{"id":329347,"date":"2026-04-24T06:30:00","date_gmt":"2026-04-24T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=329347"},"modified":"2026-04-23T18:11:01","modified_gmt":"2026-04-23T16:11:01","slug":"en-russie-internet-est-en-train-de-disparaitre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/24\/en-russie-internet-est-en-train-de-disparaitre\/","title":{"rendered":"En Russie, Internet est en train de dispara\u00eetre"},"content":{"rendered":"\n
Le 17 f\u00e9vrier, une vid\u00e9o surprenante du si\u00e8ge moscovite du Roskomnadzor, l\u2019organe de censure num\u00e9rique russe, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e sur les r\u00e9seaux sociaux. On y entendait une d\u00e9claration tonitruante de Sergue\u00ef Mironov, d\u00e9put\u00e9 et pr\u00e9sident du parti Russie Juste, qui tournait en boucle depuis une enceinte portative cach\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019immeuble <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son propos s’adressait pr\u00e9cis\u00e9ment aux censeurs de l\u2019Internet russe : \u00ab Qui est responsable du ralentissement de Telegram ? Allez donc au front, dans la zone de l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale ! Qu\u2019est-ce que vous \u00eates en train de faire, imb\u00e9ciles ? J\u2019appelle les choses par leur nom. Imb\u00e9ciles ! \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Relay\u00e9e par plusieurs m\u00e9dias sans que ceux-ci puissent en certifier l’authenticit\u00e9, cette vid\u00e9o a \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e de faux g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par intelligence artificielle par des sites proches du Kremlin <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Quoi qu’il en soit, un fait demeure : les restrictions num\u00e9riques en Russie ont suscit\u00e9 une telle vague d’indignation qu’il para\u00eet d\u00e9sormais cr\u00e9dible qu’un haut responsable politique, ancien pr\u00e9sident de la chambre haute du Parlement russe, prof\u00e8re des insultes \u00e0 l\u2019encontre du pouvoir.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Depuis plusieurs mois, le Kremlin a d\u00e9clar\u00e9 la guerre \u00e0 Telegram<\/a>, l\u2019application de messagerie la plus populaire en Russie et dans de nombreux pays de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique. Le 10 avril 2026, on recensait 95 % d\u2019anomalies <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> sur Telegram, un chiffre sup\u00e9rieur \u00e0 celui d\u2019applications comme WhatsApp et Instagram, pourtant interdites dans un pays qui a d\u00e9sign\u00e9 le groupe Meta comme une organisation \u00ab extr\u00e9miste et terroriste <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le cas de Telegram s’inscrit dans le cadre d’une politique num\u00e9rique plus large qui a connu un v\u00e9ritable tournant \u00e0 la fin de l’ann\u00e9e 2025. Les coupures d’Internet se multiplient, jusque dans la capitale ; le pouvoir investit des ressources consid\u00e9rables dans le blocage des VPN et met tout en \u0153uvre pour contraindre les citoyens \u00e0 utiliser une application mise en place par l’\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Ces ambitions de contr\u00f4le total ont un co\u00fbt politique. <\/p>\n\n\n\n Elles ont d\u00e9clench\u00e9 un d\u00e9bat public sans pr\u00e9c\u00e9dent en Russie depuis le d\u00e9but de la guerre, donnant lieu \u00e0 des manifestations prot\u00e9iformes de citoyens jusqu\u2019alors passifs ou silencieux, et suscitant des critiques et des contestations jusque dans les m\u00e9dias loyalistes et au sein des plus hautes sph\u00e8res de l\u2019\u00c9tat. Ce qui est in\u00e9dit dans la configuration actuelle, c’est que le pouvoir se retrouve face \u00e0 une coalition h\u00e9t\u00e9roclite d’acteurs ind\u00e9pendants, voire concurrents, qui comprend des opposants issus de la soci\u00e9t\u00e9 civile, des repr\u00e9sentants de l’\u00e9lite politique soucieux de conserver leurs outils de communication avec leurs administr\u00e9s, des blogueurs que l’on consid\u00e9rait volontiers comme d\u00e9politis\u00e9s, ainsi que des pro-guerre inquiets, comme certains soldats, des effets de la disparition de Telegram au front. L\u2019Internet souverain \u00e0 la russe parviendra-t-il \u00e0 accomplir ce que ni la guerre ni la mobilisation militaire n\u2019ont r\u00e9ussi \u00e0 faire : fragiliser r\u00e9ellement le pouvoir russe et provoquer une rupture au sein m\u00eame des \u00e9lites ?<\/p>\n\n\n\n Les initiatives de ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e s\u2019inscrivent dans un processus long d\u2019une quinzaine d\u2019ann\u00e9es. D\u00e8s les Printemps arabes et les r\u00e9v\u00e9lations d\u2019Edward Snowden, les autorit\u00e9s russes se sont convaincues de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un contr\u00f4le plus \u00e9troit du Runet<\/em>, l\u2019Internet russe. