{"id":326354,"date":"2026-04-10T11:32:59","date_gmt":"2026-04-10T09:32:59","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=326354"},"modified":"2026-04-10T11:33:05","modified_gmt":"2026-04-10T09:33:05","slug":"systeme-orban-rupnik","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/10\/systeme-orban-rupnik\/","title":{"rendered":"Une certaine id\u00e9e de la Hongrie : qu’est-ce que le syst\u00e8me Orb\u00e1n ?"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019\u00e9lection \u00e0 laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : apr\u00e8s seize ans cons\u00e9cutifs au pouvoir, Viktor Orb\u00e1n pourrait perdre. Jusqu\u2019au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette \u00e9lection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond,\u00a0abonnez-vous au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s seize ann\u00e9es au pouvoir, Viktor Orb\u00e1n sent pour la premi\u00e8re fois le vent tourner. Cette fois-ci, il a d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019impliquer dans la campagne plus que par le pass\u00e9 en durcissant le ton de ses outrances face aux menaces des \u00ab parachutistes de Bruxelles \u00bb (sic<\/em>) et des \u00ab fauteurs de guerre \u00bb qui voudraient entra\u00eener la Hongrie en Ukraine. Zelensky, et non Poutine, est la cible de ses diatribes. Le \u00ab parachut\u00e9 \u00bb, lui, s\u2019appelle P\u00e9ter Magyar<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Le candidat de l\u2019opposition en t\u00eate dans les sondages fait campagne sur le \u00ab r\u00e9gime Orb\u00e1n \u00bb, mais reste tr\u00e8s prudent sur les deux th\u00e8mes de pr\u00e9dilection de l\u2019actuel Premier ministre \u2014 l\u2019Europe et l\u2019Ukraine. <\/p>\n\n\n\n Viktor Orb\u00e1n, de son c\u00f4t\u00e9, aime toujours autant les discours : parmi les meetings de cette campagne, celui prononc\u00e9 \u00e0 Szombathely s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9 de la violence de sa rh\u00e9torique habituelle. Orb\u00e1n s\u2019est efforc\u00e9 d\u2019y revenir aux fondamentaux de sa politique pour se pr\u00e9senter tel qu\u2019en lui-m\u00eame et d\u00e9crire un parcours qui se confondrait avec l\u2019histoire politique du Fidesz<\/a> et \u2014 c\u2019est l\u00e0 l\u2019essentiel de son message \u2014 avec le combat men\u00e9 par ce parti depuis 1989 pour \u00ab une certaine id\u00e9e de la Hongrie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9lection sera donc autant un r\u00e9f\u00e9rendum sur la personne de Viktor Orb\u00e1n que sur seize ann\u00e9es de pouvoir \u00ab illib\u00e9ral \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 du discours de Szombathely, comme de la version mythifi\u00e9e et lin\u00e9aire qu\u2019Orb\u00e1n a donn\u00e9e de son parcours pour renforcer son ancrage et sa stature, il peut \u00eatre utile de revenir sur la r\u00e9\u00e9criture qu\u2019il fait de l\u2019histoire \u2014 \u00e0 commencer par la sienne. Pour comprendre la long\u00e9vit\u00e9 de Viktor Orb\u00e1n dans la politique hongroise et son influence \u00e0 l’\u00e9tranger, on peut retracer une trajectoire politique marqu\u00e9e par un triple retournement qui m\u00e9rite rappel et explication. <\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, il y a eu le glissement progressif de l\u2019\u00e9l\u00e8ve mod\u00e8le des transitions d\u00e9mocratiques<\/a> des ann\u00e9es 1990 vers la d\u00e9rive \u00ab illib\u00e9rale \u00bb accentu\u00e9e dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie. <\/p>\n\n\n\n Simultan\u00e9ment, le pays est pass\u00e9 d’un soutien fort \u00e0 l’int\u00e9gration europ\u00e9enne \u00e0 une rh\u00e9torique eurosceptique et souverainiste, avec des affiches de campagne \u00ab Stop Bruxelles \u00bb et m\u00eame des comparaisons entre l’Union europ\u00e9enne et l’Union sovi\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n Enfin, un pays qui, pour des raisons historiques et de proximit\u00e9 g\u00e9ographique, gardait ses distances avec la Russie a d\u00e9sormais acquis la r\u00e9putation m\u00e9rit\u00e9e de meilleur ami de Moscou, en pleine guerre d\u2019agression sur le sol europ\u00e9en. <\/p>\n\n\n\n Ces trois grands basculements sont devenus \u00e9vidents depuis le retour au pouvoir du Fidesz en 2010, mais leurs ant\u00e9c\u00e9dents remontent aux ann\u00e9es 1990. <\/p>\n\n\n\n\n Premier ministre depuis 2010, Orb\u00e1n a remport\u00e9 quatre \u00e9lections cons\u00e9cutives et reste la figure centrale de la politique hongroise depuis 1989. Il est en effet le seul rescap\u00e9 en Europe centrale de la classe politique de 1989 associ\u00e9e \u00e0 la chute de l’ancien r\u00e9gime et aux transitions d\u00e9mocratiques. Comprendre son \u00ab triple retournement \u00bb implique donc de revisiter le parcours d’Orb\u00e1n depuis cette date. <\/p>\n\n\n\n L’\u00ab homme fort de Hongrie \u00bb a commenc\u00e9 sa carri\u00e8re comme dissident lib\u00e9ral et l’un des fondateurs du parti Fidesz en mars 1988 \u2014 qui \u00e9tait alors une association \u00e9tudiante pr\u00f4nant la libert\u00e9 d’expression, le pluralisme politique et l’autonomie de la soci\u00e9t\u00e9 civile. Cette derni\u00e8re \u00e9tait d\u2019ailleurs le th\u00e8me central du jeune Viktor, comme en t\u00e9moigne sa demande de bourse aupr\u00e8s du fonds Open Society de George Soros, qui l’a aid\u00e9 \u00e0 se rendre \u00e0 Oxford pour approfondir ce sujet au d\u00e9but de 1989.<\/p>\n\n\n\n Le Fidesz, mouvement \u00e9tudiant lib\u00e9ral, se transforma en parti politique pour les premi\u00e8res \u00e9lections libres au printemps 1990. L’esprit du temps de 1989 \u00e9tait lui-m\u00eame r\u00e9solument lib\u00e9ral, au point que m\u00eame les ex-communistes semblaient convertis au march\u00e9 et \u00e0 la d\u00e9mocratie parlementaire.<\/p>\n\n\n\n La rupture avec le projet lib\u00e9ral s’est op\u00e9r\u00e9e progressivement. Un premier tournant a eu lieu en 1994 \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une crise qu\u2019Orb\u00e1n a habilement su transformer en opportunit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n Au mois de d\u00e9cembre de cette ann\u00e9e, le leader du Forum d\u00e9mocratique de centre-droit, l’historien J\u00f3zsef Antall devenu Premier ministre, conservateur mod\u00e9r\u00e9, meurt sans successeur apparent. Au m\u00eame moment se constitue une nouvelle coalition gouvernementale entre les socialistes (ex-communistes) et les ex-dissidents lib\u00e9raux de l\u2019Alliance des d\u00e9mocrates libres (SZDSZ), promptement d\u00e9nonc\u00e9e par Orb\u00e1n et bien d’autres au-del\u00e0 du Fidesz comme une forfaiture morale et politique. En Hongrie, suivant une tendance marqu\u00e9e depuis l’apr\u00e8s-Premi\u00e8re Guerre mondiale, le lib\u00e9ralisme \u00e9tait ancr\u00e9 \u00e0 gauche. Orb\u00e1n saisit cette opportunit\u00e9 pour s\u2019en d\u00e9marquer et engage Fidesz sur une trajectoire r\u00e9solument