 de relier et de fusionner les connaissances pour appr\u00e9hender la complexit\u00e9, et aux techniques de v\u00e9rification des faits.<\/p>\n\n\n\n

138. M\u00eame les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes doivent s\u2019engager \u00e0 communiquer de mani\u00e8re transparente et \u00e0 rechercher fid\u00e8lement les faits. Malheureusement, cela n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Nous avons assist\u00e9 avec honte \u00e0 la p\u00e9nible d\u00e9couverte de v\u00e9rit\u00e9s douloureuses concernant \u00e9galement des membres de l\u2019\u00c9glise et des r\u00e9alit\u00e9s eccl\u00e9siales. En particulier, certains journalistes passionn\u00e9s par la v\u00e9rit\u00e9 ont jou\u00e9 un r\u00f4le fondamental dans la mise en lumi\u00e8re d\u2019injustices et d\u2019abus. \u00c0 ces derniers je voudrais r\u00e9p\u00e9ter les paroles que le Pape Fran\u00e7ois a prononc\u00e9es en s\u2019adressant aux vaticanistes  : \u00ab  Je vous remercie aussi pour ce que vous racontez sur ce qui ne va pas dans l\u2019\u00c9glise, pour ce que vous nous aidez \u00e0 ne pas cacher sous le tapis et pour la voix que vous avez donn\u00e9e aux victimes  \u00bb. Cependant, la vigilance et la transparence sont avant tout une grave responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise elle-m\u00eame et nous ne devons pas attendre que d\u2019autres nous obligent \u00e0 affronter des v\u00e9rit\u00e9s d\u00e9rangeantes sur nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle De mani\u00e8re audacieuse, L\u00e9on\u00a0XIV relie ici une double exigence \u00e9thique de transparence : transparence des codes-sources et des algorithmes pour mieux comprendre les logiques de ce qui est montr\u00e9 ou sugg\u00e9r\u00e9 aux utilisateurs, qu\u2019il convient de tenir inform\u00e9s ; et, en interne, injonction \u00e0 la transparence de l\u2019\u00c9glise, au sein de laquelle une dommageable culture du secret a trop longtemps pr\u00e9valu, en particulier pour cacher les abus sexuels et spirituels des membres du clerg\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une alliance \u00e9ducative pour l\u2019\u00e8re num\u00e9rique<\/em><\/h3>\n\n\n\n

139. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 est souvent soumise aux int\u00e9r\u00eats et aux strat\u00e9gies de communication, le monde de l\u2019\u00e9ducation rev\u00eat une importance cruciale. Mais les transformations technologiques rapides mettent en \u00e9vidence notre manque de pr\u00e9paration sur le plan \u00e9ducatif. L\u2019omnipr\u00e9sence des m\u00e9dias num\u00e9riques engendre une culture de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 et de l\u2019hyperstimulation, qui alimente la fatigue, l\u2019ennui et l\u2019apathie face \u00e0 l\u2019effort n\u00e9cessaire pour rechercher la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

140. Au contraire, les processus \u00e9ducatifs ont besoin de temps de croissance, d\u2019une confrontation avec la r\u00e9alit\u00e9 au-del\u00e0 des apparences et d\u2019un cheminement patient. La question est fondamentale, car toute technologie \u00e9duque ceux qui l\u2019utilisent. \u00c9duquer \u00e0 l\u2019utilisation de l\u2019IA implique donc d\u2019\u00e9duquer \u00e0 d\u00e9cider quand et pourquoi ne pas l\u2019utiliser. La rapidit\u00e9 et la facilit\u00e9 avec lesquelles on obtient une r\u00e9ponse ou une synth\u00e8se risquent d\u2019\u00e9teindre le d\u00e9sir de poser des questions, qui ne porte ses fruits qu\u2019avec le temps. Comme l\u2019\u00e9crit Platon, les choses les plus profondes et les plus importantes ne s\u2019apprennent qu\u2019apr\u00e8s beaucoup de temps et d\u2019efforts, en s\u2019engageant dans la discussion avec les autres pour \u201cfrotter\u201d les concepts et les exp\u00e9riences comme s\u2019il s\u2019agissait de silex, jusqu\u2019\u00e0 ce que jaillisse en nous l\u2019\u00e9tincelle de la compr\u00e9hension. Nous devons nous \u00e9duquer \u00e0 je\u00fbner de l\u2019IA et prot\u00e9ger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette s\u00e9duction subtile qui fait para\u00eetre inutile la pens\u00e9e humaine pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 elle est la plus n\u00e9cessaire. <\/p>\n\n\n\n

141. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la litt\u00e9rature psychologique et psychiatrique a mis en \u00e9vidence avec une insistance croissante comment une exposition pr\u00e9coce et non encadr\u00e9e aux appareils num\u00e9riques et aux r\u00e9seaux sociaux<\/em> peut avoir des r\u00e9percussions n\u00e9gatives sur le sommeil, l\u2019attention, la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle et la vie relationnelle, en particulier chez les plus jeunes, avec des cons\u00e9quences parfois dramatiques. \u00c0 cela s\u2019ajoute la facilit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s \u00e0 des sc\u00e8nes violentes ou cruelles, qui blessent la sensibilit\u00e9, \u00e0 des contenus pornographiques et hypersexualis\u00e9s, \u00e0 des messages qui banalisent le corps et l\u2019affectivit\u00e9, ainsi qu\u2019\u00e0 des propositions qui normalisent des comportements \u00e0 risque. Sur Internet, les ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9tournement de mineurs, de chantage et d\u2019exploitation sexuelle ne sont pas rares  ; ils sont rendus plus insidieux par l\u2019utilisation de faux profils, d\u2019algorithmes qui amplifient les contacts dangereux et d\u2019outils d\u2019IA capables de manipuler des images et des vid\u00e9os. Le fait de disposer trop t\u00f4t d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable personnel et de l\u2019utiliser sans contr\u00f4le parental peut accentuer la fragilit\u00e9 et favoriser les d\u00e9pendances chez les jeunes, les exposant \u00e0 des dynamiques d\u2019isolement, de harc\u00e8lement et de cyberharc\u00e8lement, ainsi qu\u2019\u00e0 des pressions pour partager des images intimes ou des donn\u00e9es sensibles.<\/p>\n\n\n\n

142. Il est difficile pour les parents de r\u00e9sister seuls au conditionnement des mod\u00e8les \u00e9conomiques qui mon\u00e9tisent l\u2019attention et le temps. C\u2019est pourquoi une alliance entre les responsables politiques, les institutions \u00e9ducatives et les familles est indispensable, afin d\u2019apporter un soutien concret aux adultes dans leur devoir. Il faut s\u2019opposer, par des choix publics \u00e0 long terme, aux int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats des plateformes \u2013 concentr\u00e9es entre quelques mains \u2013 lorsqu\u2019ils vont \u00e0 l\u2019encontre du bien-\u00eatre des mineurs. Dans cette perspective, il convient de prendre des mesures l\u00e9gislatives qui fixent des limites d\u2019\u00e2ge, responsabilisent les fournisseurs de services \u2013 sans faire peser la charge de ces restrictions sur les familles \u2013 et pr\u00e9voient des protections sp\u00e9cifiques contre toute forme d\u2019exploitation et de violence sexuelle en ligne, afin de prot\u00e9ger v\u00e9ritablement l\u2019enfance et l\u2019adolescence en tant que biens pr\u00e9cieux confi\u00e9s \u00e0 nos soins. Dans le m\u00eame temps, il faut \u00e9duquer les enfants, les adolescents et les jeunes afin qu\u2019ils apprennent \u00e0 reconna\u00eetre les manipulations, \u00e0 d\u00e9fendre leur dignit\u00e9 et \u00e0 respecter celle des autres, y compris dans les environnements num\u00e9riques.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Autre passage capital, qui lie entre elles plusieurs probl\u00e9matiques point\u00e9es r\u00e9cemment par psychiatres et psychologues :\u00a0 les troubles de l\u2019attention induits par la surconsommation des outils num\u00e9riques ; perte du go\u00fbt de l\u2019effort et, surtout, de la conscience que le chemin pour parvenir \u00e0 un r\u00e9sultat, la voie ardue de la pens\u00e9e, est v\u00e9ritablement un processus cr\u00e9atif, non le r\u00e9sultat brut en lui-m\u00eame et pour lui-m\u00eame ; crainte cons\u00e9quente d\u2019une v\u00e9ritable abdication de la pens\u00e9e ; enfin crainte de l\u2019exposition des utilisateurs, sp\u00e9cialement des mineurs, \u00e0 des contenus d\u00e9gradants et inhumains.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le r\u00f4le central de l\u2019\u00e9cole<\/em><\/h3>\n\n\n\n

143. L\u2019\u00e9cole est le lieu o\u00f9 les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations peuvent apprendre \u00e0 rechercher et \u00e0 aimer la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 s\u2019interroger sur le sens de la vie et sur la dignit\u00e9 de chaque personne. C\u2019est pourquoi de nombreux parents, qui souhaitent que leurs enfants grandissent en d\u00e9veloppant des capacit\u00e9s relationnelles, un esprit critique et des valeurs solides, placent de grands espoirs en elle, qu\u2019ils consid\u00e8rent comme une alli\u00e9e pr\u00e9cieuse dans l\u2019\u00e9ducation de leurs enfants. Les parents ont en effet le droit primordial et inali\u00e9nable de choisir le type d\u2019instruction et de formation \u00e0 donner \u00e0 leurs enfants, conform\u00e9ment \u00e0 leurs convictions morales, culturelles et religieuses. Le monde scolaire, aujourd\u2019hui, est confront\u00e9 \u00e0 des d\u00e9fis qui ne peuvent \u00eatre report\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

144. Le premier d\u00e9fi est d\u2019ordre sociopolitique. Tant au sein des diff\u00e9rents pays qu\u2019entre les diff\u00e9rentes r\u00e9gions du monde, de fortes in\u00e9galit\u00e9s persistent en mati\u00e8re d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation de base et \u00e0 l\u2019enseignement sup\u00e9rieur. Dans bon nombre de pays, l\u2019\u00c9tat n\u2019a pas encore investi les ressources n\u00e9cessaires pour garantir \u00e0 tous une \u00e9ducation de qualit\u00e9, tant en soutenant de mani\u00e8re ad\u00e9quate le syst\u00e8me scolaire public qu\u2019en soutenant les \u00e9tablissements priv\u00e9s qui offrent ce service fondamental. Lorsqu\u2019une part importante de l\u2019enseignement, \u00e0 diff\u00e9rents niveaux, est confi\u00e9e \u00e0 des \u00e9tablissements priv\u00e9s, il peut arriver que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9cole soit trop d\u00e9pendant des moyens financiers des familles, en l\u2019absence d\u2019un soutien public ad\u00e9quat. Face \u00e0 ce risque, il convient toutefois de reconna\u00eetre et de soutenir la contribution de nombreuses \u0153uvres \u00e9ducatives catholiques qui, bien qu\u2019\u00e9tant des \u00e9tablissements priv\u00e9s, garantissent un accueil inclusif aux enfants et aux jeunes de toutes origines, m\u00eame lorsque la situation \u00e9conomique des familles ne le permet pas.<\/p>\n\n\n\n

145. Le deuxi\u00e8me grand d\u00e9fi est p\u00e9dagogique. De nombreux syst\u00e8mes \u00e9ducatifs peinent \u00e0 s\u2019adapter au rythme des changements et \u00e0 soutenir un \u00e9panouissement global des \u00e9l\u00e8ves. Le d\u00e9veloppement des technologies de l\u2019information et de l\u2019IA rend rapidement inad\u00e9quats les programmes d\u2019\u00e9tudes con\u00e7us pour une autre \u00e9poque, tandis que l\u2019organisation de l\u2019\u00e9cole, les espaces, les m\u00e9thodes d\u2019\u00e9valuation et la figure m\u00eame de l\u2019enseignant doivent \u00eatre repens\u00e9s dans la perspective d\u2019une \u00e9ducation v\u00e9ritablement globale, ouverte \u00e0 toutes les dimensions de la personne. Il est n\u00e9cessaire de soutenir la formation continue des enseignants tout au long de leur vie professionnelle, afin qu\u2019ils sachent dialoguer de mani\u00e8re positive avec les nouvelles technologies, en aidant les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 en faire un usage responsable, critique et cr\u00e9atif, et \u00e0 ne pas <\/strong>subir passivement leur influence.<\/p>\n\n\n\n

146. Le troisi\u00e8me grand d\u00e9fi est d\u2019ordre intellectuel et li\u00e9 \u00e0 la sagesse. Si nous ne faisons pas attention, un syst\u00e8me \u00e9ducatif d\u00e9pourvu d\u2019amour pour la v\u00e9rit\u00e9 risque de voir le jour, dans lequel le flux incessant d\u2019informations se substitue \u00e0 la recherche, \u00e0 la r\u00e9flexion et au discernement. Les connaissances fragmentaires se multiplient mais il devient plus difficile d\u2019appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 dans son ensemble, de poser des questions sur le sens des choses et de d\u00e9velopper une v\u00e9ritable pens\u00e9e critique et cr\u00e9ative. De nombreux \u00e9ducateurs per\u00e7oivent d\u00e9j\u00e0 les signes d\u2019une possible d\u00e9shumanisation o\u00f9 les personnes savent beaucoup de choses mais peinent \u00e0 donner un sens \u00e0 leur vie, notamment en raison de leur incapacit\u00e9 \u00e0 relier les informations et les connaissances, et \u00e0 ne pas en perdre de vue le sens. Il faut promouvoir une v\u00e9ritable hygi\u00e8ne de l\u2019attention : des rythmes qui pr\u00e9voient le silence, l\u2019\u00e9tude approfondie, la lecture, la confrontation mesur\u00e9e ; sans ces \u00e9l\u00e9ments, la libert\u00e9 int\u00e9rieure risque d\u2019\u00eatre compromise.<\/p>\n\n\n\n

147. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise invite les familles, les \u00e9coles, les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes et les institutions publiques \u00e0 une alliance \u00e9ducative renouvel\u00e9e. Celle-ci se concr\u00e9tise lorsque les principes fondamentaux se traduisent en objectifs \u00e9ducatifs : \u00e9duquer \u00e0 la sobri\u00e9t\u00e9 et au sens de la limite ; \u00e9duquer \u00e0 la reconnaissance du droit, de l\u2019autre et de ceux qui viendront apr\u00e8s nous, \u00e0 jouir des biens qui nous sont donn\u00e9s ou que l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 humaine rend disponibles ; \u00e9duquer \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la responsabilit\u00e9  ; \u00e9duquer au sens de la transcendance et au bien commun. L\u2019\u00e9cole n\u2019est pas appel\u00e9e \u00e0 courir apr\u00e8s la rapidit\u00e9 du monde num\u00e9rique, mais \u00e0 offrir ce que le num\u00e9rique seul ne peut donner : du temps partag\u00e9 pour apprendre et des relations de confiance.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Autre passage tr\u00e8s novateur, surtout en regard du magist\u00e8re traditionnel sur l\u2019\u00e9ducation : l\u2019\u00c9glise, en tenant les parents pour les premiers \u00e9ducateurs des enfants, a longtemps profess\u00e9 une certaine m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la mainmise \u00e9tatique sur le secteur ; face \u00e0 l\u2019urgence des p\u00e9rils, c\u2019est \u00e0 une \u00ab sainte alliance \u00bb de toutes les \u00e9coles, publiques, priv\u00e9es aconfessionnelles, catholiques et d\u2019autres religions, que semble appeler L\u00e9on\u00a0XIV, au service d\u2019un programme en deux volets : adaptation, certes, des programmes d\u2019enseignement aux nouveaux outils num\u00e9riques et \u00e0 l\u2019IA, mais aussi, et plus fondamentalement, apprentissage de la concentration, de l\u2019effort et de la d\u00e9connexion.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La dignit\u00e9 du travail dans la transition num\u00e9rique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

La valeur du travail<\/em><\/h3>\n\n\n\n

148. Depuis la naissance de la Doctrine sociale, avec Rerum novarum<\/em>, l\u2019\u00c9glise a attir\u00e9 l\u2019attention sur la protection des travailleurs et sur la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter contre toute forme d\u2019exploitation. Mais, surtout, le Magist\u00e8re a reconnu dans le travail \u00ab  la cl\u00e9 essentielle  \u00bb pour comprendre l\u2019ensemble de la question sociale, car c\u2019est \u00e0 travers lui que la personne d\u00e9veloppe de nombreuses dimensions de son existence. C\u2019est dans cette perspective que l\u2019on comprend \u00e9galement la grande intuition de saint Beno\u00eet de Nursie, qui a uni la pri\u00e8re et le travail en indiquant l\u2019activit\u00e9 quotidienne comme partie de la r\u00e9ponse de la personne \u00e0 l\u2019appel de Dieu. Cr\u00e9\u00e9s \u00e0 l\u2019image du Cr\u00e9ateur, par nos \u0153uvres nous prolongeons les siennes, nous contribuons au progr\u00e8s de la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 la construction du bien commun, nous mettons \u00e0 profit les capacit\u00e9s re\u00e7ues, nous am\u00e9liorons et embellissons le monde, nous soutenons nos familles, nous entrons dans des relations de coop\u00e9ration et nous apprenons \u00e0 construire ensemble, dans l\u2019\u00e9coute et le dialogue, quelque chose que personne ne pourrait r\u00e9aliser seul.<\/p>\n\n\n\n

149. C\u2019est pourquoi le travail n\u2019est pas un simple instrument, mais il exprime et renforce la dignit\u00e9 de notre vie. Il est une exigence inscrite dans la condition humaine, un chemin ordinaire vers la maturit\u00e9, le d\u00e9veloppement et l\u2019\u00e9panouissement personnel. Dans cette optique, les aides \u00e9conomiques aux pauvres restent parfois n\u00e9cessaires dans les situations d\u2019urgence, mais elles ne peuvent devenir la seule r\u00e9ponse, car l\u2019objectif est de permettre \u00e0 chacun de vivre dignement gr\u00e2ce \u00e0 son travail.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le pape prend ici position contre l\u2019allocation d\u2019un revenu personnel inconditionnel, qui d\u00e9corr\u00e8lerait l\u2019allocation des moyens du r\u00f4le social effectif induit par le travail.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

150. Aujourd\u2019hui, l\u2019imbrication entre l\u2019automatisation, la robotique et l\u2019IA transforme rapidement la structure m\u00eame du travail. Selon certains, cela apportera de grandes am\u00e9liorations pour tous. En r\u00e9alit\u00e9, les \u201cnouvelles fa\u00e7ons\u201d de travailler ne sont pas n\u00e9cessairement meilleures, car \u00ab  alors que l\u2019IA promet de stimuler la productivit\u00e9 en prenant en charge des t\u00e2ches ordinaires, les travailleurs sont souvent contraints de s\u2019adapter \u00e0 la vitesse et aux exigences des machines, au lieu que ces derni\u00e8res soient con\u00e7ues pour aider ceux qui travaillent. Ainsi, contrairement aux avantages annonc\u00e9s de l\u2019IA, les approches actuelles de la technologie peuvent paradoxalement d\u00e9qualifier les travailleurs, les soumettre \u00e0 une surveillance automatis\u00e9e et les rel\u00e9guer \u00e0 des t\u00e2ches rigides et r\u00e9p\u00e9titives. La n\u00e9cessit\u00e9 de suivre le rythme de la technologie peut \u00e9roder le sentiment d\u2019autonomie des travailleurs et \u00e9touffer les comp\u00e9tences innovantes qu\u2019ils sont appel\u00e9s \u00e0 apporter \u00e0 leur travail  \u00bb. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e9viter cette d\u00e9rive qu\u2019il faut concevoir des syst\u00e8mes centr\u00e9s sur la personne et non seulement sur la performance.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle C\u2019est le paradoxe actuel d\u2019une forme de \u00ab contre-robotisation \u00bb : si ce sont d\u2019abord les t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives et peu qualifi\u00e9es qui ont \u00e9t\u00e9 automatis\u00e9es et confi\u00e9es aux robots, d\u00e9sormais, les t\u00e2ches intellectuelles et \u00e0 haute valeur ajout\u00e9es sont celles qui sont menac\u00e9es de remplacement par l\u2019IA, risquant de rel\u00e9guer par contrecoup le travail humain \u00e0 des t\u00e2ches m\u00e9caniques et fastidieuses, ou \u00e0 un simple r\u00f4le de contr\u00f4le, pour lequel les qualifications baisseront tendanciellement.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me du ch\u00f4mage<\/em><\/h3>\n\n\n\n

151. Saint Jean-Paul II a rappel\u00e9 que le ch\u00f4mage est un mal grave qui, surtout lorsqu\u2019il prend des proportions massives, peut devenir une v\u00e9ritable calamit\u00e9 sociale, qui interpelle tout particuli\u00e8rement la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Aujourd\u2019hui, dans la quatri\u00e8me r\u00e9volution industrielle, cette pr\u00e9occupation s\u2019accentue car l\u2019innovation n\u2019est souvent accueillie qu\u2019en fonction de la r\u00e9duction des co\u00fbts et de l\u2019augmentation des profits. Dans certains contextes, il est r\u00e9aliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles, avec un effet domino qui touche profond\u00e9ment les familles, les jeunes et les \u00e9conomies locales. Dans de nombreux secteurs, cela se traduit d\u00e9j\u00e0 par de nouvelles formes de pr\u00e9carit\u00e9 et d\u2019in\u00e9galit\u00e9, avec des r\u00e9mun\u00e9rations tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9es pour une minorit\u00e9 hautement sp\u00e9cialis\u00e9e et des salaires de plus en plus bas pour une grande partie de la population active.<\/p>\n\n\n\n

152. Il est certes souhaitable que la technologie soulage l\u2019homme de certains travaux particuli\u00e8rement p\u00e9nibles, r\u00e9p\u00e9titifs ou dangereux et qu\u2019elle apporte un soutien intelligent \u00e0 l\u2019activit\u00e9 humaine, mais la r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale doit rester la protection des emplois et du r\u00f4le irrempla\u00e7able de la personne. La recherche d\u2019un profit plus \u00e9lev\u00e9 ne peut justifier des choix qui sacrifient syst\u00e9matiquement l\u2019emploi, car la personne humaine est une fin et non un moyen, et l\u2019ordre \u00e9conomique doit rester soumis \u00e0 sa dignit\u00e9 et au bien commun.<\/p>\n\n\n\n

