{"id":328741,"date":"2026-04-20T16:13:26","date_gmt":"2026-04-20T14:13:26","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=328741"},"modified":"2026-04-20T17:53:00","modified_gmt":"2026-04-20T15:53:00","slug":"le-manifeste-de-palantir-pour-la-domination","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/20\/le-manifeste-de-palantir-pour-la-domination\/","title":{"rendered":"Le manifeste de Palantir pour la domination"},"content":{"rendered":"\n
Dans la galaxie techno-c\u00e9sariste, le PDG de Palantir occupe une position singuli\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n
Contrairement \u00e0 Peter Thiel, son associ\u00e9 et cofondateur de Palantir, qui acte depuis 2009 la s\u00e9paration entre libert\u00e9 et d\u00e9mocratie, ou \u00e0 Curtis Yarvin<\/a>, qui th\u00e9orise explicitement un ordre post-d\u00e9mocratique fond\u00e9 sur la figure du PDG-monarque<\/a>, Alex Karp semble demeurer ostensiblement dans l\u2019horizon r\u00e9publicain, sans proposer ni rupture frontale, ni sortie \u00e9vidente du cadre institutionnel am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n Son projet se pr\u00e9sente m\u00eame comme une \u00ab R\u00e9publique technologique \u00bb <\/em>\u2014 titre de son livre paru en f\u00e9vrier 2025 \u2014, et propose une reformulation interne de la puissance face aux nouveaux d\u00e9fis de l\u2019espace digital et de la rivalit\u00e9 g\u00e9opolitique. <\/p>\n\n\n\n L\u2019apparente mod\u00e9ration de la t\u00eate d\u2019un colosse, qui est en train de reconfigurer en profondeur la relation entre puissance publique et capacit\u00e9 militaire aux \u00c9tats-Unis, ne doit pas nous faire faire fausse route. <\/p>\n\n\n\n Car, derri\u00e8re le vocabulaire r\u00e9publicain, se d\u00e9ploie une strat\u00e9gie que l’on peut r\u00e9sumer d’une formule : transformer l’\u00c9tat en une filiale de sa propre infrastructure digitale, en vidant ainsi la souverainet\u00e9 de sa dimension d\u00e9mocratique. Le projet de Karp est clairement un postlib\u00e9ralisme technologique.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9e en 2003 d’un investissement d’In-Q-Tel \u2014 le fonds de capital-risque de la CIA \u2014 et d\u00e9velopp\u00e9e en collaboration avec ses analystes, Palantir<\/a> a syst\u00e9matiquement invers\u00e9 le rapport de force qui l\u2019a vue na\u00eetre. Sa m\u00e9thode, qu\u2019il d\u00e9signe sous le nom de \u00ab land and expand<\/em> \u00bb, consiste \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer une organisation par un contrat initial modeste (une livre sterling pour le NHS pendant la pand\u00e9mie), puis \u00e0 y ancrer ses ing\u00e9nieurs dans l’agence cliente, imposer son ontologie propri\u00e9taire comme structure des donn\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 rendre toute extraction impossible, ce que l\u2019on d\u00e9signe comme un \u00ab vendor lock-in<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ce contexte industriel doit \u00eatre gard\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit \u00e0 la lecture de ce manifeste, publi\u00e9 sur X le 18 avril 2026 par le compte officiel de Palantir, pour r\u00e9sumer l\u2019essentiel de La R\u00e9publique technologique<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce post, ressemblant \u00e9trangement \u00e0 une synth\u00e8se du livre par IA, pr\u00e9sente, en vingt-deux points, la vision technopolitique de son PDG.