diff\u00e9rente, vers un nationalisme conservateur d’abord mod\u00e9r\u00e9, mais plus tranch\u00e9 au cours de la d\u00e9cennie suivante. <\/p>\n\n\n\n Ce tournant impliquait de red\u00e9couvrir la d\u00e9mocratie polg\u00e1ri<\/em> \u2014 \u00e9quivalent de B\u00fcrger<\/em> en allemand, mot signifiant \u00e0 la fois \u00ab citoyens \u00bb et \u00ab bourgeois \u00bb \u2014, le workfare<\/em> plut\u00f4t que le welfare<\/em>, les valeurs familiales, les racines chr\u00e9tiennes, et surtout, la souverainet\u00e9 de la nation. Il existait d\u00e9sormais un vide \u00e0 droite de l’\u00e9chiquier politique : le Fidesz d\u2019Orb\u00e1n s\u2019emploiera \u00e0 le combler avec succ\u00e8s. Lui qui avait \u00e9t\u00e9 plus lib\u00e9ral que les lib\u00e9raux du SZDSZ au lendemain de 1989 deviendra plus national-conservateur que le Forum de J\u00f3zsef Antall dix ans plus tard \u2014 au prix d’une rupture avec ses origines.<\/p>\n\n\n\n Plut\u00f4t que de faire sortir la Hongrie de l\u2019Union, il s\u2019agit aujourd\u2019hui pour Orb\u00e1n d\u2019\u00ab occuper Bruxelles \u00bb.<\/p>Jacques Rupnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un autre \u00e9pisode illustrant cette mue politique et symbolique eut lieu \u00e0 Vienne en juin 1999. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019occasion du dixi\u00e8me anniversaire de la chute de l’ancien r\u00e9gime, l’Institut des sciences humaines (IWM) organise une rencontre avec trois intervenants de renom, tous trois ex-dissidents : V\u00e1clav Havel, l\u2019\u00e9crivain devenu pr\u00e9sident tch\u00e8que, Viktor Orb\u00e1n qui, \u00e0 trente-cinq ans, \u00e9tait alors le plus jeune Premier ministre d’Europe, et Adam Michnik, v\u00e9t\u00e9ran de la dissidence polonaise et directeur du quotidien lib\u00e9ral Gazeta Wyborcza<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Le discours de Havel soulignant les principales r\u00e9alisations des transitions d\u00e9mocratiques de la derni\u00e8re d\u00e9cennie est suivi par celui d\u2019un Orb\u00e1n d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 g\u00e2cher la f\u00eate. Dans une r\u00e9f\u00e9rence implicite aux deux hommes assis avec lui \u00e0 la tribune, il dit en substance que 1989 n’avait pas \u00e9t\u00e9 une r\u00e9volution mais simplement un transfert de pouvoir n\u00e9goci\u00e9 entre l’aile mod\u00e9r\u00e9e de la nomenklatura<\/em> communiste et les \u00e9l\u00e9ments les plus mod\u00e9r\u00e9s du mouvement dissident. Il paraphrase Giuseppe Tomasi di Lampedusa : pour les \u00e9lites au pouvoir, il avait fallu que tout change pour que rien ne change. La v\u00e9ritable rupture, continue-t-il, aurait commenc\u00e9 plus tard, avec les \u00e9lections libres et \u2014 message implicite \u2014 avec l’arriv\u00e9e au pouvoir de Viktor Orb\u00e1n.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est une telle th\u00e8se que r\u00e9it\u00e9rera Orb\u00e1n dans son discours de campagne de mars 2026 \u00e0 Szombathely : \u00ab Le changement de r\u00e9gime a pris un peu plus de temps chez nous \u00bb.