{"id":335593,"date":"2026-05-26T14:35:26","date_gmt":"2026-05-26T12:35:26","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=335593"},"modified":"2026-05-26T14:43:23","modified_gmt":"2026-05-26T12:43:23","slug":"democratie-chretienne-muller","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/26\/democratie-chretienne-muller\/","title":{"rendered":"Le futur de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne passe par Donald Trump"},"content":{"rendered":"\n
Nous n\u2019avons pas encore tout \u00e0 fait saisi le sens de la nouvelle Strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 nationale des \u00c9tats-Unis <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Selon la Maison-Blanche, l\u2019Union serait confront\u00e9e \u00e0 la menace d\u2019un \u00ab effacement civilisationnel \u00bb \u00e0 cause de l\u2019immigration. \u00c0 travers leur soutien aux \u00ab patriotes \u00bb \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire aux partis d\u2019extr\u00eame droite comme le Rassemblement national en France \u2014 les trumpistes en appellent de mani\u00e8re in\u00e9dite \u00e0 un changement de r\u00e9gime en Europe occidentale.<\/p>\n\n\n\n Washington ne fait pas que promouvoir un pr\u00e9tendu supr\u00e9macisme blanc. Les \u00c9tats-Unis de Donald Trump incitent aussi en creux les Europ\u00e9ens \u00e0 reconsid\u00e9rer la place du christianisme dans la politique d\u2019un continent qui a autrefois \u00e9t\u00e9 pionnier dans la cr\u00e9ation de partis cherchant \u00e0 concilier d\u00e9mocratie et religion, en particulier le catholicisme en particulier, et qui a m\u00eame servi de mod\u00e8le en la mati\u00e8re \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique latine.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne semble \u00eatre entr\u00e9e dans un \u00e9tat de zombification. Subverti par seize ans d\u2019Orban, cet h\u00e9ritage menace d\u2019\u00eatre compl\u00e8tement balay\u00e9 par une variante trumpiste incarn\u00e9e par J. D. Vance. Pourtant, l\u2019histoire de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne montre qu\u2019elle peut \u00eatre un antidote puissant pour structurer une r\u00e9ponse \u00e0 Trump.<\/p>\n\n\n\n Les partis d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens trouvent leur origine dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle et sont d\u2019abord le fait de catholiques. Depuis la R\u00e9volution fran\u00e7aise, des voix s\u2019\u00e9taient en effet \u00e9lev\u00e9es pour r\u00e9sister \u00e0 la condamnation en bloc du lib\u00e9ralisme et de la d\u00e9mocratie moderne par le Vatican. Comme l\u2019\u00e9crivait F\u00e9licit\u00e9 Lamennais, plut\u00f4t que de rejeter la R\u00e9volution, la v\u00e9ritable t\u00e2che des catholiques devait consister \u00e0 la \u00ab baptiser \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Dans sa description de la r\u00e9conciliation entre d\u00e9mocratie et religion aux \u00c9tats-Unis \u2014 qui \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une prescription pour la France \u2014 Tocqueville poursuivait un objectif similaire. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e re\u00e7ue, il ne postulait pas un lien n\u00e9cessaire entre protestantisme et d\u00e9mocratie. Il affirmait plut\u00f4t qu\u2019un mode de vie libre et une multitude de choix pouvaient facilement d\u00e9sorienter les citoyens s\u2019ils ne disposaient pas d\u2019un ancrage moral solide. La foi catholique pouvait et devait offrir un tel point de r\u00e9f\u00e9rence. Les catholiques am\u00e9ricains, assurait l\u2019aristocrate fran\u00e7ais \u00e0 ses lecteurs en Europe, \u00e9taient \u00e0 la fois les citoyens les plus ob\u00e9issants et les plus ind\u00e9pendants d\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n L’histoire de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne montre qu\u2019elle peut \u00eatre un antidote puissant pour structurer une r\u00e9ponse \u00e0 Trump.