{"id":329826,"date":"2026-04-27T06:30:00","date_gmt":"2026-04-27T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=329826"},"modified":"2026-05-13T17:14:15","modified_gmt":"2026-05-13T15:14:15","slug":"etat-urgence-augmente-crise-majeure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/27\/etat-urgence-augmente-crise-majeure\/","title":{"rendered":"Le r\u00e9gime d&rsquo;exception dans la crise majeure"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Les propos qui suivent ne refl\u00e8tent en aucun cas une position officielle du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, mais se veulent une contribution personnelle au dialogue civilo-militaire actuel.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">La crise est par nature un d\u00e9passement. Elle exc\u00e8de les pr\u00e9visions, brise les grands \u00e9quilibres institutionnels, et soumet \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la capacit\u00e9 des pouvoirs publics \u00e0 maintenir l\u2019ordre, \u00e0 prot\u00e9ger les populations et \u00e0 assurer la continuit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Mais si toute crise constitue une rupture, toutes les crises ne se ressemblent pas \u2014 et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette <em>in\u00e9galit\u00e9 d\u2019intensit\u00e9<\/em> que la doctrine juridique et strat\u00e9gique a, depuis longtemps, tent\u00e9 de formaliser sans jamais pleinement y parvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>La distinction classique entre <em>crises ordinaires<\/em> et <em>crises extraordinaires<\/em> \u2014 que nous proposons ici de d\u00e9signer sous le terme de \u00ab&#160;crises majeures&#160;\u00bb \u2014 n\u2019est pas simplement une question de degr\u00e9. Elle engage une diff\u00e9rence de nature dans la r\u00e9ponse institutionnelle que ces crises appellent.<\/p>\n\n\n\n<p>Une crise ordinaire peut \u00eatre ma\u00eetris\u00e9e par un renforcement des moyens de droit commun&#160;: activation des dispositifs ORSEC, mise en \u0153uvre de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, mobilisation des r\u00e9serves de s\u00e9curit\u00e9 civile, etc. Les outils existent, ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9s, les cha\u00eenes de commandement sont connues et int\u00e9gr\u00e9es dans les plans de pr\u00e9vention.<\/p>\n\n\n\n<p>La <em>crise majeure<\/em>, elle, exc\u00e8de ce cadre. Quand elle survient, m\u00eame mobilis\u00e9s au maximum de leurs possibilit\u00e9s, les instruments ordinaires d\u2019exception deviennent insuffisants. Il existe, en effet, un seuil au-del\u00e0 duquel l\u2019ordre juridique ordinaire, m\u00eame am\u00e9nag\u00e9 pour la crise, ne suffit plus \u00e0 garantir la survie de l\u2019\u00c9tat et la protection des populations. C\u2019est ce d\u00e9passement structurel \u2014 et non la seule gravit\u00e9 des dommages \u2014 qui d\u00e9finit la crise majeure et fonde la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un r\u00e9gime juridique qui lui soit propre.<\/p>\n\n\n\n<p>Une telle crise se d\u00e9finit donc moins par sa <em>nature<\/em> \u2014 qu\u2019elle soit d\u2019origine climatique, sanitaire, s\u00e9curitaire ou technologique \u2014 que par son <em>intensit\u00e9<\/em> et ses <em>effets syst\u00e9miques<\/em>. Elle se caract\u00e9rise notamment par quatre traits convergents&#160;: l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 de son d\u00e9clenchement ou de ses d\u00e9veloppements, qui invalide les plans pr\u00e9\u00e9tablis&#160;; la perte des rep\u00e8res organisationnels habituels, qui d\u00e9sorganise les cha\u00eenes de commandement&#160;; l\u2019inadaptation des cadres juridiques existants, qui contraint les d\u00e9cideurs \u00e0 improviser en dehors des normes&#160;; et la n\u00e9cessit\u00e9 pour les autorit\u00e9s publiques d\u2019inventer en temps r\u00e9el des r\u00e9ponses sans pr\u00e9c\u00e9dent, en particulier sous la forme d\u2019adaptations juridiques in\u00e9dites, de r\u00e9organisations profondes du commandement ou de l\u2019engagement massif de moyens militaires sur le territoire national.<\/p>\n\n\n\n<p>Compte tenu du cadre dans lequel se tient cette intervention, c\u2019est sur ce dernier aspect qu\u2019il convient d\u2019insister&#160;: la question du recours aux forces arm\u00e9es sur le territoire national lorsqu\u2019on est confront\u00e9 \u00e0 une saturation des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure \u2014 saturation qui les place dans l&rsquo;incapacit\u00e9 de r\u00e9tablir l&rsquo;ordre ou de prot\u00e9ger les fonctions essentielles de la nation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une telle hypoth\u00e8se, longtemps fictive, ne peut malheureusement plus \u00eatre totalement exclue dans la p\u00e9riode actuelle et compte-tenu des exp\u00e9riences des derni\u00e8res d\u00e9cennies&#160;: attentats de 2015, crise des Gilets jaunes de 2018-2019, pand\u00e9mie de Covid-19 de 2020-2021, \u00e9meutes urbaines de l\u2019\u00e9t\u00e9 2023, insurrection n\u00e9o-cal\u00e9donienne en 2024.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e n\u2019est bien s\u00fbr pas de jouer \u00e0 se faire peur, mais de pr\u00e9voir le pire afin de limiter les effets d\u00e9stabilisants des \u00ab&#160;surprises strat\u00e9giques&#160;\u00bb&#160;: effet de sid\u00e9ration, perte de rep\u00e8res et des proc\u00e9dures, initiatives non coordonn\u00e9es, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les nombreux sc\u00e9narios possibles, j\u2019en esquisserai ici trois un peu plus r\u00e9alistes que d\u2019autres. Bien que distincts dans leur gen\u00e8se, ils s\u2019av\u00e8rent convergents dans leurs effets, et permettent de comprendre assez bien ce que pourrait \u00eatre demain, en France, une \u00ab&#160;crise majeure&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier sc\u00e9nario imagin\u00e9 est celui d&rsquo;une insurrection arm\u00e9e sur le territoire m\u00e9tropolitain, directement adoss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie criminelle du narcotrafic.<\/p>\n\n\n\n<p>Une mise au point pr\u00e9liminaire s&rsquo;impose&#160;: le narcotrafic contemporain ne rel\u00e8ve pas de la criminalit\u00e9 classique de droit commun. Il constitue une cat\u00e9gorie autonome, que l&rsquo;on pourrait qualifier de <em>criminalit\u00e9 insurrectionnelle<\/em>. \u00c0 la diff\u00e9rence des formes ordinaires de d\u00e9linquance, qui se situent dans une logique d&rsquo;\u00e9vitement ou de contournement de l&rsquo;\u00c9tat, cette criminalit\u00e9 s&rsquo;inscrit dans une dynamique de contestation frontale de son autorit\u00e9. Elle se caract\u00e9rise par un haut degr\u00e9 d&rsquo;organisation verticale, un usage syst\u00e9matique et calibr\u00e9 de la violence, une capacit\u00e9 de contr\u00f4le territorial r\u00e9el sur des zones d\u00e9limit\u00e9es, et une confrontation directe, assum\u00e9e, avec les forces de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9tatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa forme la plus aboutie \u2014 celle que l&rsquo;on observe au Mexique, en Colombie ou en \u00c9quateur \u2013, la finalit\u00e9 de cette criminalit\u00e9 cesse d&rsquo;\u00eatre purement lucrative. Elle vise \u00e0 imposer des rapports de force institutionnels durables, \u00e0 contraindre les autorit\u00e9s publiques \u00e0 des formes de n\u00e9gociation implicite, \u00e0 proposer une offre d\u2019assistance sociale alternative, voire \u00e0 substituer \u00e0 l&rsquo;ordre juridique \u00e9tatique des normes concurrentes, dot\u00e9es de leur propre syst\u00e8me de sanction. On est ici au seuil d&rsquo;une souverainet\u00e9 de fait, partielle et territorialement limit\u00e9e, mais r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents survenus au Mexique fournissent une illustration particuli\u00e8rement \u00e9clairante de cette logique insurrectionnelle \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur. L&rsquo;arrestation par l&rsquo;arm\u00e9e puis le d\u00e9c\u00e8s des suites de ses blessures de El Mencho, chef du cartel Jalisco Nueva Generaci\u00f3n, a d\u00e9clench\u00e9 une vague de violences d&rsquo;une intensit\u00e9 exceptionnelle \u2014 soixante-dix morts dont vingt-sept parmi les forces de s\u00e9curit\u00e9 \u2013, avec affrontements arm\u00e9s, incendies, blocages de routes et attaques coordonn\u00e9es. L&rsquo;\u00c9tat mexicain a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9action de type quasi militaire qui a d\u00e9montr\u00e9 la capacit\u00e9 des cartels \u00e0 paralyser des r\u00e9gions enti\u00e8res, en d\u00e9pit d&rsquo;une mobilisation totale de l&rsquo;arm\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale. La cha\u00eene de commandement op\u00e9rationnelle, la sophistication des \u00e9quipements et la rapidit\u00e9 de r\u00e9action attestent d&rsquo;une organisation qui ne rel\u00e8ve plus du grand banditisme mais d&rsquo;une forme d\u00e9grad\u00e9e de bellig\u00e9rance.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;autres exemples compl\u00e8tent le tableau. En Colombie, les organisations narcotrafiquantes ont perfectionn\u00e9 l&rsquo;instrument des \u00ab&#160;gr\u00e8ves arm\u00e9es&#160;\u00bb \u2014&nbsp;imposition par la force d&rsquo;un confinement des populations locales sur des territoires entiers \u2014, proc\u00e9d\u00e9 qui inverse symboliquement le rapport \u00c9tat\/soci\u00e9t\u00e9&#160;: c&rsquo;est d\u00e9sormais le criminel qui confine, et l&rsquo;\u00c9tat qui lib\u00e8re, quand il le peut. En \u00c9quateur, au Salvador et au Honduras, les gouvernements ont successivement d\u00e9clar\u00e9 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence contre les gangs et les cartels, souvent au prix d&rsquo;un important contentieux constitutionnel sur les restrictions aux libert\u00e9s fondamentales.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Rien ne sert aujourd\u2019hui d\u2019imaginer un r\u00e9gime d\u2019exception efficace, s\u2019il s\u2019affranchit trop des crit\u00e8res acceptables de l\u2019\u00c9tat de droit actuel.