153. Parall\u00e8lement nous devons reconna\u00eetre que chaque transition r\u00e9elle s\u2019op\u00e8re par \u00e0-coups  : elle est in\u00e9gale, fragmentaire, parfois conflictuelle. Il n\u2019existe donc pas de mod\u00e8le de changement unique ni de solution globale  : il existe des territoires et des histoires qui exigent des r\u00e9ponses diff\u00e9rentes. Compte tenu des in\u00e9galit\u00e9s qui caract\u00e9risent notre monde, la diffusion de l\u2019IA et des syst\u00e8mes informatiques produit des effets diff\u00e9rents selon les lieux. Les soci\u00e9t\u00e9s riches s\u2019automatisent rapidement et de mani\u00e8re chaotique, r\u00e9duisant le besoin de main-d\u2019\u0153uvre, ce qui engendre des zones de ch\u00f4mage et des frictions institutionnelles. De vastes r\u00e9gions du monde, en revanche, restent prisonni\u00e8res d\u2019\u00e9conomies hybrides o\u00f9 le travail humain sous-pay\u00e9 et des technologies partielles coexistent sans jamais vraiment se transformer. Ces territoires deviennent des r\u00e9servoirs de main-d\u2019\u0153uvre pr\u00e9caire et des foyers d\u2019instabilit\u00e9 et de migrations forc\u00e9es. Les solutions doivent donc \u00eatre trouv\u00e9es aux niveaux national et local, en impliquant les communaut\u00e9s interm\u00e9diaires. Il faut des outils capables de s\u2019adapter  : des mod\u00e8les articul\u00e9s, des exp\u00e9rimentations locales, des redistributions progressives, de nouveaux droits d\u2019acc\u00e8s aux biens essentiels. Sans rechercher une harmonie abstraite, il s\u2019agit de construire des formes concr\u00e8tes de coexistence humaine dans la transformation.<\/p>\n\n\n\n

154. Le travail reste une dimension fondamentale de l\u2019exp\u00e9rience humaine  : non pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un lieu d\u2019expression, de relations et de contribution \u00e0 la communaut\u00e9. C\u2019est pourquoi les probl\u00e8mes li\u00e9s au travail ne concernent pas uniquement le revenu n\u00e9cessaire \u00e0 la survie des familles. Une soci\u00e9t\u00e9 qui ne garantirait du travail qu\u2019\u00e0 une petite partie de la population exposerait beaucoup de personnes \u00e0 une situation d\u2019inactivit\u00e9 forc\u00e9e, d\u2019absence de responsabilit\u00e9s, de manque d\u2019engagement et de stimuli quotidiens, avec pour cons\u00e9quence un appauvrissement humain et culturel en contradiction avec le niveau \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9veloppement technique. Nous serions alors confront\u00e9s \u00e0 un paradoxe de progr\u00e8s mat\u00e9riel et de r\u00e9gression anthropologique, dans lequel les conditions d\u2019une paix sociale juste et stable viendraient \u00e0 manquer. C\u2019est pourquoi la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise insiste sur le fait que l\u2019acc\u00e8s au travail pour tous doit rester un objectif prioritaire des politiques publiques et des processus \u00e9conomiques, un crit\u00e8re d\u2019\u00e9valuation de la qualit\u00e9 humaine d\u2019un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement. D\u2019ailleurs, dans les r\u00e9gions du monde o\u00f9 le travail tend \u00e0 diminuer ou \u00e0 se transformer radicalement sous l\u2019effet de processus technologiques et organisationnels qui \u00e9chappent au contr\u00f4le d\u00e9mocratique, il est n\u00e9cessaire de repenser le travail lui-m\u00eame et sa relation avec la citoyennet\u00e9, afin que l\u2019absence d\u2019emploi ne compromette pas la participation sociale.<\/p>\n\n\n\n

155. \u00c0 la lumi\u00e8re de cette conviction nous pouvons \u00e9galement relire l\u2019histoire de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise apr\u00e8s Rerum novarum<\/em>. Les initiatives n\u00e9es dans ce sillage \u2013 associations, syndicats, coop\u00e9ratives, \u0153uvres caritatives \u2013 ont contribu\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive \u00e0 am\u00e9liorer la l\u00e9gislation du travail, \u00e0 prot\u00e9ger les plus vuln\u00e9rables et \u00e0 promouvoir des conditions plus humaines. Aujourd\u2019hui, cependant, ces instruments ne suffisent plus \u00e0 eux seuls face aux transformations induites par l\u2019IA, la nouvelle organisation des march\u00e9s et une comp\u00e9titivit\u00e9 qui se soucie rarement de la durabilit\u00e9 sociale. Un nouvel effort concert\u00e9 des responsables politiques, des organisations de travailleurs, du monde des entreprises et de la communaut\u00e9 scientifique est n\u00e9cessaire pour \u00e9laborer rapidement des r\u00e8gles et des protections ad\u00e9quates et partag\u00e9es, y compris au niveau international. Les organisations syndicales, que l\u2019\u00c9glise a toujours soutenues, sont appel\u00e9es \u00e0 s\u2019ouvrir aux nouvelles formes de travail et aux nouveaux travailleurs, afin de les repr\u00e9senter et de les d\u00e9fendre dans un contexte o\u00f9, sans choix courageux, se profilent davantage de pauvret\u00e9 et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, avec une multitude d\u2019exclus entour\u00e9s de machines et de syst\u00e8mes automatis\u00e9s qui ont pris leur place.<\/p>\n\n\n\n

156. Dans cette transition, il ne suffit pas de r\u00e9agir lorsque des emplois disparaissent, mais il faut anticiper la transformation. Une voie envisageable consiste tout d\u2019abord \u00e0 fixer des crit\u00e8res sociaux pour l\u2019innovation  : toute mise en place de l\u2019automatisation et de l\u2019IA devrait s\u2019accompagner de mesures v\u00e9rifiables en mati\u00e8re de protection de l\u2019emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs, afin que la technologie vise \u00e0 lib\u00e9rer du temps et des capacit\u00e9s humaines, et non \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de l\u2019exclusion. Deuxi\u00e8mement, il est n\u00e9cessaire que des politiques actives rendent accessibles \u00e0 tous la formation continue et les transitions professionnelles, sans faire peser sur les individus l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du co\u00fbt de l\u2019adaptation aux transformations. Enfin, il faut une responsabilit\u00e9 des entreprises qui inclue la qualit\u00e9 et la dignit\u00e9 du travail parmi les indicateurs de r\u00e9ussite. Lorsque ces conditions sont r\u00e9unies, l\u2019innovation peut devenir l\u2019alli\u00e9e d\u2019un travail plus s\u00fbr, plus cr\u00e9atif et plus digne ; lorsqu\u2019elles font d\u00e9faut, elle tend \u00e0 se transformer en une acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019injustice.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le pape reprend ici la vision tr\u00e8s positive du travail d\u00e9velopp\u00e9e par la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, et amplifi\u00e9e par certaines spiritualit\u00e9s r\u00e9centes comme celle de l\u2019Opus Dei, qui met en \u0153uvre une \u00ab sanctification par le travail \u00bb ; dans cette optique, \u00e0 certains \u00e9gards n\u00e9o-h\u00e9g\u00e9lienne le travail humanise l\u2019homme et permet sa r\u00e9alisation par transformation du monde qui l\u2019entoure ; il ne vaut pas tant par le r\u00e9sultat obtenu ou le profit d\u00e9gag\u00e9 que par l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame et le rapport au temps qu\u2019elle induit, labeur patient de l\u2019ouvrier ou de l\u2019artisan qui, en agissant sur la mati\u00e8re qui l\u2019environne, remod\u00e8le aussi son esprit et sculpte sa propre personne. Cependant, il ne doit pas non plus \u00eatre id\u00e9alis\u00e9, d\u00e9corr\u00e9l\u00e9 de ses conditions r\u00e9elles : L\u00e9on XIV rappelle l\u2019alliance des catholiques sociaux et des syndicats r\u00e9formistes autour de la lutte pour de meilleures conditions de travail, plus conformes \u00e0 la dignit\u00e9 de l\u2019homme.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une \u00e9conomie qui valorise la dignit\u00e9<\/em><\/h3>\n\n\n\n

157. Le march\u00e9 du travail est l\u2019un des domaines o\u00f9 les risques li\u00e9s aux nouvelles technologies apparaissent le plus clairement. C\u2019est pourquoi il faut rappeler que la libert\u00e9 \u00e9conomique n\u2019est pas absolue et qu\u2019elle doit toujours \u00eatre mesur\u00e9e \u00e0 l\u2019aune du bien commun et de la dignit\u00e9 de chaque personne. L\u2019initiative entrepreneuriale peut \u00eatre une v\u00e9ritable vocation, capable de g\u00e9n\u00e9rer de la richesse et d\u2019am\u00e9liorer la vie de tous, \u00e0 condition qu\u2019elle reconnaisse la cr\u00e9ation d\u2019emplois dignes et de valeur comme une partie essentielle de son service \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et non comme une variable d\u00e9pendant uniquement du profit.<\/p>\n\n\n\n

158. Avec un esprit proph\u00e9tique, le Pape Fran\u00e7ois a mis en garde contre une libert\u00e9 \u00e9conomique qui n\u2019est proclam\u00e9e que dans les mots, alors que les conditions r\u00e9elles emp\u00eachent beaucoup de personnes d\u2019en b\u00e9n\u00e9ficier effectivement. Les mod\u00e8les \u00e9conomiques qui exaltent l\u2019efficacit\u00e9 et la r\u00e9ussite individuelle ont tendance \u00e0 consid\u00e9rer comme inutile ou peu rentable l\u2019investissement dans les personnes qui partent de situations d\u00e9favoris\u00e9es ou dont le parcours de croissance est plus lent, comme si leur destin d\u00e9pendait exclusivement de leur capacit\u00e9 \u00e0 suivre le rythme des gagnants. En r\u00e9alit\u00e9, une soci\u00e9t\u00e9 juste exige un \u00c9tat pr\u00e9sent et des institutions civiles capables de d\u00e9passer la seule logique de l\u2019efficacit\u00e9, en orientant explicitement les ressources, la cr\u00e9ativit\u00e9 et les normes en faveur des plus vuln\u00e9rables. Au lieu d\u2019attendre les b\u00e9n\u00e9fices d\u2019une croissance qui \u00e9ventuellement profitera aussi aux pauvres, il faut des choix qui rendent la croissance inclusive d\u00e8s le d\u00e9part. Les exp\u00e9riences des derni\u00e8res d\u00e9cennies montrent que, lors des crises \u00e9conomiques et financi\u00e8res, ce sont toujours les pauvres qui paient le prix le plus \u00e9lev\u00e9, tandis que les th\u00e9ories qui promettent un bien-\u00eatre g\u00e9n\u00e9ral automatique s\u2019av\u00e8rent souvent illusoires.<\/p>\n\n\n\n

159. Depuis plus de quatre-vingts ans, on constate la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer les param\u00e8tres actuels de mesure du niveau de d\u00e9veloppement \u00e9troitement li\u00e9s au concept de Produit Int\u00e9rieur Brut (PIB). Presque syst\u00e9matiquement, le PIB n\u00e9glige des aspects essentiels du bien-\u00eatre global des personnes et de l\u2019environnement. Parall\u00e8lement, le PIB valorise des activit\u00e9s qui ont un impact, \u00e0 court ou \u00e0 long terme, sur la vie de notre plan\u00e8te. La mise au point de param\u00e8tres et d\u2019indicateurs compl\u00e9mentaires au PIB est d\u00e9cisive pour am\u00e9liorer les donn\u00e9es de base utilis\u00e9es pour effectuer des analyses, prendre des d\u00e9cisions politiques et \u00e9conomiques, et d\u00e9finir les priorit\u00e9s r\u00e9gionales, nationales et internationales. L\u2019introduction de nouveaux param\u00e8tres permettra d\u2019\u00e9valuer, avec une vision large et adapt\u00e9e \u00e0 notre \u00e9poque, les effets des d\u00e9cisions l\u00e9gislatives et r\u00e9glementaires sur la dignit\u00e9 du travail, la prosp\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e, la r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s et la protection de l\u2019environnement. Elle aura \u00e9galement une incidence sur le concept m\u00eame de d\u00e9veloppement, sur les processus de formation, sur les mentalit\u00e9s et l\u2019opinion publique, et aussi sur la paix qui n\u2019est v\u00e9ritable que si elle repose sur la justice.<\/p>\n\n\n\n

160. La finance a pris une importance croissante ces derni\u00e8res ann\u00e9es et a connu une forte innovation aussi suite \u00e0 l\u2019introduction des cryptomonnaies. Les r\u00e9flexions et les indications contenues dans le Magist\u00e8re de mes Pr\u00e9d\u00e9cesseurs, en particulier dans les Encycliques, ont mis en \u00e9vidence que le fonctionnement de l\u2019interm\u00e9diation financi\u00e8re \u00ab lorsqu\u2019il est d\u00e9connect\u00e9 des justes fondements anthropologiques et moraux, non seulement produit des abus et des injustices \u00e9vidents, mais se r\u00e9v\u00e8le capable de cr\u00e9er des crises syst\u00e9miques de port\u00e9e mondiale \u00bb. Et il est tout aussi vrai que la rentabilit\u00e9 du capital risque de se substituer au revenu du travail, souvent rel\u00e9gu\u00e9 en marge des principaux int\u00e9r\u00eats du syst\u00e8me \u00e9conomique. Pourtant, l\u2019\u00e9pargne qui se transforme en cr\u00e9dit pour l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle, et donc pour cr\u00e9er des emplois salari\u00e9s ou ind\u00e9pendants, reste centrale pour le d\u00e9veloppement et pour les investissements qui doivent accompagner les transitions en cours. La fonction sociale du cr\u00e9dit reste irrempla\u00e7able. La finance pour la finance est bien diff\u00e9rente de la finance pour le d\u00e9veloppement et pour la cr\u00e9ation et l\u2019\u00e9volution du travail.<\/p>\n\n\n\n

161. Cette perspective doit s\u2019inscrire dans une vision plus large des dynamiques mondiales. La richesse mondiale a augment\u00e9 en termes absolus, mais sa concentration entre quelques mains s\u2019est accentu\u00e9e et les d\u00e9s\u00e9quilibres se sont creus\u00e9s, tant entre les pays qu\u2019au sein d\u2019un m\u00eame pays : \u00ab Quelques-uns ont trop et trop de personnes ont trop peu, telle est la logique d\u2019aujourd\u2019hui \u00bb. Les progr\u00e8s scientifiques et technologiques, y compris dans le domaine m\u00e9dical, ne sont pas facilement accessibles \u00e0 la grande majorit\u00e9 de la population, comme on l\u2019a vu de mani\u00e8re dramatique lors de la r\u00e9cente pand\u00e9mie. Alors que dans certaines r\u00e9gions, on investit dans des interventions superflues ou dans des r\u00eaves d\u2019am\u00e9lioration individuelle que peu de gens peuvent se permettre, dans d\u2019autres parties du monde, il manque encore des \u00e9quipements essentiels pour sauver des millions de vies humaines. Penser que les nouvelles technologies profiteront automatiquement \u00e0 tous, c\u2019est ignorer une \u00e9vidence  : si l\u2019on ne g\u00e8re pas les transformations en se fixant comme objectif prioritaire, d\u00e8s la phase de conception, la pr\u00e9vention de nouvelles et suppl\u00e9mentaires disparit\u00e9s, le progr\u00e8s technologique engendre automatiquement des in\u00e9galit\u00e9s structurelles. La justice passe aujourd\u2019hui aussi par l\u2019acc\u00e8s aux bienfaits de l\u2019innovation : soins, connaissances, outils, opportunit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

162. Il faut certes des lois justes et des instruments de redistribution qui corrigent les d\u00e9s\u00e9quilibres, notamment par le biais de syst\u00e8mes fiscaux qui all\u00e8gent la charge pesant sur les plus faibles et exigent davantage de ceux qui disposent de ressources plus importantes. Mais il ne faut pas consid\u00e9rer la recherche de la justice sociale comme une question distincte et post\u00e9rieure \u00e0 la production de richesse, comme si l\u2019\u00e9conomie devait simplement cr\u00e9er de la valeur et la politique n\u2019intervenir qu\u2019ensuite pour la redistribuer. Au contraire, la justice concerne toutes les phases de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, de la mobilisation des ressources au financement, de la production \u00e0 la consommation, et chaque choix a des cons\u00e9quences morales.<\/p>\n\n\n\n

163. \u00c0 plus forte raison, \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019IA et de la robotique, il n\u2019est plus possible de se fier uniquement \u00e0 la \u201cmain invisible\u201d du march\u00e9  : la politique a pour mission d\u2019orienter les dynamiques \u00e9conomico-technologiques vers le bien commun, en favorisant un travail d\u00e9cent, l\u2019inclusion sociale et une \u00e9gale r\u00e9partition des b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019innovation. Comme de nombreuses d\u00e9cisions \u00e9conomiques d\u00e9passent les fronti\u00e8res des \u00c9tats, une coop\u00e9ration internationale capable de d\u00e9finir des strat\u00e9gies communes est \u00e9galement n\u00e9cessaire, surtout en faveur des pays et des groupes les plus vuln\u00e9rables, afin de promouvoir le d\u00e9veloppement et de d\u00e9passer l\u2019assistanat. La logique qui inspire ces choix est celle de l\u2019immense dignit\u00e9 de chaque personne, du bien commun et d\u2019un monde v\u00e9ritablement pens\u00e9 pour tous. L\u2019interd\u00e9pendance entre paix et d\u00e9veloppement, comme l\u2019\u00e9crivait proph\u00e9tiquement en 1967 saint Paul VI, pourrait aujourd\u2019hui \u00eatre actualis\u00e9e  : la prosp\u00e9rit\u00e9 ne peut contribuer \u00e0 construire et \u00e0 renforcer la paix que si elle est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, inclusive et durable.<\/p>\n\n\n\n

164. Concr\u00e8tement, orienter l\u2019\u00e9conomie vers la dignit\u00e9 signifie adopter certains crit\u00e8res d\u2019action stables, m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019IA. Tout d\u2019abord, la transparence et la responsabilit\u00e9  : lorsque les donn\u00e9es et les algorithmes influencent l\u2019octroi de cr\u00e9dits, la s\u00e9lection du personnel, l\u2019acc\u00e8s aux services ou aux opportunit\u00e9s, il est n\u00e9cessaire que les d\u00e9cisions soient compr\u00e9hensibles, contestables et soumises \u00e0 un contr\u00f4le, afin que la personne ne soit pas r\u00e9duite \u00e0 un simple profil. En second lieu, l\u2019inclusion et l\u2019acc\u00e8s  : les b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019innovation doivent s\u2019accompagner d\u2019investissements dans les comp\u00e9tences, les infrastructures et les services essentiels, afin que la technologie ne creuse pas davantage le foss\u00e9 entre ceux qui ont et ceux qui n\u2019ont pas. Enfin, des mesures d\u2019\u00e9quit\u00e9  : la fiscalit\u00e9, la protection sociale et les politiques industrielles doivent corriger les d\u00e9s\u00e9quilibres cr\u00e9\u00e9s par la concentration de la richesse et du pouvoir. Ces crit\u00e8res ne sont pas un frein \u00e0 l\u2019innovation  : ils la rendent, en r\u00e9alit\u00e9, viable et humaine.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on XIV endosse ici le pan de critique de la mondialisation lib\u00e9rale pr\u00e9sent dans la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise quasiment depuis l\u2019origine : au capitalisme lib\u00e9ral, l\u2019\u00c9glise exprime r\u00e9solument son \u00ab option pr\u00e9f\u00e9rentielle \u00bb en faveur de formes de social-d\u00e9mocratie, ou du moins d\u2019\u00e9conomie sociale de march\u00e9. Cette critique des in\u00e9galit\u00e9s renforc\u00e9es par le n\u00e9olib\u00e9ralisme s\u2019est beaucoup accrue sous le pontificat du pape Fran\u00e7ois, au point de constituer l\u2019un des leitmotivs de ses discours. Elle s\u2019exprime ici par le rappel de l\u2019incompl\u00e9tude structurelle du PIB \u00e0 mesurer le d\u00e9veloppement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, au profit d\u2019indicateurs plus inclusifs, et par l\u2019affirmation que les in\u00e9galit\u00e9s ne constituent pas seulement un probl\u00e8me de redistribution en aval de la richesse cr\u00e9\u00e9e, mais bien d\u2019allocation en amont des ressources et des outils de production, ici des technologies et des savoir-faire. Il appelle \u00e0 un contr\u00f4le (inter)\u00e9tatique renforc\u00e9, et \u00e0 une d\u00e9concentration r\u00e9solue des acteurs de la tech, au profit d\u2019une logique polycentrique et inclusive.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Famille et jeunes  : conditions sociales de l\u2019esp\u00e9rance<\/em><\/h3>\n\n\n\n

165. La famille est un bien social primordial. Fond\u00e9e sur l\u2019union stable entre un homme et une femme, elle est le premier milieu dans lequel chacun d\u00e9veloppe ses potentialit\u00e9s, prend conscience de sa dignit\u00e9 et apprend les premi\u00e8res formes de v\u00e9rit\u00e9 et de bont\u00e9, en int\u00e9riorisant des habitudes qui pr\u00e9parent \u00e0 la vie sociale. Premi\u00e8re soci\u00e9t\u00e9 naturelle, dot\u00e9e de droits originels, la famille est la cellule fondamentale et irrempla\u00e7able de toute organisation communautaire. Par cons\u00e9quent, lorsque les projets politiques et les grandes d\u00e9cisions \u00e9conomiques la rel\u00e8guent \u00e0 un r\u00f4le marginal ou secondaire, la croissance authentique de l\u2019ensemble du corps social s\u2019en trouve compromise.<\/p>\n\n\n\n