<\/p>Jan Werner-M\u00fcller<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour les premiers partis politiques d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens, de tels arguments \u00e9taient utiles. Mais il est important de rappeler aussi qu\u2019ils n\u2019acceptaient pas sans r\u00e9serve la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative comme seule forme l\u00e9gitime de politique moderne. Si le peuple \u00e9tait mis en avant dans leurs noms \u2014 au pense par exemple au Partito Popolare Italiano fond\u00e9 en 1919 \u2014 cette r\u00e9f\u00e9rence visait moins \u00e0 signaler un soutien \u00e0 la souverainet\u00e9 populaire et au pluralisme qu\u2019\u00e0 afficher une proximit\u00e9 avec les classes populaires.\u00a0Pour quiconque adh\u00e8re \u00e0 des croyances religieuses non n\u00e9gociables, le pluralisme d\u00e9mocratique semble en effet automatiquement synonyme du danger du relativisme. M\u00eame au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, on d\u00e9c\u00e8le des \u00e9chos de cette crainte chez le pape Beno\u00eet XVI.<\/p>\n\n\n\n Les partis d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens s\u2019apparentaient donc moins \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 des partis cens\u00e9s repr\u00e9senter un pan du spectre politique qu\u2019\u00e0 des groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat form\u00e9s face \u00e0 des \u00c9tats la\u00efques qui, aux yeux des catholiques, se montraient activement hostiles \u00e0 la religion. Ces partis ne sont d\u2019ailleurs pas apparus l\u00e0 o\u00f9 le catholicisme constituait d\u00e9j\u00e0 un \u00e9l\u00e9ment incontest\u00e9 de la culture et de l\u2019identit\u00e9 politiques \u2014 comme en Irlande \u2014 o\u00f9 ils auraient \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s superflus. Ils ont au contraire \u00e9merg\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 la religion catholique \u00e9tait contest\u00e9e et avait le potentiel d\u2019\u00eatre profond\u00e9ment politis\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n En Allemagne, les catholiques s\u2019\u00e9taient mobilis\u00e9s contre le Kulturkampf<\/em> de Bismarck apr\u00e8s que le chancelier de fer eut cherch\u00e9 \u00e0 semer le doute sur la loyaut\u00e9 des catholiques envers l\u2019\u00c9tat-nation allemand unifi\u00e9, domin\u00e9 par la Prusse protestante, et \u00e0 affaiblir l\u2019influence politique de l\u2019\u00c9glise. L\u2019Italie avait quant \u00e0 elle \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un conflit violent entre le Vatican et l\u2019\u00c9tat-nation nouvellement unifi\u00e9, qui s\u2019\u00e9tait empar\u00e9 de la majeure partie du territoire des \u00c9tats pontificaux. En repr\u00e9sailles, le pape interdit aux catholiques de participer \u00e0 la vie politique d\u00e9mocratique sous quelque forme que ce soit, m\u00eame par le vote.<\/p>\n\n\n\n Les partis d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens ont donc d\u2019abord \u00e9t\u00e9 con\u00e7us comme des armes tactiques d\u00e9fensives dans un environnement politique jug\u00e9 hostile. Mais ils v\u00e9hiculaient \u00e9galement ce que l\u2019on pourrait appeler une technologie politique particuli\u00e8re adapt\u00e9e \u00e0 leur \u00e9poque. Reconnaissant l\u2019urgence de la question sociale, le pape L\u00e9on XIII avait plaid\u00e9 pour un \u00e9quilibre entre les int\u00e9r\u00eats des travailleurs et ceux des capitalistes dans son encyclique<\/a> Rerum Novarum<\/em>. Par opposition \u00e0 la lutte des classes pr\u00f4n\u00e9e par les marxistes, il proposait l\u2019id\u00e9al d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 harmonieuse dans laquelle diff\u00e9rents groupes pourraient coop\u00e9rer pour le bien commun. Cette premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de pionniers de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne cherchait \u00e0 arbitrer les int\u00e9r\u00eats conflictuels tout en gardant leurs distances vis-\u00e0-vis du pouvoir centralis\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, le Vatican finit par lever l\u2019interdiction de s\u2019engager dans la politique italienne et le le Parti populaire, d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien, devint le deuxi\u00e8me parti en importance ; en Allemagne, le Parti catholique du Centre (Zentrum<\/em>) joua un r\u00f4le crucial dans les coalitions qui ont soutenu la R\u00e9publique de Weimar.