{"id":332572,"date":"2026-05-09T06:00:00","date_gmt":"2026-05-09T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=332572"},"modified":"2026-05-08T17:46:33","modified_gmt":"2026-05-08T15:46:33","slug":"colonialisme-de-capture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/09\/colonialisme-de-capture\/","title":{"rendered":"Le colonialisme de capture"},"content":{"rendered":"\n

Alors que nous assistons aujourd\u2019hui \u00e0 une vague sans pr\u00e9c\u00e9dent de captation des savoirs par l\u2019intelligence artificielle, l’\u00e9tude d’une op\u00e9ration de capture plus ancienne \u2014 dont les moyens techniques \u00e9taient bien plus rustiques que les algorithmes qui sous-tendent aujourd\u2019hui les grands mod\u00e8les de langage \u2014 donne \u00e0 la r\u00e9flexion critique sur notre contemporain une nouvelle profondeur historique.<\/p>\n\n\n\n

Il n\u2019est certes jamais tr\u00e8s utile de chercher dans le pass\u00e9 une pr\u00e9figuration du pr\u00e9sent. Aussi n\u2019est-il pas question de dire que le processus de capture des savoirs auquel nous assistons aujourd\u2019hui et celui qui a accompagn\u00e9 la formation de certaines superpuissances coloniales peuvent \u00eatre rabattus l\u2019un sur l\u2019autre. N\u00e9anmoins, il est important de prendre conscience que ce projet n’est pas n\u00e9 au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle dans la Silicon Valley gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019augmentation impressionnante de la puissance de calcul de nos outils informatiques : il est le fondement d\u2019une politique de puissance pluris\u00e9culaire, qui a contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner le monde dans lequel nous vivons et \u00e0 forger, \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, des asym\u00e9tries politiques, \u00e9conomiques et scientifiques encore inconcevables quelques d\u00e9cennies auparavant.<\/p>\n\n\n\n

R\u00e9volution du pouvoir, r\u00e9volution du savoir en Inde britannique<\/h2>\n\n\n\n

Il y a deux-cents cinquante ans, l\u2019Inde a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une double r\u00e9volution qui continue de d\u00e9finir les coordonn\u00e9es du monde dans lequel nous vivons aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re est une r\u00e9volution politique, \u00e0 savoir la soumission de sa plus riche province, le Bengale, \u00e0 la domination d\u2019une entreprise capitaliste britannique, l\u2019East India Company. Il s\u2019agit d\u2019une forme de colonisation in\u00e9dite, dans laquelle une poign\u00e9e de Britanniques \u2013 environ deux cents administrateurs et quelques milliers de militaires europ\u00e9ens \u2013 ont r\u00e9ussi \u00e0 gouverner une province de 378 000 kilom\u00e8tres carr\u00e9s et trente millions d\u2019habitants.<\/p>\n\n\n\n

Pour prendre la mesure de ce paradoxe politique \u2014 que deux cents ans de colonialisme ont r\u00e9ussi \u00e0 naturaliser aux yeux des Europ\u00e9ens \u2014 il faut rappeler que le Bengale repr\u00e9sentait, dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle, un territoire une fois et demi plus grand et trois fois plus peupl\u00e9 que la Grande-Bretagne. V\u00e9ritable t\u00eate de pont de la colonisation, il a permis aux Britanniques de conqu\u00e9rir l\u2019ensemble du sous-continent indien au cours du demi-si\u00e8cle suivant. Aussi n\u2019est-il pas exag\u00e9r\u00e9 de dire que la domination de l\u2019Europe sur l\u2019Asie, qui a caract\u00e9ris\u00e9 tous les XIXe et XXe si\u00e8cles, et qui touche aujourd\u2019hui \u00e0 sa fin, s\u2019est jou\u00e9e au moment de la conqu\u00eate du Bengale.<\/p>\n\n\n\n

La seconde r\u00e9volution est une r\u00e9volution scientifique. La naissance des savoirs orientalistes modernes correspond \u00e0 la formation d\u2019une h\u00e9g\u00e9monie scientifique de l\u2019Europe sur l\u2019Asie. La Soci\u00e9t\u00e9 asiatique de Calcutta, fond\u00e9e en 1784 par un philologue et juge colonial, Sir William Jones, sur le mod\u00e8le de la Royal Society de Londres, marque le coup d\u2019envoi d\u2019un projet encyclop\u00e9dique de connaissance des soci\u00e9t\u00e9s asiatiques par les Europ\u00e9ens. Le terme de soci\u00e9t\u00e9 est lui-m\u00eame trop restrictif, dans la mesure o\u00f9 la Soci\u00e9t\u00e9 asiatique se donnait pour t\u00e2che d\u2019\u00ab explorer l\u2019histoire, et l\u2019arch\u00e9ologie, les productions naturelles, les arts, les sciences et les litt\u00e9ratures de l\u2019Asie \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Pour qui sait se d\u00e9faire de cet autre h\u00e9ritage de la colonisation qu\u2019est le principe d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 ontologique du savoir europ\u00e9en, le transfert d\u2019autorit\u00e9 scientifique qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 en l\u2019espace de quelques d\u00e9cennies est lui aussi spectaculaire. Jusqu\u2019au milieu du XVIIIe si\u00e8cle, les Europ\u00e9ens ignoraient \u00e0 peu pr\u00e8s tout de l\u2019Inde, en dehors des quelques ports dans lesquels ils venaient commercer et du trac\u00e9 des c\u00f4tes que sillonnaient leurs navires. \u00c0 partir du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, en revanche, les orientalistes europ\u00e9ens, au d\u00e9triment des Indiens eux-m\u00eames, se sont d\u00e9finis comme les d\u00e9tenteurs de la v\u00e9rit\u00e9 sur les litt\u00e9ratures, les religions et les cultures de l\u2019Inde. Quadrill\u00e9 par une petite arm\u00e9e de savants et d\u2019administrateurs qui inventoriaient et traduisaient ses manuscrits, reconstituaient l\u2019histoire de ses religions et de ses empires et cartographiaient son territoire, le sous-continent s\u2019est trouv\u00e9 absorb\u00e9 dans l\u2019espace du savoir europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

