{"id":333988,"date":"2026-05-16T06:00:00","date_gmt":"2026-05-16T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=333988"},"modified":"2026-05-16T04:59:21","modified_gmt":"2026-05-16T02:59:21","slug":"cygne-acier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/16\/cygne-acier\/","title":{"rendered":"L’Ukraine lutte contre le Cygne d\u2019Acier"},"content":{"rendered":"\n
Volodymyr Solovian aime se comparer \u00e0 un artisan <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Docteur en philosophie, il dirige le Hybrid Warfare Analytical Group (HWAG), la cellule qui suit, depuis Kyiv, les campagnes d\u2019influence russes par lesquelles Moscou tente de faire basculer les scrutins europ\u00e9ens, comme derni\u00e8rement en Roumanie, en Moldavie, en Allemagne, en Pologne ou en R\u00e9publique tch\u00e8que. Appuy\u00e9 par deux stagiaires, il lit quotidiennement des canaux Telegram russes dans six langues. On pourrait croire qu\u2019il anime un \u00e9ni\u00e8me centre sur la d\u00e9sinformation. Pourtant, en France et dans le reste de l\u2019Union europ\u00e9enne, son m\u00e9tier n\u2019existe pas. Nous savons que face \u00e0 la Russie, il faut mener une contre-offensive informationnelle organis\u00e9e en mobilisant les imaginaires d\u00e9mocratiques. Nous savons qu\u2019il est temps de reconna\u00eetre que nous ne sommes d\u00e9j\u00e0 plus en paix mais dans un \u00e9tat que l\u2019Europe n\u2019a pas encore nomm\u00e9, que ses institutions ne savent pas d\u00e9signer, et pour lequel elle n\u2019a, par cons\u00e9quent, aucune doctrine. <\/p>\n\n\n\n Mais pour les \u00ab artisans \u00bb comme Volodymyr Solovian, la situation est diff\u00e9rente : il n\u2019y a plus de \u00ab zone arri\u00e8re \u00bb pour se pr\u00e9parer en conceptualisant. Il n\u2019y a plus d\u2019espace de paix int\u00e9rieure d\u2019o\u00f9 l\u2019on pourrait tranquillement et coll\u00e9gialement phosphorer sur l\u2019\u00e9tat de la menace et th\u00e9oriser sur la bonne mani\u00e8re d\u2019y r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n Pendant une rencontre au cours de laquelle il pr\u00e9sente ses outils et sa m\u00e9thode, des sir\u00e8nes se mettent \u00e0 retentir : un MiG-31 russe a d\u00e9coll\u00e9, peut-\u00eatre porteur d\u2019un missile hypersonique Kinjal. L\u2019alerte durera onze minutes. Dans la salle, personne ne se l\u00e8ve ; l\u2019entretien se poursuit comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Volodymyr Solovian termine sa phrase, jette un \u0153il rapide \u00e0 l\u2019application sur son t\u00e9l\u00e9phone, et reprend. <\/p>\n\n\n\n En Ukraine, la guerre informationnelle se combat sous les bombes. Nous n\u2019avons pas compris comment en tirer les le\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n Face aux ing\u00e9rences \u00e9trang\u00e8res, la France a des d\u00e9tecteurs : Viginum, cr\u00e9\u00e9 en 2021, fait un travail reconnu y compris par des Ukrainiens comme Volodymyr Solovian, m\u00eame si beaucoup regrettent de ne pas avoir d\u2019homologue permanent avec qui coop\u00e9rer au quotidien. Le SGDSN coordonne ; l\u2019ANSSI d\u00e9fend les syst\u00e8mes ; la DGSI suit le terrorisme ; les arm\u00e9es le cin\u00e9tique ; le Quai d\u2019Orsay parle aux ambassades et a r\u00e9cemment pris, sous l\u2019impulsion de Jean-No\u00ebl Barrot, des initiatives positives tissant autour de @frenchresponse une communaut\u00e9 qu\u2019il \u00e9taye avec une \u00ab r\u00e9serve diplomatique \u00bb pour \u00ab agir dans la bataille des r\u00e9cits \u00bb. Depuis Bruxelles, le DSA r\u00e9gule les plateformes, le Rapid Alert System couvre le partage d\u2019alertes, le SEAE a m\u00eame une cellule FIMI, pour Foreign Information Manipulations & Interference<\/em>. Derri\u00e8re cette myriade d\u2019acronymes, il y a un effort sinc\u00e8re mais qui n\u2019est pas \u00e0 l\u2019\u00e9chelle. En France, la lutte contre la