{"id":325607,"date":"2026-04-05T08:35:27","date_gmt":"2026-04-05T06:35:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=325607"},"modified":"2026-04-05T08:39:25","modified_gmt":"2026-04-05T06:39:25","slug":"le-sacrifice-et-la-superstition-de-la-societe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/05\/le-sacrifice-et-la-superstition-de-la-societe\/","title":{"rendered":"Le sacrifice et la superstition de la soci\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
Cent-vingt ans apr\u00e8s l\u2019Essai sur la nature et la fonction de sacrifice<\/em> de Hubert et Mauss, on peut se demander ce qu’il en est du sacrifice <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0Car durant ce laps de temps, certains livres fondamentaux ont paru et s\u2019est accumul\u00e9e une quantit\u00e9 imposante de mat\u00e9riaux et d’\u00e9tudes sp\u00e9cifiques. D\u00e8s lors, pouvons-nous dire que les th\u00e8ses de Hubert et Mauss <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> ont \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9es, r\u00e9fut\u00e9es, abandonn\u00e9es, corrobor\u00e9es ? Pouvons-nous dire que l’on est all\u00e9 plus loin ? Dans quelle direction ? Et peut-on identifier un caract\u00e8re indiscutable qui se serait imprim\u00e9, tel un sceau sur l’ensemble de ces \u00e9tudes, du moins dans le champ acad\u00e9mique ?<\/p>\n\n\n\n Si l’on prend l\u2019essai de Hubert et Mauss comme un terminus a quo<\/em>, on peut consid\u00e9rer comme terminus ad quem <\/em>le volume collectif Greek and Roman Animal Sacrifice<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, paru en 2012 sous la direction de Christopher A. Faraone et F. S. Naiden, en tant que mise au point exemplaire de l’\u00e9tat de l’art dans le monde acad\u00e9mique concernant le ph\u00e9nom\u00e8ne en question. Mais avant tout, qu\u2019ont donc en commun les ouvrages on ne peut plus divergents de Burkert et de Detienne et Vernant ? Selon Fritz Graf, c\u2019est le fait d’\u00eatre \u00ab trois grandes th\u00e9ories \u00bb. L\u00e0 est l\u2019essentiel, car il veut d\u00e9montrer dans son volume que les grandes th\u00e9ories sont out<\/em>. <\/p>\n\n\n\n C’est-\u00e0-dire qu\u2019elles sont une pi\u00e8ce du pass\u00e9 susceptibles d’\u00eatre \u00e9tudi\u00e9es, de m\u00eame que tout autre ph\u00e9nom\u00e8ne comme un fait socio-culturel, mais inad\u00e9quates si l’on veut rendre compte du sacrifice, terme qui est ensuite directement mis en doute en tant que tel.<\/p>\n\n\n\n Ce point est clarifi\u00e9 \u00e0 la fin de l’introduction de Faraone et Naiden, l\u00e0 o\u00f9 le propos vise \u00e0 souligner l\u2019objectif de la totalit\u00e9 du volume : montrer que le \u00ab sacrifice \u00bb, tel un corpus delicti<\/em>, est une cat\u00e9gorie de \u00ab la pens\u00e9e d’hier \u00bb, phrase pernicieuse et d\u00e9vastatrice qui implique plusieurs cons\u00e9quences, dont la premi\u00e8re est que le sacrifice en tant que tel n’appartient plus aux objets de recherche s\u00e9rieux, actuels et futurs, mais tout au plus \u00e0 cette branche mineure des \u00e9tudes qui s’occupe de l’histoire d’une discipline en particulier.<\/p>\n\n\n\n Ainsi, d’un seul coup, et en prenant appui sur les travaux publi\u00e9s durant les quarante derni\u00e8res ann\u00e9es, voil\u00e0 mise au rebut une \u00ab cat\u00e9gorie de pens\u00e9e \u00bb qui a surv\u00e9cu durant des mill\u00e9naires avec une impressionnante constance de th\u00e8mes et de lexique, non seulement dans le monde classique, mais \u00e9galement \u2014 si l’on se r\u00e9f\u00e8re aux deux traditions qui servent de piliers \u00e0 l’\u00e9tude de Hubert et Mauss \u2014 dans les textes v\u00e9diques et bibliques.