{"id":334096,"date":"2026-05-17T06:00:00","date_gmt":"2026-05-17T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=334096"},"modified":"2026-05-16T09:31:03","modified_gmt":"2026-05-16T07:31:03","slug":"golfe-disruption","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/17\/golfe-disruption\/","title":{"rendered":"Le miracle du Golfe a-t-il encore un avenir ?"},"content":{"rendered":"\n
Quelque chose d\u2019encore impensable ces derniers mois est en train de transformer les \u00c9tats arabes du Golfe. Apr\u00e8s les frappes des \u00c9tats-Unis et d\u2019Isra\u00ebl contre l\u2019Iran, les dirigeants de T\u00e9h\u00e9ran ont ripost\u00e9 en visant directement ces pays. Pas moins d\u2019un millier de projectiles et de drones ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s contre eux depuis le d\u00e9but du conflit, sur des cibles qui ne se sont pas limit\u00e9es aux installations am\u00e9ricaines : des h\u00f4tels de luxe, des infrastructures p\u00e9troli\u00e8res et des usines de dessalement ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s. Dans le m\u00eame temps, le d\u00e9troit d\u2019Ormuz, principale art\u00e8re d\u2019exportation mondiale et voie de transit vitale pour ces \u00c9tats, est ferm\u00e9<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 cette disruption brutale et multiple, la r\u00e9gion maintient l\u2019apparence d\u2019un \u00ab business as usual<\/em> \u00bb. La persistance de ce mot d\u2019ordre t\u00e9moigne des efforts consid\u00e9rables d\u00e9ploy\u00e9s par les \u00c9tats de la r\u00e9gion pour maintenir \u00e0 tout prix leur image si durement gagn\u00e9e de Luxembourg ou de Liechtenstein du Golfe. Les nombreux instagrameurs et influenceurs install\u00e9s dans la r\u00e9gion, souvent venus d\u2019Occident, sont pri\u00e9s de passer sous silence les bouleversements li\u00e9s \u00e0 la guerre. <\/p>\n\n\n\n Mais n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 ces riches \u00c9tats golfiques, les crises se multiplient. Et il devient de plus en plus difficile de fermer les yeux face \u00e0 une telle r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Sur le plan ext\u00e9rieur, les difficult\u00e9s ne cessent de s\u2019accumuler, cr\u00e9ant un double pi\u00e8ge : l\u2019Iran, auquel ces \u00c9tats avaient longtemps tendu la main ou avec lequel ils avaient tent\u00e9 de m\u00e9nager des canaux de m\u00e9diation, multiplie les agressions ; les \u00c9tats-Unis, de leur c\u00f4t\u00e9, ont d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient plus cette puissance garante de la s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9gionale, Donald Trump ne prenant m\u00eame pas la peine de pr\u00e9venir ses alli\u00e9s en amont de l\u2019assaut contre T\u00e9h\u00e9ran. <\/p>\n\n\n\n L\u2019inqui\u00e9tude se double d\u00e9sormais de divisions internes croissantes<\/a> qui ont \u00e9clat\u00e9 au grand jour le 28 avril, lorsque les \u00c9mirats arabes unis ont quitt\u00e9 l\u2019OPEP \u2014 une prise de distance significative vis-\u00e0-vis de la puissance dominante de la p\u00e9ninsule arabique. Depuis des ann\u00e9es, la politique p\u00e9troli\u00e8re constitue en effet un point de friction majeur entre Abou Dhabi et l\u2019Arabie saoudite : les \u00c9mirats privil\u00e9gient une strat\u00e9gie de maximisation de leur production \u2014 qui consiste \u00e0 vendre autant que possible tant que la fen\u00eatre fossile reste ouverte \u2014 tandis que l\u2019Arabie saoudite cherche \u00e0 maintenir des prix \u00e9lev\u00e9s sur le long terme, quitte \u00e0 restreindre la production des membres de l\u2019OPEP.<\/p>\n\n\n\n Tout cela contribue \u00e0 briser la renomm\u00e9e et le lustre d\u2019une r\u00e9gion devenue, en quelques d\u00e9cennies, la vitrine d\u2019un capitalisme aussi d\u00e9brid\u00e9 que pourvoyeur d\u2019innovations rapides. Cette r\u00e9ussite reposait n\u00e9anmoins sur une condition fondamentale : une stabilit\u00e9 et une s\u00e9curit\u00e9 absolues \u2014 une image soigneusement construite et entretenue par les \u00e9lites dirigeantes. <\/p>\n\n\n\n Une phrase a cristallis\u00e9 ce mod\u00e8le : \u00ab il travaille au Khal\u012bj \u00bb \u2014 le mot arabe pour d\u00e9signer le Golfe. En \u00c9gypte, on l\u2019entendait dans toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9, des ouvriers du b\u00e2timent aux ing\u00e9nieurs hautement qualifi\u00e9s. C\u2019\u00e9tait une formule d\u2019admiration. Elle signifiait que ces hommes et ces femmes avaient r\u00e9ussi : partis d\u2019une \u00c9gypte pauvre, ils acc\u00e9daient \u00e0 des salaires \u00e9lev\u00e9s, vivaient dans un environnement proche du paradis et pouvaient soutenir financi\u00e8rement leurs familles rest\u00e9es au pays. Les comp\u00e9tences venues d\u2019\u00c9gypte, de Syrie, du Liban ou de Palestine ont jou\u00e9 un r\u00f4le clef dans cette transformation du Golfe. Tout cela bien avant que les stars europ\u00e9ennes et, surtout, les influenceurs, ne s\u2019installent \u00e0 Duba\u00ef ou \u00e0 Abou Dhabi, avant que les jeunes Europ\u00e9ens ne portent des maillots floqu\u00e9s Qatar Airways, et avant que les \u00c9mirats ne deviennent des aquariums touristiques scintillants, o\u00f9 les gratte-ciels futuristes le disputent aux friandises virales, comme le \u00ab Dubai Chocolate \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis ont d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient plus la puissance garante de la s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9gionale.<\/p>Asiem El Difraoui<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette image patiemment construite est aujourd\u2019hui profond\u00e9ment fissur\u00e9e par le conflit en cours, peut-\u00eatre de mani\u00e8re durable.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Les \u00e9tats du monde et des nations varient \u00bb, \u00e9crivait le grand penseur arabe Ibn Khaldoun, dans la Muqaddima<\/em>. Rarement cette intuition n\u2019a paru aussi actuelle qu\u2019au regard des transformations \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le Golfe. Derri\u00e8re l\u2019image de stabilit\u00e9 et de puissance que ses monarchies veulent projeter, la cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle architecture de s\u00e9curit\u00e9 semble essentielle \u00e0 la survie du mod\u00e8le \u00e9conomique des \u00c9tats du Golfe et, par extension, au bon fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie mondiale. Elle rel\u00e8ve d\u2019un \u00ab grand jeu \u00bb d\u2019une extr\u00eame complexit\u00e9, inscrit dans la longue dur\u00e9e de la r\u00e9gion, auquel l\u2019Europe doit participer.<\/p>\n\n\n\n Pour les \u00c9tats arabes du Golfe, la perturbation des exportations et des cha\u00eenes logistiques par la fermeture du d\u00e9troit d\u2019Ormuz, via<\/em> lequel transitaient environ 20 % du p\u00e9trole mondial, entra\u00eene un net ralentissement \u00e9conomique, une pression budg\u00e9taire accrue et une hausse des co\u00fbts.