{"id":332813,"date":"2026-05-11T05:30:00","date_gmt":"2026-05-11T03:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=332813"},"modified":"2026-05-10T18:13:29","modified_gmt":"2026-05-10T16:13:29","slug":"entretien-pierre-schill","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/11\/entretien-pierre-schill\/","title":{"rendered":"Th\u00e9orie du tr\u00e9fonds : l’arm\u00e9e de Terre face aux empires"},"content":{"rendered":"\n
Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires, et nous entrons dans un nouvel ordre o\u00f9 la force s\u2019exprime de mani\u00e8re plus directe et plus assum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n
La Russie en offre l’illustration la plus frappante. Voisin de l\u2019Europe dot\u00e9 d’un outil militaire consid\u00e9rable, cet \u00c9tat imp\u00e9rial s’est longtemps content\u00e9, pensions-nous, de peser sur son environnement par la seule menace. En 2014, puis \u00e0 grande \u00e9chelle en f\u00e9vrier 2022, il a bris\u00e9 ce tabou en s’attaquant \u00e0 l’Ukraine ; alors m\u00eame que son statut de membre permanent du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies aurait d\u00fb en faire le garant d’un ordre international fond\u00e9 sur la souverainet\u00e9 et le r\u00e8glement des conflits par le droit.<\/p>\n\n\n\n
Plus largement, nous constatons un retour de la force comme mode de r\u00e8glement des rapports internationaux. La politique \u00e9trang\u00e8re des \u00c9tats-Unis, qui demeurent nos alli\u00e9s, t\u00e9moigne, elle aussi, du retour d\u2019une logique de force et contribue, \u00e0 sa mani\u00e8re, \u00e0 l’affaiblissement du droit. <\/p>\n\n\n\n
De m\u00eame, Isra\u00ebl affirme d\u00e9sormais que sa survie passera moins par le droit, que par la dissuasion n\u00e9e de la force militaire ; ou par un droit impos\u00e9 par une force sans retenue.<\/p>\n\n\n\n
Je pense \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale qui vit la superposition d’une r\u00e9volution g\u00e9ostrat\u00e9gique, culturelle et technologique.<\/p>\n\n\n\n
Nous traversons aujourd’hui une dynamique comparable. Une r\u00e9volution industrielle est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l’\u0153uvre depuis plusieurs d\u00e9cennies : celle de l’information et du num\u00e9rique. Elle se poursuivra. En transformant profond\u00e9ment les soci\u00e9t\u00e9s et en ouvrant de nouveaux espaces \u00e0 l’action humaine, elle \u00e9largit aussi les terrains d’affrontement. L\u2019information, le cyberespace, l\u2019espace extra-atmosph\u00e9rique deviennent des espaces d\u2019activit\u00e9 humaine permanente ; d\u00e8s lors qu\u2019un espace s\u2019ouvre \u00e0 l\u2019activit\u00e9 humaine, il s\u2019ouvre aussi \u00e0 la confrontation.\u00a0<\/p>\n\n\n\n
Ces puissances ne proposent pas encore d\u2019ordre alternatif construit ; elles s\u2019affirment d\u2019abord comme des puissances de contestation. Elles affirment, en substance, que l\u2019ordre qui a pr\u00e9valu jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent serait contingent et temporaire.<\/p>\n\n\n\n
Il faut s’attendre \u00e0 ce que l’empire, surtout lorsqu’il est contestataire, et plus encore lorsqu’il se r\u00e9clame d’un h\u00e9ritage strat\u00e9gique sovi\u00e9tique comme la Russie, cherche \u00e0 vaincre sans livrer bataille. C’est ici qu’intervient la question cruciale de l’hybridit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9largissement de l\u2019activit\u00e9 humaine engendr\u00e9 par la r\u00e9volution industrielle num\u00e9rique favorise les postures ambivalentes. Les fronti\u00e8res s\u2019estompent entre civil et militaire, entre action directe et indirecte, entre influence et guerre informationnelle, entre prouesse technologique et exigence intellectuelle ou morale. Il devient m\u00eame difficile de distinguer la guerre de la paix, tant les contours de l’affrontement se brouillent.