<\/p>\n\n\n\n En d’autres termes, le monde acad\u00e9mique semble se consid\u00e9rer en 2012 comme \u00e9tant trop sophistiqu\u00e9 et trop \u00e9clair\u00e9 pour pouvoir se contenter de ce que l’humanit\u00e9 a maladroitement accumul\u00e9 au cours de l’\u00e9poque imm\u00e9moriale et dans les contextes sociaux et g\u00e9ographiques les plus disparates. <\/p>\n\n\n\n Une attitude qui, pourtant, n’est pas absolument neuve.<\/p>\n\n\n\n Lors d’une symptomatique conf\u00e9rence \u00e0 Santa Cruz, au cours de la d\u00e9sormais lointaine ann\u00e9e 1983, une autorit\u00e9 de l’anthropologie comme Jonathan Smith a prononc\u00e9 avec une remarquable candeur les paroles suivantes : \u00ab Je ne connais pas une seule monographie ethnographique publi\u00e9e dans les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, o\u00f9 les mots sacrifices figurent dans l’index analytique. J’en tire la conclusion qu’il n’y a pas de sacrifice tant que nous ne l\u2019inventons pas nous-m\u00eames. Nous l’imaginons, puis nous partons \u00e0 sa recherche jusqu’\u00e0 ce que nous l’ayons trouv\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Parole d\u2019une redoutable pr\u00e9somption, mais, ironie du sort embl\u00e9matique, juste un an avant la conf\u00e9rence de Santa Cruz, \u00e9tait publi\u00e9e la magnifique \u00e9tude de Herta Krick sur le rituel de l’installation du feu sacrificiel v\u00e9dique <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, livre qui compte presque 700 pages et o\u00f9, dans l’index analytique, les entr\u00e9es explicitement consacr\u00e9es au sacrifice occupent trois colonnes. Mais peut-\u00eatre cet ouvrage n’appartenait-il pas au genre de la monographie ethnographique. <\/p>\n\n\n\n L’attitude intol\u00e9rante de Jonathan Smith envers le sacrifice, consid\u00e9r\u00e9 comme une cat\u00e9gorie surann\u00e9e, ill\u00e9gitime ou encore inconsistante, pourrait sembler idiosyncrasique et isol\u00e9e. Or c’est tout le contraire qui est vrai. Cette attitude a ouvert une br\u00e8che dans la communaut\u00e9 acad\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n C’est comme si l’imagination s’\u00e9tait amput\u00e9e, apr\u00e8s des mill\u00e9naires, de sa capacit\u00e9 \u00e0 regarder au-del\u00e0 de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>Roberto Calasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le volume de Faraone et Naiden en est le t\u00e9moignage et il s’y ajoute une nouvelle implication insidieuse. Une fois que, avec assurance, on \u00ab a d\u00e9pass\u00e9 l’\u00e9poque o\u00f9 l’on croyait pouvoir \u00e9laborer une th\u00e9orie du sacrifice susceptible d’englober tout le monde et toutes les civilisations \u00bb \u2014 telle est la phrase inaugurale de l’important volume de la Fondation Hardt <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> sur le sacrifice \u2014 peuvent \u00eatre faits les premiers pas dans cette jeune discipline qu\u2019est l’anthropologie de l’anthropologue. <\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re tentative, et jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent in\u00e9gal\u00e9e dans cette discipline, fut la remarque de Wittgenstein en marge du Rameau d\u2019or<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dans lequel Wittgenstein traitait Frazer comme Frazer traitait les primitifs : en observant son comportement, ses r\u00e9actions in\u00e9vitables, ses sous-entendus, sa surdit\u00e9, ses susceptibilit\u00e9s victoriennes, exactement comme un anthropologue aurait enregistr\u00e9 sur le terrain la mani\u00e8re d’agir d\u2019un medicine man<\/em> <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il s’agit