<\/p>\n\n\n\n Certains \u00c9tats font face \u00e0 des contractions du PIB (jusqu\u2019\u00e0 \u22124 \u00e0 \u22126 % selon les estimations), tandis que les prix alimentaires et logistiques ont fortement augment\u00e9 (jusqu\u2019\u00e0 +100 % dans certains cas). Parall\u00e8lement, la confiance en berne des investisseurs, coupl\u00e9e \u00e0 une fuite des cerveaux \u00e9trangers, fragilisent des secteurs clefs. <\/p>\n\n\n\n De mani\u00e8re plus cruciale encore, comme le souligne Michael K\u00f6hler, ancien diplomate pour l\u2019Union europ\u00e9enne et fin connaisseur du Golfe : \u00ab le conflit actuel met gravement en danger non seulement la stabilit\u00e9 r\u00e9gionale, mais aussi les efforts de diversification \u00e9conomique cruciaux des \u00c9tats du Golfe, d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9s dans la perspective de la fin de la rente des hydrocarbures et d\u2019un monde post-carbone \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Pour l\u2019Iran, l\u2019impact est encore plus s\u00e9v\u00e8re, avec une inflation \u00e9lev\u00e9e (40\u201360 %), qui se conjugue \u00e0 une d\u00e9pr\u00e9ciation de la monnaie et \u00e0 une chute des exportations p\u00e9troli\u00e8res, aggravant donc la crise \u00e9conomique structurelle du pays due aux sanctions.<\/p>\n\n\n\n\n\n Pour d\u2019autres pays de la r\u00e9gion, comme l\u2019\u00c9gypte et le Pakistan, les effets sont particuli\u00e8rement lourds : la hausse des co\u00fbts d\u2019importation s\u2019ajoute \u00e0 une baisse des transferts de travailleurs expatri\u00e9s dans le Golfe, qui repr\u00e9sentent une part essentielle des revenus ext\u00e9rieurs : plus de 30 milliards de dollars par an pour l\u2019\u00c9gypte, environ 25 \u00e0 30 milliards pour le Pakistan. Cette manne financi\u00e8re que repr\u00e9sentent les riches p\u00e9tromonarchies est en effet menac\u00e9e par une redirection de ces capitaux au profit d\u2019une probable course \u00e0 l\u2019armement, en vue d\u2019une architecture s\u00e9curitaire renforc\u00e9e. Il en va de m\u00eame sur d\u2019autres continents : ainsi l\u2019annulation par les Saoudiens du contrat d\u2019\u00e9changes avec le Metropolitan Opera de New York, auquel ils devaient verser des subventions de pr\u00e8s de 200 millions de dollars, n\u2019a rien d\u2019anecdotique. Elle augure de plans d\u2019investissements \u00e9conomiques bien plus modestes.<\/p>\n\n\n\n Ce resserrement ne se limitera pas aux institutions \u00e9tats-uniennes ou europ\u00e9ennes : il risque de compromettre des projets r\u00e9gionaux aussi cruciaux que la reconstruction de Gaza, Donald Trump lui-m\u00eame comptant sur des financements saoudiens et \u00e9miratis pour b\u00e2tir sa \u00ab nouvelle Riviera \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le conflit actuel met en \u00e9vidence la n\u00e9cessit\u00e9 pour les \u00c9tats arabes du Golfe de se prot\u00e9ger. Si l\u2019opposition fondamentale entre l\u2019Iran et les \u00c9tats arabes a longtemps structur\u00e9 la r\u00e9gion, il existe \u00e9galement des dissensions au sein de ces pays. Ces derni\u00e8res s\u2019expriment en particulier dans le Conseil de coop\u00e9ration du Golfe (CCG), fond\u00e9 en 1981, et con\u00e7u comme un instrument intergouvernemental au service de l\u2019union r\u00e9gionale, tant sur le plan politique et \u00e9conomique que militaire. Aujourd\u2019hui compos\u00e9 de l\u2019Arabie saoudite, des \u00c9mirats arabes unis, du Bahre\u00efn, du Kowe\u00eft, d\u2019Oman et du Qatar, le CCG est n\u00e9 au cours de la guerre entre l\u2019Iran et l\u2019Irak, principalement pour permettre une coop\u00e9ration s\u00e9curitaire. Pendant plus d\u2019une d\u00e9cennie, le Conseil a refl\u00e9t\u00e9 des int\u00e9r\u00eats communs autour desquels il \u00e9tait relativement ais\u00e9 de s\u2019unir. Si Oman avait opt\u00e9 pour la neutralit\u00e9 dans le conflit <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, les cinq autres membres ont ainsi tous officiellement soutenu l\u2019Irak. Puis, lorsque celui-ci a envahi le Kowe\u00eft en 1990, ils se sont ralli\u00e9s \u00e0 la d\u00e9fense de ce dernier, en rejoignant la coalition militaire men\u00e9e par les \u00c9tats-Unis, qui a expuls\u00e9 les forces irakiennes, en 1991.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autres divisions persistent aujourd\u2019hui. Malgr\u00e9 leurs rivalit\u00e9s, les \u00c9mirats arabes unis, Bahre\u00efn, le Kowe\u00eft et le Qatar ont en commun d\u2019\u00eatre des \u00c9tats relativement r\u00e9cents dans leur forme actuelle. Jusqu\u2019au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, ils consistaient en de petits ports vivant du commerce maritime et de la p\u00eache aux perles \u2014 et, jusqu\u2019au milieu du XIXe si\u00e8cle, de la piraterie. Dirig\u00e9es par des familles issues de tribus originaires de l\u2019int\u00e9rieur de la p\u00e9ninsule arabique, ces entit\u00e9s politiques ne doivent leur survie qu\u2019\u00e0 l\u2019intervention du Royaume-Uni. Avec un premier trait\u00e9 maritime en 1820, les Britanniques ont cherch\u00e9 \u00e0 mettre fin \u00e0 la piraterie dans cette r\u00e9gion qu\u2019on surnommait la \u00ab Pirate Coast \u00bb, qui rendait peu s\u00fbre la si strat\u00e9gique route des Indes. Les \u00c9tats de la c\u00f4te ont ensuite \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 un m\u00eame ensemble \u2014 la \u00ab Trucial Coast \u00bb regroupant les \u00ab \u00c9tats de la Tr\u00eave \u00bb \u2014 plac\u00e9s sous protectorat britannique, lui-m\u00eame formalis\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 plusieurs jalons, dont la tr\u00eave maritime permanente de 1853, puis les accords de 1892. Il s\u2019agissait d\u2019une prise en main de ces territoires par les Britanniques, en \u00e9change d\u2019une protection contre les attaques ext\u00e9rieures, telles que l\u2019expansion des forces wahhabites alli\u00e9es \u00e0 la dynastie des Al Saoud au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. C\u2019est ainsi qu\u2019une tentative d\u2019annexion du Kowe\u00eft par l\u2019Irak apr\u00e8s l\u2019effondrement de l\u2019Empire ottoman en 1918, puis par l\u2019Iran, a pu \u00eatre repouss\u00e9e. Le patronage d\u2019une puissance protectrice semble \u00eatre, depuis longtemps, la condition sine qua non<\/em> de l\u2019existence m\u00eame des \u00c9mirats arabes unis. <\/p>\n\n\n\n L’Arabie saoudite est la puissance dominante de la p\u00e9ninsule.