<\/p>\n\n\n\n Plus encore, les mots d\u2019Alex Karp \u2014 docteur en philosophie<\/a>, qui a revendiqu\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises une filiation avec J\u00fcrgen Habermas et la pens\u00e9e de l\u2019\u00c9cole de Francfort<\/a> \u2014 doivent \u00eatre lus avec pr\u00e9caution. Pour reprendre les termes de Strauss, Karp maintient au niveau exot\u00e9rique le langage de la d\u00e9mocratie, tout en r\u00e9servant \u00e0 un registre implicite \u2014 \u00e9sot\u00e9rique \u2014 la d\u00e9termination effective du contenu, c\u2019est-\u00e0-dire une volont\u00e9 de refonte compl\u00e8te de l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain. <\/p>\n\n\n\n Nous publions donc la traduction int\u00e9grale de ce manifeste, en l\u2019accompagnant d’un commentaire qui cherche \u00e0 restituer ses pr\u00e9suppos\u00e9s implicites \u2014 les r\u00e9alit\u00e9s industrielles, les effets politiques et la dimension id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n Pour r\u00e9futer Karp, il faut donc lire<\/em> ce qu’il \u00e9crit, c’est-\u00e0-dire rendre explicite ce que le texte, par construction, se garde de dire<\/em>.<\/p>\n\n\n\n La Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu possible son ascension. L’\u00e9lite de l’ing\u00e9nierie de la Silicon Valley a l’obligation positive de participer \u00e0 la d\u00e9fense de la nation.<\/p>\n\n\n\n Le patriotisme et la d\u00e9fense nationale sont d\u00e9sormais des valeurs revendiqu\u00e9es par les grandes entreprises du secteur num\u00e9rique, alors qu’il s’agissait auparavant de repr\u00e9sentations presque taboues. Il s’agit d’une victoire h\u00e9g\u00e9monique pour Palantir, son PDG, Alex Karp, et son premier financeur, Peter Thiel. Car, depuis ses fondations, le g\u00e9ant am\u00e9ricain s\u2019est construit contre un consensus anti-militariste : cr\u00e9\u00e9e en 2003 avec un capital d’amor\u00e7age d’In-Q-Tel (le fonds d’investissement de la CIA), l’entreprise n’a jamais cherch\u00e9 \u00e0 dissimuler sa vocation militaire : son outil phare, Gotham, a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 d\u00e8s l’Irak et l’Afghanistan pour la d\u00e9tection d’engins explosifs improvis\u00e9s. \u00c0 noter : l’argument de la \u00ab dette \u00bb transforme un mod\u00e8le d’affaires (les contrats publics repr\u00e9sentent plus de la moiti\u00e9 du chiffre d’affaires de Palantir) en obligation morale.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit aussi d\u2019un retour aux origines de la Silicon Valley, qui a \u00e9merg\u00e9 dans les ann\u00e9es 1940 sous l\u2019impulsion du gouvernement am\u00e9ricain, \u00e0 des fins militaires <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 partir de cette id\u00e9e que Karp ouvre son livre, The Technological Republic<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> , consid\u00e9rant que \u00ab la Silicon Valley s\u2019est \u00e9gar\u00e9e \u00bb : \u00ab La d\u00e9pendance initiale de la Silicon Valley \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00c9tat-nation \u2014 et en particulier de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine \u2014 a pour l\u2019essentiel \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9e, effac\u00e9e de l\u2019histoire de la r\u00e9gion comme un fait d\u00e9rangeant et dissonant, en contradiction avec l\u2019image que la Silicon Valley se fait d\u2019elle-m\u00eame, comme ne devant son succ\u00e8s qu\u2019\u00e0 sa seule capacit\u00e9 d\u2019innovation. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il faut nous rebeller contre la tyrannie des applications. L’iPhone est-il vraiment notre plus grande r\u00e9alisation cr\u00e9ative, sinon notre accomplissement supr\u00eame en tant que civilisation ? L’objet a chang\u00e9 nos vies, mais il pourrait aussi, d\u00e9sormais, limiter et contraindre notre sens du possible.