l\u00e0 d’une voie ardue et d\u00e9licate dans laquelle la clairvoyance de Wittgenstein n’a pas eu beaucoup de successeurs, alors m\u00eame que se r\u00e9pandent dans le monde acad\u00e9mique des proc\u00e9d\u00e9s plut\u00f4t exp\u00e9ditifs tendant \u00e0 impliquer la personnalit\u00e9 des savants dans les jugements concernant leurs travaux. Dans le volume de Faraone et Naiden par exemple, cela est mis sur table avec une sorte de brutalit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le th\u00e8me de la violence chez Burkert remonte au r\u00e9actionnaire fran\u00e7ais Joseph de Maistre, et le th\u00e8me de la solidarit\u00e9 conviviale dans l’\u00e9cole fran\u00e7aise remonte \u00e0 Durkheim et aux Lumi\u00e8res \u00bb, \u00e9crivent les deux savants. Quant \u00e0 Girard, selon Fritz Graf, il suffira de dire qu’il \u00ab g\u00e9n\u00e9ralise les aspects pessimistes de l’anthropologie de Freud \u00bb. \u00c9nonc\u00e9s \u00e0 l’indicatif comme des donn\u00e9es de fait et avec une telle assurance dans le ton, ces jugements ont quelque chose d’involontairement comique, surtout si l’on songe \u00e0 l’embarras qui pourrait en d\u00e9couler pour Burkert en Allemagne, o\u00f9 le nom de Joseph de Maistre est mal fam\u00e9 ou ignor\u00e9, alors que Burkert est hautement estim\u00e9 et consid\u00e9r\u00e9 comme une autorit\u00e9 dans le domaine des \u00e9tudes classiques.<\/p>\n\n\n\n\n Comme exemple de comique involontaire, se d\u00e9tachent plus encore les lignes suivantes o\u00f9 il est rappel\u00e9 \u00ab qu’aussi bien Girard que Burkert pourraient \u00eatre vus comme une r\u00e9action \u00e0 leur exp\u00e9rience personnelle de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont l’un et l’autre grandi dans des pays d\u00e9chir\u00e9s par la guerre : Girard dans le sud de la France, Burkert dans le sud de l’Allemagne \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La valeur heuristique nulle de cette observation, puisqu’elle s’applique \u00e9galement \u00e0 des millions de personnes, n’a pas besoin d’\u00eatre soulign\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n C’est n\u00e9anmoins une attitude partag\u00e9e au moins par un autre auteur du livre, Bruce Lincoln <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pour qui la th\u00e9orie de Burke est \u00ab reconductible \u00e0 l\u2019Angst<\/em> de l’apr\u00e8s-guerre allemand \u00bb et celle de Vernant et Detienne \u00e0 la \u00ab sempiternelle joie de vivre fran\u00e7aise \u00bb \u2014 dont je suis bien le seul \u00e0 douter.<\/p>\n\n\n\n Ne pouvant nommer selon les r\u00e8gles d’un canon ce qu’elle adore, la soci\u00e9t\u00e9 para\u00eet condamn\u00e9e \u00e0 une nouvelle et sournoise superstition : la superstition d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>Roberto Calasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce n’est pourtant pas de cet aspect dont je voudrais parler ici, mais de l’attitude g\u00e9n\u00e9rale de rejet des grandes th\u00e9ories, ces \u00e9paves d’une \u00e9poque plus ing\u00e9nue et moins avertie. De la m\u00eame mani\u00e8re que ceux \u2014 et ils sont nombreux \u2014 qui affichent leur rejet de la politique mais au m\u00eame moment, sont justement en train d\u2019en faire \u2014 une politique d’une esp\u00e8ce plut\u00f4t virulente \u2014, les anthropologues qui traitent aujourd’hui avec suffisance et un m\u00e9pris mal dissimul\u00e9s les grandes th\u00e9ories, en mettent en \u0153uvre une autre au m\u00eame moment.