d\u00e9sinformation mobilisait l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e entre vingt et vingt-cinq millions d\u2019euros par an, un montant qui devrait tripler ou quadrupler en 2026. Dans le m\u00eame temps, la Russie d\u00e9pense pour sa seule machine de propagande internationale plus de deux milliards de dollars par an, soit vingt-cinq fois plus que nous. Malgr\u00e9 cette asym\u00e9trie colossale de moyens et face \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 hybride, chaque institution g\u00e8re son silo seulement et aucune ne couvre r\u00e9ellement la zone grise entre le moment de l\u2019action cin\u00e9tique et le moment o\u00f9 son interpr\u00e9tation devient une bataille cognitive.<\/p>\n\n\n\n En Ukraine, la guerre informationnelle se combat sous les bombes.<\/p>Beno\u00eet Thieulin et Pierre Vallet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette fragmentation institutionnelle n\u2019est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 fran\u00e7aise. Elle est structurelle en Europe. Nos doctrines de s\u00e9curit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 b\u00e2ties \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les domaines de conflictualit\u00e9 \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s : la terre, la mer, l\u2019air, puis l\u2019espace, et enfin le cyber. Si la guerre cognitive est parfois qualifi\u00e9e de \u00ab sixi\u00e8me domaine \u00bb, cette typologisation est trompeuse. Il n\u2019est pas \u00ab \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00bb des cinq autres : en constituant une couche d\u2019interpr\u00e9tation des actions militaires, il est aujourd\u2019hui le domaine qui les d\u00e9termine. De m\u00eame qu\u2019un sabotage de c\u00e2ble sous-marin ne devient un acte politique que par le r\u00e9cit qui l\u2019accompagne, de m\u00eame une campagne de d\u00e9sinformation ne produit d\u2019effet durable que si elle s\u2019ancre dans des faits physiques. Or alors que nos adversaires ont appris \u00e0 articuler ces deux registres en permanence, nous continuons \u00e0 les traiter s\u00e9par\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n Pour comprendre pourquoi nos dispositifs ne captent pas cette menace, il est utile de distinguer les formes que prend aujourd\u2019hui la guerre cognitive. On peut sch\u00e9matiquement la subdiviser en plusieurs \u00ab \u00e9coles \u00bb, d\u00e9finies par des pratiques de lutte informationnelle \u00e0 vis\u00e9es sp\u00e9cifiques.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re, l\u2019\u00e9cole \u00ab am\u00e9ricaine \u00bb, prend pour cible neurologique le syst\u00e8me limbique : elle joue sur l\u2019\u00e9motion, l\u2019indignation, la peur, la col\u00e8re \u2014 parfois m\u00eame aussi un spectre plus large comme Facebook le propose depuis 2016 avec ses sept r\u00e9actions : \u00ab j’aime \u00bb, \u00ab j’adore \u00bb, \u00ab haha \u00bb, \u00ab wow \u00bb, \u00ab solidaire \u00bb, \u00ab triste \u00bb et \u00ab en col\u00e8re \u00bb \u2014 appuy\u00e9es par un m\u00e9canisme d\u2019activation \u00e9motionnelle en temps r\u00e9el de l\u2019algorithme. <\/p>\n\n\n\n Les travaux de Soroush Vosoughi et de son \u00e9quipe au MIT <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ont document\u00e9 ce que tous les praticiens savaient d\u00e9j\u00e0 : les contenus qui provoquent peur ou col\u00e8re se propagent six fois plus vite que les contenus neutres et les plateformes sont optimis\u00e9es pour amplifier une telle activation \u00e9motionnelle. \u00c0 l\u2019origine, ce ph\u00e9nom\u00e8ne est moins une doctrine \u00e9tatique de guerre cognitive qu\u2019un effet syst\u00e9mique de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention analys\u00e9e par exemple dans les travaux de Shoshana Zuboff <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sous Trump, ce ph\u00e9nom\u00e8ne algorithmique a toutefois \u00e9t\u00e9 explicitement et durablement arsenalis\u00e9. Le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat Marco Rubio a ainsi r\u00e9cemment donn\u00e9 l\u2019ordre aux ambassades am\u00e9ricaines de mener des campagnes coordonn\u00e9es de contre-propagande via<\/em> X (ex-Twitter), en recrutant des influenceurs locaux pour porter \u00ab de mani\u00e8re organique \u00bb des r\u00e9cits financ\u00e9s par les \u00c9tats-Unis <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Global Engagement Center, qui traquait les op\u00e9rations \u00e9trang\u00e8res, a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9 par le m\u00eame Marco Rubio et remplac\u00e9 par un dispositif offensif.<\/p>\n\n\n\n Par distinction avec cette m\u00e9thode, la cible neurologique principale de l\u2019\u00e9cole chinoise est le cortex pr\u00e9frontal : l\u2019attention, la concentration, la capacit\u00e9 de jugement. Elle vise principalement les jeunes g\u00e9n\u00e9rations pour engendrer une d\u00e9gradation cognitive. Si elle n\u2019a th\u00e9oriquement rien invent\u00e9 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, TikTok en constitue la mise en \u0153uvre canonique. Sa version chinoise, Douyin, propose du contenu \u00e9ducatif avec des limites de temps d\u2019\u00e9cran pour les mineurs. La version export\u00e9e par ByteDance et connue dans le reste du monde comme TikTok est optimis\u00e9e pour le scroll<\/em> infini et la gratification instantan\u00e9e <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Derri\u00e8re cette asym\u00e9trie, il y a la doctrine des \u00ab Trois Guerres \u00bb (\u4e09\u6218) adopt\u00e9e par l\u2019Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration dans le sillage de l\u2019ouvrage s\u00e9minal de Wang Xiangsui et Qiao Liang sur la guerre hors limite<\/a> : la guerre psychologique (\u5fc3\u7406\u6218), la guerre m\u00e9diatique (\u8206\u8bba\u6218) et la guerre juridique (\u6cd5\u5f8b\u6218). S\u2019y ajoute d\u00e9sormais la bataille pour la cognitive degradation <\/em> : l\u2019affaiblissement progressif de la capacit\u00e9 d\u2019attention et de jugement de l\u2019adversaire, une arme qui n\u2019est par ailleurs pas exclusive des outils plus courants de la d\u00e9sinformation dont la Chine continue de faire usage.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9cole russe cible \u00e0 la fois le cadre de r\u00e9f\u00e9rence logique et le syst\u00e8me limbique. Sa temporalit\u00e9 est le moyen terme. Son m\u00e9canisme est la contamination des pr\u00e9misses, th\u00e9oris\u00e9e par Vladimir Alexandrovitch Lefebvre il y a soixante ans, coupl\u00e9e \u00e0 la saturation informationnelle contemporaine \u00e0 la Vladislav Sourkov<\/a>. <\/p>\n\n\n\n La particularit\u00e9 de la doctrine russe est qu\u2019elle ne cherche pas \u00e0 faire adopter \u00e0 son adversaire ses conclusions mais \u00e0 le faire raisonner \u00e0 partir de pr\u00e9misses qu\u2019elle a pos\u00e9es. Roman Kulchynskyy, de l\u2019ONG Texty.org.ua, le formule ainsi : \u00ab La Russie veut que la France quitte l\u2019OTAN, mais m\u00eame si elle n\u2019y parvient pas, cela n\u2019a pas d\u2019importance pour Moscou. Ce qui compte, c\u2019est de semer le chaos, de diviser la France. \u00bb Plut\u00f4t qu\u2019un moyen, la polarisation est devenue une fin en soi.<\/p>\n\n\n\n Ces trois \u00e9coles se combinent et se renforcent : l\u2019\u00e9cole russe utilise l\u2019infrastructure algorithmique am\u00e9ricaine comme vecteur de diffusion quand la d\u00e9gradation cognitive chinoise pr\u00e9pare un terrain sur lequel les cadrages russes deviennent plus op\u00e9rants. L\u2019activation \u00e9motionnelle permanente des plateformes am\u00e9ricaines fournit un \u00ab carburant limbique \u00bb que Moscou exploite. Ce que nous combattons aujourd\u2019hui n\u2019est donc pas un syst\u00e8me de propagande \u00e9tatique isol\u00e9 mais un \u00e9cosyst\u00e8me convergent.