<\/strong>entre l\u2019amour du sol natal et le d\u00e9sir de libert\u00e9 et de quitter le pays. Peut-on imaginer qu’il corresponde aussi aux sentiments ambivalents qui traversent aujourd\u2019hui bon nombre de jeunes adolescents iraniens ? <\/h3>\n\n\n\nLe r\u00e9cit peut \u00eatre lu ainsi, m\u00eame si le pays a chang\u00e9 depuis l\u2019\u00e9poque que je raconte. Il y a eu des mouvements de r\u00e9volte collective de la grande majorit\u00e9 des Iraniens, qui ont \u00e9t\u00e9 brutalement r\u00e9prim\u00e9s \u00e0 plusieurs reprises.<\/p>\n\n\n\n
\u00c0 l’\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai quitt\u00e9 l\u2019Iran, il n’y avait pas eu de mouvement de masse contre le r\u00e9gime. De plus, dans les mouvements de contestation qui existaient d\u00e9j\u00e0, il n\u2019y avait pas de mobilisation de la jeunesse. <\/p>\n\n\n\n
Aujourd\u2019hui, l\u2019opposition au r\u00e9gime r\u00e9unit toutes les classes sociales et tous les \u00e2ges. La question du d\u00e9part et de l\u2019ambivalence, du rapport qu\u2019on entretient \u00e0 son propre pays, est donc diff\u00e9rente de celle que j\u2019ai connue, car elle s\u2019inscrit aussi dans le cadre d\u2019une opposition majoritaire et ouvertement exprim\u00e9e \u00e0 un syst\u00e8me politique. <\/p>\n\n\n\n
Vous commencez et terminez le livre par l’image d’un martyr affich\u00e9 dans votre lyc\u00e9e, qui \u00e9tait l\u2019un de vos amis. Vous insistez plus g\u00e9n\u00e9ralement sur l’omnipr\u00e9sence de la mort, de la valorisation du martyr, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, dans la ville, dans les m\u00e9dias. Pourquoi en faire un \u00e9l\u00e9ment central du r\u00e9cit ? <\/h3>\n\n\n\n Il y a une vitalit\u00e9 formidable dans la culture iranienne, dans sa cr\u00e9ativit\u00e9, sa productivit\u00e9 artistique et culturelle : une joie de vivre ancr\u00e9e au plus profond dans l\u2019histoire de ce pays, mais aussi de cette r\u00e9gion. Contre cela, le r\u00e9gime iranien impose une culture religieuse et morbide, une valorisation de la mort que l\u2019on donne ou que l\u2019on re\u00e7oit. <\/p>\n\n\n\n
La mort, dans leur id\u00e9ologie, n\u2019est pas la fin de la vie. C\u2019est pour eux la fin d’une vie sur terre, avant autre chose. Je souffrais consid\u00e9rablement de cela \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de l\u2019omnipr\u00e9sence de la mort, des morts au front mais aussi des morts ex\u00e9cut\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n
C\u2019est pourquoi le slogan \u00ab femme, vie, libert\u00e9 \u00bb est aussi important que sa formulation est aussi r\u00e9v\u00e9latrice : le mot \u00ab vie \u00bb est au centre. C\u2019est un cri de la vie, c’est un cri pour vivre et pour se distancier d\u2019une culture de la mort.<\/p>\n\n\n\n
Vous d\u00e9crivez dans votre livre le d\u00e9but d\u2019une s\u00e9cularisation de la soci\u00e9t\u00e9 en r\u00e9action \u00e0 la nature th\u00e9ocratique de la R\u00e9publique islamique : \u00ab Mon p\u00e8re ne prie plus par haine de la R\u00e9publique islamique. \u00bb (p. 111)<\/h3>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 iranienne a toujours entretenu un lien tr\u00e8s ambigu \u00e0 la religion, \u00e0 l’islam, avant m\u00eame la r\u00e9volution de 1979. On ne peut pas vraiment d\u00e9finir la soci\u00e9t\u00e9 iranienne comme une soci\u00e9t\u00e9 uniform\u00e9ment religieuse. Certes, il y a une minorit\u00e9 musulmane importante tr\u00e8s religieuse et pratiquante, que j\u2019estimerais \u00e0 un tiers de la population. Et il y a aussi des minorit\u00e9s religieuses reconnues par le r\u00e9gime, comme les Juifs, les Chr\u00e9tiens ou les Zoroastriens.<\/p>\n\n\n\n