<\/p>\n\n\n\n Quelle est-elle ? <\/p>\n\n\n\n Pour tenter de le comprendre je m’appuie r\u00e9solument sur l’observation perspicace de Ja\u015b Elsner, qui observe dans le m\u00eame recueil que \u00ab le probl\u00e8me fondamental, selon moi, est que dans le monde, les opinions actuelles sur le sacrifice sanglant, bien que se donnant pour un fait historique, se fondent en r\u00e9alit\u00e9 sur un pr\u00e9suppos\u00e9 th\u00e9ologique en tant qu’il consid\u00e8re exclusivement une certaine forme de religion enracin\u00e9e dans l’\u00e9change sacrificiel entre les hommes et les dieux, ayant pour r\u00e9sultat un b\u00e9n\u00e9fice mat\u00e9riel : la disponibilit\u00e9 de la chair et les festins comme immanquable acte final du processus sacrificiel <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Cette vision du sacrifice est tout aussi incongrue que celle qui, au XIXe si\u00e8cle, expliquait les mythologies en termes m\u00e9t\u00e9orologiques, de vicissitudes, de nu\u00e9es, de temp\u00eates, de s\u00e9cheresse, de foudre <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Quoi qu’il en soit, ce qui nous int\u00e9resse ici n’est pas tant la m\u00e9diocre substance sp\u00e9culative de cette communis opinio<\/em> sur le sacrifice que ses origines cach\u00e9es, qui consiste en ce que je d\u00e9finirais comme la superstition de la soci\u00e9t\u00e9 \u2014 o\u00f9 le mot \u00ab soci\u00e9t\u00e9 \u00bb doit \u00eatre compris comme l’objet m\u00eame de la superstition, comme quand on parle de la superstition du chat noir.<\/p>\n\n\n\n Il faudrait alors remonter loin en arri\u00e8re et \u00e9largir la perspective, car ce qui est en question ne concerne pas seulement l’anthropologie, mais notre monde entier. En effet, pourquoi s’\u00e9tonner si l’\u00c9glise catholique ne ressemble plus d\u00e9sormais qu’\u00e0 une gigantesque agence d’assistance sociale ? Pourquoi une simple branche de l’activit\u00e9 acad\u00e9mique, comme l’anthropologie, devrait-elle se soustraire \u00e0 la contrainte qui conduit \u00e0 voir dans l’id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 l’horizon ultime de la pens\u00e9e ?<\/p>\n\n\n\n Au cours du XXe si\u00e8cle s’est cristallis\u00e9 un processus d’une immense port\u00e9e qui a envahi tout ce que recouvre le nom de religieux.<\/p>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, sans qu’il ait \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire de le proclamer, est devenue le cadre de r\u00e9f\u00e9rence ultime pour toute signification, comme si sa forme correspondait \u00e0 la physiologie de n’importe quelle communaut\u00e9, et comme si le sens ne devait \u00eatre recherch\u00e9 qu’au sein de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame, celle-ci pouvant prendre les formes politiques et \u00e9conomiques les plus divergentes : capitalistes ou socialistes, d\u00e9mocratiques ou dictatoriales, protectionnistes ou lib\u00e9rales, militaires ou sectaires. Toutes, sans exception, doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme les simples variantes d’une unique entit\u00e9 \u2014 la soci\u00e9t\u00e9 en soi.<\/p>\n\n\n\n C’est comme si l’imagination s’\u00e9tait amput\u00e9e, apr\u00e8s des mill\u00e9naires, de sa capacit\u00e9 \u00e0 regarder au-del\u00e0 de la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la recherche de quelque chose qui donne sens \u00e0 ce qui se produit \u00e0 l’int\u00e9rieur de la soci\u00e9t\u00e9. Il s’agit l\u00e0 d’une d\u00e9marche extr\u00eamement audacieuse, qui implique un all\u00e9gement psychique formidable mais, in\u00e9luctablement, de courte dur\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Vivre par-del\u00e0 le bien et le mal est quelque chose qui rencontre une r\u00e9sistance invincible.