MAGNIFICA HUMANITAS<\/strong><\/p>\n\n\n\ndu Saint-P\u00e8re L\u00c9ON XIV<\/p>\n\n\n\n
sur la protection de la personne humaine <\/p>\n\n\n\n
\u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle<\/p>\n\n\n\n
INTRODUCTION<\/h1>\n\n\n\n
1. La MAGNIFIQUE HUMANIT\u00c9 cr\u00e9\u00e9e par Dieu se trouve aujourd\u2019hui face \u00e0 un choix d\u00e9cisif : \u00e9riger une nouvelle tour de Babel ou b\u00e2tir la cit\u00e9 o\u00f9 Dieu et l\u2019humanit\u00e9 habitent ensemble. Chaque g\u00e9n\u00e9ration re\u00e7oit en h\u00e9ritage la t\u00e2che de fa\u00e7onner son \u00e9poque : faire m\u00fbrir l\u2019histoire comme un lieu o\u00f9 la dignit\u00e9 de toute personne est pr\u00e9serv\u00e9e, la justice promue et la fraternit\u00e9 rendue possible. Mais sur chaque \u00e9poque p\u00e8se le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 court le danger de perdre son visage, nous, chr\u00e9tiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s\u2019est fait chair, sachant que \u00ab le myst\u00e8re de l\u2019homme ne s\u2019\u00e9claire vraiment que dans le myst\u00e8re du Verbe incarn\u00e9 \u00bb. Cette magnifique humanit\u00e9 devient en J\u00e9sus-Christ le Chemin, la V\u00e9rit\u00e9 et la Vie, ouvrant \u00e0 chacun de nous la voie vers la pl\u00e9nitude.<\/p>\n\n\n\n
2. Fond\u00e9s sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019action puissante et myst\u00e9rieuse de l\u2019Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant \u00e0 coop\u00e9rer avec Lui pour le bien sera b\u00e9ni par le P\u00e8re c\u00e9leste en qui nous pla\u00e7ons notre esp\u00e9rance. C\u2019est pourquoi nous pouvons participer activement \u00e0 toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d\u2019autres personnes \u00e0 collaborer avec nous dans la promotion du d\u00e9veloppement int\u00e9gral de chaque \u00eatre humain. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps avec lesquels nous partageons les \u00e9v\u00e9nements, les questions et les aspirations de l\u2019humanit\u00e9. Nous voulons trouver, avec eux, de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d\u2019une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie int\u00e9grante de la vocation de l\u2019\u00c9glise, car celle-ci, constitu\u00e9e \u00ab dans le Christ, en quelque sorte comme le sacrement [\u2026] de l\u2019union intime avec Dieu et de l\u2019unit\u00e9 de tout le genre humain \u00bb, reconna\u00eet dans l\u2019histoire le lieu o\u00f9 l\u2019\u00c9vangile interpelle et accompagne l\u2019exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n\n\n\n
3. C\u2019est dans cet esprit qu\u2019en 1891, L\u00e9on XIII a publi\u00e9 l\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em> dont nous c\u00e9l\u00e9brons cette ann\u00e9e, avec une profonde reconnaissance, le 135e<\/sup> anniversaire. Par ce document, mon bien-aim\u00e9 Pr\u00e9d\u00e9cesseur a donn\u00e9 une impulsion \u00e0 cette r\u00e9flexion sur la soci\u00e9t\u00e9, sur l\u2019\u00e9conomie et sur la politique que nous appelons aujourd\u2019hui la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise. Et lorsque certains objectaient que l\u2019\u00c9glise ne devait pas gaspiller son \u00e9nergie en questions mondaines mais se pr\u00e9occuper de communiquer un message de vie \u00e9ternelle, il r\u00e9pondait avec r\u00e9alisme et sagesse que l\u2019annonce de l\u2019\u00c9vangile ne peut oublier la vie concr\u00e8te des peuples. De nombreuses d\u00e9cennies se sont \u00e9coul\u00e9es depuis, et le Magist\u00e8re, les pasteurs, les th\u00e9ologiens comme les fid\u00e8les ont continu\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux questions sociales \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile. Aujourd\u2019hui, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise est un patrimoine de sagesse o\u00f9 nous trouvons des principes pour penser, des crit\u00e8res pour discerner et juger et des orientations concr\u00e8tes pour agir. Elle se fonde sur l\u2019\u00c9criture Sainte et sur la Tradition. Ainsi en dialogue avec les sciences, elle nous aide \u00e0 analyser avec lucidit\u00e9 les d\u00e9fis du pr\u00e9sent, en identifiant les voies appropri\u00e9es pour vivre un t\u00e9moignage chr\u00e9tien authentique, dans la joie et au service du monde. Ce n\u2019est pas un ensemble statique de concepts, mais un corpus<\/em> vivant de v\u00e9rit\u00e9s qui pr\u00e9serve et interpr\u00e8te la vocation de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 une vie pleine et juste. \u00c0 cette tradition vivante, je d\u00e9sire donc ajouter ma voix, en invoquant l\u2019aide de l\u2019Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr<\/em> 8, 22-31).<\/p>\n\n\n\nLes <\/strong>res novae<\/em><\/strong> de notre \u00e9poque<\/strong><\/h2>\n\n\n\n4. Si, en son temps, L\u00e9on XIII parlait de \u00ab questions nouvelles \u00bb (rerum novarum<\/em>), nous ne pouvons pas aujourd\u2019hui nous contenter de r\u00e9p\u00e9ter ses pr\u00e9cieux enseignements mais nous devons demander \u00e0 Dieu la sagesse n\u00e9cessaire pour interpr\u00e9ter les grandes tendances de notre \u00e9poque, en particulier les progr\u00e8s de la technique. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, il est apparu de plus en plus \u00e9vident combien la num\u00e9risation, l\u2019intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profond\u00e9ment notre monde. La technique ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, en soi, comme une force antagoniste par rapport \u00e0 la personne : au contraire, elle est enracin\u00e9e dans notre histoire depuis le commencement, en tant que \u00ab r\u00e9alit\u00e9 profond\u00e9ment humaine, li\u00e9e \u00e0 l\u2019autonomie et \u00e0 la libert\u00e9 de l\u2019homme \u00bb. Au fil des si\u00e8cles, le d\u00e9veloppement technologique a contribu\u00e9 \u00e0 une am\u00e9lioration significative des conditions de vie de l\u2019humanit\u00e9 ; en m\u00eame temps, chaque \u00e9tape du progr\u00e8s a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le visage ambigu d\u2019outils susceptibles de causer du tort lorsqu\u2019ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd\u2019hui, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une situation nouvelle, o\u00f9 la puissance et l\u2019omnipr\u00e9sence des technologies \u00e9mergentes s\u2019inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, fa\u00e7onnent les processus d\u00e9cisionnels et marquent profond\u00e9ment l\u2019imaginaire collectif. Auparavant, \u00ab jamais l\u2019humanit\u00e9 n\u2019avait eu autant de pouvoir sur elle-m\u00eame \u00bb. Les nouvelles technologies ouvrent un horizon \u00e9tendu dans des directions que, bien qu\u2019intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement pr\u00e9voir. Cela rend plus complexe l\u2019\u00e9valuation de leur impact et de leurs effets \u00e0 long terme sur la dignit\u00e9 des personnes et sur le bien commun.<\/p>\n\n\n\n5. Maintenant c\u2019est \u00e0 nous de relever avec lucidit\u00e9 et responsabilit\u00e9 les d\u00e9fis de notre \u00e9poque. Il est n\u00e9cessaire d\u2019adopter des instruments r\u00e9glementaires adapt\u00e9s, capables de pr\u00e9server la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas \u00e0 la r\u00e9glementation. Comme l\u2019a soulign\u00e9 le Pape Fran\u00e7ois, il faut se demander avec r\u00e9alisme qui d\u00e9tient aujourd\u2019hui ce pouvoir et \u00e0 quelles fins il l\u2019utilise : \u00ab Nous ne pouvons pas ignorer que l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire, la biotechnologie, l\u2019informatique, la connaissance de notre propre ADN et d\u2019autres capacit\u00e9s que nous avons acquises [\u2026] donnent \u00e0 ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir \u00e9conomique d\u2019en faire usage, une emprise impressionnante sur l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9 et sur le monde entier \u00bb. Par le pass\u00e9, c\u2019\u00e9taient surtout les \u00c9tats qui guidaient et orientaient l\u2019innovation. Aujourd\u2019hui, en revanche, les principaux moteurs du d\u00e9veloppement sont des acteurs priv\u00e9s, souvent transnationaux, dot\u00e9s de ressources et de capacit\u00e9s d\u2019intervention sup\u00e9rieures \u00e0 celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage in\u00e9dit, essentiellement priv\u00e9, et donc d\u2019autant plus difficile \u00e0 cerner, \u00e0 r\u00e9guler et \u00e0 orienter vers le bien commun.<\/p>\n\n\n\n
6. C\u2019est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s\u2019enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux al\u00e9as du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences d\u00e9cider \u00e0 notre place de la direction \u00e0 prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un \u201ctournant historique\u201d, o\u00f9 \u2013 tandis que certains se disputent l\u2019avenir des nouvelles technologies et que d\u2019autres s\u2019attachent \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir \u2013 la plupart des personnes restent dans l\u2019expectative, observent de loin et esp\u00e8rent simplement que tout ira pour le mieux. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que des questions d\u00e9cisives s\u2019imposent \u00e0 notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus \u00e9chapper : o\u00f9 allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communaut\u00e9 humaine et en tant que peuples ?<\/p>\n\n\n\n
Deux ic\u00f4nes bibliques<\/em><\/h3>\n\n\n\n7. Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces questions et discerner comment vivre de mani\u00e8re responsable \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle, je voudrais \u00e9voquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (cf. Gn<\/em> 11, 1-9) et la reconstruction des murs de J\u00e9rusalem (cf. Ne<\/em> 2-6). Dans le livre de la Gen\u00e8se, le r\u00e9cit de Babel se situe aux origines de l\u2019humanit\u00e9, juste apr\u00e8s les g\u00e9n\u00e9alogies des fils de No\u00e9. Les \u00eatres humains, s\u2019\u00e9tant \u00e9tablis dans la plaine de Sennaar, d\u00e9cident de construire une ville et une tour \u00ab dont le sommet p\u00e9n\u00e8tre les cieux \u00bb (Gn<\/em> 11, 4). Ils veulent ainsi s\u2019assurer stabilit\u00e9 et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d\u2019\u00eatre dispers\u00e9s sur la terre. L\u2019entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un pi\u00e8ge profond : c\u2019est une \u0153uvre con\u00e7ue sans r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dieu, soutenue par une uniformit\u00e9 qui \u00e9limine la diversit\u00e9 et, au lieu de la communion, choisit l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation. Lorsque la cit\u00e9 se construit sur l\u2019orgueil et la pr\u00e9tention \u00e0 se suffire \u00e0 elle-m\u00eame, la communication se d\u00e9grade, les langues se confondent et les \u00eatres humains ne se comprennent plus. Le r\u00e9sultat n\u2019est pas l\u2019unit\u00e9, mais la dispersion. Babel r\u00e9v\u00e8le ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, na\u00eet de l\u2019absolutisation de l\u2019humain et de sa pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019autosuffisance, sacrifie la dignit\u00e9 des personnes \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 et aspire \u00e0 atteindre le ciel sans la b\u00e9n\u00e9diction de Dieu.<\/p>\n\n\n\n8. Le livre de N\u00e9h\u00e9mie, quant \u00e0 lui, s\u2019ouvre sur un moment de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans l\u2019histoire de l\u2019antique Isra\u00ebl. Apr\u00e8s l\u2019exil babylonien, une partie du peuple est revenue \u00e0 J\u00e9rusalem, mais la ville est encore en ruines, les murs se sont effondr\u00e9s et les portes ont \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es (cf. Ne<\/em> 1-2). N\u00e9h\u00e9mie, un juif au service du roi perse Artaxerx\u00e8s, apprend l\u2019\u00e9tat d\u00e9sastreux de la ville de ses p\u00e8res. Avant d\u2019agir, il je\u00fbne, prie, interc\u00e8de pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner \u00e0 J\u00e9rusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux d\u00e9truits. Il n\u2019impose pas de solutions venues d\u2019en haut. Il convoque les familles, confie \u00e0 chacune un tron\u00e7on de mur \u00e0 reconstruire, \u00e9coute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le r\u00e9cit montre comment la ville rena\u00eet non pas gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019initiative d\u2019une seule personne, mais gr\u00e2ce \u00e0 la responsabilit\u00e9 partag\u00e9e de tout le peuple : pr\u00eatres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C\u2019est une \u0153uvre qui a Dieu au centre et qui r\u00e9tablit les liens avant m\u00eame de poser les pierres. L\u2019ancienne J\u00e9rusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l\u2019uniformit\u00e9, mais celui de la communion : l\u2019harmonie na\u00eet lorsque chacun assume son r\u00f4le et que tout le peuple reconna\u00eet sa force comme venant du Seigneur.<\/p>\n\n\n\n9. \u00c0 la lumi\u00e8re de ces deux ic\u00f4nes, l\u2019Esprit Saint nous interpelle aujourd\u2019hui sur notre rapport \u00e0 la technique et \u00e0 la r\u00e9volution num\u00e9rique en cours. Les d\u00e9couvertes scientifiques sont un talent confi\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 afin qu\u2019elle le fasse fructifier (cf. Mt<\/em> 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, \u00e9duquer, prot\u00e9ger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En th\u00e9orie, elle n\u2019est pas en soi une solution aux probl\u00e8mes de l\u2019humanit\u00e9, tout comme elle n\u2019est pas en soi un mal ; mais concr\u00e8tement, elle n\u2019est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la con\u00e7oivent, la financent, la r\u00e9gulent et l\u2019utilisent. C\u2019est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un \u201coui\u201d ou un \u201cnon\u201d \u00e0 la technologie, mais entre b\u00e2tir Babel ou reconstruire J\u00e9rusalem ; entre un pouvoir qui pr\u00e9tend dominer le ciel et un peuple qui, en pr\u00e9sence de Dieu, se met \u00e0 travailler de mani\u00e8re unie pour relever les murs de la coexistence fraternelle.<\/p>\n\n\n\n10. \u00c9vitons donc le \u201csyndrome de Babel\u201d : l\u2019idol\u00e2trie du profit qui sacrifie les plus faibles, l\u2019uniformit\u00e9 qui gomme les diff\u00e9rences, la pr\u00e9tention d\u2019un langage unique \u2013 y compris num\u00e9rique \u2013 capable de tout traduire, m\u00eame le myst\u00e8re de la personne, en donn\u00e9es et en performances. C\u2019est l\u00e0 le risque de la d\u00e9shumanisation \u2013 construire l\u2019avenir en excluant Dieu et en r\u00e9duisant l\u2019autre \u00e0 un moyen \u2013, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd\u2019hui aussi un visage technique. Choisissons plut\u00f4t la \u201cvoie de N\u00e9h\u00e9mie\u201d qui met en \u00e9vidence la valeur du travail partag\u00e9 pour rendre s\u00fbre la cit\u00e9 de Dieu pour les exil\u00e9s de retour. Reconstruire aujourd\u2019hui, c\u2019est reconna\u00eetre que, dans la pluralit\u00e9 des voix et des visions rappelant parfois la dispersion des langues, il existe n\u00e9anmoins une possibilit\u00e9 lumineuse : celle de b\u00e2tir ensemble, en transformant la diversit\u00e9 en ressource et en faisant de l\u2019\u00e9coute et du dialogue le terrain d\u2019entente sur lequel faire grandir la justice et la fraternit\u00e9. Au sein de cette \u0153uvre commune, les chr\u00e9tiens trouvent leur propre mani\u00e8re de construire : orienter l\u2019action vers Dieu afin que, \u00e0 sa lumi\u00e8re, le pluralisme ne se disperse pas dans le d\u00e9sordre, mais devienne, dans l\u2019exercice de la synodalit\u00e9, l\u2019espace o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 retrouve ses fondements solides et sa fin ultime. Dans l\u2019Apocalypse, Jean voit la nouvelle J\u00e9rusalem \u00ab qui descendait du ciel, de chez Dieu \u00bb (Ap<\/em> 21, 2) comme un don pour toute l\u2019humanit\u00e9. Et cette vision de gr\u00e2ce est pour nous, chr\u00e9tiens, un appel \u00e0 \u0153uvrer ensemble, en cultivant une vie commune pacifique, juste et digne dans les \u201ccit\u00e9s\u201d d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n\u00c9difier dans le bien<\/em><\/h3>\n\n\n\n11. Construire une ville fond\u00e9e sur le bien commun exige donc, avant tout, de b\u00e2tir sur le roc de la relation avec Dieu ; reconna\u00eetre que la v\u00e9rit\u00e9 de son amour nous appelle \u00e0 une vie \u00ab en abondance \u00bb (Jn<\/em> 10, 10) et \u00e0 la communion avec Lui. \u00c0 l\u2019instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire : \u00ab Vous nous avez faits pour vous, et notre c\u0153ur est inquiet jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il repose en vous \u00bb. Dieu, en effet, a inscrit dans notre c\u0153ur un d\u00e9sir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l\u2019\u00c9glise ressent l\u2019urgence de pr\u00e9server et d\u2019orienter cette aspiration vers sa v\u00e9rit\u00e9 la plus profonde.<\/p>\n\n\n\n12. Par ailleurs, \u00e9difier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 sans les consid\u00e9rer comme une erreur \u00e0 corriger. Aujourd\u2019hui, le d\u00e9sir de pl\u00e9nitude de l\u2019\u00eatre humain risque d\u2019\u00eatre d\u00e9tourn\u00e9 vers des objectifs trompeurs : l\u2019illusion d\u2019une technique promettant de nous lib\u00e9rer de toute fragilit\u00e9 ou des mod\u00e8les de bien-\u00eatre qui laissent de c\u00f4t\u00e9 des peuples entiers. Il n\u2019est pas rare que nous placions notre espoir dans un d\u00e9veloppement illimit\u00e9, dans des formes de progr\u00e8s susceptibles d\u2019exacerber les in\u00e9galit\u00e9s ou dans des solutions imm\u00e9diates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le r\u00eave chim\u00e9rique d\u2019une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent priv\u00e9s du n\u00e9cessaire. D\u2019une voix humble mais ferme, l\u2019\u00c9glise rappelle que la v\u00e9ritable r\u00e9alisation ne na\u00eet pas de la suppression des fragilit\u00e9s, mais d\u2019une croissance harmonieuse : l\u00e0 o\u00f9 la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 vont de pair avec une attention mutuelle et une v\u00e9ritable solidarit\u00e9, et o\u00f9 le progr\u00e8s se mesure \u00e0 la lumi\u00e8re de la dignit\u00e9 de chacun et du bien des peuples.<\/p>\n\n\n\n
