{"id":330423,"date":"2026-05-03T06:00:00","date_gmt":"2026-05-03T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=330423"},"modified":"2026-05-02T21:24:40","modified_gmt":"2026-05-02T19:24:40","slug":"liu-huaqing","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/05\/03\/liu-huaqing\/","title":{"rendered":"Le plus important strat\u00e8ge chinois dont vous n\u2019avez jamais entendu parler"},"content":{"rendered":"\n
Pour recevoir nos articles en avant-premi\u00e8re et soutenir le travail d’une r\u00e9daction ind\u00e9pendante, <\/em>abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Bien qu’il reste peu connu du grand public occidental, Liu Huaqing (1916-2011) demeure une figure de r\u00e9f\u00e9rence en Chine, aussi bien pour Xi Jinping que pour l’Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration. V\u00e9t\u00e9ran de la Longue Marche, compagnon de route de Deng Xiaoping et longtemps surnomm\u00e9 le \u00ab Mahan chinois \u00bb en r\u00e9f\u00e9rence au th\u00e9oricien am\u00e9ricain de la puissance maritime, il occupe une place singuli\u00e8re dans le panth\u00e9on strat\u00e9gique de P\u00e9kin.<\/p>\n\n\n\n Homme d’action autant que de lettres, il a laiss\u00e9 une \u0153uvre \u00e9crite abondante, tout enti\u00e8re tourn\u00e9e vers un m\u00eame axe : l’affirmation de la souverainet\u00e9 maritime chinoise. Nomm\u00e9 commandant en chef de la marine en 1982, \u00e0 un moment o\u00f9 la flotte chinoise n’est encore qu’un appendice modeste de l’arm\u00e9e de terre, Liu Huaqing entreprend de la faire passer d’une force strictement c\u00f4ti\u00e8re \u00e0 une marine de haute mer. Pour ce faire, il fonde une nouvelle doctrine, dite de la \u00ab d\u00e9fense active des mers proches \u00bb, qui rompt avec la tradition continentale de l’Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration et inaugure la pens\u00e9e navale contemporaine de la Chine.<\/p>\n\n\n\n Elle s’articule autour d’un plan en trois \u00e9tapes destin\u00e9 \u00e0 doter la Chine, dans la seconde moiti\u00e9 du XXIe si\u00e8cle, d’une marine de port\u00e9e mondiale. Mais elle engage, plus fondamentalement encore, une transformation des repr\u00e9sentations nationales.<\/p>\n\n\n\n La Chine se percevait en effet comme une puissance exclusivement continentale, d\u00e9finie par l’\u00e9tendue de ses fronti\u00e8res terrestres. Il faut d’ailleurs rappeler qu’avant l’adoption de la Loi sur la mer territoriale et la zone contigu\u00eb par le Congr\u00e8s national du peuple en 1992, P\u00e9kin ne revendiquait formellement aucun contr\u00f4le territorial sur les espaces maritimes.<\/p>\n\n\n\n Pour accompagner et cristalliser ce changement de mentalit\u00e9, Liu Huaqing n’a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 passer \u00e0 l’action. D\u00e8s 1988, lors de l’affrontement du r\u00e9cif Johnson Sud dans l’archipel des Spratleys, la marine chinoise s’empare de plusieurs \u00eelots aux d\u00e9pens du Vietnam ; en 1995, c’est au tour du r\u00e9cif Mischief d’\u00eatre pris aux Philippines. Au total, huit \u00eelots revendiqu\u00e9s par Hano\u00ef et Manille passent ainsi sous contr\u00f4le chinois \u2014 autant de coups de force qui inscrivent dans la g\u00e9ographie la souverainet\u00e9 revendiqu\u00e9e par P\u00e9kin sur un espace maritime de plus en plus profond.<\/p>\n\n\n\n\n Pour en saisir la port\u00e9e, il faut revenir au contexte strat\u00e9gique de la Guerre froide. D\u00e8s la guerre de Cor\u00e9e, en 1951, les \u00c9tats-Unis \u00e9laborent une strat\u00e9gie d’endiguement maritime du bloc communiste, articul\u00e9e autour de ce qu’ils appellent les \u00ab cha\u00eenes d’\u00eeles \u00bb. Il s’agit, depuis Washington, de barrer l’acc\u00e8s au Pacifique en s’appuyant sur un chapelet d’archipels alli\u00e9s, transform\u00e9s en autant de verrous strat\u00e9giques.