sine qua non<\/em> de tout ce que l\u2019Europe affirme d\u00e9sormais devoir faire : financer la transition \u00e9nerg\u00e9tique, d\u00e9fendre son continent, construire les industries de l\u2019\u00e8re num\u00e9rique et soutenir des soci\u00e9t\u00e9s qui vieillissent.<\/p>\n\n\n\nEt le monde qui aidait autrefois l\u2019Europe \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de la prosp\u00e9rit\u00e9 n\u2019est plus l\u00e0. Il est devenu plus dur, plus fragment\u00e9 et plus mercantiliste.<\/p>\n\n\n\n
De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, nous ne pouvons plus partir du principe que les gardiens de l\u2019ordre d\u2019apr\u00e8s-guerre restent d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 le pr\u00e9server. Des d\u00e9cisions aux cons\u00e9quences profondes pour les \u00e9conomies europ\u00e9ennes sont de plus en plus prises de mani\u00e8re unilat\u00e9rale, au m\u00e9pris des r\u00e8gles que les \u00c9tats-Unis d\u00e9fendaient autrefois. Et pour la premi\u00e8re fois depuis 1949, les Europ\u00e9ens doivent envisager la possibilit\u00e9 que les \u00c9tats-Unis ne garantissent plus notre s\u00e9curit\u00e9 selon les termes que nous tenions autrefois pour acquis.<\/p>\n\n\n\n
La Chine n\u2019offre pas non plus de point d\u2019ancrage alternatif. Elle g\u00e9n\u00e8re des exc\u00e9dents industriels d\u2019une ampleur que le monde ne peut absorber sans vider de sa substance notre propre base productive. Et elle soutient directement notre adversaire, la Russie.<\/p>\n\n\n\n
Dans un monde o\u00f9 les partenariats \u00e9voluent, toute d\u00e9pendance strat\u00e9gique doit d\u00e9sormais \u00eatre r\u00e9examin\u00e9e. Pour la premi\u00e8re fois de m\u00e9moire d\u2019homme, nous sommes v\u00e9ritablement seuls ensemble. L\u2019Europe r\u00e9agit \u00e0 cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Mais elle le fait au sein d\u2019un syst\u00e8me qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour des d\u00e9fis de cette ampleur.<\/p>\n\n\n\n
Le projet europ\u00e9en a \u00e9t\u00e9 construit \u2014 de mani\u00e8re sage et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u2014 pour emp\u00eacher la concentration du pouvoir. Apr\u00e8s les catastrophes de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, les Europ\u00e9ens ont d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019aucun \u00c9tat membre ne dominerait les autres. <\/p>\n\n\n\n
Au lieu de cela, ils ont cr\u00e9\u00e9 un mod\u00e8le de gouvernance diff\u00e9rent, partag\u00e9 et \u00e9quilibr\u00e9. Des agences ind\u00e9pendantes, des processus r\u00e9gis par des r\u00e8gles et les march\u00e9s financiers ont \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 contribution pour accomplir un travail qui, ailleurs, aurait n\u00e9cessit\u00e9 un choix politique ouvert. Lorsque des accords entre gouvernements devaient \u00eatre trouv\u00e9s, la gouvernance europ\u00e9enne les enveloppait de couches de proc\u00e9dures qui les d\u00e9pouillaient de leur charge politique. Des d\u00e9cisions qui, dans un autre contexte, auraient \u00e9t\u00e9 source de division en sont venues \u00e0 appara\u00eetre comme purement administratives.<\/p>\n\n\n\n
Les r\u00e9alisations de ce syst\u00e8me ont \u00e9t\u00e9 extraordinaires. <\/p>\n\n\n\n
La paix sur un continent autrefois marqu\u00e9 par la guerre. Le retour de nations qui avaient pass\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations derri\u00e8re le rideau de fer au sein d\u2019une communaut\u00e9 de peuples libres. Le march\u00e9 unique. L\u2019euro. La libert\u00e9 de circuler \u00e0 travers les fronti\u00e8res qui, pendant des si\u00e8cles, avaient divis\u00e9 les Europ\u00e9ens les uns des autres.<\/p>\n\n\n\n
Pendant soixante-dix ans, cette architecture a fait avancer l\u2019Europe. Elle nous a permis de r\u00e9aliser quelque chose d\u2019historiquement rare : une int\u00e9gration sans subordination. Mais elle reposait sur deux hypoth\u00e8ses fondamentales.<\/p>\n\n\n\n
La premi\u00e8re \u00e9tait que l\u2019Europe avait construit une \u00e9conomie v\u00e9ritablement ouverte dans laquelle l\u2019\u00c9tat n\u2019avait pas besoin de diriger la croissance : libre-\u00e9change \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur gr\u00e2ce au march\u00e9 unique ; libre-\u00e9change \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur gr\u00e2ce \u00e0 un ordre international fond\u00e9 sur des r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n
La seconde \u00e9tait que l\u2019Europe n\u2019aurait plus jamais \u00e0 faire face aux questions les plus \u00e9pineuses de puissance et de s\u00e9curit\u00e9, car on y r\u00e9pondrait \u00e0 notre place.<\/p>\n\n\n\n