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Vienne, l’argumentation du Premier ministre hongrois est imm\u00e9diatement mise en pi\u00e8ces par Michnik, qui soutient que ce n’\u00e9tait pas une mince affaire \u2014 mais bien un \u00ab miracle \u00bb \u2014 que de d\u00e9manteler un r\u00e9gime totalitaire sans violence, de cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 libre et de rejoindre l’Union et l’OTAN. <\/p>\n\n\n\n Ce soir-l\u00e0, lorsque j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Havel ce qu’il avait pens\u00e9 de la diatribe de Viktor Orb\u00e1n, il m\u2019avait simplement r\u00e9pondu : \u00ab plus ils arrivent tard, plus ils sont radicaux. \u00bb <\/p>\n\n\n\n\n Cette radicalit\u00e9 est devenue la marque de fabrique d’Orb\u00e1n. <\/p>\n\n\n\n La confrontation de Vienne sur le sens de 1989 marquait symboliquement, dix ans apr\u00e8s, sa rupture non pas avec le communisme, mais avec l’h\u00e9ritage de la dissidence lib\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es suivantes, son r\u00e9cit politique offensif se d\u00e9veloppe sur un double front : d\u00e9manteler les r\u00e9seaux post-communistes d’un c\u00f4t\u00e9, et de l’autre s’opposer au lib\u00e9ralisme avec ses contraintes de l\u2019\u00c9tat de droit, ses abandons de la souverainet\u00e9 nationale dans le processus d’int\u00e9gration europ\u00e9enne et sa promotion d\u2019un \u00ab lib\u00e9ralisme soci\u00e9tal \u00bb qui menacerait les valeurs familiales, chr\u00e9tiennes et l\u2019identit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n Il est relativement rare que des politiciens empruntent un terme aux politologues. C\u2019est pourtant ce qu\u2019a fait Orb\u00e1n en reprenant \u2014 et, bien s\u00fbr, en d\u00e9formant \u2014 le concept de \u00ab d\u00e9mocratie illib\u00e9rale \u00bb par lequel Fareed Zakaria <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> qualifiait ces nouveaux mod\u00e8les politiques o\u00f9 les \u00e9lections devenaient la seule source de l\u00e9gitimit\u00e9, sans l’\u00c9tat de droit. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Les soci\u00e9t\u00e9s n’ont pas besoin d’\u00eatre lib\u00e9rales pour \u00eatre d\u00e9mocratiques \u00bb, d\u00e9clare Orb\u00e1n en juillet 2014. Il ajoute : \u00ab Les gens veulent des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques \u2014 pas des soci\u00e9t\u00e9s ouvertes. \u00bb Au lendemain de l’\u00e9lection de Donald Trump le 10 novembre 2016, il insiste : \u00ab Avec le Brexit, nous avons ouvert la porte, avec l’\u00e9lection de Trump nous avons franchi le seuil… La non-d\u00e9mocratie lib\u00e9rale c\u2019est termin\u00e9. Quelle journ\u00e9e ! Quelle journ\u00e9e ! Quelle journ\u00e9e ! \u00bb Dans la m\u00eame veine, en novembre 2024, il qualifie la victoire de Trump de \u00ab plus grand retour de l’histoire politique am\u00e9ricaine ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n C’\u00e9tait pour Orb\u00e1n une fa\u00e7on de dire que sa version du national-populisme conservateur n’\u00e9tait pas une anomalie post-communiste hongroise, mais annon\u00e7ait un changement bien plus vaste. Il en \u00e9tait le pr\u00e9curseur \u2014 l’avant-garde. Non pas tant sur le front id\u00e9ologique \u2014 l\u2019adieu au triomphalisme lib\u00e9ral de l’\u00e8re post-1989 \u2014 qu’en termes de strat\u00e9gie politique qui lui a valu ses succ\u00e8s politiques en Hongrie et un certain nombre de partisans et disciples \u00e0 l’\u00e9tranger. <\/p>\n\n\n\n En planifiant sa strat\u00e9gie \u00e9lectorale en 2008, Orb\u00e1n b\u00e9n\u00e9ficie de l’implication \u00e9troite de deux consultants politiques am\u00e9ricains \u2014 Arthur Finkelstein et George Birnbaum \u2014 recommand\u00e9s par Benjamin Netanyahou qui, une d\u00e9cennie plus t\u00f4t, leur a d\u00fb sa victoire \u00e9troite contre Shimon Peres. <\/p>\n\n\n\n