13. En troisi\u00e8me lieu, construire un monde o\u00f9 chacun peut s\u2019\u00e9panouir exige une coresponsabilit\u00e9 courageuse. Aucune main ne suffit, \u00e0 elle seule, \u00e0 supporter le poids des d\u00e9fis pesant sur le monde ; et aucune n\u2019est si faible qu\u2019elle ne puisse apporter sa contribution : \u00ab La puissance se d\u00e9ploie dans la faiblesse \u00bb (2 Co<\/em> 12, 9). \u00c0 chacun sa partie du mur : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, \u00e9ducateurs et l\u00e9gislateurs, soci\u00e9t\u00e9 civile, mouvements populaires et communaut\u00e9s de foi. Telle est la logique de la subsidiarit\u00e9 qui valorise la coop\u00e9ration entre les g\u00e9n\u00e9rations, entre les peuples, entre les disciplines et les cultures comme voie royale pour favoriser la stabilit\u00e9, la prosp\u00e9rit\u00e9 et la paix. Les tensions et les divergences ne doivent pas faire peur : elles peuvent devenir des \u00e9nergies cr\u00e9atives lorsqu\u2019elles sont guid\u00e9es par une responsabilit\u00e9 partag\u00e9e. <\/em><\/p>\n\n\n\n14. Enfin, \u00e9difier dans le bien exige un langage \u00e9vang\u00e9lique. \u00c9vitons les mots qui humilient ou opposent. Choisissons la lumi\u00e8re qui \u00e9claire et la franchise qui ouvre des voies. Ne b\u00e9nissons pas des enthousiasmes na\u00effs, n\u2019alimentons pas des peurs st\u00e9riles. Indiquons plut\u00f4t des crit\u00e8res de discernement \u2013 dignit\u00e9 de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix \u2013 et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des \u00e9valuations d\u2019impact humain et social, l\u2019inclusion des plus fragiles, une alphab\u00e9tisation num\u00e9rique, une recherche et une industrie orient\u00e9es vers la justice et la paix.<\/p>\n\n\n\n
Rester humains<\/em><\/h3>\n\n\n\n15. Lors du r\u00e9cent Jubil\u00e9 Ordinaire de 2025, nous avons chemin\u00e9 comme des p\u00e8lerins d\u2019esp\u00e9rance et nous avons \u00e9t\u00e9 combl\u00e9s de gr\u00e2ces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un c\u0153ur confiant face aux t\u00e2ches ardues et aux d\u00e9fis exigeants qui se profilent \u00e0 l\u2019horizon. \u00c0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle o\u00f9 la dignit\u00e9 humaine risque d\u2019\u00eatre \u00e9clips\u00e9e par de nouvelles formes de d\u00e9shumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profond\u00e9ment humains, en pr\u00e9servant avec amour cette magnifique humanit\u00e9 qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e et manifest\u00e9e dans sa pl\u00e9nitude dans le Christ, mais qu\u2019aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le v\u00e9ritable progr\u00e8s na\u00eet toujours d\u2019un c\u0153ur ouvert \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une intelligence dispos\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9coute, d\u2019une volont\u00e9 qui cherche ce qui unit plut\u00f4t que ce qui s\u00e9pare.<\/p>\n\n\n\n
16. \u00c0 tous les fid\u00e8les catholiques, \u00e0 tous les chr\u00e9tiens, \u00e0 tous les hommes et \u00e0 toutes les femmes de bonne volont\u00e9, j\u2019adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre \u00e9poque. Comme N\u00e9h\u00e9mie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec pers\u00e9v\u00e9rance en repla\u00e7ant Dieu \u00e0 l\u2019horizon de notre action et l\u2019\u00eatre humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejet\u00e9es \u2013 les pauvres, les malades, les migrants, les petits \u2013 deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s\u2019\u00e9l\u00e8vera une demeure commune solide et accueillante, o\u00f9 l\u2019amour et la v\u00e9rit\u00e9 finalement se rencontrent, la justice et la paix s\u2019embrassent (Cf. Ps<\/em> 85, 11). Telle est la b\u00e9n\u00e9diction que nous implorons de Dieu et la t\u00e2che qui nous attend : \u00eatre des b\u00e2tisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume \u00e0 venir et non les ma\u00eetres de donjons vou\u00e9s \u00e0 s\u2019effondrer. Et, avec l\u2019\u00e2me d\u2019un pasteur et d\u2019un p\u00e8re, je demande \u00e0 tous d\u2019arr\u00eater le chantier d\u2019une \u00e9ni\u00e8me Babel et d\u2019unir nos forces pour \u00e9difier le bien, afin que l\u2019humanit\u00e9 ne perde jamais sa beaut\u00e9 et que le monde puisse reconna\u00eetre, une fois encore, au c\u0153ur de l\u2019\u00eatre humain, le lieu o\u00f9 Dieu d\u00e9sire habiter.<\/p>\n\n\n\nChapitre 1<\/h1>\n\n\n\nUNE PENS\u00c9E DYNAMIQUE FID\u00c8LE \u00c0 L\u2019\u00c9VANGILE<\/h1>\n\n\n\n
17. Dans ce premier chapitre, j\u2019entends retracer, de mani\u00e8re synth\u00e9tique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise a pris forme dans le magist\u00e8re r\u00e9cent des Papes et du Concile Vatican II, afin de mettre en lumi\u00e8re son caract\u00e8re dynamique. \u00c0 chaque \u00e9poque, en effet, les res novae<\/em> invitent cet enseignement \u00e0 se confronter aux questions de l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. C\u2019est pourquoi l\u2019intelligence artificielle doit \u00eatre comprise non pas comme un th\u00e8me annexe, ni comme une urgence \u00e0 g\u00e9rer, mais comme une transformation qui interpelle de l\u2019int\u00e9rieur les cat\u00e9gories de la Doctrine sociale et en r\u00e9clame un d\u00e9veloppement suppl\u00e9mentaire dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n\n\n\n18. Cependant, ce parcours ne serait pas vraiment compr\u00e9hensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque Pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9glise s\u2019inscrit dans l\u2019histoire et se rapporte au monde. Sans cette pr\u00e9cision, la Doctrine sociale risquerait d\u2019appara\u00eetre comme une ing\u00e9rence indue dans les questions temporelles ou comme un code \u00e9thique externe \u00e0 appliquer d\u2019en haut. En r\u00e9alit\u00e9, elle \u00e9mane d\u2019une \u00c9glise qui chemine avec l\u2019humanit\u00e9, reconna\u00eet l\u2019autonomie des r\u00e9alit\u00e9s terrestres, comme la distinction entre communaut\u00e9 eccl\u00e9siale et communaut\u00e9 politique et, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, aspire \u00e0 servir le bien commun.<\/p>\n\n\n\n
Une \u00c9glise en marche dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n19. Pr\u00e9sente dans le monde comme signe d\u2019unit\u00e9 pour toute la famille humaine, l\u2019\u00c9glise reconna\u00eet dans les questions et les d\u00e9fis du temps actuel le cadre o\u00f9 exercer sa vocation \u00e0 l\u2019\u00e9coute, au dialogue et au service, en se laissant interpeller par tout ce qui touche \u00e0 l\u2019existence des hommes et des femmes d\u2019aujourd\u2019hui. Cette imbrication de vie avec les peuples lui fait comprendre de plus en plus que sa mission rev\u00eat une port\u00e9e historique et implique une responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de la mani\u00e8re dont se tissent les relations sociales. C\u2019est pourquoi elle ne peut se consid\u00e9rer comme \u00e9trang\u00e8re aux dynamiques qui fa\u00e7onnent le visage de la soci\u00e9t\u00e9. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la soci\u00e9t\u00e9 m\u00eame se d\u00e9veloppe et s\u2019organise, et apporte sa contribution \u00e0 la mise en place d\u2019une coexistence plus juste et plus fraternelle. Le Pape Fran\u00e7ois a rappel\u00e9 avec force cette dimension historique de la mission eccl\u00e9siale, en affirmant que \u00ab personne ne peut exiger de nous que nous rel\u00e9guions la religion dans la secr\u00e8te intimit\u00e9 des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se pr\u00e9occuper de la sant\u00e9 des institutions de la soci\u00e9t\u00e9 civile, sans s\u2019exprimer sur les \u00e9v\u00e9nements qui int\u00e9ressent les citoyens \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
20. L\u2019appel et l\u2019engagement \u00e0 cheminer avec l\u2019humanit\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te de l\u2019histoire conduisent l\u2019\u00c9glise \u00e0 reconna\u00eetre que les r\u00e9alit\u00e9s terrestres poss\u00e8dent une consistance et un ordre qui leur sont propres. Le Concile Vatican II a exprim\u00e9 ce principe avec une grande pr\u00e9cision dans la Constitution pastorale Gaudium et spes<\/em>, dont nous avons c\u00e9l\u00e9br\u00e9 avec reconnaissance le 60e<\/sup> anniversaire, le 7 d\u00e9cembre 2025 : \u00ab Si, par autonomie des r\u00e9alit\u00e9s terrestres, on veut dire que les choses cr\u00e9\u00e9es et les soci\u00e9t\u00e9s elles-m\u00eames ont leurs lois et leurs valeurs propres [\u2026] une telle exigence d\u2019autonomie est pleinement l\u00e9gitime \u00bb. Cette mise en \u00e9vidence montre que la cr\u00e9ation porte en elle une bont\u00e9 originelle que le regard humain doit pr\u00e9server, cultiver et faire m\u00fbrir. Dans cette perspective, l\u2019\u00c9glise appara\u00eet comme une pr\u00e9sence qui aide \u00e0 lire la r\u00e9alit\u00e9 en profondeur, en soutenant avec une humble fermet\u00e9 les choix favorisant la dignit\u00e9 de chaque personne, la coh\u00e9sion des communaut\u00e9s et le bien de tous. Ainsi, elle se place aux c\u00f4t\u00e9s du monde sans s\u2019y superposer, afin que dans chaque \u00e9v\u00e9nement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l\u2019Esprit Saint continue de susciter au c\u0153ur de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n21. Reconnaissant que Dieu accompagne la libert\u00e9 des \u00eatres humains dans le d\u00e9roulement de l\u2019histoire, le Concile Vatican II affirmait la distinction entre communaut\u00e9 eccl\u00e9siale et communaut\u00e9 politique, soulignant comment chacune d\u2019elles doit agir en toute autonomie. La pr\u00e9sence de l\u2019\u00c9glise dans le monde s\u2019exprime \u00e9galement dans ses relations avec la soci\u00e9t\u00e9 civile et les institutions publiques. Dans son dialogue avec elles, l\u2019\u00c9glise reconna\u00eet la valeur des r\u00e9alit\u00e9s sociales et politiques et respecte leur responsabilit\u00e9 propre en soutenant tout ce qui prot\u00e8ge la vie des personnes et renforce les fondements du tissu social. Elle ne pr\u00e9tend pas assumer les fonctions qui rel\u00e8vent de l\u2019\u00c9tat ; au contraire, elle appr\u00e9cie son service du bien commun et reconna\u00eet avec conviction la responsabilit\u00e9 exerc\u00e9e par les institutions civiles dans la soci\u00e9t\u00e9. En m\u00eame temps, la mission qui lui est confi\u00e9e l\u2019incite \u00e0 ne pas rester indiff\u00e9rente face aux souffrances concr\u00e8tes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximit\u00e9 ne d\u00e9coule pas d\u2019une volont\u00e9 de se substituer aux institutions ni d\u2019une critique implicite de leur action, mais de la charit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique qui la pousse \u00e0 s\u2019approcher des blessures de l\u2019humanit\u00e9 lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravit\u00e9. Lorsqu\u2019elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discr\u00e9tion et proximit\u00e9, consciente que ce qui na\u00eet d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 imm\u00e9diate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilit\u00e9s institutionnelles propres \u00e0 la communaut\u00e9 civile.<\/p>\n\n\n\n
22. \u00c0 partir de cette double reconnaissance \u2013 l\u2019autonomie des r\u00e9alit\u00e9s terrestres et la distinction des comp\u00e9tences entre la communaut\u00e9 eccl\u00e9siale et la communaut\u00e9 politique \u2013, il est plus facile de comprendre l\u2019orientation que le Concile Vatican II a donn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9glise dans ses relations avec le monde. Gaudium et spes<\/em> rappelle qu\u2019il \u00ab revient \u00e0 tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux th\u00e9ologiens, avec l\u2019aide de l\u2019Esprit Saint, de scruter, de discerner et d\u2019interpr\u00e9ter les multiples langages de notre temps et de les juger \u00e0 la lumi\u00e8re de la Parole de Dieu, pour que la V\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e puisse \u00eatre sans cesse mieux per\u00e7ue, mieux comprise et pr\u00e9sent\u00e9e sous une forme plus adapt\u00e9e \u00bb. L\u2019\u00e9coute des diff\u00e9rents langages n\u2019est pas une simple attention sociologique mais implique un discernement spirituel dans lequel, avec l\u2019aide de l\u2019Esprit, le peuple de Dieu reconna\u00eet dans les transformations culturelles et sociales non seulement les signes de la pr\u00e9sence du Christ qui vient et guide l\u2019histoire vers son accomplissement mais aussi les d\u00e9rives qui en obscurcissent le visage. Ainsi, la V\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e n\u2019est pas modifi\u00e9e dans son essence, mais explicit\u00e9e et assum\u00e9e comme crit\u00e8re vivant pour orienter des choix concrets, inspirer des chemins de conversion personnelle et communautaire, promouvoir des r\u00e9formes de structures et soutenir de nouvelles formes de t\u00e9moignage \u00e9vang\u00e9lique dans la vie publique. L\u2019histoire est donc l\u2019un des lieux o\u00f9 l\u2019\u00c9glise se laisse instruire par l\u2019Esprit sur la port\u00e9e humanisante de l\u2019\u00c9vangile et apprend \u00e0 d\u00e9velopper son enseignement au service de la dignit\u00e9 de chaque personne et du bien des peuples.<\/p>\n\n\n\nLa sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines<\/em><\/h3>\n\n\n\n23. L\u2019\u00c9glise consid\u00e8re comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sinc\u00e8rement \u00ab la v\u00e9rit\u00e9, la bont\u00e9, la beaut\u00e9 \u00bb, en les consid\u00e9rant comme \u00ab de pr\u00e9cieux alli\u00e9s \u00bb dans la d\u00e9fense de la dignit\u00e9 de chaque personne et dans la sauvegarde de la cr\u00e9ation. En adoptant le style pastoral du Concile Vatican II invitant \u00e0 \u00e9couter, discerner et interpr\u00e9ter les signes des temps, et \u00e9clair\u00e9e par la sagesse de la Parole, l\u2019\u00c9glise ne craint pas la rencontre avec le savoir humain. La Parole de Dieu offre des crit\u00e8res fiables pour orienter les chemins de la justice et ouvrir des voies de r\u00e9conciliation et de paix entre les \u00eatres humains. Lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019appliquer ces crit\u00e8res aux situations complexes de notre temps, la contribution de la philosophie et des sciences humaines et sociales s\u2019av\u00e8re essentielle, car elles aident \u00e0 comprendre et \u00e0 analyser plus en profondeur les dynamiques culturelles, \u00e9conomiques et politiques. Saint Jean-Paul II rappelait que l\u2019\u00c9glise accueille la contribution des sciences sociales \u00ab afin d\u2019en tirer des indications concr\u00e8tes dans l\u2019accomplissement de ses t\u00e2ches magist\u00e9rielles \u00bb. La confrontation avec ces savoirs n\u2019affaiblit pas la force de l\u2019\u00c9vangile ; au contraire, elle permet de discerner avec plus de lucidit\u00e9 ce qui favorise r\u00e9ellement la vie des personnes et des communaut\u00e9s. Dans la continuit\u00e9 de cette perspective, le Pape Fran\u00e7ois soulignait que l\u2019\u00c9glise ne pr\u00e9tend pas offrir \u00ab une parole d\u00e9finitive \u00bb sur de nombreuses questions sp\u00e9cifiques, mais elle reconna\u00eet l\u2019importance d\u2019\u00e9couter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue s\u00e9rieux et loyal entre les chercheurs en accueillant la diversit\u00e9 des opinions.<\/p>\n\n\n\n