Ces deux hypoth\u00e8ses se sont aujourd\u2019hui r\u00e9v\u00e9l\u00e9es vaines. Et \u00e0 mesure qu\u2019elles s\u2019effondrent, les questions politiques que l\u2019Europe cherchait \u00e0 att\u00e9nuer reviennent au c\u0153ur du projet europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n
Nulle part cela n\u2019est plus visible que dans les contradictions du mod\u00e8le \u00e9conomique europ\u00e9en lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n
\u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, nous avons d\u00e9mantel\u00e9 les barri\u00e8res commerciales, accueilli les cha\u00eenes d\u2019approvisionnement mondiales et construit la grande \u00e9conomie la plus ouverte de la plan\u00e8te. Mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, nous n\u2019avons jamais pleinement mis en pratique l\u2019ouverture que nous pr\u00f4nions : nous avons laiss\u00e9 le march\u00e9 unique inachev\u00e9, les march\u00e9s de capitaux fragment\u00e9s, les syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques insuffisamment interconnect\u00e9s, et de larges pans de notre \u00e9conomie enferm\u00e9s dans des couches de r\u00e9glementation.<\/p>\n\n\n\n
Il y a dans tout cela une certaine ironie. L\u2019Europe s\u2019est appuy\u00e9e sur les march\u00e9s pour accomplir ce que l\u2019autorit\u00e9 politique commune n\u2019\u00e9tait pas habilit\u00e9e \u00e0 faire. Mais nous avons refus\u00e9 \u00e0 ces march\u00e9s l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle continentale dont ils avaient besoin pour r\u00e9ussir. Il en a r\u00e9sult\u00e9 non pas une v\u00e9ritable \u00e9conomie de march\u00e9 \u2014 mais une \u00e9conomie asym\u00e9trique. Et de cette asym\u00e9trie d\u00e9coulent bon nombre des vuln\u00e9rabilit\u00e9s auxquelles l\u2019Europe est aujourd\u2019hui confront\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n
La premi\u00e8re vuln\u00e9rabilit\u00e9 est notre exposition \u00e0 la demande ext\u00e9rieure. Les entreprises europ\u00e9ennes ont \u00e9t\u00e9 attir\u00e9es vers l\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 la recherche de la croissance que l\u2019Europe elle-m\u00eame ne pouvait leur offrir. Depuis 1999, la part du commerce dans le PIB est pass\u00e9e de 31 % \u00e0 55 % dans la zone euro. Aux \u00c9tats-Unis et en Chine, en revanche, elle n\u2019a pratiquement pas boug\u00e9. Ces deux pays restent bien moins expos\u00e9s au commerce.<\/p>\n\n\n\n
Notre sensibilit\u00e9 aux changements de politique am\u00e9ricaine et chinoise n\u2019est donc pas simplement un malheur impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur. Elle est le reflet de notre propre incapacit\u00e9 \u00e0 construire un march\u00e9 int\u00e9rieur suffisamment profond.<\/p>\n\n\n\n
La deuxi\u00e8me vuln\u00e9rabilit\u00e9 est notre d\u00e9pendance strat\u00e9gique croissante. Aucune \u00e9conomie avanc\u00e9e ne peut l\u2019\u00e9liminer enti\u00e8rement. Les \u00c9tats-Unis ont leurs propres expositions, notamment en mati\u00e8re de min\u00e9raux critiques. Mais la situation de l\u2019Europe est d\u2019un autre ordre.<\/p>\n\n\n\n
Si nous avions pris les mesures n\u00e9cessaires pour int\u00e9grer notre \u00e9conomie, les march\u00e9s de capitaux auraient canalis\u00e9 une plus grande part de l\u2019\u00e9pargne europ\u00e9enne vers des risques productifs sur le continent. L\u2019\u00e9nergie circulerait plus librement \u00e0 travers les fronti\u00e8res, soutenue par des r\u00e9seaux, des interconnexions et des installations de stockage. La d\u00e9carbonation serait \u00e0 port\u00e9e de main, et nos \u00e9conomies seraient moins expos\u00e9es aux chocs li\u00e9s aux combustibles fossiles : depuis le d\u00e9but de la guerre en Iran, les citoyens des pays o\u00f9 la part des \u00e9nergies propres est plus \u00e9lev\u00e9e ont pay\u00e9, en moyenne, environ la moiti\u00e9 des prix de gros de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 pratiqu\u00e9s dans les pays o\u00f9 cette part est plus faible.<\/p>\n\n\n\n
Mais l\u2019Europe a choisi une voie plus d\u00e9fensive. Nous avons tent\u00e9 de tenir les bouleversements \u00e0 distance. Nous avons limit\u00e9 la consolidation, restreint les risques et report\u00e9 les investissements transfrontaliers. Le r\u00e9sultat, pourtant, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un meilleur contr\u00f4le \u2014 mais la d\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n
Aujourd\u2019hui, la moiti\u00e9 des capitaux investis par le biais de fonds europ\u00e9ens retourne aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 les risques et les rendements sont plus \u00e9lev\u00e9s. Nous d\u00e9pendons d\u2019eux pour 60 % de nos importations de GNL. M\u00eame dans le domaine des technologies propres, l\u2019Europe ne peut pas encore mener sa transition verte \u00e0 grande \u00e9chelle sans accro\u00eetre sa d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement chinoises.<\/p>\n\n\n\n