<\/p>Asiem El Difraoui<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Constitu\u00e9 de sept \u00e9mirats \u2014 Abou Dhabi, Duba\u00ef, Sharjah, Ajman, Umm al-Qa\u00efwa\u00efn, Ras el-Kha\u00efmah et Fuja\u00efrah \u2014 qui se sont officiellement regroup\u00e9s en 1971, lors du retrait des Britanniques, le pays s\u2019appuie sur une r\u00e9partition des r\u00f4les strat\u00e9giques. Si Abou Dhabi domine sur le plan politique gr\u00e2ce \u00e0 ses immenses ressources p\u00e9troli\u00e8res et au r\u00f4le central de la famille Al Nahyan, Duba\u00ef constitue le moteur \u00e9conomique et financier du pays, avec une \u00e9conomie diversifi\u00e9e tourn\u00e9e vers le commerce, le tourisme et les services. Historiquement, le pr\u00e9sident des \u00c9mirats est l\u2019\u00e9mir d\u2019Abou Dhabi, actuellement Mohamed bin Zayed Al Nahyan (MBZ), tandis que le Premier ministre est l\u2019\u00e9mir de Duba\u00ef, aujourd\u2019hui Mohammed bin Rashid Al Maktoum. Le pays repose donc sur un \u00e9quilibre qui fait d\u2019Abou Dhabi le d\u00e9tenteur du pouvoir politique et de Duba\u00ef le c\u0153ur battant de l’\u00e9conomie. <\/p>\n\n\n\n Vis-\u00e0-vis de l\u2019Iran, les \u00c9mirats arabes unis ne cachent pas leur d\u00e9sapprobation et leur critique du r\u00e9gime de T\u00e9h\u00e9ran, mais demeurent pragmatiques quand il s\u2019agit de leurs int\u00e9r\u00eats. Durement affect\u00e9s par l\u2019instabilit\u00e9 r\u00e9gionale caus\u00e9e par les frappes iraniennes, ils s\u2019en sont pris au manque de coordination du Conseil de coop\u00e9ration du Golfe, tout en \u00e9laborant une strat\u00e9gie plus unilat\u00e9rale. Leur retrait r\u00e9cent de l\u2019OPEP s\u2019inscrit pleinement dans cette affirmation d\u2019autonomie, qui reste cependant \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019alliance s\u00e9curitaire en vigueur avec les \u00c9tats-Unis, \u00e0 la normalisation des relations \u2014 bien que de fa\u00e7ade \u2014 avec Isra\u00ebl, ainsi qu\u2019au maintien de canaux \u00e9conomiques int\u00e9ress\u00e9s avec l\u2019Iran. Le ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Abdullah bin Zayed Al Nahyan, le r\u00e9sume ainsi : \u00ab nous privil\u00e9gions la d\u00e9sescalade et le dialogue, tout en prot\u00e9geant fermement nos int\u00e9r\u00eats nationaux. \u00bb Les \u00c9mirats se d\u00e9finissent d\u00e8s lors comme un acteur du \u00ab post-alignement \u00bb, cherchant l\u2019\u00e9quilibre entre autonomie strat\u00e9gique, pr\u00e9servation des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et condamnation des agressions.<\/p>\n\n\n\n Face aux \u00c9mirats, l\u2019Arabie saoudite est la puissance dominante de la p\u00e9ninsule. Ses ambitions et ses d\u00e9monstrations de force inqui\u00e8tent les plus petites monarchies du Golfe soucieuses de leur autonomie. Le royaume, avec \u00e0 sa t\u00eate le prince h\u00e9ritier Mohammed bin Salman (MBS), poursuit, \u00e0 l\u2019instar des autres monarchies du Golfe, une strat\u00e9gie ambitieuse de transformation \u00e9conomique, pr\u00e9sent\u00e9e notamment dans le projet Vision 2030, qui s\u2019appuie sur une modernisation de l\u2019\u00e9conomie, une ouverture partielle de la soci\u00e9t\u00e9 et le d\u00e9veloppement du tourisme. Mais cette politique avait pour condition essentielle la stabilit\u00e9 absolue \u2014 crit\u00e8re clef aujourd\u2019hui largement remis en cause par le conflit r\u00e9gional en cours.<\/p>\n\n\n\n Dans le contexte actuel, l\u2019Arabie saoudite est certes moins expos\u00e9e que les \u00c9mirats arabes unis, situ\u00e9s en premi\u00e8re ligne sur le Golfe. Le royaume jouit en effet d\u2019une longue fa\u00e7ade sur la mer Rouge, ainsi que d\u2019infrastructures strat\u00e9giques, notamment l\u2019ol\u00e9oduc Est-Ouest (Petroline), qui lui permettent d\u2019exporter une partie significative de son p\u00e9trole sans avoir \u00e0 emprunter le d\u00e9troit d’Ormuz. Il n\u2019en demeure pas moins que l\u2019essentiel des r\u00e9serves p\u00e9troli\u00e8res et gazi\u00e8res saoudiennes se situent dans la partie orientale du territoire, c\u2019est-\u00e0-dire sur le Golfe. L\u00e0 vit une importante population chiite qui, parce qu\u2019elle se consid\u00e8re en partie marginalis\u00e9e, a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 le foyer de r\u00e9voltes d\u2019ampleur. <\/p>\n\n\n\n Par le pass\u00e9, l\u2019Iran a d\u2019ailleurs cherch\u00e9 \u00e0 tirer profit de ces tensions. Depuis la r\u00e9volution iranienne de 1979, les deux pays sont devenus des rivaux politiques au Moyen-Orient et, sur le plan religieux, dans le monde musulman, dont ils se revendiquent chacun le mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence. Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de rupture, les relations diplomatiques entre les deux pays ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9tablies en mars 2023, gr\u00e2ce \u00e0 une m\u00e9diation conjointe de la Chine et d\u2019Oman. C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle, officiellement, les autorit\u00e9s saoudiennes d\u00e9fendent le maintien de canaux de communication avec T\u00e9h\u00e9ran comme l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 le ministre saoudien des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Faisal bin Farhan Al Saud : \u00ab nous privil\u00e9gions le dialogue et la d\u00e9sescalade afin de pr\u00e9server la s\u00e9curit\u00e9 et la stabilit\u00e9 de la r\u00e9gion. \u00bb Riyad aurait m\u00eame interdit aux \u00c9tats-Unis le survol de son territoire ainsi que l\u2019utilisation de certaines bases militaires lorsque Donald Trump a annonc\u00e9 vouloir escorter des navires dans le d\u00e9troit d\u2019Ormuz. Les autorit\u00e9s saoudiennes craignaient qu\u2019une telle op\u00e9ration n\u2019entra\u00eene une nouvelle escalade r\u00e9gionale.<\/p>\n\n\n\n Bahre\u00efn est la seule petite monarchie du Golfe \u00e0 compter une importante population chiite \u2014 environ 50 % de sa population totale \u2014 due \u00e0 des liens anciens entretenus avec l\u2019Iran, qui a longtemps exerc\u00e9 une influence capitale sur l\u2019\u00eele. La famille r\u00e9gnante actuelle, cependant, est sunnite ; d\u2019o\u00f9 de profonds griefs entre sunnites et chiites, les seconds accusant les premiers de les discriminer, tant politiquement qu\u2019\u00e9conomiquement et socialement.<\/p>\n\n\n\n Lors du Printemps arabe, en 2011, le pays a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de manifestations de masse, concentr\u00e9es autour de l\u2019embl\u00e9matique rond-point de la Perle et men\u00e9es en grande partie par des chiites, qui r\u00e9clamaient des r\u00e9formes politiques. La monarchie sunnite, soutenue par l\u2019Arabie saoudite, a r\u00e9pondu par une r\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re : plus de 2 000 personnes ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es, dont des figures de l\u2019opposition, des militants et du personnel m\u00e9dical, avant d\u2019\u00eatre jug\u00e9es par des tribunaux d\u2019exception. Dans les ann\u00e9es qui ont suivi, la r\u00e9pression s\u2019est institutionnalis\u00e9e, notamment avec la r\u00e9vocation de la nationalit\u00e9 de pr\u00e8s de 900 \u00e0 1 000 personnes entre 2012 et 2019, souvent au prix de leur apatridie.<\/p>\n\n\n\n\n\n La r\u00e9pression s\u2019est de nouveau intensifi\u00e9e dans le contexte de la crise actuelle : fin avril, cinq personnes ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9es \u00e0 de la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour avoir pr\u00e9tendument collabor\u00e9 avec l\u2019Iran et planifi\u00e9 ce que les autorit\u00e9s ont qualifi\u00e9 d\u2019\u00ab actes terroristes et hostiles \u00bb, notamment la surveillance d\u2019infrastructures critiques pour le compte de r\u00e9seaux d\u2019affiliation iranienne. Parall\u00e8lement, des dizaines de personnes ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es et au moins 69 individus ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9chus de leur nationalit\u00e9, accus\u00e9s d\u2019avoir soutenu les attaques iraniennes ou exprim\u00e9 leur sympathie en ligne.