166. La famille est toutefois un bien social fragile, qui subit de plein fouet les transformations \u00e9conomiques et technologiques qui bouleversent le monde du travail, et qui a besoin d\u2019un soutien culturel, juridique et \u00e9conomique. L\u2019impact d\u00e9vastateur du ch\u00f4mage et de la pr\u00e9carit\u00e9 sur le tissu familial est bien connu. \u00c0 court terme, il peut sembler avantageux de r\u00e9duire le co\u00fbt du travail ou de maximiser l\u2019efficacit\u00e9 financi\u00e8re, mais \u00e0 long terme, cela sape les fondements m\u00eames de la vie en soci\u00e9t\u00e9  : tandis que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre les succ\u00e8s technologiques, la structure sociale s\u2019\u00e9rode progressivement, comme sous l\u2019effet d\u2019un virus silencieux.<\/p>\n\n\n\n

167. Pour les jeunes, la pr\u00e9carit\u00e9 de l\u2019emploi est particuli\u00e8rement dramatique. Comme le rappellent les \u00c9v\u00eaques des \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, le travail n\u2019est pas seulement source de revenus, mais un domaine d\u00e9terminant o\u00f9 se forge l\u2019identit\u00e9, o\u00f9 se nouent des amiti\u00e9s et des relations, o\u00f9 l\u2019on apprend des responsabilit\u00e9s concr\u00e8tes et o\u00f9 l\u2019on discerne sa vocation. Lorsque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi est entrav\u00e9 par des taux de ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9s, des syst\u00e8mes de formation inad\u00e9quats ou des barri\u00e8res structurelles, de nombreux jeunes voient leur cheminement vers l\u2019\u00e9panouissement humain et professionnel bloqu\u00e9. La n\u00e9cessit\u00e9 de changer plusieurs fois d\u2019emploi au cours de la vie exige des parcours de mise \u00e0 jour et de requalification permanents, qui rendent les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations capables d\u2019assumer, avec comp\u00e9tence et autonomie, les risques d\u2019un contexte \u00e9conomique changeant et souvent impr\u00e9visible.<\/p>\n\n\n\n

168. Il en d\u00e9coule une responsabilit\u00e9 publique sp\u00e9cifique. L\u2019\u00c9tat a le devoir de soutenir l\u2019activit\u00e9 des entreprises en cr\u00e9ant des conditions favorables \u00e0 l\u2019emploi, en favorisant le travail l\u00e0 o\u00f9 il fait d\u00e9faut et en le d\u00e9fendant en temps de crise, car il est un bien essentiel pour les familles et pour la soci\u00e9t\u00e9. En particulier en cette p\u00e9riode de profondes transformations technologiques, il faut une cr\u00e9ativit\u00e9 politique en faveur du travail qui place la famille et les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations au centre, si nous ne voulons pas que les progr\u00e8s \u00e9conomiques se traduisent par de nouvelles formes d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et d\u2019exclusion.<\/p>\n\n\n\n

169. Soutenir les familles et les jeunes dans cette transition n\u00e9cessite des choix qui rendent la stabilit\u00e9 possible. Comme indiqu\u00e9 plus haut, il faut des politiques de l\u2019emploi qui favorisent la continuit\u00e9 et la qualit\u00e9 de ce dernier, en luttant contre la pr\u00e9carit\u00e9 comme condition normale de vie et en promouvant des parcours r\u00e9alistes d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi et d\u2019\u00e9volution professionnelle. Deuxi\u00e8mement, il faut des mesures qui garantissent des rythmes humains  : sans \u00e9quilibre entre travail, services et repos, la famille s\u2019affaiblit et les jeunes ont du mal \u00e0 murir leur sens de la responsabilit\u00e9. De plus, il est essentiel d\u2019investir dans une formation et une reconversion accessibles, afin que la mobilit\u00e9 professionnelle exig\u00e9e par l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique ne devienne pas une s\u00e9lection cruelle entre ceux qui peuvent se former et ceux qui ne le peuvent pas. Enfin, il faut soutenir les liens sociaux  : des r\u00e9seaux et des communaut\u00e9s \u00e9ducatives qui accompagnent les choix de vie et emp\u00eachent que l\u2019incertitude ne g\u00e9n\u00e8re solitude et d\u00e9pendances. Ainsi, la transformation technologique peut \u00eatre travers\u00e9e sans briser ce qui rend une soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9conde : la capacit\u00e9 de construire l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Autre volet classique de la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, le soutien \u00e0 la famille, \u00ab cellule de base de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb ; si la conception catholique du droit naturel sur lequel elle est fond\u00e9e est discr\u00e8tement r\u00e9affirm\u00e9e, c\u2019est moins pour enfourcher ce cheval de bataille que pour se plaindre des effets sociaux d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de la d\u00e9structuration du march\u00e9 de l\u2019emploi, qui ob\u00e8rent toute stabilit\u00e9 n\u00e9cessaire aux projets familiaux. Apr\u00e8s la description d\u2019in\u00e9galit\u00e9s \u00e9ducatives colossales qui gangr\u00e8nent davantage les soci\u00e9t\u00e9s du Sud, L\u00e9on\u00a0XIV se concentre sur des maux qui touchent en priorit\u00e9 celles du Nord, et discerne les effets pervers des injonctions \u00e0 la mobilit\u00e9 professionnelle. Dans un contexte d\u2019hiver d\u00e9mographique des soci\u00e9t\u00e9s du Nord, il appelle enfin \u00e0 se soucier des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Pr\u00e9server la libert\u00e9 face \u00e0 la d\u00e9pendance et \u00e0 la marchandisation<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

D\u00e9pendances et contr\u00f4le social<\/em><\/h3>\n\n\n\n

170. Apr\u00e8s avoir abord\u00e9 les th\u00e8mes de la v\u00e9rit\u00e9 et de l\u2019\u00e9ducation, du travail et de la famille, nous devons maintenant nous pencher sur l\u2019impact de la r\u00e9volution num\u00e9rique sur la libert\u00e9 humaine, en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019affronter tant les risques li\u00e9s \u00e0 la psychologie individuelle que les grands drames sociaux. Il ne faut pas sous-estimer les formes les plus subtiles de d\u00e9pendance li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique de l\u2019attention, o\u00f9 les plateformes et les services sont con\u00e7us pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilit\u00e9s et en affaiblissant leur libert\u00e9 int\u00e9rieure. Lorsque des mod\u00e8les commerciaux prosp\u00e8rent sur la faiblesse humaine, la personne est trait\u00e9e comme un moyen et non comme une fin, et ceux qui con\u00e7oivent ou financent ces syst\u00e8mes assument une responsabilit\u00e9 morale \u00e0 laquelle ils ne peuvent se soustraire. Il est urgent de promouvoir une utilisation des technologies qui renforce la libert\u00e9 int\u00e9rieure : \u00e9ducation \u00e0 la sobri\u00e9t\u00e9 num\u00e9rique, protection des mineurs et lutte contre les mod\u00e8les qui prosp\u00e8rent sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

171. Un autre risque, moins visible mais non moins grave, est celui du contr\u00f4le social, rendu possible par la collecte massive de donn\u00e9es et l\u2019utilisation de syst\u00e8mes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des traces \u2013 d\u00e9placements, achats, relations, pr\u00e9f\u00e9rences \u2013, un nouveau pouvoir se cr\u00e9e  : celui de profiler, de pr\u00e9voir et d\u2019orienter les comportements, souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces donn\u00e9es sont utilis\u00e9es pour prendre des d\u00e9cisions qui ont une incidence sur des opportunit\u00e9s concr\u00e8tes (acc\u00e8s au cr\u00e9dit, recrutement, services), on risque de porter atteinte \u00e0 la libert\u00e9 et de discriminer les plus vuln\u00e9rables. De plus, le contr\u00f4le ne passe pas seulement par des interdictions explicites, mais par l\u2019architecture de la visibilit\u00e9  : ce qui est amplifi\u00e9 ou rendu invisible, ce qui est r\u00e9compens\u00e9 ou p\u00e9nalis\u00e9, finit par fa\u00e7onner les opinions et les choix, g\u00e9n\u00e9rant conformisme et autocensure. C\u2019est pourquoi la libert\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique, n\u2019est pas seulement une question int\u00e9rieure : elle est aussi une question publique, qui exige des r\u00e8gles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionn\u00e9es \u00e0 l\u2019utilisation de technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d\u2019emprise des consciences.<\/p>\n\n\n\n

172. \u00c0 l\u2019origine de ces probl\u00e8mes se trouve une mentalit\u00e9 technocratique et post-humaniste qui tend \u00e0 consid\u00e9rer la personne comme un objet manipulable ou une ressource \u00e0 optimiser, \u00e9liminant tout ce qui fixe des limites \u00e0 la maximisation du profit  : ce qui compte, c\u2019est l\u2019efficacit\u00e9, et non le respect de la libert\u00e9 et de la dignit\u00e9 humaine. Certains courants post-humanistes vont m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 envisager des \u00eatres humains \u201cde seconde classe\u201d, au service des int\u00e9r\u00eats d\u2019\u00e9lites qui se per\u00e7oivent comme sup\u00e9rieures  : une perspective inqui\u00e9tante, d\u2019autant plus grave lorsqu\u2019elle s\u2019associe \u00e0 des outils technologiques qui amplifient de mani\u00e8re exponentielle le pouvoir de contr\u00f4le et de s\u00e9lection. M\u00eame certaines logiques d\u2019endettement structurel qui maintiennent des peuples entiers dans des conditions de d\u00e9pendance, r\u00e9v\u00e8lent la m\u00eame mentalit\u00e9 qui accepte, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l\u2019esclavage.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV identifie de mani\u00e8re plus concr\u00e8te diff\u00e9rentes atteintes \u00e0 la libert\u00e9 humaine et facteurs de d\u00e9pendance num\u00e9ris\u00e9e : d\u2019abord le capitalisme de l\u2019attention algorithmis\u00e9, qui, sous couvert d\u2019optimiser les pr\u00e9f\u00e9rences de l\u2019utilisateur, ne fait que l\u2019enfermer dans sa propre bulle de confirmation ; mais aussi le syst\u00e8me de contr\u00f4le social num\u00e9ris\u00e9 tel qu\u2019il est mis en \u0153uvre en Chine et ailleurs ; enfin le risque du conformisme et de l\u2019autocensure. \u00c0 l\u2019origine de ces maux, il diagnostique la tendance \u00e0 ne consid\u00e9rer les individus que comme des donn\u00e9es ou des ressources.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Briser les cha\u00eenes des nouvelles formes d\u2019esclavage<\/em><\/h3>\n\n\n\n

173. Cette vision d\u00e9form\u00e9e de la personne se traduit aujourd\u2019hui par diverses formes d\u2019asservissement directement li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique. Rien, dans le monde de l\u2019IA, n\u2019est immat\u00e9riel ou magique. Chaque r\u00e9ponse qui semble imm\u00e9diate et parfaite provient d\u2019une longue cha\u00eene de m\u00e9diations, d\u2019un vaste r\u00e9seau de ressources naturelles, d\u2019infrastructures \u00e9nerg\u00e9tiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique repose sur le travail silencieux de millions d\u2019\u00eatres humains, employ\u00e9s \u00e0 des activit\u00e9s peu visibles mais essentielles : \u00e9tiquetage des donn\u00e9es, mod\u00e9ration des contenus \u2013 souvent tr\u00e8s mauvais \u2013, apprentissage des mod\u00e8les. Dans de nombreux cas il s\u2019agit de jeunes, pour la majorit\u00e9 des femmes, qui travaillent dur pour un salaire de mis\u00e8re. \u00c0 cette fatigue invisible s\u2019ajoute celle, encore plus brutale, de l\u2019extraction des ressources n\u00e9cessaires \u00e0 la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l\u2019IA. Dans certaines r\u00e9gions du monde, des adolescents et des enfants travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des mat\u00e9riaux dont on tire les terres rares. Des corps marqu\u00e9s, mutil\u00e9s, us\u00e9s pour que le flux de calcul ne s\u2019interrompe pas. En outre, des r\u00e9seaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des syst\u00e8mes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contr\u00f4ler et d\u00e9placer des victimes de la traite, fr\u00e9quemment mineures, transformant hommes et femmes en \u201cdonn\u00e9es\u201d \u00e0 tracer et en \u201ccolis\u201d \u00e0 d\u00e9placer au sein des m\u00eames circuits num\u00e9riques qui soutiennent une grande partie de l\u2019\u00e9conomie mondiale. Cette r\u00e9alit\u00e9 interpelle profond\u00e9ment la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d\u2019invoquer l\u2019efficacit\u00e9, ni de c\u00e9l\u00e9brer les bienfaits de l\u2019innovation, s\u2019ils reposent sur une cha\u00eene d\u2019exploitation qui reste d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment invisible. Si une technologie promet l\u2019\u00e9mancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignit\u00e9 de la personne.<\/p>\n\n\n\n

174. La lutte contre les nouvelles formes d\u2019esclavage constitue un test d\u00e9cisif pour le discernement \u00e9thique de l\u2019IA et de la transformation num\u00e9rique. Dans le sillage de la tradition inaugur\u00e9e par L\u00e9on XIII, l\u2019\u00c9glise renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d\u2019esclavage, de traite et de marchandisation des personnes, et rappelle l\u2019urgence d\u2019un vaste mouvement de r\u00e9flexion et d\u2019action qui place au centre la dignit\u00e9 inali\u00e9nable de chaque \u00eatre humain et le bien commun comme fins de la soci\u00e9t\u00e9 et comme crit\u00e8res de tout choix personnel, social et politique. Sans cette r\u00e9flexion \u00e9thique et humanisante, le pouvoir croissant des syst\u00e8mes num\u00e9riques risque de nous conduire vers de nouvelles atrocit\u00e9s, non moins honteuses que celles du pass\u00e9 que nous d\u00e9plorons aujourd\u2019hui, alors que nous continuons \u00e0 nous pr\u00e9senter comme des soci\u00e9t\u00e9s \u201cavanc\u00e9es\u201d et \u201ccivilis\u00e9es\u201d.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Apr\u00e8s la d\u00e9pendance, un mal encore plus grave est ici d\u00e9nonc\u00e9 : l\u2019exploitation \u00e0 outrance des travailleurs du num\u00e9rique, aboutissant \u00e0 des formes analogues \u00e0 l\u2019esclavage ; la traite directe des personnes par des r\u00e9seaux criminels facilit\u00e9e par le DarkWeb, etc.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

175. La traite doit \u00eatre reconnue comme une forme contemporaine d\u2019esclavage et comme une grave atteinte \u00e0 la dignit\u00e9 humaine ; ne pas r\u00e9agir avec fermet\u00e9 ou tol\u00e9rer de quelque mani\u00e8re que ce soit ces pratiques revient, dans une certaine mesure, \u00e0 se rendre aujourd\u2019hui complice des fautes commises hier, lorsque l\u2019esclavage \u00e9tait justifi\u00e9 ou pass\u00e9 sous silence.<\/p>\n\n\n\n

176. Au fur et \u00e0 mesure que sa doctrine m\u00fbrissait, l\u2019\u00c9glise a progressivement pris conscience de la gravit\u00e9 de ces r\u00e9alit\u00e9s. Il est vrai que les \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9 ne peuvent \u00eatre jug\u00e9s hors du contexte historique, comme si tous les crit\u00e8res qui se sont affin\u00e9s au fil du temps avaient toujours exist\u00e9. Cependant, nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l\u2019\u00c9glise et la soci\u00e9t\u00e9 ont condamn\u00e9 le fl\u00e9au de l\u2019esclavage. Si, dans l\u2019Antiquit\u00e9 et au Moyen \u00c2ge, de nombreuses personnes et institutions eccl\u00e9siastiques avaient des esclaves, d\u00e8s l\u2019\u00e9poque moderne, le Si\u00e8ge Apostolique romain, sollicit\u00e9 par les demandes des souverains, est intervenu \u00e0 plusieurs reprises pour r\u00e9glementer et l\u00e9gitimer les modalit\u00e9s de soumission et, dans certains cas, de r\u00e9duction en esclavage des \u201cinfid\u00e8les\u201d. Il faut attendre le XIXe<\/sup> si\u00e8cle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l\u2019esclavage, notamment avec L\u00e9on XIII. Cela constitue un exemple clair de l\u2019\u00e9volution de la compr\u00e9hension, par l\u2019\u00c9glise, des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles de la R\u00e9v\u00e9lation dont elle est la gardienne. Bien que l\u2019on ne trouve pas d\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 dans la question en soi \u2013 l\u2019\u00c9glise ayant longtemps tol\u00e9r\u00e9 l\u2019esclavage et n\u2019en \u00e9tant venue qu\u2019ensuite \u00e0 le condamner de mani\u00e8re absolue \u2013, il existe une continuit\u00e9 tout au long de l\u2019histoire quant \u00e0 la conviction de la dignit\u00e9 de chaque \u00eatre humain, cr\u00e9e \u00e0 l\u2019image de Dieu, m\u00eame si, en dix-huit si\u00e8cles, elle n\u2019est pas parvenue \u00e0 en exprimer officiellement l\u2019incompatibilit\u00e9 totale avec l\u2019esclavage. Il s\u2019agit d\u2019une blessure dans la m\u00e9moire chr\u00e9tienne de laquelle nous ne pouvons nous consid\u00e9rer \u00e9trangers. Il est in\u00e9vitable d\u2019\u00e9prouver une profonde douleur en consid\u00e9rant l\u2019\u00e9norme souffrance et l\u2019humiliation que l\u2019esclavage a signifi\u00e9es pour tant de personnes, en contraste avec leur dignit\u00e9 sans limites, aim\u00e9es infiniment par le Seigneur. C\u2019est pourquoi, au nom de l\u2019\u00c9glise, je demande sinc\u00e8rement pardon.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV s\u2019appuie ici sur des conclusions de la Commission th\u00e9ologique internationale remises \u00e0 Jean-Paul\u00a0II \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019an\u00a02000, parfois pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00ab l\u2019acte de repentance \u00bb de l\u2019Eglise catholique pour les fautes du pass\u00e9 ; il avait publiquement demand\u00e9 pardon en son nom ; en m\u00eame temps, L\u00e9on XIV rappelle les principales condamnations pontificales de l\u2019esclavage depuis le\u00a0XVe<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, certes peu suivies d\u2019effet. Curieusement, il n\u2019\u00e9voque pas la bulle Sublimis Deus de Paul III en 1537, condamnation de l\u2019esclavage des Indiens d\u2019Am\u00e9rique, qui marqua cependant son temps, \u00e0 l\u2019instar de la controverse de Valladolid (1551). Il remarque que la conscience chr\u00e9tienne de la dignit\u00e9 humaine s\u2019affine au fil du temps, la conduisant \u00e0 remettre en cause des situations \u00e9tablies.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

177. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que le souvenir de la complicit\u00e9 et de l\u2019aveuglement d\u2019hier face \u00e0 l\u2019injustice de l\u2019esclavage devient pour nous un appel \u00e0 la vigilance  : ce que nous avons appris doit se traduire en discernement et responsabilit\u00e9 dans le pr\u00e9sent. Si nous ne voulons pas avoir \u00e0 demander pardon \u00e0 l\u2019avenir pour ne pas avoir \u00e9t\u00e9 fid\u00e8les au tr\u00e9sor de la dignit\u00e9 humaine que renferme notre foi, c\u2019est \u00e0 nous aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre directs et fermes dans la d\u00e9nonciation de la traite sous ses multiples formes et de soutenir, pas \u00e0 pas, aux c\u00f4t\u00e9s de tous ceux qui s\u2019y engagent, des parcours concrets de pr\u00e9vention, de protection, de lib\u00e9ration et de r\u00e9habilitation.<\/p>\n\n\n\n

178. Le colonialisme rev\u00eat de nos jours un visage in\u00e9dit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s\u2019approprie les donn\u00e9es, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance g\u00e9opolitique et de plus grande fragilit\u00e9 structurelle, sont actuellement travers\u00e9s par une nouvelle logique d\u2019extraction  : celle des flux sanitaires, profils \u00e9pid\u00e9miologiques, cartes g\u00e9n\u00e9tiques et donn\u00e9es d\u00e9mographiques. Ce sont l\u00e0 les nouvelles \u201cterres rares\u201d du pouvoir  : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir \u00e0 entra\u00eener des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs, \u00e0 orienter des strat\u00e9gies d\u2019investissement, \u00e0 anticiper les crises et surtout \u00e0 s\u00e9lectionner qui et quoi compte. Celui qui d\u00e9tient les donn\u00e9es sanitaires de populations enti\u00e8res, aujourd\u2019hui souvent collect\u00e9es sous le couvert de l\u2019aide, de la recherche ou de l\u2019innovation, d\u00e9tient en r\u00e9alit\u00e9 un levier structurel sur l\u2019avenir  : il peut modeler les besoins et les march\u00e9s. Et il peut d\u00e9cider, avant les autres, \u00e0 qui destiner les m\u00e9dicaments, les investissements, les protections. C\u2019est l\u00e0 que se joue l\u2019un des enjeux moraux les plus urgents de notre \u00e9poque  : transformer la connaissance partag\u00e9e en bien commun, et non en levier de domination  ; rendre aux peuples non seulement les donn\u00e9es qui les d\u00e9crivent, mais aussi la possibilit\u00e9 de d\u00e9cider comment elles seront utilis\u00e9es, par qui et pour qui. Autrement, l\u2019\u00e8re num\u00e9rique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une autre forme.<\/p>\n\n\n\n