<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Ces pr\u00e9c\u00e9dents ne sont pas de simples curiosit\u00e9s du droit compar\u00e9&#160;: ils sont les r\u00e9pertoires op\u00e9rationnels des crises \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sc\u00e9nario n&rsquo;est certes pas pr\u00eat d&rsquo;advenir demain sur le territoire m\u00e9tropolitain de France. Mais l&rsquo;affirmation serait imprudente d&rsquo;un point de vue strat\u00e9gique. Depuis plusieurs ann\u00e9es, les travaux de l&rsquo;IHEMI et de recherche universitaire, les rapports parlementaires sur le narco-banditisme et les notes des services de renseignement int\u00e9rieur convergent pour signaler l&#8217;emprise croissante de certaines organisations criminelles sur des fractions significatives du territoire r\u00e9publicain. Le ph\u00e9nom\u00e8ne se concentre d&rsquo;abord dans les quartiers de reconqu\u00eate r\u00e9publicaine, mais son extension g\u00e9ographique, sa connexion aux fili\u00e8res internationales d&rsquo;approvisionnement et la sophistication croissante de ses arsenaux dessinent un arc de risque qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre pris au s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9cente insurrection arm\u00e9e en Nouvelle-Cal\u00e9donie en 2024, qui a contraint le gouvernement \u00e0 d\u00e9clarer l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence \u2014 et \u00e0 mobiliser jusqu\u2019\u00e0 42 unit\u00e9s de force mobile \u2014 offre, toutes choses \u00e9gales par ailleurs, une pr\u00e9figuration op\u00e9rationnelle de ce que pourrait \u00eatre un sc\u00e9nario d\u2019affrontement avec un groupe arm\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 en m\u00e9tropole. Le bilan de ces \u00e9v\u00e9nements cal\u00e9doniens est lourd&#160;: quatorze tu\u00e9s dont deux gendarmes, plusieurs centaines de bless\u00e9s de part et d&rsquo;autre, plus de deux mille interpellations. Ce qui en fait la valeur d&rsquo;enseignement tient moins \u00e0 sa nature \u2014 il s&rsquo;agissait de violences politiques et identitaires, non criminelles \u2014 qu&rsquo;\u00e0 sa morphologie op\u00e9rationnelle&#160;: saturation des forces de maintien de l&rsquo;ordre, n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;engager des unit\u00e9s militaires en appui, coordination interminist\u00e9rielle mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve, difficult\u00e9s des syst\u00e8mes de commandement face \u00e0 une insurrection distribu\u00e9e et r\u00e9siliente. Pour le juriste comme pour le strat\u00e8ge, la Nouvelle-Cal\u00e9donie est un laboratoire \u00e0 ciel ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario imaginable est celui d&rsquo;une \u00e9pid\u00e9mie dont la l\u00e9talit\u00e9 exc\u00e9derait significativement celle de la Covid-19 \u2014 dont on rappellera qu&rsquo;elle fut, en France, de l&rsquo;ordre de 0,5 \u00e0 1&#160;% de la population infect\u00e9e \u2014, susceptible de provoquer, dans un contexte de d\u00e9faillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des syst\u00e8mes de sant\u00e9 et d&rsquo;approvisionnement, des troubles sociaux d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite en temps de paix. L&rsquo;hypoth\u00e8se n&rsquo;est pas fantaisiste&#160;: les mod\u00e9lisations en \u00e9pid\u00e9miologie de l&rsquo;OMS, comme les analyses publi\u00e9es dans <em>The Lancet<\/em> ou <em>Nature Medicine<\/em>, documentent r\u00e9guli\u00e8rement l&rsquo;\u00e9mergence de souches \u00e0 potentiel pand\u00e9mique \u2014 variant grippal H5N1, nouvelles formes de coronavirus, agents biologiques \u00e0 transmission a\u00e9rienne \u2014 dont le taux de l\u00e9talit\u00e9 pourrait d\u00e9passer 5 \u00e0 10&#160;% en l&rsquo;absence de contre-mesures m\u00e9dicales efficaces.<\/p>\n\n\n\n<p>La Covid-19 a constitu\u00e9, de ce point de vue, \u00e0 la fois une r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale et un avertissement. Elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les limites structurelles des syst\u00e8mes de sant\u00e9 des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, trop longtemps rationalis\u00e9s au nom de l&rsquo;efficience gestionnaire&#160;: ruptures d&rsquo;approvisionnement en mat\u00e9riel m\u00e9dical de base, saturation des unit\u00e9s de soins intensifs, d\u00e9sorganisation des cha\u00eenes logistiques pharmaceutiques, effondrement de la coordination interminist\u00e9rielle dans les premi\u00e8res semaines. Une pand\u00e9mie cinq \u00e0 dix fois plus l\u00e9tale activerait ces vuln\u00e9rabilit\u00e9s avec une intensit\u00e9 sans commune mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui distingue fondamentalement ce sc\u00e9nario de la crise Covid tient \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une d\u00e9faillance simultan\u00e9e des syst\u00e8mes de sant\u00e9 et d&rsquo;approvisionnement. Lorsque les h\u00f4pitaux sont d\u00e9pass\u00e9s, lorsque les traitements manquent, lorsque les cha\u00eenes alimentaires et \u00e9nerg\u00e9tiques se fragmentent, la r\u00e9ponse sociale ne demeure plus dans le registre de la solidarit\u00e9 et de la discipline civique. Elle bascule dans celui de la concurrence pour les ressources rares, de l&rsquo;effondrement des solidarit\u00e9s institutionnelles, et, dans les formes les plus graves, de la violence collective.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;Histoire fournit ici des \u00e9clairages pr\u00e9cieux que l&rsquo;on aurait tort de consid\u00e9rer comme anachroniques. La grande grippe espagnole de 1918-1919, qui fit en France plus de 400 000 morts en quelques semaines, ne provoqua pas de troubles sociaux majeurs, pour des raisons qui tiennent \u00e0 la structure politique de l&rsquo;\u00e9poque \u2014 \u00e9tat de guerre, censure, discipline militaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique contemporaine, marqu\u00e9e par la d\u00e9fiance institutionnelle, la d\u00e9sinformation virale et la fragmentation des corps interm\u00e9diaires, un tel \u00e9v\u00e9nement produirait des effets politiques et sociaux radicalement diff\u00e9rents. Les \u00e9meutes qui ont accompagn\u00e9 les crises sanitaires dans plusieurs pays d&rsquo;Am\u00e9rique latine ou d&rsquo;Afrique subsaharienne lors de la Covid constituent, \u00e0 cet \u00e9gard, des indicateurs s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant au troisi\u00e8me sc\u00e9nario \u2014 celui d&rsquo;op\u00e9rations hybrides conduites sur le territoire national en liaison avec un conflit de haute intensit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des fronti\u00e8res \u2014 il est directement issu de la derni\u00e8re Revue nationale strat\u00e9gique&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-329826' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/27\/etat-urgence-augmente-crise-majeure\/#easy-footnote-bottom-1-329826' title='&lt;a href=&quot;https:\/\/www.sgdsn.gouv.fr\/publications\/revue-nationale-strategique-2025&quot;&gt;Revue nationale strat\u00e9gique 2025&lt;\/a&gt;, Secr\u00e9tariat g\u00e9n\u00e9ral de la d\u00e9fense et de la s\u00e9curit\u00e9 nationale, 14 juillet 2025.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> et des enseignements tir\u00e9s du conflit ukrainien. La guerre hybride se d\u00e9finit, dans la doctrine strat\u00e9gique contemporaine, comme la combinaison d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;actions militaires conventionnelles et non conventionnelles, d&rsquo;op\u00e9rations d&rsquo;information, de cyberattaques, d&rsquo;instrumentalisation de flux migratoires, de manipulation \u00e9conomique et d&rsquo;actions clandestines conduites par des mandataires non \u00e9tatiques \u2014 le tout visant \u00e0 affaiblir la coh\u00e9sion interne de l&rsquo;adversaire sans franchir formellement le seuil de la guerre d\u00e9clar\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce concept, forg\u00e9 par les analystes occidentaux pour rendre compte des m\u00e9thodes russes en G\u00e9orgie (2008) et en Ukraine (2014), puis popularis\u00e9 suite \u00e0 l&rsquo;invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de 2022, d\u00e9signe en r\u00e9alit\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9 plus ancienne. L&rsquo;histoire des conflits du XXe si\u00e8cle est jalonn\u00e9e d&rsquo;op\u00e9rations hybrides&#160;: de la guerre subversive alg\u00e9rienne aux activit\u00e9s des <em>stay-behind <\/em>de l&rsquo;OTAN en Europe de l&rsquo;Ouest, de la d\u00e9stabilisation chilienne de 1973 aux ing\u00e9rences contemporaines dans les processus \u00e9lectoraux des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales. Ce qui est nouveau, c&rsquo;est l&rsquo;intensit\u00e9 et la sophistication technologique de ces op\u00e9rations, d\u00e9multipli\u00e9es par le num\u00e9rique, les r\u00e9seaux sociaux et les capacit\u00e9s offensives dans le domaine cyber.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Pour pr\u00e9parer avec s\u00e9rieux la Nation \u00e0 la \u00ab&#160;crise majeure&#160;\u00bb, il faut regarder notre droit et nos outils avec s\u00e9rieux. La crise ne r\u00e9soudra pas d\u2019elle-m\u00eame les ambigu\u00eft\u00e9s juridiques.<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les nouvelles guerres hybrides<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le contexte d&rsquo;un conflit de haute intensit\u00e9 en Europe \u2014 dont l&rsquo;Ukraine constitue la matrice op\u00e9rationnelle \u2013, le territoire national fran\u00e7ais est expos\u00e9 \u00e0 trois cat\u00e9gories d&rsquo;actions hybrides qui m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre examin\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re est celle des sabotages d&rsquo;infrastructures critiques. R\u00e9seaux \u00e9nerg\u00e9tiques, infrastructures de transport, syst\u00e8mes de communication, r\u00e9seaux d&rsquo;eau potable&#160;: la d\u00e9pendance croissante des soci\u00e9t\u00e9s modernes \u00e0 des syst\u00e8mes techniques interconnect\u00e9s constitue une surface d&rsquo;attaque consid\u00e9rable pour un adversaire d\u00e9termin\u00e9. L&rsquo;explosion des gazoducs Nord Stream en septembre 2022 a illustr\u00e9, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des grandes infrastructures sous-marines. Sur le territoire national, les incidents r\u00e9cents affectant des c\u00e2bles de fibre optique ou des lignes \u00e0 haute tension s&rsquo;inscrivent dans cette logique, sans qu&rsquo;il soit toujours possible de distinguer la malveillance de l&rsquo;accident.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie est celle des cyberattaques sur les r\u00e9seaux d&rsquo;\u00e9nergie et les syst\u00e8mes d&rsquo;information critiques. L&rsquo;Agence nationale de la s\u00e9curit\u00e9 des syst\u00e8mes d\u2019information documente, dans ses rapports annuels&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-329826' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/27\/etat-urgence-augmente-crise-majeure\/#easy-footnote-bottom-2-329826' title='Voir par exemple &lt;a href=&quot;https:\/\/cyber.gouv.fr\/nous-connaitre\/publications\/rapports-dactivite\/rapport-dactivit%C3%A9-anssi-2024\/&quot;&gt;Rapport d&amp;rsquo;activit\u00e9 ANSSI 2024&lt;\/a&gt;, Agence nationale de la s\u00e9curit\u00e9 des syst\u00e8mes d\u2019information, 15 avril 2025.