<\/p>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait. Selon son plan, la Marine de l’Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration devait franchir la premi\u00e8re cha\u00eene d’\u00eeles \u00e0 l’horizon 2020. Cette ligne, la plus proche du continent chinois, court de l’archipel japonais \u2014 en particulier d’Okinawa \u2014 jusqu’aux Philippines en passant par Ta\u00efwan ; elle enserre la mer de Chine orientale et la mer de Chine m\u00e9ridionale, qui constituent les approches imm\u00e9diates du territoire chinois.<\/p>\n\n\n\n L’implantation au sein de la deuxi\u00e8me cha\u00eene \u00e9tait quant \u00e0 elle fix\u00e9e \u00e0 2025. Plus au large, celle-ci s’\u00e9tend de Sakhaline et de l’archipel japonais d’Ogasawara jusqu’\u00e0 l’\u00eele am\u00e9ricaine de Guam, en passant par les Mariannes et les Carolines. Elle correspond \u00e0 la profondeur strat\u00e9gique du Pacifique occidental, o\u00f9 Washington concentre l’essentiel de ses bases avanc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la diff\u00e9rence des forces occidentales, Xi Jinping et la marine chinoise s’inscrivent dans la continuit\u00e9 directe des id\u00e9es formul\u00e9es dans les ann\u00e9es 1980, en pleine Guerre froide.<\/p>Xiaobing Li<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Enfin, la pr\u00e9sence chinoise le long de la troisi\u00e8me cha\u00eene \u00e9tait projet\u00e9e \u00e0 l\u2019horizon 2050. Cette derni\u00e8re ligne, la plus \u00e9loign\u00e9e, s’\u00e9tire des \u00eeles Al\u00e9outiennes au nord jusqu’\u00e0 la Nouvelle-Z\u00e9lande et l’Antarctique au sud, en passant par Hawa\u00ef \u2014 c\u0153ur du dispositif am\u00e9ricain dans le Pacifique. L’atteindre signifierait, pour P\u00e9kin, acc\u00e9der au statut de puissance navale v\u00e9ritablement mondiale.<\/p>\n\n\n\n Oui, et au-del\u00e0 m\u00eame des pr\u00e9visions les plus optimistes de Liu Huaqing. La marine chinoise a franchi la premi\u00e8re cha\u00eene d\u00e8s 2009-2010, soit une d\u00e9cennie plus t\u00f4t que pr\u00e9vu. Conform\u00e9ment au calendrier initial, en 2025, deux groupes a\u00e9ronavals ont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 la deuxi\u00e8me cha\u00eene. Seul l’objectif d’atteindre la troisi\u00e8me avant 2050 reste \u00e0 concr\u00e9tiser \u2014 mais au rythme actuel des constructions navales chinoises, il para\u00eet parfaitement \u00e0 port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Telle \u00e9tait bien l’intention premi\u00e8re de Liu Huaqing. Mais sous Xi Jinping, la doctrine a connu un glissement d\u00e9cisif. Le pr\u00e9sident chinois consid\u00e8re d\u00e9sormais que la marine doit pouvoir prendre l’initiative du feu, tout en qualifiant ce geste offensif de \u00ab d\u00e9fense offensive \u00bb. <\/p>\n\n\n\n La vision de Liu Huaqing a marqu\u00e9 un tournant central dans l’orientation du pays vers l’oc\u00e9an, tant pour le commerce que pour la guerre.<\/p>Xiaobing Li<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Loin d’\u00eatre une simple acrobatie s\u00e9mantique, la formule joue un r\u00f4le strat\u00e9gique, en permettant \u00e0 P\u00e9kin de pr\u00e9senter par avance toute attaque navale comme une riposte \u00e0 une menace, brouillant la fronti\u00e8re entre agression et d\u00e9fense \u2014 et, avec elle, le seuil d’engagement.