Il nous faut d\u00e9passer l\u2019id\u00e9e d\u2019une modernit\u00e9 politique et \u00e9conomique qui serait l\u2019apanage exclusif des colonisateurs triomphants. <\/p>Gildas Salmon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Deux si\u00e8cles et demi plus tard, cette h\u00e9g\u00e9monie scientifique est r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9nonc\u00e9e par la critique postcoloniale. Mais elle n\u2019a pas pour autant \u00e9t\u00e9 remise en question. Aujourd\u2019hui encore, pour comprendre les \u00e9pop\u00e9es indiennes, le droit musulman ou la religion brahmanique, c\u2019est l\u2019\u00e9rudition produite dans des universit\u00e9s d\u2019ascendance europ\u00e9enne qui sert d\u2019\u00e9talon du vrai. Le lancement du programme de recherche des orientalistes de Calcutta, \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, marque de ce point de vue une \u00e9tape critique dans le processus par lequel les soci\u00e9t\u00e9s et les cultures extra-europ\u00e9ennes ont progressivement \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9es du droit de d\u00e9finir leur identit\u00e9 ind\u00e9pendamment du savoir europ\u00e9en. <\/p>\n\n\n\n

Gagner une guerre \u00e0 un contre mille : la prise de l\u2019Inde<\/h2>\n\n\n\n

Mon livre L\u2019Empire de la supervision<\/em> propose de lier ces deux r\u00e9volutions, et de les expliquer conjointement comme les fruits d\u2019un mode d\u2019exercice du pouvoir qui n\u2019a jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent pas \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 par la th\u00e9orie politique : la supervision. Avant d\u2019esquisser cette explication, il faut toutefois commencer par renverser la mani\u00e8re dont chacun des deux probl\u00e8mes, politique et scientifique, a longtemps \u00e9t\u00e9 pos\u00e9, en requalifiant la balance des forces entre la Grande-Bretagne et l\u2019Inde au milieu du XVIIIe <\/sup>si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

Du point de vue g\u00e9opolitique, d\u2019abord, la seconde moiti\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle correspond \u00e0 la mise en place d\u2019une nouvelle forme de colonisation en Asie, au moment m\u00eame o\u00f9 les Britanniques perdaient leurs colonies d\u2019Am\u00e9rique avec la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance des \u00c9tats-Unis (1775-1783).<\/p>\n\n\n\n

Avec la conqu\u00eate du Bengale et du Bihar, \u00e0 l\u2019issue des deux batailles de Plassey en 1757 et de Buxar en 1764, l\u2019East India Company a accompli une prouesse qui \u00e9tait jusqu\u2019alors jug\u00e9e impossible par les Europ\u00e9ens : soumettre un territoire appartenant \u00e0 l\u2019un des grands empires asiatiques, en l\u2019occurrence l\u2019Empire moghol, qui \u00e9tait par sa richesse, sa population \u2014 150 millions de sujets au d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle, soit plus de 20 % de la population mondiale \u2014 et la taille de son arm\u00e9e \u2014 estim\u00e9e \u00e0 un million d\u2019hommes \u00e0 son apog\u00e9e \u2014 une grande puissance \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Jusqu\u2019au d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle, les guerres lanc\u00e9es par les Britanniques contre les Moghols avaient toutes lamentablement \u00e9chou\u00e9, et les marchands europ\u00e9ens \u00e9taient contraints de se soumettre \u00e0 leur autorit\u00e9 pour commercer dans leurs territoires <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Shaikh Muhammad Amir de Karraya, \u00ab  Un palefrenier tenant deux chevaux de cal\u00e8che  \u00bb, aquarelle, 1845.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La facilit\u00e9 d\u00e9concertante avec laquelle une poign\u00e9e d\u2019Europ\u00e9ens a r\u00e9ussi quelques d\u00e9cennies plus tard \u00e0 conqu\u00e9rir puis gouverner des dizaines de millions d\u2019Indiens est une \u00e9nigme qui a longtemps \u00e9t\u00e9 expliqu\u00e9e par un \u00e9cart civilisationnel entre l\u2019Europe et l\u2019Asie. L\u2019Europe aurait import\u00e9 la modernit\u00e9 politique, \u00e9conomique et technologique dans une Inde stagnante, voire en d\u00e9clin depuis la fragmentation de l\u2019Empire moghol. Ce dernier aurait plong\u00e9 le sous-continent dans une anarchie politique compl\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019ampleur des conqu\u00eates britanniques et la disproportion entre le nombre des colonisateurs et des colonis\u00e9s, semble \u00e0 premi\u00e8re vue sugg\u00e9rer que la modernisation rapide de l\u2019Europe lui a donn\u00e9, au cours du XVIIIe si\u00e8cle, un avantage \u00e9crasant sur les soci\u00e9t\u00e9s asiatiques. C\u2019est une vision de la colonisation qu\u2019on retrouve jusque chez d\u2019\u00e9minents sociologues et anthropologues tels qu\u2019Ernest Gellner ou Georges Balandier. Dans sa c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9finition de la situation coloniale, qui fait aujourd\u2019hui autorit\u00e9 chez les historiens des empires, ce dernier explique que la r\u00e9duction paradoxale d\u2019un pays au rang de minorit\u00e9 sociale et politique n\u2019a \u00e9t\u00e9 possible que parce que les colonisateurs incarnaient une civilisation industrielle, chr\u00e9tienne et dot\u00e9e d\u2019un rythme de progression rapide face \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s \u00ab arri\u00e9r\u00e9es \u00bb, demeur\u00e9es largement stationnaires aux plans \u00e9conomique, politique et scientifique <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En somme, l\u2019Europe aurait incarn\u00e9 une \u00ab soci\u00e9t\u00e9 chaude \u00bb face \u00e0 des \u00ab soci\u00e9t\u00e9s froides \u00bb non-europ\u00e9ennes, pour reprendre les termes de Claude L\u00e9vi-Strauss <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Comment le Bengale a permis la domination britannique<\/h2>\n\n\n\n