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, Bahre\u00efn est l\u2019un des \u00c9tats du Golfe les plus \u00e9troitement align\u00e9s sur la politique de l\u2019Arabie saoudite, notamment vis-\u00e0-vis de l’Iran, et des \u00c9tats-Unis. En tant que pays h\u00f4te de la Cinqui\u00e8me flotte des \u00c9tats-Unis, c\u2019est un hub<\/em> s\u00e9curitaire clef dans la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n Le Qatar, souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019un des pays les plus riches au monde en termes de PIB par habitant (environ 80 000 \u00e0 90 000 dollars selon les estimations), a toujours jou\u00e9 une partition \u00e0 part dans le Golfe. <\/p>\n\n\n\n Gr\u00e2ce \u00e0 son fonds souverain, la Qatar Investment Authority, dont les actifs sont estim\u00e9s \u00e0 plus de 450 milliards de dollars, le pays dispose d\u2019un levier financier consid\u00e9rable \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Avec une population d\u2019environ 2,7 millions d\u2019habitants, mais seulement 350 000 \u00e0 400 000 citoyens qataris, l\u2019\u00e9mirat est devenu depuis longtemps une puissance r\u00e9gionale gr\u00e2ce \u00e0 son usage du soft power<\/em>. Celui-ci s\u2019exprime notamment via<\/em> la cha\u00eene Al-Jazeera, mais aussi par une diplomatie de m\u00e9diation particuli\u00e8rement active et habile. Le Qatar a ainsi jou\u00e9 un r\u00f4le clef dans plusieurs n\u00e9gociations internationales, par exemple entre les Talibans et les \u00c9tats-Unis, ou encore dans des \u00e9changes impliquant \u00e0 la fois le Hamas, les \u00c9tats-Unis et Isra\u00ebl. Malgr\u00e9 son ancrage dans un islam de tradition wahhabite, il entretient depuis longtemps une rivalit\u00e9 avec son grand voisin, l\u2019Arabie saoudite, notamment en raison de visions divergentes en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re et d\u2019influence r\u00e9gionale. Dans le m\u00eame temps, Doha maintient des liens pragmatiques avec l\u2019Iran, les deux pays exploitant conjointement le gigantesque gisement gazier offshore North Field\/South Pars \u2014 le plus grand champ gazier du monde. Le Qatar accueille \u00e9galement d\u2019importantes bases militaires am\u00e9ricaines, dont celle d\u2019Al-Udeid, \u00e9l\u00e9ment central du dispositif militaire am\u00e9ricain au Moyen-Orient. <\/p>\n\n\n\n Dans les crises r\u00e9gionales, Doha privil\u00e9gie syst\u00e9matiquement la d\u00e9sescalade et la diplomatie \u00e0 travers un r\u00f4le de coordination au sein du Conseil de coop\u00e9ration du Golfe, le pays conservant une voix ind\u00e9pendante.<\/p>\n\n\n\n Consid\u00e9r\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019invasion irakienne de 1990 comme l\u2019\u00c9tat le plus moderne et le plus lib\u00e9ral du Golfe, le Kowe\u00eft conna\u00eet aujourd\u2019hui une \u00e9volution plus autoritaire. <\/p>\n\n\n\n Bahre\u00efn reste un hub<\/em> s\u00e9curitaire clef dans la r\u00e9gion. <\/p>Asiem El Difraoui<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019\u00e9mirat occupe une position particuli\u00e8rement d\u00e9licate dans le conflit opposant les \u00c9tats-Unis, Isra\u00ebl et l\u2019Iran. Tr\u00e8s d\u00e9pendant du parapluie s\u00e9curitaire am\u00e9ricain depuis la guerre du Golfe de 1991, il cherche d\u00e9sormais \u00e0 \u00e9viter toute implication directe dans une escalade r\u00e9gionale. Le gouvernement kowe\u00eftien a ainsi affirm\u00e9 qu\u2019il ne permettrait pas que son territoire serve \u00e0 des attaques contre un autre pays. Comme les autres monarchies du Golfe, il tente de pr\u00e9server un \u00e9quilibre fragile entre son alliance strat\u00e9gique avec Washington et la n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas provoquer T\u00e9h\u00e9ran. Cette prudence s\u2019explique par une vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9ographique : sa proximit\u00e9 avec l\u2019Irak et l\u2019Iran, mais aussi sa d\u00e9pendance au d\u00e9troit d\u2019Ormuz et la pr\u00e9sence de bases am\u00e9ricaines sur son territoire. Parall\u00e8lement, le pays cherche \u00e0 diversifier ses partenariats strat\u00e9giques \u2014 notamment avec la Turquie, le Pakistan ou l\u2019Inde \u2014 tout en renfor\u00e7ant ses capacit\u00e9s de d\u00e9fense a\u00e9rienne, anti-missile et cyber.<\/p>\n\n\n\n On oublie souvent aujourd\u2019hui de citer l\u2019Irak parmi les pays golfiques. Pourtant, avec Bassorah \u2014 point de d\u00e9part l\u00e9gendaire de Sindbad le marin \u2014 le pays poss\u00e8de historiquement le port le plus important du Golfe c\u00f4t\u00e9 arabe et son territoire a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre des trois conflits que l\u2019on a appel\u00e9s \u00ab guerres du Golfe \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Irak ne s\u2019est stabilis\u00e9 que partiellement au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Aujourd\u2019hui, il est l\u2019un des pays qui aurait le plus \u00e0 perdre d\u2019un conflit durable dans le Golfe, qui pourrait \u00e0 nouveau le plonger dans une guerre civile. Pour le gouvernement provisoire domin\u00e9 par les chiites \u2014 un nouveau gouvernement n\u2019ayant toujours pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9 apr\u00e8s les \u00e9lections parlementaires de 2025 \u2014 la situation constitue une v\u00e9ritable ligne de cr\u00eate. Les \u00c9tats-Unis maintiennent une pr\u00e9sence importante dans le pays, d\u00e9j\u00e0 vis\u00e9e par des milices chiites radicales, notamment le \u00ab Hezbollah irakien \u00bb. Sous forte pression am\u00e9ricaine, un cessez-le-feu a \u00e9t\u00e9 obtenu avec ces forces. Comme le souligne un diplomate europ\u00e9en sp\u00e9cialiste de l\u2019Irak : \u00ab l\u2019administration Trump met actuellement les Irakiens sous pression \u00bb, \u00e0 la fois pour former rapidement un gouvernement et pour contenir les milices chiites, dont les Forces populaires de mobilisation. Or selon ce diplomate, seules une approche graduelle et des n\u00e9gociations fermes, mais prudentes, peuvent fonctionner. Autrement, le risque est d\u2019alimenter de nouveaux conflits internes.<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9gions kurdes autonomes du nord du pays sont, selon certains responsables chiites irakiens, favorables aux \u00c9tats-Unis et entretiendraient de bonnes relations avec Isra\u00ebl ; il est m\u00eame parfois avanc\u00e9 qu\u2019elles formeraient des milices kurdes iraniennes pour \u00ab lib\u00e9rer \u00bb les r\u00e9gions kurdes d\u2019Iran. Les autorit\u00e9s kurdes contestent ces accusations, mais elles se trouvent elles aussi dans une position d\u00e9licate : d\u00e9pendantes du soutien am\u00e9ricain, elles doivent en m\u00eame temps composer avec la sup\u00e9riorit\u00e9 militaire des forces proches de Bagdad, notamment les Hashd al-Shaabi.