<\/p>\n\n\n\n Ce passage reprend l’argument de Peter Thiel dans Zero to One<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> , selon lequel la Silicon Valley a abandonn\u00e9 le \u00ab progr\u00e8s vertical \u00bb (zero to one<\/em>) pour le \u00ab progr\u00e8s horizontal \u00bb (1 to n<\/em>). Le progr\u00e8s vertical suppose des innovations radicales, qui passent par la cr\u00e9ation de nouveaux monopoles, tandis que le progr\u00e8s horizontal revient \u00e0 conqu\u00e9rir des parts de march\u00e9 dans un espace d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9. \u00c0 cet \u00e9gard, Thiel regrettait d\u00e9j\u00e0 les effets pervers du smartphone, qui poussait les ing\u00e9nieurs \u00e0 d\u00e9velopper des applications, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 s\u2019efforcer d\u2019inventer des technologies de rupture. Le smartphone incarne, pour Thiel et Karp, la stagnation travestie en innovation : \u00ab Les smartphones ne nous distraient pas uniquement de notre environnement, mais aussi du fait m\u00eame que ce dernier est \u00e9trangement surann\u00e9 : seuls le num\u00e9rique et la communication ont connu des changements notables depuis un demi-si\u00e8cle. \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Dans cette perspective, Palantir se pr\u00e9sente, au contraire, comme un progr\u00e8s vertical : Thiel et Karp entendent cr\u00e9er un nouveau monopole, celui de la surveillance militaire et civile g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Ce mod\u00e8le suppose une refonte totale du fonctionnement de l\u2019\u00c9tat, con\u00e7u comme un mod\u00e8le d\u00e9pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le courrier \u00e9lectronique gratuit ne suffit pas. La d\u00e9cadence d’une culture ou d’une civilisation, et en effet de sa classe dirigeante, ne sera pardonn\u00e9e que si cette culture est capable de produire de la croissance \u00e9conomique et de la s\u00e9curit\u00e9 pour le public.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9f\u00e9rence de cet extrait est directement Habermas : \u00ab Comme l\u2019a sugg\u00e9r\u00e9 J\u00fcrgen Habermas, le fait que les dirigeants ne tiennent pas les promesses implicites ou explicites faites au public peut provoquer une crise de l\u00e9gitimit\u00e9 pour un gouvernement. Lorsque les technologies \u00e9mergentes, g\u00e9n\u00e9ratrices de richesse, ne servent pas l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, des difficult\u00e9s s\u2019ensuivent souvent. En d\u2019autres termes, la d\u00e9cadence d\u2019une culture ou d\u2019une civilisation, et m\u00eame de sa classe dirigeante, ne sera pardonn\u00e9e que si cette culture est capable d\u2019assurer la croissance \u00e9conomique et la s\u00e9curit\u00e9 du public. En ce sens, la volont\u00e9 des communaut\u00e9s scientifiques et techniques de venir en aide \u00e0 la nation a \u00e9t\u00e9 vitale, non seulement pour la l\u00e9gitimit\u00e9 du secteur priv\u00e9, mais aussi pour la p\u00e9rennit\u00e9 des institutions politiques \u00e0 travers l\u2019Occident. \u00bb Cette phrase condense l\u2019influence straussienne pr\u00e9sente chez Peter Thiel et Alex Karp : une \u00e9lite ne se l\u00e9gitime que par la d\u00e9livrance \u2014 croissance, s\u00e9curit\u00e9, puissance. Quand la gratuit\u00e9 (Gmail, Instagram) est le seul fruit visible du capitalisme cognitif, la classe dirigeante technologique m\u00e9rite sa