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la progression continue des tentatives d&rsquo;intrusion dans les syst\u00e8mes d&rsquo;information des op\u00e9rateurs d&rsquo;importance vitale (OIV), notamment dans les secteurs de l&rsquo;\u00e9nergie, de la d\u00e9fense, de la sant\u00e9 et des t\u00e9l\u00e9communications. Une attaque r\u00e9ussie contre le r\u00e9seau de distribution \u00e9lectrique, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 l&rsquo;ensemble des services publics et des infrastructures \u00e9conomiques d\u00e9pendent de l&rsquo;alimentation en \u00e9nergie, aurait des effets en cascade d\u00e9passant tr\u00e8s largement la dimension technique pour atteindre l&rsquo;ordre public et la coh\u00e9sion sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me cat\u00e9gorie, plus diffuse mais potentiellement plus d\u00e9stabilisante, est celle des actions de d\u00e9stabilisation politique et sociale orchestr\u00e9es par des puissances \u00e9trang\u00e8res. Op\u00e9rations d&rsquo;influence dans les m\u00e9dias et sur les r\u00e9seaux sociaux, financement occulte de mouvements politiques aux extr\u00eames du spectre, instrumentalisation de communaut\u00e9s diasporiques, manipulation des perceptions dans le contexte \u00e9lectoral&#160;: ces actions, qui agissent sous le seuil de la guerre d\u00e9clar\u00e9e et dans les interstices des libert\u00e9s d\u00e9mocratiques, constituent un d\u00e9fi sp\u00e9cifique pour les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, dont les principes fondateurs \u2014 libert\u00e9 d&rsquo;expression, pluralisme, droit d&rsquo;association \u2014 offrent pr\u00e9cis\u00e9ment les espaces que l&rsquo;adversaire cherche \u00e0 exploiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 de tels sc\u00e9narios et \u00e0 de nombreux autres, la question qui se pose d\u00e9sormais est \u00e9videmment la suivante&#160;: les r\u00e9gimes d&rsquo;exception dont dispose l&rsquo;ordre juridique fran\u00e7ais sont-ils vraiment en mesure d&rsquo;y faire face&#160;? Autrement dit, ces r\u00e9gimes sont-ils bien adapt\u00e9s \u00e0 la gestion de ces nouvelles \u00ab&#160;crises majeures&#160;\u00bb&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse n\u2019est pas \u00e9vidente et laisse place au doute. Non que ces r\u00e9gimes soient sans valeur \u2014 ils ont, \u00e0 maintes reprises, et encore tr\u00e8s r\u00e9cemment, d\u00e9montr\u00e9 leur utilit\u00e9. Mais reconnaissons qu\u2019ils pr\u00e9sentent, au regard du type de crises \u00ab&#160;hors cadre&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;hors norme&#160;\u00bb imagin\u00e9es, des lacunes structurelles ou des rigidit\u00e9s handicapantes qui tiennent autant \u00e0 leur histoire qu&rsquo;\u00e0 leur architecture. Sans parler de vide juridique, on peut parler de \u00ab&#160;flottement&#160;\u00bb. Et un tel \u00ab&#160;flottement&#160;\u00bb constitue \u00e0 minima un risque strat\u00e9gique r\u00e9el difficilement acceptable dans les temps troubl\u00e9s actuels.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le r\u00e9pertoire fran\u00e7ais du \u00ab&#160;droit de crise&#160;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La France poss\u00e8de de nombreux r\u00e9gimes d\u2019exception destin\u00e9s, en cas de crise grave, \u00e0 garantir la survie de la nation et la continuit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s au cours du temps pour r\u00e9pondre \u00e0 des situations diff\u00e9rentes, d\u2019intensit\u00e9 variable. Notre pays semble donc \u00e0 premi\u00e8re vue plut\u00f4t bien \u00e9quip\u00e9 pour faire face aux pires sc\u00e9narios de \u00ab&#160;crises majeures&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces diff\u00e9rents r\u00e9gimes sont soit organis\u00e9s \u00e0 l\u2019avance, soit improvis\u00e9s en cas de besoin. En tout \u00e9tat de cause, ils emportent des cons\u00e9quences dans des domaines tr\u00e8s vari\u00e9s, comme les relations entre les pouvoirs publics, les autorit\u00e9s civiles et militaires, ou les comp\u00e9tences des juridictions. Tous ces r\u00e9gimes ont en commun de pr\u00e9voir une extension d\u00e9rogatoire des pouvoirs de l\u2019ex\u00e9cutif et d\u2019apporter temporairement aux libert\u00e9s publiques des aggravations rigoureuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Classiquement, on distingue en droit fran\u00e7ais trois sortes de r\u00e9gimes d\u2019exception, selon qu\u2019ils sont pr\u00e9vus, d&rsquo;abord, par la Constitution (art. 16), ensuite, par la loi (\u00e9tat de si\u00e8ge et \u00e9tat d\u2019urgence), enfin, par la jurisprudence (th\u00e9orie des circonstances exceptionnelles).<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9gime d\u2019origine constitutionnelle est sans doute le plus connu&#160;: c\u2019est celui de l\u2019article 16 de la Constitution de 1958. Il y a, \u00e0 l\u2019origine de ce texte fameux, deux souvenirs. Le premier est celui de l\u2019angoisse \u00e9prouv\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, inspirateur de la Constitution, lors des d\u00e9sastres de 1940. Pour \u00e9viter dans l\u2019avenir cette impuissance du pouvoir face \u00e0 une crise grave, l\u2019article 16 r\u00e9serve au pr\u00e9sident de la R\u00e9publique les comp\u00e9tences propres \u00e0 lui permettre de dominer la situation. Mais un second souvenir, incorpor\u00e9 \u00e0 la tradition r\u00e9publicaine \u2014&nbsp;celui du coup d&rsquo;\u00c9tat de Louis-Napol\u00e9on le 2 d\u00e9cembre 1851 \u2014 a \u00e9galement marqu\u00e9 la r\u00e9daction du texte, afin de pr\u00e9venir un d\u00e9tournement contre l\u2019ordre constitutionnel et les libert\u00e9s des pouvoirs cr\u00e9\u00e9s pour le salut de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019article 16 institue un m\u00e9canisme in\u00e9dit de concentration du pouvoir entre les mains du chef de l\u2019ex\u00e9cutif. Lorsque sont r\u00e9unies deux conditions \u2014 l\u2019existence d\u2019une menace grave et imm\u00e9diate pesant sur la Nation et l\u2019interruption du fonctionnement r\u00e9gulier des pouvoirs publics constitutionnels \u2014 celui-ci peut prendre \u00ab&#160;les mesures exig\u00e9es par les circonstances&#160;\u00bb, y compris dans le domaine de la loi. Naturellement, cette suspension du principe de s\u00e9paration des pouvoirs, tr\u00e8s attentatoire aux droits et libert\u00e9s, est juridiquement encadr\u00e9e et temporaire. Utilis\u00e9 une seule fois en 1961 lors du putsch d\u2019Alger, l\u2019article 16 demeure le r\u00e9gime d\u2019exception le plus symbolique et le plus puissant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ce dispositif constitutionnel, deux r\u00e9gimes l\u00e9gislatifs qui partagent la m\u00eame philosophie coexistent dans notre droit. Ils ne bouleversent pas les grands \u00e9quilibres institutionnels, mais visent de fa\u00e7on tr\u00e8s pragmatique \u00e0 doter l\u2019autorit\u00e9 administrative de moyens de police exorbitants pour maintenir ou r\u00e9tablir l\u2019ordre public dans des conditions d\u2019extr\u00eames tensions. L\u2019un comme l\u2019autre se traduisent naturellement par un am\u00e9nagement substantiel des libert\u00e9s publiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier, l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge, a la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9vu \u00e0 l\u2019article 36 de la Constitution, mais c\u2019est bien la loi qui le d\u00e9finit (loi de 1849 inscrite dans le code de la D\u00e9fense, aux articles L2121-1 et suivants). Il r\u00e9pond au cas d\u2019une guerre \u00e9trang\u00e8re ou d\u2019une insurrection arm\u00e9e. Son effet principal est le transfert des pouvoirs de police de l\u2019autorit\u00e9 civile vers l\u2019autorit\u00e9 militaire, ainsi que l\u2019extension des comp\u00e9tences des juridictions militaires. Il constitue pour ainsi dire, un r\u00e9gime de militarisation du maintien de l\u2019ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le second, l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par la loi du 3 avril 1955, dans le contexte particulier de ce que l\u2019on appelait \u00e0 l\u2019\u00e9poque pudiquement \u00ab&#160;les \u00e9v\u00e9nements d\u2019Alg\u00e9rie&#160;\u00bb. Il vise les situations de p\u00e9ril imminent ou de calamit\u00e9 publique et conf\u00e8re \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 civile \u2014 gouvernement et pr\u00e9fets \u2014 des pouvoirs de police renforc\u00e9s&#160;: assignations \u00e0 r\u00e9sidence, perquisitions administratives, interdictions de r\u00e9unions, fermetures de lieux publics. \u00c0 ce dispositif s\u2019ajoute depuis 2020 l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence sanitaire, d\u00e9clin\u00e9 pour les crises \u00e9pid\u00e9miques, qui reprend la logique de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence tout en l\u2019adaptant aux contraintes de sant\u00e9 publique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me et dernier r\u00e9gime d\u2019exception est jurisprudentiel&#160;: il s\u2019agit de la th\u00e9orie des circonstances exceptionnelles, \u00e9labor\u00e9e \u00e0 une p\u00e9riode o\u00f9 l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence n\u2019existait pas. Le Conseil d\u2019\u00c9tat a construit, au travers d\u2019une s\u00e9rie de d\u00e9cisions, un r\u00e9gime implicite permettant \u00e0 l\u2019administration de s\u2019affranchir provisoirement de certaines r\u00e8gles de droit en cas de crise majeure.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Aucun \u00c9tat d\u00e9mocratique comparable \u00e0 la France n&rsquo;a r\u00e9solu le probl\u00e8me capacitaire par la seule augmentation des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure.&nbsp;<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>On aura enfin une vision compl\u00e8te de ce \u00ab&#160;droit de crise&#160;\u00bb en rappelant que ces diff\u00e9rents r\u00e9gimes ne sont pas exclusifs les uns des autres, et qu\u2019ils peuvent tr\u00e8s bien s\u2019articuler ensemble. L\u2019article 16 de la Constitution a ainsi \u00e9t\u00e9 combin\u00e9, lors de sa seule et unique mise en \u0153uvre en 1961, avec l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence. De la m\u00eame fa\u00e7on, un r\u00e9gime l\u00e9gislatif d\u2019exception peut tr\u00e8s bien \u00eatre compl\u00e9t\u00e9 par la th\u00e9orie des circonstances exceptionnelles, afin de donner au gouvernement une marge d\u2019action suppl\u00e9mentaire. C\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9 en Nouvelle-Cal\u00e9donie en 2024.