<\/p>\n\n\n\n\n\n Un autre probl\u00e8me central pour l\u2019Irak est que pr\u00e8s de 90 % des revenus de l\u2019\u00c9tat proviennent des exportations de p\u00e9trole \u2014 dont environ 90 % transitent par les terminaux situ\u00e9s pr\u00e8s de Bassorah, historiquement le principal port du Golfe. R\u00e9cemment, la production irakienne a chut\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 environ 1,3 million de barils par jour, en raison de capacit\u00e9s de stockage satur\u00e9es. Le pays dispose certes d\u2019un ol\u00e9oduc passant par les r\u00e9gions kurdes autonomes vers la Turquie, mais les tensions entre le gouvernement r\u00e9gional du Kurdistan et le gouvernement central \u00e0 Bagdad ont jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent emp\u00each\u00e9 une augmentation significative des exportations par cette voie.<\/p>\n\n\n\n Ce risque n\u2019\u00e9tait pourtant pas impr\u00e9visible. Si, depuis la guerre Iran-Irak dans les ann\u00e9es 1980, Bagdad consid\u00e8re le d\u00e9troit d’Ormuz comme un goulet d\u2019\u00e9tranglement p\u00e9rilleux, le pays n\u2019a pas pour autant r\u00e9ussi \u00e0 activer pleinement une capacit\u00e9 de contournement via<\/em> l\u2019ol\u00e9oduc Irak-Turquie, dont le segment fonctionnel se situe dans la r\u00e9gion du Kurdistan. Les relations entre Bagdad et Erbil p\u00e2tissent de d\u00e9cennies de m\u00e9fiance et de conflits non r\u00e9solus concernant le partage des revenus, le contr\u00f4le des ressources et la gestion des infrastructures d\u2019exportation.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 plus long terme, la baisse des revenus p\u00e9troliers constitue une menace directe pour l\u2019\u00c9tat irakien lui-m\u00eame, qui doit continuer \u00e0 r\u00e9mun\u00e9rer ses millions de fonctionnaires.<\/p>\n\n\n\n La politologue et sp\u00e9cialiste de la r\u00e9gion Fatiha Dazi-Heni d\u00e9signe syst\u00e9matiquement la (presque) mer int\u00e9rieure de la r\u00e9gion sous le nom de \u00ab Golfe persique \u00bb. D\u2019un point de vue historique, cette d\u00e9nomination est fond\u00e9e : la civilisation iranienne a \u00e9t\u00e9, pendant de longues p\u00e9riodes, la puissance dominante du Golfe et y a laiss\u00e9 un h\u00e9ritage culturel non n\u00e9gligeable dans les \u00c9tats arabes. Jusqu\u2019\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9cemment, les \u00e9lites et les commer\u00e7ants parlaient comme seconde langue le persan, et il reste parmi eux beaucoup d\u2019iranophones.<\/p>\n\n\n\n Les Iraniens disposent de la plus longue c\u00f4te le long du Golfe, avec environ 2 400 kilom\u00e8tres et, au-del\u00e0, d\u2019une profondeur strat\u00e9gique consid\u00e9rable. Le pays partage des fronti\u00e8res avec l’Irak, la Turquie, l’Azerba\u00efdjan, l’Arm\u00e9nie, le Turkm\u00e9nistan, l\u2019Afghanistan et le Pakistan, ce qui lui assure de nombreuses routes d\u2019approvisionnement, m\u00eame en cas de destruction de sa marine par les \u00c9tats-Unis, tout en lui permettant de mener des actions asym\u00e9triques et perturbatrices dans le Golfe. L\u2019Iran compte environ 88 \u00e0 90 millions d\u2019habitants, soit une population comparable \u00e0 celle de tous les \u00c9tats du Golfe r\u00e9unis. Il dispose \u00e9galement d\u2019une base industrielle plus importante et d\u2019une \u00e9conomie plus diversifi\u00e9e que ses voisins. Dans le m\u00eame temps, son produit int\u00e9rieur brut reste nettement inf\u00e9rieur \u00e0 celui de l\u2019Arabie saoudite \u2014 environ un tiers selon certaines estimations \u2014 et plut\u00f4t comparable \u00e0 celui du Qatar, dont la population totale n\u2019exc\u00e8de pas les 3 millions d\u2019habitants.<\/p>\n\n\n\n Les relations de l\u2019Iran avec ses voisins arabes ne sont pas seulement gouvern\u00e9es par des imp\u00e9ratifs strat\u00e9giques : le pays y a \u00e9galement des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques consid\u00e9rables. Cela est particuli\u00e8rement vrai dans les \u00c9mirats arabes unis, o\u00f9 des milliards de dollars d\u2019origine iranienne ont \u00e9t\u00e9 investis ou d\u00e9pos\u00e9s sur des comptes bancaires. Les m\u00e9tropoles \u00e9conomiquement lib\u00e9rales comme Duba\u00ef et Abou Dhabi ont \u00e9galement servi de plateformes pour contourner les sanctions internationales visant l\u2019Iran. Dans ce contexte, les d\u00e9tenteurs v\u00e9ritables du pouvoir que sont les Gardiens de la R\u00e9volution, qui contr\u00f4lent une part importante de l\u2019\u00e9conomie \u2014 souvent estim\u00e9e de 30 \u00e0 40 % \u2014 n\u2019ont en r\u00e9alit\u00e9 gu\u00e8re int\u00e9r\u00eat \u00e0 une d\u00e9stabilisation totale des riches \u00c9tats du Golfe. <\/p>\n\n\n\n Le choix d\u2019une escalade horizontale \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une extension des attaques \u00e0 l\u2019ensemble de la r\u00e9gion plut\u00f4t qu\u2019une escalade directe et verticale contre les \u00c9tats-Unis et Isra\u00ebl \u2014 traduit un calcul strat\u00e9gique relativement simple, qui semble pour l\u2019instant porter ses fruits : prendre en otage les \u00e9conomies des \u00c9tats du Golfe, et par extension celle du reste du monde. Cette escalade, combin\u00e9e \u00e0 la perception d\u2019une moindre fiabilit\u00e9 des \u00c9tats-Unis sous l\u2019administration Trump, a plong\u00e9 le Golfe dans une profonde incertitude et remis en question son mod\u00e8le \u00e9conomique de mani\u00e8re durable. Comme nous le confie un jeune politologue \u00e9mirati : \u00ab m\u00eame en cas de cessez-le-feu avec l\u2019Iran, le r\u00e9gime des mollahs restera en place longtemps. Les Am\u00e9ricains et Isra\u00ebl ont \u00e9chou\u00e9. Et s\u2019il suffit d\u2019un drone pour frapper un h\u00f4tel de luxe ou une tour de bureaux, la panique sera imm\u00e9diate \u2014 surtout dans le monde \u00e9conomique et des affaires \u2014 avec des cons\u00e9quences durables. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Une diplomate de haut rang de l\u2019Union europ\u00e9enne le formule ainsi : \u00ab Les \u00c9miratis restent avant tout attach\u00e9s aux \u00c9tats-Unis et tentent de continuer \u00e0 flatter Trump pour maintenir les accords d\u2019Abraham \u2014 pourtant impopulaires \u2014 faute d\u2019alternative rapide. Ils se comportent en quelque sorte de mani\u00e8re similaire aux \u00c9tats membres de l\u2019OTAN vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis \u00bb car ils en ont \u00ab encore besoin \u00bb. Comme l\u2019a r\u00e9sum\u00e9 l\u2019ancien ministre allemand des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Joschka Fischer, dans un entretien au Spiegel<\/em> : \u00ab le gouvernement allemand ne s\u2019en est pas si mal sorti avec Trump, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OTAN Mark Rutte non plus. On leur reproche souvent de flatter Trump de mani\u00e8re excessive mais, dans cette situation, ils n\u2019ont pas beaucoup d\u2019autres options. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Certains \u00c9tats du Golfe misent toutefois d\u00e9j\u00e0 clairement sur une diff\u00e9renciation et sur une alternative multipolaire. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Arabie saoudite, par exemple, a conclu le 17 septembre 2025 \u00e0 Riyad un accord de d\u00e9fense avec le Pakistan, le Strategic Mutual Defence Agreement <\/em>(SMDA), dans lequel les deux pays s\u2019engagent \u00e0 consid\u00e9rer une attaque contre l\u2019un comme une attaque contre les deux. Comme le souligne un ambassadeur dans la r\u00e9gion : \u00ab l\u2019Arabie saoudite esp\u00e8re se placer sous le parapluie nucl\u00e9aire pakistanais. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9miratis peuvent quant \u00e0 eux compter sur un soutien potentiel de la Chine. P\u00e9kin ne dispose pas de bases militaires dans la r\u00e9gion, mais sa seule base implant\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tranger se situe \u00e0 Djibouti, dans la Corne de l\u2019Afrique, \u00e0 proximit\u00e9 des routes commerciales menant au Golfe. Une coop\u00e9ration s\u00e9curitaire discr\u00e8te, notamment via<\/em> des ventes d\u2019armes comme des drones, des missiles et des technologies de pointe, semble \u00eatre en train de prendre forme. Officiellement, la Chine se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart des conflits au profit d\u2019une diplomatie pr\u00e9sent\u00e9e comme purement commerciale. Ces liens naissants pourraient par ailleurs \u00eatre entrav\u00e9s par les relations de la Chine avec l\u2019Iran, son principal fournisseur de p\u00e9trole, \u00e0 qui elle livrerait des armes, alimentant pour longtemps la m\u00e9fiance des \u00c9tats arabes.<\/p>\n\n\n\n Une collaboration entre les \u00c9mirats et l\u2019Inde commence en parall\u00e8le \u00e0 se dessiner en mati\u00e8re d\u2019armements et de technologies de pointe. Ils sont sur ce plan en concurrence avec l\u2019Arabie saoudite, qui \u00e9tait parvenue \u00e0 approfondir, lors d\u2019une visite du Premier ministre indien Narendra Modi en avril 2025, les termes d\u2019un Defence Cooperation Agreement<\/em> d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9 en 2014. Riyad et New Delhi ont par ailleurs d\u00e9j\u00e0 organis\u00e9 deux exercices navals conjoints et une man\u0153uvre terrestre.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats arabes du Golfe suscitent depuis plusieurs ann\u00e9es l\u2019int\u00e9r\u00eat de la Russie, qui cherche \u00e0 renforcer sa coop\u00e9ration de d\u00e9fense. Comme dans le cas chinois, la proximit\u00e9 militaire entre Moscou et T\u00e9h\u00e9ran pourrait toutefois compromettre ce rapprochement. L\u2019Iran aurait livr\u00e9 \u00e0 l\u2019arm\u00e9e russe des milliers de drones Shahed, ainsi que la technologie permettant leur fabrication ; en \u00e9change, les \u00c9tats arabes du Golfe accusent la Russie d\u2019avoir tr\u00e8s probablement fourni \u00e0 l\u2019Iran des coordonn\u00e9es de cibles, notamment des installations am\u00e9ricaines dans la r\u00e9gion. Dans la perspective d\u2019une nouvelle architecture de s\u00e9curit\u00e9 dans le Golfe persique, o\u00f9 l\u2019Iran trouverait sa place au terme de n\u00e9gociations et gr\u00e2ce \u00e0 des accords, il est probable que la Russie tente d\u2019avancer ses pions en jouant un r\u00f4le dans sa construction. <\/p>\n\n\n\n De mani\u00e8re encore marginale mais gr\u00e2ce \u00e0 une habile diplomatie de l\u2019armement, l\u2019Ukraine semble actuellement \u2014 et avec succ\u00e8s \u2014 permettre aux \u00c9tats arabes du Golfe de combler une lacune de leur appareil militaire : la d\u00e9fense anti-drones. <\/p>\n\n\n\n Le sc\u00e9nario le plus probable aujourd\u2019hui est celui d\u2019une architecture de s\u00e9curit\u00e9 dite hybride.<\/p>Asiem El Difraoui<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Apr\u00e8s l\u2019invasion russe, le pays a d\u00e9velopp\u00e9, au cours de plus de quatre ann\u00e9es de guerre, des syst\u00e8mes \u00e0 la fois efficaces et relativement peu co\u00fbteux. Au mois d\u2019avril, le pr\u00e9sident ukrainien Volodymyr Zelensky s\u2019est rendu \u00e0 deux reprises dans le Golfe. Les \u00c9tats-Unis eux-m\u00eames cherchent d\u00e9sormais \u00e0 s\u00e9curiser leurs bases dans la r\u00e9gion gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019appui et l\u2019expertise ukrainiens.<\/p>\n\n\n\n Un autre partenaire potentiel est la Turquie, acteur r\u00e9gional de plus en plus incontournable. Le Qatar, son alli\u00e9 le plus proche dans la r\u00e9gion, entretient depuis longtemps une alliance strat\u00e9gique avec Ankara et accueille depuis 2014 la base militaire Tariq bin Ziyad. Plusieurs milliers de soldats turcs y sont stationn\u00e9s et m\u00e8nent r\u00e9guli\u00e8rement des exercices conjoints avec les forces qataries. Cette alliance a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante pour Doha dans son entreprise de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019influence de l\u2019Arabie saoudite et des \u00c9mirats arabes unis. Cette forte pr\u00e9sence turque au Qatar t\u00e9moigne aussi d\u2019une strat\u00e9gie de diversification de l\u2019architecture de s\u00e9curit\u00e9 nationale du pays, en vue d\u2019une plus grande ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis. Ankara est devenue un pourvoyeur d\u2019armes de premier plan pour plusieurs \u00c9tats du Golfe, notamment les \u00c9mirats arabes unis et l\u2019Arabie saoudite, avec des drones \u2014 comme les Bayraktar TB2, qui ont fait leurs preuves au d\u00e9but de la guerre d\u2019Ukraine \u2014, des v\u00e9hicules blind\u00e9s, des navires et des syst\u00e8mes de guerre \u00e9lectronique. Cependant, la Turquie reste un objet de m\u00e9fiance pour de nombreux \u00c9tats du Golfe, en raison du soutien apport\u00e9 aux Fr\u00e8res musulmans \u2014 un chiffon rouge pour l\u2019Arabie saoudite. Rappelons que c\u2019est \u00e0 Istanbul que l\u2019assassinat du journaliste et critique du r\u00e9gime, Jamal Khashoggi, a eu lieu, commandit\u00e9 par les autorit\u00e9s saoudiennes.<\/p>\n\n\n\n Isra\u00ebl, qui avait suscit\u00e9 de grands espoirs de la part des signataires des accords d\u2019Abraham pour ses r\u00e9ussites technologiques, est aujourd\u2019hui fortement discr\u00e9dit\u00e9<\/a> aupr\u00e8s des monarchies du Golfe. La destruction de Gaza, le nombre extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9 de victimes, les frappes en Syrie, les attaques contre les leaders du Hamas au Qatar et les nouvelles attaques contre le Liban font d\u2019Isra\u00ebl, pour de nombreuses ann\u00e9es encore, un paria en mati\u00e8re d\u2019alliance s\u00e9curitaire. L\u2019Arabie saoudite, en particulier, ne rejoindra probablement pas les accords d\u2019Abraham. Dans ce pays comme dans d\u2019autres \u00c9tats du Golfe, les dynasties au pouvoir ne peuvent faire fi de leur opinion publique, tr\u00e8s critique de la guerre \u00e0 Gaza, sans risquer de se mettre elles-m\u00eames en danger. Une coop\u00e9ration discr\u00e8te et ponctuelle avec Isra\u00ebl dans le domaine technologique reste n\u00e9anmoins possible.