<\/p>\n\n\n\n Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires.<\/p>G\u00e9n\u00e9ral Pierre Schill<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Clausewitz d\u00e9finissait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Ce monde d’hybridit\u00e9, o\u00f9 s’enchev\u00eatrent g\u00e9ostrat\u00e9gie, technologie et logiques imp\u00e9riales, nous invite \u00e0 franchir un pas suppl\u00e9mentaire : et si, dans le monde des empires, la paix elle-m\u00eame devenait la continuation de la guerre par d’autres moyens ?<\/p>\n\n\n\n Dans ce monde de la force et des empires, une nouvelle grammaire strat\u00e9gique \u00e9merge. \u00c0 la dualit\u00e9 traditionnelle entre paix et guerre s’est substitu\u00e9 un ligne de tensions, un axe g\u00e9ostrat\u00e9gique : comp\u00e9tition, contestation, affrontement. La comp\u00e9tition est le cours normal des relations internationales ; la contestation, quant \u00e0 elle, prosp\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment dans l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, dans les zones grises, dans l\u2019hybridit\u00e9 ; et enfin l\u2019affrontement, est le passage \u00e0 la guerre ouverte, qu\u2019il soit \u00e0 grande \u00e9chelle ou plus limit\u00e9. Cet \u00e9tat permanent de conflictualit\u00e9, latente ou ouverte, permanent est entretenu par le jeu de l’ambigu\u00eft\u00e9 et de l’hybridit\u00e9, dont les puissances contestataires ont fait leur arme.<\/p>\n\n\n\n Ce qui change aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas seulement l\u2019effacement de la fronti\u00e8re entre paix et guerre, c\u2019est la superposition permanente de ces situations. Nous ne passons plus simplement de la paix \u00e0 la crise, puis de la crise \u00e0 la guerre. Nous sommes simultan\u00e9ment dans la comp\u00e9tition et dans la contestation jusqu\u2019\u00e0 la confrontation, et nous devons dissuader et emp\u00eacher que cette confrontation ne bascule dans l\u2019affrontement.<\/p>\n\n\n\n Nos soci\u00e9t\u00e9s sont d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9es dans une conflictualit\u00e9 permanente. Le cours normal du monde et la vie quotidienne de nos soci\u00e9t\u00e9s sont d\u00e9j\u00e0 habit\u00e9s par des actions d\u2019influence, de d\u00e9sinformation, de pression \u00e9conomique, cyber ou informationnelle. C\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 strat\u00e9gique dont nous devons prendre conscience et qu\u2019il faut regarder en face. <\/p>\n\n\n\n Les arm\u00e9es sont une assurance-vie. Elles se pr\u00e9parent au pire. Aujourd’hui, ce pire prend la forme d’une guerre majeure sur le continent europ\u00e9en, une \u00e9ventualit\u00e9 redevenue possible, m\u00eame si elle n’est pas la plus probable. C’est \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 que nous devons nous pr\u00e9parer, et c’est elle qui nous structure en tant que force arm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Mais se pr\u00e9parer \u00e0 cette hypoth\u00e8se ne signifie pas la consid\u00e9rer comme in\u00e9luctable. Notre objectif n\u2019est pas de pr\u00e9parer la guerre parce qu\u2019elle serait certaine ; il est de disposer de la force, de la cr\u00e9dibilit\u00e9 et de la d\u00e9termination n\u00e9cessaires pour l\u2019emp\u00eacher. <\/p>\n\n\n\n Des conflits ouverts se d\u00e9ploient sous nos yeux en ce moment m\u00eame. Il est important de les observer pour en tirer des enseignements. <\/p>\n\n\n\n Le premier enseignement est le suivant : si les arm\u00e9es gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres.<\/p>\n\n\n\n Nos soci\u00e9t\u00e9s sont d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9es dans une conflictualit\u00e9 permanente.<\/p>G\u00e9n\u00e9ral Pierre Schill<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans un contexte o\u00f9 la paix n’est plus qu’une pr\u00e9misse \u00e0 la guerre, face \u00e0 des empires qui cherchent \u00e0 nous vassaliser, la question qui est pos\u00e9e est moins militaire ou diplomatique que fondamentalement politique : au nom de quoi voulons-nous nous d\u00e9fendre ?<\/p>\n\n\n\n L\u2019Ukraine se trouve \u00e0 la pointe extr\u00eame de cette question. Si les Ukrainiens tiennent aujourd\u2019hui face aux Russes, c\u2019est parce que la nation ukrainienne puise dans ses ressources profondes, ses tr\u00e9fonds, pour se d\u00e9fendre. C’est ce socle national qui fait la diff\u00e9rence, celui qui d\u00e9cide, en dernier ressort, de la capacit\u00e9 d’un peuple \u00e0 r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n Tout est affaire de rapport entre l’assaillant et le d\u00e9fenseur. <\/p>\n\n\n\n Certains d\u00e9fenseurs s’\u00e9croulent. Ceux qui r\u00e9sistent puisent leur capacit\u00e9 dans les profondeurs de leurs forces et de leur soci\u00e9t\u00e9. La Russie ne battra pas l’Ukraine tant que celle-ci n’aura pas cri\u00e9 gr\u00e2ce. Pour l’\u00e9viter, les Ukrainiens ont d\u00e9j\u00e0 pay\u00e9 le prix de centaines de milliers de soldats. La Russie, de son c\u00f4t\u00e9, perd aujourd’hui environ mille hommes par jour \u2014 trente mille tu\u00e9s, bless\u00e9s, ou disparus le mois dernier. Cette guerre se d\u00e9roule dans un domaine technologique avanc\u00e9, on y voit toutes les innovations, et pourtant, en derni\u00e8re instance, la question du tr\u00e9fonds demeure, intacte.<\/p>\n\n\n\n La victoire vient lorsque cette volont\u00e9 s’affaisse, que la soci\u00e9t\u00e9 ou l’outil militaire qu\u2019elle soutient c\u00e8dent. Mais quand l’attaqu\u00e9 se d\u00e9fend jusqu’au dernier souffle, il faut aller le chercher au sol. Les forces arm\u00e9es doivent int\u00e9grer les facteurs d’\u00e9volution des modes de combat, comme le drone ou le cyber mais, \u00e0 la base de ces facteurs d’\u00e9volution, se trouvent des facteurs de continuit\u00e9 incontournables. L\u2019esprit guerrier et les forces morales en sont.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Nous pouvons peser sur notre destin. Il s\u2019agit du c\u0153ur m\u00eame du sujet. Nous ne sommes pas condamn\u00e9s \u00e0 subir ce monde ; nous ne sommes pas \u00e0 la merci de la force des autres.<\/p>\n\n\n\n De ma position dans les arm\u00e9es, j’ai le devoir d’aider notre pays \u00e0 fa\u00e7onner l’avenir, et non \u00e0 se laisser balloter par les temps pr\u00e9sents. Ce moment de l\u2019histoire constitue un appel \u00e0 la puissance agissante. Il ne s\u2019agit ni de c\u00e9der au fatalisme, ni de croire que la volont\u00e9 seule suffira. Il s\u2019agit de construire la force n\u00e9cessaire pour que la France soit en mesure de continuer \u00e0 d\u00e9cider, entra\u00eener et agir.<\/p>\n\n\n\n Ce moment crucial constitue un tournant pour les arm\u00e9es en g\u00e9n\u00e9ral, et pour l\u2019arm\u00e9e de Terre en particulier. L\u2019institution militaire doit aider notre pays \u00e0 exercer une forme de leadership. <\/em>Elle est l\u2019un des ferments d’une souverainet\u00e9 europ\u00e9enne, celle qui doit permettre \u00e0 notre continent de se penser puissance et de peser sur notre destin.<\/p>\n\n\n\n Il faut s’attendre \u00e0 ce que l’empire cherche \u00e0 vaincre sans livrer bataille.