Le concept central qu\u2019ils enseignent \u00e0 Orb\u00e1n est que toute campagne politique a besoin d’un ennemi \u2014 et que la polarisation est la clef d’une strat\u00e9gie \u00e9lectorale gagnante. <\/p>\n\n\n\n Or en 2008 en Hongrie, les rivaux d’Orb\u00e1n semblent trop faibles pour mener une v\u00e9ritable guerre \u00e9lectorale. Ferenc Gyurcs\u00e1ny, le leader socialiste, est discr\u00e9dit\u00e9 par sa d\u00e9claration malheureuse lors d’une r\u00e9union des instances de son parti : \u00ab Nous avons menti [sur l\u2019\u00e9conomie] le matin, \u00e0 midi et le soir. \u00bb Les lib\u00e9raux restent attractifs pour les classes \u00e9duqu\u00e9es de Budapest, mais pas au-del\u00e0. <\/p>\n\n\n\n C’est alors que les deux spin doctors<\/em> d\u2019Orb\u00e1n lui trouvent un ennemi parfait : George Soros. <\/p>\n\n\n\n Cette recette fonctionne au-del\u00e0 des esp\u00e9rances. Elle est r\u00e9utilis\u00e9e en 2014 et 2018 : le magnat de Wall Street aux origines juives hongroises est d\u00e9peint comme tirant les ficelles \u00e0 travers son r\u00e9seau d’ONG et l’Union europ\u00e9enne. Dans ce r\u00e9cit, l’Open Society de Soros promeut la migration de masse de musulmans dans une Union sans fronti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n Le message devient encore plus explicite apr\u00e8s la crise migratoire de 2015 : Orb\u00e1n ferme la fronti\u00e8re sud du pays et combine le message \u00ab Stop aux migrants \u00bb avec \u00ab Stop \u00e0 Bruxelles \u00bb. Un nouveau style de politique offensif et de campagne n\u00e9gative est alors n\u00e9. Il se r\u00e9v\u00e8le efficace comme outil de polarisation et de mobilisation \u00e9lectorale et devient un trait familier de la politique populiste \u2014 en Europe et au-del\u00e0. <\/p>\n\n\n\n En ce sens, Orb\u00e1n \u00e9tait bien, selon la formule de Steve Bannon, un \u00ab Trump avant Trump \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Depuis un si\u00e8cle, la relation de la Hongrie \u00e0 l\u2019Europe a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e par la construction d’un r\u00e9cit victimaire.<\/p>Jacques Rupnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si le Premier ministre hongrois a fait des \u00e9mules dans le monde, il a aussi commenc\u00e9 \u00e0 repositionner son pays dans la g\u00e9opolitique interne du continent.<\/p>\n\n\n\n Depuis un si\u00e8cle, la relation de la Hongrie \u00e0 l\u2019Europe a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e par la construction d’un r\u00e9cit victimaire qui combine le r\u00e9veil de traumatismes anciens avec des griefs nouveaux. N\u00e9glig\u00e9 \u00e0 l\u2019Ouest du continent, le traumatisme originel tient \u00e0 trois syllabes : Trianon.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, les Alli\u00e9s ont redessin\u00e9 la carte de l’Europe centrale et orientale, privant la Hongrie de son acc\u00e8s \u00e0 la mer, des deux tiers de son territoire et de plus d’un tiers des Hongrois \u00ab ethniques \u00bb dans les pays voisins nouvellement cr\u00e9\u00e9s : Roumanie, Tch\u00e9coslovaquie et Yougoslavie. L\u2019humiliation de Trianon demeure, un si\u00e8cle plus tard, essentielle pour comprendre un ego national meurtri. Elle est le grand contexte du r\u00e9cit d’Orb\u00e1n d’une Hongrie victime de l’histoire et de l’\u00ab hypocrisie europ\u00e9enne \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Le regrett\u00e9 sociologue hongrois Elem\u00e9r Hankiss, qui