Cette explication, qui revient \u00e0 reconna\u00eetre aux colonisateurs la sup\u00e9riorit\u00e9 qu\u2019eux-m\u00eames estimaient d\u00e9tenir face aux indig\u00e8nes, est inop\u00e9rante pour comprendre la formation de l\u2019Inde britannique. Les travaux men\u00e9s par les historiens de l\u2019Inde depuis maintenant pr\u00e8s de quarante ans aboutissent de fait \u00e0 un constat oppos\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Le Bengale \u00e9tait au XVIIIe si\u00e8cle l\u2019un des centres de l\u2019\u00e9conomie mondiale, caract\u00e9ris\u00e9 par une forte croissance commerciale et manufacturi\u00e8re. Les diverses Compagnies des Indes europ\u00e9ennes se pressaient dans ses ports pour y acheter en masse une production textile qui \u00e9tait alors sans \u00e9gale en quantit\u00e9 comme en qualit\u00e9, et qu\u2019elles se chargeaient d\u2019exporter dans le monde entier. Or, les Europ\u00e9ens n\u2019avaient rien \u00e0 proposer en retour qui int\u00e9ressait les Indiens, hormis l\u2019argent extrait des mines du Nouveau Monde.<\/p>\n\n\n\n

Les travaux de Kenneth Pomeranz, qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le central dans le r\u00e9\u00e9quilibrage de l\u2019histoire \u00e9conomique mondiale qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, montrent que la \u00ab grande divergence \u00bb entre l\u2019Europe et le reste du monde ne date que du milieu du XIXe si\u00e8cle. Cette datation tardive implique que la sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9conomique acquise par l\u2019Europe au cours du XIXe si\u00e8cle doit \u00eatre comprise comme une cons\u00e9quence, plut\u00f4t que comme une cause de la colonisation <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au moment de la prise de contr\u00f4le du Bengale par l\u2019East India Company, la R\u00e9volution industrielle n\u2019avait pas eu lieu. La Grande-Bretagne n\u2019\u00e9tait pas encore la puissance manufacturi\u00e8re h\u00e9g\u00e9monique qu\u2019elle est devenue au XIXe si\u00e8cle, et son industrie textile ne pouvait rivaliser avec les productions indiennes.<\/p>\n\n\n\n\n

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\n \n \"Ghulam\n <\/picture>\n
Ghulam Ali Khan, \u00ab The Qutub Minar \u00bb, aquarelle, 1852-54.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"Ghulam\n <\/picture>\n
Ghulam Ali Khan, \u00ab The Zuffer Muhul in the Red Fort \u00bb, aquarelle, 1852-54.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Ghulam Ali Khan, \u00ab The Qutub Minar \u00bb, aquarelle, 1852-54.<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Ghulam Ali Khan, \u00ab The Zuffer Muhul in the Red Fort \u00bb, aquarelle, 1852-54.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

On peut faire un constat analogue sur le plan politique. Dans la p\u00e9riode troubl\u00e9e qui a accompagn\u00e9 la d\u00e9composition de l\u2019Empire moghol dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle, le Bengale s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 comme un \u00eelot de stabilit\u00e9. Il \u00e9tait devenu un royaume de facto<\/em> ind\u00e9pendant, capable de collecter l\u2019imp\u00f4t de mani\u00e8re bien plus efficace que ne l\u2019avaient fait jusqu\u2019alors les Moghols, et d\u2019entretenir une arm\u00e9e imposante. Sur le plan politique comme sur le plan \u00e9conomique, le Bengale \u00e9tait donc l\u2019un des foyers d\u2019une dynamique de modernisation active \u00e0 l\u2019\u00e9chelle eurasiatique.<\/p>\n\n\n\n

Cette op\u00e9ration de sym\u00e9trisation entre Europe et Asie, op\u00e9r\u00e9e par l\u2019historiographie r\u00e9cente, rejoint la perception des acteurs eux-m\u00eames. Lorsqu\u2019on lit les sources du XVIIIe si\u00e8cle, il est manifeste que la richesse des banquiers et des marchands indiens impressionnait les Europ\u00e9ens. L\u2019existence d\u2019un appareil d\u2019\u00c9tat centralis\u00e9 pourvu d\u2019une culture administrative sophistiqu\u00e9e, d\u2019une industrie d\u2019exportation, d\u2019un droit \u00e9crit, et de religions r\u00e9v\u00e9l\u00e9es fond\u00e9es sur des \u00e9critures, constituaient aux yeux des Britanniques autant de marqueurs du haut degr\u00e9 de civilisation de l\u2019Inde. M\u00eame l\u2019avantage r\u00e9el acquis par les Europ\u00e9ens en mati\u00e8re de technologie militaire au milieu du XVIIIe si\u00e8cle, qui leur a permis de remporter quelques victoires spectaculaires face \u00e0 des arm\u00e9es bien sup\u00e9rieures en nombre dans les ann\u00e9es 1750 et 1760, a rapidement \u00e9t\u00e9 rattrap\u00e9 par les diff\u00e9rentes puissances qui se disputaient le contr\u00f4le du sous-continent. Des r\u00e9gimes tels que le sultanat de Mysore ou la conf\u00e9d\u00e9ration marathe, qui dominaient respectivement le sud et le centre du sous-continent, ont rapidement modernis\u00e9 leurs arm\u00e9es, qui ont r\u00e9ussi \u00e0 tenir t\u00eate aux troupes de la Compagnie des Indes pendant plusieurs d\u00e9cennies.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019expansion coloniale de la Grande-Bretagne ne tient pas \u00e0 l\u2019arri\u00e9ration pr\u00e9tendue de la soci\u00e9t\u00e9 indienne, mais au contraire \u00e0 la richesse et \u00e0 la puissance du Bengale.<\/p>Gildas Salmon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ce r\u00e9\u00e9quilibrage de la balance des forces entre la Grande-Bretagne et le Bengale oblige \u00e0 trouver une explication alternative \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 politique et \u00e9conomique intrins\u00e8que des Europ\u00e9ens pour expliquer la mise en place de la domination coloniale par un nombre si microscopique d\u2019administrateurs britanniques. L\u2019un des enjeux de mon livre est ainsi de penser la colonisation non pas comme l\u2019expression d\u2019un rapport de force pr\u00e9existant, mais comme un basculement g\u00e9opolitique brutal et non anticipable, aux termes duquel les Britanniques ont r\u00e9ussi \u00e0 retourner les ressources \u00e9conomiques et politiques de l\u2019Inde contre elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