La troisi\u00e8me faiblesse \u2014 et peut-\u00eatre la plus importante \u2014 est la d\u00e9t\u00e9rioration de la position de l\u2019Europe dans les technologies qui d\u00e9finiront la prochaine d\u00e9cennie.<\/p>\n\n\n\n
Depuis 2019, l\u2019\u00e9cart de productivit\u00e9 horaire entre l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis s\u2019est creus\u00e9 de 9 points de pourcentage, en parit\u00e9 de pouvoir d\u2019achat et \u00e0 prix constants. Si ce chiffre ne mesure pas en soi les diff\u00e9rences de niveau de vie, il met en \u00e9vidence une divergence croissante en mati\u00e8re de capacit\u00e9 de production, refl\u00e9tant non seulement la taille sup\u00e9rieure du secteur technologique am\u00e9ricain, mais aussi la num\u00e9risation plus pouss\u00e9e des entreprises et des flux de travail am\u00e9ricains.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019intelligence artificielle vient d\u00e9sormais s\u2019ajouter \u00e0 ce foss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
Les sc\u00e9narios de l\u2019OCDE sugg\u00e8rent qu\u2019environ la moiti\u00e9 de la croissance de la productivit\u00e9 au cours de la prochaine d\u00e9cennie pourrait provenir de l\u2019IA et de sa diffusion dans l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie. \u00c0 aucun moment de l\u2019histoire r\u00e9cente notre avenir \u00e9conomique n\u2019a autant d\u00e9pendu d\u2019une seule transformation technologique.<\/p>\n\n\n\n
Or l\u2019IA n\u2019est pas simplement un outil num\u00e9rique de plus \u00e0 adopter. Elle n\u00e9cessite une mobilisation industrielle d\u2019une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent depuis des g\u00e9n\u00e9rations : des investissements colossaux dans l\u2019\u00e9nergie, les semi-conducteurs, les infrastructures informatiques et les capitaux. Et c\u2019est l\u00e0 que l\u2019Europe prend du retard.<\/p>\n\n\n\n
Les \u00c9tats-Unis sont en passe de d\u00e9penser environ cinq fois plus que l\u2019Europe pour la construction de data centers<\/em> d\u2019ici 2030. La Chine se mobilise \u00e0 une \u00e9chelle similaire. Si l\u2019Europe devait \u00e9galer cette ambition, la demande en \u00e9lectricit\u00e9 pourrait augmenter de 20 \u00e0 30 % par rapport \u00e0 aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\nL\u2019Europe dispose des \u00e9conomies, des talents et du potentiel \u00e9nerg\u00e9tique latent n\u00e9cessaires pour rivaliser dans cette transformation. Mais les m\u00eames barri\u00e8res et contraintes qui ont cr\u00e9\u00e9 notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 et nos d\u00e9pendances nous emp\u00eachent aujourd\u2019hui de nous mobiliser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle que le moment exige.<\/p>\n\n\n\n
Ce n\u2019est pas un \u00e9cart que nous pouvons nous permettre de laisser se creuser. Contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ou \u00e0 Internet, l\u2019IA s\u2019am\u00e9liore \u00e0 l\u2019usage. Chaque cycle de d\u00e9ploiement g\u00e9n\u00e8re les donn\u00e9es et les capacit\u00e9s qui rendent le cycle suivant encore plus puissant. Les \u00e9conomies qui exploiteront ces avantages en premier prendront d\u00e9finitivement une longueur d\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n
Ces trois cons\u00e9quences renvoient toutes \u00e0 la m\u00eame source : l\u2019Europe s\u2019est ouverte au monde sans avoir achev\u00e9 la construction de son march\u00e9 int\u00e9rieur. Elle est devenue trop d\u00e9pendante de la demande \u00e9trang\u00e8re, trop tributaire de capacit\u00e9s contr\u00f4l\u00e9es ailleurs, et trop fragment\u00e9e pour mobiliser ses propres ressources \u00e0 grande \u00e9chelle.<\/p>\n\n\n\n
La question est d\u00e9sormais de savoir comment corriger ce d\u00e9s\u00e9quilibre. <\/p>\n\n\n\n
\u00c0 travers l\u2019Europe, diff\u00e9rentes r\u00e9ponses \u00e9mergent.<\/p>\n\n\n\n
Pour certains, la r\u00e9ponse est de ne pas changer. Alors que d\u2019autres se d\u00e9tournent de l\u2019ouverture, l\u2019Europe devrait saisir les opportunit\u00e9s qu\u2019ils laissent derri\u00e8re eux, d\u00e9velopper ses \u00e9changes avec le reste du monde et devenir la premi\u00e8re d\u00e9fenseure du syst\u00e8me fond\u00e9 sur des r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n
Certes, l’Europe peut encore tirer profit d’une lib\u00e9ralisation accrue des \u00e9changes. Mais il faut \u00eatre honn\u00eates quant \u00e0 ses limites. Selon une estimation, m\u00eame si l’Europe menait \u00e0 bien toutes les n\u00e9gociations commerciales en cours, la hausse \u00e0 long terme de notre PIB serait inf\u00e9rieure \u00e0 0,5 %.<\/p>\n\n\n\n