<\/p>\n\n\n\n Liu Huaqing demeure une r\u00e9f\u00e9rence largement cit\u00e9e et reprise en Chine. Il est aujourd’hui consid\u00e9r\u00e9 comme le p\u00e8re de la marine chinoise moderne \u2014 et plus particuli\u00e8rement de son a\u00e9ronavale.<\/p>\n\n\n\n Le qualificatif n’a rien d’abusif. C’est lui qui, d\u00e8s les ann\u00e9es 1970-1980, a port\u00e9 l’id\u00e9e d’un programme chinois de porte-avions \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le projet relevait encore de l\u2019utopie. Le changement est aujourd’hui spectaculaire. La Chine dispose d\u00e9sormais de trois porte-avions actifs : le Liaoning, le Shandong et le Fujian, ce dernier ayant \u00e9t\u00e9 admis en service le 5 novembre 2025, en pr\u00e9sence du pr\u00e9sident Xi Jinping. Un quatri\u00e8me b\u00e2timent, le Type 004, dont la propulsion nucl\u00e9aire est envisag\u00e9e, est en construction depuis 2024 dans le chantier naval de Dalian. En d\u00e9cembre 2025, le d\u00e9partement de la D\u00e9fense am\u00e9ricain a indiqu\u00e9 que P\u00e9kin pr\u00e9voyait d’aligner neuf porte-avions d’ici 2035, ce qui d\u00e9passerait alors la flotte am\u00e9ricaine du Pacifique.<\/p>\n\n\n\n Oui, et de mani\u00e8re d\u00e9terminante. Liu Huaqing est consid\u00e9r\u00e9 comme l’un des p\u00e8res fondateurs de la dissuasion sous-marine chinoise : c’est lui qui a port\u00e9, d\u00e8s les ann\u00e9es 1960, l’id\u00e9e de doter la Chine d’une flotte de sous-marins nucl\u00e9aires d’attaque puis lanceurs d’engins, dans une logique de profondeur strat\u00e9gique. Les premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations \u2014 Type 091 pour les sous-marins nucl\u00e9aires d’attaque, Type 092 pour les sous-marins nucl\u00e9aires lanceurs d’engins \u2014 sont n\u00e9es de cette impulsion. La troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, actuellement op\u00e9rationnelle, en constitue le prolongement direct.<\/p>\n\n\n\n\n\n Aujourd’hui, la marine de l’Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration occupe le deuxi\u00e8me rang mondial en tonnage et en nombre de b\u00e2timents, juste derri\u00e8re l’US Navy. La hi\u00e9rarchie est tout autre, en revanche, lorsqu’on mesure l’efficacit\u00e9 au combat et l’exp\u00e9rience op\u00e9rationnelle : la Marine de la R\u00e9publique populaire de Chine reste, \u00e0 ce jour, une force qui n’a jamais livr\u00e9 de bataille navale moderne, et qui souffre de difficult\u00e9s politiques et organisationnelles de premier plan.<\/p>\n\n\n\n Les paroles et les actes de Liu Huaqing ont contribu\u00e9 \u00e0 renforcer la prise de conscience qu\u2019a la Chine de ses int\u00e9r\u00eats maritimes. C\u2019est l\u00e0 l\u2019h\u00e9ritage le plus important de cette figure.<\/p>\n\n\n\n Ind\u00e9niablement. Au sein de l’arm\u00e9e de terre, l’h\u00e9ritage de Liu Huaqing est controvers\u00e9. La marine a longtemps capt\u00e9 l’essentiel de l’attention des autorit\u00e9s et une part croissante du budget de la d\u00e9fense au d\u00e9triment des forces terrestres qui ont vu leurs effectifs r\u00e9duits et leurs cr\u00e9dits rogn\u00e9s. Ce d\u00e9s\u00e9quilibre nourrit, depuis des ann\u00e9es, un m\u00e9contentement persistant.<\/p>\n\n\n\n Oui, m\u00eame s’il reste parfois difficile d’en mesurer pleinement la port\u00e9e. En 2025, les tensions entre branches de l’Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration ont d\u00e9bouch\u00e9 sur un v\u00e9ritable affrontement, cristallis\u00e9 autour de questions budg\u00e9taires et de cha\u00eenes de commandement. <\/p>\n\n\n\n Entre mars 2023 et l’automne 2025, pr\u00e8s d’une vingtaine de g\u00e9n\u00e9raux et amiraux ont \u00e9t\u00e9 purg\u00e9s et emprisonn\u00e9s \u2014 parmi lesquels plusieurs officiers de marine et six hauts grad\u00e9s de la Force des fus\u00e9es, branche strat\u00e9gique charg\u00e9e des missiles balistiques et hypersoniques. <\/p>\n\n\n\n Tout affrontement avec les \u00c9tats-Unis d\u00e9pendra d\u00e9sormais principalement des vues de Xi Jinping, sans contrepoids institutionnel. C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’attention soutenue qu\u2019il accorde \u00e0 Liu Huaqing.