179. Les nouvelles formes d\u2019esclavage se nourrissent de cha\u00eenes \u00e9conomiques et d\u2019infrastructures num\u00e9riques. Il faut donc \u0153uvrer dans plusieurs directions  : tout d\u2019abord, en renfor\u00e7ant les exigences en mati\u00e8re de transparence des fili\u00e8res qui soutiennent l\u2019industrie technologique et l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique, afin qu\u2019aucun avantage concurrentiel ne repose sur une exploitation invisible. Deuxi\u00e8mement, il est n\u00e9cessaire que les entreprises et les investisseurs adoptent des crit\u00e8res clairs de v\u00e9rification \u00e9thique pr\u00e9ventive (due diligence<\/em>), en incluant parmi leurs priorit\u00e9s la protection des travailleurs, la lutte contre le travail forc\u00e9 et l\u2019impact social des mod\u00e8les d\u2019entreprise bas\u00e9s sur les donn\u00e9es. En outre, les plateformes num\u00e9riques doivent \u00eatre appel\u00e9es \u00e0 coop\u00e9rer de mani\u00e8re responsable avec les autorit\u00e9s et la soci\u00e9t\u00e9 civile afin d\u2019emp\u00eacher que les outils de communication, de paiement et de ciblage ne deviennent des canaux de recrutement et de contr\u00f4le des victimes. Lorsque ces choix convergent, l\u2019environnement num\u00e9rique peut se transformer d\u2019un espace de pr\u00e9dation en un espace de protection, de pr\u00e9vention et de promotion de la dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La d\u00e9nonciation d\u2019un n\u00e9o-colonialisme occidental avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e par Fran\u00e7ois ; mais chez lui, elle d\u00e9signait surtout une sorte de paternalisme des bons sentiments de l\u2019Occident progressiste \u00e0 destination des valeurs des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ; ici, la critique est celle d\u2019un colonialisme des BigData, assimil\u00e9es de mani\u00e8res audacieuses \u00e0 des terres rares ; c\u2019est ici une des parties les plus novatrices de l\u2019encyclique dans le diagnostic et le rem\u00e8de.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Une responsabilit\u00e9 partag\u00e9e<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

180. Les diff\u00e9rents domaines abord\u00e9s \u2013 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 dans la vie publique, l\u2019\u00e9ducation dans l\u2019environnement num\u00e9rique, les transformations du monde du travail, la fragilit\u00e9 des familles et les nouvelles formes d\u2019esclavage \u2013 ne constituent pas des ph\u00e9nom\u00e8nes isol\u00e9s. Ils manifestent le m\u00eame enjeu  : si la technique devient un crit\u00e8re absolu, la personne risque d\u2019\u00eatre trait\u00e9e comme une donn\u00e9e, un engrenage ou une marchandise  ; si, au contraire, la technique s\u2019inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

181. Dans cette perspective, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise pr\u00f4ne une responsabilit\u00e9 partag\u00e9e. Elle demande que ces processus soient conduits avec clairvoyance  : par des institutions capables de r\u00e9guler sans \u00e9touffer et de prot\u00e9ger sans se substituer  ; par des entreprises qui reconnaissent dans le travail et la dignit\u00e9 un crit\u00e8re de r\u00e9ussite  ; par des corps interm\u00e9diaires et des communaut\u00e9s \u00e9ducatives qui r\u00e9tablissent la confiance et les liens  ; par des citoyens qui cultivent la responsabilit\u00e9, la sobri\u00e9t\u00e9, le discernement et le sens de la v\u00e9rit\u00e9. Ce n\u2019est qu\u2019ainsi que l\u2019innovation pourra v\u00e9ritablement devenir un d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral et non un facteur d\u2019exclusion et de domination  ; et ce n\u2019est qu\u2019ainsi que la promesse du progr\u00e8s pourra \u00eatre reconnue comme vraie, car mesur\u00e9e \u00e0 l\u2019aune de la dignit\u00e9 inviolable de chaque homme et de chaque femme.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La conclusion du chapitre pr\u00f4ne l\u2019\u00e9ducation partag\u00e9e, la r\u00e9gulation \u00e9tatique, la transparence et la d\u00e9concentration des oligopoles de la tech.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Chapitre 5<\/h1>\n\n\n\n

LA CULTURE DU POUVOIR ET LA CIVILISATION DE L\u2019AMOUR<\/h1>\n\n\n\n

182. Apr\u00e8s avoir examin\u00e9 comment l\u2019IA transforme certains aspects de la vie et de la soci\u00e9t\u00e9, avec de graves r\u00e9percussions sur la dignit\u00e9 humaine, il est n\u00e9cessaire de tourner notre regard vers un domaine encore plus dramatique  : la guerre. Ici, la question ne concerne pas seulement l\u2019efficacit\u00e9 de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissoci\u00e9e de l\u2019\u00e9thique et de la responsabilit\u00e9, rende plus rapide et impersonnelle la d\u00e9cision sur la vie et la mort, et pr\u00e9sente le recours \u00e0 la force comme une option imm\u00e9diate et r\u00e9alisable. Dans un monde de plus en plus interd\u00e9pendant, la paix n\u2019est pas un th\u00e8me parmi d\u2019autres, mais une condition du bien commun universel et un banc d\u2019essai de la maturit\u00e9 morale des peuples, sp\u00e9cialement de ceux qui sont appel\u00e9s \u00e0 assumer des responsabilit\u00e9s gouvernementales. <\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. En synth\u00e8se, cette partie centr\u00e9e sur le ph\u00e9nom\u00e8ne guerrier ne constitue pas seulement une r\u00e9flexion morale sur la guerre et l\u2019intelligence artificielle, mais une tentative de r\u00e9introduire des limites politiques, juridiques et anthropologiques \u00e0 l\u2019usage contemporain de la violence.<\/p>\n\n\n\n

183. La r\u00e9volution num\u00e9rique est en train de modifier la grammaire des conflits. La guerre visible c\u00f4toie d\u00e9sormais des formes hybrides  : cyberattaques, manipulation de l\u2019information, campagnes d\u2019influence, automatisation des d\u00e9cisions strat\u00e9giques. L\u2019IA intervient dans ces processus comme un facteur d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration, dans un contexte o\u00f9 de nombreuses technologies sont intrins\u00e8quement ambivalentes  : ce qui est con\u00e7u pour d\u00e9fendre peut rapidement \u00eatre converti en attaque, et la fronti\u00e8re entre protection et agression tend \u00e0 s\u2019estomper. L\u2019IA peut renforcer la d\u00e9fense et la protection des civils, mais elle peut aussi abaisser le seuil du recours \u00e0 la force, rendre les responsabilit\u00e9s opaques, alimenter une culture o\u00f9 l\u2019ennemi est r\u00e9duit \u00e0 une donn\u00e9e et la victime \u00e0 un \u201cdommage collat\u00e9ral\u201d. Face \u00e0 ces transformations, nous devons nous r\u00e9f\u00e9rer aux principes de la Doctrine sociale \u2013 dignit\u00e9 de la personne, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarit\u00e9, solidarit\u00e9, justice \u2013 comme crit\u00e8res pour juger si les technologies servent r\u00e9ellement l\u2019humanit\u00e9 ou finissent par l\u2019asservir, et les consid\u00e9rer comme lignes directrices pour nos choix.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux Le texte reprend ici le concept de \u00ab forme hybride \u00bb de la guerre, en citant les cyberattaques, la manipulation de l\u2019information et les campagnes d\u2019influence. Il souligne le danger de ce type d\u2019agression : opacit\u00e9 des responsabilit\u00e9s, r\u00e9duction des victimes \u00e0 des donn\u00e9es, abaissement du seuil de recours \u00e0 la force, toutes tendances sans doute accrues par l\u2019IA. Le th\u00e8me sera repris au paragraphe 204. Il est en effet bienvenu de conserver une distinction entre \u00ab guerre visible \u00bb et \u00ab forme hybride \u00bb. Le second terme doit davantage \u00eatre compris comme une analogie (la manipulation de l\u2019information peut \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 une guerre) que comme l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 de nature. Si en effet on consid\u00e9rait que le ph\u00e9nom\u00e8ne guerrier englobe d\u00e9sormais des formes militaires et non-militaires, cela ouvrirait la voie \u00e0 des ripostes militaires \u00e0 des agressions non-militaires. Par exemple, \u00e0 une op\u00e9ration militaire pour r\u00e9agir \u00e0 une op\u00e9ration de manipulation de l\u2019opinion. Ce qui priverait de son sens la restriction pr\u00e9sent\u00e9e au \u00a7 192 de la guerre \u00e0 la stricte l\u00e9gitime d\u00e9fense.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

184. Dans ce chapitre, j\u2019entends donc mettre en parall\u00e8le deux logiques oppos\u00e9es, que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es \u00e0 l\u2019aide d\u2019images bibliques : d\u2019une part, la tentation de construire la tour de Babel, en misant sur la puissance et l\u2019orgueil  ; d\u2019autre part, la patience de reconstruire J\u00e9rusalem comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque de N\u00e9h\u00e9mie, \u201cmorceau par morceau\u201d, en pr\u00e9servant l\u2019humain et le bien commun.<\/p>\n\n\n\n

185. Si l\u2019on observe la dynamique mondiale, on constate toujours plus clairement l\u2019expansion d\u2019une culture de la force, faite de polarisations et de violences. La Babel moderne n\u2019est pas seulement le paradigme technocratique mondialis\u00e9, mais aussi l\u2019affrontement \u00e0 distance entre des imp\u00e9rialismes oppos\u00e9s, entre des puissances qui veulent conserver leur supr\u00e9matie et celles qui aspirent \u00e0 la conqu\u00e9rir, avec une multitude de conflits locaux. C\u2019est aussi la course au d\u00e9veloppement de technologies toujours plus puissantes, ou \u00e0 s\u2019en assurer le contr\u00f4le, selon une dynamique d\u00e9shumanisante qui semble ne conna\u00eetre aucune limite. Et pourtant, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette d\u00e9rive, nous entrevoyons une grande partie de l\u2019humanit\u00e9 qui cherche \u00e0 rester humaine et \u00e0 s\u2019employer \u00e0 construire la cit\u00e9 de la coexistence et de la paix. Nous en sommes tous souvent les artisans inconscients et les architectes d\u00e9sunis, capables d\u2019\u00e9lans g\u00e9n\u00e9reux mais d\u00e9pourvus d\u2019une vision d\u2019ensemble  : c\u2019est une construction plus lente, moins visible et moins spectaculaire, qui attend d\u2019\u00eatre mieux comprise et mieux coordonn\u00e9e, pour devenir ainsi l\u2019engagement conscient et structur\u00e9 de chaque communaut\u00e9, de la famille au gouvernement des \u00c9tats et \u00e0 leurs relations. C\u2019est \u00e0 cet horizon d\u2019engagement, \u00e0 ce chantier d\u2019esp\u00e9rance, que nous donnons le nom de \u00ab  civilisation de l\u2019amour  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. Le pape sugg\u00e8re que le contexte g\u00e9opolitique voit d\u00e9sormais pr\u00e9valoir \u00ab l\u2019affrontement \u00e0 distance entre des imp\u00e9rialismes oppos\u00e9s, entre des puissances qui veulent conserver leur supr\u00e9matie et celles qui aspirent \u00e0 la conqu\u00e9rir, avec une multitude de conflits locaux. \u00bb C\u2019est une affirmation fondamentale qui vient \u00e9clairer les passages qui suivent sur l\u2019affaiblissement du dialogue multilat\u00e9ral. En effet, le syst\u00e8me des Nations Unies porte la trace des Etats nations europ\u00e9ens qui ont cherch\u00e9 au cours du XXe si\u00e8cle \u00e0 renoncer \u00e0 la guerre comme m\u00e9thode de r\u00e8glement des diff\u00e9rends. Plusieurs grandes puissances semblent aujourd\u2019hui renouer avec des logiques de sph\u00e8res d\u2019influence ou de puissance imp\u00e9riale ; ces puissances cherchent moins \u00e0 r\u00e9gler des conflits qu\u2019\u00e0 discipliner leurs p\u00e9riph\u00e9ries.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Les usages militaires de l\u2019IA, d\u00e9j\u00e0 en cours dans les conflits mondiaux charrient avec eux tellement d\u2019enjeux et d\u2019inqui\u00e9tudes qu\u2019ils justifient leur traitement dans un chapitre s\u00e9par\u00e9. Le Saint-Si\u00e8ge se montre ici fid\u00e8le \u00e0 sa doctrine de pacifisme (quasi-int\u00e9gral), telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la doctrine sociale de l\u2019Eglise par Pacem in terris (1963) de Jean\u00a0XXIII. \u00c0 mesure que les enjeux se d\u00e9voilent, \u00ab l\u2019ennemi \u00bb est enfin d\u00e9sign\u00e9 :\u00a0Babel d\u00e9signe le paradigme technocratique mondialis\u00e9 et les imp\u00e9rialismes affront\u00e9s dans une course \u00e0 l\u2019armement ; Babel semble r\u00e9gner \u00e0 l\u2019heure pr\u00e9sente.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La civilisation de l\u2019amour \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

186. Lorsque saint Paul VI introduisit l\u2019expression \u201ccivilisation de l\u2019amour\u201d, le monde \u00e9tait marqu\u00e9 par la Guerre froide, la course aux armements et de forts d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques. Dans ce contexte, l\u2019\u00c9glise proposait une voie alternative \u00e0 l\u2019opposition id\u00e9ologique entre les syst\u00e8mes, en imaginant un ordre social o\u00f9 justice et charit\u00e9 s\u2019entrem\u00ealent et o\u00f9 l\u2019amour devient le principe d\u2019organisation de la vie \u00e9conomique, politique et culturelle. Aujourd\u2019hui, nous devons retrouver avec force cette vision  : la civilisation de l\u2019amour n\u2019est pas une utopie na\u00efve, mais un projet exigeant. Elle consiste \u00e0 traduire la charit\u00e9 en structures de justice, \u00e0 donner une forme institutionnelle \u00e0 la fraternit\u00e9 et \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019autre \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une personne ou d\u2019un peuple \u2013 comme un alli\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la construction du bien commun. Comme nous l\u2019a rappel\u00e9 l\u2019Encyclique Fratelli tutti<\/em>, seul cet amour social, capable de devenir culture et norme, peut engendrer un ordre international stable, transformant la cohabitation d\u2019une simple coexistence arm\u00e9e en une communaut\u00e9 de destin.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle D\u00e9j\u00e0 saint Thomas d\u2019Aquin rappelait que la politique est la forme la plus haute de la charit\u00e9 ; \u00ab amour \u00bb est \u00e0 entendre ici non pas au sens subjectiviste et romantique de la bonne conscience, de m\u00eame que le sens \u00ab charit\u00e9 \u00bb a \u00e9t\u00e9 d\u00e9voy\u00e9 en fran\u00e7ais par ses applications paternalistes et mis\u00e9rabilistes, mais comme un principe organisateur exigeant, qui n\u00e9cessite un effort sur soi ; analogue \u00e0 la charit\u00e9 eccl\u00e9siale que saint Augustin place comme r\u00e9alit\u00e9 eucharistique supr\u00eame, au c\u0153ur de la vie de l\u2019Eglise.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n

187. Aujourd\u2019hui, dans le contexte de la r\u00e9volution num\u00e9rique, cette intuition s\u2019av\u00e8re encore plus d\u00e9terminante. Les r\u00e9seaux num\u00e9riques, l\u2019\u00e9conomie mondialis\u00e9e et le d\u00e9veloppement de l\u2019IA cr\u00e9ent des liens de plus en plus \u00e9troits, reliant en temps r\u00e9el les d\u00e9cisions prises en un lieu aux effets qu\u2019elles produisent ailleurs. Les paroles du Concile Vatican II sur l\u2019interd\u00e9pendance croissante entre les peuples restent donc d\u2019actualit\u00e9 : le bien commun rev\u00eat de plus en plus une dimension universelle, avec des droits et des devoirs qui concernent l\u2019ensemble de la famille humaine. Le projet de la civilisation de l\u2019amour assume ici la t\u00e2che d\u00e9cisive de transformer cette interd\u00e9pendance subie en une solidarit\u00e9 voulue et choisie. C\u2019est le crit\u00e8re qui doit orienter les processus technologiques  : il ne suffit pas que l\u2019IA nous rende plus efficaces ou plus connect\u00e9s, elle doit servir \u00e0 \u00e9difier cette famille humaine universelle, avec des droits et des devoirs partag\u00e9s, o\u00f9 la proximit\u00e9 num\u00e9rique devient une occasion r\u00e9elle de rencontre et de sollicitude r\u00e9ciproque.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dans Laudato Si\u2019<\/em>, Fran\u00e7ois faisait d\u00e9j\u00e0 le constat d\u2019interconnexions et interd\u00e9pendances croissantes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La culture du pouvoir<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

188. Dans le monde actuel une culture de la puissance s\u2019installe progressivement, o\u00f9 la disponibilit\u00e9 des moyens et la capacit\u00e9 de dominer tendent \u00e0 dicter l\u2019ordre du jour et les crit\u00e8res de d\u00e9cision, rel\u00e9guant le bien commun de l\u2019humanit\u00e9 au second plan et r\u00e9duisant le drame concret des peuples en guerre \u00e0 une variable secondaire par rapport aux int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques. Cette culture de la puissance s\u2019infiltre dans la soci\u00e9t\u00e9, modifie les relations et les comportements, se r\u00e9pand en normalisant la guerre, en recherchant une puissance militaire toujours plus grande, en profitant de la crise du multilat\u00e9ralisme et en alimentant un faux r\u00e9alisme qui r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il n\u2019existe pas d\u2019alternatives.<\/p>\n\n\n\n

La banalisation de la guerre<\/em><\/p>\n\n\n\n

189. En 1965, le cri de saint Paul VI r\u00e9sonnait avec force devant l\u2019Assembl\u00e9e G\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies  : \u00ab jamais plus la guerre, jamais plus la guerre  ! \u00bb. Nous devons reconna\u00eetre que, malgr\u00e9 les aspirations et les proclamations de paix, les soixante derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par des conflits d\u2019une f\u00e9rocit\u00e9 impressionnante qui ont souvent impliqu\u00e9 massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de r\u00e9fugi\u00e9s, une d\u00e9stabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il \u00e9tait commun\u00e9ment admis que la guerre devait rester une extrema ratio<\/em>, encadr\u00e9e par des limites \u00e9thiques et juridiques rigoureuses, et en tout \u00e9tat de cause par une perspective politique orient\u00e9e vers la paix. \u00c0 la suite des \u00e9v\u00e9nements survenus pendant l\u2019entre-deux-guerres, un tournant s\u2019est produit apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale  : la paix avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e au centre de l\u2019ordre international, comme en t\u00e9moigne notamment la Charte des Nations Unies<\/em>, qui se propose de \u00ab pr\u00e9server les g\u00e9n\u00e9rations futures du fl\u00e9au de la guerre \u00bb  ; de nombreuses Constitutions nationales, dans le m\u00eame esprit, avaient rel\u00e9gu\u00e9 le recours aux armes \u00e0 des cas extr\u00eames et strictement d\u00e9limit\u00e9s. M\u00eame pendant la Guerre froide, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence de conflits graves, la conscience qu\u2019il fallait \u00e9viter \u00e0 tout prix un nouveau conflit mondial persistait.<\/p>\n\n\n\n

190. Aujourd\u2019hui, en revanche, nous assistons \u00e0 un v\u00e9ritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en mati\u00e8re de r\u00e9armement, avec une r\u00e9habilitation inqui\u00e9tante de la guerre en tant qu\u2019instrument de politique internationale, tandis que les crit\u00e8res \u00e9thiques m\u00eames qui en avaient limit\u00e9 l\u2019usage sont progressivement \u00e9rod\u00e9s. Les conflits r\u00e9gionaux qui s\u2019\u00e9ternisent, l\u2019escalade<\/em> des tensions et les menaces r\u00e9ciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour l\u2019expansion territoriale que l\u2019on croyait d\u00e9pass\u00e9es r\u00e9apparaissent. L\u2019opinion publique est progressivement orient\u00e9e et habitu\u00e9e par des r\u00e9cits m\u00e9diatiques polarisants, souvent amplifi\u00e9s par des algorithmes qui valorisent la confrontation et l\u2019opposition.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. Le pape s\u2019interroge ici sur les causes de la r\u00e9apparition de la guerre. Le paradoxe est sans doute que la guerre est moins r\u00e9habilit\u00e9e dans le discours que dans la pratique. Les puissances occidentales ont conduit des op\u00e9rations de neutralisation, la Russie une \u00ab op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale \u00bb, les Etats-Unis en Iran une \u00ab excursion \u00bb si l\u2019on en croit Donald Trump. Et, de fait, \u00e9viter d\u2019assumer la guerre \u00e9vite \u00e0 la fois de tomber sous le coup de la r\u00e9probation que le XXe si\u00e8cle a attach\u00e9e \u00e0 cette entreprise et qui demeure, au moins en partie, et de respecter les r\u00e8gles du droit de la guerre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

191. Nous assistons \u00e9galement \u00e0 une perte inqui\u00e9tante de la m\u00e9moire historique. La disparition progressive des t\u00e9moins directs de la Shoah<\/em> et des deux guerres mondiales facilite une r\u00e9\u00e9criture s\u00e9lective ou d\u00e9form\u00e9e du pass\u00e9, dans un climat o\u00f9 les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les le\u00e7ons apprises. Sans une m\u00e9moire vive des horreurs de la guerre, les d\u00e9cisions politiques risquent d\u2019\u00eatre prises sur la base de calculs de force, sans vision des cons\u00e9quences \u00e0 long terme.<\/p>\n\n\n\n