24. Nourrie par ce dialogue f\u00e9cond entre l\u2019\u00c9vangile et les savoirs humains, l\u2019\u00c9glise a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant m\u00fbrir au fil du temps un patrimoine de sagesse dot\u00e9 d\u2019une coh\u00e9rence th\u00e9ologique et anthropologique enracin\u00e9e dans la vision chr\u00e9tienne de la personne. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il na\u00eet de la foi et de sa compr\u00e9hension de la r\u00e9alit\u00e9, ce patrimoine ne se traduit pas en r\u00e9pertoire de solutions techniques ni en mod\u00e8le \u00e9conomique ou politique \u00e0 opposer \u00e0 d\u2019autres : il appartient \u00e0 un registre diff\u00e9rent, celui des principes qui orientent la lecture des \u00e9v\u00e9nements et soutiennent une interpr\u00e9tation \u00e9vang\u00e9lique des processus historiques et des choix qu\u2019ils impliquent. C\u2019est de l\u00e0 que d\u00e9coule la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne pr\u00e9tend pas se substituer aux responsabilit\u00e9s de la politique et des institutions, mais s\u2019offre comme soutien au discernement commun, en aidant \u00e0 reconna\u00eetre et \u00e0 promouvoir ce qui sert la dignit\u00e9 des personnes, la vitalit\u00e9 des communaut\u00e9s et le bien de tous.<\/p>\n\n\n\n
La Doctrine sociale comme discernement communautaire<\/em><\/h3>\n\n\n\n25. La compr\u00e9hension de la v\u00e9rit\u00e9, comme un don \u00e0 partager et non comme une possession \u00e0 revendiquer, lib\u00e8re l\u2019\u00c9glise de la tentation de regretter des formes de pr\u00e9sence fond\u00e9es sur le pouvoir. Saint Jean-Paul II invitait \u00e0 porter un regard sinc\u00e8re sur les temps o\u00f9 l\u2019on a c\u00e9d\u00e9 \u00e0 \u00ab des m\u00e9thodes d\u2019intol\u00e9rance et m\u00eame de violence <\/em>dans le service de la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, afin de retrouver la voie \u00e9vang\u00e9lique de l\u2019annonce douce et de la v\u00e9rit\u00e9 qui ne s\u2019impose pas. Dans le m\u00eame esprit, j\u2019ai r\u00e9affirm\u00e9 que l\u2019\u00c9glise \u00ab ne veut pas lever l\u2019\u00e9tendard de la possession de la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, car la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas un territoire \u00e0 d\u00e9fendre, mais un bien \u00e0 partager. Cette m\u00eame perspective a \u00e9t\u00e9 r\u00e9sum\u00e9e par le Pape Fran\u00e7ois dans ses fameuses paroles selon lesquelles \u00ab le temps est sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019espace \u00bb : il ne s\u2019agit pas avant tout d\u2019occuper des espaces de pouvoir ou de d\u00e9fendre des bastions culturels, mais d\u2019engager des processus de bien et de les laisser m\u00fbrir. Ainsi, la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile ne s\u2019impose pas d\u2019en haut, mais grandit au fil du temps, au c\u0153ur de l\u2019imbrication concr\u00e8te de la vie, des communaut\u00e9s et des cultures. C\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 qui ne craint pas la diversit\u00e9, mais l\u2019accueille et l\u2019ordonne ; elle n\u2019\u00e9limine pas les conflits, mais les transfigure ; elle recompose ce que l\u2019histoire tend \u00e0 disperser. D\u2019o\u00f9 \u00e9galement l\u2019image du poly\u00e8dre, une figure aux multiples faces dans lesquelles se refl\u00e8te sous diff\u00e9rents angles la m\u00eame v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n\n\n\n26. Cette attitude d\u2019ouverture \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la fois une et multiforme, exprime en profondeur la catholicit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise qui englobe toute la famille humaine et, en m\u00eame temps, vit immerg\u00e9e dans les r\u00e9alit\u00e9s concr\u00e8tes des peuples et des cultures. Le Concile Vatican II rappelle que, pr\u00e9cis\u00e9ment en vertu de cette catholicit\u00e9, \u00ab chacune des parties apporte aux autres et \u00e0 toute l\u2019\u00c9glise le b\u00e9n\u00e9fice de ses propres dons \u00bb, de sorte que, dans son ensemble et dans chaque communaut\u00e9, elle grandit gr\u00e2ce \u00e0 un \u00e9change r\u00e9ciproque et \u00e0 un effort commun vers une communion toujours plus pleine. Il s\u2019ensuit que le peuple de Dieu n\u2019est pas seulement constitu\u00e9 de nombreux peuples, mais qu\u2019il est tiss\u00e9 en son sein de fonctions, de vocations, de cultures et de traditions diverses, appel\u00e9es \u00e0 se soutenir et \u00e0 s\u2019enrichir mutuellement. Dans cette perspective, compte tenu de la grande diversit\u00e9 des situations historiques, saint Paul VI reconnaissait qu\u2019il n\u2019est pas r\u00e9aliste de penser que la Doctrine sociale puisse proposer une r\u00e9ponse unique et valable pour tous les contextes ; c\u2019est pourquoi il invitait chaque communaut\u00e9 chr\u00e9tienne \u00e0 analyser avec lucidit\u00e9 et responsabilit\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 de son propre pays. La tension f\u00e9conde entre l\u2019universalit\u00e9 de la mission et l\u2019enracinement local appartient intimement \u00e0 la vie de l\u2019\u00c9glise : celle-ci porte en son sein l\u2019horizon du monde entier, mais elle assume les questions de chaque contexte comme lieu r\u00e9el o\u00f9 l\u2019\u00c9vangile prend corps.<\/p>\n\n\n\n
27. \u00c0 la lumi\u00e8re de ce qui a \u00e9t\u00e9 dit jusqu\u2019ici, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise appara\u00eet sous son jour le plus authentique : non pas un recueil de principes et de normes \u00e0 appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle na\u00eet de la rencontre entre la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9ternelle de l\u2019\u00c9vangile et les questions de l\u2019histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des exp\u00e9riences humaines. C\u2019est pourquoi, lorsque la dignit\u00e9 des fr\u00e8res est bafou\u00e9e, lorsque la politique ne r\u00e9pond pas aux drames de l\u2019humanit\u00e9, lorsque l\u2019\u00e9conomie se retourne contre la personne ou que la science d\u00e9passe les limites de sa m\u00e9thode, l\u2019\u00c9glise \u2013 avec les autres confessions chr\u00e9tiennes et les croyants d\u2019autres religions \u2013 doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une th\u00e9ologie de la communion dans l\u2019histoire, un lieu o\u00f9 la Parole devenue chair continue \u00e0 se faire dialogue, m\u00e9moire et proph\u00e9tie.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9volution du Magist\u00e8re social de L\u00e9on XIII \u00e0 nos jours<\/strong><\/h2>\n\n\n\n28. Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9glise s\u2019inscrit dans l\u2019histoire et dialogue avec le monde, je voudrais maintenant me pencher sur le d\u00e9veloppement de la Doctrine sociale dans le Magist\u00e8re qui a accompagn\u00e9 les grandes transformations sociales du XIXe<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 nos jours. Je ne pourrai \u00e9videmment pas rendre compte de toute la richesse de cet enseignement dont les principes fondamentaux sont pr\u00e9sent\u00e9s dans le Compendium de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise<\/em> et par la suite approfondis dans le Magist\u00e8re r\u00e9cent. Je ne pourrai pas non plus reprendre de mani\u00e8re syst\u00e9matique ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 dans les Encycliques de mes v\u00e9n\u00e9r\u00e9s Pr\u00e9d\u00e9cesseurs, en particulier dans Laudato si\u2019<\/em> et dans Fratelli tutti<\/em>. J\u2019entends toutefois rappeler quelques lignes essentielles, afin de montrer que ce que j\u2019\u00e9cris s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 de cette tradition. Je veux en m\u00eame temps souligner comment, au sein de celle-ci, le noyau stable des v\u00e9rit\u00e9s r\u00e9v\u00e9l\u00e9es sur la personne et la vie en communaut\u00e9 s\u2019entrem\u00eale avec une capacit\u00e9 sans cesse renouvel\u00e9e \u00e0 \u00e9couter les situations historiques et \u00e0 se laisser interpeller par les questions qui \u00e9mergent du pr\u00e9sent. Je retracerai donc quelques \u00e9tapes d\u00e9cisives de cette \u00e9volution, en commen\u00e7ant par la p\u00e9riode ouverte par l\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em>.<\/p>\n\n\n\nLes premiers pas de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise<\/em><\/h3>\n\n\n\n29. Ce que nous appelons aujourd\u2019hui la \u201cDoctrine sociale de l\u2019\u00c9glise\u201d n\u2019est pas apparue soudainement \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de r\u00e9flexion eccl\u00e9siale sur la vie sociale puisant ses sources dans l\u2019\u00c9criture Sainte, les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise, les \u00e9laborations th\u00e9ologiques et juridiques du Moyen \u00c2ge et de l\u2019\u00e9poque moderne. L\u2019expression \u201cDoctrine sociale de l\u2019\u00c9glise\u201d a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e pour la premi\u00e8re fois par Pie XII en 1950, mais le contenu qu\u2019elle recouvre, compris comme un corpus<\/em> organique d\u2019enseignements sociaux, a commenc\u00e9 \u00e0 se dessiner avec l\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em> de L\u00e9on XIII. Face aux \u00ab questions nouvelles \u00bb de son \u00e9poque \u2013 le conflit entre le capital et le travail, la question ouvri\u00e8re, les transformations \u00e9conomiques et sociales \u2013 L\u00e9on XIII ne s\u2019est pas content\u00e9 de constater le malaise, mais a consid\u00e9r\u00e9 ces situations comme lieu de la mission pastorale de l\u2019\u00c9glise, les a soumises \u00e0 un discernement rigoureux et a mis en \u00e9vidence les causes et les issues possibles \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile et d\u2019une vision int\u00e9grale de la personne cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019image de Dieu. Saint Jean-Paul II a vu dans cette mani\u00e8re de proc\u00e9der un \u00ab paradigme permanent \u00bb de la Doctrine sociale : une pratique exemplaire par laquelle l\u2019\u00c9glise, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d\u2019examiner les r\u00e9alit\u00e9s sociales, de se prononcer \u00e0 leur sujet et d\u2019indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus p\u00e9rennes de la foi et de la sagesse eccl\u00e9siale ancestrale s\u2019articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fid\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00c9vangile, s\u2019enrichit au contact des \u00ab questions nouvelles \u00bb de chaque \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n30. L\u2019Encyclique Rerum novarum<\/em> de L\u00e9on XIII constitue un jalon dans l\u2019\u00e9volution du Magist\u00e8re social. Le document place au centre de sa r\u00e9flexion la dignit\u00e9 du travail et de l\u2019ouvrier, affirme le droit \u00e0 un salaire juste pour soi-m\u00eame et pour sa famille, reconna\u00eet dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, d\u00e9fend la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e ainsi que sa fonction sociale indispensable, appr\u00e9cie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les diff\u00e9rentes composantes de la soci\u00e9t\u00e9 comme alternative \u00e0 la logique de la lutte des classes. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que Pie XI ait pu la qualifier de \u00ab Grande Charte \u00bb de l\u2019action sociale des chr\u00e9tiens. Dans Rerum novarum<\/em>, la sagesse s\u00e9culaire de l\u2019\u00c9glise sur la personne et la vie en soci\u00e9t\u00e9 prend une forme nouvelle, capable de s\u2019adapter \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle et d\u2019offrir le premier grand cadre syst\u00e9matique de cette Doctrine sociale que les d\u00e9cennies suivantes allaient davantage d\u00e9velopper. Bien que bon nombre des conditions historiques d\u00e9crites par L\u00e9on XIII aient chang\u00e9, deux principes au moins restent d\u2019une grande actualit\u00e9 : la primaut\u00e9 du travail humain sur toute logique purement productive ou financi\u00e8re, avec l\u2019attention qui en d\u00e9coule pour les personnes et les familles les plus expos\u00e9es \u00e0 l\u2019exploitation, et le lien indissociable entre l\u2019annonce \u00e9vang\u00e9lique et la recherche d\u2019un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarum<\/em> continue \u00e0 nous rappeler qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation authentique qui ne touche pas \u00e9galement les structures de la vie en soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n31. L\u2019Encyclique Quadragesimo anno<\/em> de Pie XI, publi\u00e9e en 1931 \u00e0 l\u2019occasion du 40e<\/sup> anniversaire de Rerum novarum<\/em> et en pleine crise \u00e9conomique mondiale, franchit une nouvelle \u00e9tape dans le d\u00e9veloppement du Magist\u00e8re social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvri\u00e8re, mais \u00e9largit son regard \u00e0 la configuration g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019ordre \u00e9conomique et politique. Elle d\u00e9nonce la concentration du pouvoir \u00e9conomique entre les mains d\u2019une minorit\u00e9 ; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 des personnes ; elle rappelle avec force le droit d\u2019association des ouvriers et r\u00e9affirme l\u2019exigence que le salaire soit proportionn\u00e9 non seulement \u00e0 la prestation, mais aussi aux besoins de l\u2019ouvrier et de sa famille. Dans ce contexte, elle formule de mani\u00e8re syst\u00e9matique le principe de subsidiarit\u00e9, destin\u00e9 \u00e0 devenir l\u2019un des rep\u00e8res constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut \u00eatre accompli par les personnes, les familles, les organismes interm\u00e9diaires et ou les communaut\u00e9s locales ne doit pas \u00eatre absorb\u00e9 par des instances sup\u00e9rieures. Parall\u00e8lement \u00e0 ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propri\u00e9t\u00e9 et, \u00e0 travers diverses interventions de son Magist\u00e8re \u2013 depuis les Encycliques Non abbiamo bisogno<\/em> et Mit brennender Sorge<\/em> jusqu\u2019\u00e0 Divini Redemptoris<\/em> \u2013 d\u00e9nonce les totalitarismes qui bafouent la dignit\u00e9 de la personne, \u00e9touffent la vie sociale, exaltent l\u2019\u00c9tat au-del\u00e0 de sa juste valeur et recourent \u00e0 la cat\u00e9gorie discriminatoire de race. Au moins trois id\u00e9es de son enseignement social restent particuli\u00e8rement d\u2019actualit\u00e9 aujourd\u2019hui : la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures \u00e9conomiques et institutionnelles ; la valeur du principe de subsidiarit\u00e9 qui invite \u00e0 renforcer le tissu associatif et communautaire, en \u00e9vitant de nouvelles concentrations de pouvoir ; et le lien entre la dignit\u00e9 du travail, une r\u00e9mun\u00e9ration juste et la possibilit\u00e9 r\u00e9elle pour les familles de mener une vie d\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n32. Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des ann\u00e9es de reconstruction, le Magist\u00e8re de Pie XII apporte une contribution significative au d\u00e9veloppement de la Doctrine sociale, notamment \u00e0 travers ses Messages radiophoniques de No\u00ebl dans lesquels il esquisse les contours d\u2019un ordre international fond\u00e9 sur la reconnaissance de la dignit\u00e9 humaine, la justice et la paix. \u00c0 ces occasions, le Pape propose un dialogue avec la soci\u00e9t\u00e9 en partant d\u2019un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui pr\u00e9c\u00e8dent les int\u00e9r\u00eats des individus et des \u00c9tats et doivent r\u00e9gir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. Pie XII attribue en outre un r\u00f4le d\u00e9cisif aux associations professionnelles, aux syndicats de travailleurs et aux divers corps interm\u00e9diaires de la vie \u00e9conomique et sociale, reconnaissant dans ces formes organis\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 un rempart essentiel pour l\u2019\u00e9quilibre civil et la sauvegarde du bien commun. Il d\u00e9fend la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat de droit solide pour pr\u00e9venir les abus de pouvoir et consid\u00e8re la d\u00e9mocratie un instrument susceptible de favoriser un exercice correct de l\u2019autorit\u00e9. En m\u00eame temps, il met en garde contre toute pr\u00e9tention de fonder le droit sur l\u2019utilit\u00e9 ou la force, rappelant qu\u2019un ordre international fond\u00e9 sur l\u2019avantage des plus forts expose les peuples les plus faibles \u00e0 l\u2019oppression et mine la confiance entre les nations. Il identifie enfin, dans les profonds d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques entre pays, l\u2019un des facteurs alimentant les conflits. \u00c0 notre \u00e9poque, marqu\u00e9e par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des in\u00e9galit\u00e9s croissantes, trois orientations restent particuli\u00e8rement importantes : la n\u00e9cessit\u00e9 de faire passer le droit avant l\u2019int\u00e9r\u00eat, la prise de conscience que les disparit\u00e9s \u00e9conomiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d\u2019un maillage associatif capable de jouer un r\u00f4le de m\u00e9diateur entre l\u2019individu et l\u2019\u00c9tat. Elles continuent d\u2019offrir \u00e0 la Doctrine sociale des crit\u00e8res importants pour interpr\u00e9ter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.<\/p>\n\n\n\n