Le probl\u00e8me plus profond est d\u2019ordre politique. Il est plus facile de conclure de nouveaux accords commerciaux que de s\u2019attaquer aux chantiers inachev\u00e9s chez nous, car cela oblige l\u2019Europe \u00e0 faire des choix qu\u2019elle a longtemps pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e9viter : s\u2019attaquer aux rentes de situation \u00e9tablies et aux int\u00e9r\u00eats particuliers qui tirent profit d\u2019un march\u00e9 unique incomplet et de march\u00e9s \u00e9nerg\u00e9tiques fragment\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n
Si l\u2019ouverture reste notre seule r\u00e9ponse, cela revient \u00e0 ne pas prendre de d\u00e9cision. <\/p>\n\n\n\n
Pour d\u2019autres, la r\u00e9ponse consiste \u00e0 r\u00e9introduire un \u00c9tat strat\u00e9gique sur les march\u00e9s. Partout en Europe, on observe en effet un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour la politique industrielle \u2014 pour orienter les capitaux vers des technologies que nous n\u2019avons pas su d\u00e9velopper, pour prot\u00e9ger les secteurs strat\u00e9giques des pressions ext\u00e9rieures, et pour utiliser les droits de douane et les aides d\u2019\u00c9tat afin de pr\u00e9server chez nous la croissance que nous perdons \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n
Ces points de vue sont compr\u00e9hensibles. \u00c0 bien des \u00e9gards, ils sont n\u00e9cessaires. Toutes les grandes \u00e9conomies mondiales d\u00e9ploient d\u00e9sormais une politique industrielle \u00e0 une \u00e9chelle qui tourne en d\u00e9rision l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00e9galit\u00e9 des chances \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. L\u2019Europe doit composer avec des d\u00e9pendances de plus en plus complexes tant envers les \u00c9tats-Unis qu\u2019envers la Chine. Nous ne pouvons nous permettre aucune rigidit\u00e9 id\u00e9ologique. <\/p>\n\n\n\n
Mais ces instruments ne produiront pas les r\u00e9sultats escompt\u00e9s par leurs d\u00e9fenseurs si l\u2019Europe ne r\u00e9sout pas \u00e9galement l\u2019incoh\u00e9rence au c\u0153ur de son propre mod\u00e8le \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n
Consid\u00e9rons ce qui se passerait si l\u2019Europe adoptait une attitude commerciale plus affirm\u00e9e. Les repr\u00e9sailles entra\u00eenent des contre-mesures \u2014 or ce seraient l\u00e0 des co\u00fbts que l\u2019Europe, dans sa forme actuelle, est mal plac\u00e9e pour absorber. Nous constatons d\u00e9j\u00e0 les effets des droits de douane am\u00e9ricains : depuis le \u00ab Liberation Day \u00bb, les exportations europ\u00e9ennes vers les \u00c9tats-Unis ont chut\u00e9 d\u2019environ 17 %.<\/p>\n\n\n\n
Pourtant, lorsqu\u2019on regarde de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, l\u2019on voit une \u00e9conomie capable de pr\u00e9server sa croissance malgr\u00e9 les perturbations qu\u2019elle contribue \u00e0 cr\u00e9er. Car en d\u00e9pit de la mont\u00e9e des tensions commerciales, de l\u2019inflation et du conflit au Moyen-Orient, le FMI a revu \u00e0 la hausse ses pr\u00e9visions de croissance pour les \u00c9tats-Unis l\u2019ann\u00e9e prochaine, tout en r\u00e9visant celles de l\u2019Europe \u00e0 la baisse.<\/p>\n\n\n\n
La le\u00e7on \u00e0 en tirer est que la solidit\u00e9 ext\u00e9rieure passe par l\u2019approfondissement interne. Au sein de l\u2019Europe, les \u00c9tats membres pr\u00e9sentent des niveaux d\u2019int\u00e9gration tr\u00e8s disparates. Des \u00e9tudes de la BCE sugg\u00e8rent que si tous se rapprochaient du niveau d\u00e9j\u00e0 atteint par les plus performants, les gains de bien-\u00eatre \u00e0 long terme pourraient d\u00e9passer 3 % \u2014 soit environ quatre fois l\u2019impact pr\u00e9vu des droits de douane am\u00e9ricains plus \u00e9lev\u00e9s sur la croissance.<\/p>\n\n\n\n
Le \u00ab Made in Europe \u00bb doit \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 sous cet angle : comme un moyen d\u2019utiliser la demande europ\u00e9enne de mani\u00e8re plus cibl\u00e9e. Il devrait offrir aux industries ayant des horizons d\u2019investissement \u00e0 long terme \u2014 semi-conducteurs, technologies propres, d\u00e9fense \u2014 un march\u00e9 suffisamment vaste et stable pour qu\u2019elles y investissent. Sans demande propre, l\u2019Europe ne peut pas maintenir une position cr\u00e9dible \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n
La politique industrielle est confront\u00e9e \u00e0 une variante du m\u00eame probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n