192. \u00c0 tout cela s\u2019ajoute un \u00e9l\u00e9ment nouveau et d\u00e9terminant  : la dimension m\u00e9diatique et num\u00e9rique. Les r\u00e9seaux de communication, les espaces d\u2019information fragment\u00e9s et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, acc\u00e9l\u00e9rer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre n\u2019est pas seulement men\u00e9e, mais aussi pr\u00e9par\u00e9e culturellement \u00e0 travers des r\u00e9cits simplistes, des logiques ami-ennemi, la d\u00e9sinformation et la peur. Lorsque la m\u00e9moire historique s\u2019estompe et que les crit\u00e8res \u00e9thiques qui prot\u00e8gent les civils et les plus fragiles s\u2019affaiblissent, il devient plus facile de pr\u00e9senter la violence comme n\u00e9cessaire, in\u00e9vitable, voire \u201cpropre\u201d. C\u2019est dans ce climat que l\u2019humanit\u00e9 est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, o\u00f9 la paix n\u2019appara\u00eet plus comme une t\u00e2che \u00e0 assumer, mais comme un intervalle pr\u00e9caire entre les conflits. Aujourd\u2019hui plus que jamais, il est important de r\u00e9affirmer le d\u00e9passement de la th\u00e9orie de la \u201cguerre juste\u201d trop souvent invoqu\u00e9e pour justifier n\u2019importe quelle guerre, sous r\u00e9serve du droit \u00e0 la l\u00e9gitime d\u00e9fense dans son sens le plus strict. La magnifique humanit\u00e9 dispose d\u2019outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours \u00e0 la force, \u00e0 la violence et aux armes t\u00e9moigne d\u2019une pauvret\u00e9 relationnelle qui a toujours des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses sur les populations civiles.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. Ici le pape prolonge la r\u00e9flexion du pape Fran\u00e7ois. En affirmant qu\u2019il convient de d\u00e9passer la th\u00e9orie de la guerre juste, il n\u2019en condamne pas pour autant le principe, mais il la fait \u00e9voluer. La th\u00e9orie de la guerre juste est \u00e0 vrai dire assez mal nomm\u00e9e. C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 une th\u00e9orie de la guerre injuste, qui condamne par principe le recours \u00e0 la guerre sauf dans quelques circonstances limitativement \u00e9num\u00e9r\u00e9es et \u00e0 condition que certaines conditions soient r\u00e9unies. Le premier et sans doute le plus important des crit\u00e8res de la guerre juste est celui de la justice de la cause. La l\u00e9gitime d\u00e9fense face \u00e0 une agression, ici reprise par le pape, a toujours \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur des th\u00e9ories de la juste cause. St Augustin ou plus tard Grotius (XVIIe si\u00e8cle) avaient pu indiquer que la r\u00e9paration d\u2019une justice pouvait aussi \u00eatre une cause de guerre juste. Aujourd\u2019hui, cette extension \u00e0 la r\u00e9paration d\u2019une injustice pourrait ouvrir la voie \u00e0 de nombreux conflits, en particulier si on acceptait que l\u2019injustice \u00e0 r\u00e9parer ne soit pas seulement d\u2019origine militaire mais aussi \u00e9conomique par exemple. C\u2019est toute la port\u00e9e de la restriction \u00e0 la stricte l\u00e9gitime d\u00e9fense qui doit \u00eatre comprise comme l\u00e9gitime d\u00e9fense face \u00e0 une agression arm\u00e9e. \u00a0 Il n\u2019y a pas de raison de renoncer aux autres crit\u00e8res traditionnels de la guerre juste qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s au fil des \u00e9poques : l\u2019autorit\u00e9 l\u00e9gitime, l\u2019intention droite, la proportionnalit\u00e9 ou les chances raisonnables de succ\u00e8s. Ils peuvent toujours intervenir \u00e0 titre subsidiaire pour porter un regard sur la l\u00e9gitimit\u00e9 du recours aux armes. De m\u00eame que le jus in bello (le droit qui dit ce qui est permis de faire dans la guerre) vient toujours utilement compl\u00e9ter le jus ad bellum (le droit qui dit quand la guerre peut \u00eatre justifi\u00e9e, ici seulement en cas de l\u00e9gitime d\u00e9fense).\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV confirme ici la ligne multilat\u00e9raliste et pacifiste int\u00e9grale du Saint-Si\u00e8ge, qui lui fait d\u00e9passer (en les int\u00e9grant) les crit\u00e8res de Thomas d\u2019Aquin de la guerre juste, effectivement plus larges que la l\u00e9gitime d\u00e9fense. Il fait le constat que la puissance retenue de la guerre froide et de la \u00ab pax americana \u00bb a laiss\u00e9 place \u00e0 une \u00ab culture de la puissance \u00bb marqu\u00e9e par des logiques de pr\u00e9dation et de polarisation, o\u00f9 le seuil de recours \u00e0 la guerre est dangereusement abaiss\u00e9, tout en s\u2019hybridant avec des formes de haute conflictualit\u00e9 non-arm\u00e9e, sp\u00e9cialement num\u00e9riques. Il pr\u00eache en somme pour une \u00ab diplomatie de la derni\u00e8re chance \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La force sans limites<\/em><\/h3>\n\n\n\n

193. Un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant du paysage actuel est l\u2019essor de l\u2019industrie de guerre, devenue un secteur cl\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie de certains pays. Le lien \u00e9troit entre les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, les appareils militaires et les d\u00e9cisions politiques engendre une \u201cnation arm\u00e9e\u201d o\u00f9 la guerre appara\u00eet presque comme le prolongement naturel de la politique et o\u00f9 le march\u00e9 de l\u2019armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. Nous ne pouvons ignorer les \u00e9normes int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques qui se trouvent derri\u00e8re la guerre. Les industries de l\u2019armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d\u2019un march\u00e9 qui prosp\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment gr\u00e2ce aux conflits. En ce sens, il existe \u00e9galement une logique \u00e9conomique qui contribue \u00e0 alimenter les tensions dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions du monde.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. Ce paragraphe pointe \u00e0 juste titre les dangers de ce qu\u2019Eisenhower appelait le \u00ab complexe militaro-industriel \u00bb en en d\u00e9plorant les effets. La question est redoutable, car si, comme le pape le fait \u00e0 juste titre, on reconnait aux Etats le droit de se d\u00e9fendre face aux agressions arm\u00e9es, il faut leur donner le droit d\u2019\u00e9quiper leurs forces, soit en d\u00e9veloppant une industrie de l\u2019armement, soit en important les biens produits par cette m\u00eame industrie dans d\u2019autres pays. Tout l\u2019enjeu est donc, comme le souligne le pape, que cette industrie ne soit pas motrice dans les choix de recours aux armes, mais au service de la d\u00e9fense des pays. C\u2019est la question du contr\u00f4le politique. Si le pape a raison de d\u00e9noncer une guerre qui serait le prolongement naturel de la politique, plus dangereuse encore serait une logique guerri\u00e8re qui \u00e9cepperait au contr\u00f4le de la politique. Une r\u00e9flexion plus approfondie dans le cadre de la doctrine sociale de l\u2019Eglise pourrait notamment porter sur les m\u00e9canismes institutionnels capables de maintenir le contr\u00f4le politique des choix militaires dans des soci\u00e9t\u00e9s technologiquement d\u00e9pendantes des industries de d\u00e9fense.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

194. Les arsenaux militaires font l\u2019objet d\u2019une attention renouvel\u00e9e. Par le pass\u00e9, la prise de conscience de la menace que repr\u00e9sentent les armes capables de d\u00e9truire l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re avait favoris\u00e9 des voies de d\u00e9sescalade et de n\u00e9gociation en mati\u00e8re de d\u00e9sarmement. Nous sommes malheureusement sortis de cet horizon et l\u2019\u00e9volution des arsenaux nucl\u00e9aires \u2013 y compris la perspective d\u2019utilisations tactiques \u2013 fait appara\u00eetre le recours \u00e0 ces engins comme une possibilit\u00e9 de moins en moins lointaine. Dans ce contexte, l\u2019entr\u00e9e en vigueur en 2021 du Trait\u00e9 sur l\u2019interdiction des armes nucl\u00e9aires<\/em>, soutenu par plus de soixante-dix pays, constitue un signe important, mais risque de rester en grande partie symbolique, puisque les principales puissances nucl\u00e9aires n\u2019y adh\u00e8rent pas. C\u2019est ainsi que s\u2019est r\u00e9pandue la conviction, erron\u00e9e, que la dissuasion nucl\u00e9aire est une condition indispensable \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9. Ceci a pour effet d\u2019alimenter une nouvelle course aux armements difficilement contr\u00f4lable, accompagn\u00e9e du d\u00e9mant\u00e8lement progressif des accords de r\u00e9duction des armes nucl\u00e9aires et du d\u00e9veloppement d\u2019engins \u201cminiaturis\u00e9s\u201d, qui facilitent leur utilisation comme une option viable.<\/p>\n\n\n\n

195. On retrouve la m\u00eame logique dans les conflits conventionnels : la puissance militaire, la faiblesse des initiatives diplomatiques et la complexit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats en jeu favorisent des conflits qui ont tendance \u00e0 s\u2019enliser, avec un co\u00fbt humain et environnemental extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9. Il est bien plus facile de d\u00e9clencher une guerre que d\u2019y mettre fin, et pourtant, la r\u00e9flexion sur la pr\u00e9vention des conflits reste dramatiquement marginale.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. Le pape confirme ici l\u2019\u00e9volution de la position de l\u2019Eglise Catholique vis-\u00e0-vis des armes nucl\u00e9aires. Le pape Fran\u00e7ois, au terme d\u2019un d\u00e9placement au Japon avaient ainsi d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab L’usage des armes nucl\u00e9aires est immoral, c’est pourquoi cela doit \u00eatre inscrit dans le Cat\u00e9chisme de l’\u00c9glise catholique, et pas uniquement l’usage, mais aussi la possession, parce qu’un accident, ou la folie d’un dirigeant, la folie d’un seul peut d\u00e9truire l’humanit\u00e9 \u00bb.\u00a0 Le Saint-Si\u00e8ge a sign\u00e9 et ratifi\u00e9 le Trait\u00e9 sur l\u2019interdiction des armes nucl\u00e9aires (TIAN) le 20 septembre 2017, d\u00e8s son ouverture \u00e0 la signature \u00e0 l\u2019ONU et faisait partie des premiers \u00c9tats parties au trait\u00e9 lorsque celui-ci est entr\u00e9 en vigueur le 22 janvier 2021. De ce point de vue, la r\u00e9f\u00e9rence au TIAN n\u2019est pas une surprise, ni la critique sous-jacente des strat\u00e9gies de dissuasion : le pape d\u00e9clare erron\u00e9e la conviction qui fait de la dissuasion une condition essentielle de la s\u00e9curit\u00e9. On pourrait souligner que les conflits en cours ne permettent pas de contredire le pape : ils montrent que la possession de l\u2019arme nucl\u00e9aire ne prot\u00e8ge ni des frappes conventionnelles ni de formes multiples de vuln\u00e9rabilit\u00e9 strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Derri\u00e8re cette r\u00e9flexion, il est impossible de ne pas songer \u00e0 la guerre en Iran de Donald Trump et \u00e0 l\u2019invasion de l\u2019Ukraine de Vladimir Poutine.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

196. La situation est encore plus instable en raison de la pr\u00e9sence de nouveaux protagonistes arm\u00e9s \u2013 groupes djihadistes, milices priv\u00e9es, r\u00e9seaux criminels \u2013 qui marquent la fin du monopole de l\u2019\u00c9tat sur la force. Souvent, ces individus m\u00e9langent des motivations id\u00e9ologiques vagues \u00e0 des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques tr\u00e8s concrets, transformant la guerre en un v\u00e9ritable mode de vie pour des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res de jeunes et d\u2019enfants : l\u2019objectif n\u2019est plus une victoire d\u00e9finitive, mais la perp\u00e9tuation du conflit comme source de pouvoir et de revenus.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on XIV reprend de Fran\u00e7ois sa critique des \u00ab marchands de canons \u00bb et des complexes militaro-industriels o\u00f9, dans un discours pacifiste assez classique, la guerre \u00e9tait d\u00e9nonc\u00e9e comme au service d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques priv\u00e9s ; fid\u00e8le \u00e0 la ligne de Pacem in terris de Jean\u00a0XXIII, publi\u00e9e dans le contexte de la crise des missiles de Cuba, il reprend la critique radicale de la dissuasion nucl\u00e9aire mise en \u0153uvre par l\u2019Eglise catholique, qui n\u2019a jamais cru \u00e0 \u00ab l\u2019\u00e9quilibre de la terreur \u00bb, au prix de grandes tensions avec les puissances nucl\u00e9aires, y compris occidentales. La prolif\u00e9ration actuelle est grandement d\u00e9nonc\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Armes et IA<\/em><\/h3>\n\n\n\n

197. \u00c0 ce contexte s\u2019ajoute le d\u00e9veloppement incessant des syst\u00e8mes d\u2019armes, et en particulier des armes li\u00e9es \u00e0 l\u2019IA. Le Saint-Si\u00e8ge a r\u00e9cemment fait remarquer que la facilit\u00e9 croissante avec laquelle les syst\u00e8mes d\u2019armes \u00e0 autonomie op\u00e9rationnelle peuvent \u00eatre utilis\u00e9s rend la guerre plus \u201caccessible\u201d et moins soumise au contr\u00f4le humain, ce qui va \u00e0 l\u2019encontre du principe selon lequel l\u2019usage de la force arm\u00e9e ne doit intervenir qu\u2019en dernier recours, en cas de l\u00e9gitime d\u00e9fense. C\u2019est pourquoi le d\u00e9veloppement et l\u2019utilisation de l\u2019IA dans le domaine militaire doivent \u00eatre soumis aux contraintes \u00e9thiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignit\u00e9 humaine et du caract\u00e8re sacr\u00e9 de la vie, en \u00e9vitant une course aux armements.<\/p>\n\n\n\n

G\u00e9n\u00e9ral Durieux. Ici, la r\u00e9flexion se situe \u00e0 deux niveaux : d\u2019une part, au niveau tactique, c\u2019est la question des syst\u00e8mes d\u2019armes l\u00e9tales autonomes (SALA) qui sera reprise aux paragraphe 198 \u00e0 200, un sujet sur lequel le minist\u00e8re de la d\u00e9fense fran\u00e7ais a publi\u00e9 une int\u00e9ressante contribution ; d\u2019autre part, au niveau strat\u00e9gique, le pape souligne que l\u2019IA peut donner l\u2019illusion d\u2019une plus grande facilit\u00e9 pour d\u00e9cider une guerre dont les r\u00e9sultats pourraient \u00eatre plus ais\u00e9ment pr\u00e9dits, ce que le pape conteste \u00e0 juste titre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

198. On parle parfois d\u2019\u201cagents moraux artificiels\u201d comme si une machine pouvait garantir, avec plus de coh\u00e9rence qu\u2019un \u00eatre humain, la distinction entre le bien et le mal. Mais le jugement moral ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un simple calcul  : il implique la conscience, la responsabilit\u00e9 personnelle et la reconnaissance de l\u2019autre en tant que personne. Il n\u2019est donc pas acceptable de confier \u00e0 des syst\u00e8mes artificiels des d\u00e9cisions mortelles ou, en tout cas, irr\u00e9versibles. Il n\u2019existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L\u2019IA ne soustrait pas le conflit \u00e0 son inhumanit\u00e9 intrins\u00e8que  : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours \u00e0 la violence et en transformant la d\u00e9fense en pr\u00e9vision op\u00e9rationnelle, les victimes \u00e9tant r\u00e9duites \u00e0 de simples donn\u00e9es. Ainsi, elle nous habitue \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la violence est in\u00e9vitable et qu\u2019il suffit de l\u2019optimiser. Il est donc primordial d\u2019inculquer des valeurs et un jugement prudent dans la programmation des syst\u00e8mes artificiels que nous construisons, lesquels peuvent contribuer \u00e0 un \u00e9cosyst\u00e8me moral dans lequel les \u00eatres humains soient mieux \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00e9couter leur conscience et o\u00f9 les mod\u00e8les d\u2019IA fixent des limites appropri\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

199. Il ne suffit pas d\u2019invoquer l\u2019\u00e9thique de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale : il faut d\u00e9finir des crit\u00e8res pr\u00e9cis de discernement. Le premier concerne la responsabilit\u00e9 personnelle. Lorsque la d\u00e9cision de frapper devient automatique ou opaque, le risque de d\u00e9responsabilisation augmente. C\u2019est pourquoi la cha\u00eene des responsabilit\u00e9s doit rester identifiable et v\u00e9rifiable : ceux qui planifient, forment, autorisent et utilisent doivent pouvoir rendre compte de leurs choix. Le deuxi\u00e8me crit\u00e8re concerne le d\u00e9lai du jugement moral. L\u2019IA tend \u00e0 raccourcir les d\u00e9lais de d\u00e9cision ; mais, en temps de guerre, les d\u00e9cisions irr\u00e9versibles ne peuvent avoir pour crit\u00e8res supr\u00eames la rapidit\u00e9 et l\u2019efficacit\u00e9. Le troisi\u00e8me crit\u00e8re est la distinction et la protection des civils. Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l\u2019autre abaisse le seuil moral du conflit. La s\u00e9lection des cibles et l\u2019usage de la force ne peuvent confondre combattants et non-combattants, ni ignorer l\u2019impact sur les populations sans d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n

200. De ces crit\u00e8res d\u00e9coulent certaines exigences incontournables. Tout d\u2019abord, pour tout syst\u00e8me utilis\u00e9 dans un contexte de guerre, la tra\u00e7abilit\u00e9 et la possibilit\u00e9 de reconstituer les d\u00e9cisions doivent \u00eatre garanties, afin que les responsabilit\u00e9s et les \u00e9ventuelles fautes ne se perdent pas dans l\u2019engrenage. En second lieu, la d\u00e9cision de recourir \u00e0 la force l\u00e9tale ne peut \u00eatre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 des processus opaques ou automatis\u00e9s, mais doit rester sous un contr\u00f4le humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9tablir des r\u00e8gles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particuli\u00e8re aux civils comme aux infrastructures essentielles \u00e0 leur survie.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Est d\u00e9nonc\u00e9e ici l\u2019illusion oxymorique des \u00ab agents moraux artificiels \u00bb ; pour L\u00e9on\u00a0XIV la possibilit\u00e9 de donner la mort doit rester soumise au libre arbitre humain, et ne pas \u00eatre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 des process automatis\u00e9s qui diluent la responsabilit\u00e9 sous couvert d\u2019optimiser l\u2019efficacit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La crise du multilat\u00e9ralisme<\/em><\/p>\n\n\n\n

201. La culture de la puissance d\u00e9coule \u00e9galement de la crise du syst\u00e8me multilat\u00e9ral. Les institutions cr\u00e9\u00e9es pour d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e d\u2019un destin commun des peuples et d\u2019un bien commun mondial semblent affaiblies, non seulement en raison de limites structurelles, mais aussi parce qu\u2019il manque souvent une volont\u00e9 commune de les soutenir, de les r\u00e9former et de reconna\u00eetre leur autorit\u00e9 morale. Au lieu de progresser, nous reculons par rapport au tournant historique du XXe<\/sup> si\u00e8cle. Apr\u00e8s 1989, l\u2019effondrement en Europe des r\u00e9gimes communistes s\u2019est accompagn\u00e9 d\u2019une mondialisation essentiellement \u00e9conomique, d\u00e9pourvue d\u2019une architecture politique ad\u00e9quate capable de soutenir le dialogue et la paix. On a confi\u00e9 presque aveugl\u00e9ment aux march\u00e9s la capacit\u00e9 de produire bien-\u00eatre, d\u00e9mocratie et stabilit\u00e9, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 la mondialisation n\u2019a pas g\u00e9n\u00e9r\u00e9 automatiquement l\u2019unit\u00e9 et la paix, mais a suscit\u00e9 des r\u00e9actions fondamentalistes, identitaires et nationalistes. Le r\u00e9sultat est loin d\u2019un multilat\u00e9ralisme authentique  : il s\u2019apparente plut\u00f4t \u00e0 un multipolarisme d\u00e9sordonn\u00e9 et conflictuel, o\u00f9 pr\u00e9vaut la m\u00e9fiance envers l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Fran\u00e7ois parlait quant \u00e0 lui d\u2019une \u00ab 3e<\/sup> guerre mondiale par morceaux \u00bb : dans ce monde d\u00e9chir\u00e9, de plus en plus de lambeaux guerriers se d\u00e9tachent sur des surfaces toujours plus \u00e9tendues.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

202. La tentation de construire une identit\u00e9 collective contre un ennemi refait surface, en alimentant des r\u00e9cits dans lesquels chacun se pr\u00e9sente comme une victime ayant le droit de se venger. La simplification en sch\u00e9mas \u2013 \u201cmoi d\u2019abord\u201d, \u201cami-ennemi\u201d, \u201cnous-vous\u201d \u2013 facilite des d\u00e9cisions souvent irresponsables qui sapent la confiance mutuelle entre les nations. La force du droit international est ainsi remplac\u00e9e par le pr\u00e9tendu \u201cdroit du plus fort\u201d, et ses instruments \u2013 des tribunaux comp\u00e9tents en mati\u00e8re de crimes de guerre aux tribunaux charg\u00e9s de r\u00e9gler les diff\u00e9rends entre \u00c9tats \u2013 sont souvent contourn\u00e9s ou affaiblis, avec des cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices sur la culture politique et la coexistence.<\/p>\n\n\n\n

203. Dans ce contexte, la construction de la paix est rel\u00e9gu\u00e9e au second plan : la coop\u00e9ration au d\u00e9veloppement, le d\u00e9sarmement, la pr\u00e9vention des conflits et l\u2019instauration d\u2019une confiance mutuelle sont mis de c\u00f4t\u00e9, au nom de logiques de puissance. Ainsi les conqu\u00eates du droit humanitaire s\u2019affaiblissent \u00e9galement : le principe de proportionnalit\u00e9 dans la r\u00e9ponse aux agressions, la protection de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau, \u00e0 la nourriture et aux biens essentiels, le respect de la vie des civils et des enfants sont trait\u00e9s comme des vestiges na\u00effs du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Sont d\u00e9nonc\u00e9s ici les r\u00e9cits ethnonationalistes ; la Russie poutinienne semble sp\u00e9cialement viser, mais l\u2019on pourrait penser \u00e9galement \u00e0 l\u2019ultra-sionisme messianique de l\u2019extr\u00eame droite isra\u00e9lienne, et de ses relais chez les sionistes chr\u00e9tiens am\u00e9ricains. Etat d\u00e9pourvu des moyens mat\u00e9riels de la puissance, le Vatican plaide \u2013 de mani\u00e8re certes id\u00e9aliste mais avec une grande coh\u00e9rence de principe \u2013 pour rendre fort ce qui est juste, non faire passer pour justes les logiques de force, pour paraphraser Pascal.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Un pr\u00e9tendu r\u00e9alisme politique<\/em><\/h3>\n\n\n\n