Les ann\u00e9es du Concile Vatican II<\/em><\/h3>\n\n\n\n33. Avec saint Jean XXIII s\u2019ouvre une nouvelle \u00e9tape du Magist\u00e8re social marqu\u00e9e par une attention plus explicite \u00e0 la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra<\/em>, il pr\u00e9sente la foi chr\u00e9tienne comme une lumi\u00e8re capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l\u2019\u00c9glise, bien qu\u2019ayant pour mission premi\u00e8re la sanctification et l\u2019annonce des biens \u00e9ternels, ne n\u00e9glige pas pour autant les exigences concr\u00e8tes de la vie quotidienne des personnes, mais s\u2019int\u00e9resse \u00e0 tout bien humain authentique. Partant de cette vision unitaire de l\u2019humain, il souligne que la vie sociale exige un \u00e9quilibre entre l\u2019initiative des citoyens et des groupes, appel\u00e9s \u00e0 s\u2019autoorganiser et \u00e0 collaborer, et l\u2019action de l\u2019\u00c9tat qui doit coordonner et soutenir sans \u00e9touffer la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 des individus ; d\u2019o\u00f9 l\u2019attention \u00e0 la juste r\u00e9mun\u00e9ration du travail, \u00e0 la participation des ouvriers et aux disparit\u00e9s croissantes entre les pays. Quelques ann\u00e9es plus tard, dans Pacem in terris<\/em>, s\u2019adressant pour la premi\u00e8re fois non seulement aux fid\u00e8les mais \u00e0 tous les hommes de bonne volont\u00e9, Jean XXIII relie de mani\u00e8re organique la dignit\u00e9 de la personne \u00e0 la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en soci\u00e9t\u00e9 \u2013 y compris au niveau international \u2013 fond\u00e9 sur la v\u00e9rit\u00e9, la justice, l\u2019amour et la libert\u00e9. La port\u00e9e universelle de son appel, la r\u00e9f\u00e9rence aux droits de l\u2019homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspir\u00e9es par la dignit\u00e9 de chaque personne restent particuli\u00e8rement significatives pour notre \u00e9poque marqu\u00e9e par des conflits et de nouvelles formes d\u2019interd\u00e9pendance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n34. Le Concile Vatican II a marqu\u00e9 un tournant dans l\u2019auto-compr\u00e9hension de l\u2019\u00c9glise dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes<\/em>, il nous a donn\u00e9 l\u2019image d\u2019une \u00c9glise qui se fait proche de l\u2019humanit\u00e9, engag\u00e9e dans le monde, et d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir non \u00e0 partir de sch\u00e9mas abstraits, mais \u00e0 partir de la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie \u00e9conomique et sociale, de la communaut\u00e9 politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures \u00e9conomiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure o\u00f9 elles servent le d\u00e9veloppement int\u00e9gral de la personne et favorisent la participation responsable de tous. L\u2019importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise r\u00e9side non seulement dans le fait qu\u2019il a ouvert des perspectives de r\u00e9flexions th\u00e9matiques, mais aussi dans le fait qu\u2019il a fourni une m\u00e9thode de discernement invitant \u00e0 lire les transformations historiques avec un regard \u00e9vang\u00e9lique et une comp\u00e9tence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n\u2019est pas pour l\u2019\u00c9glise une option tactique, mais une forme concr\u00e8te de sa mission, car l\u2019\u00c9vangile tel un levain peut transformer de l\u2019int\u00e9rieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanit\u00e9. C\u2019est dans cette perspective que s\u2019inscrit \u00e9galement la D\u00e9claration Dignitatis humanae<\/em> dans laquelle le Concile reconna\u00eet que la libert\u00e9 religieuse est un droit fondamental enracin\u00e9 dans la dignit\u00e9 de la personne qui doit \u00eatre garanti par l\u2019ordre juridique afin que nul ne soit contraint d\u2019agir contre sa conscience ou emp\u00each\u00e9 de rechercher ou de professer la v\u00e9rit\u00e9 en priv\u00e9 et en public. Ce principe, d\u2019une grande importance pour notre \u00e9poque, continue d\u2019offrir \u00e0 la Doctrine sociale des crit\u00e8res d\u00e9cisifs pour la protection de la personne et pour la construction de soci\u00e9t\u00e9s pluralistes et pacifiques.<\/p>\n\n\n\n35. Sous le Pontificat de saint Paul VI \u00e9merge une conception de la paix qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l\u2019absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral. Dans Populorum progressio<\/em>, il d\u00e9crit le d\u00e9veloppement comme un passage de conditions de vie moins humaines \u00e0 des conditions plus humaines et le con\u00e7oit comme un processus qui concerne tout homme et tout l\u2019homme, c\u2019est-\u00e0-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu\u2019un d\u00e9veloppement ainsi con\u00e7u est en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab le nouveau nom de la paix \u00bb, car il vise \u00e0 \u00e9liminer les racines de l\u2019injustice et du conflit et \u00e0 ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La cr\u00e9ation de la Commission pontificale Iustitia et Pax (Justice et Paix)<\/em> doit \u00e9galement \u00eatre lue dans cette optique comme une tentative de donner \u00e0 cette intuition une forme stable, au niveau eccl\u00e9sial et international, en maintenant vivante la conscience du foss\u00e9 croissant entre pays riches et pays pauvres et de la n\u00e9cessit\u00e9 de politiques favorisant des conditions de vie r\u00e9ellement plus humaines pour tous.<\/p>\n\n\n\n36. Dans l\u2019Octogesima adveniens<\/em> \u00e9crite \u00e0 l\u2019occasion du 80e<\/sup> anniversaire de Rerum Novarum<\/em>, Paul VI transpose cette perspective dans la soci\u00e9t\u00e9 post-industrielle, marqu\u00e9e par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvret\u00e9, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l\u2019avenir des personnes et des communaut\u00e9s. Pour Paul VI, l\u2019\u00c9vangile, bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 \u00ab annonc\u00e9, \u00e9crit, v\u00e9cu \u00bb dans un contexte historico-culturel tr\u00e8s diff\u00e9rent du n\u00f4tre, n\u2019est pas un message d\u00e9pass\u00e9, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l\u2019autorit\u00e9 et du bien commun capable d\u2019orienter encore aujourd\u2019hui les choix \u00e9conomiques, politiques et culturels. En d\u2019autres termes, l\u2019\u00c9vangile reste d\u2019actualit\u00e9 car il fournit les crit\u00e8res permettant de reconna\u00eetre ce qui humanise ou d\u00e9shumanise, ce qui lib\u00e8re ou opprime au sein de situations sans cesse renouvel\u00e9es. Pour la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise, l\u2019h\u00e9ritage le plus exigeant de Paul VI est pr\u00e9cis\u00e9ment celui-ci : tant qu\u2019il y aura dans le monde des peuples exclus d\u2019un d\u00e9veloppement digne de l\u2019\u00eatre humain, la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de mani\u00e8re abstraite, mais devra laisser l\u2019\u00c9vangile juger ces structures \u00e9conomiques et politiques \u00e0 partir de ceux qui en sont \u00e9cart\u00e9s. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de v\u00e9ritables \u00ab structures de p\u00e9ch\u00e9 \u00bb, afin qu\u2019aucune personne ni aucun peuple ne soit trait\u00e9 comme sacrifiable dans les processus de d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\nLe Magist\u00e8re r\u00e9cent<\/em><\/h3>\n\n\n\n37. Le f\u00e9cond Magist\u00e8re social de saint Jean-Paul II se situe \u00e0 la crois\u00e9e de la crise des grands syst\u00e8mes id\u00e9ologiques du XXe<\/sup> si\u00e8cle et des d\u00e9buts de la mondialisation \u00e9conomique. Dans l\u2019Encyclique Laborem exercens<\/em>, r\u00e9dig\u00e9e quatre-vingt-dix ans apr\u00e8s la publication de Rerum novarum<\/em>, il ouvre une nouvelle piste de r\u00e9flexion sur le travail. Le juste salaire y est pr\u00e9sent\u00e9 comme une v\u00e9rification concr\u00e8te de l\u2019\u00e9quit\u00e9 de l\u2019ensemble du syst\u00e8me socio-\u00e9conomique, dans la mesure o\u00f9 il montre si le travailleur est trait\u00e9 comme une personne ou comme un simple co\u00fbt de production. Le travail n\u2019est pas seulement consid\u00e9r\u00e9 comme un probl\u00e8me \u00e0 g\u00e9rer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais un bien fondamental pour la personne, principe de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique et \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 de toute la question sociale. En lui, l\u2019\u00eatre humain met en jeu sa libert\u00e9, sa cr\u00e9ativit\u00e9 et sa capacit\u00e9 \u00e0 coop\u00e9rer, contribuant ainsi \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation culturelle et morale de la soci\u00e9t\u00e9. \u00c0 la lumi\u00e8re de cela, les diff\u00e9rentes formes de pr\u00e9carit\u00e9, la fragmentation des parcours professionnels et l\u2019automatisation ne peuvent \u00eatre \u00e9valu\u00e9es uniquement en termes d\u2019efficacit\u00e9, mais \u00e0 partir de la dignit\u00e9 du travailleur, du droit \u00e0 une r\u00e9mun\u00e9ration suffisante et de la possibilit\u00e9 effective de participer \u00e0 la vie sociale.<\/p>\n\n\n\n38. \u00c0 l\u2019occasion du 20e<\/sup> anniversaire de Populorum progressio<\/em>, dans l\u2019Encyclique Sollicitudo rei socialis<\/em>, Jean-Paul II revient sur le fl\u00e9au du sous-d\u00e9veloppement. Il reconna\u00eet l\u2019\u00e9chec de nombreuses tentatives visant \u00e0 combler le retard \u00e9conomique des peuples pauvres et \u00e0 accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l\u2019aggravation du foss\u00e9 entre le Nord et le Sud. Il d\u00e9nonce en outre les m\u00e9canismes \u00e9conomiques, financiers et commerciaux qui, g\u00e9r\u00e9s par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs int\u00e9r\u00eats ou \u00e9touffent les \u00e9conomies les plus faibles, et demande qu\u2019ils soient soumis \u00e0 un jugement \u00e9thique s\u00e9rieux, et non seulement technique. Dans ce contexte, la solidarit\u00e9 est comprise comme une coresponsabilit\u00e9 concr\u00e8te entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d\u2019amiti\u00e9 sociale ou de charit\u00e9 politique orient\u00e9e vers la \u00ab civilisation de l\u2019amour \u00bb invoqu\u00e9e par Paul VI.<\/p>\n\n\n\n39. \u00c0 l\u2019occasion du centenaire de Rerum novarum<\/em>, l\u2019Encyclique Centesimus annus<\/em> offre enfin un discernement sur l\u2019effondrement du syst\u00e8me sovi\u00e9tique et l\u2019affirmation de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. Saint Jean-Paul II r\u00e9it\u00e8re le message de Pie XII selon lequel l\u2019\u00c9glise peut appr\u00e9cier la d\u00e9mocratie dans la mesure o\u00f9 elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et emp\u00eache que le pouvoir ne soit monopolis\u00e9 par des \u00e9lites restreintes motiv\u00e9es par des int\u00e9r\u00eats particuliers ou id\u00e9ologiques. De m\u00eame, elle reconna\u00eet le potentiel positif du march\u00e9 et de l\u2019initiative priv\u00e9e uniquement s\u2019ils restent soumis \u00e0 la loi morale et guid\u00e9s par le principe de solidarit\u00e9, sans sacrifier les plus faibles \u00e0 la logique du profit. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise laisse ainsi un h\u00e9ritage particuli\u00e8rement actuel : l\u2019affirmation du lien entre dignit\u00e9 du travail, solidarit\u00e9 entre les peuples et \u00e9valuation critique de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 continue \u00e0 offrir des crit\u00e8res pour juger les nouvelles formes d\u2019exploitation, d\u2019exclusion et de crises de la repr\u00e9sentation politique.<\/p>\n\n\n\n40. Dans son Encyclique sociale Caritas in veritate<\/em>, le Pape Beno\u00eet XVI a souhait\u00e9 reprendre et approfondir le concept de d\u00e9veloppement pr\u00e9sent\u00e9 dans Populorum progressio<\/em>, en le repla\u00e7ant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce d\u00e9veloppement devrait se traduire par \u00ab une croissance r\u00e9elle, qui s\u2019\u00e9tende \u00e0 tous et soit concr\u00e8tement durable \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire par un progr\u00e8s \u00e9conomique v\u00e9ritablement inclusif et respectueux des limites de la cr\u00e9ation. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles cat\u00e9gories de pauvres apparaissent et que des formes in\u00e9dites d\u2019exclusion se multiplient, tandis que, dans les r\u00e9gions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-\u00eatre consum\u00e9riste qui cohabite avec des situations de mis\u00e8re d\u00e9shumanisante. Il observe en outre que le nouveau syst\u00e8me \u00e9conomique et financier mondial, caract\u00e9ris\u00e9 par une grande mobilit\u00e9 des capitaux et des moyens de production, a r\u00e9duit le pouvoir politique des \u00c9tats ainsi que leur capacit\u00e9 \u00e0 orienter les processus \u00e9conomiques. C\u2019est pourquoi il r\u00e9affirme que l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique ne peut pr\u00e9tendre r\u00e9soudre les probl\u00e8mes sociaux en \u00e9largissant simplement la logique du march\u00e9, mais qu\u2019elle doit \u00eatre ordonn\u00e9e au bien commun, envers lequel la communaut\u00e9 politique porte une responsabilit\u00e9 propre et irrempla\u00e7able.<\/p>\n\n\n\n41. Beno\u00eet XVI place la charit\u00e9 au c\u0153ur de cette relecture, affirmant qu\u2019elle \u00ab est la voie ma\u00eetresse de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise \u00bb, \u00e0 condition qu\u2019elle soit toujours unie \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ; et il constate avec inqui\u00e9tude que, pr\u00e9cis\u00e9ment dans les domaines social, juridique, politique et \u00e9conomique, on tend \u00e0 d\u00e9clarer son insignifiance morale. La nouveaut\u00e9 de sa contribution r\u00e9side dans le fait qu\u2019il montre que le d\u00e9veloppement, la justice, les institutions et le march\u00e9 ne sont pas des r\u00e9alit\u00e9s neutres, mais des lieux o\u00f9 la charit\u00e9 dans la v\u00e9rit\u00e9 doit prendre une forme historique. Pour l\u2019\u00e9poque actuelle, marqu\u00e9e par des in\u00e9galit\u00e9s croissantes, la pression des march\u00e9s financiers, la crise environnementale et la m\u00e9fiance envers la politique, cet enseignement reste d\u2019actualit\u00e9 car il invite \u00e0 juger chaque mod\u00e8le de d\u00e9veloppement sur sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre inclusif et durable, \u00e0 recomposer la relation entre \u00e9conomie et politique autour du bien commun et \u00e0 reconna\u00eetre \u00e0 la charit\u00e9 un r\u00f4le critique et g\u00e9n\u00e9rateur dans la vie publique.<\/p>\n\n\n\n
42. Le magist\u00e8re social du Pape Fran\u00e7ois s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e de Gaudium et spes<\/em> qui invite \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019histoire \u00e0 partir des blessures et des espoirs des personnes et \u00e0 les mettre en dialogue avec l\u2019\u00c9vangile. Cette orientation transpara\u00eet avec une particuli\u00e8re clart\u00e9 dans Evangelii gaudium<\/em>, o\u00f9 il est affirm\u00e9 que l\u2019annonce chr\u00e9tienne poss\u00e8de une dimension sociale intrins\u00e8que et o\u00f9 est invoqu\u00e9e une \u00c9glise capable d\u2019\u00e9couter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d\u2019esclavage. C\u2019est dans cette perspective que s\u2019inscrit \u00e9galement l\u2019insistance de Fran\u00e7ois sur une \u00c9glise synodale, une \u00c9glise qui \u201cmarche ensemble\u201d, cherche \u00e0 lire les signes des temps \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile et se laisse \u00e9vang\u00e9liser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire.<\/p>\n\n\n\n43. Avec Laudato si\u2019<\/em>, Fran\u00e7ois propose la premi\u00e8re grande analyse syst\u00e9matique de la crise environnementale dans une Encyclique sociale, en montrant qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une question sectorielle, mais de l\u2019aspect \u00e9cologique de la crise socio-\u00e9conomique contemporaine. Sa proposition d\u2019\u00e9cologie int\u00e9grale associe la sauvegarde de la Maison commune et l\u2019option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres et affirme avec force que \u00ab tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres \u00bb ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9es. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d\u2019un paradigme technocratique pr\u00e9tendant tout r\u00e9duire \u00e0 un objet de domination, la d\u00e9fense du travail humain menac\u00e9 par la logique du rejet, l\u2019exigence d\u2019une justice entre les g\u00e9n\u00e9rations et l\u2019appel \u00e0 un v\u00e9ritable dialogue entre politique et \u00e9conomie, afin qu\u2019aucune des deux ne s\u2019enferme dans son autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n44. Face \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation du tissu social, \u00e0 la \u00ab guerre mondiale par morceaux \u00bb, \u00e0 la mondialisation individualiste et aux cons\u00e9quences de la pand\u00e9mie de Covid-19 sur les liens communautaires, Fran\u00e7ois relance dans Fratelli tutti<\/em> le r\u00eave d\u2019une humanit\u00e9 capable de choisir l\u2019amiti\u00e9 sociale et la fraternit\u00e9 universelle. Il propose la culture de la rencontre, une \u00ab politique meilleure \u00bb capable de rechercher le bien commun, des chemins de r\u00e9conciliation et un monde qui assure \u00ab une terre, un toit et un travail pour tous \u00bb. Enfin, avec Dilexit nos<\/em>, il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9s de la relation personnelle avec le Christ : en revenant \u00e0 la Parole de Dieu, il rappelle que la r\u00e9ponse la plus authentique \u00e0 l\u2019amour du C\u0153ur de J\u00e9sus est l\u2019amour concret pour les fr\u00e8res et affirme qu\u2019\u00ab il n\u2019y a pas d\u2019acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour \u00bb.