Avec la prise de contr\u00f4le du Bengale, un monde multipolaire, dans lequel la Grande-Bretagne et l\u2019Inde \u00e9taient deux foyers d\u2019une \u00e9conomie mondiale unie par des liens d\u2019interd\u00e9pendance commerciale, laisse place \u00e0 une relation de subordination politique et d\u2019exploitation \u00e9conomique entre un centre et une p\u00e9riph\u00e9rie coloniale. Bien que cette histoire soit presque enti\u00e8rement ignor\u00e9e en France, o\u00f9 la R\u00e9volution fran\u00e7aise et l\u2019Empire napol\u00e9onien monopolisent largement l\u2019attention des historiens de cette p\u00e9riode charni\u00e8re qui court de la guerre de Sept Ans (1757-1763) jusqu\u2019\u00e0 la fin des guerres napol\u00e9oniennes en 1815, le passage du sous-continent indien sous domination britannique constitue l\u2019un des points de bascule g\u00e9opolitiques d\u00e9cisifs sans lesquels il est impossible de comprendre la constitution du monde contemporain.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est gr\u00e2ce aux ressources \u00e9conomiques du Bengale, gr\u00e2ce aux imp\u00f4ts qu\u2019elle y pr\u00e9levait et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019immense arm\u00e9e indig\u00e8ne qu\u2019elle y a recrut\u00e9e que la Grande-Bretagne a pu conqu\u00e9rir l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du sous-continent indien, et une partie de l\u2019Asie du Sud-Est. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e re\u00e7ue qui s\u2019est impos\u00e9e au XIXe si\u00e8cle, l\u2019expansion coloniale impressionnante de la Grande-Bretagne en Asie ne tient donc pas \u00e0 l\u2019arri\u00e9ration de la soci\u00e9t\u00e9 indienne ou \u00e0 la faiblesse de ses structures politiques, mais au contraire \u00e0 la richesse et \u00e0 la puissance de la premi\u00e8re r\u00e9gion \u00e0 \u00eatre pass\u00e9e sous son contr\u00f4le, qui lui a permis de supporter le co\u00fbt colossal de la conqu\u00eate de l\u2019ensemble du sous-continent. Autrement dit, la prise de contr\u00f4le du Bengale a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9cisifs de l\u2019accession de la Grande-Bretagne au rang de superpuissance h\u00e9g\u00e9monique au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

Dominer sans peupler : la colonisation de gouvernement<\/h2>\n\n\n\n

La premi\u00e8re \u00e9nigme que l\u2019histoire de l\u2019Inde britannique se doit de r\u00e9soudre est donc politique ou g\u00e9opolitique : comment les quelques centaines d\u2019employ\u00e9s de l\u2019East India Company ont-ils r\u00e9ussi \u00e0 gouverner une province \u00e0 la fois plus grande et plus peupl\u00e9e que la Grande-Bretagne ? R\u00e9pondre \u00e0 cette question suppose de saisir la logique sous-jacente \u00e0 ce que j\u2019ai propos\u00e9 d\u2019appeler la \u00ab colonisation de gouvernement \u00bb par opposition \u00e0 la colonisation de peuplement.<\/p>\n\n\n\n

Par la premi\u00e8re, j\u2019entends une colonisation dans laquelle il n\u2019y a eu ni envoi massif de population europ\u00e9enne, ni accaparement des terres, ni investissement massif de capitaux europ\u00e9ens, ni conversion de la population indig\u00e8ne au christianisme. C\u2019est une forme de colonisation qui est aujourd\u2019hui presque enti\u00e8rement absente du d\u00e9bat public, alors m\u00eame qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 la condition de possibilit\u00e9 de toute l\u2019expansion europ\u00e9enne en Asie.<\/p>\n\n\n\n

Lors de la conqu\u00eate de l\u2019Inde, les Britanniques se sont content\u00e9s de poser un appareil d’\u00c9tat europ\u00e9en sur une soci\u00e9t\u00e9 et une \u00e9conomie qu\u2019ils voulaient troubler le moins possible, afin qu\u2019elles continuent \u00e0 produire par elles-m\u00eames les richesses qu\u2019ils entendaient accaparer. L\u2019inconv\u00e9nient de la cat\u00e9gorie de \u00ab colonie d\u2019exploitation \u00bb, qui est parfois employ\u00e9e pour d\u00e9signer l\u2019Inde britannique, est qu\u2019elle masque la diff\u00e9rence de nature qui s\u00e9pare cette logique de pr\u00e9dation fiscale et commerciale de la logique disciplinaire qui s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e dans les \u00e9conomies de plantation esclavagiste, dont les \u00eeles sucri\u00e8res des Cara\u00efbes ont \u00e9t\u00e9 le laboratoire. Alors que la premi\u00e8re repose sur le maintien et le drainage des structures socio-\u00e9conomiques pr\u00e9coloniales, la seconde a au contraire \u00e9t\u00e9 rendue possible par la destruction int\u00e9grale de la population autochtone et l\u2019importation massive d\u2019une main d\u2019\u0153uvre d\u2019esclaves africains coup\u00e9s de leurs soci\u00e9t\u00e9s d\u2019origines, contraints \u00e0 travailler dans un syst\u00e8me de production construit ex nihilo<\/em> par les Europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n

Il est important aujourd\u2019hui de ne pas se laisser enfermer dans la vision que les colonisateurs triomphants du XIXe si\u00e8cle ont r\u00e9ussi \u00e0 imposer d\u2019eux-m\u00eames, comme les d\u00e9tenteurs exclusifs d\u2019une modernit\u00e9 politique et \u00e9conomique dont ils pr\u00e9tendaient dispenser les bienfaits \u00e0 des populations arri\u00e9r\u00e9es. Il faut au contraire ouvrir l\u2019\u00e9ventail des formes et des logiques coloniales, pour faire appara\u00eetre que les colonisateurs n\u2019ont pas tir\u00e9 leur puissance de leurs ressources propres, mais de celles qu\u2019ils ont puis\u00e9es dans les soci\u00e9t\u00e9s colonis\u00e9es elles-m\u00eames. C\u2019est parce qu\u2019ils ont trouv\u00e9 au Bengale un appareil d\u2019\u00c9tat fonctionnel et une \u00e9conomie puissante qu\u2019ils ont pu en faire la t\u00eate de pont de leur expansion <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e0 d\u00e9crire ce m\u00e9canisme d\u2019appropriation des forces et des comp\u00e9tences de la soci\u00e9t\u00e9 colonis\u00e9e, qui a abouti \u00e0 une confiscation des fruits de sa dynamique interne de modernisation par les colonisateurs, que sert le concept de supervision. Mais avant d\u2019entrer dans sa d\u00e9finition, il faut se tourner vers la r\u00e9volution scientifique qui est concomitante de cette r\u00e9volution politique.<\/p>\n\n\n\n