<\/p>G\u00e9n\u00e9ral Pierre Schill<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Concr\u00e8tement, cela passe par une transformation de notre mod\u00e8le qui doit s\u2019accompagner d’une nouvelle \u00e9conomie de d\u00e9fense et d’une nouvelle fa\u00e7on de concevoir et de produire nos \u00e9quipements militaires. Depuis la naissance de la dissuasion nucl\u00e9aire, au cours des ann\u00e9es 1960, la France a organis\u00e9 l\u2019acquisition de ses \u00e9quipements et mis au point ses tactiques autour de grands objets structurants : la dissuasion nucl\u00e9aire elle-m\u00eame, les porte-avions, les avions de chasse, les chars\u2026 Cette organisation va de pair avec une politique de l’\u00c9tat, avec des programmes con\u00e7us pour le long terme, dont la plupart ont \u00e9t\u00e9 concluants. Ainsi, le programme \u00ab Scorpion \u00bb a \u00e9t\u00e9 un succ\u00e8s au sein de l\u2019arm\u00e9e de Terre. Nous avons anticip\u00e9 le combat des ann\u00e9es 2030 et construit en cons\u00e9quence le syst\u00e8me de communication, le combat collaboratif, et les v\u00e9hicules qui permettront d\u2019y faire face.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Mais cette approche des questions militaires est h\u00e9rit\u00e9e d\u2019un monde qui s\u2019est depuis transform\u00e9. Elle repose sur une \u00e9conomie structur\u00e9e autour de grandes industries et sur la base industrielle et technologique de d\u00e9fense nationale. Or aujourd\u2019hui, une effervescence formidable agite les secteurs du num\u00e9rique, de la haute technologie, et de l’intelligence artificielle. Elle rel\u00e8ve d\u2019une autre forme d\u2019\u00e9conomie de la guerre : plus rapide, plus diffuse, plus agile et d\u00e9stabilisante pour les mod\u00e8les traditionnels ; plus lib\u00e9rale.\u00a0<\/p>\n\n\n\n\n Ce bouillonnement cr\u00e9e de nouveaux moyens de se battre, mais ils n’ont pas pour autant \u00e9limin\u00e9 les anciens. Nous ne sommes pas dans une logique de substitution, mais dans une logique de compl\u00e9mentarit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Plut\u00f4t qu\u2019un remplacement, on assiste \u00e0 une combinaison des moyens et des modes de combat.<\/p>\n\n\n\n Les partisans de la modernit\u00e9 sugg\u00e8rent de se d\u00e9tourner de nos \u00e9quipements anciens pour se concentrer sur des syst\u00e8mes plus simples, plus agiles, r\u00e9put\u00e9s plus efficaces : de petits drones et des t\u00e9l\u00e9phones portables \u2014 des outils num\u00e9riques.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Dans sa forme la plus aboutie, cette logique conduit \u00e0 une forme d\u2019\u00ab ub\u00e9risation \u00bb du combat, telle qu\u2019on peut l\u2019observer aujourd\u2019hui en Ukraine. Celle-ci s\u2019articule autour d\u2019un syst\u00e8me de points attribu\u00e9s aux cibles : un fantassin russe repr\u00e9sente X points ; un char, Y points, etc. Les combattants ayant d\u00e9truit une cible, notamment avec leurs drones, prennent une photo et encaissent les points. Ces derniers sont ensuite \u00e9chang\u00e9s contre de nouveaux drones et de nouveaux \u00e9quipements sur une marketplace<\/em>. Les grandes unit\u00e9s, telles que la brigade Azov, un peu dans l’esprit cosaque, d\u00e9veloppent m\u00eame des formes d\u2019auto-financement et d\u2019auto-promotion, mobilisant la soci\u00e9t\u00e9 pour acqu\u00e9rir des ressources. Il y a l\u00e0 un risque de gamification<\/em>, de consid\u00e9rer que la guerre est un jeu<\/a>, dans une logique de performance individuelle et de r\u00e9compense. La tendance \u00e0 l’ultralib\u00e9ralisme, y compris dans le domaine militaire, favorise cette dynamique. Mais ce mod\u00e8le ne peut pas \u00eatre le n\u00f4tre. Une arm\u00e9e comme la n\u00f4tre ne peut pas se r\u00e9duire \u00e0 une juxtaposition d\u2019initiatives individuelles, aussi efficaces soient-elles.