204. Nous vivons une \u00e9poque de grande c\u00e9cit\u00e9 spirituelle et culturelle. Un faux pragmatisme nous invite \u00e0 couper les racines de la m\u00e9moire, comme si l\u2019on pouvait inaugurer une sorte de \u201cnouvelle cr\u00e9ation\u201d coup\u00e9e du pass\u00e9 ; m\u00eame ceux qui invoquent de grands principes moraux peuvent tomber dans ce nihilisme historique, en se ber\u00e7ant de l\u2019illusion que les atrocit\u00e9s du XXe <\/sup>si\u00e8cle ne peuvent plus se reproduire. En r\u00e9alit\u00e9, les m\u00eames dynamiques refont surface sous de nouvelles formes. La logique de l\u2019\u00e9quilibre arm\u00e9 et de la dissuasion semble revenir pour s\u2019imposer. Mais, contrairement au sc\u00e9nario bipolaire de la Guerre froide, la multiplication des acteurs et des fronts de conflit rend aujourd\u2019hui cette logique de plus en plus fragile. L\u2019exacerbation des affrontements conduit \u00e0 des guerres asym\u00e9triques et \u201chybrides\u201d, men\u00e9es \u00e9galement sur les plans \u00e9conomique, financier et informatique, avec le recours \u00e0 la d\u00e9sinformation et aux campagnes qui alimentent la peur, pour influencer l\u2019opinion publique. Dans de nombreux pays, y compris dans les pays du Sud, l\u2019augmentation des d\u00e9penses militaires est pr\u00e9sent\u00e9e comme la seule r\u00e9ponse \u00e0 un avenir incertain ou \u00e0 des menaces per\u00e7ues, tandis que le co\u00fbt r\u00e9el p\u00e8se sur les plus pauvres qui voient diminuer les ressources allou\u00e9es \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et aux services sociaux.<\/p>\n\n\n\n

205. Derri\u00e8re tout cela se cache un faux \u201cr\u00e9alisme\u201d, fond\u00e9 non seulement sur la logique bien \u00e9tablie de la force, mais aussi sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait in\u00e9vitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi, dit-on, \u00e0 l\u2019exception de br\u00e8ves parenth\u00e8ses, et il en sera toujours ainsi  ! Le probl\u00e8me n\u2019est donc plus la paix, perdue comme r\u00e9f\u00e9rence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu\u2019il serait irresponsable de ne pas se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019affrontement. Au contraire, ce qui est vraiment irresponsable, c\u2019est la Realpolitik<\/em>, cette forme de \u00ab r\u00e9alisme \u00bb politique qui s\u00e8me dans les consciences comme dans la culture la r\u00e9signation face \u00e0 une guerre in\u00e9luctable, et qui consid\u00e8re la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles qui ignorent les risques en jeu. Au contraire, la paix n\u2019est pas un espoir na\u00eff ni une simple absence de guerre  : elle est le fruit, toujours possible, de la justice et de la charit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

206. Dans ce climat, le nihilisme et le pragmatisme finissent par s\u2019entrem\u00ealer et banaliser de tr\u00e8s graves erreurs : extr\u00e9mismes religieux et fanatismes identitaires s\u2019allient \u00e0 un \u00e9conomisme irrationnel, tandis que la politique recourt facilement \u00e0 la d\u00e9sinformation, \u00e0 la ridiculisation de l\u2019adversaire et \u00e0 la fabrication syst\u00e9matique de peurs et de ressentiments. Ainsi, la diversit\u00e9 de l\u2019autre est v\u00e9cue de plus en plus comme une menace, alimentant le d\u00e9sir de possession, la volont\u00e9 de domination, les ambitions h\u00e9g\u00e9moniques, les abus de pouvoir et la peur de la diff\u00e9rence, pr\u00e9parant un terrain sur lequel de nouveaux conflits peuvent m\u00fbrir presque sans que nous nous en rendions compte. <\/p>\n\n\n\n

207. Cela constitue un terrain propice \u00e0 de nouvelles guerres, peut-\u00eatre encore plus dangereuses que celles du pass\u00e9 car elles tendent \u00e0 faire dispara\u00eetre toute limite \u00e9thique. Ce qui \u00e9tait autrefois consid\u00e9r\u00e9 comme inacceptable peut aujourd\u2019hui \u00eatre mis en \u0153uvre presque sans h\u00e9sitation, tandis que la r\u00e9action internationale s\u2019adapte davantage \u00e0 la convenance des diff\u00e9rents gouvernements qu\u2019\u00e0 la gravit\u00e9 objective des faits. Les d\u00e9cisions semblent maintenant \u00eatre guid\u00e9es presque exclusivement par des calculs \u00e9conomiques, d\u00e9fendus par des illusions m\u00e9diatiques, des euphories artificielles et des \u201cr\u00eaves\u201d qui finissent in\u00e9vitablement par s\u2019effondrer, provoquant des frustrations et de nouvelles violences. Lorsque l\u2019on se persuade que rien n\u2019est vraiment vrai et que les \u201cprincipes\u201d ne sont qu\u2019une coquille vide, la m\u00e8che de nouvelles explosions d\u2019intol\u00e9rance et d\u2019agressivit\u00e9 s\u2019allume dans le c\u0153ur m\u00eame des personnes.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ici, l\u2019on peut voir une critique du plan de Trump pour \u00e9tablir une Riviera \u00e0 Gaza, sorte d\u2019illusion autoentretenue nourrie \u00e0 l\u2019IA.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

208. Dans ce cadre, la question relative aux garanties r\u00e9elles contre de nouvelles violences reste ouverte. Lorsqu\u2019une culture normalise et justifie le conflit, une d\u00e9rive dangereuse s\u2019installe  : ce qui semble aujourd\u2019hui impensable peut devenir demain acceptable selon des calculs d\u2019utilit\u00e9 ou de s\u00e9curit\u00e9. Dans les pays marqu\u00e9s par de graves tensions sociales, nous ne pouvons pas exclure que certains finissent par consid\u00e9rer le conflit arm\u00e9 comme un moyen efficace de d\u00e9tourner l\u2019attention des probl\u00e8mes internes et comme un instrument de gestion cynique des difficult\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

209. Une responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re incombe \u00e0 ceux qui \u0153uvrent dans le monde de la recherche. Tous les acteurs dans ce domaine \u2013 scientifiques, entrepreneurs, autorit\u00e9s acad\u00e9miques, responsables politiques, et autres \u2013 sont appel\u00e9s \u00e0 travailler dans une logique de transparence et de responsabilit\u00e9, en gardant \u00e0 l\u2019esprit le cadre g\u00e9n\u00e9ral dans lequel s\u2019inscrivent les progr\u00e8s technologiques auxquels ils contribuent, y compris ceux li\u00e9s \u00e0 l\u2019IA. Lorsque l\u2019on se limite \u00e0 ne consid\u00e9rer que son propre secteur, on croit \u00e0 tort accomplir une t\u00e2che moralement neutre et on \u00e9vite de s\u2019interroger sur les finalit\u00e9s ultimes qui orientent certaines exp\u00e9rimentations. Le risque est alors de coop\u00e9rer, peut-\u00eatre sans le vouloir, \u00e0 des projets obscurs qui alimentent de nouvelles formes de violence, de manipulation et de domination.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La charge contre la Realpolitik est ici particuli\u00e8rement forte, et sans doute sera-t-elle critiqu\u00e9e : mani\u00e8re pour le Saint-Si\u00e8ge de se placer r\u00e9solument \u00ab au-dessus de la m\u00eal\u00e9e \u00bb, presque \u00e0 l\u2019instar d\u2019un Romain Rolland se refusant \u00e0 identifier un camp du bien dans la Premi\u00e8re Guerre mondiale ; sont ici renvoy\u00e9s dos-\u00e0-dos la tendance au r\u00e9armement des d\u00e9mocraties occidentales, et la militarisation des r\u00e9gimes du Sud global en lieu et place du d\u00e9veloppement promis, ainsi que le pragmatisme faussement s\u00e9curisant, qui finit par produire les m\u00eames effets que le fanatisme id\u00e9ologis\u00e9. La paix, invoqu\u00e9e d\u00e8s les premiers mots de L\u00e9on\u00a0XIV au balcon de Saint-Pierre, appara\u00eet d\u00e9cid\u00e9ment embl\u00e9matique du pontificat.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Construire la civilisation de l\u2019amour<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

210. La construction d\u2019un monde en \u00e9tat de guerre permanente est un mal, et il faut l\u2019appeler par son nom. Cette mani\u00e8re de d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9 que nous vivons peut para\u00eetre sombre ou pessimiste, mais je pense qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une d\u00e9nonciation n\u00e9cessaire. La perspective chr\u00e9tienne ne se limite toutefois pas \u00e0 d\u00e9noncer le mal. Nous regardons l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re du Crucifi\u00e9 ressuscit\u00e9, \u00e0 qui le P\u00e8re a donn\u00e9 \u00ab tout pouvoir au ciel et sur la terre \u00bb (Mt<\/em> 28, 18). Nous n\u2019interpr\u00e9tons pas le pr\u00e9sent comme un destin fig\u00e9, mais comme un champ ouvert \u00e0 la conversion personnelle et collective. Et nous croyons en la force du Royaume, qui se d\u00e9veloppe \u00e0 partir de la petitesse d\u2019un grain de s\u00e9nev\u00e9, comme une semence qui, une fois sem\u00e9e, germe et grandit (cf. Mc<\/em> 4, 26-32). Alors que le bruit de la confusion nous entoure, le bien grandit silencieusement de la terre. Comme le dit le proph\u00e8te : \u00ab Voici que je vais faire une chose nouvelle : d\u00e9j\u00e0 elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas  ? \u00bb (Is<\/em> 43, 19).<\/p>\n\n\n\n

211. Une lecture attentive de l\u2019histoire le confirme. M\u00eame dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se r\u00e9signer et de pers\u00e9v\u00e9rer dans le bien : des personnes prot\u00e9geant les plus fragiles et ouvrant des voies de r\u00e9conciliation. La m\u00e9moire des saints et des justes, des artisans de paix souvent oubli\u00e9s, montre que la gr\u00e2ce n\u2019\u00e9limine pas le conflit par un geste magique, mais engendre une r\u00e9sistance active contre le mal et une cr\u00e9ativit\u00e9 surprenante dans le bien. Les chr\u00e9tiens voient les t\u00e9n\u00e8bres et les appellent par leur nom, mais ils ne restent pas immobiles \u00e0 les contempler : ils connaissent la lumi\u00e8re et savent que les t\u00e9n\u00e8bres ne l\u2019ont pas accueillie et ne peuvent la vaincre (cf. Jn<\/em> 1, 5). C\u2019est pourquoi ils servent le bien l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 la souffrance semble avoir le dernier mot, soutenus par une esp\u00e9rance th\u00e9ologale qui donne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 un horizon et une direction.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Apr\u00e8s le diagnostic du mal (la \u00ab culture de la puissance \u00bb), le rem\u00e8de : la \u00ab civilisation de l\u2019amour \u00bb, qui n\u2019a rien de la mi\u00e8vrerie d\u2019un v\u0153u pieux, mais d\u00e9signe les r\u00e9sistances \u00e0 l\u2019ordre de la puissance qui sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, par la pratique discr\u00e8te du bien et du juste, comme un germe invisible, dans l\u2019ordre de la charit\u00e9 : l\u2019erreur, quand on veut r\u00e9sister \u00e0 la culture de la puissance, est justement d\u2019adopter les instruments de la puissance, selon une th\u00e9ologie du renversement spirituel induit par la Croix, o\u00f9 la puissance de Dieu se d\u00e9ploie dans et par la faiblesse.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Tous nous pouvons apporter notre contribution<\/em><\/h3>\n\n\n\n

212. Cependant, arriv\u00e9 \u00e0 ce point, une tentation subtile s\u2019insinue : celle de penser que les probl\u00e8mes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C\u2019est une forme \u00e9l\u00e9gante de capitulation, souvent d\u00e9guis\u00e9e en r\u00e9alisme. Certes, tout le monde n\u2019a pas le m\u00eame pouvoir d\u2019action sur la r\u00e9alit\u00e9 : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui d\u00e9cident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui \u00e9duquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n\u2019avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n\u2019est sans responsabilit\u00e9. Chacun dispose d\u2019un propre champ d\u2019action, et c\u2019est l\u00e0 \u2013 et nulle part ailleurs \u2013 qu\u2019il est appel\u00e9 \u00e0 choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu\u2019avec indiff\u00e9rence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec v\u00e9rit\u00e9, sobri\u00e9t\u00e9, proximit\u00e9, attention).<\/p>\n\n\n\n

213. Un \u00e9crivain catholique du XXe<\/sup> si\u00e8cle, John Ronald Reuel Tolkien, a d\u00e9crit ainsi notre responsabilit\u00e9 par la bouche de l\u2019un des protagonistes d\u2019un roman  : \u00ab  Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les mar\u00e9es du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des ann\u00e9es dans lesquelles nous sommes plac\u00e9s, d\u00e9racinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront apr\u00e8s nous puissent avoir une terre propre \u00e0 cultiver  \u00bb. La civilisation de l\u2019amour ne na\u00eet pas d\u2019un geste unique et spectaculaire, mais d\u2019une somme de petites et tenaces fid\u00e9lit\u00e9s faisant barrage \u00e0 la d\u00e9shumanisation. C\u2019est pourquoi il vaut la peine de s\u2019arr\u00eater et d\u2019examiner la mani\u00e8re dont chacun dans son domaine peut contribuer \u00e0 sa construction. Sans pr\u00e9tendre \u00e9puiser le sujet, je propose cinq pistes de responsabilit\u00e9 quotidienne et publique : d\u00e9sarmer les mots, construire la paix dans la justice, assumer le regard des victimes, cultiver un sain r\u00e9alisme, relancer le dialogue et le multilat\u00e9ralisme.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u2019\u0153uvre du catholique fervent qu\u2019\u00e9tait Tolkien est en effet discr\u00e8tement mais constamment \u00e9maill\u00e9e de le\u00e7ons spirituelles ; sa popularit\u00e9 dans les sph\u00e8res catholiques occidentales ne fait d\u2019ailleurs que cro\u00eetre. La citation se trouve ici dans la bouche du mage Gandalf, meneur de la lutte contre les forces des T\u00e9n\u00e8bres. Elle r\u00e9v\u00e8le une impr\u00e9gnation profond\u00e9ment augustinienne, avec la parabole du bon grain et de l\u2019ivraie en arri\u00e8re-plan (Gandalf est un augustinien qui s\u2019ignore !) : la t\u00e2che qui s\u2019offre \u00e0 la conscience droite n\u2019est pas tant d\u2019\u00e9radiquer le mal une fois pour toutes, ce qui serait hors de ses forces, mais de maintenir \u00e0 sa propre mesure le mal \u00e0 distance de soi. Il y a peut-\u00eatre l\u00e0 aussi une tentative d\u2019arracher Tolkien \u00e0 l\u2019instrumentalisation qu\u2019en font les Lumi\u00e8res sombres, grandes amatrices d\u2019heroic fantasy.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

D\u00e9sarmer les mots<\/em><\/h3>\n\n\n\n

214. La premi\u00e8re contribution que nous pouvons apporter \u00e0 une civilisation plus humaine est de pr\u00eater attention \u00e0 nos paroles. \u00ab D\u00e9sarmons les mots et nous contribuerons \u00e0 d\u00e9sarmer la Terre \u00bb. Le pouvoir des mots est immense et nous en faisons l\u2019exp\u00e9rience dans notre communication quotidienne, lorsque quelqu\u2019un nous dit quelque chose qui modifie notre \u00e9tat d\u2019esprit, en bien ou en mal. \u00ab La paix commence par chacun de nous : par la mani\u00e8re dont nous regardons les autres, dont nous les \u00e9coutons, dont nous parlons d\u2019eux ; et, en ce sens, la mani\u00e8re dont nous communiquons est d\u2019une importance fondamentale : nous devons dire \u201cnon\u201d \u00e0 la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre \u00bb. Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les pr\u00e9jug\u00e9s dont ils sont charg\u00e9s et sur l\u2019agressivit\u00e9, ouverte ou latente, qui les habite. Nous avons une r\u00e9elle possibilit\u00e9 de contribuer au bien chaque fois que nous disons la v\u00e9rit\u00e9, que nous donnons un conseil avis\u00e9, que nous soutenons ceux qui ont besoin de r\u00e9confort, que nous d\u00e9non\u00e7ons une injustice, et que nous donnons la parole \u00e0 ceux qui ne l\u2019ont pas.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Le pape reprend ici l\u2019exhortation traditionnelle \u00e0 faire commencer la r\u00e9forme par soi-m\u00eame, dans la lign\u00e9e par exemple d\u2019un saint Philippe N\u00e9ri (1515-1595), pr\u00eatre de la Contre-R\u00e9forme, fondateur de l\u2019Oratoire romain, qui conseillait \u00e0 ses dirig\u00e9es de tenir leur langue ; l\u2019action sur le monde commence en effet par un langage de v\u00e9rit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Construire la paix dans la justice<\/em><\/h3>\n\n\n\n

215. Tous, \u00e0 quelque niveau que ce soit, nous pouvons contribuer au fondement de la paix, qui est la justice. Nous ne recherchons pas en effet n\u2019importe quelle paix, une absence de conflit \u00e0 tout prix, mais cette paix v\u00e9ritable qui na\u00eet de la justice. \u00ab Il existe un lien \u00e9troit entre la justice de chacun et la paix de tous \u00bb. Commentant le verset du psaume \u00ab justice et paix s\u2019embrassent \u00bb (Ps<\/em> 85, 11b), saint Augustin \u00e9crit  : \u00ab  Il n\u2019est personne pour ne point d\u00e9sirer la paix, mais tous ne veulent point faire la justice. [\u2026] Mais fais la justice, parce que la justice et la paix s\u2019embrassent et ne sont point en d\u00e9saccord. \u00c0 quoi bon \u00eatre en guerre avec la justice  ? La justice te dit  : Ne vole point, et tu n\u2019entends pas  ; Ne commets point l\u2019adult\u00e8re, et tu ne veux pas entendre  ; Ne fais pas \u00e0 autrui ce que tu ne veux point qu\u2019on te fasse ; ne dis pas \u00e0 autrui ce que tu ne veux pas que l\u2019on te dise. [\u2026] Veux-tu donc arriver \u00e0 la paix  ? Fais les \u0153uvres de la justice  !  \u00bb. Ne nous lassons donc pas de chercher la justice  !<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Cette articulation entre justice et paix est indissociable du d\u00e9but du verset du Psaume 85 \u00ab Amour et V\u00e9rit\u00e9 se rencontrent \u00bb : ce sont bien les relations r\u00e9ciproques entre les quatre termes qu\u2019Augustin invite \u00e0 penser.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Adopter le regard des victimes<\/em><\/h3>\n\n\n\n

216. Il y a des situations dans lesquelles, pour rester humains, nous devons abandonner nos h\u00e9sitations et prendre position. Il y a des conflits o\u00f9 il n\u2019est pas juste de rester neutre et o\u00f9 il ne suffit pas de s\u2019estimer \u201cne pas \u00eatre complice\u201d. Lorsque nous sommes devant des bombardements sur des civils, des attaques contre des h\u00f4pitaux, des \u00e9coles ou des infrastructures vitales, des violences qui frappent des enfants, nous sommes face \u00e0 des scandales qui blessent l\u2019humanit\u00e9 elle-m\u00eame. C\u2019est pourquoi nous ne pouvons pas nous cantonner \u00e0 des analyses abstraites. Comme l\u2019a rappel\u00e9 le Pape Fran\u00e7ois, nous devons \u201ctoucher l\u2019humanit\u00e9\u201d de ceux qui souffrent  : regarder les visages, \u00e9couter les histoires et reconna\u00eetre les blessures. Les \u00e9v\u00e9nements douloureux ont besoin \u00e0 la fois d\u2019histoire et de m\u00e9moire, l\u2019une pour tenter de raconter les faits, l\u2019autre pour t\u00e9moigner des exp\u00e9riences v\u00e9cues.<\/p>\n\n\n\n

217. Donner une place, dans l\u2019information et dans l\u2019\u00e9ducation, au regard et \u00e0 la voix des victimes aide \u00e0 prendre v\u00e9ritablement conscience de l\u2019ab\u00eeme du mal que rec\u00e8le la guerre et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, toute forme de violence ; elle aide \u00e0 ne pas accepter comme normale la logique du conflit, \u00e0 ne pas d\u00e9tourner le regard lorsqu\u2019un outrage \u00e0 la dignit\u00e9 humaine est commis, et \u00e0 rendre aux personnes concern\u00e9es la dignit\u00e9 de se sentir reconnues et \u00e9cout\u00e9es. L\u2019attention port\u00e9e \u00e0 ces voix nourrit la conviction que, au-del\u00e0 des minorit\u00e9s violentes, l\u2019humanit\u00e9 ne souhaite pas la guerre. L\u2019\u00c9glise peut \u00eatre d\u2019une mani\u00e8re particuli\u00e8re un lieu de m\u00e9moire vivante des victimes. Comme le rappelait saint Paul VI, elle se sent appel\u00e9e \u00e0 faire sienne \u00e0 la fois la voix de ceux qui sont morts dans les guerres pass\u00e9es et celle des vivants qui en portent encore les blessures, afin que leur cri devienne un appel \u00e0 la paix et \u00e0 la concorde et non le pr\u00e9lude \u00e0 de nouveaux conflits. <\/p>\n\n\n\n

\u00a0Jean-Beno\u00eet Poulle Le d\u00e9placement de la perspective en direction de la victime, le d\u00e9tournement de l\u2019optique des bourreaux comme fausse et inique, est d\u00e9j\u00e0 fortement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les r\u00e9cits \u00e9vang\u00e9liques de la Passion : c\u2019est, au sens propre, la conversion (m\u00e9tanoia) du regard, processus au fondement de l\u2019exp\u00e9rience spirituelle dans la tradition chr\u00e9tienne. L\u2019attention nouvelle aux victimes se comprend aussi dans le contexte des abus sexuels, spirituels et de pouvoir au sein de l\u2019Eglise, et de l\u2019attention port\u00e9e aux \u00ab tout-petits \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Cultiver un sain r\u00e9alisme<\/em><\/h3>\n\n\n\n

