{"id":329826,"date":"2026-04-27T06:30:00","date_gmt":"2026-04-27T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=329826"},"modified":"2026-04-26T21:53:38","modified_gmt":"2026-04-26T19:53:38","slug":"etat-urgence-augmente-crise-majeure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/27\/etat-urgence-augmente-crise-majeure\/","title":{"rendered":"Le r\u00e9gime d’exception dans la crise majeure"},"content":{"rendered":"\n
La crise est par nature un d\u00e9passement. Elle exc\u00e8de les pr\u00e9visions, brise les grands \u00e9quilibres institutionnels, et soumet \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la capacit\u00e9 des pouvoirs publics \u00e0 maintenir l\u2019ordre, \u00e0 prot\u00e9ger les populations et \u00e0 assurer la continuit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Mais si toute crise constitue une rupture, toutes les crises ne se ressemblent pas \u2014 et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette in\u00e9galit\u00e9 d\u2019intensit\u00e9<\/em> que la doctrine juridique et strat\u00e9gique a, depuis longtemps, tent\u00e9 de formaliser sans jamais pleinement y parvenir.<\/p>\n\n\n\n La distinction classique entre crises ordinaires<\/em> et crises extraordinaires<\/em> \u2014 que nous proposons ici de d\u00e9signer sous le terme de \u00ab crises majeures \u00bb \u2014 n\u2019est pas simplement une question de degr\u00e9. Elle engage une diff\u00e9rence de nature dans la r\u00e9ponse institutionnelle que ces crises appellent.<\/p>\n\n\n\n Une crise ordinaire peut \u00eatre ma\u00eetris\u00e9e par un renforcement des moyens de droit commun : activation des dispositifs ORSEC, mise en \u0153uvre de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, mobilisation des r\u00e9serves de s\u00e9curit\u00e9 civile, etc. Les outils existent, ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9s, les cha\u00eenes de commandement sont connues et int\u00e9gr\u00e9es dans les plans de pr\u00e9vention.<\/p>\n\n\n\n La crise majeure<\/em>, elle, exc\u00e8de ce cadre. Quand elle survient, m\u00eame mobilis\u00e9s au maximum de leurs possibilit\u00e9s, les instruments ordinaires d\u2019exception deviennent insuffisants. Il existe, en effet, un seuil au-del\u00e0 duquel l\u2019ordre juridique ordinaire, m\u00eame am\u00e9nag\u00e9 pour la crise, ne suffit plus \u00e0 garantir la survie de l\u2019\u00c9tat et la protection des populations. C\u2019est ce d\u00e9passement structurel \u2014 et non la seule gravit\u00e9 des dommages \u2014 qui d\u00e9finit la crise majeure et fonde la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un r\u00e9gime juridique qui lui soit propre.<\/p>\n\n\n\n Une telle crise se d\u00e9finit donc moins par sa nature<\/em> \u2014 qu\u2019elle soit d\u2019origine climatique, sanitaire, s\u00e9curitaire ou technologique \u2014 que par son intensit\u00e9<\/em> et ses effets syst\u00e9miques<\/em>. Elle se caract\u00e9rise notamment par quatre traits convergents : l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 de son d\u00e9clenchement ou de ses d\u00e9veloppements, qui invalide les plans pr\u00e9\u00e9tablis ; la perte des rep\u00e8res organisationnels habituels, qui d\u00e9sorganise les cha\u00eenes de commandement ; l\u2019inadaptation des cadres juridiques existants, qui contraint les d\u00e9cideurs \u00e0 improviser en dehors des normes ; et la n\u00e9cessit\u00e9 pour les autorit\u00e9s publiques d\u2019inventer en temps r\u00e9el des r\u00e9ponses sans pr\u00e9c\u00e9dent, en particulier sous la forme d\u2019adaptations juridiques in\u00e9dites, de r\u00e9organisations profondes du commandement ou de l\u2019engagement massif de moyens militaires sur le territoire national.