Pour le reste, on ne sait pas exactement o\u00f9 se situe la majorit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 : son rapport \u00e0 la religion est tr\u00e8s vacillant. Ceux qui se disent v\u00e9ritablement ath\u00e9es forment une minorit\u00e9 qui s\u2019affirme sans ambages.<\/p>\n\n\n\n
Il m\u2019a toujours sembl\u00e9 que l\u2019islam n\u2019avait pas une place tr\u00e8s claire dans la mentalit\u00e9 iranienne. Il fait partie int\u00e9grante de la culture de ce pays, et appara\u00eet en m\u00eame temps quelquefois comme un corps \u00e9tranger. J\u2019ai souvent entendu par exemple cette affirmation : \u00ab L\u2019islam c\u2019est la religion des Arabes, pas la n\u00f4tre \u00bb, rappelant qu\u2019il fut introduit en Iran de force lors de l\u2019invasion arabe. <\/p>\n\n\n\n
Les pratiques avant la R\u00e9volution \u00e9taient tr\u00e8s vari\u00e9es, de m\u00eame que les rapports \u00e0 la transcendance, \u00e0 certains rituels, \u00e0 certains aspects de la religion, \u00e0 certaines obligations. <\/p>\n\n\n\n
D\u2019une certaine mani\u00e8re, la r\u00e9volution a oblig\u00e9 les gens \u00e0 se positionner et \u00e0 clarifier leur rapport \u00e0 la religion. La contrainte a cr\u00e9\u00e9 des rejets, comme chez mon p\u00e8re. Je dirais donc que la R\u00e9publique islamique a fragilis\u00e9 sinon entrav\u00e9 le rapport \u00e0 l\u2019islam chez les personnes qui n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s religieuses. <\/p>\n\n\n\n
Pourriez-vous nous donner un exemple ?<\/h3>\n\n\n\n Une fois, en 2005 ou en 2006 \u00e0 Ispahan, j\u2019\u00e9tais sur la grande place de la ville, magnifique, avec ses pelouses, ses mosqu\u00e9es, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bazar. J\u2019ai vu un groupe d’enfants, d’\u00e9l\u00e8ves de dix ou onze ans, qui allaient \u00e0 la mosqu\u00e9e et qui faisaient leurs ablutions, selon le rituel. <\/p>\n\n\n\n
Je trouvais les gestes tr\u00e8s beaux. Je pouvais les observer un peu de loin et je trouvais cela magnifique. Peut-\u00eatre que si on ne m’avait pas impos\u00e9 \u00e0 l’\u00e9poque la religion, j’aurais pu mieux saisir cette beaut\u00e9-l\u00e0 et imiter leurs gestes. Mais c’\u00e9tait impossible. L\u2019obligation dans la pratique quotidienne de l’islam en fait une pure contrainte qui emp\u00eache de voir sa beaut\u00e9. Car derri\u00e8re l\u2019obligation, il y a la r\u00e9pression, la violence, l\u2019utilisation de la religion comme propagande et justification des ex\u00e9cutions, de la torture, des arrestations.<\/p>\n\n\n\nLe retour du pass\u00e9 par les sensations repose en grande partie sur la centralit\u00e9 de la nature.<\/p>Pedro Kadivar<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCe livre est donc une exploration de votre pass\u00e9. Vous avez \u00e9crit une th\u00e8se sur Proust. Comment d\u00e9cririez-vous vos rapports aux souvenirs, et \u00e0 quel point votre rapport dans l\u2019\u00e9criture est semblable ou diff\u00e9rent de celui de La Recherche du Temps perdu<\/em> ? <\/h3>\n\n\n\nCe qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s important, \u00e9videmment, pour parler de cette p\u00e9riode-l\u00e0, pour \u00e9crire ce livre, \u00e9tait de trouver une forme. Sans cela, ce n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible. Je ne pouvais pas faire un r\u00e9cit chronologique de cette ann\u00e9e-l\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019objet du livre. Il me fallait trouver une forme propice \u00e0 mener une enqu\u00eate \u2014 car il s\u2019agit d\u2019une enqu\u00eate \u2014 et pour saisir ce qui s’est pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