<\/p>Xiaobing Li<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En janvier 2026, Xi Jinping a port\u00e9 le coup de gr\u00e2ce en faisant tomber les deux plus hauts grad\u00e9s issus de l’arm\u00e9e de terre : le g\u00e9n\u00e9ral Zhang Youxia, vice-pr\u00e9sident de la Commission militaire centrale et num\u00e9ro deux de facto<\/em> de l’appareil militaire, ainsi que Liu Zhenli, chef d’\u00e9tat-major interarm\u00e9es, tous deux mis en cause pour \u00ab graves violations de la discipline \u00bb. La Commission militaire centrale, qui comptait sept membres en 2022, n’en compte plus que deux en exercice : Xi Jinping lui-m\u00eame et le g\u00e9n\u00e9ral Zhang Shengmin, en charge de la lutte anticorruption.<\/p>\n\n\n\n Une concentration sans pr\u00e9c\u00e9dent du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Officiellement, le Parti dirige l’ensemble des forces arm\u00e9es chinoises \u2014 arm\u00e9e de terre, marine, aviation, Force des fus\u00e9es et Force de soutien strat\u00e9gique. Mais en pratique, ces composantes sont d\u00e9sormais plac\u00e9es sous le contr\u00f4le personnel du chef du Parti. Ce n’est plus seulement l’arm\u00e9e du Parti : c’est l’arm\u00e9e de Xi.<\/p>\n\n\n\n Le constat est lourd de cons\u00e9quences. Toute action contre Ta\u00efwan, tout affrontement avec les \u00c9tats-Unis d\u00e9pendra d\u00e9sormais principalement des vues du pr\u00e9sident chinois, sans v\u00e9ritable contrepoids institutionnel ni d\u00e9lib\u00e9ration strat\u00e9gique collective. Il pourrait, en principe, en d\u00e9cider \u00e0 tout moment.<\/p>\n\n\n\n C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’attention soutenue que Xi Jinping accorde \u00e0 la m\u00e9moire de Liu Huaqing, preuve que la pens\u00e9e de l’amiral continue d’irriguer la strat\u00e9gie militaire chinoise. En 2016, le pr\u00e9sident avait d’ailleurs personnellement pr\u00e9sid\u00e9 la c\u00e9r\u00e9monie comm\u00e9morant le centenaire de sa naissance, le saluant comme l’un des plus grands chefs militaires de la Chine moderne.<\/p>\n\n\n\n De mani\u00e8re d\u00e9terminante. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, lorsque Liu Huaqing prend le commandement de la marine, l’\u00e9ventualit\u00e9 d’un d\u00e9barquement \u00e0 Ta\u00efwan est envisag\u00e9e comme une op\u00e9ration essentiellement terrestre. Les \u00e9tats-majors raisonnent alors selon une grammaire militaire h\u00e9rit\u00e9e de la tradition chinoise continentale, en se posant des questions de troupier : quels effectifs mobiliser, quelle logistique d\u00e9ployer, comment conqu\u00e9rir l’\u00eele ?<\/p>\n\n\n\n Pendant et apr\u00e8s son mandat, ce paradigme s’est invers\u00e9. La strat\u00e9gie chinoise vis-\u00e0-vis de Ta\u00efwan est pass\u00e9e d’une logique ax\u00e9e sur l’arm\u00e9e de terre \u00e0 une logique pilot\u00e9e par la marine. Les exercices r\u00e9cents en t\u00e9moignent : la marine de l\u2019Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration y joue d\u00e9sormais un r\u00f4le de premier plan, autour de sc\u00e9narios qui combinent affrontement naval, frappes massives de missiles et campagne a\u00e9rienne d’ampleur.