<\/p>\n\n\n\n Compte tenu du cadre dans lequel se tient cette intervention, c\u2019est sur ce dernier aspect qu\u2019il convient d\u2019insister : la question du recours aux forces arm\u00e9es sur le territoire national lorsqu\u2019on est confront\u00e9 \u00e0 une saturation des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure \u2014 saturation qui les place dans l’incapacit\u00e9 de r\u00e9tablir l’ordre ou de prot\u00e9ger les fonctions essentielles de la nation. <\/p>\n\n\n\n Une telle hypoth\u00e8se, longtemps fictive, ne peut malheureusement plus \u00eatre totalement exclue dans la p\u00e9riode actuelle et compte-tenu des exp\u00e9riences des derni\u00e8res d\u00e9cennies : attentats de 2015, crise des Gilets jaunes de 2018-2019, pand\u00e9mie de Covid-19 de 2020-2021, \u00e9meutes urbaines de l\u2019\u00e9t\u00e9 2023, insurrection n\u00e9o-cal\u00e9donienne en 2024.<\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e n\u2019est bien s\u00fbr pas de jouer \u00e0 se faire peur, mais de pr\u00e9voir le pire afin de limiter les effets d\u00e9stabilisants des \u00ab surprises strat\u00e9giques \u00bb : effet de sid\u00e9ration, perte de rep\u00e8res et des proc\u00e9dures, initiatives non coordonn\u00e9es, etc.<\/p>\n\n\n\n Parmi les nombreux sc\u00e9narios possibles, j\u2019en esquisserai ici trois un peu plus r\u00e9alistes que d\u2019autres. Bien que distincts dans leur gen\u00e8se, ils s\u2019av\u00e8rent convergents dans leurs effets, et permettent de comprendre assez bien ce que pourrait \u00eatre demain, en France, une \u00ab crise majeure \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le premier sc\u00e9nario imagin\u00e9 est celui d’une insurrection arm\u00e9e sur le territoire m\u00e9tropolitain, directement adoss\u00e9e \u00e0 l’\u00e9conomie criminelle du narcotrafic.<\/p>\n\n\n\n Une mise au point pr\u00e9liminaire s’impose : le narcotrafic contemporain ne rel\u00e8ve pas de la criminalit\u00e9 classique de droit commun. Il constitue une cat\u00e9gorie autonome, que l’on pourrait qualifier de criminalit\u00e9 insurrectionnelle<\/em>. \u00c0 la diff\u00e9rence des formes ordinaires de d\u00e9linquance, qui se situent dans une logique d’\u00e9vitement ou de contournement de l’\u00c9tat, cette criminalit\u00e9 s’inscrit dans une dynamique de contestation frontale de son autorit\u00e9. Elle se caract\u00e9rise par un haut degr\u00e9 d’organisation verticale, un usage syst\u00e9matique et calibr\u00e9 de la violence, une capacit\u00e9 de contr\u00f4le territorial r\u00e9el sur des zones d\u00e9limit\u00e9es, et une confrontation directe, assum\u00e9e, avec les forces de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9tatiques.<\/p>\n\n\n\n Dans sa forme la plus aboutie \u2014 celle que l’on observe au Mexique, en Colombie ou en \u00c9quateur \u2013, la finalit\u00e9 de cette criminalit\u00e9 cesse d’\u00eatre purement lucrative. Elle vise \u00e0 imposer des rapports de force institutionnels durables, \u00e0 contraindre les autorit\u00e9s publiques \u00e0 des formes de n\u00e9gociation implicite, \u00e0 proposer une offre d\u2019assistance sociale alternative, voire \u00e0 substituer \u00e0 l’ordre juridique \u00e9tatique des normes concurrentes, dot\u00e9es de leur propre syst\u00e8me de sanction. On est ici au seuil d’une souverainet\u00e9 de fait, partielle et territorialement limit\u00e9e, mais r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n Les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents survenus au Mexique fournissent une illustration particuli\u00e8rement \u00e9clairante de cette logique insurrectionnelle \u00e0 l’\u00e9tat pur. L’arrestation par l’arm\u00e9e puis le d\u00e9c\u00e8s des suites de ses blessures de El Mencho, chef du cartel Jalisco Nueva Generaci\u00f3n, a d\u00e9clench\u00e9 une vague de violences d’une intensit\u00e9 exceptionnelle \u2014 soixante-dix morts dont vingt-sept parmi les forces de s\u00e9curit\u00e9 \u2013, avec affrontements arm\u00e9s, incendies, blocages de routes et attaques coordonn\u00e9es. L’\u00c9tat mexicain a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9action de type quasi militaire qui a d\u00e9montr\u00e9 la capacit\u00e9 des cartels \u00e0 paralyser des r\u00e9gions enti\u00e8res, en d\u00e9pit d’une mobilisation totale de l’arm\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale. La cha\u00eene de commandement op\u00e9rationnelle, la sophistication des \u00e9quipements et la rapidit\u00e9 de r\u00e9action attestent d’une organisation qui ne rel\u00e8ve plus du grand banditisme mais d’une forme d\u00e9grad\u00e9e de bellig\u00e9rance.