218. Nous avons besoin d\u2019un sain r\u00e9alisme qui \u00e9vite autant l\u2019id\u00e9alisme politique que le cynisme. Il y a en effet un id\u00e9alisme qui, pour pr\u00e9server sa propre vision du monde, s\u00e9lectionne les faits, les d\u00e9forme, les renomme, et finit par vivre dans une r\u00e9alit\u00e9 faite sur mesure pour ses propres convictions. Il existe d\u2019autre part un r\u00e9alisme d\u00e9grad\u00e9 qui confond constatation et r\u00e9signation : puisque la force domine, il en conclut qu\u2019elle doit dominer. Le r\u00e9alisme authentique ne renonce pas \u00e0 changer le monde. Il commence par voir clairement les int\u00e9r\u00eats, les peurs, les entraves et les rapports de force, pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e9valuer ce qu\u2019il est possible d\u2019obtenir et par quelles \u00e9tapes. Il ne r\u00e9duit pas la politique \u00e0 la morale, mais ne la livre pas non plus \u00e0 la violence. Il cherche des voies praticables pour que la paix soit plus qu\u2019un mot, c\u2019est-\u00e0-dire des institutions cr\u00e9dibles, des garanties v\u00e9rifiables, des n\u00e9gociations patientes, une pr\u00e9vention des conflits et la protection des civils.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Aux bulles informationnelles induites par les outils num\u00e9riques, L\u00e9on\u00a0XIV oppose la confrontation critique des points de vue. Le \u00ab sain r\u00e9alisme \u00bb ici invoqu\u00e9 vient contrer par avance le proc\u00e8s en id\u00e9alisme du Saint-Si\u00e8ge que certains passages pris isol\u00e9ment pourraient instruire ; l\u2019enjeu est ici de conjuguer les deux \u00e9thiques w\u00e9b\u00e9riennes, conviction et responsabilit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Relancer le dialogue<\/em><\/h3>\n\n\n\n

219. Pour b\u00e2tir la civilisation de l\u2019amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Pie XII le rappelait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la veille de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu\u2019il affirmait qu\u2019on ne perd rien avec la paix alors qu\u2019on peut tout perdre avec la guerre, et que les hommes doivent recommencer \u00e0 se parler, car une confrontation sinc\u00e8re et pers\u00e9v\u00e9rante ouvre toujours la possibilit\u00e9 d\u2019une solution honorable. <\/p>\n\n\n\n

220. Le dialogue fait partie int\u00e9grante de la vie humaine et ne concerne pas uniquement les relations entre \u00c9tats. Il s\u2019agit d\u2019acqu\u00e9rir une attitude permettant de tisser des liens de fraternit\u00e9 fond\u00e9s sur l\u2019\u00e9coute, des regards sinc\u00e8res, du temps donn\u00e9, et m\u00eame du temps perdu ensemble. Car il devient beaucoup plus difficile ne serait-ce que d\u2019imaginer la guerre si nous faisons l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une rencontre authentique avec l\u2019autre, celui qui est diff\u00e9rent, l\u2019\u00e9tranger, le migrant.<\/p>\n\n\n\n

221. Sur le plan politique, il est urgent de passer de la \u201cculture de la puissance\u201d \u00e0 une v\u00e9ritable \u201cculture de la n\u00e9gociation\u201d dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour g\u00e9rer les conflits, comme le souhaitait Giorgio La Pira  : \u00ab  Il faudra remplacer la m\u00e9thode de la guerre par la m\u00e9thode de la paix  : la m\u00e9thode de la n\u00e9gociation, de la rencontre, de la convergence, c\u2019est-\u00e0-dire la m\u00e9thode v\u00e9ritablement humaine  !  \u00bb. La conscience d\u2019un destin commun des peuples exige que la \u201cculture de la n\u00e9gociation\u201d devienne de plus en plus un engagement partag\u00e9, politique et culturel, capable d\u2019\u00e9loigner progressivement l\u2019humanit\u00e9 de la spirale de la violence.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Giorgio La Pira (1904-1977), peu connu en France, est une des grandes figures de la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne italienne ; maire de Florence dans les ann\u00e9es 1950-1960, juriste universitaire distingu\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 consulteur la\u00efc au concile Vatican II, ami du pape Jean\u00a0XXIII ; et d\u00e9clar\u00e9 v\u00e9n\u00e9rable en\u00a02018 par le pape Fran\u00e7ois.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

222. \u00c0 ceux qui ont l\u2019honneur et la responsabilit\u00e9 de gouverner, je voudrais r\u00e9p\u00e9ter quelques paroles que j\u2019ai prononc\u00e9es au d\u00e9but de mon Pontificat : \u00ab Les peuples veulent la paix et, la main sur le c\u0153ur, je dis aux responsables des peuples  : rencontrons-nous, dialoguons, n\u00e9gocions  ! La guerre n\u2019est jamais in\u00e9vitable, les armes peuvent et doivent se taire, car elles ne r\u00e9solvent pas les probl\u00e8mes, elles les aggravent  ; ce sont ceux qui s\u00e8ment la paix qui passeront \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9, pas ceux qui font des victimes  ; les autres ne sont pas d\u2019abord des ennemis, mais des \u00eatres humains  : pas des m\u00e9chants \u00e0 ha\u00efr, mais des personnes avec qui parler. Fuyons les visions manich\u00e9ennes typiques des r\u00e9cits violents qui divisent le monde entre bons et m\u00e9chants \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La citation montre l\u2019importance de ce discours programmatique de L\u00e9on XIV, d\u00e8s le d\u00e9but de son pontificat : la coh\u00e9rence interne du th\u00e8me de la paix semble se dessiner.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

223. En rejetant la logique de la violence, le dialogue interreligieux joue un r\u00f4le d\u00e9cisif, car au c\u0153ur des grands itin\u00e9raires spirituels se trouve un message de paix. Ceux qui utilisent le nom de Dieu pour l\u00e9gitimer le terrorisme, la violence ou la guerre en trahissent le visage : combattre au nom de la religion revient, en r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 porter atteinte \u00e0 la religion elle-m\u00eame. L\u2019 \u201cesprit d\u2019Assise\u201d, suscit\u00e9 par saint Jean-Paul II et poursuivi par l\u2019engagement du Pape Fran\u00e7ois \u2013 par exemple dans le dialogue avec le Grand Imam d\u2019al-Azhar \u2013, montre que les croyants peuvent puiser \u00e0 nouveau aux sources les plus authentiques de leurs traditions spirituelles, o\u00f9 il n\u2019y a pas de place pour la haine sacralis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ici encore, L\u00e9on\u00a0XIV se place dans la droite ligne de Vatican II, notamment la d\u00e9claration Nostra Aetate sur les religions non-chr\u00e9tiennes, et de la concr\u00e9tisation de ce dialogue par les pontifes successifs, notamment les rencontres interreligieuses d\u2019Assise organis\u00e9es par Jean-Paul\u00a0II depuis 1986, et par le pape Fran\u00e7ois, qui avait tiss\u00e9 des liens d\u2019amiti\u00e9 avec Ahmed Al-Tayeb, Grand Imam d\u2019Al-Azhar, une des plus hautes autorit\u00e9s intellectuelles de l\u2019islam sunnite.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La n\u00e9cessit\u00e9 de la diplomatie et du multilat\u00e9ralisme<\/em><\/h3>\n\n\n\n

224. Dans les relations internationales, le dialogue est l\u2019outil irrempla\u00e7able de la diplomatie pour pr\u00e9venir les conflits et retisser les liens de confiance. Face aux communications impulsives, aux rh\u00e9toriques agressives et aux logiques de puissance qui marquent notre \u00e9poque, \u00ab  la vocation de la diplomatie est de favoriser le dialogue avec tous, y compris avec les interlocuteurs consid\u00e9r\u00e9s comme les plus \u201cg\u00eanants\u201d ou que l\u2019on ne consid\u00e8re pas comme l\u00e9gitimes pour n\u00e9gocier  \u00bb en faisant preuve d\u2019une humilit\u00e9 et d\u2019une patience extr\u00eames pour renouer les liens de bonne volont\u00e9 les plus t\u00e9nus entre les parties en conflit, afin d\u2019amorcer une pacification. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle On remarque que Fran\u00e7ois est le pr\u00e9d\u00e9cesseur de L\u00e9on\u00a0XIV le plus cit\u00e9 dans cette encyclique ; les \u00ab communications impulsives \u00bb et \u00ab rh\u00e9toriques agressives \u00bb sont des allusions assez transparentes \u00e0 Trump et Poutine (entre autres).\u00a0<\/p>\n\n\n\n

225. Le cyberespace est lui aussi devenu un terrain d\u2019affrontement. Les attaques informatiques, la manipulation des donn\u00e9es et les campagnes de d\u00e9sinformation orchestr\u00e9es \u00e0 l\u2019aide de l\u2019IA peuvent d\u00e9stabiliser des pays entiers avant m\u00eame d\u2019en arriver \u00e0 un conflit arm\u00e9 ouvert. Dans ce domaine, l\u2019attribution des responsabilit\u00e9s est souvent incertaine. Quand on ne sait pas clairement qui a frapp\u00e9, le risque de r\u00e9actions disproportionn\u00e9es, d\u2019erreurs d\u2019appr\u00e9ciation et de spirales d\u2019escalade augmente. C\u2019est pourquoi il faut une diplomatie capable d\u2019op\u00e9rer \u00e9galement dans ce nouvel environnement, en n\u00e9gociant des r\u00e8gles communes sur l\u2019utilisation des technologies num\u00e9riques, en prot\u00e9geant les civils et les personnes les plus vuln\u00e9rables contre des formes de violence invisibles mais non pas moins r\u00e9elles.<\/p>\n\n\n\n

226. Les organisations internationales, en particulier l\u2019ONU, restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l\u2019amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le r\u00e8glement pacifique des conflits, le d\u00e9veloppement int\u00e9gral des peuples, la protection des personnes les plus vuln\u00e9rables, le d\u00e9sarmement et la sauvegarde de la cr\u00e9ation. \u00c0 travers ces instances, la communaut\u00e9 internationale peut chercher \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s, \u00e0 d\u00e9fendre les droits des r\u00e9fugi\u00e9s et des minorit\u00e9s, \u00e0 lib\u00e9rer les ressources destin\u00e9es \u00e0 l\u2019armement pour les affecter \u00e0 la promotion humaine et \u00e0 la protection de la Maison commune. Le Saint-Si\u00e8ge soutient et accompagne cet engagement, tout en reconnaissant que la faiblesse actuelle de l\u2019ONU et du syst\u00e8me politique international r\u00e9v\u00e8le la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9formes profondes. Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019ajustements techniques, puisque la crise des convictions et des valeurs touche \u00e9galement les fondements \u00e9thiques de la vie des nations et rend plus difficile d\u2019orienter le multilat\u00e9ralisme vers le v\u00e9ritable bien commun.<\/p>\n\n\n\n

227. Dans le contexte international, la diplomatie du Saint-Si\u00e8ge fait du principe \u00e9vang\u00e9lique de la mis\u00e9ricorde un crit\u00e8re concret de l\u2019action politique. C\u2019est l\u2019une des mani\u00e8res par laquelle le Saint-Si\u00e8ge se met au service de l\u2019humanit\u00e9, en appelant les consciences \u00e0 la charit\u00e9 et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, en d\u00e9fendant la dignit\u00e9 de chaque personne et en se faisant la voix des pauvres, des migrants et des victimes des guerres. La diplomatie pontificale exprime ainsi la catholicit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise et contribue \u00e0 l\u2019\u00e9dification d\u2019une civilisation de l\u2019amour au sein de laquelle m\u00eame les nouvelles technologies sont orient\u00e9es vers le bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Dernier plaidoyer pour le multilat\u00e9ralisme, les instances internationales et la recherche de solutions n\u00e9goci\u00e9es diplomatiquement, tout en pointant les r\u00e9cents p\u00e9rils des cyberguerres et des conflits hybrides.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Prier et esp\u00e9rer<\/em><\/h3>\n\n\n\n

228. Ces axes d\u2019engagement se nourrissent de la pri\u00e8re et la nourrissent \u00e0 leur tour. Pour nous, en effet, la paix \u00ab  vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement  \u00bb. C\u2019est un don que J\u00e9sus a remis \u00e0 ses disciples le jour de P\u00e2ques  : \u00ab  Que la paix soit avec vous  ! C\u2019est la paix du Christ ressuscit\u00e9, une paix d\u00e9sarm\u00e9e et une paix d\u00e9sarmante, humble et pers\u00e9v\u00e9rante  \u00bb. C\u2019est par ces mots que j\u2019ai salu\u00e9 l\u2019\u00c9glise et le monde le jour de mon \u00e9lection au Si\u00e8ge de Pierre, et je souhaite les r\u00e9p\u00e9ter pour inviter chacun \u00e0 demander ce don. Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager \u00e0 la r\u00e9aliser dans nos relations et dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La conclusion du dernier chapitre en forme d\u2019appel \u00e0 la pri\u00e8re et \u00e0 la conversion des c\u0153urs et \u00e0 la paix, qui reprend les premiers mots du pontificat de L\u00e9on\u00a0XIV, est tout \u00e0 fait classique dans une encyclique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

CONCLUSION<\/h1>\n\n\n\n

229. \u00ab Que chacun prenne garde \u00e0 la mani\u00e8re dont il b\u00e2tit \u00bb (1 Co<\/em> 3, 10) : ce sont l\u00e0 les paroles de saint Paul exhortant les chr\u00e9tiens de Corinthe \u00e0 pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9. Chers fr\u00e8res et s\u0153urs, nous nous sommes interrog\u00e9s sur le monde que nous construisons, en nous demandant ce que signifie pr\u00e9server la personne humaine \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle. Au terme de ce parcours, je souhaite vous proposer un itin\u00e9raire de vie chr\u00e9tienne sobre et exigeant pour vivre ce changement d\u2019\u00e9poque \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile. C\u2019est un chemin qui na\u00eet de la contemplation du dessein de Dieu, vit l\u2019unit\u00e9 eccl\u00e9siale en se nourrissant de la Parole et de l\u2019Eucharistie, construit le monde dans le sens du bien et prie avec la Vierge Marie. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle \u00c0 travers la citation de la premi\u00e8re \u00e9p\u00eetre de Paul aux Corinthiens, le pape reprend la m\u00e9taphore fil\u00e9e de Babel et de N\u00e9h\u00e9mie, des deux cit\u00e9s que chaque innovation technique peut \u00e9difier : la \u00ab culture de la puissance \u00bb dominatrice ou la \u00ab civilisation de l\u2019amour \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le Verbe s\u2019est fait chair<\/em><\/h3>\n\n\n\n

230. Dans un monde o\u00f9 se multiplient les man\u0153uvres visant \u00e0 conqu\u00e9rir des march\u00e9s et des sph\u00e8res d\u2019influence, souvent rev\u00eatues de rh\u00e9toriques rassurantes et de constructions id\u00e9ologiques s\u00e9duisantes, notre c\u0153ur ressent le besoin de d\u00e9couvrir un dessein diff\u00e9rent, sage et bienveillant, semblable \u00e0 celui que Marie contemple dans le Magnificat<\/em>, lorsqu\u2019elle proclame que, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, la mis\u00e9ricorde de Dieu s\u2019\u00e9tend sur ceux qui le craignent. Ce dessein de mis\u00e9ricorde traverse l\u2019histoire encore aujourd\u2019hui, au c\u0153ur des changements les plus rapides et les plus troublants marqu\u00e9s par les algorithmes et les r\u00e9seaux mondiaux, et devient la boussole d\u2019une existence \u00e9vang\u00e9lique \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n

231. Au c\u0153ur se trouve le myst\u00e8re de l\u2019Incarnation : le Verbe s\u2019est fait chair et a plant\u00e9 sa tente parmi nous. La chair du Fils, pauvre et vuln\u00e9rable, rappelle celle de tant de fr\u00e8res et s\u0153urs d\u00e9pouill\u00e9s de leur dignit\u00e9 et r\u00e9duits au silence. Par cette proximit\u00e9, le don de la paix entre dans le monde de mani\u00e8re paradoxale  : comme un pouvoir de devenir enfants de Dieu, un pouvoir qui se r\u00e9veille lorsque nous nous laissons toucher par les pleurs des petits, par la fragilit\u00e9 des personnes \u00e2g\u00e9es, par le silence des victimes, par la fatigue de ceux qui luttent contre le mal qu\u2019ils ne voudraient pas commettre. Dans cette chair bless\u00e9e et aim\u00e9e, le P\u00e8re nous montre la v\u00e9ritable humanit\u00e9 d\u2019une vie qui trouve son accomplissement dans l\u2019ouverture et la communion, jusqu\u2019\u00e0 nous faire d\u00e9sirer la r\u00e9alisation de sa volont\u00e9 sur la terre comme au ciel. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle S\u2019exprime ici le rappel de la centralit\u00e9 de l\u2019Incarnation dans la foi chr\u00e9tienne, qui conjure le risque de trahir cette derni\u00e8re en une id\u00e9ologie d\u00e9sincarn\u00e9e : que le Fils de Dieu se soit fait chair proclame aussi la dignit\u00e9 de toute chair, et la condition intrins\u00e8quement charnelle de l\u2019humanit\u00e9, \u00e0 rebours de toute gnose.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

232. Dans les promesses du transhumanisme et de certains courants posthumanistes, qui poursuivent une humanit\u00e9 am\u00e9lior\u00e9e et presque d\u00e9sincarn\u00e9e, nous reconnaissons un d\u00e9sir qui nous concerne : le besoin d\u2019une vie plus accomplie, moins expos\u00e9e aux limites et \u00e0 la fragilit\u00e9. L\u2019Incarnation ouvre cependant une voie diff\u00e9rente. Alors que les id\u00e9ologies anciennes et nouvelles poussent l\u2019homme au d\u00e9passement technique de la limite et \u00e0 s\u2019\u00e9lever au-dessus des autres pour affirmer une domination, le myst\u00e8re du Fils de Dieu qui entre dans notre condition d\u00e9crit un mouvement oppos\u00e9 : le Dieu vivant descend dans notre histoire pour nous lib\u00e9rer de toute servitude, Il prend sur Lui notre faiblesse et la transforme en lieu de salut. Il n\u2019y a pas un moment ou une condition de l\u2019humain qui ne soit digne de Dieu : \u00ab Selon les enseignements de notre foi, nous adorons en nos myst\u00e8res un Dieu naissant en la cr\u00e8che, un Dieu vivant et voyageant en la Jud\u00e9e, un Dieu qui mourant en la croix, un Dieu mort dans le s\u00e9pulcre \u00bb. L\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 trouve ainsi son crit\u00e8re dans la capacit\u00e9 d\u2019accueillir cette mani\u00e8re divine de se faire proche, de partager le poids du monde, de transformer les relations de l\u2019int\u00e9rieur. \u00ab \u00d4 merveille [\u2026] que l\u2019homme soit Dieu et ce Dieu-homme passe par tous ces degr\u00e9s, supporte tous ces \u00e9tats et les ennoblisse, les sanctifie, les d\u00e9ifie en soi-m\u00eame  ! \u00bb. Ce qui sauve l\u2019homme, c\u2019est l\u2019amour divin qui descend jusqu\u2019au point le plus fragile de son histoire et la r\u00e9g\u00e9n\u00e8re du plus profond.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV cite ici un des grands penseurs de l\u2019\u00c9cole fran\u00e7aise de spiritualit\u00e9, le cardinal Pierre de B\u00e9rulle (1575-1629), figure de la R\u00e9forme catholique en France, connu pour sa d\u00e9votion christocentrique au Verbe Incarn\u00e9, myst\u00e8re d\u2019abaissement du Fils de Dieu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

233. C\u2019est pourquoi, en tant que croyant parmi les croyants, j\u2019invite \u00e0 contempler dans le visage du Fils une magnifique humanit\u00e9<\/em> qui \u00e9claire \u00e9galement l\u2019\u00e8re de l\u2019IA. Dans le Christ nous comprenons que l\u2019homme est appel\u00e9 \u00e0 \u00eatre un collaborateur dans l\u2019\u0153uvre de la cr\u00e9ation, plut\u00f4t qu\u2019un spectateur r\u00e9sign\u00e9 face \u00e0 des processus technologiques limitant sa libert\u00e9 et sa responsabilit\u00e9. La dignit\u00e9 que l\u2019Esprit Saint sculpte en chacun de nous se reconna\u00eet aussi dans la capacit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir de mani\u00e8re critique, de choisir et d\u2019aimer gratuitement, d\u2019entrer dans des relations authentiques. Aucun syst\u00e8me de calcul, aussi sophistiqu\u00e9 soit-il, ne g\u00e9n\u00e8re un c\u0153ur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien. M\u00eame lorsque les machines excellent en efficacit\u00e9, le centre de l\u2019histoire reste un visage humain qui demande \u00e0 \u00eatre regard\u00e9. Ce visage humain est la pl\u00e9nitude vers laquelle l\u2019histoire avance. C\u2019est le myst\u00e8re de la r\u00e9capitulation, la certitude que le P\u00e8re a d\u00e9cid\u00e9 de ramener au Christ, Chef unique, toutes choses, celles du ciel et celles de la terre (cf. Ep <\/em>1, 10). Dans ce dessein, rien de ce qui est authentiquement humain ne sera perdu, mais tout sera purifi\u00e9 et r\u00e9uni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie, chaque larme et chaque authentique conqu\u00eate humaine pour les soustraire au n\u00e9ant et les remettre, rachet\u00e9es, au P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Se remarque ici le th\u00e8me augustinien du visage de Dieu dont l\u2019humanit\u00e9 s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9e ; en le regardant \u00e0 nouveau, elle se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame en m\u00eame temps que lui est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 Dieu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Un seul corps dans le Christ<\/em><\/h3>\n\n\n\n