<\/p>\n\n\n\n \u00ab C\u2019est par l\u2019asabiyya<\/em> (solidarit\u00e9 collective) que se r\u00e9alisent la protection, la d\u00e9fense, la revendication du pouvoir et toute action collective \u00bb, \u00e9crivait encore Ibn Khaldun. <\/p>\n\n\n\n Dans les r\u00e9flexions actuelles sur la cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle architecture de s\u00e9curit\u00e9, l\u2019accent est \u00e0 nouveau mis sur l\u2019autonomie strat\u00e9gique des \u00c9tats arabes du Golfe. Des discussions s\u2019organisent entre pays membres, mais pas seulement, comme le montrent de premiers mouvements diplomatiques aupr\u00e8s de l\u2019Irak. Du reste, comme nous l\u2019indique une responsable europ\u00e9enne dans le Golfe, une main a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 tendue \u00e0 l\u2019Iran.<\/p>\n\n\n\n L\u2019autonomie strat\u00e9gique et l\u2019int\u00e9gration militaire se heurtent cependant \u00e0 de tr\u00e8s grands obstacles. Les petits \u00c9tats du Golfe craignent l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de l\u2019Arabie saoudite et une extension de sa domination, de m\u00eame que des tensions entre le Qatar, l\u2019Arabie saoudite et les \u00c9mirats arabes unis. <\/p>\n\n\n\n En effet, en d\u00e9pit de l\u2019estime qu\u2019\u00e9prouvent l\u2019un pour l\u2019autre les deux dirigeants de l\u2019Arabie saoudite et des \u00c9mirats arabes unis, Mohammed bin Salmane et Mohammed ben Zayed Al Nahyane, les tensions ont culmin\u00e9 au Y\u00e9men en 2025. <\/p>\n\n\n\n Alors qu\u2019un mouvement de r\u00e9volte a relanc\u00e9 le d\u00e9bat sur la cr\u00e9ation d\u2019un Y\u00e9men du Sud ind\u00e9pendant en d\u00e9cembre, un Conseil de transition du Sud, soutenu par les \u00c9mirats arabes unis, a pris le contr\u00f4le de vastes parties du sud et de l\u2019est du pays, notamment Hadramawt et al-Mahra, faisant face aux forces soutenues par l\u2019Arabie saoudite. Le 26 d\u00e9cembre 2025, des frappes a\u00e9riennes saoudiennes ont vis\u00e9 les forces du Conseil de transition du Sud. Le 30 d\u00e9cembre, la coalition dirig\u00e9e par l\u2019Arabie saoudite a frapp\u00e9 le port de Mukalla, affirmant viser une livraison d\u2019armes des \u00c9mirats. En janvier 2026, les forces soutenues par Riyad ont repris le contr\u00f4le, montrant que l\u2019Arabie saoudite avait clairement fait la preuve de sa domination.<\/p>\n\n\n\n Le Soudan et la Libye constituent deux autres terrains d\u2019affrontement indirect entre puissances du Golfe. Au Soudan, une guerre civile<\/a> trop souvent ignor\u00e9e par les m\u00e9dias internationaux a d\u00e9j\u00e0 fait des dizaines de milliers de morts et d\u00e9plac\u00e9 plus de 10 millions de personnes. Elle oppose deux chefs de guerre : les forces arm\u00e9es soudanaises, dirig\u00e9es par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, men\u00e9es par Mohamed Hamdan Dagalo, dit \u00ab Hemedti \u00bb. Ces derni\u00e8res, issues en partie des milices janjawids, sont accus\u00e9es, avec leurs composantes, de graves crimes de guerre. Au-del\u00e0 de l\u2019affrontement militaire, il s\u2019agit fondamentalement d\u2019un conflit d\u2019accaparement des richesses du pays \u2014 notamment l\u2019or, les terres et le contr\u00f4le des routes commerciales.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats du Golfe soutiennent diff\u00e9rentes parties de mani\u00e8re moins directe qu\u2019au Y\u00e9men, mais avec des cons\u00e9quences tout aussi d\u00e9vastatrices. L\u2019Arabie saoudite, qui se pr\u00e9sente comme la m\u00e9diatrice officielle du conflit, affiche une proximit\u00e9 avec les forces arm\u00e9es soudanaises. L\u2019\u00c9gypte en est le principal soutien et, \u00e0 ce titre, une forme de \u00ab division des t\u00e2ches \u00bb s\u2019est \u00e9tablie entre Riyad et Le Caire : les Saoudiens privil\u00e9gient la diplomatie tandis que les \u00c9gyptiens appuient les forces arm\u00e9es au plan militaire. Le Qatar se situe \u00e9galement plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e soudanaise. <\/p>\n\n\n\n L’Europe doit comprendre que sa propre autonomie strat\u00e9gique passe aussi par le Golfe persique.<\/p>Asiem El Difraoui<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En revanche, les \u00c9mirats soutiennent largement les Forces de soutien rapide, \u00e0 la fois financi\u00e8rement, logistiquement et vraisemblablement aussi militairement. Leur objectif est de cr\u00e9er un acteur r\u00e9gional puissant comme contrepoids \u00e0 l\u2019Arabie saoudite, mais aussi de s\u00e9curiser l\u2019acc\u00e8s aux ressources, notamment en or, dont une grande partie est contr\u00f4l\u00e9e par les r\u00e9seaux li\u00e9s \u00e0 Hemedti et dont Duba\u00ef est l\u2019un des principaux hubs<\/em> de commercialisation. <\/p>\n\n\n\n De fortes tensions existent \u00e9galement entre le Kowe\u00eft et l\u2019Irak. Apr\u00e8s l\u2019invasion irakienne, les Kowe\u00eftiens restent m\u00e9fiants \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leur ancien envahisseur. Dans le contexte actuel, plusieurs incidents graves ont eu lieu : l\u2019assaut du consulat kowe\u00eftien \u00e0 Bassorah par une foule chauff\u00e9e \u00e0 blanc par des milices chiites radicales pro-iraniennes, ainsi que des attaques de drones contre des postes-fronti\u00e8res kowe\u00eftiens depuis le territoire irakien. <\/p>\n\n\n\n Si une int\u00e9gration de d\u00e9fense plus pouss\u00e9e et une autonomie strat\u00e9gique seraient sans doute souhaitables pour la r\u00e9gion, les \u00c9tats du Golfe en sont donc encore loin. La voie sera longue et difficile. Une premi\u00e8re \u00e9tape pourrait consister en des achats communs d\u2019armements et un d\u00e9veloppement technologique conjoint.<\/p>\n\n\n\n Certains sc\u00e9narios \u2014 qui semblaient excessivement pessimistes avant que les \u00c9mirats ne quittent l\u2019OPEP mais qui regagnent une certaine centralit\u00e9 \u2014 sugg\u00e8rent au contraire que les \u00c9tats du Golfe pourraient s\u2019\u00e9loigner durablement les uns des autres. Il est \u00e0 craindre que cette prise de distance les fasse entrer en concurrence, notamment pour l\u2019acquisition de syst\u00e8mes de d\u00e9fense aupr\u00e8s de diff\u00e9rents partenaires internationaux. <\/p>\n\n\n\n L\u2019un des d\u00e9fis clefs reste enfin la d\u00e9finition d\u2019une position commune vis-\u00e0-vis de l\u2019Iran et la perspective d\u2019accords de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 long terme avec T\u00e9h\u00e9ran, qui semblent indispensables pour garantir l\u2019avenir \u00e9conomique de la r\u00e9gion.<\/p>\n\n\n\n Le sc\u00e9nario le plus probable aujourd\u2019hui est celui d\u2019une architecture de s\u00e9curit\u00e9 dite hybride : les \u00c9tats-Unis resteraient la principale puissance protectrice tandis que les \u00c9tats du Golfe diversifieraient leurs alliances et renforceraient progressivement leur coop\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n Une question essentielle pour les pays de l\u2019Union europ\u00e9enne et le Royaume-Uni est de savoir comment contribuer \u00e0 cette transition. Certes, la France dispose d\u2019une base navale permanente \u00e0 Abou Dhabi, avec une capacit\u00e9 de projection th\u00e9orique dans tout le Golfe et l\u2019oc\u00e9an Indien, tandis que le Royaume-Uni poss\u00e8de une base strat\u00e9gique au Bahre\u00efn. Mais la Royal Navy s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e incapable de d\u00e9ployer ses principaux b\u00e2timents \u2014 par exemple un porte-avions de type Queen Elizabeth \u2014 en direction de Chypre.