La forme est donc organique \u00e0 l\u2019enqu\u00eate. Il y a des motifs que je creuse au fur et \u00e0 mesure, qui reviennent tout le temps, comme une spirale qui creuse toujours un peu plus loin le pass\u00e9. <\/p>\n\n\n\n
La grande diff\u00e9rence avec Proust r\u00e9side dans la conception du souvenir et de la m\u00e9moire qui impr\u00e8gne ce livre. <\/p>\n\n\n\n
Je n\u2019essaye pas de r\u00e9aliser une exp\u00e9rience du temps pur, d\u2019un temps sans chronologie comme le dit Proust \u00e0 la fin de La Recherche<\/em>.<\/p>\n\n\n\nJe me situe plut\u00f4t dans les pas de Cesare Pavese, que je cite aussi quand il dit que \u00ab se rappeler une chose, c’est la voir pour la premi\u00e8re fois \u00bb. C\u2019est le contraire de l\u2019approche proustienne du pass\u00e9. Je ne revis rien dans mon r\u00e9cit, je d\u00e9couvre mon pass\u00e9 en Iran pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n
Je vois ce que je n\u2019ai jamais pu voir, ce que je n\u2019ai pas per\u00e7u. C\u2019est aussi pour cela que j\u2019ai \u00e9crit au pr\u00e9sent, parce qu’il ne s’agit pas de revivre, mais de d\u00e9couvrir ce temps-l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n
Mon r\u00e9cit est donc une d\u00e9couverte, et non un souvenir. <\/p>\n\n\n\n
L\u2019autre parall\u00e8le que l\u2019on peut faire avec Proust provient de la centralit\u00e9 des sensations dans le rapport au souvenir. Vous \u00e9voquez longuement les jasmins dans le jardin de votre p\u00e8re, la vision d\u2019une colline pendant que celui-ci se souvient d\u2019une dispute avec votre s\u0153ur. La recherche du pass\u00e9 occult\u00e9 s\u2019appuie-t-il sur une qu\u00eate sensorielle ? <\/h3>\n\n\n\n Le retour du pass\u00e9 par les sensations repose en grande partie sur la centralit\u00e9 de la nature. C\u2019est pourquoi les quatre saisons structurent le r\u00e9cit. La nature \u00e9tait en effet \u00e0 la fois le cadre et l\u2019\u00e9picentre de mes exp\u00e9riences de l\u2019\u00e9poque. J\u2019avais recours \u00e0 elle pour me rappeler les raisons pour lesquelles on est en vie. <\/p>\n\n\n\n
Cette nature est dans un lieu particulier : votre ville, Chiraz, non loin de Pers\u00e9polis, dans le Sud-Ouest de l\u2019Iran. <\/h3>\n\n\n\n Chiraz, ville du milieu de la moiti\u00e9 sud de l\u2019Iran, est un lieu o\u00f9 les saisons sont bien contrast\u00e9es. Aujourd\u2019hui, avec le changement climatique, c\u2019est \u00e9videmment moins le cas.<\/p>\n\n\n\n
Il y a la nature, mais aussi la peinture qui vous prot\u00e8ge, et notamment les natures mortes. <\/h3>\n\n\n\n L\u2019importance des natures mortes ne vient pas pour moi du fait qu\u2019elles repr\u00e9sentent notamment des fruits provenant de la nature, mais parce qu\u2019elles sont des images. <\/p>\n\n\n\n
L\u2019image est une notion centrale de mon r\u00e9cit. Nous commen\u00e7ons avec la photo de ce cadavre et de son visage d\u00e9form\u00e9. C\u2019est une image avec laquelle je dois vivre, parce qu\u2019elle m\u2019interpelle non pas un seul jour, mais plusieurs semaines, plusieurs mois durant, tandis qu\u2019elle \u00e9tait expos\u00e9e dans le couloir principal de mon lyc\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n
C\u2019est une image impos\u00e9e par le r\u00e9gime, comme en g\u00e9n\u00e9ral les images de martyrs, les images d’ex\u00e9cutions, qui portent la violence et la mort. <\/p>\n\n\n\n
