{"id":327810,"date":"2026-04-17T06:30:00","date_gmt":"2026-04-17T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=327810"},"modified":"2026-04-17T09:22:55","modified_gmt":"2026-04-17T07:22:55","slug":"guerre-a-la-maison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/17\/guerre-a-la-maison\/","title":{"rendered":"La guerre \u00e0 la maison"},"content":{"rendered":"\n
Dans un discours<\/a> prononc\u00e9 le 30 septembre 2025, Pete Hegseth, le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre des \u00c9tats-Unis, a fustig\u00e9 l\u2019\u00ab id\u00e9ologie woke \u00bb qui gangr\u00e8nerait l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine au point de d\u00e9courager les jeunes hommes virils de la rejoindre. <\/p>\n\n\n\n En r\u00e9compensant l\u2019id\u00e9ologie progressiste des nouvelles recrues et en affadissant les troupes par des politiques dites de \u00ab diversit\u00e9 et inclusion \u00bb (DEI), les administrations d\u00e9mocrates auraient fait fuir de cette institution les jeunes patriotes am\u00e9ricains, attach\u00e9s aux valeurs d\u2019honneur et de sacrifice. <\/p>\n\n\n\n L\u2019arm\u00e9e devrait d\u00e8s lors \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un champ de bataille de la guerre culturelle que se livrent conservateurs et lib\u00e9raux. <\/p>\n\n\n\n Comme l\u2019\u00e9crivait dans ces pages Louis Lapeyrie<\/a>, Pete Hegseth, v\u00e9t\u00e9ran d\u2019Irak et d\u2019Afghanistan, \u00ab a fait de la virilit\u00e9 militaire ostentatoire un marqueur de son identit\u00e9 politique. Dans ses interventions publiques, il fait part de son m\u00e9pris ouvert pour les proc\u00e9dures institutionnelles ou les juristes du Pentagone. Loin d\u2019\u00eatre un bureaucrate, il est un guerrier (warrior<\/em>) surjouant parfois jusqu\u2019\u00e0 la caricature la synth\u00e8se culturelle entre la culture des first person shooter games<\/em>, la masculinit\u00e9 r\u00e9actionnaire et le pouvoir militaire. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Si Hegseth surestime<\/a> le nombre de \u00ab guerriers \u00bb qui auraient quitt\u00e9 l\u2019arm\u00e9e, accus\u00e9e d\u2019\u00eatre devenue une institution \u00ab trop woke \u00bb, ses propos mettent surtout en lumi\u00e8re une mutation profonde en cours dans l\u2019\u00e9thique des forces arm\u00e9es am\u00e9ricaines. <\/p>\n\n\n\n Amorc\u00e9e sous Ronald Reagan, acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e sous Donald Trump, elle annonce une nouvelle inflexion de la guerre, qui s\u2019\u00e9mancipe du droit international. Hegseth en a livr\u00e9 le programme dans un discours prononc\u00e9 le 2 mars dernier, lors des premiers jours de la guerre d\u2019Iran : \u00ab Pas de stupides r\u00e8gles d\u2019engagement [dictant les conditions sous lesquelles ouvrir le feu], pas de bourbier de nation-building<\/em>, pas d\u2019exercice de mise en place de la d\u00e9mocratie, pas de guerres politiquement correctes \u00bb \u2014 mais une guerre d\u2019un nouveau genre, \u00e0 la fois punitive, brutale et ludique. <\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n La ludification de la guerre mise en \u0153uvre par Hegseth est l\u2019aboutissement d\u2019une dialectique qui associe le domaine de la production audiovisuelle aux militaires d\u00e9sormais devenus \u2014 involontairement, puis volontairement \u2014 des cr\u00e9ateurs de contenus.<\/p>\n\n\n\n Les captations des \u00ab killcams<\/em> \u00bb, les images de drones, d\u2019h\u00e9licopt\u00e8res d\u2019attaque ou d\u2019avions d\u2019appui, certaines ayant fuit\u00e9 par Wikileaks <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, sont les premi\u00e8res images de la guerre contre le terrorisme qui influencent les jeux vid\u00e9os. <\/p>\n\n\n\n Inversement, des images de jeux vid\u00e9o seront utilis\u00e9es \u00e0 des fins propagandistes. Indiens et Pakistanais ont par exemple r\u00e9cemment utilis\u00e9 des images tir\u00e9es de divers simulateurs lors de l\u2019op\u00e9ration Sindoor (2025), en essayant de les faire passer pour des enregistrements r\u00e9els d\u2019appareils ennemis abattus.