<\/p>\n\n\n\n D’autres exemples compl\u00e8tent le tableau. En Colombie, les organisations narcotrafiquantes ont perfectionn\u00e9 l’instrument des \u00ab gr\u00e8ves arm\u00e9es \u00bb \u2014\u00a0imposition par la force d’un confinement des populations locales sur des territoires entiers \u2014, proc\u00e9d\u00e9 qui inverse symboliquement le rapport \u00c9tat\/soci\u00e9t\u00e9 : c’est d\u00e9sormais le criminel qui confine, et l’\u00c9tat qui lib\u00e8re, quand il le peut. En \u00c9quateur, au Salvador et au Honduras, les gouvernements ont successivement d\u00e9clar\u00e9 l’\u00e9tat d’urgence contre les gangs et les cartels, souvent au prix d’un important contentieux constitutionnel sur les restrictions aux libert\u00e9s fondamentales.<\/p>\n\n\n\n Rien ne sert aujourd\u2019hui d\u2019imaginer un r\u00e9gime d\u2019exception efficace, s\u2019il s\u2019affranchit trop des crit\u00e8res acceptables de l\u2019\u00c9tat de droit actuel.<\/p>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces pr\u00e9c\u00e9dents ne sont pas de simples curiosit\u00e9s du droit compar\u00e9 : ils sont les r\u00e9pertoires op\u00e9rationnels des crises \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n Ce sc\u00e9nario n’est certes pas pr\u00eat d’advenir demain sur le territoire m\u00e9tropolitain de France. Mais l’affirmation serait imprudente d’un point de vue strat\u00e9gique. Depuis plusieurs ann\u00e9es, les travaux de l’IHEMI et de recherche universitaire, les rapports parlementaires sur le narco-banditisme et les notes des services de renseignement int\u00e9rieur convergent pour signaler l’emprise croissante de certaines organisations criminelles sur des fractions significatives du territoire r\u00e9publicain. Le ph\u00e9nom\u00e8ne se concentre d’abord dans les quartiers de reconqu\u00eate r\u00e9publicaine, mais son extension g\u00e9ographique, sa connexion aux fili\u00e8res internationales d’approvisionnement et la sophistication croissante de ses arsenaux dessinent un arc de risque qui m\u00e9rite d’\u00eatre pris au s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9cente insurrection arm\u00e9e en Nouvelle-Cal\u00e9donie en 2024, qui a contraint le gouvernement \u00e0 d\u00e9clarer l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence \u2014 et \u00e0 mobiliser jusqu\u2019\u00e0 42 unit\u00e9s de force mobile \u2014 offre, toutes choses \u00e9gales par ailleurs, une pr\u00e9figuration op\u00e9rationnelle de ce que pourrait \u00eatre un sc\u00e9nario d\u2019affrontement avec un groupe arm\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 en m\u00e9tropole. Le bilan de ces \u00e9v\u00e9nements cal\u00e9doniens est lourd : quatorze tu\u00e9s dont deux gendarmes, plusieurs centaines de bless\u00e9s de part et d’autre, plus de deux mille interpellations. Ce qui en fait la valeur d’enseignement tient moins \u00e0 sa nature \u2014 il s’agissait de violences politiques et identitaires, non criminelles \u2014 qu’\u00e0 sa morphologie op\u00e9rationnelle : saturation des forces de maintien de l’ordre, n\u00e9cessit\u00e9 d’engager des unit\u00e9s militaires en appui, coordination interminist\u00e9rielle mise \u00e0 l’\u00e9preuve, difficult\u00e9s des syst\u00e8mes de commandement face \u00e0 une insurrection distribu\u00e9e et r\u00e9siliente. Pour le juriste comme pour le strat\u00e8ge, la Nouvelle-Cal\u00e9donie est un laboratoire \u00e0 ciel ouvert.