<\/p>\n\n\n\n Il est indispensable de prendre en compte ces \u00e9volutions des modes de combat et d\u2019acquisition. Cela implique d\u2019introduire de la souplesse dans un syst\u00e8me planifi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cela appelle notamment des modifications dans la programmation budg\u00e9taire de l’\u00c9tat. Un exemple serait d\u2019accepter qu’il y ait des formes de ressources ou de provisions destin\u00e9es \u00e0 l\u2019innovation, con\u00e7ues pour acheter des petits drones, n\u00e9cessaires dans les futures guerres \u00e9lectroniques, ou investir dans l’intelligence artificielle, en compl\u00e9ment des \u00e9quipements massifs et co\u00fbteux que sont le porte-avions, les avions de chasse, et les chars. Cela implique de ne pas syst\u00e9matiquement sacrifier ces provisions pour l\u2019innovation lors des arbitrages budg\u00e9taires.<\/p>\n\n\n\n Nous ne sommes pas condamn\u00e9s \u00e0 subir ce monde ; nous ne sommes pas \u00e0 la merci de la force des autres.<\/p>G\u00e9n\u00e9ral Pierre Schill<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces nouveaux outils permettent \u00e0 un ensemble de param\u00e8tres, y compris les syst\u00e8mes de commandement, d’\u00e9voluer \u00e0 un rythme beaucoup plus rapide, parfois d\u2019un semestre \u00e0 l\u2019autre gr\u00e2ce aux progr\u00e8s fulgurants de l’intelligence artificielle et du num\u00e9rique, implant\u00e9s gr\u00e2ce au edge computing<\/em> et au cloud<\/em>. Ce principe vaut \u00e9galement pour augmenter la l\u00e9talit\u00e9, en particulier pour les feux dans la profondeur : drones, munitions t\u00e9l\u00e9op\u00e9r\u00e9es, capacit\u00e9s longue port\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Il nous faut donc g\u00e9rer simultan\u00e9ment des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes : le temps long des grands programmes et le temps court de l\u2019innovation et, pour cela, jongler entre diff\u00e9rentes origines de ressources, afin de b\u00e2tir un mod\u00e8le de d\u00e9fense puissant et r\u00e9actif, sans sacrifier sa coh\u00e9rence.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit d’une mobilisation globale des nations, en vue d\u2019une d\u00e9fense compl\u00e8te et effective, d\u00e8s la p\u00e9riode de comp\u00e9tition ; l\u2019hybridation des strat\u00e9gies de r\u00e9ponse \u00e0 cette comp\u00e9tition se double d\u2019une hybridation des moyens militaires et de leur acquisition.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Moins qu\u2019une substitution, il s\u2019agit de combiner l’\u00e9conomie traditionnelle de la guerre avec ces nouvelles formes d’\u00e9conomie. De la m\u00eame mani\u00e8re que les modes de combat nouveaux se combinent aux anciens, la tranch\u00e9e ou le recours \u00e0 l’artillerie doivent \u00eatre transform\u00e9s par les drones et l\u2019intelligence artificielle. Il n\u2019y a pas d\u2019effacement de l\u2019ancien monde, mais une addition de couches nouvelles.<\/p>\n\n\n\n En effet, les arm\u00e9es doivent \u00eatre strat\u00e9giques, innovantes et soud\u00e9es afin de peser sur le destin de notre pays. <\/p>\n\n\n\n L\u2019efficacit\u00e9 d\u2019une arm\u00e9e, sa capacit\u00e9 \u00e0 afficher sa d\u00e9termination, est intimement li\u00e9e \u00e0 l’efficacit\u00e9 de la politique publique appel\u00e9e \u00ab d\u00e9fense \u00bb. L’\u00c9tat y consacre des ressources : 57 milliards d’euros cette ann\u00e9e, soit 7 milliards de plus que l’an dernier. Un projet de loi pr\u00e9voit aujourd’hui 36 milliards d’euros suppl\u00e9mentaires d’ici 2030 pour une actualisation de notre ambition militaire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9fense est une politique publique qui produit des effets concrets, mais elle est aussi un projet r\u00e9galien, un projet collectif. Cette incarnation pourrait \u00eatre l\u2019incarnation d\u2019un projet politique global pour notre pays dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. L\u2019arm\u00e9e de Terre, avec ses 110 000 soldats issus de tous les territoires, y compris des outre-mer, incarne cette capacit\u00e9 de mobilisation. La fraternit\u00e9 d\u2019armes, l\u2019esprit de corps, les exigences du m\u00e9tier, les sacrifices consentis : tout cela constitue, une illustration, sinon un mod\u00e8le, de coh\u00e9sion et d\u2019engagement.