La colonisation de gouvernement est aujourd\u2019hui absente du d\u00e9bat public, alors qu\u2019elle a rendu possible toute l\u2019expansion europ\u00e9enne en Asie.<\/p>Gildas Salmon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Orientalisme europ\u00e9en et transfert de l’autorit\u00e9 scientifique <\/h2>\n\n\n\n

Cette r\u00e9volution, c\u2019est la d\u00e9couverte par l\u2019Europe des langues et des litt\u00e9ratures savantes de l\u2019Asie. Ce processus est parfois qualifi\u00e9 de \u00ab Renaissance orientale \u00bb par une comparaison trompeuse avec la red\u00e9couverte des textes gr\u00e9co-romains par les humanistes des XVe et XVIe si\u00e8cles. Cette histoire a longtemps \u00e9t\u00e9 racont\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re \u00e9minemment asym\u00e9trique, comme le d\u00e9chiffrement par les pionniers europ\u00e9ens des \u00e9tudes orientales des grands textes litt\u00e9raires, religieux ou juridiques d\u2019une Asie r\u00e9duite au rang d\u2019objet. Dans ce r\u00e9cit, on fait comme si les litt\u00e9ratures, les religions et les cultures de l\u2019Asie \u00e9taient des entit\u00e9s mortes, au m\u00eame titre que les cultures grecques et romaines <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or tel n\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment pas le cas.<\/p>\n\n\n\n

Au moment de la conqu\u00eate britannique, il existait au Bengale au moins deux grandes traditions savantes : la culture indo-persane qui avait accompagn\u00e9 l\u2019implantation de l\u2019Empire moghol au cours des deux si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, dont la langue savante \u00e9tait le persan, et la culture brahmanique, vieille de plusieurs mill\u00e9naires \u2014 ses textes fondateurs, les V\u00e9das, datent du second mill\u00e9naire avant notre \u00e8re \u2014, dont la langue savante \u00e9tait le sanskrit. L\u00e0 aussi, il faut donc commencer par red\u00e9finir la situation initiale pour poser correctement le probl\u00e8me de la construction de l\u2019autorit\u00e9 des orientalistes sur les cultures de l\u2019Asie.<\/p>\n\n\n\n

Jusqu\u2019\u00e0 la seconde moiti\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle, l\u2019Europe et le sous-continent indien \u00e9taient tous deux dot\u00e9s de r\u00e9seaux savants \u00e0 longue port\u00e9e, mais qui demeuraient largement s\u00e9par\u00e9s. La R\u00e9publique des Lettres fonctionnait en Europe et jusqu\u2019en Am\u00e9rique comme un r\u00e9seau scientifique international. Mais de vastes r\u00e9seaux de savoirs existaient aussi en Asie. La langue persane et la religion musulmane reliaient les savoirs indo-persans avec le Moyen-Orient et l\u2019ensemble du monde islamique, tandis que ce que l\u2019indianiste Sheldon Pollock appelle la \u00ab cosmopolis sanskrite \u00bb s\u2019\u00e9tendait sur une grande partie de l\u2019Asie du Sud et du Sud-Est <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces deux r\u00e9seaux \u00e9taient d\u2019ailleurs partiellement interconnect\u00e9s gr\u00e2ce au programme de traduction du sanskrit vers le persan mis en place par les Moghols, originaires d\u2019Asie centrale, suite \u00e0 la conqu\u00eate de l\u2019Inde au XVIe si\u00e8cle <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

En revanche, les r\u00e9seaux de savoirs europ\u00e9ens et asiatiques \u00e9taient tr\u00e8s mal reli\u00e9s entre eux, de telle sorte que les Europ\u00e9ens savaient tr\u00e8s peu de choses sur l\u2019Asie : s\u2019ils avaient une connaissance rudimentaire de la langue et de la culture persane, ils ignoraient \u00e0 peu pr\u00e8s tout de la litt\u00e9rature savante sanskrite. Bien que certains missionnaires pr\u00e9sents en Inde aux XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles aient r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9chiffrer le sanskrit \u00e0 des fins de conversion, il n\u2019existait aucun programme de traduction et de publication des trait\u00e9s brahmaniques comparable \u00e0 celui qu\u2019a mis en place la Soci\u00e9t\u00e9 asiatique dans les deux derni\u00e8res d\u00e9cennies du XVIIIe si\u00e8cle <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Quelques d\u00e9cennies apr\u00e8s la conqu\u00eate britannique, en revanche, les savoirs persans et sanskrits avaient \u00e9t\u00e9 largement phagocyt\u00e9s par les orientalistes europ\u00e9ens. Ceux-ci \u00e9taient d\u00e9sormais regard\u00e9s comme les seules autorit\u00e9s comp\u00e9tentes sur les cultures de l\u2019Asie, \u00e0 tel point que consulter les savants autochtones apparaissait superflu : \u00ab Personne ne contestera un seul instant que, pour toute question relative au droit hindou, la parole de l\u2019illustre Henry Colebrooke vaut davantage que les explications de mille pandits \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00e9crivait ainsi le juriste et orientaliste William H. Morley <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> dans les ann\u00e9es 1850, dans un passage qui r\u00e9sume l\u2019expulsion des savants asiatiques en dehors de l\u2019espace \u00e9pist\u00e9mique de la modernit\u00e9 <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Ghulam Ali Khan, \u00ab  Diwan-i-Khas, Red Fort, Delhi with red awnings or shamianas  \u00bb, aquarelle, 1817.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

L\u2019exploitation intensive des savoirs : l\u2019exemple des tribunaux<\/h2>\n\n\n\n