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Polycrises et saturation des forces de l\u2019ordre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>En d\u00e9pit de la vari\u00e9t\u00e9 des r\u00e9gimes d\u2019exception existants, aucun ne r\u00e9pond correctement en fait au probl\u00e8me que pose aux d\u00e9cideurs le sc\u00e9nario de \u00ab&#160;crise majeure&#160;\u00bb que nous avons identifi\u00e9&#160;; sc\u00e9nario dans lequel les forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure pourraient se montrer d\u00e9pass\u00e9es par la situation, incapables de r\u00e9tablir l\u2019ordre r\u00e9publicain.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 des sc\u00e9narios que l\u2019on peut raisonnablement imaginer, l\u2019\u00e9tude d\u00e9taill\u00e9e des crises r\u00e9centes \u2014 violences urbaines de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2023, insurrection cal\u00e9donienne de 2024, troubles ultramarins \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, gestion post-cyclonique \u00e0 Mayotte \u2014 fournit un mat\u00e9riau empirique d&rsquo;une valeur analytique consid\u00e9rable pour tenter de r\u00e9pondre, chiffres \u00e0 l&rsquo;appui, \u00e0 la question concr\u00e8te de savoir \u00e0 quel moment les forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure atteignent le seuil au-del\u00e0 duquel elles ne peuvent plus, seules, garantir l&rsquo;ordre public sur l&rsquo;ensemble du territoire national.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La mesure de la capacit\u00e9 de maintien de l&rsquo;ordre en France repose sur une unit\u00e9 de compte op\u00e9rationnelle&#160;: l&rsquo;Unit\u00e9 de Force Mobile (UFM). Cet \u00e9talon agr\u00e8ge les compagnies r\u00e9publicaines de s\u00e9curit\u00e9 (CRS) et les escadrons de gendarmerie mobile (EGM), qui constituent les deux bras arm\u00e9s de la r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;ordre public de grande ampleur. Le parc total est connu&#160;: 170 UFM au total, r\u00e9parties entre 59 compagnies CRS et 111 escadrons de gendarmerie mobile, auxquelles s&rsquo;ajoutent 9 unit\u00e9s \u00e0 projection rapide (5 UPR CRS et 4 Gu\u00e9pard EGM) destin\u00e9es aux engagements d&rsquo;urgence n\u00e9cessitant une r\u00e9activit\u00e9 maximale.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce chiffre brut de 170 UFM est trompeur s&rsquo;il n&rsquo;est pas imm\u00e9diatement corrig\u00e9 par plusieurs facteurs structurels qui en r\u00e9duisent la disponibilit\u00e9 r\u00e9elle. En premier lieu, l&rsquo;ensemble des unit\u00e9s ne sont jamais simultan\u00e9ment disponibles&#160;: les n\u00e9cessit\u00e9s de la formation, de la maintenance, du repos obligatoire des personnels et des affectations permanentes \u2014 missions de s\u00e9curit\u00e9 quotidienne, gardes fixes, \u00e9v\u00e9nements programm\u00e9s \u2014 absorbent une fraction permanente de cette capacit\u00e9 th\u00e9orique. En deuxi\u00e8me lieu, les contraintes g\u00e9ographiques imposent une dispersion du dispositif sur l&rsquo;ensemble du territoire national, y compris les Outre-mer, dont les besoins propres, comme on va le voir, peuvent repr\u00e9senter des engagements significatifs. En troisi\u00e8me lieu, les d\u00e9lais de regroupement et de projection limitent la r\u00e9activit\u00e9 effective face \u00e0 des crises \u00e0 d\u00e9clenchement rapide.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est au regard de cette capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle r\u00e9elle et non th\u00e9orique que les donn\u00e9es des crises r\u00e9centes prennent tout leur sens. Le tableau de consommation d\u2019UFM lors des crises r\u00e9centes est tr\u00e8s parlant.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"iframe-container wp-block-image wp-block-image-medium  iframe-dw\">\n\t<div>\n\t\t<iframe class=\"absolute w-full h-full pin-t pin-l\" title=\"titolo\" aria-label=\"Interactive line chart\" src=\"\/\/datawrapper.dwcdn.net\/2wJyw\/1\/\" scrolling=\"no\" frameborder=\"0\"><\/iframe>\n\t<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>La lecture de ce tableau appelle deux observations principales.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re, c&rsquo;est que les crises unitaires r\u00e9centes ont d\u00e9j\u00e0 mobilis\u00e9 des fractions significatives du potentiel total des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure (FSI). Les violences urbaines de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2023 \u2014 d\u00e9clench\u00e9es par la mort de Nahel Merzouk \u00e0 Nanterre le 27 juin \u2014 ont conduit \u00e0 engager jusqu\u2019\u00e0 58,5 UFM les soirs du 30 juin et des 1er et 2 juillet 2023, soit un taux de consommation de 34,4&#160;% des forces mobiles disponibles. Ce chiffre est en lui-m\u00eame consid\u00e9rable&#160;: plus d&rsquo;un tiers du potentiel national mobilis\u00e9 pour un \u00e9v\u00e9nement localis\u00e9 sur le seul territoire m\u00e9tropolitain. Les \u00e9meutes de Nouvelle-Cal\u00e9donie au printemps 2024 ont pour leur part consomm\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 42 UFM, soit 24,7&#160;% \u2014 avec une cons\u00e9quence op\u00e9rationnelle particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice&#160;: le \u00ab&#160;d\u00e9licage&#160;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le retrait des fronti\u00e8res et des missions de lutte contre l\u2019immigration clandestine de 14 unit\u00e9s de forces mobiles pendant plus d&rsquo;un an.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me observation, c&rsquo;est que les crises ultramarines \u2014 Mayotte post-Chido, Martinique, Guadeloupe \u2014 constituent une pression permanente et structurelle sur le parc des UFM. L&rsquo;Outre-mer n&rsquo;est pas un th\u00e9\u00e2tre secondaire&#160;: c&rsquo;est un multiplicateur de consommation capacitaire, dont les besoins s&rsquo;additionnent \u00e0 ceux de la m\u00e9tropole sans que l&rsquo;une puisse syst\u00e9matiquement suppl\u00e9er l&rsquo;autre au regard des contraintes de projection.<\/p>\n\n\n\n<p>Un sc\u00e9nario conjuguant les violences m\u00e9tropolitaines de type 2023 et une insurrection cal\u00e9donienne impliquerait l\u2019engagement de 100,5 UFM, soit un taux de consommation de 59,1&#160;%. Et un sc\u00e9nario de troubles graves \u00e0 la fois sur le territoire m\u00e9tropolitain et en outre-mer, de type \u00ab&#160;combin\u00e9&#160;\u00bb, impliquerait encore davantage de forces mobiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Un tel sc\u00e9nario n\u2019est pas une pure construction intellectuelle&#160;: il est l\u2019extrapolation directe d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui se sont tous produits \u00e0 des dates rapproch\u00e9es. La simultan\u00e9it\u00e9 \u2014 ou quasi-simultan\u00e9it\u00e9 \u2014 de plusieurs de ces crises est non seulement possible, mais statistiquement probable dans un contexte de tensions durables, sur le front social interne et international.<\/p>\n\n\n\n<p>La donn\u00e9e la plus frappante que livrent ces statistiques op\u00e9rationnelles est que l&rsquo;hypoth\u00e8se de saturation des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure est susceptible d&rsquo;intervenir en temps de paix, ind\u00e9pendamment de tout choc ext\u00e9rieur. Elle n&rsquo;est donc pas uniquement r\u00e9serv\u00e9e aux sc\u00e9narios de guerre que l&rsquo;on \u00e9voque volontiers dans les d\u00e9bats constitutionnels. Elle peut surgir de la simple conjonction de crises sociales ordinaires, des crises qui se sont d\u00e9j\u00e0 toutes produites, et qui pourraient se reproduire simultan\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, l\u2019autre \u00e9l\u00e9ment qui m\u00e9rite notre attention est que la saturation des FSI n&rsquo;est pas un \u00e9tat binaire \u2014 disponible ou non disponible \u2013, mais qu\u2019elle se manifeste par une s\u00e9rie de d\u00e9gradations progressives de la capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle, dont chacune a des effets concrets sur la s\u00e9curit\u00e9 des personnes et sur la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat. Autrement dit, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019atteindre le taux fatidique de 100&#160;% pour assister \u00e0 un effet de saturation rendant n\u00e9cessaire la mise en place d\u2019une solution de secours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019obsolescence des r\u00e9gimes d\u2019exception existants<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Aucun \u00c9tat d\u00e9mocratique comparable \u00e0 la France n&rsquo;a r\u00e9solu le probl\u00e8me capacitaire par la seule augmentation des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure. Les solutions retenues par les autres pays ont toutes, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, impliqu\u00e9 la mobilisation des forces arm\u00e9es en appui des forces civiles, sous des r\u00e9gimes juridiques variables, mais avec une constante&#160;: l&rsquo;existence d&rsquo;un cadre l\u00e9gal pr\u00e9alable d\u00e9finissant les conditions, les modalit\u00e9s et les limites de cet engagement. C\u2019est par exemple le cas pour le Royaume-Uni, qui dispose depuis le Civil Contingencies Act de 2004 et le Defence Act, d&rsquo;un r\u00e9gime pr\u00e9cis d&rsquo;engagement militaire en appui civil (Military Aid to the Civil Authorities). M\u00eame chose pour l&rsquo;Espagne, l&rsquo;Italie ou la Belgique, qui ont \u00e9galement des dispositifs similaires.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il en France&#160;? Paradoxalement, notre pays qui dispose pourtant d&rsquo;une des architectures constitutionnelles et l\u00e9gislatives les plus anciennes et les plus \u00e9labor\u00e9es en mati\u00e8re de pouvoirs exceptionnels, est en fait d\u00e9pourvu d&rsquo;un cadre interm\u00e9diaire clair et coh\u00e9rent permettant l&rsquo;engagement gradu\u00e9 des forces arm\u00e9es entre la police et l&rsquo;\u00e9tat de si\u00e8ge. En r\u00e9alit\u00e9, parmi les diff\u00e9rents r\u00e9gimes d\u2019exception existants en droit fran\u00e7ais, seuls deux \u2014 dont un que je n\u2019ai volontairement pas encore mentionn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u2014 offrent possiblement une r\u00e9ponse au genre de probl\u00e9matique qui nous int\u00e9resse, mais de fa\u00e7on insatisfaisante.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>En d\u00e9pit de la vari\u00e9t\u00e9 des r\u00e9gimes d\u2019exception existants, aucun ne r\u00e9pond correctement au probl\u00e8me que pose aux d\u00e9cideurs le sc\u00e9nario de \u00ab&#160;crise majeure&#160;\u00bb.<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Quand on parle d\u2019intervention des forces arm\u00e9es sur le territoire pour faire face \u00e0 une crise grave, on pense imm\u00e9diatement d\u2019abord au r\u00e9gime de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge pr\u00e9sent\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. Celui-ci pr\u00e9sente toutefois des limites.