Si les \u00c9tats membres de l\u2019Europe tentent de mener une politique industrielle \u00e0 grande \u00e9chelle dans le cadre de la structure actuelle du march\u00e9 unique, ils \u00e9choueront. Ils d\u00e9penseront de mani\u00e8re inconsid\u00e9r\u00e9e, fragmenteront les investissements selon des lignes nationales et s\u2019imposeront mutuellement des co\u00fbts. Une \u00e9tude du FMI r\u00e9v\u00e8le que les subventions accord\u00e9es dans un \u00c9tat membre freinent la croissance dans les autres, les retomb\u00e9es n\u00e9gatives \u00e9rodant les gains initiaux en l\u2019espace de deux ans seulement.<\/p>\n\n\n\n
La solution id\u00e9ale serait de coordonner les aides d\u2019\u00c9tat au niveau europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n
Mais ce n\u2019est pas le seul moyen de r\u00e9duire ces distorsions. Une \u00e9conomie europ\u00e9enne v\u00e9ritablement int\u00e9gr\u00e9e modifierait en soi le terrain sur lequel s\u2019exerce la politique industrielle.<\/p>\n\n\n\n
M\u00eame si les aides d\u2019\u00c9tat continuaient d\u2019\u00eatre accord\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res nationales, leurs b\u00e9n\u00e9ficiaires seraient de plus en plus des entreprises ayant d\u00e9j\u00e0 fait leurs preuves \u00e0 travers l\u2019Europe. Les entreprises de premier plan dans chaque juridiction seraient moins susceptibles d\u2019\u00eatre des op\u00e9rateurs historiques nationaux prot\u00e9g\u00e9s, et plus susceptibles d\u2019\u00eatre des entreprises d\u2019envergure europ\u00e9enne concourant l\u00e0 o\u00f9 le capital, l\u2019\u00e9nergie, les comp\u00e9tences et les cha\u00eenes d\u2019approvisionnement sont les plus solides.<\/p>\n\n\n\n
Contrairement aux \u00e9checs des ann\u00e9es 1970, c\u2019est ainsi que de v\u00e9ritables champions europ\u00e9ens ont le plus de chances d\u2019\u00e9merger : expos\u00e9s \u00e0 la concurrence continentale et soutenus par une strat\u00e9gie politique au niveau europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n
Cela donnerait en retour aux gouvernements des indications plus claires sur les v\u00e9ritables atouts concurrentiels de l\u2019Europe. Les fonds publics seraient moins susceptibles de soutenir des entreprises sans perspective de croissance, et plus susceptibles de renforcer les capacit\u00e9s dont l\u2019Europe a r\u00e9ellement besoin. L\u2019intervention pourrait devenir plus cibl\u00e9e, moins co\u00fbteuse et plus efficace.<\/p>\n\n\n\n
Plus l\u2019Europe se r\u00e9formera, moins elle devra compter sur la dette \u2014 nationale ou commune \u2014 pour compenser sa fragmentation.<\/p>\n\n\n\n
C\u2019est pourquoi le march\u00e9 unique et la politique industrielle ne devraient pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des philosophies rivales. Bien con\u00e7us, ils se renforcent mutuellement.<\/p>\n\n\n\n
Mais plus l\u2019Europe s\u2019engage dans la politique industrielle et les technologies strat\u00e9giques, plus il devient difficile d\u2019ignorer la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure centrale de notre \u00e9poque : notre relation avec les \u00c9tats-Unis a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019Europe ne peut pas rapatrier seule toutes les technologies critiques. Le co\u00fbt serait prohibitif. Nous aurons besoin d\u2019accords pr\u00e9f\u00e9rentiels avec des partenaires de confiance : garanties d\u2019achat, normes communes, investissements partag\u00e9s et cha\u00eenes d\u2019approvisionnement s\u00e9curis\u00e9es. Or les \u00c9tats-Unis resteront au c\u0153ur de cet effort. Le protocole d\u2019accord Union-\u00c9tats-Unis sur les min\u00e9raux critiques en est un premier exemple. Mais ce partenaire sur lequel nous comptons encore est devenu plus hostile et impr\u00e9visible. L\u2019Europe a cherch\u00e9 la n\u00e9gociation et le compromis. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, cela n\u2019a pas fonctionn\u00e9. Chaque fois que nous absorbons un choc sans r\u00e9agir, nous r\u00e9duisons le co\u00fbt du suivant. Une posture visant \u00e0 d\u00e9samorcer la situation ne fait qu\u2019inviter \u00e0 une nouvelle escalade.<\/p>\n\n\n\n
Pour l\u2019instant, l\u2019Europe a besoin de la capacit\u00e9 de r\u00e9agir avec plus d\u2019assurance pour r\u00e9tablir un partenariat sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9. Ce qui nous retient, c\u2019est la s\u00e9curit\u00e9. Une alliance dans laquelle l\u2019Europe d\u00e9pend des \u00c9tats-Unis pour sa d\u00e9fense est une alliance o\u00f9 la d\u00e9pendance en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 peut se r\u00e9percuter sur toutes les autres n\u00e9gociations \u2014 commerce, technologie, \u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n