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 les suj\u00e9tions militaires ou l\u2019exigence statutaire de disponibilit\u00e9, les soldats de l\u2019arm\u00e9e de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien sup\u00e9rieur. Une telle mobilisation pour un projet efficace nous met en capacit\u00e9 de peser sur l’avenir de notre pays. <\/p>\n\n\n\n La France est membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’Union europ\u00e9enne. Cette position est r\u00e9v\u00e9latrice de notre identit\u00e9 strat\u00e9gique. Nous sommes un pays souverain, mais nous sommes aussi un pays constructeur. Nous concevons notre souverainet\u00e9 comme la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9cider librement et \u00e0 entra\u00eener des coalitions.<\/p>\n\n\n\n D\u2019un point de vue militaire, l\u2019OTAN repr\u00e9sente aujourd\u2019hui le cadre principal de notre syst\u00e8me de d\u00e9fense en coalition. Il s\u2019agit du cadre de la d\u00e9fense collective. C\u2019est aussi le langage commun de nos alli\u00e9s, en particulier ceux qui se trouvent \u00e0 l\u2019Est de l\u2019Europe et qui se sentent directement expos\u00e9s \u00e0 la menace russe.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Alliance offre l’interop\u00e9rabilit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de travailler selon des proc\u00e9dures communes. Elle offre un certain nombre d’outils tels que des postes de commandement, des plans, et la mutualisation d\u2019un grand nombre de capacit\u00e9s militaires. <\/p>\n\n\n\n Notre cr\u00e9dibilit\u00e9 dans l\u2019OTAN est une condition indispensable pour \u00eatre cr\u00e9dible dans d\u2019autres alliances de circonstance. Avoir un corps d’arm\u00e9e dans l\u2019OTAN est par exemple un premier crit\u00e8re de puissance. La France a donc un corps d’arm\u00e9e pour pr\u00e9tendre \u00eatre en mesure d\u2019entra\u00eener en coalition dans d’autres circonstances. C\u2019est notamment le cas pour les garanties de s\u00e9curit\u00e9 au profit de l’Ukraine. Cette initiative politique et strat\u00e9gique est port\u00e9e par la Grande-Bretagne et la France plus que par l’OTAN. Mais notre cr\u00e9dibilit\u00e9 dans l\u2019Alliance nous donne la cr\u00e9dibilit\u00e9 pour commander la composante terrestre de la coalition des volontaires, si elle devait \u00eatre d\u00e9ploy\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Oui, mais il faut regarder les choses telles qu\u2019elles sont. La puissance de l\u2019OTAN repose pour une grande part sur la puissance am\u00e9ricaine. Cette pr\u00e9sence est \u00e9minemment souhaitable. Les \u00c9tats-Unis disposent de moyens qui renforcent la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l\u2019Alliance. Mais depuis la pr\u00e9sidence de Barack Obama et le pivot vers le Pacifique, ils ne veulent plus \u00eatre oblig\u00e9s de participer \u00e0 l\u2019effort de d\u00e9fense des pays europ\u00e9ens. La d\u00e9fense repr\u00e9sente 4,5 % de leur richesse nationale, contre 2 % seulement pour les seconds. Aux yeux de Washington, les membres de l\u2019Alliance ont int\u00e9rioris\u00e9 que la puissance am\u00e9ricaine serait toujours l\u00e0 pour les d\u00e9fendre. Aujourd\u2019hui, les priorit\u00e9s strat\u00e9giques des \u00c9tats-Unis sont le continent am\u00e9ricain et la Chine. Nous devons en tirer les cons\u00e9quences.