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9gi par l\u2019article 36 de la Constitution et le code de la D\u00e9fense, il constitue, on l\u2019a vu, le r\u00e9gime d\u2019exception le plus radical du droit fran\u00e7ais. Son champ d\u2019application est toutefois strictement limit\u00e9 au \u00ab&#160;p\u00e9ril imminent r\u00e9sultant d\u2019une guerre \u00e9trang\u00e8re ou d\u2019une insurrection arm\u00e9e&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9gime, en fait, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 sous la Ve R\u00e9publique, alors qu\u2019\u00e0 deux occasions, il aurait pu \u00eatre d\u00e9clench\u00e9&#160;: lors de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, notamment apr\u00e8s le putsch d\u2019avril 1961, et lors des violentes \u00e9meutes en Nouvelle-Cal\u00e9donie en 2024, puisqu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une insurrection arm\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9e. Sa derni\u00e8re mise en \u0153uvre sur le territoire national date de plus de 110 ans, lors de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Et le moins que l\u2019on puisse dire, est que ce dernier pr\u00e9c\u00e9dent n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un long fleuve tranquille, m\u00eame si des am\u00e9liorations ont \u00e9t\u00e9 apport\u00e9es par rapport \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience pr\u00e9c\u00e9dente de 1870-1871.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette tr\u00e8s rare application trouve des explications assez simples. Durant la Grande Guerre, l\u2019application du r\u00e9gime d\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge pendant plus de cinq ans a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 quelques dysfonctionnements structurels encore insuffisamment \u00e9tudi\u00e9s et enseign\u00e9s \u00e0 ce jour.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge est loin d\u2019\u00eatre inint\u00e9ressant, notamment en ce qu\u2019il est le seul r\u00e9gime \u00e0 pr\u00e9voir et organiser le pire. Mais il s\u2019av\u00e8re peu simple d\u2019utilisation, notamment parce qu\u2019il se traduit par une coexistence, sur un m\u00eame territoire, de deux cha\u00eenes de commandement concurrentes&#160;: une cha\u00eene civile, th\u00e9oriquement maintenue mais affaiblie, et une cha\u00eene militaire, juridiquement dominante mais plut\u00f4t mal pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 l\u2019exercice de comp\u00e9tences administratives. Cette dualit\u00e9 a engendr\u00e9 parfois une confusion dont les effets se sont fait sentir \u00e0 tous les \u00e9chelons de l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait croire, le transfert de l\u2019autorit\u00e9 de police \u00e0 l\u2019arm\u00e9e n\u2019a donc pas impliqu\u00e9 la disparition de l\u2019administration civile, qui continuait formellement d\u2019exister et de fonctionner. Les pr\u00e9fets restaient ainsi en poste, les maires continuaient d\u2019exercer leurs attributions, les services publics civils poursuivaient leur activit\u00e9. Mais l\u2019autorit\u00e9 militaire pouvait \u00e0 tout moment se substituer \u00e0 eux, sans que les fronti\u00e8res respectives des comp\u00e9tences soient clairement trac\u00e9es. Sans atteindre le degr\u00e9 de dysfonctionnement observ\u00e9 en 1870 \u2014 p\u00e9riode de grande confusion qui a vu certains pr\u00e9fets \u00eatre investis de \u00ab&#160;pleins pouvoirs civils et militaires&#160;\u00bb par le Gouvernement de la D\u00e9fense nationale \u2013, il en est r\u00e9sult\u00e9 tout de m\u00eame une sorte de collaboration\/rivalit\u00e9, un \u00e9tat d\u2019incertitude permanent, o\u00f9 ni l\u2019autorit\u00e9 civile ni l\u2019autorit\u00e9 militaire ne savaient pr\u00e9cis\u00e9ment o\u00f9 commen\u00e7ait et o\u00f9 finissait leur domaine d\u2019action.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La conclusion s\u2019impose&#160;: le r\u00e9gime de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge, bien que constitutionnalis\u00e9 en 1958 et l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9 en 2008 afin de renforcer encore le contr\u00f4le du Parlement sous forme d\u2019un r\u00e9examen obligatoire tous les six mois, est en fin de compte un r\u00e9gime dat\u00e9, con\u00e7u exclusivement pour r\u00e9pondre aux insurrections et aux invasions militaires conventionnelles, non aux nouvelles formes de menaces apparues au XXIe si\u00e8cle. \u00c0 cette obsolescence mat\u00e9rielle, s\u2019ajoute par ailleurs une obsolescence politique&#160;: si l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 mis en \u0153uvre depuis plus d\u2019un si\u00e8cle, c\u2019est qu\u2019il est, en pratique, politiquement inapplicable&#160;: aucun gouvernement de la V\u00e8me R\u00e9publique ne prendrait le risque de d\u00e9cr\u00e9ter un \u00e9tat de si\u00e8ge, tant la mesure \u00e9voquerait l\u2019effondrement du pouvoir civil et susciterait une panique politique disproportionn\u00e9e par rapport \u00e0 son contenu juridique r\u00e9el. Le meilleur exemple en est qu\u2019au moment des \u00e9v\u00e9nements les plus graves en Alg\u00e9rie, alors que la loi du 3 avril 1955 venait d\u2019instituer l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, le gouvernement, souhaitant aller au-del\u00e0 encore des pouvoirs conf\u00e9r\u00e9s par ce r\u00e9gime, n\u2019a pas choisi d\u2019y recourir. Il pr\u00e9f\u00e9ra au mois de mars 1956 faire adopter par le Parlement une loi ad hoc de \u00ab&#160;pouvoirs sp\u00e9ciaux&#160;\u00bb. Ce choix n\u2019est pas anodin&#160;: il t\u00e9moigne d\u2019une profonde r\u00e9ticence du pouvoir politique \u00e0 activer un m\u00e9canisme symbolisant la militarisation totale de l\u2019ordre public.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La d\u00e9fense op\u00e9rationnelle du territoire&nbsp;<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En dehors de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge, le droit fran\u00e7ais a pr\u00e9vu une autre disposition exceptionnelle, moins connue, permettant aux d\u00e9cideurs de faire face \u00e0 une crise d\u2019ampleur in\u00e9gal\u00e9e, insusceptible d\u2019\u00eatre r\u00e9solue avec les moyens habituels, notamment ceux que donne en particulier le r\u00e9gime de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence. Je n\u2019en ai pas parl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent parce que cet outil ne fait pas vraiment partie des r\u00e9gimes d\u2019exception proprement dits. C\u2019est une sorte d\u2019objet juridique qui, en d\u00e9pit de sa longue existence, demeure encore mal identifi\u00e9. Je veux parler de la fameuse DOT pour D\u00e9fense Op\u00e9rationnelle du Territoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, la DOT peut se lire comme un outil fort opportun \u00e0 la disposition du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, chef des arm\u00e9es, pour r\u00e9pondre \u00e0 une menace ext\u00e9rieure susceptible de provoquer des troubles graves. Sommairement d\u00e9finie dans la partie r\u00e9glementaire du code de la d\u00e9fense, il s\u2019agit de la composante terrestre de la d\u00e9fense militaire du territoire. Le pouvoir r\u00e9glementaire la d\u00e9finit d\u2019abord par ses finalit\u00e9s&#160;: \u00ab&#160;en liaison avec les autres formes de la d\u00e9fense militaire et avec la d\u00e9fense civile, [elle] concourt au maintien de la libert\u00e9 et de la continuit\u00e9 d&rsquo;action du Gouvernement, ainsi qu&rsquo;\u00e0 la sauvegarde des organes essentiels \u00e0 la d\u00e9fense de la nation&#160;\u00bb (art. R.1421-1 du code de la d\u00e9fense).<\/p>\n\n\n\n<p>On pourra souligner avec int\u00e9r\u00eat le caract\u00e8re gradu\u00e9 de la DOT, con\u00e7ue pour \u00eatre adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de la crise rencontr\u00e9e. Elle comprend en effet des \u00ab&#160;mesures permanentes&#160;\u00bb de participation des arm\u00e9es \u00e0 la protection des infrastructures militaires, ainsi que des \u00ab&#160;mesures non permanentes&#160;\u00bb, d\u00e9clench\u00e9es en Conseil de d\u00e9fense et de s\u00e9curit\u00e9 nationale dans l\u2019hypoth\u00e8se o\u00f9 les moyens des forces de police et de gendarmerie ne suffiraient pas pour ma\u00eetriser des troubles caus\u00e9s par une menace ext\u00e9rieure.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or la DOT semble nous laisser au milieu du gu\u00e9. Certes, elle fixe le cadre g\u00e9n\u00e9ral d\u2019intervention des arm\u00e9es pour prot\u00e9ger l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du territoire national. D\u00e9limit\u00e9e dans le temps et dans l\u2019espace, elle confie la conduite de l\u2019op\u00e9ration militaire \u00e0 l\u2019officier g\u00e9n\u00e9ral de zone de d\u00e9fense, et pr\u00e9voit, sur d\u00e9cision gouvernementale, des cas o\u00f9 celui-ci peut se voir confier des d\u00e9l\u00e9gations allant jusqu\u2019\u00e0 exercer temporairement la comp\u00e9tence de l\u2019ordre public pour le succ\u00e8s de l\u2019op\u00e9ration arm\u00e9e. Pour autant, le souci d\u2019accorder au gouvernement les marges de man\u0153uvre n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019endiguement de la crise laisse un certain nombre de questions importantes en suspens. Ce ne sont pas les directives interminist\u00e9rielles classifi\u00e9es qui leur apportent des r\u00e9ponses.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Il existe un seuil au-del\u00e0 duquel l\u2019ordre juridique ordinaire, m\u00eame am\u00e9nag\u00e9 pour la crise, ne suffit plus \u00e0 garantir la survie de l\u2019\u00c9tat et la protection des populations.