<\/p>\n\n\n\n Produire, ou du moins favoriser, cet all\u00e8gement est une caract\u00e9ristique d\u00e9cisive de la d\u00e9mocratie \u2014 laquelle se r\u00e9v\u00e8le pourtant incapable de le conserver. Compar\u00e9e \u00e0 tous les autres r\u00e9gimes, la d\u00e9mocratie n’est pas une pens\u00e9e sp\u00e9cifique, mais un ensemble de proc\u00e9dures qui se pr\u00e9tendent capables d’accueillir n’importe quelle pens\u00e9e, except\u00e9 celles qui se proposent de renverser la d\u00e9mocratie elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 qu’elle est la plus vuln\u00e9rable, comme la d\u00e9monstration en a \u00e9t\u00e9 faite en Allemagne en janvier 1933. Ainsi, la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re a fait preuve de souplesse, d’ing\u00e9niosit\u00e9 dans la r\u00e9absorption, sous de fausses apparences, de ces m\u00eames puissances qu’elle venait \u00e0 peine d’expulser. La th\u00e9ologie a fini par devenir politique, tandis que la th\u00e9ologie au sens propre \u00e9tait rel\u00e9gu\u00e9e dans les universit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Or ce processus s’applique \u00e0 tous les niveaux. <\/p>\n\n\n\n Sans le frisson du sacr\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re semble refuser de subsister, tandis que le sacr\u00e9 en tant que tel est confin\u00e9 dans la sph\u00e8re acad\u00e9mique. Ne pouvant par cons\u00e9quent nommer selon les r\u00e8gles d’un canon ce qu’elle adore, la soci\u00e9t\u00e9 para\u00eet condamn\u00e9e \u00e0 une nouvelle et sournoise superstition : la superstition d\u2019elle-m\u00eame, la plus difficile \u00e0 percevoir et \u00e0 dissiper.<\/p>\n\n\n\n Nous savons d\u00e9sormais que les pires d\u00e9sastres se sont manifest\u00e9s quand les soci\u00e9t\u00e9s s\u00e9culi\u00e8res ont voulu devenir organiques, une aspiration r\u00e9currente dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s qui d\u00e9veloppent le culte d’elles-m\u00eames, toujours avec les meilleures intentions, toujours pour r\u00e9cup\u00e9rer une unit\u00e9 perdue et une harmonie suppos\u00e9e. Sur ce point, Marx, Rousseau, mais aussi Hitler et L\u00e9nine, mais aussi le lib\u00e9ral Henri de Saint-Simon, ont trouv\u00e9 un accord fugace, organique.<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 ce qui convient \u00e0 tout le monde. Nul ne se hasarde \u00e0 dire que l’atomisation tant d\u00e9cri\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 peut \u00eatre aussi une forme d’autod\u00e9fense contre des maux plus graves. Dans une soci\u00e9t\u00e9 atomis\u00e9e, on peut se camoufler plus facilement. On n’attend pas que la police secr\u00e8te sonne \u00e0 la porte \u00e0 quatre heures du matin. Tout cela est le r\u00e9sultat d’une \u00e9volution longue et tourment\u00e9e qui ne s’est jamais interrompue, m\u00eame si elle s’est parfois dissimul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Au cours du XXe si\u00e8cle, la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, sans qu’il ait \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire de le proclamer, est devenue le cadre de r\u00e9f\u00e9rence ultime pour toute signification.<\/p>Roberto Calasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n S’il nous fallait \u00e9tablir de mani\u00e8re parfaitement arbitraire, pour des besoins purement dramaturgiques, le moment initial de ce processus, aucune image ne semblerait plus appropri\u00e9e que celle de Sparte telle que mise en lumi\u00e8re par Jakob Burckhardt avec sa sobri\u00e9t\u00e9 coutumi\u00e8re, synth\u00e9tisant la question en quelques mots : \u00ab Sur la Terre, la puissance peut avoir une mission sup\u00e9rieure. Sur elle seule, sans doute sur un monde fortifi\u00e9 par elle, peuvent surgir les civilisations d\u2019un ordre