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir de 2014, une s\u00e9rie de dispositifs l\u00e9gislatifs ont impos\u00e9 des contraintes croissantes aux op\u00e9rateurs et aux plateformes, notamment en mati\u00e8re d\u2019am\u00e9nagement de portes d\u00e9rob\u00e9es <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> et de communication des clefs de chiffrement aux services de s\u00e9curit\u00e9. Une \u00e9tape importante a \u00e9t\u00e9 franchie avec la loi de 2019 sur le Runet<\/em> souverain, qui entendait \u00ab donner \u00e0 l\u2019\u00c9tat les moyens techniques et juridiques non seulement de contr\u00f4ler les paquets de donn\u00e9es entrant et sortant du territoire russe, mais \u00e9galement \u2018d\u2019isoler\u2019 le r\u00e9seau du reste du monde en cas de menace ext\u00e9rieure <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Il s\u2019agissait aussi, dans une logique d\u00e9fensive, d\u2019assurer le fonctionnement du Runet<\/em> en cas de d\u00e9connexion du r\u00e9seau mondial depuis l\u2019ext\u00e9rieur. Bien conscient du risque de \u00ab sanctions num\u00e9riques \u00bb et de la d\u00e9pendance du pays aux serveurs et infrastructures \u00e9trang\u00e8res, l\u2019\u00c9tat entendait faire en sorte que les utilisateurs russes ne soient pas isol\u00e9s en cas de restriction ou de coupure de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019Internet mondial. Cette loi a surtout permis de mettre en \u0153uvre les \u00ab moyens techniques de neutralisation des menaces \u00bb (Tekhnicheskie Sredstva Protivodeystviya Ugrozam<\/em>, TSPU), des \u00e9quipements sous contr\u00f4le du Roskomnadzor permettant d\u2019inspecter et de filtrer le trafic en temps r\u00e9el sans intervention du fournisseur d\u2019acc\u00e8s.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Le Runet<\/em> repose ainsi sur trois piliers techniques : le routage du trafic, le filtrage et la priorisation. En d\u2019autres termes, l\u2019\u00c9tat se laisse la possibilit\u00e9 d\u2019exiger des op\u00e9rateurs qu\u2019ils reconfigurent les tables de routage selon les besoins du moment, de v\u00e9rifier, ralentir ou bloquer le trafic, et enfin de d\u00e9finir des \u00ab listes blanches \u00bb \u2014 services publics, banques ou infrastructures critiques \u2014 qui continuent de fonctionner en cas de blocage d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 du reste du r\u00e9seau. Les sites des services publics, du Parquet, du minist\u00e8re des Situations d\u2019urgence, de VKontakte et Ozon \u2014 respectivement le Facebook et l\u2019Amazon russes \u2014, de banques comme Sberbank ou Alfabank, d\u2019op\u00e9rateurs t\u00e9l\u00e9phoniques comme Megafon, d\u2019h\u00e9bergeurs de vid\u00e9os comme Rutube et de moteurs de recherche comme Yandex, font ainsi partie des services plac\u00e9s sur la \u00ab liste blanche \u00bb du minist\u00e8re du D\u00e9veloppement num\u00e9rique. <\/p>\n\n\n\n Ces diff\u00e9rents dispositifs de contr\u00f4le et de surveillance ne manqueront pas de sugg\u00e9rer une analogie avec le mod\u00e8le d\u00e9velopp\u00e9 en Chine.<\/p>\n\n\n\n Fin 2015, le Premier ministre russe de l’\u00e9poque, Dmitri Medvedev, \u00e9tait pr\u00e9sent \u00e0 la Conf\u00e9rence mondiale sur la gouvernance d’Internet, organis\u00e9e \u00e0 Wuzhen. C\u2019est \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque que les premiers exercices de simulation de d\u00e9connexion du Runet de l\u2019infrastructure mondiale ont eu lieu, ainsi que le premier accord entre les gouvernements russe et chinois sur la coop\u00e9ration en mati\u00e8re de cybers\u00e9curit\u00e9, fond\u00e9e sur le principe de la \u00ab souverainet\u00e9 num\u00e9rique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En avril 2016, une conf\u00e9rence de la \u00ab Ligue de l\u2019Internet s\u00fbr \u00bb \u2014 un groupe de pression russe financ\u00e9 par l\u2019oligarque ultraconservateur Konstantin Malofeev \u2014 a accueilli \u00e0 Moscou une importante d\u00e9l\u00e9gation chinoise comprenant notamment Fang Binxing, surnomm\u00e9 le \u00ab p\u00e8re du Grand Pare-Feu chinois \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En 2017 et 2019, des fuites d\u2019enregistrements de r\u00e9unions secr\u00e8tes entre des responsables du Roskomnadzor et l\u2019Administration du cyberespace de la Chine ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les coulisses de cette coop\u00e9ration. Les responsables russes ont ainsi eu recours au savoir-faire technique de leurs homologues chinois en mati\u00e8re de contournement des VPN et de Tor <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, de