234. La spiritualit\u00e9 dont nous avons besoin est une spiritualit\u00e9 eucharistique, c\u2019est-\u00e0-dire une spiritualit\u00e9 de l\u2019unit\u00e9 eccl\u00e9siale dans l\u2019amour. L\u2019Incarnation et P\u00e2ques r\u00e9v\u00e8lent Dieu qui entre dans notre condition humaine et la transfigure par le don de soi. Ce don reste pr\u00e9sent et agissant dans l\u2019Eucharistie o\u00f9 le Seigneur se communique et rassemble l\u2019\u00c9glise, afin que son offrande devienne principe d\u2019unit\u00e9 et source de vie nouvelle. De cette communion na\u00eet aussi la solidarit\u00e9 chr\u00e9tienne, car \u00ab l\u2019union avec le Christ est en m\u00eame temps union avec tous ceux auxquels il se donne  \u00bb. Comme l\u2019explique saint Augustin aux nouveaux chr\u00e9tiens de son \u00c9glise, le pain et le vin sur l\u2019autel sont le sacrement de l\u2019unit\u00e9 des fid\u00e8les dans le Christ  : \u00ab  Que voit l\u2019\u0153il  ? Une apparence corporelle. Que saisit l\u2019esprit  ? Une gr\u00e2ce spirituelle. Veux-tu savoir ce qu\u2019est le corps du Christ  ? \u00e9coute l\u2019Ap\u00f4tre, voici ce qu\u2019il \u00e9crit aux fid\u00e8les  : Or vous \u00eates le corps du Christ et ses membres<\/em> (1 Co<\/em> 12, 27). Mais si vous \u00eates le corps et les membres du Christ, n\u2019est-ce pas votre embl\u00e8me qui est plac\u00e9 sur la table sacr\u00e9e, votre embl\u00e8me que vous recevez, \u00e0 votre embl\u00e8me que vous r\u00e9pondez Amen<\/em>, r\u00e9ponse qui t\u00e9moigne de votre adh\u00e9sion  ? On te dit  : Voici le Corps du Christ<\/em>. Amen<\/em>, r\u00e9ponds-tu. Pour rendre vraie ta r\u00e9ponse, sois membre de ce Corps  \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

235. L\u2019\u00ab  Amen  \u00bb que nous pronon\u00e7ons dans la liturgie, le Corps que nous mangeons et le Sang que nous buvons, fa\u00e7onnent toute notre vie. L\u2019Eucharistie \u00ab est la rencontre tr\u00e8s personnelle avec le Seigneur et, toutefois, elle n\u2019est jamais seulement un acte individuel de d\u00e9votion \u00bb. En elle, il appara\u00eet clairement que nous \u00ab  sommes l\u2019\u00c9glise du Christ, nous sommes ses membres, son corps. Nous sommes fr\u00e8res et s\u0153urs en Lui. Et dans le Christ, bien que nous soyons nombreux et diff\u00e9rents, nous sommes une seule chose  : \u201cIn Illo uno unum<\/em>\u201d  \u00bb. L\u2019Eucharistie nous ouvre \u00e0 la justice et au partage, avec une attention pr\u00e9f\u00e9rentielle pour ceux qui portent le fardeau de la pauvret\u00e9 et de la marginalisation. Et tandis que les nouveaux r\u00e9seaux \u00e9conomiques et technologiques peuvent engendrer exclusion, isolement et d\u00e9pendances, l\u2019\u00c9glise nourrie de l\u2019Eucharistie est appel\u00e9e \u00e0 rendre visible une autre mesure, en pr\u00e9servant les liens, en redonnant la parole aux personnes invisibles et en orientant les processus vers la dignit\u00e9 des personnes.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u00e9on\u00a0XIV rappelle ici sa devise \u00e9piscopale et pontificale : \u00ab \u00eatre un en celui qui est Un \u00bb, tir\u00e9e du commentaire de saint Augustin sur le Psaume 127 : c\u2019est le Christ qui r\u00e9capitule l\u2019unit\u00e9 de l\u2019Eglise et du genre humain ; il \u00e9voque \u00e9galement la conception augustinienne de l\u2019Eucharistie : pour Augustin, la r\u00e9alit\u00e9 figur\u00e9e derri\u00e8re le sacrement est la charit\u00e9 eccl\u00e9siale, qu\u2019on pourrait relier \u00e0 la \u00ab civilisation de l\u2019amour \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le chantier de notre \u00e9poque<\/em><\/h3>\n\n\n\n

236. La spiritualit\u00e9 que je souhaite transmettre est celle du \u201csage architecte\u201d qui, habit\u00e9 par l\u2019esp\u00e9rance du R\u00e8gne de Dieu, s\u2019emploie \u00e0 b\u00e2tir le monde pour le bien (cf. 1 Co<\/em> 3, 10). Comme je l\u2019ai \u00e9crit au d\u00e9but de cette r\u00e9flexion, notre travail de construction doit aujourd\u2019hui avoir pour fondement la relation avec Dieu, pour r\u00e8gle l\u2019acceptation de la limite humaine telle une r\u00e9alit\u00e9 naturelle et positive, et pour style la coresponsabilit\u00e9 et le langage \u00e9vang\u00e9lique. Au terme de ce parcours, le projet d\u2019une civilisation de l\u2019amour se dessine plus clairement  ; et le chantier para\u00eet d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9, surtout gr\u00e2ce \u00e0 tant de pierres vivantes solidement unies au Christ, la pierre angulaire (cf. 1 P<\/em> 2, 4-6). Dans cette \u0153uvre, nous sommes appel\u00e9s \u00e0 assumer un r\u00f4le actif, sans nous r\u00e9fugier dans le spiritualisme ou dans nos petits mondes  : nous devons \u00eatre fid\u00e8les \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, investir dans l\u2019\u00e9ducation, prendre soin des relations, aimer la justice et la paix.<\/p>\n\n\n\n

237. Restons fid\u00e8les \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9  ! En vivant inond\u00e9s par un flux incessant d\u2019informations, d\u2019opinions et d\u2019images, nous savons combien il est facile d\u2019orienter les d\u00e9cisions et les pr\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019aide d\u2019algorithmes toujours plus sophistiqu\u00e9s. Dans ce contexte, il est important de garder un c\u0153ur qui aime la v\u00e9rit\u00e9 et d\u00e9sire ce qui est juste plut\u00f4t que les contenus les plus attrayants, un c\u0153ur qui recherche la sagesse plut\u00f4t que les effets imm\u00e9diats. La v\u00e9rit\u00e9 que nous ne devons pas perdre de vue est celle qui concerne Dieu et l\u2019\u00eatre humain, telle que le Christ nous l\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Il convient d\u2019abandonner une vision individualiste et technique de l\u2019homme, comme si la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019\u00e9tait que de la mati\u00e8re \u00e0 modeler en fonction d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes, tant individuels que collectifs. Cultivons plut\u00f4t ce que le Pape Fran\u00e7ois a d\u00e9fini comme un \u00ab  anthropocentrisme situ\u00e9 \u00bb, qui reconna\u00eet l\u2019\u00eatre humain comme une cr\u00e9ature ins\u00e9r\u00e9e dans un r\u00e9seau de relations avec les autres \u00eatres vivants et avec la cr\u00e9ation tout enti\u00e8re. La fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 exige d\u2019int\u00e9grer les possibilit\u00e9s offertes par la technologie dans un cheminement de sagesse, capable de pr\u00e9server \u00e0 la fois la dignit\u00e9 de toute personne et l\u2019avenir de notre Maison commune.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Ici s\u2019exprime la quintessence de l\u2019anthropologie relationnelle du pape L\u00e9on\u00a0XIV, contre tout r\u00e9ductionnisme technologique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

238. Investissons dans l\u2019\u00e9ducation, qui commence par nous-m\u00eames  ! Nous avons tous besoin de nous former \u00e0 vivre le num\u00e9rique de mani\u00e8re humaine, comme partie int\u00e9grante de l\u2019\u00e9ducation \u00e0 la foi et \u00e0 bien vivre de l\u2019\u00c9vangile. Nous devons nous former \u00e0 consid\u00e9rer le monde num\u00e9rique comme un nouveau continent \u00e0 \u00e9vang\u00e9liser, qui a besoin de missionnaires g\u00e9n\u00e9reux et m\u00fbrs dans la foi. Plus particuli\u00e8rement, il faut des adultes qui red\u00e9couvrent leur vocation d\u2019artisans de l\u2019\u00e9ducation, disponibles pour un travail quotidien et patient, soutenu par des alliances \u00e9ducatives larges et partag\u00e9es. Accompagner les enfants et les jeunes \u00e0 utiliser les technologies comme un espace de relation responsable, en les aidant \u00e0 en reconna\u00eetre les risques et \u00e0 choisir ce qui fait grandir la libert\u00e9 int\u00e9rieure, est aujourd\u2019hui une forme concr\u00e8te de charit\u00e9 et de sauvegarde de leur dignit\u00e9. \u00c9duquer les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 croire que l\u2019\u00e9volution des technologies ne suit pas un parcours in\u00e9vitable, mais peut \u00eatre orient\u00e9e par la responsabilit\u00e9 personnelle et collective, constitue l\u2019un des services les plus pr\u00e9cieux au bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u2019insistance sur l\u2019\u00e9ducation et la recherche a \u00e9t\u00e9 un des autres leitmotivs de l\u2019encyclique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

239. Prenons soin de nos relations  ! \u00c0 une \u00e9poque qui tend \u00e0 tout acc\u00e9l\u00e9rer et \u00e0 tout fragmenter, la chair humaine continue de demander \u00e0 \u00eatre soign\u00e9e et reconnue par des mains capables de tendresse, par des esprits attentifs et par de bonnes paroles. La culture num\u00e9rique multiplie les connexions et offre de nouvelles possibilit\u00e9s de rencontre ; pourtant, le c\u0153ur humain conserve un besoin irrempla\u00e7able de proximit\u00e9. J\u2019invite \u00e0 pr\u00e9server les lieux et les moments o\u00f9 la pr\u00e9sence physique reste d\u00e9terminante  : la table partag\u00e9e, la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne qui se rassemble, la visite \u00e0 ceux qui sont seuls, le service aux pauvres. Ce sont l\u00e0 les signes d\u2019une humanit\u00e9 qui continue de croire que chaque corps est temple de l\u2019Esprit et demeure de Dieu, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette alliance entre gloire et fragilit\u00e9 qui devient un crit\u00e8re pour \u00e9valuer les mod\u00e8les anthropologiques propos\u00e9s par la culture actuelle.<\/p>\n\n\n\n

240. Aimons la justice et la paix  ! Les m\u00eames technologies qui facilitent la communication et l\u2019acc\u00e8s aux ressources peuvent soutenir des mod\u00e8les qui exploitent les plus vuln\u00e9rables, alimentent de nouvelles formes d\u2019esclavage et transforment les conflits en opportunit\u00e9s de profit. Chaque choix technologique ou \u00e9conomique devient un lieu de discernement spirituel, une occasion de v\u00e9rifier si les progr\u00e8s de l\u2019IA ouvrent des espaces de justice et de participation ou bien concentrent la richesse et le pouvoir entre les mains d\u2019un petit nombre. J\u2019invite \u00e0 observer avec lucidit\u00e9 les fili\u00e8res de la production num\u00e9rique, les conditions de travail cach\u00e9es derri\u00e8re nos dispositifs, les m\u00e9canismes qui tirent profit de la manipulation et de la guerre ; et, en m\u00eame temps, \u00e0 chercher des voies concr\u00e8tes pour faire grandir l\u2019\u00e9quit\u00e9, la participation et le soin de la cr\u00e9ation. L\u2019esp\u00e9rance que nous annon\u00e7ons vient du ciel \u201cpour engendrer, ici-bas, une histoire nouvelle\u201d. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que celui qui croit s\u2019engage pour qu\u2019\u00e0 la place des in\u00e9galit\u00e9s s\u2019installe une plus grande justice et pour que \u00ab l\u2019industrie de la guerre c\u00e8de la place \u00e0 l\u2019artisanat de la paix \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

241. En regardant vers l\u2019avenir, je souhaite rappeler l\u2019image de N\u00e9h\u00e9mie que nous avons choisi au d\u00e9but de ce parcours comme compagnon et figure de r\u00e9f\u00e9rence. N\u00e9h\u00e9mie entend le cri d\u2019une ville meurtrie, porte cette douleur dans la pri\u00e8re, discerne devant Dieu, demande de l\u2019aide, obtient la permission de partir, organise le travail, affronte les r\u00e9sistances internes et externes et, brique apr\u00e8s brique, reconstruit avec le peuple les murs de J\u00e9rusalem. Je vois en lui une parabole lumineuse de notre vocation \u00e0 \u00eatre, \u00e0 l\u2019\u00e8re de la transformation num\u00e9rique, non pas des spectateurs r\u00e9sign\u00e9s face aux fractures sociales et culturelles, ni de simples commentateurs des ruines, mais des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l\u2019histoire \u2013 laboratoires de recherche, entreprises technologiques, \u00e9coles, m\u00e9dias, institutions, communaut\u00e9s locales \u2013 pour relever ce qui s\u2019est \u00e9croul\u00e9 et prot\u00e9ger ce qui est expos\u00e9. Comme N\u00e9h\u00e9mie, nous sommes, nous aussi, appel\u00e9s \u00e0 allier \u00e9coute et courage, pri\u00e8re et responsabilit\u00e9, afin que la cit\u00e9 des hommes devienne plus vivable, m\u00eame lorsque les logiques technocratiques et les int\u00e9r\u00eats partisans semblent pr\u00e9valoir.<\/p>\n\n\n\n

242. L\u2019image de la reconstruction de J\u00e9rusalem \u00e9voque la promesse du Nouveau Testament, celle de la ville sainte qui nous est d\u2019abord donn\u00e9e comme un don. Dans l\u2019Apocalypse, la nouvelle J\u00e9rusalem descend vers nous comme un don pour tout le peuple de Dieu, \u00ab pr\u00eate comme une \u00e9pouse par\u00e9e pour son \u00e9poux \u00bb (Ap<\/em> 21, 2). Les murs de J\u00e9rusalem ne sont plus des fortifications d\u00e9fensives, mais les parures pr\u00e9cieuses de l\u2019\u00c9pouse de l\u2019Agneau. Ses portes, que N\u00e9h\u00e9mie gardait avec tant de soin, restent ouvertes en permanence \u00e0 toutes les nations. La pr\u00e9sence de Dieu offre \u00e0 chacun lumi\u00e8re et vie. La ville est un nouvel \u00c9den, avec son eau vive donn\u00e9e \u00e0 ceux qui ont soif et son arbre de vie, dont les feuilles \u00ab servent \u00e0 gu\u00e9rir les nations \u00bb (Ap <\/em>22, 2). Dans l\u2019attente de son accomplissement, cette vision se pr\u00e9sente \u00e0 nous comme une exhortation, un appel \u00e0 surmonter nos divisions et \u00e0 travailler ensemble : telle est la voie de J\u00e9sus-Christ, hier, aujourd\u2019hui et toujours.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle La figure proph\u00e9tique de N\u00e9h\u00e9mie, qui a servi de fil rouge tout au long de l\u2019encyclique, s\u2019efface elle-m\u00eame devant ce qu\u2019elle signifie : la J\u00e9rusalem Nouvelle descendue d\u00e9crite dans l\u2019Apocalypse de Jean, le royaume de Dieu en construction qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la fin de l\u2019histoire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le chant de l\u2019esp\u00e9rance  : le Magnificat<\/em><\/h3>\n\n\n\n

243. Le quatri\u00e8me point de ce programme de vie chr\u00e9tienne, apr\u00e8s la foi qui contemple le dessein d\u2019amour du P\u00e8re, la charit\u00e9 qui nous unit en un unique corps eccl\u00e9sial et l\u2019esp\u00e9rance qui soutient notre action dans le monde, est la pri\u00e8re. Le chant de Marie accompagne notre engagement. Devant \u00c9lisabeth qui lui annonce qu\u2019elle est devenue la m\u00e8re du Seigneur, Marie laisse \u00e9clater une hymne de louange et de joie. Son \u00e2me magnifie le Seigneur et son esprit exulte en Dieu son Sauveur, car Il a choisi pour son dessein de salut une jeune fille, pauvre et humble. Soudain, Marie voit toute l\u2019histoire \u00e0 travers le prisme de cette d\u00e9couverte. Rien n\u2019a chang\u00e9 autour d\u2019elle : la situation socio-politique de son \u00e9poque reste la m\u00eame, avec les Romains qui dominent sa terre et son peuple divis\u00e9 et humili\u00e9. Et pourtant, tout a chang\u00e9 en elle, ce qui lui permet de voir l\u2019invisible. Dieu a d\u00e9j\u00e0<\/em> d\u00e9ploy\u00e9 la puissance de son bras, il a d\u00e9j\u00e0<\/em> dispers\u00e9 les superbes, renvers\u00e9 les puissants, \u00e9lev\u00e9 les humbles, combl\u00e9 de biens ceux qui ont faim et renvoy\u00e9 les riches les mains vides. Il a d\u00e9j\u00e0<\/em> secouru Isra\u00ebl, son serviteur. Dieu \u00ab se range du c\u00f4t\u00e9 des derniers. Il poss\u00e8de un projet qui est souvent cach\u00e9 sous l\u2019apparence terne des \u00e9v\u00e9nements humains, qui voient triompher \u201cles superbes, les puissants et les riches\u201d. Et pourtant, sa force secr\u00e8te est destin\u00e9e \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 la fin \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle Il est tr\u00e8s courant qu\u2019une encyclique ou un autre discours pontifical se termine par une exhortation \u00e0 la pi\u00e9t\u00e9 mariale, Marie \u00e9tant mod\u00e8le et figure de l\u2019Eglise. L\u2019\u00e9pisode choisi est celui du chant du Magnificat par la Vierge apr\u00e8s la Visitation, qui exalte le renversement de perspective \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019Incarnation : en choisissant la voie de la fragilit\u00e9 et de la petitesse, l\u2019\u0153uvre divine \u00ab renverse les puissants de leur tr\u00f4ne \u00bb et \u00ab \u00e9l\u00e8ve les humbles \u00bb, \u00ab comble de biens les affam\u00e9s \u00bb et \u00ab renvoie les riches les mains vides \u00bb. En leur temps, des pr\u00e9curseurs du \u00ab nationalisme chr\u00e9tien \u00bb s\u2019\u00e9taient effray\u00e9s des potentialit\u00e9s r\u00e9volutionnaires de ce cantique, pourtant chant\u00e9 tous les soirs aux v\u00eapres.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

244. La Vierge Marie non seulement nous apprend \u00e0 voir l\u2019\u0153uvre invisible de Dieu, mais elle dirige aussi notre regard \u00ab  sur les points de fracture de l\u2019humanit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 se produit la distorsion du monde, dans le contraste entre les humbles et les puissants, entre les pauvres et les riches, entre les repus et les affam\u00e9s  \u00bb, en nous apprenant \u00ab  \u00e0 adopter un point de vue diff\u00e9rent pour regarder le monde \u00e0 partir du bas, avec les yeux de ceux qui souffrent, et non avec le regard des grands ; pour regarder l\u2019histoire avec les yeux des petits et non avec la perspective des puissants  ; pour interpr\u00e9ter les \u00e9v\u00e9nements de l\u2019histoire du point de vue de la veuve, de l\u2019orphelin, de l\u2019\u00e9tranger, de l\u2019enfant bless\u00e9, de l\u2019exil\u00e9, du fugitif  \u00bb. Ainsi, la Vierge devient \u00ab  po\u00e9tesse et proph\u00e9tesse de la r\u00e9demption  \u00bb, car de ses l\u00e8vres jaillit \u00ab  l\u2019hymne le plus puissant et le plus novateur qui ait jamais \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9, le Magnificat <\/em> ; c\u2019est elle qui r\u00e9v\u00e8le le dessein transformateur de l\u2019\u00e9conomie chr\u00e9tienne, le r\u00e9sultat historique et social qui tire encore aujourd\u2019hui du christianisme son origine et sa force  \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

245. Avec la m\u00eame foi que Marie, devenons des tisseurs d\u2019esp\u00e9rance dans notre monde, en partageant ce que nous sommes et ce que nous avons, afin que la pr\u00e9sence de J\u00e9sus grandisse au milieu de nous et que son Royaume prenne forme. Dans l\u2019humble fid\u00e9lit\u00e9 de chaque jour, l\u2019\u00e8re de l\u2019IA peut elle aussi devenir un passage par lequel l\u2019Esprit fait m\u00fbrir la civilisation de l\u2019amour dans notre vie. Le Seigneur continue de faire toutes choses nouvelles et maintient ouverte, pour chaque \u00e9poque, la possibilit\u00e9 de devenir une histoire de salut \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019Incarnation. Je confie ce d\u00e9sir \u00e0 la M\u00e8re du Christ, la femme du Magnificat<\/em>, pour qu\u2019elle accompagne nos pas dans ce pr\u00e9sent en mutation et garde en chacun de nous la confiance en l\u2019\u00c9vangile, afin que nous puissions t\u00e9moigner de la beaut\u00e9 d\u2019une magnifique humanit\u00e9 habit\u00e9e par Dieu.<\/p>\n\n\n\n

Jean-Beno\u00eet Poulle L\u2019encyclique se termine de mani\u00e8re tr\u00e8s traditionnelle par un appel \u00e0 la pri\u00e8re et une invocation \u00e0 la Vierge. En un retournement int\u00e9ressant, les derniers mots de L\u00e9on\u00a0XIV semblent montrer que l\u2019entr\u00e9e dans \u00ab l\u2019\u00e8re de l\u2019IA \u00bb (l\u2019expression est forte), qui pourtant bouleverse tout, ne change rien \u00e0 ce que nous devons faire dans l\u2019agir moral : humble fid\u00e9lit\u00e9 du labeur de tous les jours, relations au prochain et aux autres, \u00e9dification silencieuse du Royaume, \u00e0 la fois d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent et toujours \u00e0 venir.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Donn\u00e9 \u00e0 Rome,<\/em> pr\u00e8s de Saint-Pierre, le 15 mai de l\u2019ann\u00e9e 2026, la deuxi\u00e8me de mon Pontificat.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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