<\/p>\n\n\n\n Les \u00ab helmet cams<\/em> \u00bb sont \u00e0 la mode \u00e0 partir des ann\u00e9es 2000, en pleine \u00ab guerre contre le terrorisme \u00bb (war on terror<\/em>) en Irak et en Afghanistan. Les soldats peuvent alors se battre et filmer leurs combats \u00e0 la premi\u00e8re personne, donnant un aper\u00e7u du terrain commun aux FPS (first person shooter<\/em> – jeux vid\u00e9os de tir en vue subjective).<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai personnellement \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin et acteur des effets pervers de cette dialectique. C\u2019\u00e9tait \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ces images n\u2019\u00e9taient pas encore destin\u00e9es aux r\u00e9seaux sociaux, certes, mais o\u00f9 elles influen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 profond\u00e9ment les combats. <\/p>\n\n\n\n Soci\u00e9t\u00e9s au sein des soci\u00e9t\u00e9s, les arm\u00e9es se sont dot\u00e9es de leurs propres codes, perm\u00e9ables, de m\u00eame que les groupes civils, au soft power <\/em>des \u00c9tats-Unis. <\/p>Ryan Noordally<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Lors des guerres d\u2019Afghanistan et d\u2019Irak, de nombreux jeunes commandants, chefs de section et commandants de compagnie, ont \u00e9t\u00e9 incit\u00e9s \u00e0 gonfler le danger et les effectifs pr\u00e9sent\u00e9s par les insurg\u00e9s \u2014 pour des citations et m\u00e9dailles, pour la notori\u00e9t\u00e9 ou tout simplement pour pouvoir ensuite s\u2019en vanter. De simples contacts \u00e0 l’arme l\u00e9g\u00e8re ont ainsi \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s comme pr\u00e9texte par les commandants, les JTAC <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, les FOO\/FST <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> pour r\u00e9clamer un appui indirect ou a\u00e9rien.<\/p>\n\n\n\n La pr\u00e9sence de cam\u00e9ras, express\u00e9ment pr\u00e9sentes en zone de combat pour capter des \u00ab souvenirs \u00bb, les plus impressionnants \u00e9tant les plus pris\u00e9s, a contribu\u00e9 ce biais : la mise en spectacle a suscit\u00e9 plus de tirs d\u2019obus ou de bombardements contre les Afghans que le th\u00e9\u00e2tre militaire ne le demandait <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces enregistrements finissent par devenir des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 charge permettant d\u2019inculper des soldats lorsqu\u2019ils enregistrent des crimes de guerre. En t\u00e9moigne l\u2019affaire du Marine A. (de son vrai nom Alexander Blackman <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>), un Royal Marine coupable du meurtre d\u2019un Afghan bless\u00e9 sur le terrain <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Cependant, il ne faut pas sous-estimer l\u2019usage propagandiste qui est fait de ces images. Nous sommes aujourd\u2019hui dans une nouvelle \u00e8re de la killcam,<\/em> celle des r\u00e9seaux sociaux. De YouTube \u00e0 TikTok en passant par Instagram, les Ukrainiens ont par exemple pu rallier les opinions occidentales en diffusant des images de drones TB2 Bayraktar lanc\u00e9s \u00e0 l\u2019assaut des colonnes blind\u00e9es de l\u2019envahisseur russe, le tout au son d\u2019une musique techno tr\u00e8s cadenc\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n De m\u00eame, concernant l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, TikTok est devenu un moyen facile de s\u2019attirer les sympathies de la population nationale au m\u00eame titre qu\u2019une source inestimable de preuves pour les tribunaux p\u00e9naux internationaux <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les diff\u00e9rentes fa\u00e7ons