{"id":332369,"date":"2026-05-08T06:00:00","date_gmt":"2026-05-08T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=332369"},"modified":"2026-05-08T00:10:55","modified_gmt":"2026-05-07T22:10:55","slug":"nucleaire-russie-hydre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/08\/nucleaire-russie-hydre\/","title":{"rendered":"En Russie, la revue du minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res propage des fantasmes nucl\u00e9aires"},"content":{"rendered":"\n

Les experts russes ne se contentent pas de r\u00e9viser la doctrine nucl\u00e9aire du pays ou d\u2019annoncer dans divers journaux et \u00e9missions qu\u2019un missile pourrait \u00e0 tout moment viser le Reichstag<\/a> : ils scrutent attentivement les moindres \u00e9volutions de la dissuasion nucl\u00e9aire europ\u00e9enne afin d\u2019en d\u00e9duire les marges de man\u0153uvre pour la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

En avril 2026, la revue La vie internationale<\/em>, \u00e9dit\u00e9e par le minist\u00e8re russe des Affaires \u00e9trang\u00e8res, a publi\u00e9 une analyse de fond de deux experts en s\u00e9curit\u00e9 nucl\u00e9aire : Vladimir Orlov et Sergue\u00ef Semionov <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Tous deux enseignants \u00e0 la prestigieuse Universit\u00e9 d\u2019\u00c9tat des relations internationales de Moscou, Orlov et Semionov sont surtout experts aupr\u00e8s du centre PIR, dont le premier est le fondateur et le directeur. Depuis 1994, ce think-tank moscovite s\u2019est impos\u00e9 comme l\u2019une des principales organisations non gouvernementales dans le domaine de la s\u00e9curit\u00e9 internationale, avec une sp\u00e9cialisation dans le contr\u00f4le des armements et la non-prolif\u00e9ration nucl\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n

Il reste difficile de savoir si la position des auteurs exprime l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des d\u00e9cideurs russes ou si leur publication a justement pour fin d\u2019attirer l\u2019attention du minist\u00e8re sur les enjeux qui leur apparaissent comme les plus cruciaux. Toujours est-il que cet article paru dans une revue \u00e9manant du minist\u00e8re peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un reflet de pr\u00e9occupations r\u00e9elles du c\u00f4t\u00e9 de Moscou. En l\u2019esp\u00e8ce, Orlov et Semionov identifient trois grands facteurs de risque pour la s\u00e9curit\u00e9 russe en mati\u00e8re nucl\u00e9aire : le rapprochement franco-britannique dans le cadre de la \u00ab dissuasion avanc\u00e9e \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> mise en avant par Emmanuel Macron ; le potentiel acc\u00e8s de nouveaux \u00c9tats, en priorit\u00e9 la Pologne et l\u2019Ukraine, \u00e0 l\u2019arme nucl\u00e9aire ; un recentrement de l\u2019Europe sur l\u2019OTAN qui pousserait les \u00c9tats-Unis \u00e0 donner des garanties \u00e0 leurs alli\u00e9s en les incluant plus activement \u00e0 ses missions nucl\u00e9aires.<\/p>\n\n\n\n