C\u2019est pourquoi l\u2019\u00e9volution de la position am\u00e9ricaine sur la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e uniquement comme un danger. C\u2019est aussi un r\u00e9veil n\u00e9cessaire. Si les \u00c9tats-Unis demandent \u00e0 l\u2019Europe d\u2019assumer une plus grande responsabilit\u00e9 dans la d\u00e9fense de notre continent et de nos voisins, alors l\u2019Europe doit \u00e9galement acqu\u00e9rir une plus grande autonomie dans l\u2019organisation de cette d\u00e9fense \u2014 et cette autonomie s\u2019accompagnera d\u2019une plus grande force dans ses relations commerciales et \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n
Cela n\u2019affaiblira pas n\u00e9cessairement la relation transatlantique ni l\u2019OTAN. Au contraire, cela les placerait toutes deux sur des bases plus solides. Une Europe capable de se d\u00e9fendre pourrait m\u00eame \u00eatre un alli\u00e9 plus pr\u00e9cieux et un partenariat fond\u00e9 sur une force mutuelle sera toujours plus mature qu\u2019un partenariat fond\u00e9 sur une d\u00e9pendance asym\u00e9trique.<\/p>\n\n\n\n
Pour l\u2019Europe elle-m\u00eame, l\u2019opportunit\u00e9 est consid\u00e9rable. Assumer une plus grande responsabilit\u00e9 pour notre d\u00e9fense signifie \u00e9galement reconstruire la base industrielle et technologique sur laquelle repose cette d\u00e9fense. La R&D europ\u00e9enne en mati\u00e8re de d\u00e9fense ne repr\u00e9sente qu\u2019un dixi\u00e8me des niveaux am\u00e9ricains. Les gouvernements europ\u00e9ens d\u00e9pensent entre 40 et 70 milliards d\u2019euros par an en armes am\u00e9ricaines, et notre incapacit\u00e9 \u00e0 regrouper la demande entra\u00eene un gaspillage suppl\u00e9mentaire de 60 milliards d\u2019euros en \u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle perdues.<\/p>\n\n\n\n
Mais des changements importants sont d\u00e9j\u00e0 en cours.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019Europe a fait le choix strat\u00e9gique le plus important depuis des d\u00e9cennies : investir dans sa d\u00e9fense. D\u2019ici la fin de cette d\u00e9cennie, l\u2019Allemagne \u00e0 elle seule d\u00e9pensera \u00e0 peu pr\u00e8s ce que la Russie consacre actuellement \u00e0 son \u00e9conomie de guerre en pleine mobilisation.<\/p>\n\n\n\n
Et l\u2019Ukraine est le moteur d\u2019une forme d\u2019int\u00e9gration pratique en mati\u00e8re de d\u00e9fense que l\u2019Europe a longtemps eu du mal \u00e0 mettre en place de mani\u00e8re planifi\u00e9e. Les pays commandent le m\u00eame \u00e9quipement car ils ne peuvent se permettre d\u2019attendre des variantes nationales sur mesure. Des entreprises europ\u00e9ennes produisent des syst\u00e8mes con\u00e7us par l\u2019Ukraine sur le territoire des pays alli\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
La coop\u00e9ration en mati\u00e8re de d\u00e9fense se d\u00e9veloppe rapidement : un r\u00e9cent recensement a ainsi identifi\u00e9 plus de 160 accords de d\u00e9fense bilat\u00e9raux et plurilat\u00e9raux entre des \u00c9tats europ\u00e9ens, le Royaume-Uni et l\u2019Ukraine \u2014 la plupart sign\u00e9s depuis le d\u00e9but de l\u2019invasion russe. Six partenariats comportent une clause de d\u00e9fense mutuelle. <\/p>\n\n\n\n
La t\u00e2che consiste d\u00e9sormais \u00e0 transformer ce patchwork<\/em> en engagements clairs et contraignants. Si un \u00c9tat membre est attaqu\u00e9, la r\u00e9ponse de l\u2019Europe doit \u00eatre sans ambigu\u00eft\u00e9 avant m\u00eame que la crise ne commence.<\/p>\n\n\n\nIl existe deux voies pour donner corps \u00e0 cet engagement, et elles ne s\u2019excluent pas mutuellement.<\/p>\n\n\n\n
La premi\u00e8re consiste \u00e0 former des coalitions plus restreintes de pays dont les capacit\u00e9s et la perception des menaces les rapprochent d\u00e9j\u00e0. Dans la pratique, une grande partie de la r\u00e9ponse militaire europ\u00e9enne est d\u00e9j\u00e0 assur\u00e9e par un groupe central \u2014 l\u2019Allemagne, la Pologne, la France et le Royaume-Uni, aux c\u00f4t\u00e9s des pays nordiques et baltes qui sont les plus proches de la menace.<\/p>\n\n\n\n
Tous les pays ne doivent pas n\u00e9cessairement contribuer de la m\u00eame mani\u00e8re. L\u2019Ukraine a montr\u00e9 que la d\u00e9fense moderne ne se r\u00e9sume plus aux chars, aux avions et \u00e0 l\u2019artillerie. Elle repose \u00e9galement sur des batteries, des capteurs, des logiciels et la capacit\u00e9 \u00e0 adapter rapidement les technologies civiles. Certains pays fourniront des forces ; d\u2019autres des composants de drones, des capacit\u00e9s cybern\u00e9tiques ou du soutien logistique ; d\u2019autres encore une aide financi\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n
L\u2019autre voie consiste \u00e0 donner une substance op\u00e9rationnelle au paragraphe 7 de l\u2019article 42 : la clause de d\u00e9fense mutuelle de l\u2019Union, qui, bien que d\u00e9finie juridiquement et ayant d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9e, n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 traduite concr\u00e8tement en plans, capacit\u00e9s et structures de commandement.<\/p>\n\n\n\n