<\/p>\n\n\n\n\n Plus que jamais. \u00c0 la diff\u00e9rence des forces occidentales, Xi Jinping et la marine chinoise s’inscrivent dans la continuit\u00e9 directe des id\u00e9es formul\u00e9es dans les ann\u00e9es 1980, en pleine Guerre froide. L’amiral Liu Huaqing avait notamment fait sienne une maxime de Sun Tzu : \u00ab Vaincre sans combattre \u00bb. Il l’avait coupl\u00e9e \u00e0 une autre intuition forte : faire de la puissance navale un instrument de dissuasion en temps de crise.<\/p>\n\n\n\n Cette vis\u00e9e strat\u00e9gique a pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9t\u00e9 mise en \u0153uvre il y a quelques jours dans le d\u00e9troit d’Ormuz. Trois navires de guerre chinois croisaient \u00e0 proximit\u00e9 du d\u00e9troit, tandis qu’au moins deux p\u00e9troliers battant pavillon chinois le franchissaient sans rencontrer le moindre obstacle de la marine am\u00e9ricaine. Aux yeux de P\u00e9kin, la pr\u00e9sence des trois b\u00e2timents a jou\u00e9 un r\u00f4le dissuasif d\u00e9cisif, garantissant le passage des p\u00e9troliers en toute s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9pisode peut para\u00eetre anecdotique, mais il r\u00e9sume \u00e0 lui seul la doctrine chinoise : remporter la bataille sans avoir \u00e0 la livrer. La Chine obtient ce dont elle a besoin \u2014 son p\u00e9trole \u2014 pendant que les Am\u00e9ricains et les Iraniens encaissent, eux, les pertes humaines et mat\u00e9rielles d’un affrontement dans lequel P\u00e9kin n’a pas eu \u00e0 s’engager. Du point de vue chinois, le r\u00e9sultat reste id\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n\n Liu Huaqing d\u00e9bute sa carri\u00e8re comme officier politique pendant la Seconde Guerre mondiale \u2014 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9, paradoxalement, il n’a encore jamais vu la mer et ignore tout des affaires navales.<\/p>\n\n\n\n Tout bascule lorsque la R\u00e9publique populaire entreprend de se doter d’une marine moderne. Plusieurs officiers de l’arm\u00e9e de terre sont alors vers\u00e9s dans la nouvelle force navale : Liu Huaqing en fait partie. Il occupe d’abord les fonctions de commissaire politique au sein d’une \u00e9cole navale, puis \u00e0 la premi\u00e8re acad\u00e9mie navale du pays.<\/p>\n\n\n\n En 1954, il est envoy\u00e9 en Union sovi\u00e9tique pour y \u00e9tudier pendant quatre ans les sciences, la politique et l’histoire maritimes \u2014 un cursus dont il revient dipl\u00f4m\u00e9 et profond\u00e9ment transform\u00e9. De retour en Chine, d\u00e9sormais cadre technique form\u00e9 \u00e0 l’\u00e9cole sovi\u00e9tique, il fait de la modernisation de la marine chinoise sa boussole personnelle.<\/p>\n\n\n\n La strat\u00e9gie chinoise vis-\u00e0-vis de Ta\u00efwan est pass\u00e9e d’une logique ax\u00e9e sur l’arm\u00e9e de terre \u00e0 une logique pilot\u00e9e par la marine. Les exercices r\u00e9cents en t\u00e9moignent.<\/p>Xiaobing Li<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Liu Huaqing a ensuite occup\u00e9 plusieurs postes qui l’ont impliqu\u00e9 de pr\u00e8s dans la construction navale. Il a notamment jou\u00e9 un r\u00f4le pionnier dans les programmes de porte-avions et de sous-marins nucl\u00e9aires : c’est lui qui, d\u00e8s les ann\u00e9es 1960, puis tout au long des ann\u00e9es 1970 et 1980, a port\u00e9 en Chine l’id\u00e9e d’une propulsion nucl\u00e9aire embarqu\u00e9e. En 1982, sa nomination comme commandant de la marine marque la fin de cette premi\u00e8re s\u00e9quence centr\u00e9e sur l’industrie navale.