<\/p>\n\n\n\nUne lecture de l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re de la foi<\/strong><\/h2>\n\n\n\n45. En consid\u00e9rant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise n\u2019est pas le fruit d\u2019un projet \u00e9labor\u00e9 derri\u00e8re un bureau, mais le r\u00e9sultat d\u2019un processus patient, dans lequel chaque pape \u2013 avec le Concile Vatican II \u2013 offre une contribution originale \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00ab questions nouvelles \u00bb de son temps. Chacun, en relevant les d\u00e9fis de son \u00e9poque et en interpr\u00e9tant les changements historiques \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile, a fait ressortir diff\u00e9rents aspects d\u2019un patrimoine unique : la dignit\u00e9 de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarit\u00e9 et la subsidiarit\u00e9, la sauvegarde de la cr\u00e9ation, la centralit\u00e9 de la paix et de la fraternit\u00e9. Il en r\u00e9sulte un d\u00e9veloppement harmonieux, mais pas toujours lin\u00e9aire, marqu\u00e9 par des accents diff\u00e9rents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui pr\u00e9c\u00e8de, mais en font m\u00fbrir les implications. Si nous pouvons aujourd\u2019hui parler d\u2019un corpus<\/em> de principes et de crit\u00e8res partag\u00e9s, c\u2019est parce que cette lecture de l\u2019histoire \u00e0 la lumi\u00e8re de la foi ne s\u2019est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque g\u00e9n\u00e9ration. C\u2019est sur ce noyau central \u2013 les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique \u2013 que je voudrais maintenant porter l\u2019attention, afin d\u2019en mieux saisir la coh\u00e9rence interne et la force g\u00e9n\u00e9ratrice pour notre temps.<\/p>\n\n\n\n<\/strong>Jean-Beno\u00eet Poulle <\/strong>Paragraphe conclusif par lequel le pape d\u00e9gage les grandes notions de la DSE, et surtout leur articulation en un corpus coh\u00e9rent, qui lui-m\u00eame permet de mieux situer le magist\u00e8re social de l\u2019\u00c9glise. C\u2019est la phase r\u00e9capitulative de l\u2019encyclique, avant la phase cr\u00e9ative, appliqu\u00e9e \u00e0 de nouveaux objets. <\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\nChapitre 2<\/h1>\n\n\n\nFONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L\u2019\u00c9GLISE<\/h1>\n\n\n\n
46. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise est une r\u00e9alit\u00e9 vivante, en dialogue avec l\u2019histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau de v\u00e9rit\u00e9 qui ne passe pas. C\u2019est pourquoi elle peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une forme de sagesse capable d\u2019orienter encore aujourd\u2019hui la vie personnelle et sociale des croyants. Dans ce deuxi\u00e8me chapitre, je d\u00e9sire m\u2019attarder sur certains fondements et principes de la Doctrine sociale qui aident \u00e0 lire les \u00ab questions nouvelles \u00bb de notre temps, \u00e0 la lumi\u00e8re de la dignit\u00e9 fondamentale de la personne humaine. J\u2019estime qu\u2019aujourd\u2019hui, pour pr\u00e9server la personne humaine \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019intelligence artificielle, nous devons revenir \u00e0 une r\u00e9flexion sur le bien commun, sur la destination universelle des biens, sur la subsidiarit\u00e9, sur la solidarit\u00e9 et sur la justice sociale. Je suis convaincu que la relation harmonieuse entre ces principes exige qu\u2019ils soient consid\u00e9r\u00e9s conjointement, afin qu\u2019apparaisse clairement comment ils se rapportent entre eux et s\u2019\u00e9clairent mutuellement.<\/p>\n\n\n\n
47. En proposant ces r\u00e9flexions, je d\u00e9sire avant tout aider les fid\u00e8les la\u00efcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volont\u00e9 \u00e0 red\u00e9couvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 rappeler, en se laissant animer par l\u2019intention d\u2019incarner l\u2019amour de Dieu dans le cours concret de l\u2019histoire. En m\u00eame temps, je voudrais encourager les acad\u00e9mies et les universit\u00e9s \u00e0 donner un nouvel \u00e9lan \u00e0 ces principes, en les repensant d\u2019une mani\u00e8re adapt\u00e9e \u00e0 notre \u00e9poque, et efficace pour faire face \u00e0 la r\u00e9volution num\u00e9rique. De cette mani\u00e8re, la recherche th\u00e9ologique et philosophique pourra approfondir et soutenir le cheminement pastoral de l\u2019\u00c9glise, en contribuant \u00e0 la mission du Magist\u00e8re qui consiste \u00e0 \u00e9clairer la conscience des croyants et \u00e0 orienter leur engagement pour rendre plus juste et plus fraternelle la vie de nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
Les fondements de la Doctrine sociale<\/strong><\/h2>\n\n\n\nL\u2019\u00eatre humain, image du Dieu trinitaire<\/em><\/h3>\n\n\n\n48. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise nous ram\u00e8ne au c\u0153ur m\u00eame de notre foi : le myst\u00e8re du Dieu vivant, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 en J\u00e9sus-Christ comme communion de Personnes, P\u00e8re, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne r\u00e9ciproquement et se communique au monde. Comme le rappelle le Concile, la personne humaine est invit\u00e9e \u00e0 la communion avec Dieu et ne peut \u00ab pleinement se trouver que par un don d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame \u00bb : sa vocation la plus profonde est d\u2019entrer dans le mouvement trinitaire de l\u2019amour re\u00e7u et partag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
49. Si le myst\u00e8re du Dieu-Amour est la source de la Doctrine sociale, c\u2019est en J\u00e9sus-Christ, Verbe incarn\u00e9, que nous en contemplons le visage le plus concret. En se faisant homme, le Fils de Dieu entre dans notre histoire et dans notre chair, en y apportant l\u2019amour qui l\u2019unit au P\u00e8re et l\u2019Esprit Saint. En Lui, \u00ab le myst\u00e8re de l\u2019homme trouve sa v\u00e9ritable lumi\u00e8re \u00bb, car son humanit\u00e9 est pleinement libre, ouverte aux autres, capable de construire des relations solidaires et belles, vou\u00e9e au don total de soi. Celui qui croit en Lui est associ\u00e9 \u00e0 la grande \u0153uvre de renouveau inaugur\u00e9e par le myst\u00e8re de sa passion, de sa mort et de sa r\u00e9surrection, et coop\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9dification du Royaume de Dieu, en apprenant \u00e0 accueillir chaque homme et chaque femme comme un fr\u00e8re ou une s\u0153ur, enfants d\u2019un seul P\u00e8re. Ainsi, tant l\u2019annonce que l\u2019exp\u00e9rience chr\u00e9tienne, guid\u00e9es par l\u2019action de l\u2019Esprit Saint, tendent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des cons\u00e9quences sociales dans le monde.<\/p>\n\n\n\n
50. Au c\u0153ur de la vision chr\u00e9tienne de l\u2019\u00eatre humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l\u2019homme et la femme sont cr\u00e9\u00e9s \u00e0 l\u2019image et \u00e0 la ressemblance du Dieu trinitaire (Cf. Gn<\/em> 1, 26-27). Destin\u00e9e par nature \u00e0 la relation, chaque personne est con\u00e7ue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la cr\u00e9ation. Sa dignit\u00e9 ne d\u00e9pend pas des capacit\u00e9s qu\u2019elle poss\u00e8de, de ses richesses ou du r\u00f4le qu\u2019elle occupe, des choix justes ou erron\u00e9s qu\u2019elle pose, mais elle est un don, qui la pr\u00e9c\u00e8de et la d\u00e9passe, plac\u00e9 par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais d\u00e9faut. C\u2019est pourquoi la personne humaine reste toujours \u00ab la route de l\u2019\u00c9glise \u00bb et le c\u0153ur de tout cheminement authentique vers le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral.<\/p>\n\n\n\nL\u2019\u00e9gale dignit\u00e9 de tous les \u00eatres humains<\/em><\/h3>\n\n\n\n51. Saint Jean-Paul II affirmait que \u00ab le sens le plus aigu de la dignit\u00e9 de la personne humaine et de son unicit\u00e9, comme aussi du respect d\u00fb au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne \u00bb. Cette affirmation s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9e par le Concile Vatican II qui avait constat\u00e9 une prise de conscience croissante de la dignit\u00e9 sublime de chaque personne, de sa valeur sup\u00e9rieure aux choses et de ses droits et devoirs universels et inviolables. Il est important de veiller \u00e0 ce que cette prise de conscience croissante de la dignit\u00e9 humaine ne soit pas occult\u00e9e sous la pression de nouvelles id\u00e9ologies ou de certains int\u00e9r\u00eats tr\u00e8s puissants dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui. Parmi ces id\u00e9ologies, je consid\u00e8re comme particuli\u00e8rement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait m\u00e9riter ou justifier sa propre valeur, au point d\u2019attribuer un plus grand prix \u00e0 celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un moyen pour obtenir des r\u00e9sultats, \u00e0 une ressource \u00e0 utiliser ou \u00e0 exploiter, et n\u2019est plus reconnue comme une fin en soi, jamais \u00e0 instrumentaliser. Or la valeur de la personne ne d\u00e9pend pas de ce qu\u2019elle r\u00e9alise ou produit, et il existe des droits qui sont dus \u00e0 tous du simple fait qu\u2019ils sont des personnes. Aucun pouvoir humain ne peut l\u00e9gitimement les nier ou les limiter arbitrairement.<\/p>\n\n\n\n
52. Quand nous parlons de dignit\u00e9, nous n\u2019utilisons pas toujours ce mot de la m\u00eame mani\u00e8re : nous faisons parfois r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la dignit\u00e9 morale, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mani\u00e8re dont une personne oriente ses choix et ses actes ; d\u2019autres fois, nous pensons \u00e0 la dignit\u00e9 sociale, c\u2019est-\u00e0-dire aux conditions de vie de la personne et au respect concret que la soci\u00e9t\u00e9 lui accorde ; dans d\u2019autres cas encore, nous faisons r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la dignit\u00e9 existentielle, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mani\u00e8re dont une personne per\u00e7oit la valeur d\u2019elle-m\u00eame et de sa propre vie. Ces dimensions de la dignit\u00e9 peuvent cro\u00eetre ou diminuer. Au-del\u00e0 de ces significations, cependant, il existe un niveau plus profond, le plus important qui consiste en la dignit\u00e9 ontologique. C\u2019est la dignit\u00e9 qui appartient \u00e0 chaque \u00eatre humain du simple fait qu\u2019il existe, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 voulu, cr\u00e9\u00e9 et aim\u00e9 par Dieu : aucun p\u00e9ch\u00e9, aucun \u00e9chec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut porter atteinte \u00e0 la valeur profonde d\u2019une vie humaine que Lui-m\u00eame a voulue et appel\u00e9e \u00e0 l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n
53. C\u2019est pourquoi la dignit\u00e9 fondamentale de chaque personne ne s\u2019acquiert pas, ne se m\u00e9rite pas et n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre d\u00e9montr\u00e9e. La r\u00e9cente D\u00e9claration Dignitas infinita<\/em> a offert une synth\u00e8se des convictions de l\u2019\u00c9glise sur ce point : \u00ab Une dignit\u00e9 infinie, qui repose de mani\u00e8re inali\u00e9nable sur son \u00eatre m\u00eame, appartient \u00e0 chaque personne humaine, au-del\u00e0 de toute circonstance et quel que soit l\u2019\u00e9tat ou la situation dans laquelle elle se trouve \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire toujours et de mani\u00e8re in\u00e9luctable. Cette dignit\u00e9 de chaque \u00eatre humain peut \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019infinie, comme l\u2019a fait saint Jean-Paul II, pour deux raisons : parce que l\u2019amour de Dieu qui l\u2019appelle \u00e0 l\u2019amiti\u00e9 avec Lui est infini, et parce qu\u2019elle est absolument inconditionnelle, en ce sens que, m\u00eame en cherchant \u00e0 l\u2019infini, on ne trouvera jamais rien qui puisse la supprimer ou la r\u00e9futer.<\/p>\n\n\n\nLa valeur supr\u00eame des droits de l\u2019homme<\/em><\/h3>\n\n\n\n54. L\u2019\u00c9glise reconna\u00eet avec gratitude que \u00ab le mouvement vers l\u2019identification et la proclamation des droits de l\u2019homme est l\u2019un des efforts les plus importants pour r\u00e9pondre efficacement aux exigences irr\u00e9ductibles de la dignit\u00e9 humaine \u00bb. Et, comme l\u2019a affirm\u00e9 Jean-Paul II, la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme, <\/em>proclam\u00e9e par les Nations Unies le 10 d\u00e9cembre 1948, continue \u00e0 \u00eatre aujourd\u2019hui l\u2019une des plus hautes expressions de la conscience humaine. Elle est \u00ab une pierre milliaire sur le chemin du progr\u00e8s moral de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. C\u2019est pourquoi, dans la perspective chr\u00e9tienne, les droits de l\u2019homme ne sont pas un ajout ext\u00e9rieur \u00e0 la personne, mais une traduction historique de sa dignit\u00e9 intrins\u00e8que que la communaut\u00e9 internationale est appel\u00e9e \u00e0 prot\u00e9ger et \u00e0 promouvoir.<\/p>\n\n\n\n55. Les droits de l\u2019homme sont inviolables, car \u00ab inh\u00e9rents \u00e0 la personne et \u00e0 sa dignit\u00e9 \u00bb. Par cons\u00e9quent, ils sont universels et inali\u00e9nables. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils sont fond\u00e9s sur la dignit\u00e9 commune de chaque homme et de chaque femme, ils ont des cons\u00e9quences pratiques et des effets juridiques, car \u00ab il serait vain de proclamer des droits, si l\u2019on ne mettait en m\u00eame temps tout en \u0153uvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous \u00bb. Parmi eux, le premier droit humain est le droit \u00e0 la vie, de sa conception \u00e0 son terme naturel, sans lequel il est impossible d\u2019exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est ni\u00e9, comme c\u2019est le cas pour l\u2019avortement provoqu\u00e9, pour le meurtre d\u2019innocents et pour l\u2019euthanasie, on se trouve face \u00e0 des choix que l\u2019\u00c9glise juge gravement illicites.<\/p>\n\n\n\n
56. En consid\u00e9rant notre \u00e9poque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l\u2019homme est aujourd\u2019hui expos\u00e9e \u00e0 deux risques particuli\u00e8rement graves. Le premier est celui d\u2019une d\u00e9claration purement formelle de ces droits alors que, parall\u00e8lement au progr\u00e8s technologique, les violations de la dignit\u00e9 humaine se r\u00e9pandent ouvertement ou de mani\u00e8re dissimul\u00e9e. Le second, qui est en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019origine du premier, est celui de ne plus pouvoir reconna\u00eetre le fondement de leur universalit\u00e9, parce qu\u2019on a renonc\u00e9 \u00e0 la \u00ab recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois \u00bb. Le Pape Fran\u00e7ois invitait \u00e0 ne pas sous-estimer ce dernier probl\u00e8me. Il rappelait que lorsque la raison se laisse s\u00e9rieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de d\u00e9couvrir des valeurs qui s\u2019appliquent \u00e0 tous, car elles d\u00e9coulent de celle-ci. Si ce travail de recherche venait \u00e0 \u00eatre abandonn\u00e9, il pourrait advenir que des droits aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9s comme intouchables finissent par \u00eatre remis en question ou ni\u00e9s dans le futur par ceux qui d\u00e9tiennent le pouvoir, \u00e9ventuellement apr\u00e8s avoir obtenu un consentement seulement apparent de la part de populations effray\u00e9es ou manipul\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n
57. Parall\u00e8lement \u00e0 une prise de conscience accrue de la valeur de chaque personne humaine et de ses droits, la reconnaissance des droits des minorit\u00e9s s\u2019est \u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9e. Il reste encore pourtant beaucoup \u00e0 faire pour que partout dans le monde les droits d\u2019un grand nombre, \u00e0 savoir ceux des femmes, soient v\u00e9ritablement garantis de mani\u00e8re \u00e9gale. C\u2019est un fait, \u00ab doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d\u2019exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilit\u00e9s de d\u00e9fendre leurs droits \u00bb. Il ne suffit donc pas d\u2019affirmer en paroles que hommes et femmes ont la m\u00eame dignit\u00e9 et les m\u00eames droits ; il faut que cela se traduise par des choix concrets, dans des lois, dans l\u2019acc\u00e8s au travail, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, aux responsabilit\u00e9s sociales et politiques, dans la mani\u00e8re dont la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9coute et valorise la contribution des femmes. Tant que cet \u00e9cart persistera, nous ne pourrons pas dire que la soci\u00e9t\u00e9 reconna\u00eet v\u00e9ritablement, sans r\u00e9serve, que les femmes ont la m\u00eame dignit\u00e9 que les hommes.<\/p>\n\n\n\n