d\u00e9l\u00e9gitimation. Le mot \u00ab d\u00e9cadence \u00bb n’est pas anodin : il trahit l\u2019imaginaire r\u00e9actionnaire dans lequel \u00e9volue Karp, pour qui l\u2019\u00e9lite d\u00e9mocratique est incomp\u00e9tente et corrompue et doit \u00eatre remplac\u00e9e par une nouvelle \u00e9lite plus efficace. Dans The Diversity Myth<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> , que Thiel a co-\u00e9crit avec David Sacks \u2014 aujourd\u2019hui envoy\u00e9 sp\u00e9cial du pr\u00e9sident am\u00e9ricain pour l\u2019IA et les cryptos \u2014, il fait de la critique de Stanford \u00e0 partir d\u2019une \u00e9lite qui substitue la posture morale au r\u00e9sultat. La th\u00e8se d\u2019Alex Karp sur le jargon<\/a> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e9claire ce passage et le suivant : le jargon \u2014 y compris le jargon progressiste de la Silicon Valley \u2014 est, pour lui, une strat\u00e9gie agressive de distinction sociale, qui masque l’absence de production r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n Les limites du soft power, de la rh\u00e9torique brillante \u00e0 elle seule, sont aujourd\u2019hui manifestes. La capacit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s libres et d\u00e9mocratiques \u00e0 l’emporter exige quelque chose de plus qu’un appel moral. Elle exige du hard power, et le hard power de ce si\u00e8cle reposera sur les logiciels.<\/p>\n\n\n\n Le slogan interne de Palantir, \u00ab your software is the weapons system<\/em> \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> , acte la dissolution de la fronti\u00e8re civile\/militaire, et se comprend \u00e0 partir de la formule qui r\u00e9sume la proposition de valeur de Palantir : \u00ab hard power in this century will be built on software<\/em> \u00bb. Les plateformes Gotham, Foundry et AIP sont pr\u00e9sent\u00e9es comme l’infrastructure d’un nouveau type de puissance cin\u00e9tique. Concr\u00e8tement, cela signifie la fusion, en temps r\u00e9el, de donn\u00e9es satellites, de donn\u00e9es issues des drones, du renseignement humain et logistique, mise au service d’une boucle de ciblage acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n La question n’est pas de savoir si des armes \u00e0 base d’IA seront construites ; c’est de savoir qui les construira, et pour quel but. Nos adversaires ne s’arr\u00eateront pas pour se livrer \u00e0 des d\u00e9bats th\u00e9\u00e2traux sur les m\u00e9rites du d\u00e9veloppement de technologies ayant des applications militaires et de s\u00e9curit\u00e9 nationale critiques. Ils avanceront.<\/p>\n\n\n\n Cette th\u00e8se cherche \u00e0 disqualifier par avance tout d\u00e9bat d\u00e9mocratique sur l’IA militaire en le rangeant du c\u00f4t\u00e9 des \u00ab adversaires \u00bb. Historiquement r\u00e9ticente \u00e0 collaborer avec l’industrie de la d\u00e9fense, la Silicon Valley a consid\u00e9rablement resserr\u00e9 ses liens avec le Pentagone, avec une nette acc\u00e9l\u00e9ration depuis janvier 2025. Sous la nouvelle administration Trump, dont les g\u00e9ants de la tech sont des soutiens et des membres (d’OpenAI \u00e0 Anduril, en passant par Palantir et Meta), l’int\u00e9gration de l’intelligence artificielle dans les syst\u00e8mes militaires am\u00e9ricains s’acc\u00e9l\u00e8re<\/a>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n Ce passage r\u00e9v\u00e8le aussi clairement la m\u00e9canique rh\u00e9torique de toute forme d\u2019illib\u00e9ralisme technologique. L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technologique est pr\u00e9sent\u00e9e comme irr\u00e9fragable, notamment parce qu\u2019elle serait au c\u0153ur d\u2019une confrontation imp\u00e9riale \u00e0 venir avec la Chine.