r\u00e9gulation des plateformes de messagerie et de d\u00e9cryptage du trafic Internet chiffr\u00e9. En retour, les responsables chinois manifestaient un int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 pour les techniques russes de r\u00e9gulation des m\u00e9dias et de gestion de la contestation populaire <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n On ne saurait cependant r\u00e9duire les initiatives russes \u00e0 une p\u00e2le imitation d\u2019un mod\u00e8le dans lequel la Chine avait une ind\u00e9niable avance. Les autorit\u00e9s russes ont su d\u00e9velopper leur propre syst\u00e8me, privil\u00e9giant la criminalisation massive et l\u2019intimidation g\u00e9n\u00e9rale plut\u00f4t que des techniques de blocage discr\u00e8tes et sophistiqu\u00e9es. Elles se sont par ailleurs appuy\u00e9es sur leur propre \u00e9cosyst\u00e8me d\u2019entreprises priv\u00e9es, dont les logiques de financement et de contr\u00f4le \u00e9tatiques sont \u00e0 la fois plus souples et plus opaques qu\u2019en Chine. L\u2019exemple de l\u2019entreprise de technologie num\u00e9rique VK suffit \u00e0 le montrer : si elle n\u2019est pas formellement une entreprise publique, elle est bel et bien pass\u00e9e sous le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat gr\u00e2ce \u00e0 des rachats d\u2019actions par Gazprom, sa soci\u00e9t\u00e9 d\u2019assurance Sogaz et le conglom\u00e9rat industriel public Rostec. Elle est aujourd’hui dirig\u00e9e par Vladimir Kirienko, fils du directeur adjoint de l’administration pr\u00e9sidentielle.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00c9tat russe ne se contente plus d\u2019\u00e9tablir une hi\u00e9rarchie entre les ressources qu\u2019il valide, celles qu\u2019il tol\u00e8re et celles qu\u2019il interdit : il se donne peu \u00e0 peu les moyens de traduire cette hi\u00e9rarchie dans les faits.\u00a0<\/p>Guillaume Lancereau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La s\u00e9quence 2025-2026 marque une premi\u00e8re \u00e9tape dans la r\u00e9alisation de ce projet de longue haleine. Le 26 mars, la version publique de l\u2019application de messagerie MAX, d\u00e9velopp\u00e9e par l\u2019entreprise VKontakte, a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e. MAX ne dispose d\u2019aucun chiffrement de bout en bout, ce qui permet aux services de s\u00e9curit\u00e9 de proc\u00e9der \u00e0 une surveillance de masse de ses utilisateurs.<\/p>\n\n\n\n Les autorit\u00e9s ne se sont pas content\u00e9es de proposer ce nouveau produit sur un march\u00e9 concurrentiel o\u00f9 il n\u2019avait aucune chance de succ\u00e8s ; elles ont au contraire rendu son usage obligatoire dans une s\u00e9rie de domaines, notamment pour le personnel de sant\u00e9, les \u00e9l\u00e8ves, les \u00e9tudiants, les enseignants et les employ\u00e9s des institutions publiques. Une d\u00e9cision cruciale a \u00e9t\u00e9 son rattachement aux Gosuslugi<\/em>, l\u2019application mobile des services publics, qui exige d\u00e9sormais le recours \u00e0 MAX pour confirmer certaines demandes et v\u00e9rifier l\u2019identit\u00e9 des utilisateurs.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autres projets sont \u00e0 l\u2019\u00e9tude : l\u2019usage obligatoire de MAX pour valider certaines op\u00e9rations bancaires, signer des contrats de travail ou obtenir des documents administratifs \u00e0 caract\u00e8re professionnel, ou encore l\u2019\u00e9volution vers un outil combinant paiements en ligne, services publics, transports, acc\u00e8s aux m\u00e9dias et services judiciaires <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le FSB disposerait ainsi d\u2019un instrument de contr\u00f4le g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, offrant des perspectives in\u00e9dites en mati\u00e8re de surveillance et de r\u00e9pression. En m\u00eame temps, cette application, dont le FSB lui-m\u00eame a reconnu la vuln\u00e9rabilit\u00e9 aux piratages, expose l\u2019ensemble des utilisateurs \u00e0 des fuites de donn\u00e9es, un ph\u00e9nom\u00e8ne universel dans la Russie contemporaine<\/a>.\u00a0 De fait, elle est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 exploit\u00e9e pour diverses escroqueries en ligne, tout comme Telegram.