58. Ce sont les personnes concr\u00e8tes qui comptent, chacune, ainsi que leurs familles. Les mouvements sociaux, les grandes d\u00e9clarations politiques en faveur du peuple et les id\u00e9ologies communautaires ne servent \u00e0 rien si elles ne s\u2019orientent pas vers la promotion des personnes \u2013 hommes et femmes \u2013 avec leurs droits inali\u00e9nables. De m\u00eame, il ne suffit pas de vanter la libert\u00e9 individuelle ou l\u2019initiative priv\u00e9e si l\u2019on accepte ensuite qu\u2019une multitude de personnes continue \u00e0 vivre sans un travail d\u00e9cent, sans protection, sans acc\u00e8s aux biens fondamentaux.<\/p>\n\n\n\n
Les principes de la Doctrine sociale<\/strong><\/h2>\n\n\n\nLe principe du bien commun<\/em><\/h3>\n\n\n\n59. Reconna\u00eetre que chaque homme et chaque femme porte en soi une dignit\u00e9 inali\u00e9nable et a des droits qu\u2019aucun pouvoir humain ne peut l\u00e9ser ou annuler, exige de fa\u00e7onner la mani\u00e8re dont nous vivons ensemble, nos choix \u00e9conomiques et politiques, ainsi que le visage concret de nos villes. De l\u00e0 na\u00eet le premier grand principe de la Doctrine sociale que je d\u00e9sire rappeler : le bien commun. Nous pouvons le d\u00e9crire comme la forme sociale de la dignit\u00e9 reconnue \u00e0 chacun. Lorsque Beno\u00eet XVI a \u00e9voqu\u00e9 les valeurs non n\u00e9gociables <\/em>que l\u2019\u00c9glise doit toujours d\u00e9fendre, il a inclus parmi celles-ci \u00ab la promotion du bien commun \u00bb. Pour un chr\u00e9tien, en effet, sortir du petit monde de ses propres int\u00e9r\u00eats et s\u2019engager, dans la mesure de ses possibilit\u00e9s, pour le bien commun est une valeur non n\u00e9gociable, tout comme l\u2019est la promotion de la vie.<\/p>\n\n\n\n60. Le Concile Vatican II a affirm\u00e9 que le bien commun consiste en \u00ab cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu\u2019\u00e0 chacun de leurs membres, d\u2019atteindre leur perfection d\u2019une fa\u00e7on plus totale et plus ais\u00e9e \u00bb. Cette d\u00e9finition nous offre une premi\u00e8re orientation pr\u00e9cieuse, car le bien commun ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple liste de conditions ou d\u2019institutions. Il ne co\u00efncide pas avec la somme des avantages des individus ni avec le croisement de leurs int\u00e9r\u00eats particuliers ; c\u2019est un bien plus grand qui appartient \u00e0 tous et que nous pouvons construire, accro\u00eetre et pr\u00e9server seulement ensemble. Nous pouvons dire que l\u2019action sociale atteint sa pleine mesure lorsqu\u2019elle tend vers ce bien partag\u00e9, tout comme l\u2019action morale de la personne trouve son accomplissement dans le choix du vrai bien.<\/p>\n\n\n\n
61. En ce sens, nous pouvons affirmer que \u00ab le tout est plus que la somme des parties \u00bb et que, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, \u00ab la simple somme des int\u00e9r\u00eats individuels n\u2019est pas capable de cr\u00e9er un monde meilleur pour toute l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. C\u2019est une illusion de penser qu\u2019il suffit de rechercher son propre progr\u00e8s pour contribuer au bien de tous, sans avoir \u00e0 se soucier r\u00e9ellement des autres. Cette vision ignore la valeur propre et sp\u00e9cifique du bien commun : celui-ci est le fruit de l\u2019\u00ab interd\u00e9pendance \u00bb qui engendre un r\u00e9seau de biens sociaux se diffusant et se r\u00e9percutant sur les personnes. Le bien commun est un plus, <\/em>r\u00e9sultat de l\u2019interaction et de l\u2019influence r\u00e9ciproque qui relie diff\u00e9rentes actions, initiatives, efforts ou d\u00e9cisions. Si l\u2019on se contentait d\u2019additionner les biens individuels, on ne pourrait expliquer l\u2019existence de ce plus <\/em>qui les d\u00e9passe et, en m\u00eame temps, les enrichit.<\/p>\n\n\n\n62. C\u2019est la recherche du bien commun qui donne vie \u00e0 un peuple, entendu non pas comme une simple somme d\u2019individus, mais comme une r\u00e9alit\u00e9 vivante o\u00f9 les personnes apprennent \u00e0 se reconna\u00eetre li\u00e9es les unes aux autres et co-responsables de la res publica<\/em>. De ce point de vue, chaque personne contribue \u00e0 construire son propre peuple par \u00ab un travail lent et ardu qui exige de se laisser int\u00e9grer, et d\u2019apprendre \u00e0 le faire au point de d\u00e9velopper une culture de la rencontre dans une harmonie multiforme \u00bb. Travailler ensemble \u00e0 la recherche du bien de tous signifie avoir un projet commun. Il est \u00e9vident qu\u2019il existe entre les personnes de nombreuses diff\u00e9rences id\u00e9ologiques et pragmatiques, des int\u00e9r\u00eats divergents et de fr\u00e9quents d\u00e9saccords, mais cela ne signifie pas qu\u2019il soit impossible d\u2019engager un dialogue pour \u00e9tablir un consensus qui permette de constituer un projet pour tous et d\u2019avancer ensemble.<\/p>\n\n\n\n63. Il incombe \u00e0 l\u2019\u00c9tat de garantir la coh\u00e9sion, l\u2019unit\u00e9 et une organisation \u00e9quitable de la soci\u00e9t\u00e9 civile, afin que le bien commun puisse \u00eatre v\u00e9ritablement recherch\u00e9 avec la contribution de chacun. Cela signifie concr\u00e8tement que les pouvoirs publics ont pour t\u00e2che d\u00e9licate d\u2019\u00ab harmoniser avec justice \u00bb les diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats en jeu, en recherchant un \u00e9quilibre entre biens particuliers et bien commun, sans laisser de c\u00f4t\u00e9 les plus faibles. Lorsque la politique renonce \u00e0 une vision \u00e0 long terme et se r\u00e9duit \u00e0 des calculs \u00e0 court terme ou \u00e0 des polarisations st\u00e9riles, les discours au sujet du bien commun perdent en cr\u00e9dibilit\u00e9, et au m\u00eame moment les in\u00e9galit\u00e9s comme les fractures sociales grandissent.<\/p>\n\n\n\n
64. Cela vaut \u00e9galement pour la politique internationale. Alors que les distances entre les peuples s\u2019accroissent, des logiques d\u2019opposition et d\u2019agressivit\u00e9 se mettent en place, et le difficile chemin vers un monde plus uni et plus fraternel subit de nouveaux et douloureux revers. Dans ce contexte, parler d\u2019un chemin commun vers un d\u00e9veloppement plus juste pour toute la famille humaine \u00ab semble relever de la folie \u00bb. Mais nous ne pouvons pas perdre espoir. J\u2019invite chacun \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 des formes de coop\u00e9ration et d\u2019institutions internationales plus efficaces, capables de pr\u00e9server le bien commun global sans pour autant supprimer la l\u00e9gitime pluralit\u00e9 des peuples et des \u00c9tats. En effet, la promotion du bien commun ne peut jamais \u00eatre dissoci\u00e9e du respect du droit des peuples \u00e0 exister, \u00e0 pr\u00e9server leur propre identit\u00e9 et \u00e0 contribuer par leur sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e0 la famille des nations. Toute tentative ou tout projet visant \u00e0 \u00e9liminer ou \u00e0 soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable.<\/p>\n\n\n\n
Le principe de la destination universelle des biens<\/em><\/h3>\n\n\n\n65. \u00ab Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens rev\u00eat une importance imm\u00e9diate \u00bb. Ce principe nous rappelle avant tout que les biens de la terre \u2013 le sol, l\u2019eau, l\u2019air, les ressources naturelles \u2013 sont donn\u00e9s par Dieu \u00e0 toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd\u2019hui comme pour les g\u00e9n\u00e9rations futures, et que chaque personne a un droit originel \u00e0 l\u2019usage de ces biens. Saint Jean-Paul II rappelait que \u00ab Dieu a donn\u00e9 la terre \u00e0 tout le genre humain pour qu\u2019elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privil\u00e9gier personne \u00bb. Par cons\u00e9quent, \u00ab il n\u2019est pas conforme au dessein de Dieu d\u2019utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu\u2019\u00e0 quelques-uns \u00bb. Aujourd\u2019hui, nous sommes appel\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre que cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens mat\u00e9riels, mais aussi les biens immat\u00e9riels et culturels.<\/p>\n\n\n\n
66. Il existe un droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e qui poss\u00e8de son sens et sa fonction propres, mais qui est toujours subordonn\u00e9 \u00e0 la destination universelle des biens. Selon Jean-Paul II, cette subordination est la r\u00e8gle d\u2019or du comportement social et le \u00ab premier principe de tout l\u2019ordre \u00e9thico-social \u00bb. La tradition de l\u2019\u00c9glise a vu dans la propri\u00e9t\u00e9 un moyen de pr\u00e9server et d\u2019administrer les biens afin qu\u2019ils puissent mieux servir le bien commun. Puisque \u00ab la tradition chr\u00e9tienne n\u2019a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e \u00bb, sa fonction sociale ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une simple opinion th\u00e9ologique, mais comme une doctrine certaine de l\u2019\u00c9glise, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans les Saintes \u00c9critures et chez les P\u00e8res. C\u2019est pourquoi le Pape Fran\u00e7ois a rappel\u00e9 que la solidarit\u00e9, v\u00e9cue en profondeur, signifie aussi \u00ab rendre au pauvre ce qui lui revient \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
67. Aujourd\u2019hui, parmi les biens universellement destin\u00e9s \u00e0 tous, nous devons \u00e9galement compter les nouvelles formes de propri\u00e9t\u00e9 : brevets, algorithmes, plateformes num\u00e9riques, infrastructures technologiques, donn\u00e9es. Dans un contexte o\u00f9 la richesse des nations d\u00e9pend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentr\u00e9s entre les mains de quelques-uns, sans formes ad\u00e9quates de partage et d\u2019acc\u00e8s, il se cr\u00e9e un nouveau d\u00e9s\u00e9quilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le foss\u00e9 entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer \u00e0 la r\u00e9volution num\u00e9rique et ceux qui en restent \u00e0 l\u2019\u00e9cart. De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilit\u00e9 envers les pauvres et les g\u00e9n\u00e9rations futures requi\u00e8rent que l\u2019usage des biens de la cr\u00e9ation et des nouvelles possibilit\u00e9s offertes par la technique soit r\u00e9glement\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 respecter l\u2019environnement, \u00e0 \u00e9viter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage.<\/p>\n\n\n\n
Le principe de subsidiarit\u00e9<\/em><\/h3>\n\n\n\n68. Le principe de subsidiarit\u00e9 na\u00eet de la m\u00eame vision de la personne qui a guid\u00e9 notre r\u00e9flexion sur la dignit\u00e9 et le bien commun. Si tout homme, et toute femme, est appel\u00e9 \u00e0 devenir acteur de sa propre vie et \u00e0 participer \u00e0 la construction de la soci\u00e9t\u00e9, alors l\u2019organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilit\u00e9. La Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise appelle \u201csubsidiarit\u00e9\u201d le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communaut\u00e9s locales et les corps interm\u00e9diaires peuvent faire ne doit pas \u00eatre assum\u00e9 par des instances sup\u00e9rieures. Les institutions de niveau sup\u00e9rieur doivent reconna\u00eetre, prot\u00e9ger et promouvoir la libert\u00e9 et la cr\u00e9ativit\u00e9 des niveaux inf\u00e9rieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu\u2019elles coop\u00e8rent efficacement au bien commun.<\/p>\n\n\n\n
69. Depuis les d\u00e9buts du Magist\u00e8re social moderne, \u00e0 partir de L\u00e9on XIII, l\u2019\u00c9glise a insist\u00e9 sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent \u00eatre absorb\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, mais qu\u2019elles doivent \u00eatre laiss\u00e9es libres d\u2019agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun. Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communaut\u00e9 politique est au service de la soci\u00e9t\u00e9 civile et que l\u2019\u00c9tat doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est n\u00e9cessaire, mais sans se substituer de mani\u00e8re stable \u00e0 la responsabilit\u00e9 des corps interm\u00e9diaires et des r\u00e9alit\u00e9s sociales. La subsidiarit\u00e9 ne justifie pas le d\u00e9sengagement de l\u2019\u00c9tat, mais oriente son action : l\u2019intervention publique est pr\u00e9cis\u00e9ment n\u00e9cessaire pour permettre \u00e0 tous les acteurs sociaux d\u2019accomplir leur mission sans \u00eatre \u00e9cras\u00e9s. Il appartient \u00e0 la communaut\u00e9 politique de cr\u00e9er les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps interm\u00e9diaires de r\u00e9aliser leur vocation sociale, sans \u00eatre remplac\u00e9s ou r\u00e9duits \u00e0 de simples ex\u00e9cutants. <\/p>\n\n\n\n
70. Ce principe encourage \u00e0 d\u00e9passer toute forme de gestion paternaliste ou d\u2019assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilit\u00e9 : un \u00c9tat qui valorise l\u2019initiative des citoyens, une soci\u00e9t\u00e9 civile capable de tisser des liens et de susciter des \u00e9nergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarit\u00e9, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concern\u00e9es, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face \u00e0 des d\u00e9cisions d\u00e9j\u00e0 prises, mais puisse participer \u00e0 leur \u00e9laboration. L\u00e0 o\u00f9 les familles, les associations, les communaut\u00e9s locales, les r\u00e9alit\u00e9s du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins r\u00e9els, les r\u00e9ponses plus cr\u00e9atives et respectueuses de la dignit\u00e9 de chacun.<\/p>\n\n\n\n
71. Le principe de subsidiarit\u00e9 s\u2019applique de mani\u00e8re particuli\u00e8re dans le contexte de la r\u00e9volution num\u00e9rique. Ici, le niveau sup\u00e9rieur n\u2019est pas l\u2019\u00c9tat, mais chaque grand acteur \u00e9conomique et technologique exer\u00e7ant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communaut\u00e9. Le niveau qui concentre les comp\u00e9tences, les donn\u00e9es et le pouvoir d\u00e9cisionnel est constitu\u00e9 d\u2019entreprises et de plateformes d\u00e9finissant les conditions d\u2019acc\u00e8s, les r\u00e8gles de visibilit\u00e9, les formes de relation et m\u00eame les opportunit\u00e9s \u00e9conomiques. La subsidiarit\u00e9 exige que ces processus ne soient pas impos\u00e9s d\u2019en haut de fa\u00e7on opaque et unilat\u00e9rale, mais qu\u2019ils soient orient\u00e9s vers le bien commun \u00e0 travers la transparence, la responsabilit\u00e9 et des formes r\u00e9elles de participation (contr\u00f4les ind\u00e9pendants, transparence sur les algorithmes, acc\u00e8s \u00e9quitable aux donn\u00e9es, dispositifs de recours).<\/p>\n\n\n\n
72. Dans ce contexte, les \u00c9tats et les institutions supranationales sont appel\u00e9s \u00e0 garantir des r\u00e8gles justes et des protections efficaces, afin que les communaut\u00e9s locales, les corps interm\u00e9diaires, les \u00e9coles, les universit\u00e9s, les r\u00e9alit\u00e9s eccl\u00e9siales et associatives puissent avoir leur mot \u00e0 dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, acc\u00e8s aux services, gestion des donn\u00e9es et environnements num\u00e9riques. Dans les choix relatifs aux flux \u00e9conomiques et aux plateformes num\u00e9riques, dans la gouvernance des donn\u00e9es et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coop\u00e9ration qui respectent les diff\u00e9rents niveaux de la communaut\u00e9 mondiale et les rendent co-responsables du bien commun.<\/p>\n\n\n\n
Le principe de solidarit\u00e9<\/em><\/h3>\n\n\n\n73. Apr\u00e8s avoir consid\u00e9r\u00e9 le bien commun et la subsidiarit\u00e9, je voudrais m\u2019arr\u00eater sur le principe de solidarit\u00e9. Celui-ci tire son origine de la vision de la personne g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la foi : chaque \u00eatre humain est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l\u2019image de Dieu et s\u2019inscrit dans un r\u00e9seau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et \u00e0 la cr\u00e9ation. Saint Paul VI rappelait que les obligations de solidarit\u00e9, de justice et de charit\u00e9 sont enracin\u00e9es dans la fraternit\u00e9 humaine et surnaturelle unissant les hommes et les peuples entre eux. La fraternit\u00e9 n\u2019est pas seulement une aspiration int\u00e9rieure de celui qui croit, mais une forme sociale et politique \u00e0 incarner dans des choix et des parcours partag\u00e9s. La solidarit\u00e9 est donc la reconnaissance concr\u00e8te de ce que le destin de chacun est li\u00e9 au destin de tous : en effet, \u00ab personne ne se sauve tout seul \u00bb. Le lien \u00e9troit entre subsidiarit\u00e9 et solidarit\u00e9 appara\u00eet ainsi \u00e9vident. Lorsque la subsidiarit\u00e9 n\u2019est pas accompagn\u00e9e de solidarit\u00e9, elle finit par se transformer en simple d\u00e9fense d\u2019int\u00e9r\u00eats particuliers ; lorsque la solidarit\u00e9 n\u2019est pas soutenue par la subsidiarit\u00e9, elle d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en assistanat qui ne favorise pas la responsabilit\u00e9. Cette imbrication renvoie \u00e9galement \u00e0 la responsabilit\u00e9 d\u2019une authentique participation : la solidarit\u00e9 s\u2019exprime lorsque chacun, personnellement et avec les autres, prend part \u00e0 la vie de la communaut\u00e9 \u2013 s\u2019informe, s\u2019associe, fait entendre sa voix, contribue aux d\u00e9cisions et aux choix publics \u2013 en assumant des responsabilit\u00e9s r\u00e9elles afin que le bien commun se traduise en choix partag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