Cette publication ne fait pas exception \u00e0 la r\u00e8gle qui domine d\u00e9sormais l\u2019espace de l\u2019expertise autoris\u00e9e en Russie : on y trouve p\u00eale-m\u00eale des analyses chiffr\u00e9es, des hypoth\u00e8ses strat\u00e9giques et des \u00e9l\u00e9ments relevant de la pure propagande de guerre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les auteurs ne seraient sans doute davantage fond\u00e9s \u00e0 affirmer que les \u00c9tats-Unis prennent des d\u00e9cisions contraires aux dispositions du Trait\u00e9 de non-prolif\u00e9ration si la Russie n\u2019avait pas transf\u00e9r\u00e9 des armes nucl\u00e9aires au B\u00e9larus. De m\u00eame, on est plus l\u00e9gitime \u00e0 juger les \u00c9tats-Unis infid\u00e8les aux engagements de l\u2019Acte fondateur Russie-OTAN de 1997 lorsque l\u2019on ne d\u00e9clenche ou soutient pas soi-m\u00eame l\u2019invasion militaire de l\u2019Ukraine. Quant au fait de consid\u00e9rer toute revendication ukrainienne en mati\u00e8re nucl\u00e9aire comme un retour au \u00ab bluff nucl\u00e9aire \u00bb et au \u00ab chantage atomique \u00bb qui ont abouti au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 au M\u00e9morandum de Budapest, il s\u2019agit du d\u00e9calque d\u2019une interpr\u00e9tation poutinienne de l\u2019histoire : il est \u00e9vident que le soutien qu\u2019accordent les \u00c9tats-Unis et le Royaume-Uni \u00e0 l\u2019Ukraine d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est aucunement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 cet accord de 1994, mais r\u00e9sulte bel et bien de la guerre d\u2019agression d\u00e9clench\u00e9e par la Russie en 2022.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Dans le domaine de la non-prolif\u00e9ration nucl\u00e9aire, une v\u00e9ritable temp\u00eate semble se profiler \u00e0 l\u2019horizon de l\u2019Europe. Au sein de l\u2019OTAN, les alli\u00e9s des \u00c9tats-Unis mettent en doute la fiabilit\u00e9 des garanties de Washington et envisagent des sch\u00e9mas alternatifs de coop\u00e9ration en mati\u00e8re de dissuasion nucl\u00e9aire. Dans ce contexte, Paris et Londres affichent leur d\u00e9termination \u00e0 engager leurs forces strat\u00e9giques au service de la d\u00e9fense du continent, tout en approfondissant leur convergence sur les enjeux nucl\u00e9aires. Les initiatives de cet ordre semblent appel\u00e9es \u00e0 se multiplier. L\u2019Allemagne, la Pologne et l\u2019Ukraine, qui flirtent ouvertement avec l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un acc\u00e8s \u00e0 l\u2019arme nucl\u00e9aire, pourraient figurer parmi les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires de ces \u00ab d\u00e9bats strat\u00e9giques \u00bb sur la dissuasion europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n

La dissuasion avanc\u00e9e \u00e0 la fran\u00e7aise <\/h2>\n\n\n\n

\u00c0 ce stade, l\u2019initiative la plus clairement formul\u00e9e \u00e9mane de Paris. Dans son allocution programmatique du 2 mars 2026, le pr\u00e9sident Emmanuel Macron a annonc\u00e9 l\u2019adoption d\u2019une doctrine de \u00ab dissuasion avanc\u00e9e<\/a> \u00bb. La d\u00e9fense de l\u2019Europe \u00e9tant d\u00e9sormais port\u00e9e au rang d\u2019int\u00e9r\u00eat vital de la France, l\u2019atteinte \u00e0 celle-ci constituerait l\u2019un des motifs majeurs de recours \u00e0 l\u2019arme nucl\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n