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Pourtant, dans ces deux pays, les dirigeants politiques catholiques finirent par s\u2019allier \u00e0 des anti-d\u00e9mocrates : les Popolari<\/em> furent pouss\u00e9s par le Vatican \u00e0 se plier \u00e0 Mussolini et le Zentrum<\/em> vota en faveur de la loi d\u2019habilitation d\u2019Hitler en 1933.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale que les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens ont pleinement adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 la d\u00e9mocratie, d\u00e9savouant les alternatives autoritaires telles que l\u2019\u00c9tat officiellement catholique de Franco en Espagne.\u00a0Alors que la droite traditionnelle avait \u00e9t\u00e9 discr\u00e9dit\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience du totalitarisme, un nombre suffisant de dirigeants catholiques avaient particip\u00e9 activement \u00e0 la R\u00e9sistance pour que la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne apparaisse comme un nouveau d\u00e9part moral possible dans plusieurs pays europ\u00e9ens. Ce fut notamment le cas en France avec le MRP entre 1944 et 1967.<\/p>\n\n\n\n Dans les pays en premi\u00e8re ligne de la Guerre froide, la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e strat\u00e9giquement par Washington comme une force anticommuniste \u00e9quilibr\u00e9e sur laquelle s\u2019appuyer pour lutter contre l\u2019influence de Moscou. Les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens affirmaient que le communisme et le lib\u00e9ralisme du XIXe si\u00e8cle constituaient tous deux des formes de mat\u00e9rialisme, la principale diff\u00e9rence \u00e9tant que l\u2019un \u00e9tait collectiviste, tandis que l\u2019autre pr\u00f4nait l\u2019autonomie individuelle. Ils adh\u00e9raient \u00e0 la philosophie aujourd\u2019hui presque totalement oubli\u00e9e du personnalisme, dont Jean-Paul II fut l\u2019un des derniers grands adeptes. Le personnalisme rendait justice \u00e0 la dimension spirituelle de la vie humaine tout en respectant la dignit\u00e9 des individus et des groupes coop\u00e9rant au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 harmonieuse. Sa relative plasticit\u00e9 conceptuelle a longtemps servi aux d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens \u00e0 se pr\u00e9senter comme des partis fourre-tout ouverts \u00e0 de nombreux citoyens diff\u00e9rents. Le parti d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien italien \u00e9tait ainsi surnomm\u00e9 la balena bianca<\/em>, la baleine blanche, en raison de sa taille gigantesque et de sa capacit\u00e9 \u00ab d’absorption \u00bb politique. <\/p>\n\n\n\n Les vestiges de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne en Europe ont trouv\u00e9 avec L\u00e9on XIV un porte-voix inattendu.<\/p>Jan Werner-M\u00fcller<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le point fondamental pour les d\u00e9mocrates chr\u00e9tiens \u00e9tait de ne pas \u00eatre per\u00e7us comme des groupements politiques confessionnels : la CDU allemande \u2014\u00a0fond\u00e9e apr\u00e8s la guerre comme h\u00e9ritier du Zentrum<\/em> \u2014 mettait l\u2019accent sur le mot \u00ab Union \u00bb dans son nom, affirmant \u00eatre en mesure de r\u00e9concilier catholiques et protestants apr\u00e8s des si\u00e8cles de conflit.\u00a0Derri\u00e8re le bouclier anticommuniste \u2014 les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens italiens avaient adopt\u00e9 un bouclier de crois\u00e9 pour symbole \u2014 la ligne directrice restait de r\u00e9soudre les conflits politiques par la m\u00e9diation et en faisant preuve d\u2019un \u0153cum\u00e9nisme aussi large que possible. \u00c0 cet \u00e9gard, ce n\u2019est pas un hasard si les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens ont jou\u00e9 un r\u00f4le clef dans la construction europ\u00e9enne apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n\n\n\n Des catholiques