de se filmer et de se mettre en sc\u00e8ne rendent d\u2019autant plus ais\u00e9e la r\u00e9union des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 charge : les soldats ne se contentent plus de filmer ce qu\u2019ils font en vue subjective, ils prennent volontiers des selfies \u00e0 l\u2019image des influenceurs. Cette qu\u00eate d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de popularit\u00e9 s\u2019illustre par une ad\u00e9quation nouvelle entre un contenu, en l\u2019occurrence guerrier, et une tendance formelle dict\u00e9e par les r\u00e9seaux sociaux. <\/p>\n\n\n\n La port\u00e9e symbolique des images d\u2019un affrontement entre des troupes Bradley ukrainiennes et un char de combat russe T-90 <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> qu\u2019elles parviennent \u00e0 d\u00e9truire est double. Ce contenu renvoie autant \u00e0 la mythologie biblique de David contre Goliath qu\u2019aux combats fictionnels, mais reproductibles, du simulateur en ligne World of Tanks<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Lorsque des hauts grad\u00e9s militaires isra\u00e9liens se filment aupr\u00e8s de leurs troupes, en train de les inviter, de mani\u00e8re \u00e0 peine voil\u00e9e, \u00e0 outrepasser la r\u00e9glementation internationale en mati\u00e8re de conflit arm\u00e9 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ils font signe vers deux types de r\u00e9f\u00e9rence culturelle : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, celle du Dieu vengeur de l\u2019Ancien Testament et, de l\u2019autre, le cin\u00e9ma dit du \u00ab vigilante<\/em> \u00bb am\u00e9ricain, du film d\u2019action viril \u00e0 la John Wick<\/em> aux films commerciaux des ann\u00e9es 1980, comme la tr\u00e8s populaire saga Un Justicier dans la ville<\/em> pr\u00f4nant l\u2019autod\u00e9fense, avec Charles Bronson. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est bien \u00e0 l\u2019aune de cette domination de l\u2019image qu\u2019il faut comprendre la fascination que peuvent exercer certaines figures de combattants, tant sur les militaires et les civils que sur les d\u00e9cideurs politiques. De par leur sens m\u00e9taphorique et r\u00e9f\u00e9renc\u00e9, elles permettent de mettre directement en \u0153uvre un programme id\u00e9ologique. <\/p>\n\n\n\n Pour comprendre le nouveau modus operandi <\/em>de l\u2019arm\u00e9e \u00e9tats-unienne, il est n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9tudier la mani\u00e8re dont elle se repr\u00e9sente, mais aussi les r\u00e9cits et les mod\u00e8les qu\u2019elle offre \u00e0 son vivier de recrutement.<\/p>\n\n\n\n\n Des entit\u00e9s bellig\u00e9rantes non \u00e9tatiques font souvent fi des conventions et coutumes de la guerre. De m\u00eame, certains \u00c9tats encouragent leurs forces arm\u00e9es \u00e0 commettre des crimes de guerre \u2014 telle la Russie depuis la guerre sovi\u00e9to-afghane, Isra\u00ebl depuis la Premi\u00e8re Intifada de 1987, et plus encore depuis le 7 octobre 2023. Mais une telle culture de la guerre n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 la norme au sein des forces arm\u00e9es \u00e9tats-uniennes.<\/p>\n\n\n\n Certes, de nombreux m\u00e9faits et massacres ont \u00e9t\u00e9 commis, en particulier lors des conflits de contre-insurrection au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Bien souvent, l\u2019institution militaire a privil\u00e9gi\u00e9 sa r\u00e9putation aux processus judiciaires qui auraient permis de rendre justice aux victimes. Pour autant, elle a toujours eu \u00e0 sa disposition des m\u00e9canismes pour traduire en justice des criminels de guerre : les tortionnaires de la prison d\u2019Abou Ghraib, en Irak, ont bien \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 la r\u00e9clusion. On ne peut en dire autant des auteurs russes du massacre de Boutcha en Ukraine ou des meurtriers isra\u00e9liens de Hind Rajab, une enfant palestinienne assassin\u00e9e le 29 janvier 2024. <\/p>\n\n\n\n Le culte du guerrier est un cheval de Troie pour les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales.<\/p>Ryan Noordally<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les fondements de cet appareil judiciaire sont pourtant en train d\u2019\u00eatre minutieusement sap\u00e9s par Donald Trump et ce, depuis son premier mandat. L\u2019acte inaugural de ce d\u00e9mant\u00e8lement a eu lieu en 2019, quand le pr\u00e9sident am\u00e9ricain a graci\u00e9 l\u2019officier marinier Eddie Gallagher des Navy SEAL, forces sp\u00e9ciales de la marine am\u00e9ricaine. Accus\u00e9 d\u2019une longue s\u00e9rie de crimes de guerre \u2014 dont le meurtre d\u2019un prisonnier bless\u00e9 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 commis tant contre des combattants que des civils, Gallagher a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une omerta digne des organisations mafieuses les plus violentes <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette loi du silence a aussi \u00e9t\u00e9 observ\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion d\u2019autres crimes commis contre les b\u00e9rets verts de l\u2019US Army Special Forces, comme le rappelle la mort du sergent-chef Logan Melgar <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans bien d\u2019autres pays, un tel faisceau de crimes av\u00e9r\u00e9s et d\u2019accusations corrobor\u00e9es par de multiples t\u00e9moignages aurait conduit \u00e0 une dissolution de l\u2019unit\u00e9 ayant \u00e0 ce point failli \u00e0 l\u2019\u00e9thique militaire. <\/p>\n\n\n\n Ainsi, le r\u00e9giment a\u00e9roport\u00e9 canadien a \u00e9t\u00e9 dissous apr\u00e8s 1995 et plusieurs crimes de guerre commis en Somalie <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; le Special Air Service Regiment australien a \u00e9t\u00e9 amput\u00e9 de son deuxi\u00e8me escadron suite au rapport Brereton qui avait document\u00e9 au moins trente-neuf meurtres par vingt-cinq des membres des forces sp\u00e9ciales australiennes <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; de m\u00eame, le Kommando Spezialkr\u00e4fte, appartenant aux forces sp\u00e9ciales de l\u2019arm\u00e9e allemande, a \u00e9t\u00e9 partiellement refondu apr\u00e8s la d\u00e9couverte de reliques nazies dans plusieurs casernes <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le cas pour les Navy SEALs, malgr\u00e9 les crimes de guerre commis par plusieurs membres de cette force. Mieux encore, celle-ci a \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9e par la presse et a fait l\u2019objet d\u2019une v\u00e9ritable adulation par l\u2019industrie cin\u00e9matographique. Au cours des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es, quatre blockbusters \u00e0 succ\u00e8s ont mis en sc\u00e8ne ses membres comme de v\u00e9ritables h\u00e9ros. Trois d\u2019entre eux, pr\u00e9sent\u00e9s comme \u00ab tir\u00e9s d\u2019\u00e9v\u00e9nements et de faits r\u00e9els \u00bb, mais les arrangeant en un r\u00e9cit tr\u00e8s romanc\u00e9, contribuent \u00e0 brouiller les fronti\u00e8res entre information et fiction.<\/p>\n\n\n\n Attardons-nous sur l\u2019un de ces long-m\u00e9trages : Lone Survivor<\/em>, de Peter Berg, sorti en 2014. <\/p>\n\n\n\n Tir\u00e9 d\u2019un livre qui se pr\u00e9sente comme autobiographique de Marcus Luttrell et Patrick Robinson, il illustre bien les liens entre la war on terror, <\/em>la culture populaire \u00e9tats-unienne et la politique qui s\u2019\u00e9labore \u00e0 Washington.