<\/p>\n\n\n\n Confront\u00e9e \u00e0 la guerre en Ukraine, l\u2019Europe d\u00e9veloppe encore trop lentement son autonomie strat\u00e9gique et reste un \u00ab cha\u00eenon faible, bien qu\u2019indispensable \u00bb de la s\u00e9curit\u00e9 mondiale. Sans \u00eatre un acteur central de la s\u00e9curit\u00e9 du Golfe, elle y joue un r\u00f4le de stabilisateur. Alors qu\u2019elle n\u2019a ni la capacit\u00e9 militaire des \u00c9tats-Unis ni le poids \u00e9conomique et strat\u00e9gique de la Chine, elle reste influente comme m\u00e9diatrice \u2014 notamment vis-\u00e0-vis de l\u2019Iran \u2014 et comme partenaire \u00e9nerg\u00e9tique clef. En 2026, ce r\u00f4le est surtout indirect : elle facilite le dialogue, limite les escalades et maintient des cadres de coop\u00e9ration. En ce sens, si elle ne structure pas l\u2019ordre r\u00e9gional, on peut dire qu\u2019elle contribue \u00e0 \u00e9viter qu\u2019il ne se fragmente davantage.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Union dispose d\u2019une exp\u00e9rience consid\u00e9rable en mati\u00e8re de coop\u00e9ration s\u00e9curitaire. Comme nous le confie une haute fonctionnaire de la Commission, plusieurs pistes s\u00e9rieuses sont actuellement \u00e0 l\u2019\u00e9tude pour \u00e9toffer le r\u00f4le de l\u2019Union dans le Golfe. <\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit d\u2019abord d\u2019accompagner le Conseil de coop\u00e9ration du Golfe dans la mise en place d\u2019une architecture de s\u00e9curit\u00e9 renouvel\u00e9e par un transfert de savoir-faire fond\u00e9 sur l\u2019exp\u00e9rience europ\u00e9enne de la s\u00e9curit\u00e9 collective \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse de l’Organisation pour la s\u00e9curit\u00e9 et la coop\u00e9ration en Europe, de l\u2019ancienne Union de l\u2019Europe occidentale, de l\u2019OTAN ou encore du cadre institutionnel du Trait\u00e9 sur l\u2019Union europ\u00e9enne. Dans cette perspective, l\u2019Union pourrait \u00e9galement soutenir les efforts de n\u00e9gociation avec l’Iran, au soutien des \u00c9tats du Golfe qui plaident pour un accord global d\u00e9passant la seule question nucl\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n\n\n Une autre piste concerne le renforcement de la coop\u00e9ration en mati\u00e8re de politique de d\u00e9fense, \u00e0 travers des accords d\u00e9di\u00e9s et des dialogues structur\u00e9s, tant au niveau multilat\u00e9ral que bilat\u00e9ral. Cela inclut \u00e9galement des coop\u00e9rations industrielles et des exportations d\u2019armements, dans un cadre r\u00e9gul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, une coordination \u00e9troite pourrait \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9e dans le domaine de la gestion et de la r\u00e9solution des conflits r\u00e9gionaux \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse du Moyen-Orient au sens large, du Liban, de la Syrie, du processus de paix isra\u00e9lo-palestinien, du Y\u00e9men, de l\u2019Irak et bien s\u00fbr de l\u2019Iran \u2014 des dossiers sur lesquels Europ\u00e9ens et acteurs du Golfe partagent souvent les m\u00eames diagnostics.<\/p>\n\n\n\n Enfin, une dimension suppl\u00e9mentaire pourrait consister en une coop\u00e9ration renforc\u00e9e pour la restauration d\u2019un ordre international fond\u00e9 sur des r\u00e8gles, incluant une r\u00e9flexion commune sur la r\u00e9forme du syst\u00e8me multilat\u00e9ral et des Nations Unies. Apr\u00e8s les le\u00e7ons tir\u00e9es de la guerre en Ukraine et de l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 d\u2019un Donald Trump, l\u2019Europe doit comprendre que sa propre autonomie strat\u00e9gique passe aussi par le Golfe persique. Crucial pour nos \u00e9conomies, le Golfe ne pourra plus \u00eatre un terrain de partenariats si nous laissons la place \u00e0 des acteurs qui poursuivent des int\u00e9r\u00eats contraires aux n\u00f4tres, en particulier la Chine. <\/p>\n\n\n\n Comme le souligne Michael K\u00f6hler, ancien diplomate de l\u2019Union en charge de la r\u00e9gion Afrique du Nord-Moyen-Orient, l’Europe doit pleinement jouer son r\u00f4le dans ce nouveau monde multipolaire : dans le cas contraire, elle risque d\u2019\u00eatre encore davantage marginalis\u00e9e dans un environnement international de plus en plus agressif. Cela vaut tout particuli\u00e8rement pour le Golfe, r\u00e9gion avec laquelle elle entretient des relations \u00e9conomiques et commerciales extr\u00eamement complexes et r\u00e9ciproques, allant des exportations d\u2019hydrocarbures et des investissements strat\u00e9giques aux secteurs de la finance, des infrastructures, de la d\u00e9fense et des technologies de pointe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" La r\u00e9gion s\u2019\u00e9tait construite sur la vision in\u00e9luctable d\u2019un futur prosp\u00e8re \u2014 le brouillard de la guerre est en train de l\u2019effacer.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":334106,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":36,"footnotes":""},"categories":[4813],"tags":[],"staff":[3642],"editorial_format":[4849],"serie":[],"audience":[],"geo":[530],"class_list":["post-334096","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-iran-la-guerre-du-changement-de-regime","staff-asiem-el-difraoui","editorial_format-etudes","geo-asie-intermediaire"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":334106,"excerpt":"La r\u00e9gion s\u2019\u00e9tait construite sur la vision in\u00e9luctable d\u2019un futur prosp\u00e8re \u2014 le brouillard de la guerre est en train de l\u2019effacer.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nLa fin du mod\u00e8le \u00ab Duba\u00ef \u00bb et le moment khaldounien du Golfe<\/h2>\n\n\n\n
Un choc \u00e9conomique \u00e0 plusieurs \u00e9chelles <\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019av\u00e8nement d\u2019une nouvelle architecture de s\u00e9curit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9quilibre \u00e9mirati<\/em><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019h\u00e9g\u00e9mon saoudien<\/em><\/h3>\n\n\n\n
Bahre\u00efn et le Qatar : supports historiques du parapluie am\u00e9ricain<\/h2>\n\n\n\n
Le hub s\u00e9curitaire de Bahre\u00efn<\/em><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019exception qatarie<\/em><\/h3>\n\n\n\n
Au Kowe\u00eft, les singularit\u00e9s d\u2019une fragilit\u00e9 historique<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019Irak et le risque d\u2019une nouvelle guerre civile<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La menace iranienne <\/h2>\n\n\n\n
Chine, Inde, Russie, Ukraine, Turquie : les alternatives multipolaires \u00e0 Washington<\/h2>\n\n\n\n
\u00ab Gulf First \u00bb : l\u2019int\u00e9gration r\u00e9gionale de d\u00e9fense et ses limites<\/h2>\n\n\n\n
Le r\u00f4le de l\u2019Europe dans une architecture \u00ab hybride \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n