comme Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi et Robert Schuman avaient fait l\u2019exp\u00e9rience des menaces \u00e9manant d\u2019\u00c9tats-nations agressifs. S\u2019ils n\u2019appelaient pas \u00e0 l\u2019abolition des nations en tant que telles, le nationalisme n\u2019\u00e9tait pas un crit\u00e8re moral mis en avant pour les membres de ce que leurs critiques avaient commenc\u00e9 \u00e0 railler comme une \u00ab Internationale noire \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ce sont eux qui ont cr\u00e9\u00e9 les structures supranationales avec lesquelles les Europ\u00e9ens vivent encore aujourd\u2019hui : non seulement ce qui est finalement devenu l\u2019Union europ\u00e9enne, mais aussi le Conseil de l\u2019Europe et la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme \u2014 une cr\u00e9ation conjointe des conservateurs britanniques et des d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens continentaux, teint\u00e9e d\u2019une orientation r\u00e9solument antisocialiste \u2014 qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre le r\u00e9gime r\u00e9gional de protection des droits de l\u2019homme le plus abouti au monde.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, si de nombreuses structures qu\u2019elles avaient mises en place subsistent, l\u2019esprit qui animait la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne s\u2019est progressivement affaibli. <\/p>\n\n\n\n Dans les urnes, les partis d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens ont obtenu des r\u00e9sultats de plus en plus faibles. Si la s\u00e9cularisation en est une explication \u00e9vidente, de mani\u00e8re moins visible, la disparition de l\u2019anticommunisme en tant que ciment id\u00e9ologique apr\u00e8s la fin de la Guerre froide a \u00e9galement pu \u00eatre un facteur clef \u2014 la seule chose pire que d\u2019avoir un ennemi mortel, c\u2019est de le perdre. \u00c0 l\u2019instar de son r\u00f4le dans la formation de la coalition Reagan aux \u00c9tats-Unis, l\u2019anticommunisme avait, en Europe aussi, servi \u00e0 maintenir ensemble des fractions id\u00e9ologiques assez h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n La Democrazia Cristiana \u2014 qui s\u2019\u00e9tait toujours l\u00e9gitim\u00e9e comme le rempart contre le plus puissant parti communiste d\u2019Europe occidentale et qui avait \u00e9t\u00e9 au gouvernement de mani\u00e8re quasi continue depuis le d\u00e9but de la R\u00e9publique italienne \u2014 a compl\u00e8tement disparu au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Il \u00e9tait devenu \u00e9vident que son succ\u00e8s ne reposait pas seulement sur l\u2019anticommunisme mais aussi sur la corruption et le client\u00e9lisme, sans parler des liens avec la mafia qui furent expos\u00e9s au grand jour \u00e0 la suite de l\u2019op\u00e9ration Mani pulite<\/em>.\u00a0Des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019h\u00e9ritage d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien se sont dispers\u00e9s dans le paysage politique italien : Matteo Renzi a ainsi fait ses d\u00e9buts en politique au sein du second Partito Popolare Italiano, cr\u00e9\u00e9 en 1994 et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re successeur de la DC, tandis que Forza Italia, le parti de Berlusconi, a \u00e9galement tent\u00e9 de s\u2019approprier l\u2019h\u00e9ritage du parti.<\/p>\n\n\n\n Cette fin tragique pourrait laisser penser que les id\u00e9aux d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens n\u2019avaient pas vraiment eu d\u2019importance et n\u2019auraient finalement, au-del\u00e0 de la construction europ\u00e9enne, plus eu tellement d\u2019influence. Il suffit de se tourner vers l\u2019Allemagne pour voir combien une telle conclusion serait trompeuse, du moins jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment. Helmut Kohl a \u00e9t\u00e9 la derni\u00e8re figure d\u2019envergure \u00e0 prendre des risques importants parce qu\u2019il \u00e9tait profond\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne de tradition d\u00e9mocrate-chr\u00e9tienne. \u00c0 sa suite, Angela Merkel s\u2019est content\u00e9e de maintenir le cap, r\u00e9sistant aux tentatives fran\u00e7aises visant \u00e0 d\u00e9velopper un programme plus ambitieux pour approfondir l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne.\u00a0Sur le plan int\u00e9rieur, elle a appliqu\u00e9 presque \u00e0 la lettre la strat\u00e9gie traditionnelle des d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens : d\u00e9samorcer les conflits, r\u00e9concilier et coopter les diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats \u2014 en d\u00e9mobilisant ainsi l\u2019opposition \u2014, servir de m\u00e9diatrice entre de nombreux groupes et veiller \u00e0 ce que le changement soit aussi progressif et, id\u00e9alement, consensuel que possible. Une telle forme de gouvernance a \u00e9t\u00e9 facilit\u00e9e par le fait que, pendant les seize ann\u00e9es de r\u00e8gne de Merkel, l\u2019argent ne manquait pas \u2014 m\u00eame si son \u00ab Modell Deutschland \u00bb <\/em>d\u00e9pendait du gaz russe bon march\u00e9 et de la vente de SUV \u00e0 la Chine et ne s\u2019est pas av\u00e9r\u00e9 viable.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La tradition politique qui avait d\u00e9termin\u00e9 les d\u00e9buts de la construction europ\u00e9enne est entr\u00e9e dans une forme de l\u00e9thargie.<\/p>Jan Werner-M\u00fcller<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comment expliquer alors le relatif \u00e9puisement du mod\u00e8le d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien ? Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9volution du contexte \u00e9conomique, ce type de politique semble moins viable dans des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 la fois fragment\u00e9es et polaris\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre, la m\u00e9diation entre les groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats pouvait d\u00e9boucher sur des compromis stables, notamment parce que ceux d\u2019entre eux qui soutenaient \u00e9lectoralement la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne \u2014 typiquement : les agriculteurs et les petites et moyennes entreprises \u2014 b\u00e9n\u00e9ficiaient de la prosp\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne. Par contraste, les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019aujourd\u2019hui sont dans l\u2019ensemble plus individualistes \u2014 et donc aussi d\u00e9sorganis\u00e9es. Les questions d\u2019identit\u00e9 ont absorb\u00e9 les luttes politiques fond\u00e9es sur les int\u00e9r\u00eats partisans et ne peuvent pas \u00eatre canalis\u00e9es par les strat\u00e9gies traditionnellement mises en \u0153uvre par les partis de ralliement qui avaient fait l\u2019\u00e2ge d\u2019or de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne europ\u00e9enne.\u00a0Cela ne veut pas dire que nous devrions regretter la politique europ\u00e9enne des ann\u00e9es 50 ou 60 : il suffit de penser \u00e0 la situation vuln\u00e9rable des femmes et des minorit\u00e9s sexuelles au cours de ces d\u00e9cennies pour se d\u00e9faire de toute nostalgie politique facile. Pour ne donner qu\u2019un exemple, le viol conjugal n\u2019a \u00e9t\u00e9 criminalis\u00e9 en Allemagne qu\u2019en 1997.<\/p>\n\n\n\n Mais force est de reconna\u00eetre que la tradition politique qui avait d\u00e9termin\u00e9 les d\u00e9buts de la construction europ\u00e9enne est entr\u00e9e dans une forme de l\u00e9thargie \u2014 sans dispara\u00eetre compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n En parall\u00e8le, l\u2019Europe a vu \u00e9merger des figures d\u2019imposteurs revendiquant l\u2019h\u00e9ritage de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne.<\/p>\n\n\n\n Au premier rang d\u2019entre elles, Viktor Orb\u00e1n, qui a dirig\u00e9 la Hongrie pendant seize ans, n\u2019a eu de cesse de se pr\u00e9senter comme le dernier rejeton de cette tradition. Insinuant sans grande subtilit\u00e9 que Merkel et d\u2019autres figures s\u2019\u00e9taient \u00ab vendues \u00bb \u2014 puisqu\u2019elles auraient fait trop de compromis avec le lib\u00e9ralisme, par exemple sur les politiques d\u2019accueil des r\u00e9fugi\u00e9s et le mariage homosexuel \u2014, Orb\u00e1n a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne comme intrins\u00e8quement \u00ab illib\u00e9rale \u00bb et donc comme partie int\u00e9grante de son projet d\u2019\u00e9riger un \u00ab \u00c9tat illib\u00e9ral \u00bb annonc\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2014.