&nbsp;<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019un des probl\u00e8mes majeurs de la DOT est qu\u2019au fil du temps, des ann\u00e9es 1960 aux ann\u00e9es 1990, celle-ci s\u2019est progressivement d\u00e9tach\u00e9e de tout cadre l\u00e9gislatif d\u2019exception, si bien qu\u2019en lisant les textes en vigueur, il appara\u00eet th\u00e9oriquement envisageable de la mettre en \u0153uvre \u00e0 droit constant. On ne peut que s\u2019interroger sur la faisabilit\u00e9 op\u00e9rationnelle de cette possibilit\u00e9, et surtout sur sa l\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e fondamentale du droit public fran\u00e7ais r\u00e9side dans le principe de sup\u00e9riorit\u00e9 de la Constitution et de la loi. En temps de guerre, comme en temps de paix, cette r\u00e8gle de la soumission de l\u2019activit\u00e9 des services de l\u2019\u00c9tat \u00e0 la loi subsiste. Si une telle r\u00e8gle s\u2019impose, c\u2019est parce qu\u2019elle est productrice \u00e0 la fois d\u2019ordre et de r\u00e9gularit\u00e9 dans le fonctionnement des administrations, d\u2019impartialit\u00e9 pour les administr\u00e9s. Si l\u2019on prend, par exemple, l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge, celui-ci ne se traduit pas par le r\u00e8gne de l\u2019arbitraire illimit\u00e9 et ind\u00e9fini. Il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9gime autoris\u00e9, permis, r\u00e9gl\u00e9 par la loi. Et si sous son emprise les autorit\u00e9s militaires jouissent d\u2019une certaine libert\u00e9 d\u2019appr\u00e9ciation, de pouvoirs discr\u00e9tionnaires, ceux-ci n\u2019existent que dans les limites fix\u00e9es par la loi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On peine donc \u00e0 imaginer qu\u2019il soit vraiment possible de demander aux arm\u00e9es, sur simple d\u00e9cision du pouvoir ex\u00e9cutif, de se charger du r\u00e9tablissement de l\u2019ordre public et de la s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure, en particulier en leur confiant des comp\u00e9tences de police g\u00e9n\u00e9rale dont le l\u00e9gislateur a confi\u00e9 la responsabilit\u00e9 aux autorit\u00e9s civiles. De m\u00eame, il para\u00eet difficile d\u2019imaginer un engagement des forces arm\u00e9es sur le territoire national en l\u2019absence de tout cadre d\u2019emploi de la force appropri\u00e9, porteur des garanties d\u00e9mocratiques les plus fondamentales. L\u2019\u00e9pisode d\u2019Ouv\u00e9a en Nouvelle-Cal\u00e9donie en 1988, au cours duquel des militaires avaient \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 faire usage de leurs armes dans des conditions l\u00e9gales pour le moins compliqu\u00e9es, demeure \u00e0 cet \u00e9gard un pr\u00e9c\u00e9dent \u00e0 m\u00e9diter. Une loi d\u2019amnistie g\u00e9n\u00e9rale a \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire pour mettre un terme aux proc\u00e9dures p\u00e9nales engag\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame en temps de guerre ou de n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse, les autorit\u00e9s militaires \u2014 comme civiles \u2014 restent soumises \u00e0 l\u2019observation de la loi. Une op\u00e9ration des forces arm\u00e9es engag\u00e9e sur les fondements de la DOT ne pourrait que susciter d\u2019importantes questions de l\u00e9galit\u00e9 et de l\u00e9gitimit\u00e9, fragilisant d\u2019autant ses chances de r\u00e9ussite.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour pr\u00e9parer avec s\u00e9rieux la Nation \u00e0 la \u00ab&#160;crise majeure&#160;\u00bb, il faut donc regarder notre droit et nos outils avec s\u00e9rieux. La crise ne r\u00e9soudra pas d\u2019elle-m\u00eame les ambigu\u00eft\u00e9s juridiques. Seul un travail d\u2019actualisation, de mise en coh\u00e9rence du droit et des outils \u00e0 la disposition du gouvernement contribuera \u00e0 la garantie de la continuit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de la conservation de la libert\u00e9 d\u2019action du Gouvernement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pour un \u00e9tat d\u2019urgence \u00ab&#160;augment\u00e9&#160;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Une conclusion s\u2019impose&#160;: aucun r\u00e9gime ou l\u00e9gislation d\u2019exception dans notre pays n\u2019organise de fa\u00e7on claire et coh\u00e9rente l\u2019engagement des forces arm\u00e9es sur le territoire pour aider les d\u00e9cideurs publics \u00e0 faire face \u00e0 un sc\u00e9nario tr\u00e8s d\u00e9grad\u00e9 de \u00ab&#160;crise hors cadre&#160;\u00bb. La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a timidement amorc\u00e9 cette r\u00e9flexion, mais sans la mener \u00e0 son terme, en consacrant l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un \u00ab&#160;engagement majeur&#160;\u00bb et la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9parer la r\u00e9silience nationale. Plus r\u00e9cemment, le projet de loi d\u2019actualisation de la LPM vient de pr\u00e9voir la cr\u00e9ation d\u2019un \u00ab&#160;\u00e9tat d\u2019alerte de s\u00e9curit\u00e9 nationale&#160;\u00bb entendant d\u00e9roger \u00e0 quelques normes proc\u00e9durales visant les installations de l\u2019industrie de d\u00e9fense et faciliter le d\u00e9ploiement des forces arm\u00e9es sur le territoire. Ses contours demeurent toutefois aujourd\u2019hui tr\u00e8s impr\u00e9cis et lacunaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes bien loin d\u2019avoir la premi\u00e8re esquisse du nouveau cadre juridique d\u2019exception que nous appelons de nos v\u0153ux. Il serait temps de s\u2019atteler \u00e0 cette t\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant d\u2019imaginer concr\u00e8tement \u00e0 quoi un tel r\u00e9gime pourrait ressembler, il nous faut tout d\u2019abord \u00e9voquer le pr\u00e9suppos\u00e9 th\u00e9orique qui doit imp\u00e9rativement lui servir de pierre angulaire&#160;: le respect des grands principes d\u00e9mocratiques. Sans cette condition, en effet, notre futur r\u00e9gime d\u2019exception ne sera qu\u2019un simple cadre fictif inutilisable, une sorte de \u00ab&#160;tigre de papier&#160;\u00bb. Rien ne sert aujourd\u2019hui d\u2019imaginer un syst\u00e8me efficace, s\u2019il s\u2019affranchit trop des crit\u00e8res acceptables de l\u2019\u00c9tat de droit actuel, surtout lorsqu\u2019il s\u2019agit de pr\u00e9voir le recours possible aux forces arm\u00e9es pour aider au r\u00e9tablissement de l\u2019ordre r\u00e9publicain.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut, en effet, se souvenir de l\u2019histoire complexe qu\u2019entretiennent dans nos d\u00e9mocraties lib\u00e9rales les autorit\u00e9s civiles et militaires. Il y a en France, comme dans l\u2019ensemble des pays de longue tradition r\u00e9publicaine, un vrai sentiment de m\u00e9fiance du pouvoir civil vis-\u00e0-vis de l\u2019arm\u00e9e. Cette m\u00e9fiance, loin d\u2019\u00eatre irrationnelle, s\u2019enracine dans l\u2019histoire politique des nations, o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e a souvent constitu\u00e9, soit un instrument de pouvoir personnel, soit une menace directe pour l\u2019ordre constitutionnel \u00e9tabli.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00e9fiance a trouv\u00e9 partout des traductions institutionnelles&#160;: l\u2019article 15 de la Constitution de 1958, qui fait du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique fran\u00e7aise le seul \u00ab&#160;chef des arm\u00e9es&#160;\u00bb, ou encore le devoir de r\u00e9serve qui s\u2019impose aux militaires. Aux \u00c9tats-Unis, les P\u00e8res fondateurs, nourris de philosophie r\u00e9publicaine classique et marqu\u00e9s par l\u2019exp\u00e9rience de la tyrannie militaire britannique, ont toujours consid\u00e9r\u00e9 les arm\u00e9es permanentes comme une menace intrins\u00e8que pour la libert\u00e9. Le Deuxi\u00e8me Amendement, qui garantit le droit de porter des armes, a ainsi originellement \u00e9t\u00e9 con\u00e7u comme la garantie d\u2019une milice citoyenne pouvant faire contrepoids \u00e0 une arm\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale. Dans tous les cas, la r\u00e9ponse a souvent \u00e9t\u00e9 la m\u00eame&#160;: affirmer que la subordination de l\u2019arm\u00e9e au pouvoir \u00e9lu est la condition n\u00e9cessaire de la libert\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas fran\u00e7ais, il y a autre chose encore&#160;: \u00e0 la m\u00e9fiance des autorit\u00e9s civiles, s\u2019est ajout\u00e9e parall\u00e8lement au fil du temps la tr\u00e8s grande r\u00e9ticence de la haute hi\u00e9rarchie militaire \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9e directement dans les affaires int\u00e9rieures du pays. Il y a en la mati\u00e8re une sorte de syndrome \u00ab&#160;d\u2019\u00e9vitement&#160;\u00bb post-traumatique pour l\u2019arm\u00e9e, qui souhaite, depuis les \u00e9v\u00e9nements d\u2019Alg\u00e9rie \u2014 bataille d\u2019Alger et tentative de putsch \u2014 et de Nouvelle Cal\u00e9donie \u2014 prise d\u2019otages \u00e0 Ouv\u00e9a \u2013, \u00e9viter tout ce qui pourrait en r\u00e9activer la m\u00e9moire. Cela signifie qu\u2019en France encore plus qu\u2019ailleurs, le sujet de l\u2019engagement militaire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res est une affaire extr\u00eamement sensible.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Si toute crise constitue une rupture, toutes les crises ne se ressemblent pas. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette <em>in\u00e9galit\u00e9 d\u2019intensit\u00e9<\/em> que la doctrine juridique et strat\u00e9gique a tent\u00e9 de formaliser.<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Il en r\u00e9sulte que le recours aux forces arm\u00e9es sur le territoire national doit \u00eatre minutieusement pr\u00e9vu, d\u00e9fini et surtout encadr\u00e9 et contr\u00f4l\u00e9. Comme on l\u2019a vu, le mod\u00e8le actuel de la DOT, parce qu\u2019il est dat\u00e9 et infra-l\u00e9gislatif, offre le contre-exemple parfait. On a en effet avec elle l\u2019illusion de l\u2019efficacit\u00e9&#160;: difficile d\u2019imaginer le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en Conseil de D\u00e9fense, c\u2019est-\u00e0-dire en dehors de toute autre consultation officielle ou contr\u00f4le, d\u00e9ployer l\u2019arm\u00e9e sur le territoire en lui transf\u00e9rant la responsabilit\u00e9 de l\u2019ordre public. Il faut pr\u00e9voir pour cela, comme c\u2019est le cas pour les r\u00e9gimes d\u2019exception, une proc\u00e9dure particuli\u00e8re, conforme aux standards de l\u2019\u00c9tat de droit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour d\u00e9finir les standards en question, il suffit de renvoyer au cadre g\u00e9n\u00e9ral de gestion des crises \u00e9labor\u00e9 au fil du temps par la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019Homme. Cette derni\u00e8re est loin en effet de se montrer insensible \u00e0 l\u2019\u00e9tat de n\u00e9cessit\u00e9. Dans une jurisprudence constante, la Cour a admis la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019engagement des forces arm\u00e9es dans des op\u00e9rations int\u00e9rieures, tout en posant des conditions claires&#160;: la n\u00e9cessit\u00e9 de la mesure, sa proportionnalit\u00e9 \u00e0 la menace, et l\u2019existence de garanties contre les possibles abus. Ce n\u2019est donc pas l\u2019engagement militaire en tant que tel qui est probl\u00e9matique au regard de la Convention, mais bien l\u2019absence d\u2019un cadre juridique clair.