Concr\u00e8tement, cette doctrine pr\u00e9voit le d\u00e9ploiement temporaire d\u2019avions capables d\u2019emporter des armes nucl\u00e9aires hors du territoire fran\u00e7ais, en s\u2019appuyant sur les infrastructures militaires d\u2019\u00c9tats partenaires. Contrairement au mod\u00e8le des missions nucl\u00e9aires partag\u00e9es qui pr\u00e9vaut au sein de l\u2019OTAN, Paris n\u2019envisage pas ni d\u2019associer ses alli\u00e9s \u00e0 la conduite ou \u00e0 la planification des op\u00e9rations nucl\u00e9aires, ni de leur accorder des garanties de s\u00e9curit\u00e9 juridiquement contraignantes.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019allocution d\u2019Emmanuel Macron pr\u00e9sentait donc cette approche comme une \u00ab couche \u00bb d\u00e9fensive suppl\u00e9mentaire, mais il faut bien saisir qu\u2019elle repr\u00e9senterait du m\u00eame coup un parapluie nucl\u00e9aire informel pour le reste de l\u2019Europe. Si l\u2019Allemagne est appel\u00e9e \u00e0 en \u00eatre la principale vitrine, des accords analogues semblent sur le point d\u2019\u00eatre conclus avec une s\u00e9rie de pays, parmi lesquels la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Su\u00e8de et le Danemark. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019expression de \u00ab parapluie nucl\u00e9aire informel \u00bb est trompeuse et sans doute d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment sensationnaliste. Si le discours de l\u2019\u00cele Longue a ind\u00e9niablement op\u00e9r\u00e9 une r\u00e9orientation europ\u00e9enne de la dissuasion nucl\u00e9aire fran\u00e7aise en des termes tr\u00e8s clairs, le pr\u00e9sident fran\u00e7ais n\u2019a nullement laiss\u00e9 entendre qu\u2019il ouvrait la voie \u00e0 de nouvelles garanties aux autres \u00c9tats europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n

Rappelons ici que les exhortations d\u2019Emmanuel Macron \u00e0 l\u2019instauration d\u2019un dialogue strat\u00e9gique dans ce domaine s\u2019inscrivent dans une certaine continuit\u00e9 historique. La France a plac\u00e9 la dimension europ\u00e9enne \u00e0 l\u2019ordre du jour de sa politique nucl\u00e9aire d\u00e8s la pr\u00e9sidence de Fran\u00e7ois Mitterrand, voire sous Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces initiatives avaient alors \u00e9t\u00e9 re\u00e7ues froidement : on les suspectait de tenir davantage de la communication politique que de la politique strat\u00e9gique concr\u00e8te. En 2020 encore, les responsables europ\u00e9ens, enti\u00e8rement acquis aux principes atlantistes alors dominants, avaient choisi d\u2019ignorer les prises de position d\u2019Emmanuel Macron afin de ne pas fragiliser la confiance g\u00e9n\u00e9rale dans le \u00ab parapluie nucl\u00e9aire \u00bb am\u00e9ricain <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019essor actuel de ce dialogue strat\u00e9gique \u00e0 la fran\u00e7aise appara\u00eet ainsi corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9lection de Donald Trump, dont les positions \u00ab antieurop\u00e9ennes \u00bb ne sont un secret pour personne.<\/p>\n\n\n\n

Le plafond invisible de l\u2019arsenal fran\u00e7ais<\/h2>\n\n\n\n

Jusqu\u2019\u00e0 tout r\u00e9cemment, l\u2019arsenal nucl\u00e9aire fran\u00e7ais comprenait environ 300 t\u00eates, soit pr\u00e8s de deux fois moins qu\u2019au sortir de la Guerre froide. Selon les experts de la Federation of American Scientists, 290 engins de cet ordre \u00e9taient ainsi disponibles en 2025 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La nouvelle doctrine annonc\u00e9e par Paris pr\u00e9voit non seulement d\u2019augmenter cet arsenal, mais aussi de cesser toute communication publique sur l\u2019\u00e9tat de ses forces. Dans sa pr\u00e9sentation de mars dernier, Emmanuel Macron a pr\u00e9sent\u00e9 cette \u00e9volution comme une r\u00e9plique \u00e0 celles des autres puissances nucl\u00e9aires, toujours plus discr\u00e8tes sur ce point pr\u00e9cis.<\/p>\n\n\n\n

Pr\u00e9cisons toutefois qu\u2019il existait des signes avant-coureurs. D\u00e8s septembre 2025, plusieurs hauts diplomates fran\u00e7ais confiaient \u00e0 l\u2019un des auteurs de ces lignes que la France n\u2019entendait participer \u00e0 aucune n\u00e9gociation sur la r\u00e9duction des armes nucl\u00e9aires, ni en r\u00e9duire le nombre de sa propre initiative. Aussi n\u2019y a-t-il rien de fondamentalement \u00ab inattendu \u00bb dans les r\u00e9centes r\u00e9v\u00e9lations d\u2019Emmanuel Macron, qui s\u2019inscrivent bien plut\u00f4t dans la continuit\u00e9 de l\u2019attitude nucl\u00e9aire de la France.<\/p>\n\n\n\n