<\/p>\n\n\n\n Dans une certaine mesure, cette d\u00e9nomination n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait fausse : de nombreux d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens consid\u00e9raient en effet le lib\u00e9ralisme comme un m\u00e9lange toxique de la\u00efcit\u00e9, d\u2019individualisme et de mat\u00e9rialisme. Mais historiquement, ils s\u2019\u00e9taient toujours fortement m\u00e9fi\u00e9s du nationalisme, alors qu\u2019Orb\u00e1n affirmait de mani\u00e8re fallacieuse que la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne est intrins\u00e8quement \u00ab nationale \u00bb.\u00a0Les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens n\u2019\u00e9taient pr\u00e9cis\u00e9ment pas engag\u00e9s dans le genre de guerre culturelle qu\u2019Orb\u00e1n a men\u00e9e sans rel\u00e2che, attisant les conflits et d\u00e9clarant les minorit\u00e9s comme un danger pour le pays, en partie pour d\u00e9tourner l\u2019attention de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019autocratie kleptocratique que son successeur, P\u00e9ter Magyar, expose d\u00e9sormais syst\u00e9matiquement<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Ce qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme faisant partie de la \u00ab d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne \u00bb n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019un populisme d\u2019extr\u00eame droite sous un vernis chr\u00e9tien.\u00a0<\/p>\n\n\n\n C\u2019est du c\u0153ur de l\u2019Europe \u2014 plus pr\u00e9cis\u00e9ment de Rome \u2014 que vient aujourd\u2019hui l\u2019opposition la plus nette \u00e0 l\u2019assaut th\u00e9ologico-politique de Washington. <\/p>Jan Werner-M\u00fcller<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comme l\u2019a soulign\u00e9 Olivier Roy, il n\u2019est pas question de religion mais d\u2019affichage et d\u2019appartenance : \u00ab le populisme qui gagne est un populisme libertaire qui ent\u00e9rine les nouvelles valeurs soci\u00e9tales mais ne les inscrit pas dans un syst\u00e8me de d\u00e9mocratie parlementaire. \u00bb C\u2019est une chr\u00e9tient\u00e9 fantasm\u00e9e en tant qu\u2019identit\u00e9 collective qui s\u2019en trouve exploit\u00e9e \u2014 dans la bouche des trumpistes, elle devient \u00ab civilisation \u00bb \u2014, pas le christianisme. Giorgia Meloni se d\u2019ailleurs trahit dans son autobiographie Io Sono Giorgia<\/em>, o\u00f9 elle \u00e9crit que \u00ab l\u2019identit\u00e9 chr\u00e9tienne peut \u00eatre la\u00efque plut\u00f4t que religieuse \u00bb ; quant \u00e0 Marine Le Pen, comme le rappelle Olivier Roy, elle d\u00e9finissait l\u2019identit\u00e9 de la France par la la\u00efcit\u00e9 dans son programme de 2017.<\/p>\n\n\n\n Au fond, les populistes qui ont op\u00e9r\u00e9 ce \u00ab grand recentrement<\/a> \u00bb ont peu \u00e0 peu cess\u00e9 de mobiliser cette r\u00e9f\u00e9rence. En revanche, elle est aujourd\u2019hui remobilis\u00e9e \u00e0 nouveaux frais par les auto-proclam\u00e9s \u00ab post-lib\u00e9raux \u00bb, qui pr\u00e9sentent une mosa\u00efque complexe. Certains ne se situent en effet pas explicitement \u00e0 droite. Et certaines variantes postlib\u00e9rales protestantes, notamment au Royaume-Uni, mettent l\u2019accent sur la d\u00e9centralisation et le pluralisme en cultivant de r\u00e9elles affinit\u00e9s avec la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne continentale.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autres protagonistes du mouvement post-lib\u00e9ral pr\u00f4nent toutefois ouvertement l\u2019int\u00e9grisme catholique, l\u2019id\u00e9e de subordonner l\u2019\u00c9tat aux imp\u00e9ratifs religieux ; ils n\u2019ont cess\u00e9 de couvrir d\u2019\u00e9loges \u00ab l\u2019\u00c9tat illib\u00e9ral \u00bb d\u2019Orb\u00e1n qui est devenu une sorte de Disneyland pour l\u2019extr\u00eame droite transnationale parce que le Premier ministre avait os\u00e9 utiliser le pouvoir public pour imposer la bonne morale (par opposition \u00e0 la neutralit\u00e9 de fa\u00e7ade de l\u2019\u00c9tat lib\u00e9ral).