<\/p>\n\n\n\n Les soldats de l\u2019arm\u00e9e de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien sup\u00e9rieur.<\/p>G\u00e9n\u00e9ral Pierre Schill<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Notre ligne doit donc tenir deux exigences. La premi\u00e8re est de maintenir autant que possible la relation avec nos homologues am\u00e9ricains, de continuer \u00e0 nous entra\u00eener avec eux, de conserver l\u2019interop\u00e9rabilit\u00e9 et le dialogue militaire tout en reconnaissant leur libert\u00e9 \u00e0 ne plus vouloir s’engager. <\/p>\n\n\n\n La seconde exigence est de renforcer le pilier europ\u00e9en de l\u2019Alliance.<\/p>\n\n\n\n La France promeut aujourd\u2019hui cette vision \u00e9quilibr\u00e9e. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que nous serons pr\u00eats \u00e0 prendre nos responsabilit\u00e9s, de concert avec les autres Europ\u00e9ens, que les Am\u00e9ricains pourront consid\u00e9rer qu’ils ont un int\u00e9r\u00eat bien compris \u00e0 rester en appui, ou \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sents le jour J, le cas \u00e9ch\u00e9ant. <\/p>\n\n\n\n La question n\u2019est pas celle d\u2019une simple substitution. Un r\u00e9el projet europ\u00e9en de souverainet\u00e9 et de puissance implique une solidit\u00e9 maximale. Il suppose ainsi de traiter la question des d\u00e9pendances mutuelles. On peut imaginer des formes de compl\u00e9mentarit\u00e9 industrielle et militaire, mais elles doivent produire de la puissance r\u00e9elle. L\u2019objectif n\u2019est pas de juxtaposer des programmes ; il est d\u2019obtenir des effets militaires cr\u00e9dibles.<\/p>\n\n\n\n Cette voie n\u2019est toutefois pas du seul ressort des acteurs militaires. Elle suppose des choix politiques, industriels, budg\u00e9taires. Mais il y a bien un besoin de sursaut, d\u2019approfondissement des relations et de coop\u00e9ration structur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Notre alliance est donc source de puissance, mais sa coh\u00e9sion est en risque. La grammaire strat\u00e9gique \u00e9voqu\u00e9e plus t\u00f4t, notamment lorsqu\u2019elle est mise en \u0153uvre par la Russie dans le cadre de conflits hybrides, cible pr\u00e9cis\u00e9ment la coh\u00e9sion des coalitions. Un \u00e9v\u00e9nement ambigu, per\u00e7u par certains alli\u00e9s comme grave et par d\u2019autres comme secondaire, pourrait engendrer une fracture irr\u00e9conciliable. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u2019un des enjeux de la confrontation, phase interm\u00e9diaire entre la comp\u00e9tition\/contestation et l\u2019affrontement : mettre au d\u00e9fi la d\u00e9termination, les capacit\u00e9s, mais aussi la solidit\u00e9 politique des alliances.<\/p>\n\n\n\n Le renforcement de notre souverainet\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Militairement, la souverainet\u00e9 repose sur deux \u00e9l\u00e9ments clefs : l\u2019appr\u00e9ciation autonome de situation et la dissuasion nucl\u00e9aire. Il est indispensable que les plus hautes autorit\u00e9s de l\u2019\u00c9tat puissent disposer d\u2019une appr\u00e9ciation autonome pour forger une intime conviction et d\u00e9cider librement. La dissuasion nucl\u00e9aire prot\u00e8ge nos int\u00e9r\u00eats vitaux. Elle est pleinement souveraine. Elle constitue le socle ultime de notre s\u00e9curit\u00e9. Mais cette souverainet\u00e9 ne se r\u00e9duit pas au nucl\u00e9aire. Elle suppose aussi des forces conventionnelles puissantes et r\u00e9actives. Face aux tentations de la vassalisation heureuse<\/a>, ou de