sup\u00e9rieur. Mais la puissance de Sparte ne semble \u00eatre apparue au monde que pour elle-m\u00eame, pour sa propre affirmation et son pathos. Son aspiration constante a \u00e9t\u00e9 l’asservissement d’un peuple soumis et l’extension de son empire comme une fin en soi <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. <\/p>\n\n\n\n\n\n Que ces paroles de Burckhardt r\u00e9v\u00e8lent une importance particuli\u00e8re et peuvent \u00eatre appliqu\u00e9es non seulement \u00e0 Sparte mais \u00e0 l’histoire r\u00e9cente et \u00e0 ce qui arrive aujourd’hui, peut \u00eatre \u00e9tay\u00e9 par une curieuse circonstance \u00e9ditoriale. <\/p>\n\n\n\n En 1940 \u2014 la date est importante \u2014 la Deutsche Buch-Gemeinschaft a publi\u00e9 en un seul volume la Griechische Kulturgeschichte<\/em> de Burckhardt <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d’une note sign\u00e9e de la maison d’\u00e9dition contenant cet avertissement : \u00ab L\u2019appareil scientifique, les notes, le renvoi aux sources ainsi que les r\u00e9p\u00e9titions flagrantes et les d\u00e9tails qui n’int\u00e9ressent que les sp\u00e9cialistes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9s. L’ouvrage a ainsi acquis une plus grande lisibilit\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Or parvenu \u00e0 la cinquanti\u00e8me page, le lecteur peut se rendre compte qu’un paragraphe entier a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9. Il s’agit pr\u00e9cis\u00e9ment de celui qui se conclut par les mots qui viennent d’\u00eatre cit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Il vaut \u00e9galement la peine de lire les lignes qui le pr\u00e9c\u00e8dent, elles aussi supprim\u00e9es : \u00ab L’accent a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mis plus haut sur les co\u00fbts g\u00e9n\u00e9ralement tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s de la fondation d’une cit\u00e9. Mais la fondation de Sparte se distingue par le prix exorbitant qui fut pay\u00e9 par le peuple soumis. Ils eurent le choix entre toutes les formes d’esclavage, d’an\u00e9antissement, l’an\u00e9antissement et la d\u00e9portation. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Burckhardt concluait que bien qu’une telle configuration sociale ne f\u00fbt pas d\u00e9pourvue de grandeur, on ne pouvait \u00e9viter de la consid\u00e9rer \u00ab sans aucun sentiment de sympathie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Pour un \u00e9diteur allemand fid\u00e8le au r\u00e9gime \u2014 et tous \u00e9taient alors fid\u00e8les au r\u00e9gime \u2014 il \u00e9tait intol\u00e9rable que certains faits soient nomm\u00e9s avec cette inflexible pr\u00e9cision et \u00ab sans aucun sentiment de sympathie \u00bb, selon le propre terme de Burckhardt. S’agissant de la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, on peut se demander si cette soci\u00e9t\u00e9 croit en quelque chose qui ne soit pas elle-m\u00eame ou si elle atteint ce haut degr\u00e9 de sagesse qui fait que l’on renonce \u00e0 croire et que l’on se limite \u00e0 observer, \u00e0 \u00e9tudier, \u00e0 comprendre selon une progression ind\u00e9finie et impr\u00e9visible.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9tat, qui exige sobri\u00e9t\u00e9 et concentration, ne semble pas correspondre \u00e0 ce qui se passe jour apr\u00e8s jour dans la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re d\u00e9mesur\u00e9e qui s’\u00e9tend d\u00e9sormais sur l’ensemble des continents, en permanence secou\u00e9e par de violentes turbulences d’origines diverses \u2014 lesquelles ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles qui se produisaient \u00e0 l’\u00e9poque des guerres de religion… Mais celles-ci se fondaient pr\u00e9cis\u00e9ment sur des heurts entre croyances. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des arm\u00e9es terrestres, s’affrontaient les arm\u00e9es invisibles des th\u00e9ologies et des liturgies, des arm\u00e9es qu’il serait en revanche impossible de percevoir aujourd’hui. <\/p>\n\n\n\n Les conflits de la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019ont plus pour objet quelque chose qui serait en dehors ou au-del\u00e0, mais la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Or celle-ci est avant tout une vaste surface exp\u00e9rimentale, un laboratoire o\u00f9 des forces oppos\u00e9es se d\u00e9chirent mutuellement pour la direction des exp\u00e9riences. <\/p>\n\n\n\n Comment un sujet de la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, \u00e9duqu\u00e9 \u00e0 ignorer l’invisible, peut-il le reconna\u00eetre \u00e0 nouveau ?<\/p>Roberto Calasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce tableau devrait suffire \u00e0 ce que l’on reconnaisse \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re un caract\u00e8re d’unicit\u00e9. Tout ethnographe de l’\u00e9cole positiviste savait que les centaines de soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9pertori\u00e9es par sa discipline avaient au moins un trait en commun : celui de croire \u00e0 des puissances et des entit\u00e9s ext\u00e9rieures \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame \u2014 invisibles, autosuffisantes et qui hantent la vie de tous \u2014 ce dont d\u00e9clare pourtant se passer la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, que je nommerai d\u00e9sormais \u00ab soci\u00e9t\u00e9 exp\u00e9rimentale \u00bb afin d’isoler son caract\u00e8re particulier. <\/p>\n\n\n\n Mais quand et comment cette configuration singuli\u00e8re s’est-elle form\u00e9e ? S’il est vrai que des prodromes peuvent toujours \u00eatre fix\u00e9s \u2014 avec d\u2019excellents arguments \u2014 dans une \u00e9poque oscillant entre le Pal\u00e9olithique et la R\u00e9volution fran\u00e7aise, il existe toujours un moment de cristallisation o\u00f9 la figure achev\u00e9e se manifeste.<\/p>\n\n\n\n En l’occurrence, il co\u00efnciderait avec ces ann\u00e9es qui correspondent \u00e0 l’\u00e9poque de Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em> <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Ces deux intr\u00e9pides innovateurs, toujours incompris, furent les premiers exp\u00e9rimentateurs absolus. Il n’est pas un domaine de l’activit\u00e9 humaine qu’ils se soient interdit. Quelle que soit la direction prise par leurs investigations, elle a laiss\u00e9 des traces ind\u00e9l\u00e9biles. Qu’il s’agisse du jardinage ou de l’astrophysique, leurs efforts visaient \u00e0 pr\u00e9parer le terrain pour n’importe quelle exp\u00e9rimentation future, laquelle devait cependant se fonder sur une sorte d’encyclop\u00e9die totalisante. <\/p>\n\n\n\n C’est \u00e0 eux que l’on peut faire remonter dans son germe ce qui s’appellerait un jour Internet<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Mais si le titre de \u00ab h\u00e9ros fondateur de la soci\u00e9t\u00e9 exp\u00e9rimentale \u00bb revient \u00e0 Bouvard et P\u00e9cuchet, il existe toujours, s’agissant de la doctrine, un livre guide, comme les \u00c9p\u00eetres<\/em> de saint Paul pour le christianisme, la br\u00e8ve Histoire du Parti communiste bolch\u00e9vique de l’URSS<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Staline pour le sovi\u00e9tisme, ou L’Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/em>de Sigmund Freud pour la psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n