<\/p>\n\n\n\n Le volet r\u00e9pressif de ce Runet<\/em> souverain s\u2019incarne dans une s\u00e9rie de d\u00e9crets adopt\u00e9s fin 2025 et entr\u00e9s en application d\u00e9but 2026 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le principe de d\u00e9fense num\u00e9rique qu\u2019ils dessinent consiste moins en une coupure d\u2019Internet g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qu\u2019en la possibilit\u00e9 offerte au Roskomnadzor, au FSB et au minist\u00e8re du D\u00e9veloppement num\u00e9rique de r\u00e9orienter le trafic en temps r\u00e9el en cas de menace grave, c\u2019est-\u00e0-dire de d\u00e9grader l\u2019acc\u00e8s aux services \u00e9trangers sans alt\u00e9rer le fonctionnement des ressources russes, selon le principe \u00e9voqu\u00e9 de la \u00ab liste blanche \u00bb. Ces nouvelles dispositions permettent \u00e9galement au FSB de demander \u00e0 un op\u00e9rateur de d\u00e9connecter imm\u00e9diatement un utilisateur suspect\u00e9 d\u2019activit\u00e9 ill\u00e9gale ou identifi\u00e9 comme une menace potentielle \u2014 les motifs concern\u00e9s allant ici de la diffusion de \u00ab fausses informations \u00bb \u00e0 l\u2019usage d\u2019un VPN. Par ailleurs, le Roskomnadzor s\u2019affranchit de l\u2019obligation d\u2019obtenir une d\u00e9cision judiciaire pour bloquer certains contenus, la suspicion d\u2019une menace r\u00e9elle suffisant \u00e0 justifier son intervention. Enfin, depuis le 1er<\/sup> janvier 2026, de nouvelles normes imposent aux organisations de diffusion d\u2019informations la conservation des donn\u00e9es relatives \u00e0 toutes les interactions des utilisateurs pendant trois ans.<\/p>\n\n\n\n La mise en place de ce nouvel appareil l\u00e9gislatif et technique marque par ailleurs l\u2019apog\u00e9e d\u2019une lutte acharn\u00e9e des autorit\u00e9s russes contre l\u2019application Telegram. Depuis plusieurs ann\u00e9es, le Roskomnadzor d\u00e9veloppe un argumentaire quelque peu similaire \u00e0 celui que mobilisent les partisans d\u2019un Internet r\u00e9gul\u00e9 en Europe : la plateforme multiplierait les infractions, tout en ignorant les demandes de suppression de contenus illicites. Dans la configuration russe, ces reproches tiennent au fait que l\u2019organisation refuse de fournir ses clefs de chiffrement aux autorit\u00e9s, de censurer les appels aux manifestations non autoris\u00e9es et d\u2019effacer les contenus \u00ab extr\u00e9mistes ou terroristes \u00bb \u2014 notamment produits par des groupes et m\u00e9dias d\u2019opposition en exil. En somme, les autorit\u00e9s russes pr\u00e9sentent d\u00e9sormais l\u2019application comme un repaire d\u2019opposants, de terroristes et de criminels, voire comme le cheval de Troie de l\u2019OTAN sur le terrain num\u00e9rique. Ces motifs ont finalement abouti \u00e0 l\u2019annonce d\u2019un blocage total de Telegram \u00e0 partir du 1er avril.<\/p>\n\n\n\n \u00c9valuer les effets probables de ces mesures dans un avenir proche, voire leurs effets concrets dans la configuration actuelle, reste un exercice d\u00e9licat. Pavel Dourov, qui a tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 d\u00e9montrer la fid\u00e9lit\u00e9 des utilisateurs \u00e0 son propre service, affirmait le 4 avril que 65 millions de Russes continuaient d\u2019utiliser Telegram via un VPN. Selon une \u00e9tude du Centre Levada, 49 % des Russes d\u00e9claraient utiliser Telegram au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e, contre 53 % un an auparavant, soit une baisse assez peu significative au regard des efforts des autorit\u00e9s et du niveau record d\u2019anomalies enregistr\u00e9es sur l\u2019application depuis le mois de mars <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, les r\u00e9centes d\u00e9clarations de hauts responsables russes affirmant que le Roskomnadzor se doterait bient\u00f4t des moyens techniques de restreindre ou de bloquer tout trafic Internet via<\/em> VPN ont \u00e9t\u00e9 balay\u00e9es par les experts comme des d\u00e9clarations d\u2019intentions au mieux fantaisistes, au pire totalement d\u00e9connect\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9. Ces derniers soulignent notamment que, si le Roskomnadzor a appris \u00e0 d\u00e9tecter les connexions VPN via<\/em> certains protocoles, d\u2019autres permettent encore de masquer le trafic. La situation se pr\u00e9sente ainsi comme une sorte de course de fond technique, dans laquelle les plus optimistes pr\u00e9voient que de nouveaux protocoles verront immanquablement le jour \u00e0 chaque fois que le Roskomnadzor se rendra capable de bloquer les pr\u00e9c\u00e9dents <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Enfin, une s\u00e9rie de d\u00e9clarations officielles confirme que ces r\u00e9formes ne sont qu\u2019un premier pas vers un syst\u00e8me enti\u00e8rement verrouill\u00e9. Le 25 mars, le minist\u00e8re du D\u00e9veloppement num\u00e9rique a annonc\u00e9 un plan visant \u00e0 multiplier par 2,5 la capacit\u00e9 de traitement des \u00e9quipements TSPU, avec un budget suppl\u00e9mentaire de 15 milliards de roubles <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dix jours plus tard, le minist\u00e8re a adress\u00e9 \u00e0 plus de vingt entreprises russes actives dans le secteur du num\u00e9rique, dont Yandex, VK, Ozon, Wildberries et Sber, un guide contenant des indications techniques sur les