<\/p>\n\n\n\n Le service national devrait \u00eatre un devoir universel. Nous devrions, en tant que soci\u00e9t\u00e9, s\u00e9rieusement envisager de nous \u00e9loigner d’une force enti\u00e8rement volontaire et ne combattre la prochaine guerre que si tout le monde partage le risque et le co\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 travers ce passage, Karp entend montrer que son projet est bien r\u00e9publicain, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il vise le bien commun de l\u2019ensemble de la nation am\u00e9ricaine. Cette position est donc plus mod\u00e9r\u00e9e que celles de Curtis Yarvin, dont le formalisme entend se d\u00e9barrasser de toute forme de l\u00e9gitimation r\u00e9publicaine.<\/p>\n\n\n\n Si un Marine am\u00e9ricain demande un meilleur fusil, nous devrions le construire ; et il en va de m\u00eame pour les logiciels. Nous devrions \u00eatre capables, en tant que pays, de continuer \u00e0 d\u00e9battre de la pertinence d’une action militaire \u00e0 l’\u00e9tranger tout en demeurant inflexibles dans notre engagement envers ceux que nous avons pri\u00e9s de se mettre en danger.<\/p>\n\n\n\n Cette position s\u2019inscrit dans une critique r\u00e9currente des cycles d\u2019acquisition militaires, jug\u00e9s trop lents et bureaucratiques : le temps de production d\u2019un fusil \u2014 ou d\u2019un logiciel \u2014 devient un indicateur de souverainet\u00e9 op\u00e9rationnelle. L\u2019id\u00e9e centrale est que la sup\u00e9riorit\u00e9 strat\u00e9gique repose moins sur la perfection du mat\u00e9riel que sur la rapidit\u00e9 d\u2019it\u00e9ration, selon une logique emprunt\u00e9e au d\u00e9veloppement logiciel (build<\/em>, deploy<\/em>, update<\/em>) appliqu\u00e9e au champ militaire. Dans cette perspective, refuser d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer la production reviendrait \u00e0 exposer inutilement les soldats, en maintenant un \u00e9cart entre les besoins du terrain et la capacit\u00e9 industrielle \u00e0 y r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n Les serviteurs du public n’ont pas besoin d’\u00eatre nos pr\u00eatres. Toute entreprise qui r\u00e9mun\u00e9rerait ses employ\u00e9s comme le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral r\u00e9mun\u00e8re les serviteurs publics aurait du mal \u00e0 survivre.<\/p>\n\n\n\n Les positions de Karp d\u00e9passent la rh\u00e9torique r\u00e9publicaine pour rejoindre les fantasmes libertariens et n\u00e9or\u00e9actionnaires de privatisation de l\u2019\u00c9tat. La bureaucratie publique est consid\u00e9r\u00e9e comme inefficace, et doit donc \u00eatre balay\u00e9e, comme le sugg\u00e8re Curtis Yarvin avec son plan RAGE (Retire All Government Employees<\/em>), ou le projet du DOGE (Department of Government Efficiency<\/em>, qui avait initialement pour objectif de diviser le budget f\u00e9d\u00e9ral par deux). Karp d\u00e9fend un autre mod\u00e8le de remplacement de cette bureaucratie : Palantir agit comme un parasite, qui, en se rendant plus indispensable \u00e0 l\u2019\u00c9tat que ses propres services, les condamne \u00e0 la disparition<\/a>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n Nous devrions faire preuve de beaucoup plus d’indulgence (grace<\/em>) envers ceux qui se sont soumis \u00e0 la vie publique. L’\u00e9radication de tout espace de pardon \u2014 le rejet de toute tol\u00e9rance pour les complexit\u00e9s et les contradictions de la psych\u00e9 humaine \u2014 pourrait nous laisser une galerie de personnages \u00e0 la barre que nous regretterons.