74. Dans de nombreux domaines, nous faisons d\u00e9j\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une sorte de \u201csolidarit\u00e9 de fait\u201d : nos vies sont \u00e9troitement li\u00e9es, les \u00e9conomies et les communications mondiales font que ce qui se passe en un lieu a des r\u00e9percussions lointaines, et les r\u00e9seaux num\u00e9riques relient en temps r\u00e9el personnes et communaut\u00e9s aux quatre coins du monde. Ce tissu de relations n\u2019est pourtant pas encore une solidarit\u00e9 au sens plein s\u2019il ne devient pas un choix conscient. La foi nous invite \u00e0 lire cette r\u00e9alit\u00e9 comme un appel : nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais confi\u00e9s les uns aux autres, afin que chacun prenne en charge, dans la mesure de ses moyens, la vie et les souffrances de son fr\u00e8re ou de sa s\u0153ur. La solidarit\u00e9 na\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque nous d\u00e9cidons de ne pas rester indiff\u00e9rents face \u00e0 ce qui arrive \u00e0 notre prochain et que nous transformons des liens in\u00e9vitables \u2013 \u00e9conomiques, culturels, technologiques \u2013 en voies de partage, de coop\u00e9ration et de soin mutuel, en apprenant \u00e0 \u00ab penser et agir en termes de communaut\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
75. Le magist\u00e8re social a insist\u00e9 sur le fait que la solidarit\u00e9 est \u00e0 la fois un principe et une vertu. En tant que principe, elle exprime l\u2019ordre objectif des relations entre personnes, groupes et peuples, et renvoie \u00e0 la conscience d\u2019une interd\u00e9pendance selon laquelle le bien de chacun passe par le bien des autres. En tant que vertu, elle exige en revanche une \u00ab d\u00e9termination ferme et pers\u00e9v\u00e9rante \u00bb \u00e0 \u0153uvrer pour le bien commun, en accordant une attention particuli\u00e8re aux plus faibles. Le Pape Fran\u00e7ois a rappel\u00e9 que la solidarit\u00e9 est \u00ab une mani\u00e8re de faire l\u2019histoire \u00bb qui construit des peuples et non de simples masses d\u2019individus. C\u2019est pourquoi elle implique des modes de vie sobres et partag\u00e9s, la capacit\u00e9 \u00e0 renoncer \u00e0 des avantages imm\u00e9diats pour ouvrir des perspectives d\u2019avenir \u00e0 d\u2019autres, la disponibilit\u00e9 \u00e0 remettre en question habitudes et privil\u00e8ges \u2013 y compris en mati\u00e8re de consommation num\u00e9rique et d\u2019utilisation des technologies \u2013 lorsqu\u2019ils emp\u00eachent les autres de vivre avec dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
76. Dans un monde marqu\u00e9 par des relations de plus en plus \u00e9troites entre les personnes, les communaut\u00e9s et les nations, la solidarit\u00e9 rev\u00eat \u00e9galement une dimension globale. Beno\u00eet XVI a vigoureusement rappel\u00e9 le lien entre d\u00e9veloppement, justice et responsabilit\u00e9 envers les g\u00e9n\u00e9rations futures, soulignant que le d\u00e9veloppement authentique exige une solidarit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle et une attention particuli\u00e8re aux liens qui nous unissent \u00e0 l\u2019environnement naturel. Aujourd\u2019hui, cette responsabilit\u00e9 s\u2019\u00e9tend \u00e9galement aux infrastructures num\u00e9riques ou d\u2019information : tout comme l\u2019environnement naturel, l\u2019\u201c\u00e9cosyst\u00e8me num\u00e9rique\u201d peut \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 ou exploit\u00e9, partag\u00e9 ou monopolis\u00e9. La solidarit\u00e9 exige que les choix en mati\u00e8re de donn\u00e9es, d\u2019algorithmes, de plateformes et d\u2019intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l\u2019avantage imm\u00e9diat de certains, mais aussi de l\u2019impact sur l\u2019ensemble des peuples comme sur les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n
Le principe de la justice sociale<\/em><\/h3>\n\n\n\n77. Pour la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne, la justice sociale est une forme concr\u00e8te de vie \u00e0 la suite de J\u00e9sus et de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son \u00c9vangile. Dans le Nouveau Testament, J\u00e9sus annonce une \u00ab bonne nouvelle aux pauvres \u00bb (Lc<\/em> 4, 18) et s\u2019identifie aux petits, aux malades, aux prisonniers, aux \u00e9trangers (cf. Mt<\/em> 25, 31-46). Il nous enseigne ainsi que la justice na\u00eet et s\u2019accomplit dans la fraternit\u00e9, car la mani\u00e8re dont nous nous approchons des plus d\u00e9munis et entrons en relation avec eux devient, concr\u00e8tement, la mesure de notre rapport avec Dieu et avec nos fr\u00e8res. La justice ne concerne toutefois pas seulement les comportements individuels, mais aussi la mani\u00e8re dont les structures de la vie en soci\u00e9t\u00e9 sont con\u00e7ues et organis\u00e9es. Le Concile Vatican II rappelle \u00e0 cet \u00e9gard que toute institution est appel\u00e9e \u00e0 servir la personne humaine et sa dignit\u00e9. La justice sociale se reconna\u00eet alors \u00e0 la capacit\u00e9 pour un ordre social, \u00e9conomique et politique de permettre \u00e0 tous \u2013 et en particulier aux plus fragiles \u2013 de vivre de mani\u00e8re vraiment humaine, sans que personne soit laiss\u00e9 pour compte.<\/p>\n\n\n\n78. Le Magist\u00e8re r\u00e9cent a insist\u00e9 sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus d\u00e9munis. Saint Jean-Paul II a \u00e9voqu\u00e9 une \u00ab option pr\u00e9f\u00e9rentielle pour les pauvres \u00bb qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le Pape Fran\u00e7ois a d\u00e9nonc\u00e9 une \u00ab culture du \u201cd\u00e9chet\u201d \u00bb qui engendre sans cesse de nouvelles formes d\u2019exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de consid\u00e9rer les personnes et les peuples en commen\u00e7ant par les plus vuln\u00e9rables : les pauvres, les migrants, les r\u00e9fugi\u00e9s, les personnes d\u00e9plac\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des p\u00e9riph\u00e9ries urbaines ou existentielles.<\/p>\n\n\n\n
79. La notion de justice sociale aide \u00e0 reconna\u00eetre que les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de m\u00e9canismes, d\u2019ordres \u00e9conomiques et culturels produisant presque automatiquement des in\u00e9galit\u00e9s. Saint Jean-Paul II a parl\u00e9 en ce sens de structures de p\u00e9ch\u00e9 qui s\u2019opposent \u00e0 la volont\u00e9 de Dieu et exigent un engagement de conversion personnelle et sociale. Dans cette perspective, la justice ne concerne pas seulement une r\u00e9partition plus \u00e9quitable des biens ou la rectification des injustices actuelles, mais elle rev\u00eat \u00e9galement une dimension r\u00e9paratrice. Elle vise \u00e0 r\u00e9tablir les liens rompus et \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer ceux qui ont \u00e9t\u00e9 exclus, en tenant compte des blessures laiss\u00e9es par les injustices : guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation. Cela peut signifier redonner dignit\u00e9 et voix \u00e0 ceux qui ont \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9s, favoriser des processus de gu\u00e9rison de la m\u00e9moire collective, lutter contre des lois et des pratiques discriminatoires, soutenir concr\u00e8tement ceux qui portent encore aujourd\u2019hui les cons\u00e9quences de torts subis dans le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
80. \u00c0 notre \u00e9poque, la justice sociale doit \u00e9galement faire face au contexte g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par les technologies num\u00e9riques. La diffusion des r\u00e9seaux mondiaux, des plateformes et des syst\u00e8mes d\u2019intelligence artificielle modifie la mani\u00e8re dont nous nous informons, communiquons et acc\u00e9dons aux services. La justice exige que l\u2019on emp\u00eache l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes d\u2019exclusion et de privation de libert\u00e9 : des personnes et des peuples qui se voient refuser ou restreindre l\u2019acc\u00e8s aux technologies de base, des communaut\u00e9s expos\u00e9es \u00e0 une surveillance invasive, des groupes sociaux p\u00e9nalis\u00e9s par des algorithmes opaques qui reproduisent pr\u00e9jug\u00e9s et discriminations. \u00c0 l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique, un ordre social juste est celui qui garantit \u00e0 tous un acc\u00e8s \u00e9quitable aux opportunit\u00e9s, prot\u00e8ge les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la d\u00e9sinformation, et soumet l\u2019utilisation des donn\u00e9es et des technologies \u00e0 un contr\u00f4le public, afin que le crit\u00e8re ne soit pas uniquement le profit, mais la dignit\u00e9 de chaque personne et le bien des peuples.<\/p>\n\n\n\n
81. La situation des migrants, des r\u00e9fugi\u00e9s et de tous ceux qui sont contraints de se d\u00e9placer en raison de la pauvret\u00e9, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales constitue aujourd\u2019hui un test d\u00e9cisif pour la justice sociale. La mani\u00e8re dont une soci\u00e9t\u00e9 les traite r\u00e9v\u00e8le si son id\u00e9e de la justice est guid\u00e9e par la peur ou par la fraternit\u00e9. Le Pape Fran\u00e7ois invitait \u00e0 reconna\u00eetre dans les migrants non pas simplement un probl\u00e8me \u00e0 g\u00e9rer, mais \u00ab une image vivante du Peuple de Dieu en marche \u00bb ; des personnes dot\u00e9es de dignit\u00e9, de ressources et de r\u00eaves, ayant droit \u00e0 \u00eatre trait\u00e9es avec respect et d\u00e9sireuses de devenir partie prenante des soci\u00e9t\u00e9s qui les accueillent. La justice sociale, dans ce domaine, implique au moins deux engagements compl\u00e9mentaires. D\u2019une part, pr\u00e9server le droit \u00e0 l\u2019espoir de ceux qui sont contraints de partir, en garantissant des voies s\u00fbres et l\u00e9gales, des conditions d\u2019accueil dignes, des parcours d\u2019int\u00e9gration concrets. D\u2019autre part, promouvoir \u00e9galement le droit de rester sur sa propre terre en paix et en s\u00e9curit\u00e9, en s\u2019attaquant aux causes profondes qui poussent \u00e0 la migration, y compris celles li\u00e9es aux injustices \u00e9conomiques et \u00e0 la crise climatique. Lorsque ces droits sont respect\u00e9s, les migrations peuvent devenir une occasion de rencontre et d\u2019enrichissement mutuel entre les peuples.<\/p>\n\n\n\n
Le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral<\/strong><\/h2>\n\n\n\n82. Dans l\u2019Encyclique Populorum progressio<\/em>, Paul VI affirme que le d\u00e9veloppement n\u2019est authentique que s\u2019il est \u00ab int\u00e9gral \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab orient\u00e9 vers la promotion de chaque homme et de l\u2019homme tout entier \u00bb. Au cours des d\u00e9cennies suivantes, la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise a repris et approfondi cette expression pour indiquer la mani\u00e8re concr\u00e8te dont les grands principes \u2013 dignit\u00e9, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarit\u00e9, solidarit\u00e9, justice sociale \u2013 trouvent leur application dans l\u2019histoire. Par \u201cd\u00e9veloppement humain int\u00e9gral\u201d, nous entendons un processus dans lequel la croissance des personnes et des peuples concerne toutes les dimensions de l\u2019existence et ouvre le futur aux g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n83. Le d\u00e9veloppement, tant pour les personnes que pour les nations, est \u00e0 la fois un devoir et un droit : il exige des conditions minimales qui permettent \u00e0 chaque personne et \u00e0 chaque peuple de s\u2019\u00e9panouir selon sa dignit\u00e9, sans \u00eatre maintenu dans la d\u00e9pendance ou exclu de l\u2019acc\u00e8s aux biens n\u00e9cessaires. Le d\u00e9veloppement est humain lorsqu\u2019il place au centre les personnes et non l\u2019accumulation de biens, et lorsqu\u2019il concerne aussi les peuples, et ne se limite pas aux individus. La justice exige la reconnaissance des droits sociaux et des droits des peuples, et inclut la responsabilit\u00e9 envers ceux qui viendront apr\u00e8s nous. C\u2019est pourquoi un d\u00e9veloppement qui augmente la consommation de certains en faisant peser les co\u00fbts et les souffrances sur d\u2019autres, ou encore qui rel\u00e8gue des r\u00e9gions enti\u00e8res \u00e0 des r\u00f4les subordonn\u00e9s en les emp\u00eachant d\u2019exprimer leur potentialit\u00e9, n\u2019est pas humain. Le d\u00e9veloppement est int\u00e9gral lorsqu\u2019il ne se r\u00e9duit pas au domaine \u00e9conomique, mais qu\u2019il favorise la qualit\u00e9 de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversit\u00e9 des peuples et de leurs modes de vie.<\/p>\n\n\n\n
84. L\u2019id\u00e9e de d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral trouve aujourd\u2019hui un crit\u00e8re de v\u00e9rification d\u00e9cisif dans l\u2019\u00e9cologie int\u00e9grale, devenue une dimension incontournable de la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise. La qualit\u00e9 du d\u00e9veloppement se mesure en effet \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 concilier, sans les s\u00e9parer, la justice envers les personnes et la sauvegarde de la Maison commune, favorisant des conditions de vie dignes, l\u2019acc\u00e8s aux biens n\u00e9cessaires, des relations sociales justes, l\u2019attention \u00e0 la cr\u00e9ation et aux g\u00e9n\u00e9rations futures. Il s\u2019ensuit que ce n\u2019est pas un v\u00e9ritable progr\u00e8s que d\u2019accro\u00eetre le bien-\u00eatre de certains en d\u00e9gradant les \u00e9cosyst\u00e8mes, en faisant reposer les co\u00fbts sur les communaut\u00e9s les plus vuln\u00e9rables ou en compromettant les conditions de vie de ceux qui viendront apr\u00e8s nous.<\/p>\n\n\n\n
85. Ainsi compris, le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral est l\u2019horizon \u00e0 partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris celles de la r\u00e9volution num\u00e9rique. Les innovations technologiques \u2013 notamment l\u2019intelligence artificielle \u2013 ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les in\u00e9galit\u00e9s, le contr\u00f4le et l\u2019exclusion. C\u2019est pourquoi elles doivent \u00eatre \u00e9valu\u00e9es \u00e0 l\u2019aune d\u2019une question d\u00e9cisive : contribuent-elles r\u00e9ellement \u00e0 faire grandir les personnes et les peuples en humanit\u00e9 et en fraternit\u00e9, dans le respect de la Maison commune et des g\u00e9n\u00e9rations futures ? C\u2019est l\u00e0 que les principes de la Doctrine sociale deviennent des crit\u00e8res concrets de discernement dans les th\u00e9matiques que nous aborderons dans les chapitres suivants.<\/p>\n\n\n\n
Un examen pour l\u2019\u00c9glise<\/strong><\/h2>\n\n\n\n86. Pour conclure, je voudrais aborder un point qui me tient particuli\u00e8rement \u00e0 c\u0153ur. La Doctrine sociale n\u2019est pas seulement un message adress\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 : c\u2019est aussi un examen de conscience pour l\u2019\u00c9glise, maison et \u00e9cole de communion, toujours appel\u00e9e \u00e0 v\u00e9rifier que les principes \u00e9voqu\u00e9s dans ce chapitre sont d\u2019abord v\u00e9cus en son sein. Le bien commun, dans le contexte eccl\u00e9sial, prend le visage d\u2019un style synodal pour la mission au service du Royaume. L\u2019\u00c9glise, en effet, est le \u00ab sujet communautaire et historique de la synodalit\u00e9 et de la mission \u00bb. Cela exige de pr\u00eater attention \u00e0 la mani\u00e8re de prendre des d\u00e9cisions et d\u2019exercer la responsabilit\u00e9. Le Document final<\/em> du Synode identifie, parmi les pratiques d\u00e9cisives pour la transformation missionnaire, la culture de la transparence, du rendre-compte et de l\u2019\u00e9valuation.<\/p>\n\n\n\n87. Dans cette perspective, la subsidiarit\u00e9 devient un crit\u00e8re de gouvernement et de vie pastorale qui reconna\u00eet et soutient la responsabilit\u00e9 des fid\u00e8les et des instances eccl\u00e9siales interm\u00e9diaires, valorise les charismes et les comp\u00e9tences et \u00e9vite tout paternalisme qui \u00e9touffe la libert\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique. Concr\u00e8tement, la participation des baptis\u00e9s aux processus d\u00e9cisionnels et la coresponsabilit\u00e9 dans la mission passent par des organismes de participation r\u00e9els, et non nominaux.<\/p>\n\n\n\n