On peut s\u2019interroger sur le sens de l\u2019int\u00e9gration ici de plusieurs \u00ab sources \u00bb fran\u00e7aises qui se seraient pr\u00e9tendument confi\u00e9es \u00e0 l\u2019un des auteurs de l\u2019article. En effet, de leur aveu m\u00eame, l\u2019annonce de l\u2019augmentation du nombre d\u2019armes nucl\u00e9aires par Emmanuel Macron corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019arr\u00eat de communication sur leur quantit\u00e9 exacte ne constitue en rien un \u00ab scoop \u00bb. Pourquoi alors mettre en sc\u00e8ne une conversation secr\u00e8te avec plusieurs \u00ab hauts diplomates fran\u00e7ais \u00bb, qui plus est \u00ab d\u00e8s septembre 2025 \u00bb ? S\u2019il n\u2019est pas impossible que des canaux informels de discussions existent, le terme de \u00ab diplomate \u00bb laisse penser que ces pr\u00e9tendus \u00ab \u00e9changes \u00bb \u2014 dont il est bien s\u00fbr impossible d\u2019\u00e9tablir un d\u00e9but d\u2019authenticit\u00e9 \u2014 se seraient tenus dans un cadre officiel, ce dont il y a fortement lieu de douter.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019ossature des forces de dissuasion nucl\u00e9aires fran\u00e7aises reste la Force oc\u00e9anique strat\u00e9gique, qui comprend quatre sous-marins nucl\u00e9aires lanceurs d\u2019engins (SNLE) de la classe \u00ab Le Triomphant \u00bb. Leur maintien en service est pr\u00e9vu jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 2030. Chacun de ces b\u00e2timents peut emporter jusqu\u2019\u00e0 16 missiles balistiques M51 d\u2019une port\u00e9e de 9 000 kilom\u00e8tres, \u00e9quip\u00e9s de six charges TNO (\u00ab t\u00eates nucl\u00e9aires oc\u00e9aniques \u00bb) d\u2019une puissance de 100 kilotonnes \u2014 \u00e0 titre de comparaison, la bombe de Hiroshima atteignait 15 kilotonnes. Un total de 48 missiles de ce type aurait \u00e9t\u00e9 produit \u00e0 ce jour. En 2025, la charge totale de la composante maritime des forces strat\u00e9giques fran\u00e7aises repr\u00e9sentait ainsi pr\u00e8s de 240 t\u00eates nucl\u00e9aires, ce qui laisse au pays une capacit\u00e9 th\u00e9orique d\u2019extension jusqu\u2019\u00e0 384 ogives, sous r\u00e9serve de produire 16 missiles balistiques suppl\u00e9mentaires. <\/p>\n\n\n\n

La composante a\u00e9rienne repose quant \u00e0 elle sur les avions Rafale r\u00e9partis en quatre escadrons, arm\u00e9s de missiles de croisi\u00e8re ASMP-A, puis ASMPA-R (missile air-sol moyenne port\u00e9e am\u00e9lior\u00e9 \u2014 r\u00e9nov\u00e9), d\u2019une port\u00e9e de 500 kilom\u00e8tres. Selon les sources disponibles, l\u2019\u00e9valuation de la puissance de la charge nucl\u00e9aire fluctue entre 100 et 300 kilotonnes. \u00c0 l\u2019heure actuelle, les 54 missiles produits font l\u2019objet d\u2019une op\u00e9ration de modernisation. Une partie d\u2019entre eux ayant \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e dans le cadre d\u2019essais nucl\u00e9aires, on doit en conclure que leur nombre total ne d\u00e9passe pas les 50 unit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

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