<\/p>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario imaginable est celui d’une \u00e9pid\u00e9mie dont la l\u00e9talit\u00e9 exc\u00e9derait significativement celle de la Covid-19 \u2014 dont on rappellera qu’elle fut, en France, de l’ordre de 0,5 \u00e0 1 % de la population infect\u00e9e \u2014, susceptible de provoquer, dans un contexte de d\u00e9faillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des syst\u00e8mes de sant\u00e9 et d’approvisionnement, des troubles sociaux d’une ampleur in\u00e9dite en temps de paix. L’hypoth\u00e8se n’est pas fantaisiste : les mod\u00e9lisations en \u00e9pid\u00e9miologie de l’OMS, comme les analyses publi\u00e9es dans The Lancet<\/em> ou Nature Medicine<\/em>, documentent r\u00e9guli\u00e8rement l’\u00e9mergence de souches \u00e0 potentiel pand\u00e9mique \u2014 variant grippal H5N1, nouvelles formes de coronavirus, agents biologiques \u00e0 transmission a\u00e9rienne \u2014 dont le taux de l\u00e9talit\u00e9 pourrait d\u00e9passer 5 \u00e0 10 % en l’absence de contre-mesures m\u00e9dicales efficaces.<\/p>\n\n\n\n La Covid-19 a constitu\u00e9, de ce point de vue, \u00e0 la fois une r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale et un avertissement. Elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les limites structurelles des syst\u00e8mes de sant\u00e9 des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, trop longtemps rationalis\u00e9s au nom de l’efficience gestionnaire : ruptures d’approvisionnement en mat\u00e9riel m\u00e9dical de base, saturation des unit\u00e9s de soins intensifs, d\u00e9sorganisation des cha\u00eenes logistiques pharmaceutiques, effondrement de la coordination interminist\u00e9rielle dans les premi\u00e8res semaines. Une pand\u00e9mie cinq \u00e0 dix fois plus l\u00e9tale activerait ces vuln\u00e9rabilit\u00e9s avec une intensit\u00e9 sans commune mesure.<\/p>\n\n\n\n Ce qui distingue fondamentalement ce sc\u00e9nario de la crise Covid tient \u00e0 l’hypoth\u00e8se d’une d\u00e9faillance simultan\u00e9e des syst\u00e8mes de sant\u00e9 et d’approvisionnement. Lorsque les h\u00f4pitaux sont d\u00e9pass\u00e9s, lorsque les traitements manquent, lorsque les cha\u00eenes alimentaires et \u00e9nerg\u00e9tiques se fragmentent, la r\u00e9ponse sociale ne demeure plus dans le registre de la solidarit\u00e9 et de la discipline civique. Elle bascule dans celui de la concurrence pour les ressources rares, de l’effondrement des solidarit\u00e9s institutionnelles, et, dans les formes les plus graves, de la violence collective.<\/p>\n\n\n\n L’Histoire fournit ici des \u00e9clairages pr\u00e9cieux que l’on aurait tort de consid\u00e9rer comme anachroniques. La grande grippe espagnole de 1918-1919, qui fit en France plus de 400 000 morts en quelques semaines, ne provoqua pas de troubles sociaux majeurs, pour des raisons qui tiennent \u00e0 la structure politique de l’\u00e9poque \u2014 \u00e9tat de guerre, censure, discipline militaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique contemporaine, marqu\u00e9e par la d\u00e9fiance institutionnelle, la d\u00e9sinformation virale et la fragmentation des corps interm\u00e9diaires, un tel \u00e9v\u00e9nement produirait des effets politiques et sociaux radicalement diff\u00e9rents. Les \u00e9meutes qui ont accompagn\u00e9 les crises sanitaires dans plusieurs pays d’Am\u00e9rique latine ou d’Afrique subsaharienne lors de la Covid constituent, \u00e0 cet \u00e9gard, des indicateurs s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n
Les propos qui suivent ne refl\u00e8tent en aucun cas une position officielle du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, mais se veulent une contribution personnelle au dialogue civilo-militaire actuel.<\/em><\/p>\n\n\n\n