<\/p>\n\n\n\n Or c\u2019est ici que se loge notre vide strat\u00e9gique le plus pr\u00e9occupant : en Europe, nos dispositifs ne couvrent qu\u2019une partie du probl\u00e8me. Le Digital Services Act, dont il ne s\u2019agit pas de minorer l\u2019importance, a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 pour discipliner les plateformes et contenir les effets syst\u00e9miques des \u00e9coles am\u00e9ricaine et chinoise \u2014 gestion algorithmique, acc\u00e9l\u00e9ration, mod\u00e9ration, transparence des recommandations, att\u00e9nuation des risques. Il le fait certes imparfaitement, lentement, toujours a posteriori <\/em>mais il a le m\u00e9rite d\u2019exister.<\/p>\n\n\n\n En revanche, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour r\u00e9pondre au type d\u2019op\u00e9rations d\u2019influence d\u2019un nouveau genre dans lequel la Russie est devenue ma\u00eetre : le Cygne d\u2019Acier.<\/p>\n\n\n\n Ancien recteur de l\u2019Institut militaire S. Korolov de Jytomyr, ancien directeur du Centre \u00e9ducatif et scientifique des hautes technologies, v\u00e9t\u00e9ran des combats, le major-g\u00e9n\u00e9ral Yuriy Danyk est aujourd\u2019hui professeur \u00e0 l\u2019Institut polytechnique Igor-Sikorsky de Kyiv. En 2023, sous les bombes russes, il a \u00e9crit, avec Chad M. Briggs, un article acad\u00e9mique dont peu de lecteurs francophones connaissent l\u2019existence et qui introduit le concept de \u00ab Steel Swan \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n En pleine invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de l\u2019Ukraine, Danyk et Briggs ont mis en mots un renversement th\u00e9orique majeur que nous n\u2019avons pas encore int\u00e9gr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les mod\u00e8les classiques de guerre informationnelle, h\u00e9rit\u00e9s de la doctrine sovi\u00e9tique du contr\u00f4le r\u00e9flexif th\u00e9oris\u00e9e par Vladimir Lefebvre dans les ann\u00e9es 1960, fonctionnent sur un mode chirurgical : ils injectent un paquet d\u2019information pr\u00e9cis, \u00e0 un moment d\u00e9fini, pour orienter une d\u00e9cision chez une cible. Les outils typiques de ce type d\u2019op\u00e9rations sont le faux document, la fuite organis\u00e9e, le narratif cibl\u00e9. Tout au plus manipule-t-on des cadres de pens\u00e9e en imposant un langage : parler par exemple de \u00ab n\u00e9gociation de paix avec Moscou \u00bb, que l\u2019on ait l\u2019intention ou non de les mener sinc\u00e8rement, c\u2019est entrer dans l\u2019id\u00e9e que des compromis territoriaux seraient possibles et d\u00e9j\u00e0 avaliser certains buts de guerre russes. C\u2019est une forme de manipulation discr\u00e8te, efficace, document\u00e9e et qui fonctionne depuis des si\u00e8cles. C\u2019est aussi encore largement la grille avec laquelle nos services analysent les op\u00e9rations d\u2019influence.<\/p>\n\n\n\n Ce que nous combattons aujourd\u2019hui n\u2019est donc pas un syst\u00e8me de propagande \u00e9tatique isol\u00e9 mais un \u00e9cosyst\u00e8me convergent.<\/p>Beno\u00eet Thieulin et Pierre Vallet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Or selon Danyk et Briggs, cette grille est devenue obsol\u00e8te. Les op\u00e9rations modernes ne visent plus une d\u00e9cision ponctuelle mais s\u2019attaquent \u00e0 l\u2019environnement cognitif lui-m\u00eame : \u00ab le champ de bataille de ces guerres-l\u00e0, \u00e9crivent-ils, leur territoire, c’est le cerveau humain \u00bb. Nous sommes pass\u00e9s de la balistique \u00e0 la contamination, de l\u2019op\u00e9ration chirurgicale \u00e0 la pollution de l\u2019atmosph\u00e8re. L\u2019adversaire ne cherche plus \u00e0 nous faire prendre la mauvaise d\u00e9cision mais \u00e0 rendre toute d\u00e9cision impossible. C\u2019est pour cela que \u00ab la guerre cognitive moderne n’est pas une guerre au sens litt\u00e9ral du terme \u00bb dont le