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois que l\u2019on a pos\u00e9 cette condition indispensable qu\u2019est le respect de l\u2019\u00c9tat de droit et des principes en vigueur dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, reste \u00e0 savoir concr\u00e8tement \u00e0 quoi pourrait ressembler ce nouveau r\u00e9gime d\u2019exception id\u00e9al pour faire face aux \u00ab&#160;crises majeures&#160;\u00bb. Compte-tenu de tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de, nous proposons de faire abstraction \u00e0 la fois du r\u00e9gime de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge et de celui de la DOT \u2014 l\u2019un et l\u2019autre se montrant tr\u00e8s difficilement utilisables par les pouvoirs publics \u2014 ou plut\u00f4t de les r\u00e9int\u00e9grer dans un cadre plus directement exploitable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9gime imagin\u00e9 doit s&rsquo;articuler autour d&rsquo;un principe directeur&#160;: le continuum op\u00e9rationnel. Face \u00e0 des crises par nature \u00e9volutives, dont l&rsquo;intensit\u00e9 peut cro\u00eetre ou d\u00e9cro\u00eetre dans des d\u00e9lais tr\u00e8s brefs, il est indispensable, en effet, de disposer d&rsquo;un cadre unique, non fragment\u00e9, permettant une certaine agilit\u00e9 et une graduation de la r\u00e9ponse. Pour toutes ces raisons, nous pensons que ce futur r\u00e9gime pourrait s\u2019ancrer dans le socle \u00e9prouv\u00e9 de la loi de 1955 fondant l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, en proc\u00e9dant \u00e0 sa r\u00e9organisation afin de lui permettre de g\u00e9rer des crises d\u2019intensit\u00e9 variable, y compris des \u00ab&#160;crises majeures&#160;\u00bb. L\u2019architecture de ce nouveau r\u00e9gime d\u2019\u00e9tat d\u2019urgence \u00ab&#160;augment\u00e9&#160;\u00bb compterait pour ce faire deux phases distinctes&#160;: celle de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence \u00ab&#160;simple&#160;\u00bb (phase I)&#160;; et celle de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence \u00ab&#160;renforc\u00e9&#160;\u00bb (phase II).<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence \u00ab&#160;simple&#160;\u00bb de notre projet ressemble en fait beaucoup au r\u00e9gime actuel de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence. Il serait d\u00e9clench\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on, par d\u00e9cret en Conseil des ministres, avec obligation d&rsquo;information du Parlement dans les quarante-huit heures et autorisation expresse requise pour toute prorogation au-del\u00e0 de douze jours. Sur le plan des pouvoirs de police administrative, on retrouverait dans cette phase I un arsenal bien connu et qui a fait ses preuves&#160;: assignation \u00e0 r\u00e9sidence, fermeture administrative, perquisitions administratives de jour et de nuit, interdiction de s\u00e9jour, contr\u00f4le des publications, r\u00e9quisition des personnes et des biens, etc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce socle s&rsquo;ajouterait cette fois la possibilit\u00e9 expresse de d\u00e9ployer des unit\u00e9s militaires en appui des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure sur le territoire national. Ce d\u00e9ploiement \u2014 qui g\u00e9n\u00e9raliserait et formaliserait ce que l&rsquo;op\u00e9ration Sentinelle a pratiqu\u00e9 de mani\u00e8re ad hoc depuis 2015 \u2014 pourrait couvrir un large spectre de missions&#160;: s\u00e9curisation de sites sensibles et d&rsquo;infrastructures critiques, bouclage p\u00e9rim\u00e9trique, appui logistique et de transmissions, soutien sanitaire de campagne, voire m\u00eame participation au maintien de l&rsquo;ordre en soutien des forces de police ou de gendarmerie. En fin de compte un mixte des mesures permanentes et non permanentes de la DOT.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble de ces actions, en phase I, serait plac\u00e9 sous la responsabilit\u00e9 de l\u2019autorit\u00e9 civile, les forces arm\u00e9es ne poss\u00e9dant, \u00e0 ce stade, aucune capacit\u00e9 d\u2019initiative propre en mati\u00e8re coercitive. Elles ne feraient ici qu\u2019appuyer les forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure, concourir \u00e0 l\u2019action du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, sachant que l&rsquo;acte de contrainte, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une interpellation, d&rsquo;une fouille ou d&rsquo;une perquisition, devrait \u00eatre ordonn\u00e9, supervis\u00e9 et juridiquement assum\u00e9 par l&rsquo;autorit\u00e9 civile comp\u00e9tente&#160;: pr\u00e9fet de d\u00e9partement ou de zone.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La phase suivante du nouvel \u00e9tat d\u2019urgence, dit \u00ab&#160;renforc\u00e9&#160;\u00bb, constituerait quant \u00e0 elle le c\u0153ur de l&rsquo;innovation juridique. Cette phase II serait activ\u00e9e d\u00e8s lors que la crise atteint une intensit\u00e9 telle que la saturation des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure rend insuffisant le r\u00e9gime d&rsquo;appui de la phase I, ou lorsque la nature de la menace \u2014 insurrectionnelle, hybride, ou m\u00ealant menace ext\u00e9rieure et d\u00e9sordre int\u00e9rieur \u2014 commande une unit\u00e9 de commandement et une capacit\u00e9 d&rsquo;initiative que seule l&rsquo;autorit\u00e9 militaire peut assurer dans les d\u00e9lais requis. Cette seconde phase pourrait \u00eatre activ\u00e9e directement, sans passage pr\u00e9alable par la phase I, en cas d&rsquo;urgence absolue.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9clenchement de la phase II serait op\u00e9r\u00e9 selon les m\u00eames modalit\u00e9s que la phase I, c\u2019est-\u00e0-dire par d\u00e9cret du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en Conseil des ministres, d\u00e9finissant cette fois pr\u00e9cis\u00e9ment les zones territoriales concern\u00e9es, les missions confi\u00e9es aux forces arm\u00e9es et la dur\u00e9e initiale du mandat op\u00e9rationnel. Ce d\u00e9cret conf\u00e8rerait aux commandants militaires d\u00e9sign\u00e9s la titularit\u00e9 de l&rsquo;initiative coercitive sur les zones et missions d\u00e9finies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette phase II reprendrait en fait l\u2019essentiel des dispositifs pr\u00e9vus dans la d\u00e9fense op\u00e9rationnelle du territoire et l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge, \u00e0 l&rsquo;exception du remplacement des tribunaux civils par des juridictions militaires \u2014 ligne infranchissable de l&rsquo;\u00c9tat de droit \u2013, en les affranchissant de leurs limites juridiques et doctrinales, les inscrivant dans un cadre de l\u00e9galit\u00e9 formelle plus protecteur. Concr\u00e8tement, les pouvoirs susceptibles d&rsquo;\u00eatre ainsi conf\u00e9r\u00e9s comprendraient le transfert de certains pouvoirs de police, comme&#160;: le pouvoir d&rsquo;interpellation avec remise \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 judiciaire dans un d\u00e9lai l\u00e9galement fix\u00e9&#160;; le contr\u00f4le et la fouille des personnes et des v\u00e9hicules&#160;; le contr\u00f4le d&rsquo;acc\u00e8s territorial et la mise en place de p\u00e9rim\u00e8tres de s\u00e9curit\u00e9&#160;; la v\u00e9rification d&rsquo;identit\u00e9 et la r\u00e9tention aux fins de v\u00e9rification&#160;; le pouvoir d&rsquo;entr\u00e9e dans les b\u00e2timents et de perquisition sur autorisation du procureur de la R\u00e9publique&#160;; la saisie d&rsquo;armes et de mat\u00e9riels susceptibles d&rsquo;\u00eatre utilis\u00e9s \u00e0 des fins offensives. Dans ces zones, l\u2019autorit\u00e9 civile continuerait \u00e0 exercer ceux de ses pouvoirs dont l\u2019autorit\u00e9 militaire n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 explicitement investie et, pour le reste, se retrouverait \u00e0 front renvers\u00e9 par rapport \u00e0 la phase I, c\u2019est-\u00e0-dire dans la posture \u00ab&#160;concourante&#160;\u00bb des forces arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le droit de l&rsquo;exception fran\u00e7ais est riche d&rsquo;une histoire dont il porte les marques&#160;: l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence, l&rsquo;article 16 n\u00e9 du trauma de 1940, l&rsquo;\u00e9tat de si\u00e8ge n\u00e9 des insurrections du XIXe si\u00e8cle.<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L&rsquo;autonomie op\u00e9rationnelle conf\u00e9r\u00e9e en phase II aux forces arm\u00e9es n&rsquo;est cependant pas une autonomie juridique totale. Deux limites structurelles viendront l\u2019encadrer.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;une part, le contr\u00f4le judiciaire des libert\u00e9s individuelles demeurera plein et entier&#160;: toute mesure privative de libert\u00e9 ordonn\u00e9e par l&rsquo;autorit\u00e9 militaire sera soumise au contr\u00f4le du juge judiciaire dans les m\u00eames d\u00e9lais que si elle avait \u00e9t\u00e9 ordonn\u00e9e par l&rsquo;autorit\u00e9 civile. \u00c0 cette fin, un r\u00e9gime d&rsquo;officier de police judiciaire adjoint (OPJA) temporaire pourrait m\u00eame \u00eatre conf\u00e9r\u00e9 aux militaires exer\u00e7ant des pouvoirs de nature judiciaire, les ins\u00e9rant ainsi dans la cha\u00eene de contr\u00f4le judiciaire ordinaire. \u00c0 d\u00e9faut, on pourrait mobiliser, comme le pr\u00e9voit actuellement le dispositif de DOT, la gendarmerie pr\u00e9v\u00f4tale.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;autre part, la d\u00e9finition des missions confi\u00e9es aux forces arm\u00e9es en phase II demeurera un acte de l&rsquo;autorit\u00e9 politique \u2014 le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en Conseil des ministres \u2013, non une initiative militaire autonome&#160;: les forces arm\u00e9es auront l&rsquo;initiative coercitive \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du mandat d\u00e9fini par l\u2019autorit\u00e9 politique, et non l&rsquo;initiative de la d\u00e9finition de ce mandat.<\/p>\n\n\n\n<p>Applicable aux deux phases, mais avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re en phase II o\u00f9 l&rsquo;initiative coercitive appartient aux militaires, l&rsquo;encadrement l\u00e9gislatif des conditions d&rsquo;usage de la force constitue l&rsquo;un des apports les plus significatifs du nouveau r\u00e9gime propos\u00e9. Cette exigence d\u00e9coule \u00e0 la fois de l&rsquo;article 34 de la Constitution et de la jurisprudence de la Cour europ\u00e9enne des droits de l&rsquo;homme, qui impose, on l\u2019a vu, que les conditions d&#8217;emploi de la force l\u00e9tale soient d\u00e9finies par la loi, et non par simple instruction interne. Le nouveau r\u00e9gime fixerait, par la loi, les r\u00e8gles d&rsquo;engagement applicables selon les phases, en distinguant les situations de l\u00e9gitime d\u00e9fense stricte, de protection des personnes, de maintien ou r\u00e9tablissement de l&rsquo;ordre, et de pr\u00e9vention d&rsquo;une menace imminente. Les principes de proportionnalit\u00e9 et de n\u00e9cessit\u00e9 seraient \u00e9nonc\u00e9s en termes pr\u00e9cis, assortis d&rsquo;une obligation de notification syst\u00e9matique au procureur de la R\u00e9publique de tout usage de la force et de tout d\u00e9c\u00e8s survenu dans le cadre des op\u00e9rations. La distinction des r\u00e8gles d&rsquo;engagement selon la phase active \u2014 I ou II \u2014 constituerait elle-m\u00eame une garantie structurelle, les soldats d\u00e9ploy\u00e9s en phase I sachant qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas d&rsquo;initiative coercitive propre, et ceux d\u00e9ploy\u00e9s en phase II quels actes rel\u00e8vent exactement de leur mandat et lesquels en sont exclus.