moyens de d\u00e9tecter les services VPN sur les appareils des utilisateurs et de bloquer leur acc\u00e8s aux plateformes. Ce guide pr\u00e9voit \u00e9galement la cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle \u00ab liste blanche \u00bb pour les VPN d\u2019entreprise utilis\u00e9s dans le cadre du travail \u00e0 distance <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ann\u00e9e 2026 marque donc le point de d\u00e9part d\u2019un Internet souverain op\u00e9rationnel en Russie. Sans qu\u2019il s\u2019agisse pour l\u2019heure d\u2019un syst\u00e8me totalement ferm\u00e9, le syst\u00e8me fait l\u2019objet d\u2019une centralisation croissante, permettant de soumettre l\u2019acc\u00e8s aux services et \u00e0 l\u2019information aux d\u00e9cisions des autorit\u00e9s en temps r\u00e9el. L\u2019\u00c9tat ne se contente plus d\u2019\u00e9tablir une hi\u00e9rarchie entre les ressources qu\u2019il valide, celles qu\u2019il tol\u00e8re et celles qu\u2019il interdit ; il se donne peu \u00e0 peu les moyens techniques de traduire cette hi\u00e9rarchie dans les faits. <\/p>\n\n\n\n Ces mesures de contr\u00f4le et de r\u00e9pression ont suscit\u00e9 un mouvement de contestation dont l’ampleur avait \u00e9t\u00e9 sous-estim\u00e9e par les autorit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Pour de nombreux Russes qui se tenaient jusqu\u2019alors \u00e0 l\u2019\u00e9cart des d\u00e9bats sur la s\u00e9curit\u00e9 et la censure num\u00e9riques, le d\u00e9clencheur semble avoir \u00e9t\u00e9 la vague de coupures d\u2019Internet survenue \u00e0 Moscou en mars 2026. Cette situation a \u00e9t\u00e9 d\u2019autant plus difficilement v\u00e9cue par les Moscovites que les coupures semblaient erratiques et al\u00e9atoires, tandis que les autorit\u00e9s gardaient le plus grand silence. Les hypoth\u00e8ses les plus farfelues, parfois teint\u00e9es de complotisme, ont alors commenc\u00e9 \u00e0 circuler, ce qui repr\u00e9sente sans doute une r\u00e9action logique \u00e0 la conjonction de trois facteurs : une situation per\u00e7ue comme une absurdit\u00e9, une absence totale de communication des autorit\u00e9s et un culte du secret entretenu de mani\u00e8re structurelle aux plus hauts \u00e9chelons de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Ces coupures ont surtout eu pour effet de faire entrer la politique du Kremlin au c\u0153ur de la vie quotidienne d’une population consid\u00e9r\u00e9e comme largement d\u00e9politis\u00e9e. Elles ont provoqu\u00e9 des dysfonctionnements g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s dans les paiements par carte, les services de transport, les livraisons, les syst\u00e8mes internes du m\u00e9tro et des administrations, entra\u00eenant des co\u00fbts \u00e9conomiques importants pour de nombreuses entreprises, dans les secteurs les plus vari\u00e9s. En quelques semaines, les Moscovites, qui se pensaient et se sentaient pr\u00e9serv\u00e9s des exc\u00e8s r\u00e9pressifs de l\u2019\u00c9tat russe tant qu\u2019ils gardaient leurs distances avec toute forme de politique, ont r\u00e9alis\u00e9 que la texture m\u00eame de leur exp\u00e9rience quotidienne d\u00e9pendait en r\u00e9alit\u00e9 du bon vouloir de l\u2019\u00c9tat <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce m\u00e9contentement s’est ajout\u00e9 \u00e0 un mouvement de mobilisation plus large ancr\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 civile et visant \u00e0 lutter contre les pratiques liberticides et r\u00e9pressives de l\u2019\u00c9tat russe.\u00a0<\/p>\n\n\n\n L\u2019ann\u00e9e 2026 marque donc le point de d\u00e9part d\u2019un Internet souverain op\u00e9rationnel en Russie. Sans qu\u2019il s\u2019agisse pour l\u2019heure d\u2019un syst\u00e8me totalement ferm\u00e9, le syst\u00e8me fait l\u2019objet d\u2019une centralisation croissante.<\/p>Guillaume Lancereau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mi-mars, Dmitri Kissiev, ancien chef du quartier g\u00e9n\u00e9ral de campagne de Boris Nadejdine<\/a>, opposant \u00e0 Vladimir Poutine dont la candidature \u00e0 l’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2024 a \u00e9t\u00e9 invalid\u00e9e au dernier moment par les autorit\u00e9s, a appel\u00e9 \u00e0 des manifestations nationales pour un Internet libre dans diff\u00e9rentes villes du pays, fixant la date au 29 mars, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l’article 29 de la Constitution russe qui garantit la libert\u00e9 d’expression. Le mouvement du Cygne \u00e9carlate (Alyj Lebed\u2019<\/em>), compos\u00e9 principalement de tr\u00e8s jeunes, voire de mineurs, a alors \u00e9merg\u00e9 en ligne, annon\u00e7ant disposer d\u2019une quarantaine de volontaires et d\u2019une \u00e9quipe de juristes pr\u00e9parant des demandes d’autorisation de rassemblement. Celles-ci ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es dans 28 villes, mais ont \u00e9t\u00e9 refus\u00e9es ou r\u00e9voqu\u00e9es au dernier moment par les autorit\u00e9s. Parall\u00e8lement, des dizaines de vid\u00e9os appelant \u00e0 participer aux rassemblements du 29 mars ont fait leur apparition sur TikTok <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019approche de la grande journ\u00e9e de mobilisation, plusieurs membres du Cygne \u00e9carlate ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s. Le jour dit, la police \u00e9tait pr\u00e9sente sur la place Bolotna\u00efa,\u00a0 \u00e0 Moscou pour bloquer l\u2019acc\u00e8s et contr\u00f4ler l\u2019identit\u00e9 des passants. \u00c0 Saint-P\u00e9tersbourg, les forces de l\u2019ordre avaient install\u00e9 des barri\u00e8res sur la place L\u00e9nine, o\u00f9 se sont r\u00e9unies plusieurs dizaines de personnes ; au moins deux d\u2019entre elles ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es. Des manifestants ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 dispers\u00e9s ou arr\u00eat\u00e9s \u00e0 Kalouga, Voronej, Ekaterinbourg et Rostov-sur-le-Don <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 Ekaterinbourg, deux adolescents ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 la presse avoir \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s au commissariat et frapp\u00e9s par des policiers apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pris, \u00e0 tort, pour des participants \u00e0 un rassemblement <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au total, on estime que 27 personnes ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es \u00e0 travers le pays, dont 18 \u00e0 Moscou <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Cette journ\u00e9e d\u2019action est cependant loin d\u2019\u00e9puiser la liste des mobilisations citoyennes, qui ont parfois contraint les autorit\u00e9s \u00e0 inventer les pr\u00e9textes les plus abscons pour intimider les possibles participants ou les placer en d\u00e9tention : <\/p>\n\n\n\n Un deuxi\u00e8me p\u00f4le de m\u00e9contentement regroupe des acteurs du monde des m\u00e9dias qui, jusqu\u2019alors, conservaient une posture loyaliste vis-\u00e0-vis du Kremlin, voire cultivaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une forme d\u2019apolitisme ostentatoire.<\/p>\n\n\n\n Le mois de mars a vu la publication d\u2019une s\u00e9rie d\u2019articles critiques<\/a> dans des titres de presse que l\u2019on consid\u00e9rerait difficilement comme des supports d\u2019opposition \u2014 puisqu\u2019un contenu l\u00e9gal en Russie ne saurait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un contenu d\u2019opposition.\u00a0 Le 22 mars, la r\u00e9daction du Moskovski Komsomolets<\/em> d\u00e9non\u00e7ait ainsi l\u2019attitude infantilisante et contradictoire des autorit\u00e9s : apr\u00e8s avoir pr\u00e9tendu accorder toute leur confiance au peuple et s\u2019appuyer enti\u00e8rement sur lui lors du d\u00e9clenchement de la guerre, elles d\u00e9montraient par leurs pratiques qu\u2019elles consid\u00e9raient en r\u00e9alit\u00e9 les Russes \u00ab comme des petits enfants incapables, d\u00e9nu\u00e9s de raison \u00bb, auxquels on pouvait bloquer arbitrairement l\u2019acc\u00e8s \u00e0 Internet sans m\u00eame fournir d\u2019explication <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Un \u00e9ditorial de la Nezavissima\u00efa Gazeta<\/em> allait dans le m\u00eame sens, en soulignant que les restrictions d\u2019Internet risquaient d\u2019emp\u00eacher la Russie de s\u2019int\u00e9grer dans le nouvel ordre technologique mondial. D\u00e9niant aux \u00e9lites des appareils de s\u00e9curit\u00e9, les siloviki,<\/em> le \u00ab droit exclusif d\u2019interdire le fonctionnement d\u2019un secteur technologique clef dans la construction de l\u2019avenir du pays \u00bb, la publication comparait m\u00eame ces restrictions \u00e0 la politique des derni\u00e8res ann\u00e9es du stalinisme qui avait amen\u00e9 l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 emp\u00eacher les recherches en g\u00e9n\u00e9tique et en robotique, accumulant ainsi un retard consid\u00e9rable pour des motifs id\u00e9ologiques <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le lendemain, un autre \u00e9ditorial du m\u00eame journal, portant sur la lutte contre les \u00ab mat\u00e9riaux extr\u00e9mistes \u00bb en ligne poussait la critique encore plus loin, en s\u2019ouvrant sur les mots : \u00ab Les gens sont parfaitement capables de distinguer le bien du mal sans l\u2019intervention permanente des agents de l\u2019\u00c9tat et des forces de l\u2019ordre <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Les derni\u00e8res mesures des autorit\u00e9s russes pr\u00e9sentent enfin une