<\/p>\n\n\n\n Les \u00e9v\u00e9nements d\u00e9crits dans ce film ont lieu lors de l\u2019op\u00e9ration de contre-insurrection \u00ab Red Wings \u00bb, men\u00e9e en Afghanistan contre les talibans, en 2005. Alors qu\u2019une patrouille de quatre Navy SEALs tente de capturer et d\u2019\u00e9liminer un chef insurg\u00e9 local, elle est d\u00e9couverte par un groupe de bergers. <\/p>\n\n\n\n Un d\u00e9bat s\u2019ensuit entre les Navy SEALs quant \u00e0 l\u2019opportunit\u00e9 de les tuer \u2014 les quatre militaires d\u00e9cidant cependant de les rel\u00e2cher. Peu apr\u00e8s, un combat s\u2019engage contre les insurg\u00e9s locaux que, dans son autobiographie, Luttrell estimait \u00eatre au nombre de deux-cents \u2014 une enqu\u00eate de l\u2019arm\u00e9e \u00e9tats-unienne les ayant depuis estim\u00e9s entre dix et vingt. Tous les membres de la patrouille sont tu\u00e9s, sauf Luttrell qui doit son salut \u00e0 des Pachtounes qui l\u2019accueillent, le soignent, l\u2019abritent et le cachent des insurg\u00e9s, pour ensuite pr\u00e9venir les forces de la coalition.<\/p>\n\n\n\n Luttrell est rapatri\u00e9 et d\u00e9cor\u00e9. Alors qu\u2019il est encore convalescent, la Navy s\u2019empresse de recueillir son t\u00e9moignage. Alors que la mission de secours envoy\u00e9e initialement pour extraire la patrouille apr\u00e8s qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 compromise a vir\u00e9 au fiasco \u2014 un h\u00e9licopt\u00e8re Chinook a \u00e9t\u00e9 abattu, causant la mort de seize membres des forces sp\u00e9ciales <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 la Navy a besoin d\u2019une diversion, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un h\u00e9ros dont la parole peut \u00eatre sacralis\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n La publication de livres autobiographiques par des membres des forces sp\u00e9ciales \u00e0 des fins d\u2019auto-promotion et de justification, notamment pour l\u00e9gitimer certaines d\u00e9cisions prises lors de retentissants fiascos militaires, n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne propre \u00e0 la guerre d\u2019Afghanistan. <\/p>\n\n\n\n En 1993, Bravo Two Zero<\/em> <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> avait fourni le prototype de ces ouvrages avec un sc\u00e9nario bien rod\u00e9, comprenant une mission mal planifi\u00e9e et une figure locale que l\u2019on \u00e9pargne. S\u2019opposant \u00e0 d\u2019autres r\u00e9cits qu\u2019il contredit compl\u00e8tement <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce livre \u00e0 succ\u00e8s s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9mun\u00e9rateur pour son auteur. Comme pour d\u2019autres t\u00e9moignages, l’h\u00e9ro\u00efsation et la mythification des forces sp\u00e9ciales qu\u2019il propose a servi \u00e0 faire diversion et \u00e0 transformer un r\u00e9cit objectif d’incomp\u00e9tence en l\u00e9gende dor\u00e9e de surhommes surentra\u00een\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ouvrage de Luttrell radicalise cependant cette logique narrative. Son Lone Survivor<\/em> est, en effet, un v\u00e9h\u00e9ment r\u00e9quisitoire contre les \u00ab m\u00e9dias lib\u00e9raux \u00bb et les r\u00e8gles d\u2019engagement (ROE).<\/p>\n\n\n\n La ludification de la guerre mise en \u0153uvre par Hegseth est l\u2019aboutissement d\u2019une dialectique qui associe le domaine de la production audiovisuelle aux militaires devenus cr\u00e9ateurs de contenus.<\/p>Ryan Noordally<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Luttrell affirme que la d\u00e9cision d\u2019\u00e9pargner les bergers afghans a co\u00fbt\u00e9 la vie \u00e0 ses compagnons d\u2019armes : le respect des ROE serait responsable de leur mort <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les soldats n\u2019auraient d\u2019ailleurs respect\u00e9 les r\u00e8gles que par crainte d\u2019\u00eatre d\u00e9nonc\u00e9s par des journalistes int\u00e8gres : \u00ab Imaginez-moi, l\u00e0, tout de suite dans mon r\u00e9cit. Vuln\u00e9rable, tortur\u00e9, bless\u00e9 par balles et explosifs, mes meilleurs potes tous morts, et tout \u00e7a parce que nous craignions les lib\u00e9raux au pays, parce que nous craignions de faire le n\u00e9cessaire pour sauver nos vies ; parce que nous craignions les avocats am\u00e9ricains <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Pour Luttrell, seule cette peur d\u2019une d\u00e9nonciation les aurait emp\u00each\u00e9s de se comporter de mani\u00e8re aussi barbare que les insurg\u00e9s afghans qui leur font face.