<\/p>\n\n\n\n Certains de ces post-lib\u00e9raux catholiques d\u2019extr\u00eame droite entendent rompre avec les \u00e9l\u00e9ments fondamentaux de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne. M\u00eame s\u2019ils ne sont pas n\u00e9cessairement nationalistes, ils sont tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019aise avec l\u2019id\u00e9e de centraliser agressivement le pouvoir de l\u2019\u00c9tat. Il ne reste chez eux plus rien du mod\u00e8le traditionnel de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne, caract\u00e9ris\u00e9 par la d\u00e9centralisation, le pluralisme, la m\u00e9diation et le compromis entre diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats, identit\u00e9s et id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Les \u00ab patriotes \u00bb pouss\u00e9s par les trumpistes pour b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une sorte de statut de \u00ab parti le plus favoris\u00e9 \u00bb et identifi\u00e9s comme moteurs du changement de r\u00e9gime s\u2019inscrivent dans ce qu\u2019on pourrait qualifier \u00e0 la suite du sociologue Roger Brubaker d\u2019internationale civilisationniste, qui promeut moins une \u00e9thique ou une foi individuelle r\u00e9elle qu\u2019une identit\u00e9 collective imagin\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Pour les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens authentiques, ces \u00ab patriotes \u00bb posent un dilemme : s\u2019ils commencent \u00e0 les imiter \u2014 l\u00e9gitimant ainsi la rh\u00e9torique et les politiques d\u2019extr\u00eame droite \u2014, les citoyens finiront par voter pour l\u2019original et non pour la copie ; s\u2019ils tiennent bon \u2014 ou, pour reprendre l\u2019image courante en Allemagne : s\u2019ils maintiennent l\u2019extr\u00eame droite derri\u00e8re un cordon sanitaire \u2014 ils risquent toujours d\u2019\u00eatre accus\u00e9s par l\u2019extr\u00eame droite \u2014 et par leurs propres membres, qui ont toujours \u00e9t\u00e9 mal \u00e0 l\u2019aise avec la mod\u00e9ration \u00e0 la Merkel \u2014 de ne pas \u00eatre suffisamment conservateurs<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Une approche moins d\u00e9fensive et plus constructive consisterait \u00e0 commencer par se demander si ce qui a fait la politique chr\u00e9tienne-d\u00e9mocrate ne peut pas aujourd\u2019hui nous servir de matrice strat\u00e9gique \u00e0 l\u2019\u00e8re des guerres culturelles algorithmiques.<\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens pourraient \u00e9galement se r\u00e9approprier leur h\u00e9ritage \u00e9conomique, qui \u00e9tait loin du n\u00e9olib\u00e9ralisme dans l\u2019apr\u00e8s-guerre.\u00a0Cela permettrait un recoupement avec les approches social-d\u00e9mocrates et rendrait les grandes coalitions moins incoh\u00e9rentes. Il y a une raison pour laquelle, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940, les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens \u2014 y compris en France, o\u00f9 Bidault en \u00e9tait un excellent exemple \u2014 \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s \u00e0 la fois comme farouchement anticommunistes et de centre-gauche.<\/p>\n\n\n\n Une tentative plus risqu\u00e9e mais peut-\u00eatre aussi beaucoup plus utile serait une tentative de soustraire le christianisme \u00e0 l\u2019emprise de divers nationalistes chr\u00e9tiens et populistes d\u2019extr\u00eame droite.<\/p>\n\n\n\nDes catholiques contre l\u2019\u00c9tat <\/h2>\n\n\n\n
Le pilier de la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne<\/h2>\n\n\n\n
La zombification de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne<\/h2>\n\n\n\n
La subversion illlib\u00e9rale et postlib\u00e9rale dans l\u2019Europe post-chr\u00e9tienne<\/h2>\n\n\n\n
La d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne comme strat\u00e9gie<\/h2>\n\n\n\n