sp\u00e9cificit\u00e9 notable : la mobilisation des influenceurs, des acteurs r\u00e9put\u00e9s peu critiques, voire apolitiques, mais dont la force de frappe m\u00e9diatique repr\u00e9sente une menace s\u00e9rieuse pour le Kremlin. Une vid\u00e9o de Victoria Bonya a ainsi cumul\u00e9 30 millions de vues sur Instagram : l\u2019influenceuse y d\u00e9clarait depuis Monaco que le peuple russe avait \u00ab peur de Poutine \u00bb, qu\u2019un \u00ab immense mur \u00bb s\u2019\u00e9tait dress\u00e9 entre eux et le pr\u00e9sident, lequel n\u2019\u00e9tait tout simplement pas au courant de l\u2019\u00e9tat r\u00e9el du pays et des souffrances de la population. D\u2019autres influenceuses suivies par plusieurs millions d\u2019abonn\u00e9s ont embo\u00eet\u00e9 le pas en d\u00e9non\u00e7ant les d\u00e9cisions arbitraires du gouvernement, la \u00ab chasse aux blogueurs \u00bb et l\u2019absence d\u2019alternative r\u00e9elle depuis les blocages successifs d\u2019Instagram et de Telegram <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les autorit\u00e9s russes ont su d\u00e9velopper leur propre syst\u00e8me de surveillance, misant moins sur des techniques de blocage discret que sur la criminalisation massive et l\u2019intimidation g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>Guillaume Lancereau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si cette vague de mobilisation ne concernait que des citoyens isol\u00e9s, le Kremlin aurait peu de souci \u00e0 se faire. Il pourrait alors utiliser ses outils habituels, qui lui ont permis de r\u00e9primer toute forme de contestation citoyenne, de la place Bolotna\u00efa aux manifestations contre la guerre en Ukraine. La question des blocages num\u00e9riques se pr\u00e9sente toutefois sous un jour diff\u00e9rent, car elle semble liguer une partie de l\u2019\u00e9lite russe contre lui.<\/p>\n\n\n\n Pour \u00eatre aux ordres du Kremlin, les principaux responsables \u00e9conomiques et politiques du pays ne lui font pas pour autant confiance. Plusieurs indices signalent en particulier qu\u2019ils sont loin de se m\u00e9prendre sur les finalit\u00e9s de l\u2019application MAX. Une source proche du Kremlin explique ainsi que des fonctionnaires, d\u00e9put\u00e9s et dirigeants d\u2019entreprises publiques ach\u00e8tent sp\u00e9cialement des cartes SIM et des t\u00e9l\u00e9phones secondaires pour y installer MAX. Ils seraient unanimes \u00e0 \u00ab consid\u00e9rer qu\u2019installer MAX sur son propre t\u00e9l\u00e9phone revient \u00e0 le confier au FSB <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 de la protection des donn\u00e9es personnelles, l\u2019enjeu fondamental tient surtout au r\u00f4le de Telegram dans la communication politique. Depuis des ann\u00e9es, les hauts fonctionnaires sont incit\u00e9s par leurs sp\u00e9cialistes en communication, les piarshiki<\/em> (de l\u2019anglais PR, \u00ab public relations<\/em> \u00bb), \u00e0 cr\u00e9er leurs propres cha\u00eenes pour communiquer avec la population civile. Les \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00c9cole des gouverneurs ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s \u00e0 la gestion des comptes Telegram pour diffuser des contenus favorables \u00e0 leur politique et l\u2019administration pr\u00e9sidentielle elle-m\u00eame s\u2019appuyait sur cet outil pour communiquer avec les citoyens et les entreprises \u00e0 des fins \u00e9lectorales. Pour les d\u00e9put\u00e9s et les gouverneurs, cette application populaire est donc un moyen de communication indispensable. Tant que leurs administr\u00e9s restent r\u00e9tifs \u00e0 la migration forc\u00e9e de Telegram \u00e0 MAX, ces responsables en payent le co\u00fbt politique.<\/p>\n\n\n\n Il suffit de comparer le nombre d’abonn\u00e9s de leurs cha\u00eenes respectives sur Telegram et MAX pour s’en rendre compte : \u00e0 la Douma, le record d’abonn\u00e9s sur une cha\u00eene Telegram est d\u00e9tenu par Adam Delimkhanov, d\u00e9put\u00e9 tch\u00e9tch\u00e8ne du parti Russie Unie, avec 1,7 million d’abonn\u00e9s ; sur MAX, sa cha\u00eene n’en compte que 5 800. M\u00eame le d\u00e9put\u00e9 le mieux loti, le pr\u00e9sident de la Douma, Viatcheslav Volodine, ne compte que 103 000 abonn\u00e9s sur MAX, contre 1,3 million sur sa cha\u00eene Telegram <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il en va de m\u00eame pour les gouverneurs, dont on estime qu\u2019ils perdent 80 % de leur audience sous l\u2019effet de la politique du Kremlin : une personnalit\u00e9 politique aussi centrale que le pr\u00e9sident tch\u00e9tch\u00e8ne Ramzan Kadyrov, qui compte 2 millions d\u2019abonn\u00e9s sur Telegram, n\u2019en totalise ainsi que 10 000 sur MAX, soit 0,5 % de son audience pr\u00e9c\u00e9dente <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il n’est donc pas surprenant que des personnalit\u00e9s aussi vari\u00e9es que le vice-pr\u00e9sident de la Douma, Vladislav Davankov, le porte-parole du pr\u00e9sident, Dmitri Peskov, ainsi que des partis loyalistes comme Russie Juste et Nouvelles Personnes, aient demand\u00e9 aux autorit\u00e9s d’interrompre, ou au moins de mod\u00e9rer, cette politique.