but serait <\/em>\u00ab la conqu\u00eate d’un territoire g\u00e9ographique \u00bb. <\/em>Les arm\u00e9es nouvelles ne se battent pas pour soumettre l\u2019adversaire \u00e0 leurs volont\u00e9s au sens d\u2019une th\u00e9orie classique, \u00ab clausewitzienne \u00bb de la victoire : \u00ab L’objectif n’est pas un changement de croyance mais de d\u00e9chirer le tissu m\u00eame de la croyance, de rendre la v\u00e9rit\u00e9 indiff\u00e9rente. \u00bb<\/p>\n\n\n\n En 2026, ils ont publi\u00e9 un aggiornamento<\/em> important de leur travail qui prolonge la m\u00e9taphore du Cygne d\u2019Acier par une autre : le pi\u00e8ge de Gorgone <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ils d\u00e9finissent une nouvelle \u00e8re de la guerre, o\u00f9 les moyens militaires et hybrides mobilis\u00e9s ont pour but de faire advenir une paralysie cognitive.<\/p>\n\n\n\n Leur innovation th\u00e9orique est d\u2019emprunter \u00e0 la physique quantique le concept de matrice de densit\u00e9. Pour eux, une soci\u00e9t\u00e9 ne se mod\u00e9lise pas comme un vecteur d\u2019opinion \u2014 un peuple qui pense ceci ou cela, qui vote pour ou contre \u2014 mais est mieux repr\u00e9sent\u00e9e comme un syst\u00e8me capable de porter simultan\u00e9ment des croyances contradictoires. Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de regarder nos d\u00e9bats publics : les m\u00eames personnes peuvent, selon le sujet, selon l\u2019heure, selon la plateforme, tenir des positions incompatibles sans en \u00e9prouver la contradiction. Cet \u00e9tat superpos\u00e9 de croyances n\u2019a rien d\u2019une pathologie, c\u2019est au contraire une caract\u00e9ristique de nos \u00ab soci\u00e9t\u00e9s Schr\u00f6dinger \u00bb contemporaines. Or pour l\u2019ennemi, c\u2019est l\u00e0 que se loge la faille exploitable, car des \u00e9tats d\u2019opinion consubstantiellement contradictoires mettent en p\u00e9ril la coh\u00e9rence globale du syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n L\u2019adversaire attaque cette matrice par deux leviers simultan\u00e9s. Danyk et Briggs appellent le premier le White Noise<\/em>. On pourrait le qualifier \u00ab d\u2019expansion dimensionnelle \u00bb : il ne s\u2019agit pas de mentir sur un sujet mais de cr\u00e9er une multiplication des versions sur tous les sujets. Chaque nouvelle source, chaque nouveau \u00ab point de vue \u00bb, chaque nouvelle \u00ab v\u00e9rit\u00e9 alternative \u00bb ajoute une dimension \u00e0 l\u2019espace des hypoth\u00e8ses. Le but n\u2019est pas de faire en sorte que les cibles \u00ab croient \u00bb la version russe mais de cr\u00e9er un monde o\u00f9 elles ne puissent plus distinguer une version d\u2019une autre. <\/p>\n\n\n\n Le second levier est le Black Noise<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la n\u00e9gation du signal et du r\u00e9f\u00e9rent. Il s\u2019agit de discr\u00e9diter les m\u00e9dias, les institutions, les experts, les fact-checkers, toute figure d\u2019autorit\u00e9, non pas en les contredisant, mais en les noyant dans le bruit. Quand tout le monde parle, celui qui dit la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est qu\u2019une voix parmi d\u2019autres ; et quand la visibilit\u00e9 est dict\u00e9e sur les plateformes par l\u2019\u00e9motion, toute \u00e9motion \u00e9tant \u00e9gale par ailleurs, alors tout se vaut et plus aucun sujet ne peut \u00eatre l\u00e9gitimement hi\u00e9rarchis\u00e9 dans l\u2019actualit\u00e9, les d\u00e9bats, l\u2019analyse, les conclusions.<\/p>\n\n\n\n Au terme d\u2019un tel processus, le citoyen, le journaliste ou le d\u00e9cideur ne peuvent plus attribuer une probabilit\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019ils lisent, entendent ou voient tant l\u2019entropie de la matrice : le degr\u00e9 d\u2019incertitude en son sein augmente de fa\u00e7on exponentielle. Pour l\u2019ennemi, le but est de faire atteindre au syst\u00e8me un seuil critique pour le faire basculer. C\u2019est ce basculement que le major-g\u00e9n\u00e9ral et ses co-auteurs appellent le \u00ab Cygne d\u2019Acier \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019objectif de l\u2019adversaire n\u2019est pas la persuasion mais l\u2019arsenalisation de la rationalit\u00e9.