l’id\u00e9alisme impuissant qui \u00e9nonce les r\u00e8gles sans pouvoir les faire appliquer, notre pays a l\u2019ambition d\u2019adopter une strat\u00e9gie d’action pour lui-m\u00eame et pour notre continent. Le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique l\u2019a exprim\u00e9 ainsi : \u00ab Pour \u00eatre libre, il faut \u00eatre craint. Pour \u00eatre craint, il faut \u00eatre puissant. \u00bb Il s\u2019agit d\u2019une formule exigeante. Elle ne signifie pas rechercher l\u2019affrontement ; elle signifie construire les conditions qui permettent de l\u2019\u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est de cette fa\u00e7on qu\u2019il me semble possible d’\u00e9chapper au d\u00e9terminisme de la loi du plus fort, selon lequel le plus agressif gagne toujours, sans tomber dans un id\u00e9alisme qui dirait que la volont\u00e9 seule suffit.<\/p>\n\n\n\n Pour suivre cette ligne d\u2019action, il nous faut faire la preuve de notre d\u00e9termination : cette derni\u00e8re est la combinaison de volont\u00e9, de capacit\u00e9s et d\u2019endurance. La question qui se pose aujourd\u2019hui \u00e0 l’arm\u00e9e de Terre, c\u2019est celle des moyens \u00e0 employer pour exprimer cette d\u00e9termination.<\/p>\n\n\n\n\nEn quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n
En quoi s’agit-il d’une rupture ? La question li\u00e9e \u00e0 l’absence d’une s\u00e9paration nette entre la paix et la guerre se posait d\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es 1930 et Chamberlain d\u00e9clarait en 1939 \u00ab nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes pas non plus en paix \u00bb.<\/h3>\n\n\n\n
En ce sens pr\u00e9cis, sommes-nous d\u00e9j\u00e0 en guerre ? <\/h3>\n\n\n\n
Quel effet ce diagnostic produit-il sur l’arm\u00e9e fran\u00e7aise ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 quoi pourrait ressembler cette guerre ouverte ?<\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019entendez-vous par \u00ab tr\u00e9fonds \u00bb ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Comment faire pi\u00e8ce \u00e0 ces conflits de plus haute intensit\u00e9 qui se multiplient ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Par quels moyens concrets ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Que change cette effervescence ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
D\u00e8s lors, comment int\u00e9grer ces nouveaux \u00e9l\u00e9ments dans la programmation et la conduite de l\u2019action militaire ?<\/h3>\n\n\n\n
La nouvelle r\u00e9alit\u00e9 hybride de la guerre se d\u00e9cline \u00e9galement sur le plan \u00e9conomique. C\u2019est ce qu’on appelle parfois l\u2019arsenalisation (weaponisation<\/em>). En quoi transforme-t-elle l\u2019\u00e9conomie traditionnelle ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Cela suppose une plus grande circulation des talents de la soci\u00e9t\u00e9 au militaire, et inversement. On en revient \u00e0 l\u2019exemple de la nation ukrainienne et de son renouvellement de la structure arm\u00e9e par des voies de professionnalisation plus diverses et plus inventives. Cette plus grande porosit\u00e9 entre la soci\u00e9t\u00e9 civile et le domaine militaire fait-elle partie des r\u00e9flexions en cours au sein de l\u2019arm\u00e9e de Terre fran\u00e7aise ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019en est-il du syst\u00e8me des alliances de la France ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Croyez-vous encore en la d\u00e9fense collective de l’OTAN ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019Europe peut-elle prendre le relais de l\u2019OTAN ?<\/h3>\n\n\n\n
En attendant, quelles sont vos pr\u00e9conisations ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n