Contre ces images impos\u00e9es, il y a les images libres, celles de la peinture \u2014 \u0153uvres de grands peintres \u2014, que j\u2019observe, puis celles que je cr\u00e9e moi-m\u00eame, par les aquarelles, le dessin. La pratique de cr\u00e9ation d\u2019images que je d\u00e9cris m\u2019apprend \u00e0 vivre avec les images en ma\u00eetrisant leur effet sur moi.<\/p>\n\n\n\nJe ne revis rien dans mon r\u00e9cit, je d\u00e9couvre mon pass\u00e9 en Iran pour la premi\u00e8re fois.<\/p>Pedro Kadivar<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nC\u2019est ce que vous \u00e9crivez : \u00ab Dans l\u2019acte de peindre se r\u00e9v\u00e8le chaque soir une preuve de notre libert\u00e9, irr\u00e9futable, et le reste, tout le reste, dehors, sonne factice et br\u00fble au feu des carnations. \u00bb (p. 29) <\/h3>\n\n\n\n Exactement !<\/p>\n\n\n\n
L\u2019autre univers artistique que vous explorez et qui structure votre livre est celui de la litt\u00e9rature. Quatre auteurs accompagnent les quatre chapitres \u2014 Crime et Ch\u00e2timent<\/em> pour l\u2019automne, Le Roi Lear<\/em> pour l\u2019hiver, Oblomov<\/em> pour le printemps et les po\u00e8mes de Pablo Neruda pour l\u2019\u00e9t\u00e9 \u2014 et de nombreux autres livres et auteurs sont mentionn\u00e9s. D’o\u00f9 vient cette prolif\u00e9ration de r\u00e9f\u00e9rences ?<\/h3>\n\n\n\nJe tiens d\u2019abord \u00e0 dissiper un malentendu possible \u00e0 la lecture du livre. Pour ma vie personnelle, pour mon \u00e9ducation, pour mon regard sur le monde, la litt\u00e9rature et notamment la po\u00e9sie iranienne est absolument fondamentale, de m\u00eame que la musique iranienne. Il se trouve que durant cette derni\u00e8re ann\u00e9e, je me suis principalement concentr\u00e9 sur la litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8re et internationale, que j\u2019ai explor\u00e9e lors de cette ann\u00e9e-l\u00e0, mais cela ne signifie pas que la litt\u00e9rature iranienne n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sente dans ma vie. <\/p>\n\n\n\n
Quand je pense \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 des lectures que je faisais \u00e0 cet \u00e2ge, celles des \u0153uvres musicales et plastiques que j\u2019ai alors pu conna\u00eetre, je me dis que \u00e7a a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 une chance de na\u00eetre en Iran, o\u00f9, \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme aujourd\u2019hui, domine une approche tr\u00e8s internationale de la litt\u00e9rature. Malgr\u00e9 la censure, il y a toujours en Iran une immense production d’\u0153uvres traduites, de toutes les langues, et pas seulement occidentales, un int\u00e9r\u00eat et une curiosit\u00e9 pour la culture mondiale. <\/p>\n\n\n\n
Les livres que je lisais \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9taient tous tr\u00e8s accessibles dans les librairies et les biblioth\u00e8ques o\u00f9 j\u2019allais. Shakespeare, Dosto\u00efevski, Neruda, \u00e9taient faciles d\u2019acc\u00e8s pour un adolescent tourn\u00e9 vers la litt\u00e9rature comme j\u2019\u00e9tais. <\/p>\n\n\n\n
La R\u00e9publique islamique ne peut pas emp\u00eacher cela parce que la soci\u00e9t\u00e9 civile en Iran a une tradition d’int\u00e9r\u00eat et d\u2019ouverture aux cultures internationales, occidentales et autres. Cet enthousiasme ne s\u2019est jamais att\u00e9nu\u00e9 et refl\u00e8te la complexit\u00e9 et l\u2019ouverture de la soci\u00e9t\u00e9 iranienne. Mon livre en est un \u00e9cho involontaire. <\/p>\n\n\n\n