<\/p>Beno\u00eet Thieulin et Pierre Vallet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nassim Taleb a popularis\u00e9 le Cygne Noir pour qualifier un \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9visible mais que l\u2019on avait exclu a priori et que personne n\u2019avait vu venir. Les \u00e9conomistes parlent de Cygne Blanc pour d\u00e9signer un ph\u00e9nom\u00e8ne visible de tous mais que tout le monde refuse de voir. Noir ou blanc, quand le cygne arrive, la soci\u00e9t\u00e9 agit. Le Cygne d\u2019Acier frappe autrement : il se mat\u00e9rialise quand la capacit\u00e9 m\u00eame d\u2019analyser, de d\u00e9cider, d\u2019agir a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite en amont. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est l\u00e0 mais le syst\u00e8me ne peut pas y r\u00e9pondre : il a \u00e9t\u00e9 anesth\u00e9si\u00e9 avant d\u2019\u00eatre touch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n En f\u00e9vrier 2022, tout le monde savait o\u00f9 \u00e9taient les chars russes : les satellites am\u00e9ricains les montraient, les services britanniques alertaient depuis des semaines et les images \u00e9taient publiques, v\u00e9rifiables, irr\u00e9futables. Pourtant, dans les chancelleries europ\u00e9ennes, dans les r\u00e9dactions, \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e, \u00e0 Berlin, \u00e0 Kyiv m\u00eame \u2014 Volodymyr Zelensky l\u2019a d\u2019ailleurs reconnu \u2014 personne ne croyait vraiment \u00e0 l\u2019invasion. On parlait d\u2019exercice, de pression, on disait que Poutine n\u2019oserait pas et que l\u2019OTAN le dissuaderait. Toutes ces interpr\u00e9tations coexistaient et toutes semblaient plausibles. Pourtant, aucune n\u2019a d\u00e9clench\u00e9 d\u2019action pour arr\u00eater la Russie. Pendant des ann\u00e9es, le Kremlin a produit tellement d\u2019explications alternatives que la r\u00e9alit\u00e9 plus \u00e9vidente sur ses intentions \u00e9tait devenue une parmi d\u2019autres. L\u2019invasion pr\u00e9par\u00e9e militairement, quasi certaine, n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une opinion parmi d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n On le voit, l\u2019arme clef de ce dispositif n\u2019est pas le mensonge mais la paralysie de la volont\u00e9. L\u2019ennemi ne cherche pas \u00e0 nous convaincre d\u2019une contre-v\u00e9rit\u00e9 mais \u00e0 faire en sorte que toute r\u00e9ponse soit impossible non parce qu\u2019elle n\u2019existerait pas, mais parce que le syst\u00e8me ne peut plus la formuler. <\/p>\n\n\n\n Depuis Kyiv, Danyk mart\u00e8le ce point, qui devrait d\u00e9sormais entrer dans notre vocabulaire strat\u00e9gique : l\u2019objectif de l\u2019adversaire n\u2019est pas la persuasion mais l\u2019arsenalisation de la rationalit\u00e9. Le besoin de comprendre avant de d\u00e9cider, qui est au fondement de nos d\u00e9mocraties, devient pr\u00e9cis\u00e9ment la faille exploit\u00e9e. En cherchant \u00e0 v\u00e9rifier, \u00e0 nuancer, \u00e0 attendre des preuves, tout acteur rationnel devient d\u00e8s lors structurellement vuln\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\nUn angle mort doctrinal<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9cole am\u00e9ricaine<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9cole chinoise<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9cole russe<\/h3>\n\n\n\n
Le Cygne d\u2019Acier<\/h2>\n\n\n\n
Le pi\u00e8ge de Gorgone<\/h3>\n\n\n\n
Le bruit noir et le bruit blanc<\/h3>\n\n\n\n
Arsenaliser la rationalit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n