<\/p>\n\n\n\n Ce d\u00e9part ouvre un tournant dans sa carri\u00e8re politique, qui doit beaucoup \u00e0 sa relation privil\u00e9gi\u00e9e avec Deng Xiaoping, un lien nou\u00e9 trente ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n Pendant la guerre sino-japonaise (1937-1945), Liu Huaqing avait servi au sein de la 129e division de la 8e arm\u00e9e de route, dont Deng \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment le commissaire politique. \u00c0 l’\u00e9poque, il n’\u00e9tait lui-m\u00eame qu’un jeune cadre du d\u00e9partement politique, mais l’attention du futur dirigeant lui resta acquise.<\/p>\n\n\n\n La carri\u00e8re de Liu Huaqing a bien s\u00fbr connu des hauts et des bas, \u00e0 l’image des soubresauts politiques de la R\u00e9publique populaire et ne prend son v\u00e9ritable essor qu\u2019avec le retour de Deng aux affaires \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Liu Huaqing devient commandant de la marine en 1982, puis vice-pr\u00e9sident de la Commission militaire centrale en 1989. Lorsque Deng se retire en 1989, Liu acc\u00e8de au plus haut niveau du Parti : il entre en 1992 au Comit\u00e9 permanent du Bureau politique \u2014 le saint des saints de l’appareil communiste \u2014 o\u00f9 il si\u00e9gera cinq ans, en faisant de facto la plus haute personnalit\u00e9 militaire du r\u00e9gime, juste derri\u00e8re Jiang Zemin, pr\u00e9sident de la Commission militaire centrale.<\/p>\n\n\n\n Il a ainsi \u00e9t\u00e9 le num\u00e9ro deux du Parti communiste chinois de 1990 \u00e0 1997. La mort de Deng Xiaoping, en 1997, sonne toutefois la fin de cette ascension. Jiang Zemin profite du XVe Congr\u00e8s du Parti, \u00e0 l’automne, pour ne pas reconduire Liu Huaqing dans ses fonctions. La mise \u00e0 l’\u00e9cart est habill\u00e9e du motif de l’\u00e2ge : Liu a alors 80 ans. Sa carri\u00e8re politique s’ach\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n\n Il s’y est d’abord familiaris\u00e9 avec la culture politique du Parti communiste et de l’arm\u00e9e sovi\u00e9tiques. Mais c’est surtout au contact de la pens\u00e9e navale russe qu’il a forg\u00e9 ses propres convictions, sous l’influence directe de l’amiral Sergue\u00ef Gorchkov \u2014 futur architecte de la grande marine oc\u00e9anique de Brejnev, alors en passe de prendre le commandement en chef de la flotte sovi\u00e9tique. Gorchkov pr\u00f4nait la construction de navires toujours plus imposants, la constitution d’une force de surface capable de rivaliser avec les flottes occidentales et la conduite d’op\u00e9rations en haute mer. Ces id\u00e9es allaient durablement marquer Liu Huaqing.<\/p>\n\n\n\n Plus encore, il y a appris \u00e0 articuler administration militaire et industrie civile \u2014 clef d’un syst\u00e8me de construction navale capable d’absorber les commandes de la d\u00e9fense tout en irriguant l’\u00e9conomie. De retour en Chine, il s’est employ\u00e9 \u00e0 transposer ce mod\u00e8le, en rapprochant m\u00e9thodiquement les chantiers militaires et le secteur industriel civil. <\/p>\n\n\n\n Le r\u00e9sultat est aujourd’hui spectaculaire : la Chine est devenue le premier constructeur naval mondial, produisant \u00e0 elle seule plus de la moiti\u00e9 du tonnage commercial mondial. Le paradoxe de ce succ\u00e8s, c’est qu’il porte encore l’empreinte de l’exp\u00e9rience sovi\u00e9tique de Liu Huaqing \u2014 un homme form\u00e9 dans le creuset de la puissance perdante de la guerre froide.<\/p>\n\n\n\n\n Plut\u00f4t d’un raccourci, je l’avoue. En comparant l’empreinte d’Alfred T. Mahan et celle de Gorchkov sur Liu Huaqing, j’en suis arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion que l’influence sovi\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 nettement plus forte, plus utile et plus concr\u00e8te dans sa formation.