L’identit\u00e9 des participants \u00e0 cet effort commun aura une importance capitale. Toute communaut\u00e9 politique est en fin de compte fa\u00e7onn\u00e9e par sa conception de l’obligation mutuelle \u2014 par ce que ses membres estiment devoir les uns aux autres lorsque le pire se produit. Pendant soixante-dix ans, l’Europe a pu laisser cette question en partie sans r\u00e9ponse. Aujourd’hui, nous devons y r\u00e9pondre nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n
Les premiers signes sont d\u00e9j\u00e0 visibles. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, l’Europe a choisi de soutenir une nation qui luttait pour sa libert\u00e9, et a maintenu cet engagement ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n
Lorsque le Groenland a \u00e9t\u00e9 menac\u00e9, l\u2019Europe a tenu t\u00eate \u00e0 son plus proche alli\u00e9 et, ce faisant, a d\u00e9couvert des capacit\u00e9s qu\u2019elle ne savait pas qu\u2019elle poss\u00e9dait. M\u00eame les partis qui ont b\u00e2ti leur identit\u00e9 sur la souverainet\u00e9 nationale reconnaissent d\u00e9sormais qu\u2019aucune nation europ\u00e9enne ne peut la d\u00e9fendre seule.<\/p>\n\n\n\n
Mais la pression en faveur du changement vient d\u00e9sormais de toutes parts. L\u2019Europe est contrainte de prendre des d\u00e9cisions qu\u2019elle a jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u00e9vit\u00e9es. Et pour la premi\u00e8re fois depuis de nombreuses ann\u00e9es, les conditions permettant de faire ces choix commencent \u00e0 exister.<\/p>\n\n\n\n
Le consensus sur le diagnostic est la v\u00e9ritable nouveaut\u00e9 du moment. La nature de la situation difficile dans laquelle se trouve l\u2019Europe est d\u00e9sormais largement comprise par les gouvernements et les citoyens. La feuille de route pour l\u2019action existe et, dans certains domaines, la Commission europ\u00e9enne prend d\u00e9j\u00e0 des mesures.<\/p>\n\n\n\n
Sous la pression de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, les Europ\u00e9ens se rappellent des valeurs qu\u2019ils avaient commenc\u00e9 \u00e0 tenir pour acquises : la solidarit\u00e9, la d\u00e9mocratie, l\u2019\u00c9tat de droit, la protection des minorit\u00e9s. Elles sont l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019Europe d\u2019apr\u00e8s-guerre. Et elles redeviennent visibles parce qu\u2019elles sont mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve.<\/p>\n\n\n\n
Cette prise de conscience est plus puissante que n\u2019importe quel programme politique, car elle donne aux Europ\u00e9ens une raison d\u2019agir. Et les citoyens savent d\u00e9j\u00e0 clairement quelle direction l\u2019Europe doit prendre : neuf personnes sur dix interrog\u00e9es par l\u2019Eurobarom\u00e8tre souhaitent que l\u2019Union agisse avec plus d\u2019unit\u00e9 ; les trois quarts souhaitent qu\u2019elle dispose de plus de ressources pour relever les d\u00e9fis \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n
Mais lorsque les citoyens r\u00e9clament plus d\u2019Europe, ils ne demandent pas simplement davantage de l\u2019Europe telle qu\u2019elle est. Ils ne r\u00e9clament pas non plus un sch\u00e9ma institutionnel abstrait. Ils r\u00e9clament des am\u00e9liorations concr\u00e8tes dans la mani\u00e8re dont l\u2019Europe les prot\u00e8ge et leur donne les moyens d\u2019agir, par des moyens dont ils peuvent voir le fonctionnement et pour lesquels ils peuvent demander des comptes. La question est de savoir comment transformer cette demande d\u2019action en modes de prise de d\u00e9cision capables d\u2019y r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n
Notre exp\u00e9rience actuelle montre que l\u2019action au niveau des Vingt-Sept ne permet souvent pas d\u2019apporter ce que le moment exige. Le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas dans un manque d\u2019ambition chez les dirigeants mais dans ce qui se passe une fois que l\u2019ambition est int\u00e9gr\u00e9e au syst\u00e8me : les accords sont trait\u00e9s par des comit\u00e9s qui les diluent et les retardent jusqu\u2019\u00e0 ce que le r\u00e9sultat ne ressemble plus du tout \u00e0 ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu.<\/p>\n\n\n\n
Il en r\u00e9sulte une action qui peut \u00eatre tellement en de\u00e7\u00e0 de l\u2019ampleur du d\u00e9fi qu\u2019elle devient pire que l\u2019inaction. Et une Union qui revendique ses responsabilit\u00e9s mais qui, \u00e0 maintes reprises, ne tient pas ses promesses, entre dans un cercle vicieux dont elle ne peut s\u2019\u00e9chapper : une mise en \u0153uvre insuffisante \u00e9rode la l\u00e9gitimit\u00e9, et une l\u00e9gitimit\u00e9 affaiblie rend la mise en \u0153uvre encore plus difficile.<\/p>\n\n\n\n
Nous devons briser ce cercle vicieux.<\/p>\n\n\n\n