Comment un renversement aussi rapide a-t-il \u00e9t\u00e9 possible ? Comment les Britanniques, qui sont arriv\u00e9s en Inde ignorants tout des langues, des lois et des litt\u00e9ratures du sous-continent, ont-ils r\u00e9ussi \u00e0 imposer aussi rapidement leur autorit\u00e9 scientifique sur les peuples colonis\u00e9s, \u00e0 tel point que ceux-ci se sont vus d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s du pouvoir de d\u00e9finir leur propre identit\u00e9 culturelle et religieuse ? Il est manifeste que cette \u00e9nigme scientifique est parall\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9nigme g\u00e9opolitique d\u00e9crite ci-dessus. On assiste sur le plan scientifique comme sur le plan politique \u00e0 un basculement brutal, dans lequel les colonisateurs sont parvenus \u00e0 capturer \u00e0 leur profit les ressources des colonis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Pour rendre compte de ce transfert d\u2019autorit\u00e9 scientifique, il faut \u00e9laborer un mod\u00e8le alternatif \u00e0 celui de l\u2019invention de l\u2019Orient par l\u2019Occident mis au point il y a cinquante ans par Edward Sa\u00efd. Bien que son ma\u00eetre-ouvrage, L\u2019Orientalisme, <\/em>ait eu des effets politiques salutaires, il n\u2019a paradoxalement pas su rompre avec l\u2019id\u00e9e d\u2019une toute-puissance des colonisateurs, qu\u2019il d\u00e9peint comme capables de fa\u00e7onner \u00e0 leur guise l\u2019image d\u2019un Orient forg\u00e9e de toutes pi\u00e8ces \u00e0 partir de pr\u00e9jug\u00e9s import\u00e9s d\u2019Europe <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Lorsqu\u2019on revient aux premi\u00e8res d\u00e9cennies de la colonisation britannique, ce mod\u00e8le s\u2019av\u00e8re inop\u00e9rant. Avec deux cents administrateurs pour gouverner une population de trente millions d\u2019habitants, c\u2019est au contraire la faiblesse des colonisateurs, et leur incapacit\u00e9 \u00e0 imposer leur culture \u00e0 la population colonis\u00e9e qui les ont contraints \u00e0 enqu\u00eater sur les droits et les religions autochtones. Le programme de recherche des orientalistes de Calcutta, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1770, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019imp\u00e9ratif de gouverner l\u2019Inde selon ses propres lois. Ce principe, que les administrateurs coloniaux ont tir\u00e9 de L\u2019Esprit des lois <\/em>de Montesquieu, correspondait \u00e0 une logique de minimisation de la violence symbolique : le meilleur moyen d\u2019\u00e9viter une r\u00e9volte consistait \u00e0 leurs yeux \u00e0 respecter les normes socio-religieuses des habitants du Bengale. Il leur a du m\u00eame coup fallu mettre en place de nouvelles formes d\u2019enqu\u00eate pour comprendre quelles \u00e9taient ces lois de l\u2019Inde qu\u2019ils entendaient appliquer dans leurs tribunaux.<\/p>\n\n\n\n

Les colonisateurs n\u2019ont pas tir\u00e9 leur puissance de leurs ressources propres, mais de celles puis\u00e9es dans les soci\u00e9t\u00e9s colonis\u00e9es elles-m\u00eames. <\/p>Gildas Salmon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ce programme de recherche n\u2019a pas ob\u00e9i \u00e0 une logique d\u2019invention<\/em> mais \u00e0 une logique inverse de capture<\/em> des savoirs locaux. Les premiers orientalistes, notamment William Jones (1746-1794) et Henry Thomas Colebrooke (1765-1837) \u2014 souvent d\u00e9crits comme les p\u00e8res fondateurs de l\u2019indologie scientifique \u2014 avaient une conscience \u00e9minente de leur ignorance, et de leur incapacit\u00e9 \u00e0 imposer leurs vues sur la nature du droit ou des religions de l\u2019Inde. Ils se trouvaient en position d\u2019\u00e9l\u00e8ves et non de ma\u00eetres face aux experts des savoirs sanskrits et indo-persans, dont ils avaient tout \u00e0 apprendre. Colebrooke, que William Morley encensait apr\u00e8s sa mort comme la plus haute autorit\u00e9 mondiale en mati\u00e8re de droit hindou, reconnaissait lui-m\u00eame au d\u00e9but de sa carri\u00e8re qu\u2019en la mati\u00e8re, \u00ab le public accorde sans aucun doute davantage de confiance aux pandits qu\u2019\u00e0 moi \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Plut\u00f4t que de d\u00e9nier toute consistance scientifique aux savoirs orientalistes en les r\u00e9duisant \u00e0 une id\u00e9ologie coloniale, une critique plus cons\u00e9quente consiste \u00e0 montrer que les progr\u00e8s impressionnants accomplis par la Soci\u00e9t\u00e9 asiatique de Calcutta \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle n\u2019ont pas correspondu \u00e0 la formation d\u2019un savoir autonome de l\u2019Europe sur<\/em> l\u2019Inde. Ils ont d\u00e9pendu d\u2019une exploitation intensive des savoirs de<\/em> l\u2019Inde sur elle-m\u00eame, que les orientalistes sont parvenus \u00e0 mettre au service du maintien de l\u2019ordre colonial <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La pi\u00e8ce centrale du programme de recherche des orientalistes de Calcutta a \u00e9t\u00e9 la composition du Digeste du droit hindou<\/em> (A Digest of Hindu Law on Contracts and Successions<\/em>), un recueil destin\u00e9 \u00e0 donner aux Britanniques une connaissance des lois de l\u2019Inde suffisante pour r\u00e9pondre aux besoins de leurs tribunaux. William Jones et Henry Thomas Colebrooke \u00e9taient en effet tous deux des juges coloniaux, dont le travail quotidien consistait \u00e0 administrer le droit hindou et le droit musulman, les deux grandes traditions juridiques que les Britanniques ont pris pour fondement des droits personnels qu\u2019ils s\u2019enorgueillissaient de garantir \u00e0 la population indig\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n