<\/p>\n\n\n\n Mahan d\u00e9veloppe une vision panoramique, qui embrasse \u00e0 la fois l’int\u00e9r\u00eat national, le commerce maritime et la puissance navale. Liu, de son c\u00f4t\u00e9, a certes parl\u00e9 de puissance maritime, mais ses pr\u00e9occupations sont rest\u00e9es beaucoup plus op\u00e9rationnelles : construction navale et mont\u00e9e en gamme de la flotte. Le grand strat\u00e8ge am\u00e9ricain a donc bien laiss\u00e9 une trace, mais nettement moins profonde que celle du Sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\nL’histoire a retenu de Liu Huaqing qu’il a \u00e9t\u00e9 le principal commandant charg\u00e9 des op\u00e9rations de r\u00e9pression sur la place Tian’anmen en 1989. En quoi est-il, en r\u00e9alit\u00e9, la figure centrale pour comprendre la strat\u00e9gie maritime chinoise, et par extension, la nouvelle nature g\u00e9opolitique du Parti communiste chinois ?<\/h3>\n\n\n\n
Sur quoi repose cette doctrine ?<\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Vous avez mentionn\u00e9 un plan en trois \u00e9tapes, en quoi consiste-t-il ?<\/h3>\n\n\n\n
C’est en r\u00e9ponse \u00e0 ce dispositif que doit se comprendre l’action de Liu Huaqing ?<\/h3>\n\n\n\n
Les faits sont-ils venus valider ce calendrier ?<\/h3>\n\n\n\n
Ces objectifs rel\u00e8vent-ils vraiment d’une simple d\u00e9fense de sa souverainet\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment l’amiral Liu Huaqing est-il per\u00e7u aujourd’hui par l’arm\u00e9e et le Parti communiste chinois ? Quelle influence ont ses doctrines sur Xi Jinping lui-m\u00eame ? <\/h3>\n\n\n\n
Au-del\u00e0 de la question des porte-avions, Liu Huaqing a-t-il \u00e9galement \u00e9t\u00e9 \u00e0 l’origine du d\u00e9veloppement de la force sous-marine nucl\u00e9aire ? <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Quinze ans apr\u00e8s la mort de Liu Huaqing, la puissance r\u00e9elle de la marine chinoise s’appr\u00eate-t-elle \u00e0 menacer l’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine ?<\/h3>\n\n\n\n
Le succ\u00e8s de Liu Huaqing dans la d\u00e9finition de la dimension maritime de la puissance chinoise et l’essor industriel et militaire de la marine chinoise n’ont-ils pas eu d’effets de contrecoup sur les autres armes ?<\/h3>\n\n\n\n
Avec des luttes de pouvoir concr\u00e8tes ?<\/h3>\n\n\n\n
Avec quel effet sur l\u2019arm\u00e9e ?<\/h3>\n\n\n\n
En quoi Liu Huaqing a-t-il influenc\u00e9 l\u2019approche de la question de Ta\u00efwan par le Parti communiste chinois ?<\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n La pens\u00e9e de Liu Huaqing irrigue-t-elle aussi la posture chinoise au-del\u00e0 du d\u00e9troit de Ta\u00efwan ? Le d\u00e9troit d’Ormuz, par exemple, rev\u00eat aujourd’hui une importance croissante pour P\u00e9kin\u2026<\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n La doctrine navale de Liu Huaqing s’est \u00e9labor\u00e9e sur un demi-si\u00e8cle. Comment est-il parvenu au fa\u00eete du commandement militaire ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment se connaissent-ils ?<\/h3>\n\n\n\n
Comme Deng, conna\u00eet-il des revers ? <\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Quelles id\u00e9es, quels concepts et quelles personnalit\u00e9s ont marqu\u00e9 Liu Huaqing pendant ses \u00e9tudes en Union sovi\u00e9tique ?<\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Vous le rappeliez, on a souvent rapproch\u00e9 Liu Huaqing de l\u2019amiral am\u00e9ricain Alfred T. Mahan<\/a>. S’agit-il d’une influence r\u00e9elle ou d’un raccourci ?<\/h3>\n\n\n\n