Les pays qui ressentent le plus vivement le poids de ce moment \u2014 et comprennent que la fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 pour agir ne restera pas ouverte ind\u00e9finiment \u2014 doivent \u00eatre libres d\u2019aller de l\u2019avant. <\/p>\n\n\n\n
C\u2019est ce que j\u2019ai appel\u00e9 le f\u00e9d\u00e9ralisme pragmatique<\/a>.<\/p>\n\n\n\nSon avantage est qu\u2019il permet de r\u00e9tablir \u00e0 la fois l\u2019efficacit\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n
Les pays qui ont la volont\u00e9 d\u2019agir devraient approfondir leur coop\u00e9ration dans des domaines concrets, gr\u00e2ce \u00e0 des instruments qui produisent des r\u00e9sultats que les citoyens peuvent voir et mesurer. Et chacun devrait s\u2019engager par un choix national d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, approuv\u00e9 par son \u00e9lectorat, afin que les citoyens sachent \u00e0 quoi leur gouvernement s\u2019est engag\u00e9 et puissent lui demander des comptes.<\/p>\n\n\n\n
La mise en \u0153uvre renforce la l\u00e9gitimit\u00e9. La l\u00e9gitimit\u00e9 rend possible une coop\u00e9ration plus \u00e9troite. Et \u00e0 mesure que l\u2019habitude d\u2019agir ensemble se d\u00e9veloppe, le sentiment d\u2019avoir un objectif commun s\u2019affermit.<\/p>\n\n\n\n
Cette approche sera n\u00e9cessairement exp\u00e9rimentale. Certaines initiatives fonctionneront ; d\u2019autres non. C\u2019est pourquoi elle est pragmatique. <\/p>\n\n\n\n
Mais elle rel\u00e8ve aussi du f\u00e9d\u00e9ralisme \u2014 car ces exp\u00e9riences ne sont pas al\u00e9atoires. Elles sont guid\u00e9es par une destination commune : la conviction que les Europ\u00e9ens doivent apprendre \u00e0 exercer le pouvoir ensemble s\u2019ils veulent pr\u00e9server leurs valeurs.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019euro montre comment cela peut se produire. Ceux qui en avaient la volont\u00e9 sont all\u00e9s de l\u2019avant. Ils ont construit des institutions communes dot\u00e9es d\u2019une r\u00e9elle autorit\u00e9. Lorsque cet engagement a \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve jusqu\u2019\u00e0 fr\u00f4ler le point de rupture, la solidarit\u00e9 requise s\u2019est av\u00e9r\u00e9e bien plus grande que beaucoup ne l\u2019avaient imagin\u00e9. Le cadre a tenu bon, les pays ont continu\u00e9 \u00e0 adh\u00e9rer et le soutien \u00e0 l\u2019euro atteint aujourd\u2019hui un niveau record. Pour les soci\u00e9t\u00e9s qui le partagent, le quitter est devenu presque impensable.<\/p>\n\n\n\n
C\u2019est ce qui rend les engagements europ\u00e9ens durables. Ce ne sont pas des mots inscrits une fois pour toutes dans un trait\u00e9, mais l\u2019exp\u00e9rience d\u2019agir ensemble, d\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve ensemble et de d\u00e9couvrir, \u00e0 travers le succ\u00e8s, que la solidarit\u00e9 peut fonctionner.<\/p>\n\n\n\n
Notre t\u00e2che consiste d\u00e9sormais \u00e0 recr\u00e9er cette m\u00eame dynamique dans les domaines de l\u2019\u00e9nergie, de la technologie et de la d\u00e9fense. Les dirigeants europ\u00e9ens savent o\u00f9 se trouve le travail \u00e0 accomplir. Ils doivent maintenant d\u00e9cider s\u2019ils sont pr\u00eats \u00e0 faire passer le fond avant la forme et \u00e0 choisir les instruments qui permettront d\u2019atteindre les r\u00e9sultats escompt\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
Nous avons atteint un point o\u00f9 les d\u00e9cisions que l\u2019Europe doit prendre ne peuvent plus s\u2019inscrire dans le cadre institutionnel dont nous avons h\u00e9rit\u00e9. Certaines exigent une envergure que seule l\u2019Europe peut offrir. D\u2019autres requi\u00e8rent un degr\u00e9 de l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique qui doit \u00eatre construit \u00e0 partir de la base. <\/p>\n\n\n\n
Ensemble, elles exigent des dirigeants europ\u00e9ens qu\u2019ils aillent un pas plus loin.<\/p>\n\n\n\n
Partout sur notre continent, les Europ\u00e9ens montrent qu\u2019ils veulent que l\u2019Europe agisse. Ils veulent que l\u2019Union europ\u00e9enne d\u00e9fende leur libert\u00e9, leur prosp\u00e9rit\u00e9 et leur solidarit\u00e9. Et ils continuent de d\u00e9fendre, avec passion, les valeurs qui font que l\u2019Europe vaut la peine d\u2019\u00eatre construite et qui, aujourd\u2019hui, la rendent unique.<\/p>\n\n\n\n
La t\u00e2che consiste d\u00e9sormais \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette confiance avec courage et \u00e0 montrer que l\u2019Europe peut \u00e0 nouveau convertir la crise en union.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
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Mario Draghi appelle \u00e0 \u00abtransformer \u00e0 nouveau la crise en union\u00bb | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n