<\/p>\n\n\n\n Cet appel \u00e0 la \u00ab grace \u00bb<\/em> s’inscrit dans le contexte de la lecture girardienne que Peter Thiel fait de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine : la \u00ab cancel culture<\/em> \u00bb serait le retour du m\u00e9canisme sacrificiel, produisant des boucs \u00e9missaires pour d\u00e9samorcer les rivalit\u00e9s mim\u00e9tiques. Interpr\u00e9t\u00e9e de cette mani\u00e8re, cette th\u00e8se prot\u00e8ge structurellement les grands entrepreneurs, les dirigeants et les fondateurs, c’est-\u00e0-dire ceux qui se sont \u00ab \u00e0 la barre \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La psychologisation de la politique moderne nous \u00e9gare. Ceux qui se tournent vers l’ar\u00e8ne politique pour nourrir leur \u00e2me et leur sens de soi, qui comptent trop lourdement sur leur vie int\u00e9rieure, trouvant son expression chez des personnes qu’ils pourraient ne jamais rencontrer, seront laiss\u00e9s d\u00e9\u00e7us.<\/p>\n\n\n\n Cette critique de la psychologie et de l\u2019introspection, con\u00e7ues comme des formes faibles et d\u00e9cadentes, est devenue un topos de la droite tech am\u00e9ricaine. En mars dernier, Marc Andreessen affirmait avec fiert\u00e9 qu\u2019il ne pratiquait aucune introspection, pour ne pas \u00eatre tourn\u00e9 vers le pass\u00e9, mais vers l\u2019action. En 2024, critiquant la contre-culture hippie dans le podcast de Joe Rogan, Thiel allait aussi dans ce sens : \u00ab Nous avons cess\u00e9 de nous projeter vers l\u2019espace lointain parce que nous avons commenc\u00e9 \u00e0 nous tourner vers l\u2019espace int\u00e9rieur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Notre soci\u00e9t\u00e9 est devenue trop press\u00e9e, et souvent joyeuse, face \u00e0 la disparition de ses ennemis. Le fait de vaincre un adversaire est un moment pour faire une pause, non pour se r\u00e9jouir.<\/p>\n\n\n\n Ce passage r\u00e9affirme la n\u00e9cessit\u00e9 absolue de la conflictualit\u00e9. Il s\u2019inscrit directement dans la lign\u00e9e des positions de Thiel, qui s\u2019appuient sur les th\u00e8ses de Carl Schmitt et Ren\u00e9 Girard. Dans \u00ab Le Moment straussien \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> , Thiel convoque ces deux penseurs pour d\u00e9fendre la relance politique de l\u2019Occident contre le risque d\u2019une stagnation qu\u2019impliquerait le fantasme d\u2019une paix mondiale.<\/p>\n\n\n\n Appel au meurtre des ennemis : ici, on observe un \u00e9cho direct de la th\u00e9orie mim\u00e9tique de Ren\u00e9 Girard. La jubilation face \u00e0 l’ennemi vaincu est le moment o\u00f9 la violence se d\u00e9voile, et o\u00f9 le groupe se recompose sur le dos du bouc \u00e9missaire.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e8re atomique prend fin. Un \u00e2ge de dissuasion, l’\u00e2ge atomique, prend fin, et une nouvelle \u00e8re de dissuasion, fond\u00e9e sur l’IA, est sur le point de commencer.<\/p>\n\n\n\n C’est la th\u00e8se g\u00e9opolitique centrale du livre et aussi l\u2019une de celles qui sont le plus commercialement int\u00e9ress\u00e9es. Palantir se positionne comme l’infrastructure fondamentale d’un nouvel ordre strat\u00e9gique, en recodant par l\u2019IA la dissuasion. Elle reprend le dessus du spectre. <\/p>\n\n\n\n Cette id\u00e9e est aussi r\u00e9currente chez Peter Thiel, qui consid\u00e8re que l\u2019\u00e2ge atomique a tendu un pi\u00e8ge \u00e0 l\u2019Occident : la menace de la destruction compl\u00e8te (Armageddon) justifie la r\u00e9gulation de toute innovation (Ant\u00e9christ)<\/a>. La fin de cette \u00e8re atomique permettrait ainsi de relancer l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technologique (katechon).