<\/p>\n\n\n\n L\u2019auteur va jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9fendre les tortionnaires d\u2019Abou Ghraib <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La v\u00e9rit\u00e9 est sans doute bien diff\u00e9rente : pour Ed Darack qui a interrog\u00e9 les Afghans ayant cach\u00e9 Luttrell, ceux-ci ont entendu l\u2019h\u00e9licopt\u00e8re qui a d\u00e9ploy\u00e9 la patrouille de SEAL. Par cons\u00e9quent, les soldats n\u2019auraient \u00e9t\u00e9 compromis que faute d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 prudents dans leurs d\u00e9placements <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 et non par les bergers que Luttrell regrette de ne pas avoir assassin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est qu\u2019une des nombreuses ambigu\u00eft\u00e9s du t\u00e9moignage de Luttrell : alors qu\u2019il est amplement document\u00e9 que les SEALs ont tortur\u00e9 ou assassin\u00e9 des Afghans sans toujours chercher \u00e0 savoir s\u2019ils prenaient une part active \u00e0 l\u2019insurrection des talibans, Luttrell se contredit en affirmant savoir de source s\u00fbre qui, parmi ceux qu\u2019il pouvait rencontrer, \u00e9taient \u00ab les m\u00e9chants \u00bb \u2014 avant d\u2019admettre que la nature du conflit rendait l\u2019identification des ennemis impossible <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La guerre d\u2019Afghanistan r\u00e9v\u00e8le ainsi que certaines tendances qui se d\u00e9veloppent aux \u00c9tats-Unis sous l\u2019administration Trump sont \u00e0 inscrire dans le temps long : sous les pr\u00e9sidences de Bush puis d\u2019Obama, plusieurs membres des Navy SEAL, unit\u00e9 \u00ab d\u2019\u00e9lite \u00bb, se sont comport\u00e9s comme les membres d\u2019un escadron de la mort. Pourtant, plut\u00f4t que d\u2019entra\u00eener une r\u00e9ponse de leur hi\u00e9rarchie, ils ont inspir\u00e9 de nombreux best-sellers et blockbusters, encore aujourd\u2019hui vant\u00e9s par un grand nombre d\u2019influenceurs et de podcasteurs. S\u2019appuyant sur la notori\u00e9t\u00e9 comme sur la manne financi\u00e8re que les industries du cin\u00e9ma et du jeu vid\u00e9o tirent de la guerre \u2014 des studios hollywoodiens \u00e0 Call of Duty <\/em>\u2014 plusieurs enseignes de t-shirts, de hoodies <\/em>et de marchands de caf\u00e9 <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span> leur embo\u00eetent le pas.<\/p>\n\n\n\n Cela pourrait \u00eatre une stricte op\u00e9ration commerciale, mais c\u2019est compter sans le double effet politique de ce type de discours apolog\u00e9tique. D\u2019une part, il sape l\u2019\u00e9thique militaire qui se fonde sur la protection des civils et des ennemis qui se rendent ou sont hors de combat. Les troupes militaires elles-m\u00eames s\u2019en trouvent plus vuln\u00e9rables, puisque maintenir la violence sous un certain seuil favorise le respect du droit de la guerre des deux c\u00f4t\u00e9s, au moins sur le plan th\u00e9orique. D\u2019autre part, cette impunit\u00e9 affaiblit l\u2019\u00c9tat de droit en privant les contre-pouvoirs de l\u2019arm\u00e9e de leurs pr\u00e9rogatives, \u00e0 savoir enqu\u00eater et exiger que les porteurs d\u2019armes l\u00e9gaux rendent compte de l\u2019usage qu\u2019ils en font. <\/p>\n\n\n\n La presse libre et la justice s\u2019en trouvent ainsi fragilis\u00e9es, une telle vuln\u00e9rabilit\u00e9 ne pouvant que profiter aux \u00e9l\u00e9ments ultra-conservateurs ou fondamentalistes du spectre politique.<\/p>\n\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Le culte des tueurs : storytelling<\/em> de la guerre d\u2019Afghanistan<\/h2>\n\n\n\n