Vous dites deux choses distinctes \u00e0 propos de l\u2019effet des lectures sur vous. D’un c\u00f4t\u00e9, vous affirmez que \u00ab la litt\u00e9rature apprend qu’il n’y a pas de raisons d’esp\u00e9rer \u00bb, \u00e0 propos du Roi Lear <\/em>et de son destin. De l\u2019autre, \u00ab Oblomov est mon salut \u00bb et \u00ab Oblomov m’apprend que l’homme peut g\u00e9rer son rapport au pr\u00e9sent \u00bb. <\/h3>\n\n\n\nLa phrase que vous citez \u00e0 propos du Roi Lear<\/em> est li\u00e9e \u00e0 un contexte particulier, dans lequel je raconte le destin de Beh-Azine, auteur de la traduction du Roi Lear<\/em> que je lisais, et membre \u00e9minent du parti Toudeh, contraint \u00e0 des aveux forc\u00e9s \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision nationale par la R\u00e9publique islamique. Je lis cette pi\u00e8ce tr\u00e8s sombre en pensant \u00e0 cette vie broy\u00e9e et en conclus que le monde a toujours \u00e9t\u00e9 aussi noir. Mais il s\u2019agit d\u2019une lecture particuli\u00e8re qu\u2019on ne peut g\u00e9n\u00e9raliser. <\/p>\n\n\n\nL\u2019autre version de la litt\u00e9rature, comme la peinture, salvatrice, est celle qui domine mon r\u00e9cit et mon approche de fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale. <\/p>\n\n\n\nIl y a en Iran une joie de vivre ancr\u00e9e au plus profond de l\u2019histoire du pays.<\/p>Pedro Kadivar<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCertains personnages, certains artistes deviennent des personnages du roman. Van Gogh est \u00e0 la fois cit\u00e9, mais aussi quelqu’un \u00e0 qui vous \u00e9crivez des lettres. Est-ce que vous pourriez revenir sur cette correspondance ? <\/h3>\n\n\n\n La correspondance que je m\u00e8ne avec Van Gogh \u00e9tait une mani\u00e8re pour moi de communiquer avec un artiste que j’admire et dont les \u0153uvres me parlent. <\/p>\n\n\n\n
C\u2019est encore une mani\u00e8re de cr\u00e9er un espace de communication et de libert\u00e9 pour \u00eatre en capacit\u00e9 de vivre et de g\u00e9rer ce que je vis, afin de ne pas me laisser \u00e9craser par la violence du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n
Je sais bien que ces lettres se perdront, mais je connais si bien le personnage \u00e0 travers la lecture de sa propre correspondance que la mienne avec lui, \u00e0 sens unique, a un impact tr\u00e8s concret sur moi. <\/p>\n\n\n\n
On retrouve des ressemblance entre certains tableaux de Van Gogh et les films de Kiarostami, notamment O\u00f9 est la maison de mon ami ? <\/em>ou Le Vent nous emportera<\/em>. Ce sont \u00e0 la fois des visions tr\u00e8s belles et souvent assez tourment\u00e9es, dans lesquelles le danger ou l\u2019angoisse appara\u00eet derri\u00e8re la beaut\u00e9.<\/h3>\n\n\n\nLes films de Kiarostami que j’aime le plus sont ceux qui mettent en avant les paysages de l\u2019Iran et qui invitent \u00e0 la vie. M\u00eame Le Go\u00fbt de la cerise<\/em>, pour moi, est un film d\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\nC\u2019est un film qui montre comment le go\u00fbt d\u2019un fruit fait rena\u00eetre en un homme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 le d\u00e9sir de vivre. <\/p>\n\n\n\n
Vous vivez et travaillez aujourd’hui en Allemagne : pourquoi avoir choisi d’\u00e9crire ce livre en fran\u00e7ais ?<\/h3>\n\n\n\n Les langues ne sont jamais \u00e9quivalentes. Chaque texte vit sa propre langue. Je ne d\u00e9cide jamais si le texte va \u00eatre en allemand ou en fran\u00e7ais : il impose sa langue, vient avec sa langue, s\u2019impose avec sa langue en moi et je ne me demande jamais dans quelle langue je vais \u00e9crire un texte, en fran\u00e7ais ou en allemand. <\/p>\n\n\n\n