ne partageait pas ce culte victimaire, mais avait un sens de l’humour particuli\u00e8rement subtil, m\u2019a racont\u00e9 un jour l\u2019anecdote suivante, cens\u00e9e illustrer le \u00ab syndrome Trianon \u00bb hongrois :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Apr\u00e8s \u00eatre entr\u00e9e en guerre contre l’URSS en juin 1941, la Hongrie, suivant promptement l’Allemagne et l’Italie, d\u00e9clara \u00e9galement la guerre aux \u00c9tats-Unis. Lorsque l\u2019ambassadeur hongrois remit la d\u00e9claration au Secr\u00e9taire d’\u00c9tat am\u00e9ricain, ils eurent cet \u00e9change : <\/p>\n\n\n\n \u2014 Je crois comprendre que la Hongrie est un royaume ; qui est votre roi actuellement ? <\/p>\n\n\n\n \u2014 Nous n’avons pas de roi mais un r\u00e9gent, l’amiral Horthy. <\/p>\n\n\n\n \u2014 Un amiral ? Vous devez donc avoir une flotte consid\u00e9rable. <\/p>\n\n\n\n \u2014 En fait, nous n’avons pas de flotte car nous sommes un pays enclav\u00e9. <\/p>\n\n\n\n \u2014 Je vois que vous avez rejoint la guerre contre la Russie sovi\u00e9tique : avez-vous des revendications territoriales envers l’Union sovi\u00e9tique ?<\/p>\n\n\n\n \u2014 Nous n’en avons pas, mais nous avons des revendications territoriales envers la Roumanie et la Slovaquie. <\/p>\n\n\n\n \u2014 Ah, vous \u00eates donc en guerre avec elles aussi. <\/p>\n\n\n\n \u2014 Pas du tout, ce sont nos alli\u00e9es. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette sayn\u00e8te est bien s\u00fbr apocryphe mais, sur le fond, elle illustre quelques-uns des paradoxes de la situation hongroise \u00e0 l’\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n Trianon \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme de l’histoire r\u00e9volue apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale alors que le bloc sovi\u00e9tique a \u00ab neutralis\u00e9 \u00bb les vieilles querelles entre voisins socialistes. Apr\u00e8s 1989, elles ont \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9es \u00ab au nom de l’Europe \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La perspective d’adh\u00e9rer \u00e0 l’Union offrait une approche diff\u00e9rente : s’engager dans le processus de d\u00e9valuation des fronti\u00e8res existantes, m\u00eame jug\u00e9es \u00ab injustes \u00bb, en les ouvrant dans le processus d’int\u00e9gration europ\u00e9enne tout en mettant en \u0153uvre des dispositions prot\u00e9geant les droits des minorit\u00e9s nationales.<\/p>\n\n\n\n Cela, bien s\u00fbr, c’\u00e9tait avant qu’Orb\u00e1n revienne au pouvoir, construisant un nouveau m\u00e9morial pour le centi\u00e8me anniversaire de Trianon, ravivant la posture victimaire comme ingr\u00e9dient de l’identit\u00e9 hongroise moderne et d\u2019un nationalisme du ressentiment.<\/p>\n\n\n\n Selon la formule de Steve Bannon, Viktor Orb\u00e1n a bien \u00e9t\u00e9 un \u00ab Trump avant Trump \u00bb.<\/p>Jacques Rupnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au-del\u00e0 de la politique m\u00e9morielle qui divise, il y a la politique du pr\u00e9sent destin\u00e9e \u00e0 gagner des alli\u00e9s autour de nouveaux agendas. Ceux-ci concernent les voisins d’Europe centrale au sein du groupe de Visegrad, les relations avec la Russie, et l’ambition d’Orb\u00e1n de devenir un acteur dans la reconfiguration de la politique europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Lorsqu’un cadre nouveau de coop\u00e9ration r\u00e9gionale est \u00e9tabli en f\u00e9vrier 1991 \u00e0 Visegr\u00e1d sous les auspices de trois pr\u00e9sidents et ex-dissidents, V\u00e1clav Havel, \u00c1rp\u00e1d G\u00f6ncz et Lech Wa\u0142\u0119sa, l’objectif commun est alors la d\u00e9mocratisation et l’int\u00e9gration europ\u00e9enne. Un quart de si\u00e8cle plus tard, la politique de Visegr\u00e1d offre un contraste saisissant, avec des variantes de populisme dont les promoteurs les plus vocaux sont Orb\u00e1n et Jaros\u0142aw Kaczy\u0144ski, le leader du PiS, appelant conjointement \u00e0 Krynica en Pologne en 2016 \u00e0 une \u00ab contre-r\u00e9volution \u00bb en Europe. Ils sont ensuite rejoints par Robert Fico et Andrej Babi\u0161 dans leur opposition \u00e0 la vague migratoire et aux pr\u00e9occupations bruxelloises pour l’\u00c9tat de droit. <\/p>\n\n\n\n L\u2019agression russe de l\u2019Ukraine a provoqu\u00e9 l’implosion de Visegr\u00e1d, l’accommodement d’Orb\u00e1n avec Vladimir Poutine \u00e9tant en totale contradiction avec la position de la Pologne et, jusqu\u2019\u00e0 la fin de 2025, de la Tch\u00e9quie. Depuis le retour de Fico au pouvoir en Slovaquie, sa politique int\u00e9rieure comme sa position sur la guerre de Poutine semblent suivre la ligne de Budapest \u2014 situation \u00e9trange pour un pays qui pendant mille ans \u00e9tait connu comme la \u00ab Haute-Hongrie \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, avec la d\u00e9fection du Polonais Donald Tusk, partiellement compens\u00e9e par la perc\u00e9e en Autriche du parti FP\u00d6 de Herbert Kickl, Visegrad est \u2014 provisoirement \u2014 remplac\u00e9 par une version austro-hongroise de la droite populiste en Europe centrale.<\/p>\n\n\n\n Cependant, contrairement \u00e0 la Slovaquie, l’accommodement d’Orb\u00e1n avec la guerre de Poutine et ses critiques des sanctions europ\u00e9ennes ont peu \u00e0 voir avec la russophilie. <\/p>\n\n\n\n Ni Orb\u00e1n ni l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des Hongrois n’ont de penchant pour l’\u00e2me slave de l’\u00e9ternelle Russie s’opposant \u00e0 l’Occident mat\u00e9rialiste d\u00e9cadent. Ils connaissent bien leur histoire.<\/p>\n\n\n\n Les troupes russes sont venues en 1849 et 1956 pour \u00ab r\u00e9tablir l’ordre \u00bb et r\u00e9primer deux r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques hongroises. Viktor Orb\u00e1n lui-m\u00eame est entr\u00e9 sur la sc\u00e8ne politique hongroise en juin 1989 lors des fun\u00e9railles d\u2019Imre Nagy, ex\u00e9cut\u00e9 apr\u00e8s 1956, en r\u00e9clamant devant un public stup\u00e9fait le \u00ab d\u00e9part des troupes russes de Hongrie \u00bb : des troupes russes, pas des troupes sovi\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n Mais Orb\u00e1n se pr\u00e9sente comme un adepte de la Realpolitik. Puisque, selon lui, l’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre, il serait donc n\u00e9cessaire de mettre fin au conflit, ce qui impliquerait d’accepter des pertes territoriales. Trump ne dit d\u2019ailleurs pas autre chose. <\/p>\n\n\n\n\n L\u00e0 encore, le mythe de Trianon est en arri\u00e8re-plan. Le vice-ministre hongrois des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Levente Magyar, a fait lors d\u2019une conf\u00e9rence \u00e0 Paris en septembre dernier, le parall\u00e8le suivant : de m\u00eame que la Hongrie avait d\u00fb consentir apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale \u00e0 la perte des deux tiers de son territoire \u00ab au nom de la paix en Europe \u00bb, de m\u00eame l\u2019Ukraine pourrait \u00eatre amen\u00e9e \u00e0 consentir la perte d\u2019une partie de son territoire pour assurer la paix en Europe. \u00ab La paix est parfois douloureuse \u00bb, disait-il\u2026<\/p>\n\n\n\n Dans la campagne \u00e9lectorale le ton a chang\u00e9 et le \u00ab candidat de la paix \u00bb est pass\u00e9 de l\u2019indulgence envers la guerre de Poutine \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9 ouverte \u2014 et r\u00e9ciproque \u2014 avec l\u2019Ukraine \u00e0 propos de la rupture de l\u2019approvisionnement en p\u00e9trole russe de la Hongrie par l\u2019ol\u00e9oduc Druzhba endommag\u00e9 en Ukraine.<\/p>\n\n\n\n Avec les obstructions d\u2019Orb\u00e1n, il est devenu de plus en plus difficile de mettre en \u0153uvre une politique de sanctions europ\u00e9ennes vis-\u00e0-vis de la Russie et d’apporter un soutien cons\u00e9quent \u00e0 l’Ukraine \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les \u00c9tats-Unis se d\u00e9sengagent. <\/p>\n\n\n\n Lors d’un sommet de l’Union consacr\u00e9 \u00e0 ce sujet en d\u00e9cembre 2023, Orb\u00e1n a menac\u00e9 de bloquer un paquet d’aide de 50 milliards d’euros pour l’Ukraine. Finalement, il a quitt\u00e9 la salle pour aller boire un caf\u00e9 pendant le vote, contre la promesse que la moiti\u00e9 des fonds de l’Union bloqu\u00e9s pour la Hongrie en raison de violations de l’\u00c9tat de droit serait d\u00e9bloqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Ce qui restera dans les annales comme la pause-caf\u00e9 la plus co\u00fbteuse de l\u2019Histoire pointe en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019approche transactionnelle d\u2019Orb\u00e1n vis-\u00e0-vis de l’Union : pousser la confrontation sur un sujet donn\u00e9 jusqu’\u00e0 la limite \u2014 puis reculer in extremis<\/em> ou conclure un accord quand les enjeux financiers sont trop \u00e9lev\u00e9s. Lorsqu\u2019on re\u00e7oit 3 % de son PIB annuellement en transferts de l’Union, on r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 deux fois avant de claquer la porte.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s 1989, le r\u00e9cit politique d\u2019Orb\u00e1n s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 sur un double front : d\u00e9manteler les r\u00e9seaux post-communistes d’un c\u00f4t\u00e9, et de l’autre s’opposer au lib\u00e9ralisme.<\/p>Jacques Rupnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00ab L\u00e0-bas MAGA, ici MEGA : Make Europe Great Again ! \u00bb C’est avec ces mots, emprunt\u00e9s \u00e0 la campagne de Donald Trump, que Viktor Orb\u00e1n avait lanc\u00e9 la pr\u00e9sidence hongroise du Conseil de l’Union europ\u00e9enne en juillet 2024. Mais la v\u00e9ritable devise de cette pr\u00e9sidence devait se lire : \u00ab Make Hungary Great Again ! \u00bb<\/p>\n\n\n\nLe triple retournement de Viktor Orb\u00e1n<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Combler le vide \u00e0 droite : une certaine id\u00e9e de la nouvelle Hongrie<\/h2>\n\n\n\n
Orb\u00e1n, Havel, Michnik : une confrontation viennoise<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n \u00ab Nous avons franchi le seuil \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
De Trianon \u00e0 Bruxelles<\/h2>\n\n\n\n
Le groupe de Visegrad : reconfigurer la politique<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n \u00ab Occuper Bruxelles \u00bb : Orb\u00e1n artisan de la reconfiguration politique du continent<\/h2>\n\n\n\n