<\/p>\n\n\n\n La situation actuelle met ainsi en lumi\u00e8re une nouvelle fissure au sein de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, certains responsables et technologues politiques pro-Kremlin ont toutes les raisons de rester favorables au statu quo ante <\/em>et de promouvoir le retour \u00e0 Telegram, outil \u00e9prouv\u00e9 de mobilisation \u00e9lectorale et de communication politique quotidienne. \u00c0 l\u2019approche des \u00e9lections de septembre 2026 \u00e0 la Douma, les d\u00e9put\u00e9s craignent de se voir amput\u00e9s de ce m\u00e9dium politique pr\u00e9cieux, sans autre justification que l\u2019obstination parano\u00efaque des censeurs du FSB et du Roskomnadzor. \u00c0 cette logique civique s\u2019oppose la logique martiale des siloviki<\/em>, les divers organes de s\u00e9curit\u00e9, qui consid\u00e8rent d\u00e9sormais Telegram comme un espace de contestation du pouvoir, d\u2019organisation d\u2019actions extr\u00e9mistes et de diffusion d\u2019informations g\u00eanantes <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Selon ces derniers, les r\u00e9criminations de responsables politiques soucieux de lisser leur image aupr\u00e8s du public manifestent surtout leur na\u00efvet\u00e9 ou leur indiff\u00e9rence criminelle aux menaces bien r\u00e9elles pesant sur l\u2019\u00c9tat russe.<\/p>\n\n\n\n Les adversaires de cette r\u00e9forme disposent pourtant d\u2019un argument de poids, qui invaliderait l\u2019argumentaire des siloviki <\/em> : Telegram n\u2019est pas seulement un outil de communication pour la population civile, c\u2019est aussi une application utilis\u00e9e au front. Les soldats y recourent quotidiennement pour coordonner leurs actions, \u00e9changer des renseignements et des contenus de g\u00e9olocalisation. C\u2019est par cette application que les unit\u00e9s d\u2019assaut communiquent le rep\u00e9rage de certaines cibles pour demander l\u2019envoi d\u2019un drone ou un tir d\u2019artillerie ; par elle \u00e9galement qu\u2019ils envoient des photos de la cible au poste de commandement pour rendre compte du r\u00e9sultat ; par elle enfin que les soldats restent en contact avec le reste de la soci\u00e9t\u00e9, dont leurs familles, et avec les communaut\u00e9s et milieux en ligne pro-guerre (la Z-sph\u00e8re) auxquels ils transmettent des informations confidentielles et des vid\u00e9os choquantes, parfois contre r\u00e9mun\u00e9ration. Plus loin de la zone de front, Telegram est \u00e9galement utilis\u00e9 pour envoyer rapidement des notifications push en cas d\u2019alertes a\u00e9riennes, ce que ne permet pas l\u2019application MAX, comme s\u2019en inqui\u00e9tait r\u00e9cemment le gouverneur de la r\u00e9gion frontali\u00e8re de Belgorod. Pour toutes ces raisons, les militaires en activit\u00e9 assurent que l\u2019application demeure le moyen de communication par excellence parmi les troupes.<\/p>\n\n\n\n Le Kremlin n\u2019en reste pas moins d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 appliquer sa d\u00e9cision. D\u00e8s le mois de f\u00e9vrier, les autorit\u00e9s ont lanc\u00e9 une campagne de dissuasion de l\u2019usage de Telegram parmi les troupes. Le FSB l\u2019a inaugur\u00e9e avec un message affirmant que les Forces arm\u00e9es ukrainiennes utiliseraient les contenus de Telegram pour obtenir des informations sur les troupes ennemies et des cibles civiles potentielles. Cette campagne s\u2019est poursuivie sur certains m\u00e9dias d\u2019\u00c9tat, avec des interviews de soldats et de commandants mettant en garde contre les risques li\u00e9s \u00e0 Telegram et assurant \u2014 contre tous les faits disponibles \u2014 que les soldats y avaient d\u00e9j\u00e0 renonc\u00e9 <\/span>
Pour recevoir nos articles en avant-premi\u00e8re et soutenir le travail d’une r\u00e9daction ind\u00e9pendante, <\/em>abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\nLa patiente construction d\u2019un Internet souverain<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Le coup de force de l\u2019hiver 2026<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Les remous de la soci\u00e9t\u00e9 civile <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\n
La fronde des blogueurs <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Siloviki<\/em><\/strong> et <\/strong>piarshiki<\/em><\/strong> : la fracture au sein des \u00e9lites <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
La guerre sans Telegram <\/strong><\/h2>\n\n\n\n