\u00c9videmment, je n\u2019ai pas la m\u00eame relation \u00e0 l’allemand et au fran\u00e7ais, parce que le fran\u00e7ais est une langue que j\u2019ai apprise \u00e0 seize ans, et avec laquelle j\u2019ai v\u00e9cu une partie de mon adolescence \u2014 de mani\u00e8re en partie exclusive parce que j’ai refoul\u00e9 ma langue maternelle durant quelques ann\u00e9es en France.<\/p>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ? <\/h3>\n\n\n\n Apr\u00e8s mon arriv\u00e9e en France, pendant cinq ou six ans, je n\u2019ai pas voulu entendre le persan, l\u2019\u00e9crire ou le parler.<\/p>\n\n\n\n
Il s’agissait de couper tout lien avec l\u2019Iran et mon v\u00e9cu iranien. Je voulais refouler mon pass\u00e9 iranien et faire comme s’il n’existait pas.<\/p>\n\n\n\n
La langue est un \u00e9l\u00e9ment central de ce pass\u00e9. Donc je voulais la tuer en moi. J\u2019ai aussi arr\u00eat\u00e9 de parler avec mon fr\u00e8re qui \u00e9tait \u00e0 Paris, avec ma famille. C\u2019\u00e9tait radical. <\/p>\n\n\n\n
Ce que j\u2019ai v\u00e9cu avec le fran\u00e7ais pendant cette p\u00e9riode, jamais je ne l’ai v\u00e9cu avec l\u2019allemand.<\/p>\n\n\n\nApr\u00e8s mon arriv\u00e9e en France, pendant cinq ou six ans, je n\u2019ai pas voulu entendre le persan, l\u2019\u00e9crire ou le parler.<\/p>Pedro Kadivar<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nEt pourquoi l\u2019avoir \u00e9crit aujourd\u2019hui ? <\/h3>\n\n\n\n Je suis retourn\u00e9 en Iran pour la premi\u00e8re fois en 2004, apr\u00e8s des ann\u00e9es et des ann\u00e9es de vie en Europe, parce qu\u2019il m\u2019\u00e9tait impossible d\u2019y retourner avant. Je ne pouvais pas m\u2019imaginer retourner dans ce pays. Le refoulement et la distanciation volontaire ont \u00e9t\u00e9 longs, de m\u00eame que le processus de former un projet de voyage en Iran. <\/p>\n\n\n\n
Puis, bien plus tard, assez r\u00e9cemment, j\u2019ai pu revenir sur cette p\u00e9riode pr\u00e9cise parce qu’\u00e0 un moment donn\u00e9, il m\u2019a \u00e9t\u00e9 possible de porter un regard sur cette derni\u00e8re ann\u00e9e et sur ce qui s’est pass\u00e9 l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n
Quand je dis dans le livre que la photo du martyr affich\u00e9e sur le mur du lyc\u00e9e m’est r\u00e9apparue, c’est vrai. Avec cette image est r\u00e9apparu aussi ce moi adolescent marchant \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s et qui me disait : \u00ab Tu n’es pas sorti indemne de cette exp\u00e9rience. \u00bb <\/p>\n\n\n\n
Je n\u2019avais pas oubli\u00e9 cette photo, mais elle \u00e9tait archiv\u00e9e dans ma m\u00e9moire, bien rang\u00e9e au fin fond de mes souvenirs.<\/p>\n\n\n\n
Et puis elle est revenue en me criant au visage : \u00ab Je fais partie de ce que tu es maintenant, de ce que tu es devenu. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
L\u2019exil est aussi un genre litt\u00e9raire.<\/p>\n
Dans Derni\u00e8re ann\u00e9e au pays natal<\/em> qui vient de para\u00eetre chez Gallimard, Pedro Kadivar livre un r\u00e9cit touchant sur l’Iran contemporain en faisant sienne la formule de Pavese \u2014 \u00ab se rappeler une chose, c’est la voir pour la premi\u00e8re fois \u00bb.<\/p>\nEntretien.<\/p>\n","protected":false},"author":5931,"featured_media":326554,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4344],"tags":[],"staff":[1557],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[530],"class_list":["post-326518","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","staff-pierre-ramond","editorial_format-interviews","geo-asie-intermediaire"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default"},"yoast_head":"\n
\u00abJe d\u00e9couvre mon pass\u00e9 en Iran pour la premi\u00e8re fois\u00bb, une conversation avec Pedro Kadivar | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n