<\/p>\n\n\n\n Aucun autre pays, dans l’histoire du monde, n’a fait plus avancer les valeurs progressistes que celui-ci. Les \u00c9tats-Unis sont loin d’\u00eatre parfaits. Mais il est facile d’oublier combien il existe davantage d’opportunit\u00e9s dans ce pays, pour ceux qui ne sont pas des \u00e9lites h\u00e9r\u00e9ditaires, que dans toute autre nation sur la plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n Karp, fils d’un p\u00e8re afro-am\u00e9ricain et d’une m\u00e8re juive, incarne personnellement ce r\u00e9cit m\u00e9ritocratique, qui est pourtant au c\u0153ur de la crise am\u00e9ricaine. Sur le plan rh\u00e9torique, ce passage sert \u00e0 d\u00e9sarmer la critique de gauche : on ne peut rejeter la d\u00e9fense d’un pays qui est lui-m\u00eame le vecteur des valeurs progressistes \u2014 le progressisme se trouve ainsi nationalis\u00e9. <\/p>\n\n\n\n La puissance am\u00e9ricaine a rendu possible une paix extraordinairement longue. Trop nombreux sont ceux qui ont oubli\u00e9, ou qui tiennent peut-\u00eatre pour acquis, que pr\u00e8s d’un si\u00e8cle de paix a pr\u00e9valu dans le monde, sans conflit militaire entre grandes puissances. Au moins trois g\u00e9n\u00e9rations \u2014 des milliards de personnes, leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants \u2014 n’ont jamais connu de guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n La th\u00e8se de la Pax Americana <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> est \u00e9videmment contest\u00e9e : la paix entre grandes puissances s’est accompagn\u00e9e de guerres par procuration (Cor\u00e9e, Vietnam, Am\u00e9rique latine, Moyen-Orient), dont le co\u00fbt humain se chiffre en millions. L’argument sert \u00e0 naturaliser l’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine comme bien public mondial plut\u00f4t que comme projet h\u00e9g\u00e9monique. Il fonctionne surtout comme pr\u00e9misse du suivant : si la paix d\u00e9pend de la puissance am\u00e9ricaine, alors affaiblir cette puissance \u2014 par le refus tech de travailler avec le Pentagone \u2014 revient \u00e0 mettre fin \u00e0 la paix.<\/p>\n\n\n\n Ce passage sert aussi \u00e0 induire la menace d\u2019une confrontation imp\u00e9riale avec la Chine, et donc d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer les investissements dans l\u2019industrie des technologies militaires.<\/p>\n\n\n\n La neutralisation d’apr\u00e8s-guerre de l’Allemagne et du Japon doit \u00eatre d\u00e9faite. Le d\u00e9sarmement de l’Allemagne a \u00e9t\u00e9 une surcorrection, dont l’Europe paie aujourd’hui un lourd prix. Un engagement similaire et hautement th\u00e9\u00e2tral envers le pacifisme japonais, s’il est maintenu, menacera aussi de d\u00e9placer l’\u00e9quilibre des puissances en Asie.<\/p>\n\n\n\n Cette th\u00e8se est politiquement lourde : Karp plaide pour la remilitarisation des deux puissances vaincues de 1945, dans un contexte o\u00f9 plusieurs figures de premier plan de l\u2019administration \u2014 J. D. Vance, Elon Musk \u2014 ont, \u00e0 plusieurs reprises, appel\u00e9 \u00e0 la normalisation de l\u2019extr\u00eame droite allemande et \u00e0 un reset. \u00c0 noter toutefois que, sur le plan factuel, le mouvement a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u2014 le Zeitenwende<\/em> de Scholz en 2022, le budget record de d\u00e9fense japonais pour 2026 \u00e0 58 milliards de