Il existe bien une d\u00e9pendance des colonisateurs aux colonis\u00e9s. <\/p>Gildas Salmon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La difficult\u00e9 est que les Britanniques ne connaissaient rien de ces traditions juridiques, ni m\u00eame des langues dans lesquelles les textes de r\u00e9f\u00e9rence \u00e9taient r\u00e9dig\u00e9s. Pour rem\u00e9dier \u00e0 ce probl\u00e8me, l\u2019administration coloniale avait mis en place dans les tribunaux coloniaux une curieuse division du travail judiciaire. Elle a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019embl\u00e9e que les juges britanniques d\u00e9termineraient par eux-m\u00eames tout ce qui relevait des faits : ce sont donc eux qui proc\u00e9daient \u00e0 l\u2019audition des t\u00e9moins, et qui s\u2019effor\u00e7aient de reconstituer ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. En revanche, ces juges consultaient des experts indig\u00e8nes \u2014 les pandits pour le droit hindou, et les maulavis pour le droit musulman \u2014 qui \u00e9taient employ\u00e9s comme officiers de justice par les tribunaux coloniaux pour d\u00e9terminer la r\u00e8gle de droit qui devait s\u2019appliquer au cas.<\/p>\n\n\n\n

Mais le monopole du savoir jurisprudentiel d\u00e9tenu par ces deux cat\u00e9gories de savants pla\u00e7ait les juges britanniques dans une position pr\u00e9caire. Contraints de rendre leurs jugements sur la base de syst\u00e8mes juridiques qu\u2019ils ne ma\u00eetrisaient pas, ils soup\u00e7onnaient les officiers de justice qu\u2019ils employaient de manipuler les textes de droit de mani\u00e8re malhonn\u00eate. La d\u00e9cision de Jones d\u2019apprendre le sanskrit est elle-m\u00eame directement imputable \u00e0 cette m\u00e9fiance envers les pandits, comme le montre une s\u00e9rie de lettres r\u00e9dig\u00e9es en 1785, o\u00f9 il s\u2019exclamait : \u00ab L\u2019infamie des brahmanes [que nous employons comme] juristes fait qu\u2019il est n\u00e9cessaire pour moi d\u2019apprendre le sanskrit \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On touche ici \u00e0 un probl\u00e8me structurel de l\u2019empire colonial, qui est que les colonisateurs ne faisaient aucune confiance aux colonis\u00e9s dont, en m\u00eame temps, ils ne pouvaient se passer.<\/p>\n\n\n\n

Le Digeste du droit hindou<\/em> a \u00e9t\u00e9 la r\u00e9ponse des orientalistes \u00e0 ce probl\u00e8me de la d\u00e9pendance des colonisateurs envers les colonis\u00e9s. Pour \u00eatre capables de contr\u00f4ler que les lois que leurs officiers de justice invoquaient \u00e9taient bien les lois de l\u2019Inde, ils ont entrepris de composer un recueil model\u00e9 sur le Digeste<\/em> de Justinien, que William Jones d\u00e9crivait en ces termes au gouverneur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Inde britannique, Charles Cornwallis, en 1788 :<\/p>\n\n\n\n

\n

\u00ab Si nous disposions d\u2019un digeste complet, qui prendrait pour mod\u00e8le les inestimables Pandectes de Justinien, compil\u00e9 par les juristes indig\u00e8nes les plus savants, accompagn\u00e9 d\u2019une traduction litt\u00e9rale pr\u00e9cise en anglais ; et si des copies de l\u2019ouvrage \u00e9taient conserv\u00e9es dans des bureaux pr\u00e9vus \u00e0 cet effet [\u2026] de sorte qu\u2019ils puissent de temps \u00e0 autre \u00eatre consult\u00e9s en tant qu\u2019\u00e9talons de la justice, nous serions rarement incapables d\u2019identifier au moins les principes et les r\u00e8gles de droits applicables aux cas qui nous sont soumis, et nous ne pourrions sans doute plus jamais \u00eatre induits en erreur par les pandits ou les maulavis, qui n\u2019oseront probablement plus essayer de nous duper, \u00e0 partir du moment o\u00f9 leurs tromperies pourront \u00eatre d\u00e9tect\u00e9es aussi facilement. \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n

Ce texte montre que Jones ne s\u2019estimait pas capable de proc\u00e9der lui-m\u00eame au travail consid\u00e9rable que repr\u00e9sentait l\u2019inventaire des sources du droit hindou, et le tri des textes faisant autorit\u00e9. Bien qu\u2019il ait appris le sanskrit pour gagner un acc\u00e8s direct aux sources textuelles invoqu\u00e9es par les pandits de son tribunal, c\u2019est un travail qu\u2019il entendait d\u00e9l\u00e9guer aux \u00ab juristes indig\u00e8nes les plus savants \u00bb, lui-m\u00eame se contentant de superviser le plan de l\u2019ouvrage. Le primat accord\u00e9 aux contrats et aux successions est un reflet direct des besoins de l\u2019administration coloniale, qui voyait dans la garantie de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e la clef du redressement \u00e9conomique d\u2019une province qu\u2019elle avait commenc\u00e9 par ruiner. C\u2019est donc Jagann\u0101tha Tarkapa\u00f1c\u0101nana, un \u00e9rudit bengali de grand renom, qui s\u2019est charg\u00e9 de composer ce digeste pour Jones.<\/p>\n\n\n\n\n

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\n \n \"Ghulam\n <\/picture>\n
Ghulam Ali Khan, \u00ab The Chhutta within the Lahore Gate of the Palace in Delhi \u00bb, aquarelle, 1852-54<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"Ghulam\n <\/picture>\n
Ghulam Ali Khan, \u00ab The warm or inner room of the Bath in the Red Fort \u00bb, aquarelle, 1852-54<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Ghulam Ali Khan, \u00ab The Chhutta within the Lahore Gate of the Palace in Delhi \u00bb, aquarelle, 1852-54<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Ghulam Ali Khan, \u00ab The warm or inner room of the Bath in the Red Fort \u00bb, aquarelle, 1852-54<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