88. Pour la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne, la solidarit\u00e9 trouve sa source dans le myst\u00e8re du Christ et se nourrit de l\u2019Eucharistie. Elle na\u00eet de la communion dans la foi et dans les Sacrements : le Bapt\u00eame et la Confirmation nous unissent au Christ, pour faire de nous un seul corps et un seul esprit, un seul c\u0153ur et une seule \u00e2me (cf. Ep<\/em> 4, 4 ; Ac<\/em> 4, 32). L\u2019Eucharistie, sacrement de l\u2019unit\u00e9, nourrit notre appartenance au Corps du Christ et nous \u00e9duque au partage. Les diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s pr\u00e9sentes dans l\u2019\u00c9glise, les convictions fortes qui animent chacun, sont une richesse si elles restent ancr\u00e9es dans la certitude de l\u2019unit\u00e9 comme don re\u00e7u et comme t\u00e2che \u00e0 assumer.<\/p>\n\n\n\n89. Vivre la justice dans l\u2019\u00c9glise signifie assainir les relations et les structures eccl\u00e9siales de ces distorsions qui engendrent des in\u00e9galit\u00e9s, de l\u2019opacit\u00e9 et des abus de pouvoir. \u00c0 ce propos, l\u2019\u00e9coute des victimes d\u2019abus spirituels, \u00e9conomiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir et de conscience fait partie int\u00e9grante d\u2019une d\u00e9marche de justice comprenant la reconnaissance du pr\u00e9judice, la juste r\u00e9paration et la pr\u00e9vention. Tout pouvoir est au service de la communion et de la mission. Toute autorit\u00e9 est au service du peuple de Dieu. Cette diaconie se manifeste non seulement dans la foi c\u00e9l\u00e9br\u00e9e et v\u00e9cue dans les Sacrements, et dans l\u2019adoption d\u2019un style synodal, mais aussi dans le partage concret des biens : \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019\u00c9glise des origines, les ressources eccl\u00e9siales sont appel\u00e9es \u00e0 devenir r\u00e9ellement communes, afin que nul parmi nous ne soit dans le besoin (cf. Ac<\/em> 4, 34) et pour que leur administration soutienne la mission d\u2019annonce de l\u2019\u00c9vangile aux plus pauvres. Il faut promouvoir des formes r\u00e9guli\u00e8res d\u2019\u00e9valuation de l\u2019exercice des responsabilit\u00e9s minist\u00e9rielles qui ne soient pas un jugement sur les personnes, mais des instruments d\u2019apprentissage et de correction tourn\u00e9s vers la mission. Dans la mesure o\u00f9 nous sommes ouverts \u00e0 l\u2019action de l\u2019Esprit Saint, ces principes de la Doctrine sociale prennent corps dans la vie eccl\u00e9siale. C\u2019est ainsi que l\u2019\u00c9glise est capable d\u2019offrir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 un signe cr\u00e9dible du fait que chercher ensemble le bien de tous, dans la coresponsabilit\u00e9 et la fraternit\u00e9, n\u2019est pas une utopie, mais une possibilit\u00e9 r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\nChapitre 3<\/h1>\n\n\n\nTECHNIQUE ET MA\u00ceTRISE<\/h1>\n\n\n\nLA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE<\/h1>\n\n\n\nFACE AUX PROMESSES DE L\u2019IA<\/h1>\n\n\n\n
90. Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 les principes qui \u00e9clairent la Doctrine sociale, je souhaite me pencher sur certains d\u00e9fis qui touchent de pr\u00e8s notre mani\u00e8re de vivre notre \u00e9poque. L\u2019image biblique qui accompagne ces pages est celle d\u2019une construction : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la tour de Babel o\u00f9 l\u2019\u0153uvre commune est guid\u00e9e par un projet de domination qui finit par d\u00e9shumaniser (cf. Gn<\/em> 11, 1-9) ; de l\u2019autre, les ruines de J\u00e9rusalem qui, sous N\u00e9h\u00e9mie, sont reconstruites morceaux par morceaux, comme une \u0153uvre de responsabilit\u00e9 partag\u00e9e (cf. Ne<\/em> 2-6). Nous sommes appel\u00e9s \u00e0 nous interroger sur le grand chantier de notre \u00e9poque : que sommes-nous en train de construire ? Alors que le d\u00e9veloppement technologique modifie rapidement les langages, les relations, les institutions et les formes de pouvoir, nous, croyants, devons et pouvons choisir \u00e0 quel projet travailler et avec quel style pour pr\u00e9server et valoriser la magnifique humanit\u00e9 qui nous est offerte en don. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un choix concernant notre avenir, mais notre pr\u00e9sent, car l\u2019intelligence artificielle et les autres technologies \u00e9mergentes font d\u00e9j\u00e0 partie de notre quotidien.<\/p>\n\n\n\n91. Je suis convaincu que la mani\u00e8re concr\u00e8te de vivre les relations sociales \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00c9vangile n\u2019est pas fix\u00e9e une fois pour toutes, mais qu\u2019elle reste une t\u00e2che confi\u00e9e, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne. Sous la conduite de l\u2019Esprit Saint, l\u2019\u00c9glise se laisse \u00e9clairer par la Parole, afin de lire les signes des temps et de rechercher avec cr\u00e9ativit\u00e9 de nouvelles voies pour que les relations entre les personnes et les peuples deviennent plus conformes aux exigences du Royaume de Dieu. C\u2019est pourquoi j\u2019encourage tout le monde, en particulier les fid\u00e8les la\u00efcs, \u00e0 ne pas avoir peur de se laisser interpeller par la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 s\u2019\u00e9couter mutuellement et \u00e0 assumer avec fermet\u00e9 leur responsabilit\u00e9 dans la construction d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 plus humaine et plus fraternelle.<\/p>\n\n\n\n
Le paradigme technocratique et le pouvoir num\u00e9rique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n92. Dans l\u2019Encyclique Laudato si\u2019<\/em>, le Pape Fran\u00e7ois d\u00e9non\u00e7ait l\u2019affirmation croissante d\u2019un paradigme technocratique<\/sup> dans le monde globalis\u00e9 : la tendance \u00e0 laisser la logique de l\u2019efficacit\u00e9, du contr\u00f4le et du profit r\u00e9gir \u00e0 elle seule les choix personnels, sociaux et \u00e9conomiques. Il appara\u00eet ainsi plus clairement que la technique n\u2019est pas un simple instrument et que, lorsqu\u2019elle devient un crit\u00e8re, elle finit par d\u00e9terminer ce qui compte et ce qui peut \u00eatre \u00e9cart\u00e9, r\u00e9duisant la cr\u00e9ation \u00e0 un objet d\u2019exploitation et les personnes \u00e0 des rouages d\u2019un syst\u00e8me qu\u2019il faut rendre toujours plus performant.<\/p>\n\n\n\n93. Ce paradigme s\u2019est rapidement \u00e9tendu ces derni\u00e8res ann\u00e9es, notamment sous l\u2019effet de la diffusion de l\u2019intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide pr\u00e9cieuse pour le d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un acc\u00e9l\u00e9rateur du paradigme technocratique et n\u00e9cessitent un nouveau cadre spirituel, \u00e9thique et politique. Plus puissant ne signifie pas n\u00e9cessairement meilleur. En ce sens, les paroles de Romano Guardini restent d\u2019actualit\u00e9 : \u00ab L\u2019homme moderne n\u2019a pas re\u00e7u l\u2019\u00e9ducation n\u00e9cessaire pour faire un bon usage de son pouvoir \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
94. Le danger que l\u2019humanit\u00e9 devienne victime de ses propres conqu\u00eates avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 clairement per\u00e7u par saint Paul VI, lorsqu\u2019il avertissait que \u00ab les progr\u00e8s scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus \u00e9tonnantes, la croissance \u00e9conomique la plus prodigieuse, si elles ne s\u2019accompagnent d\u2019un authentique progr\u00e8s social et moral, se retournent en d\u00e9finitive contre l\u2019homme \u00bb. C\u2019est pourquoi le progr\u00e8s technique, pr\u00e9cieux en soi, exige un discernement quant \u00e0 la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu\u2019il poursuit. Si le d\u00e9veloppement technologique se poursuit sans une maturation \u00e9thique et sociale ad\u00e9quate, il peut arriver que les moyens augmentent sans que l\u2019humanit\u00e9 ne croisse dans la m\u00eame mesure : on \u201ca plus\u201d mais on \u201cn\u2019est pas plus\u201d, et la personne risque d\u2019\u00eatre \u00e9valu\u00e9e avant tout en fonction des performances qu\u2019elle garantit.<\/p>\n\n\n\n
95. Il convient ici de reconna\u00eetre un fait d\u00e9terminant, que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 rappel\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment : dans de nombreux cas, dans le contexte num\u00e9rique, le contr\u00f4le des plateformes, des infrastructures, des donn\u00e9es et de la puissance de calcul n\u2019appartient pas aux \u00c9tats, mais \u00e0 de grands acteurs \u00e9conomiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d\u2019acc\u00e8s, les r\u00e8gles de visibilit\u00e9 et les possibilit\u00e9s de participation. Lorsqu\u2019un pouvoir d\u2019une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend \u00e0 devenir opaque et \u00e0 \u00e9chapper au contr\u00f4le public, et augmente le risque d\u2019un d\u00e9veloppement fauss\u00e9 qui engendre de nouvelles d\u00e9pendances, des exclusions, des manipulations et des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
96. Face \u00e0 cette concentration du pouvoir dans le monde num\u00e9rique, les grands principes de la Doctrine sociale deviennent des crit\u00e8res pour \u00e9valuer et discerner ce nouveau sc\u00e9nario : la dignit\u00e9 inali\u00e9nable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarit\u00e9, la solidarit\u00e9 et la justice sociale. Ils nous invitent \u00e0 v\u00e9rifier si le pouvoir des infrastructures num\u00e9riques et des algorithmes favorise r\u00e9ellement la participation et la responsabilit\u00e9, prot\u00e8ge les plus fragiles, assure un acc\u00e8s \u00e9quitable aux opportunit\u00e9s et reste ordonn\u00e9 au bien de tous. Sur ces pr\u00e9misses, nous pouvons d\u00e9sormais examiner de plus pr\u00e8s ce qu\u2019est l\u2019intelligence artificielle, \u00e0 quelles possibilit\u00e9s elle ouvre et quels risques elle comporte.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019intelligence artificielle<\/strong><\/h2>\n\n\n\n97. Ce n\u2019est pas mon intention de proposer ici une analyse sur l\u2019intelligence artificielle, ni de s\u2019attarder sur une bibliographie d\u00e9sormais tr\u00e8s abondante ; il existe d\u00e9j\u00e0 des contributions faisant autorit\u00e9, y compris dans le domaine eccl\u00e9sial, auxquelles il est possible de se r\u00e9f\u00e9rer. Je me limiterai \u00e0 rappeler quelques \u00e9l\u00e9ments essentiels pour un discernement moral et social qui pr\u00e9serve le primat de la personne, afin que ce soit toujours l\u2019intelligence humaine, avec sa conscience et sa libert\u00e9, qui guide les innovations techniques et en \u00e9tablisse avec responsabilit\u00e9 l\u2019usage et les limites.<\/p>\n\n\n\n
98. Il convient de formuler deux remarques pr\u00e9liminaires : la premi\u00e8re est que toute affirmation concernant l\u2019IA risque de devenir rapidement obsol\u00e8te, compte tenu de la vitesse impressionnante \u00e0 laquelle ces syst\u00e8mes \u00e9voluent. La seconde est que nous tous, y compris ceux qui les con\u00e7oivent, en savons peu sur leur fonctionnement r\u00e9el. Les intelligences artificielles modernes sont en effet davantage \u201ccultiv\u00e9es \u201d que \u201cconstruites\u201d : les d\u00e9veloppeurs n\u2019en con\u00e7oivent pas directement chaque d\u00e9tail, mais cr\u00e9ent une architecture sur laquelle l\u2019IA \u201cse d\u00e9veloppe\u201d. En cons\u00e9quence, des aspects scientifiques fondamentaux \u2013 tels que les repr\u00e9sentations internes et les processus computationnels de ces syst\u00e8mes \u2013 restent pour l\u2019instant inconnus. Il en r\u00e9sulte donc l\u2019urgence d\u2019un double engagement : d\u2019une part, un approfondissement de la recherche scientifique ; d\u2019autre part, un exercice de discernement moral et spirituel.<\/p>\n\n\n\n
99. Il n\u2019est pas possible de donner une d\u00e9finition univoque et compl\u00e8te de l\u2019IA. Ce que nous pouvons affirmer, c\u2019est qu\u2019il faut \u00e9viter l\u2019erreur consistant \u00e0 assimiler cette intelligence \u00e0 l\u2019intelligence humaine. Ces syst\u00e8mes imitent certaines fonctions de l\u2019intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d\u2019ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement li\u00e9e au traitement des donn\u00e9es : les pr\u00e9tendues intelligences artificielles ne vivent pas d\u2019exp\u00e9rience, ne poss\u00e8dent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne m\u00fbrissent pas dans la relation, ne savent pas de l\u2019int\u00e9rieur ce que signifient l\u2019amour, le travail, l\u2019amiti\u00e9, la responsabilit\u00e9. Elles n\u2019ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n\u2019assument pas le poids des cons\u00e9quences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des \u00e9valuations, elles peuvent simuler de l\u2019empathie ou de la compr\u00e9hension, mais elles ne comprennent pas ce qu\u2019elles produisent, car elles n\u2019habitent pas l\u2019horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l\u2019humain devient sage. M\u00eame lorsque ces outils sont pr\u00e9sent\u00e9s comme capables d\u2019\u201capprendre\u201d, leur mani\u00e8re de le faire diff\u00e8re de celle de l\u2019\u00eatre humain. Il ne s\u2019agit pas de l\u2019exp\u00e9rience de celui qui se laisse fa\u00e7onner par la vie et grandit au fil du temps \u00e0 travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fid\u00e9lit\u00e9 ; il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019une adaptation statistique \u00e0 partir de donn\u00e9es et de r\u00e9sultats qui peut s\u2019av\u00e9rer tr\u00e8s efficace, mais qui n\u2019implique pas de croissance int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n
Une aide pr\u00e9cieuse qui requiert de l\u2019attention<\/em><\/h3>\n\n\n\n100. \u00c0 la lumi\u00e8re de ce que nous venons de dire, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l\u2019IA peut \u00eatre une aide pr\u00e9cieuse tout en n\u00e9cessitant une approche mesur\u00e9e et vigilante. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, son utilisation \u00e0 des fins priv\u00e9es s\u2019est consid\u00e9rablement d\u00e9velopp\u00e9e et de nombreuses voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent pour r\u00e9fl\u00e9chir aux opportunit\u00e9s et aux risques li\u00e9s \u00e0 sa diffusion rapide. Dans un usage personnel, trois aspects en particulier doivent \u00eatre pris en compte : la facilit\u00e9 d\u2019obtenir un r\u00e9sultat, l\u2019impression d\u2019objectivit\u00e9 et la simulation de la communication humaine. La rapidit\u00e9 et la simplicit\u00e9 avec lesquelles il est possible d\u2019obtenir des indications, des \u00e9laborations complexes, des contenus m\u00e9diatiques et des formes d\u2019assistance concr\u00e8te simplifient nos vies, mais peuvent aussi nous habituer \u00e0 trop d\u00e9l\u00e9guer et \u00e0 rechercher des r\u00e9ponses imm\u00e9diates, affaiblissant notre jugement personnel et notre cr\u00e9ativit\u00e9. L\u2019impression d\u2019objectivit\u00e9 que les r\u00e9ponses et les propositions de ces syst\u00e8mes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu\u2019elles refl\u00e8tent les param\u00e8tres culturels de ceux qui les ont con\u00e7us et form\u00e9s, avec toutes leurs qualit\u00e9s et leurs d\u00e9fauts. L\u2019imitation artificielle d\u2019une communication humaine positive \u2013 paroles de conseil, d\u2019empathie, d\u2019amiti\u00e9, d\u2019amour \u2013 peut s\u2019av\u00e9rer gratifiante et m\u00eame utile, mais chez des utilisateurs peu avertis, elle peut induire en erreur et donner l\u2019illusion d\u2019\u00eatre en relation avec un sujet personnel authentique. Lorsque la parole est simul\u00e9e, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. L\u2019imitation artificielle de la relation de soins ou d\u2019accompagnement peut devenir dangereuse lorsqu\u2019elle s\u2019insinue dans un contexte pauvre en relations et en affections r\u00e9elles : le risque n\u2019est alors pas tant qu\u2019une personne croie parler \u00e0 une autre personne, mais qu\u2019elle perde le d\u00e9sir m\u00eame de rechercher v\u00e9ritablement l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n
101. En \u00e9largissant notre regard sur le recours \u00e0 l\u2019IA dans nos soci\u00e9t\u00e9s, nous constatons qu\u2019elle est d\u00e9sormais pr\u00e9sente dans les processus d\u00e9cisionnels dans tous les domaines et \u00e0 diff\u00e9rents niveaux : dans la communication, la gestion, le contr\u00f4le. Les avantages en termes d\u2019efficacit\u00e9 et le potentiel d\u2019am\u00e9lioration de certains services sont \u00e9vidents ; cependant, une adoption rapide et sans discernement nous expose \u00e0 divers risques, notamment celui de sous-estimer son impact environnemental. Les syst\u00e8mes d\u2019IA actuels n\u00e9cessitent de grandes quantit\u00e9s d\u2019\u00e9nergie et d\u2019eau, ils ont un impact significatif sur les \u00e9missions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de mani\u00e8re intensive. Avec l\u2019augmentation de la complexit\u00e9, notamment dans les grands mod\u00e8les linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacit\u00e9 de stockage augmentent \u00e9galement, s\u2019appuyant sur un ensemble de machines, de c\u00e2bles, de centres de donn\u00e9es et d\u2019infrastructures \u00e9nergivores. C\u2019est pourquoi il est essentiel de d\u00e9velopper des solutions technologiques plus durables afin de r\u00e9duire l\u2019impact sur l\u2019environnement et de prendre soin de notre Maison commune.<\/p>\n\n\n\n