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour clarifier les choses, il faudrait s\u00e9rieusement envisager de cr\u00e9er dans ce cadre un statut sp\u00e9cifique de \u00ab&#160;militaire en op\u00e9ration int\u00e9rieure de crise&#160;\u00bb, distinct tant du militaire en op\u00e9ration ext\u00e9rieure que du policier ou du gendarme, avec un r\u00e9gime de responsabilit\u00e9 p\u00e9nale et civile adapt\u00e9 \u00e0 la nature hybride de ces missions. L\u2019id\u00e9e est en effet de tirer toutes les le\u00e7ons d\u2019Ouv\u00e9a en 1988, \u00e9pisode o\u00f9 les forces arm\u00e9es, r\u00e9quisitionn\u00e9es par le repr\u00e9sentant de l\u2019\u00c9tat local, s\u2019\u00e9taient vues contraintes, dans le cadre d\u2019une op\u00e9ration de maintien de l\u2019ordre, de lancer un assaut arm\u00e9 planifi\u00e9 n\u00e9cessitant un usage extensif du feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme on peut s\u2019en rendre compte, la distinction entre ces deux phases du nouvel \u00e9tat d\u2019urgence \u00ab&#160;augment\u00e9&#160;\u00bb ne tient pas \u00e0 la pr\u00e9sence ou pas de la force arm\u00e9e sur le territoire national, puisque dans les deux cas celle-ci est pr\u00e9vue, ni m\u00eame \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9tendue de son d\u00e9ploiement. Elle repose sur un crit\u00e8re unique, \u00e0 la fois plus simple et plus cat\u00e9gorique&#160;: la titularit\u00e9 de l&rsquo;initiative coercitive. Pour comprendre le basculement de la premi\u00e8re phase \u00e0 la seconde, la question est simplement de savoir qui ordonne l&rsquo;acte de contrainte et qui en assume la responsabilit\u00e9 juridique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce crit\u00e8re \u2014 la titularit\u00e9 de l&rsquo;initiative coercitive \u2014 pr\u00e9sente deux avantages d\u00e9cisifs. Le premier est la lisibilit\u00e9 op\u00e9rationnelle&#160;: sur le terrain, tout subordonn\u00e9 sait sans ambigu\u00eft\u00e9 possible qui d\u00e9tient l&rsquo;initiative et dans quel cadre il agit. Le second est la clart\u00e9 juridique&#160;: il d\u00e9termine avec pr\u00e9cision la cha\u00eene de responsabilit\u00e9 applicable \u2014 administrative en phase I, militaire en phase II \u2014 tout en pr\u00e9sentant l\u2019avantage de renvoyer \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers de comparaison, correspondant \u00e0 la distinction que les doctrines militaires britannique et canadienne formalisent sous les appellations Force in Support of Civil Authority (phase I) et Military in the Lead (phase II). Deux r\u00e9gimes que ces ordres juridiques distinguent avec soin, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que leur confusion a historiquement produit les d\u00e9rives les plus graves.<\/p>\n\n\n\n<p>La l\u00e9gitimit\u00e9 \u2014 et donc la viabilit\u00e9 \u2014 d&rsquo;un r\u00e9gime d&rsquo;exception amplifi\u00e9 comme celui que nous proposons est, dans un \u00c9tat de droit, ins\u00e9parable de la robustesse de ses garanties, au premier rang desquelles on compte le contr\u00f4le parlementaire. Celui-ci doit occuper, dans le nouveau r\u00e9gime imagin\u00e9, une place structurante analogue \u00e0 celle que la Constitution lui reconna\u00eet s&rsquo;agissant des op\u00e9rations militaires ext\u00e9rieures et de l&rsquo;\u00e9tat de si\u00e8ge. Un parall\u00e9lisme des formes entre \u00ab&#160;op\u00e9rations ext\u00e9rieures&#160;\u00bb et \u00ab&#160;op\u00e9rations int\u00e9rieures&#160;\u00bb est donc propos\u00e9. On sait que l&rsquo;article 35, alin\u00e9a 3, de la Constitution impose l&rsquo;autorisation parlementaire pour les op\u00e9rations ext\u00e9rieures d&rsquo;une dur\u00e9e exc\u00e9dant quatre mois&#160;; et que l&rsquo;article 36 alin\u00e9a 2 subordonne la prorogation de l&rsquo;\u00e9tat de si\u00e8ge au-del\u00e0 de douze jours \u00e0 la m\u00eame autorisation. Il y a l\u00e0 une logique constitutionnelle que le nouveau r\u00e9gime doit donc int\u00e9grer et prolonger.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la phase II \u2014 la plus sensible, puisqu\u2019elle autorise la militarisation, en quelque sorte, de l\u2019ordre public \u2014 le m\u00e9canisme serait celui de l&rsquo;information imm\u00e9diate du Parlement, dans les quarante-huit heures suivant le d\u00e9cret en Conseil des ministres d\u00e9clarant l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence \u00ab&#160;renforc\u00e9&#160;\u00bb&#160;; information donnant lieu \u00e0 un d\u00e9bat parlementaire sur le fondement d\u2019un rapport gouvernemental motiv\u00e9 transmis aux pr\u00e9sidents des deux assembl\u00e9es, pr\u00e9cisant la nature de la menace, les raisons du recours \u00e0 la force militaire, les unit\u00e9s engag\u00e9es, les zones concern\u00e9es, les r\u00e8gles d&rsquo;engagement applicables et les m\u00e9canismes de contr\u00f4le mis en place. Sur le mod\u00e8le de l&rsquo;article 35 alin\u00e9a 2, ce d\u00e9bat ne donnerait pas lieu \u00e0 un vote, mais constituerait un acte de contr\u00f4le politique majeur. La prorogation de cette phase au-del\u00e0 de douze jours serait subordonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autorisation du Parlement, conform\u00e9ment au mod\u00e8le de l&rsquo;article 36.<\/p>\n\n\n\n<p>On aura pour finir une vision compl\u00e8te du nouveau r\u00e9gime propos\u00e9 une fois que l\u2019on aura trait\u00e9 de la d\u00e9licate question de la r\u00e9partition et de la coordination des comp\u00e9tences entre les autorit\u00e9s. La coexistence sur un m\u00eame territoire en \u00e9tat de crise grave d&rsquo;une cha\u00eene de commandement civile \u2014 celle du pr\u00e9fet de zone \u2014 et d&rsquo;une cha\u00eene de commandement militaire \u2014 celle du commandant de zone de d\u00e9fense et de s\u00e9curit\u00e9 \u2014 constitue l&rsquo;un des facteurs potentiels de dysfonctionnement les plus dangereux. Les pr\u00e9c\u00e9dents historiques ont montr\u00e9 les cons\u00e9quences probl\u00e9matiques engendr\u00e9es par la confusion des commandements et l&rsquo;improvisation dans la d\u00e9finition des priorit\u00e9s op\u00e9rationnelles.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La crise est par nature un d\u00e9passement. Elle exc\u00e8de les pr\u00e9visions, brise les grands \u00e9quilibres institutionnels, et soumet \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la capacit\u00e9 des pouvoirs publics \u00e0 maintenir l\u2019ordre.<\/p><cite>Hugues Moutouh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9gime propos\u00e9 tranche ce probl\u00e8me par un m\u00e9canisme constitutionnel clair&#160;: le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, chef des arm\u00e9es en vertu de l&rsquo;article 15 de la Constitution, sera l&rsquo;arbitre unique de la ligne de commandement d\u00e8s lors que la phase II de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence \u00ab&#160;renforc\u00e9&#160;\u00bb sera activ\u00e9e. Cet arbitrage s&rsquo;exercera par d\u00e9cret en Conseil des ministres d\u00e9finissant pour chaque zone concern\u00e9e la r\u00e9partition des responsabilit\u00e9s entre l&rsquo;autorit\u00e9 civile \u2014 pr\u00e9fet de d\u00e9partement ou de zone \u2014 et l&rsquo;autorit\u00e9 militaire \u2014 commandant de zone de d\u00e9fense \u2014, ainsi que les modalit\u00e9s de coordination entre les deux cha\u00eenes, dans le prolongement de ce qui existe aujourd\u2019hui avec la cellule de coordination interminist\u00e9rielle Int\u00e9rieur-D\u00e9fense \u2014 C2ID, cr\u00e9\u00e9e en 2015. Cette solution s\u2019av\u00e8re coh\u00e9rente avec l&rsquo;architecture constitutionnelle de la Ve R\u00e9publique, dans laquelle le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique assume, en vertu des articles 5, 15 et 16, la responsabilit\u00e9 ultime de la d\u00e9fense de la nation et de la continuit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat. Elle \u00e9vite le pi\u00e8ge sym\u00e9trique de la subordination totale du militaire au civil, qui conduirait \u00e0 une moindre efficacit\u00e9 op\u00e9rationnelle et de l&rsquo;autonomie excessive du commandement militaire, qui ouvrirait la voie \u00e0 des d\u00e9rives incompatibles avec l&rsquo;\u00c9tat de droit r\u00e9publicain.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">* * *<\/p>\n\n\n\n<p>Le droit de l&rsquo;exception fran\u00e7ais est riche d&rsquo;une histoire dont il porte les marques&#160;: l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence, l&rsquo;article 16 n\u00e9 du trauma de 1940, l&rsquo;\u00e9tat de si\u00e8ge n\u00e9 des insurrections du XIXe si\u00e8cle. Chaque instrument porte en lui la trace de la crise qui l&rsquo;a engendr\u00e9. C&rsquo;est sa force et sa limite&#160;: il r\u00e9pond aux crises pass\u00e9es davantage qu&rsquo;aux crises \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les sc\u00e9narios de crise majeure contemporains \u2014 insurrection arm\u00e9e adoss\u00e9e au narcotrafic, \u00e9pid\u00e9mie d\u00e9stabilisatrice, guerre hybride sur le territoire national \u2013, d\u00e8s lors qu\u2019ils s\u2019associent \u00e0 de graves troubles \u00e0 l\u2019ordre public, appellent un instrument nouveau, taill\u00e9 pour les menaces du XXIe si\u00e8cle. L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence \u00ab&#160;augment\u00e9&#160;\u00bb, r\u00e9gime \u00e0 deux phases combinant primaut\u00e9 de l&rsquo;autorit\u00e9 civile et engagement militaire clairement encadr\u00e9, constitue la r\u00e9ponse la plus coh\u00e9rente \u00e0 ces d\u00e9fis. Sa construction suppose un travail doctrinal ambitieux, une volont\u00e9 politique soutenue et un consensus d\u00e9mocratique sur les fondements de la s\u00e9curit\u00e9 nationale. Ces conditions sont exigeantes, paraissent aujourd\u2019hui peut-\u00eatre difficiles \u00e0 satisfaire. Elles ne sont cependant pas hors d&rsquo;atteinte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Face \u00e0 la gravit\u00e9 extr\u00eame des menaces contemporaines, il faut repenser le d\u00e9passement structurel \u00e0 partir d\u2019un nouveau paradigme&#160;&#160;: \u00ab&#160;&#160;l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence 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