La composition du Digeste<\/em> de Jones, que le gouverneur g\u00e9n\u00e9ral s\u2019est empress\u00e9 de financer, est assez d\u00e9routante du point de vue d\u2019une grille de lecture h\u00e9rit\u00e9e de L\u2019Orientalisme<\/em> d\u2019Edward Sa\u00efd. En effet, la critique, sans cesse adress\u00e9e \u00e0 l\u2019orientalisme, est que les indig\u00e8nes y sont toujours rel\u00e9gu\u00e9s en position d\u2019objets, plut\u00f4t que de disposer de la libert\u00e9 d\u2019action inh\u00e9rente au statut de personne. Selon Sa\u00efd, ils apparaissent donc dans la litt\u00e9rature orientaliste comme des types plut\u00f4t que comme des individus, car le savoir europ\u00e9en ne les met jamais en position de s\u2019exprimer en leur nom propre.<\/p>\n\n\n\n

Les compilations du droit hindou commandit\u00e9es par les Britanniques conduisent \u00e0 un constat inverse. Jagann\u0101tha y est nomm\u00e9 comme auteur du recueil, paru en 1798 sous son nom, et c\u2019est lui et son \u00e9quipe de pandits qui ont eu la responsabilit\u00e9 de la s\u00e9lection des textes qui devaient \u00eatre appliqu\u00e9s par la puissance coloniale. Dans la pr\u00e9face au Digeste<\/em>, il affirmait ainsi : \u00ab Moi, Jagannat\u2019ha, fils de Rudra, sur ordre des protecteurs de ce pays, ai compil\u00e9 cet ouvrage. \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

La colonisation absorbe et parasite <\/h2>\n\n\n\n

C\u2019est cette figure paradoxale d\u2019un imp\u00e9rialisme qui commence par rendre la parole aux colonis\u00e9s que j\u2019ai essay\u00e9 de d\u00e9crire au moyen du concept de supervision : celle-ci est une captation des savoirs autochtones. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, elle consiste \u00e0 extraire des colonis\u00e9s les moyens de contr\u00f4ler leurs actions. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9rudition de Jagann\u0101tha et de l\u2019\u00e9quipe de pandits qu\u2019il a dirig\u00e9e, d\u00fbment synth\u00e9tis\u00e9e et dupliqu\u00e9e dans chacun de leurs tribunaux, que les Britanniques ont pu pr\u00e9tendre contr\u00f4ler l\u2019administration du droit hindou.<\/p>\n\n\n\n

La supervision correspond \u00e0 une forme de colonialisme cognitif qui consiste \u00e0 retourner les savoirs des colonis\u00e9s en instruments de contr\u00f4le de leurs faits et gestes. C\u2019est une technologie qui consiste \u00e0 se brancher sur des centres d\u2019expertise autochtones, et \u00e0 les mettre au service de l\u2019exercice de la domination coloniale. Au bout de quelques d\u00e9cennies, les Britanniques ont estim\u00e9 en savoir assez en mati\u00e8re de droit hindou pour se passer enti\u00e8rement de l\u2019expertise des pandits.<\/p>\n\n\n\n

Le sch\u00e8me de la supervision, que j\u2019ai identifi\u00e9 en retra\u00e7ant les interactions des orientalistes britanniques avec les pandits qu\u2019ils employaient dans leurs tribunaux, fonctionne aussi pour d\u00e9crire la captation de ressources qui s\u2019est produite dans les domaines \u00e9conomiques et politiques. Pour ce qui est du fonctionnement de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat, de la collecte de l\u2019imp\u00f4t, ou des manufactures textiles, les Britanniques n\u2019avaient au d\u00e9part aucune id\u00e9e de la mani\u00e8re dont ces savoir-faire hautement sp\u00e9cialis\u00e9s fonctionnaient au Bengale. Leur strat\u00e9gie a dans tous les cas \u00e9t\u00e9 la m\u00eame : laisser agir pendant quelques ann\u00e9es ou d\u00e9cennies les experts indig\u00e8nes, mais en pla\u00e7ant derri\u00e8re eux des superviseurs charg\u00e9s de noter et de synth\u00e9tiser, \u00e0 destination de l\u2019administration coloniale, les normes propres \u00e0 ces savoirs et ces savoir-faire <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Il n\u2019y a pas eu de savoir autonome de l\u2019Europe sur<\/em> l\u2019Inde, mais une exploitation intensive des savoirs de<\/em> l\u2019Inde sur elle-m\u00eame.<\/p>Gildas Salmon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La construction du plus grand empire moderne n\u2019a donc pas ob\u00e9i \u00e0 une logique centrifuge de projection de puissance depuis le centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie. Il s\u2019est au contraire appuy\u00e9 sur un processus d\u2019aspiration progressive par le centre imp\u00e9rial de savoirs et de savoir-faire produits par les colonis\u00e9s. La supervision peut \u00eatre d\u00e9crite comme un pouvoir \u00ab intelligent \u00bb, au sens o\u00f9 elle vise \u00e0 extraire les capacit\u00e9s intellectuelles des sujets sur qui elle s\u2019exerce. C\u2019est de leur propre activit\u00e9, expertise et t\u00e9moignage qu\u2019elle tire les normes et les preuves qui serviront ensuite \u00e0 les surveiller.<\/p>\n\n\n\n

Les orientalistes britanniques ont su au moyen de l\u2019observation directe, du papier et de la presse d\u2019imprimerie \u2014 une technologie que le Royaume-Uni a import\u00e9e en Inde \u2014 mettre en place une op\u00e9ration de capture, de synth\u00e8se et d\u2019exploitation des savoirs indo-persans et brahmaniques au service d\u2019une forme de domination coloniale in\u00e9dite. Cette op\u00e9ration de capture, non seulement des ressources mais aussi des savoirs autochtones, a permis \u00e0 l\u2019East India Company de devenir la plus puissante entreprise capitaliste de tous les temps. Elle a aussi assur\u00e9 l\u2019assise politique et scientifique de l\u2019empire colonial qui a domin\u00e9 le monde jusqu\u2019au milieu du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Avant l\u2019IA, la Compagnie des Indes avait cod\u00e9 un langage de la domination.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":332573,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":28,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"staff":[4837],"editorial_format":[4941],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-332572","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-gildas-salmon","editorial_format-doctrine","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":332573,"excerpt":"Avant l\u2019IA, la Compagnie des Indes avait cod\u00e9 un langage de la domination.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nLe colonialisme de capture | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" 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