dollars. Palantir y a un int\u00e9r\u00eat direct : l’entreprise a ouvert des bureaux \u00e0 Tokyo et \u00e0 Francfort et sign\u00e9 en 2024 un partenariat majeur avec la Bundeswehr. <\/p>\n\n\n\n Nous devrions applaudir ceux qui tentent de b\u00e2tir l\u00e0 o\u00f9 le march\u00e9 n’a pas su agir. La culture se moque presque de l’int\u00e9r\u00eat de Musk pour les grands r\u00e9cits, comme si les milliardaires devaient simplement rester dans leur couloir, qui consiste \u00e0 s’enrichir\u2026 Toute curiosit\u00e9 ou tout int\u00e9r\u00eat authentique pour la valeur de ce qu’il a cr\u00e9\u00e9 est essentiellement \u00e9cart\u00e9, ou peut-\u00eatre tapi sous un m\u00e9pris \u00e0 peine voil\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9fense d\u2019Elon Musk est ici une auto-d\u00e9fense. Karp, Thiel et Musk partagent l’appartenance \u00e0 la \u00ab PayPal mafia \u00bb et l’id\u00e9e que les entrepreneurs technologiques sont une classe dirigeante l\u00e9gitime \u00e0 diriger la soci\u00e9t\u00e9. Thiel syst\u00e9matise cette position dans Zero to One<\/em> : les monopoles cr\u00e9atifs (SpaceX, Tesla, Palantir) b\u00e9n\u00e9ficient \u00e0 tous parce qu’ils peuvent penser \u00e0 long terme, contrairement aux entreprises prises dans la concurrence. Les milliardaires-visionnaires deviennent une cat\u00e9gorie sociale productive.<\/p>\n\n\n\n Dans Zero to One<\/em>, Thiel va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 identifier les entrepreneurs de g\u00e9nie \u00e0 des \u00ab boucs \u00e9missaires \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 des figures \u00e0 la fois honnies et v\u00e9n\u00e9r\u00e9es, qui se distinguent ainsi du reste de l\u2019humanit\u00e9 pour acqu\u00e9rir un statut quasi divin.<\/p>\n\n\n\n La Silicon Valley doit jouer un r\u00f4le dans la lutte contre la criminalit\u00e9 violente. De nombreux politiques, aux \u00c9tats-Unis, ont essentiellement hauss\u00e9 les \u00e9paules face \u00e0 la criminalit\u00e9 violente, abandonnant tout effort s\u00e9rieux pour traiter le probl\u00e8me, ou prendre un risque avec leurs \u00e9lecteurs ou donateurs dans la recherche de solutions et d’exp\u00e9riences dans ce qui devrait \u00eatre une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de sauver des vies.<\/p>\n\n\n\n Comme l\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une enqu\u00eate de The Verge<\/em>, le contrat entre la Nouvelle-Orl\u00e9ans et Palantir (2012-2018) a servi de laboratoire \u00e0 la \u00ab police pr\u00e9dictive \u00bb avec un \u00ab risk assessment database<\/em> \u00bb, ciblant 1 % de la population. Le conseil municipal n’avait pas \u00e9t\u00e9 inform\u00e9. La recherche de l’ACLU a conclu que le programme amplifiait les biais raciaux existants plut\u00f4t qu’il ne \u00ab sauvait des vies \u00bb. Une importante recherche de Richardson, Schultz et Crawford <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> , publi\u00e9e en 2019, a montr\u00e9 que les syst\u00e8mes pr\u00e9dictifs se concentrent sur la pr\u00e9sence polici\u00e8re<\/em> plut\u00f4t que la criminalit\u00e9 r\u00e9elle : ils op\u00e8rent une boucle de r\u00e9troaction qui sur-surveille les quartiers d\u00e9j\u00e0 sur-surveill\u00e9s.<\/p>\n\n\n\nI.<\/h3>\n\n\n\n
II.<\/h3>\n\n\n\n
III.<\/h3>\n\n\n\n
IV.<\/h3>\n\n\n\n
V.<\/h3>\n\n\n\n
VI.<\/h3>\n\n\n\n
VII.<\/h3>\n\n\n\n
VIII.<\/h3>\n\n\n\n
IX.<\/h3>\n\n\n\n
X.<\/h3>\n\n\n\n
XI.<\/h3>\n\n\n\n
XII.<\/h3>\n\n\n\n
XIII.<\/h3>\n\n\n\n
XIV.\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
XV.<\/h3>\n\n\n\n
XVI.<\/h3>\n\n\n\n
XVII.<\/h3>\n\n\n\n