Dans le cas de l’anthropologie, ce fut Les Formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse<\/em> publi\u00e9 par \u00c9mile Durkheim en 1912 <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Par un \u00e9trange paradoxe, le livre de Durkheim se pr\u00e9sente comme l’oppos\u00e9 sp\u00e9culaire de l’essai publi\u00e9 par son neveu Marcel Mauss treize ans plus t\u00f4t. L’ouvrage de Hubert et Mauss portait sur la nature et la fonction du sacrifice, et ce qui importait \u00e0 Mauss \u2014 tel un voyant v\u00e9dique camoufl\u00e9 \u2014 \u00e9tait avant tout de dessiner les traits essentiels de la nature du sacrifice, sans toutefois en m\u00e9conna\u00eetre la fonction sociale.<\/p>\n\n\n\n Mauss voulait d\u00e9couvrir ce qu’\u00e9tait le sacrifice, quels risques il comportait, avec quoi il \u00e9tablissait un contact : ni plus ni moins, en fait, qu’une grande th\u00e9orie.<\/p>\n\n\n\n Durkheim, en revanche, n’accordait d’importance qu’\u00e0 la fonction, ce ph\u00e9nom\u00e8ne singulier, gr\u00e2ce auquel d’obscures et vertigineuses c\u00e9r\u00e9monies servaient \u00e0 maintenir l’\u00e9quilibre et la coh\u00e9sion de n’importe quelle soci\u00e9t\u00e9. La voie de Durkheim s’est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e victorieuse et elle reste un fondement in\u00e9branlable. Un savant comme R. N. Bellah se proclamant profond\u00e9ment durkheimien <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> n\u2019a rien de surprenant : l’affirmation correspond tout \u00e0 fait au mainstream<\/em> de l’anthropologie. Elle semble presque \u00e9vidente, comme si un professeur de lyc\u00e9e se qualifiait de profond\u00e9ment newtonien. De fait, quelles que soient ses m\u00e9thodes, quelles que soient les \u00e9coles, l’anthropologie est aujourd’hui fonctionnaliste ou n’est pas. Tel est le terrain de la pens\u00e9e commune universellement accept\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Mais pourrait-il en \u00eatre autrement ? En tant qu’\u00e9tude de la soci\u00e9t\u00e9, l’anthropologie ne peut qu’\u00eatre le locus electionis<\/em> o\u00f9 agit cette supr\u00eame superstition constitu\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Le fondement de la superstition de la soci\u00e9t\u00e9 est expos\u00e9 dans l’\u0153uvre ma\u00eetresse de Durkheim avec une candeur formidable, une perspicacit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e et sans crainte de pousser les choses jusqu’au bout. <\/p>\n\n\n\n Durkheim \u00e9tait parfaitement conscient que sa th\u00e9orie excluait qu’il puisse s’instaurer une c\u00e9sure conceptuelle entre les Arunta, qui c\u00e9l\u00e8brent les rites de la chenille witchetty <\/em>\u00ab en imitant les mouvements de l’animal quand il quitte sa chrysalide et qu’il s’efforce de prendre son envol <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb d’une part, et, de l’autre, les aust\u00e8res fonctionnaires en redingote qui, autour de lui, c\u00e9l\u00e9braient les fastes du progr\u00e8s et de la science.<\/p>\n\n\n\n Les uns et les autres \u00e9taient les rameaux d’un seul arbre au feuillage particuli\u00e8rement touffu. Dans les deux cas, il s’agissait de \u00ab d\u00e9lire \u00bb \u2014 si l’on s’en tient au terme que Durkheim lui-m\u00eame consid\u00e9rait le plus appropri\u00e9. Mais il s’agissait de d\u00e9lires \u00e9minemment utiles car, gr\u00e2ce \u00e0 eux, la coh\u00e9sion sociale entre les Arunta, comme dans la France de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, \u00e9tait assur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Durkheim s’abandonne alors aux accents d’une \u00e2pre \u00e9loquence : \u00ab En r\u00e9sum\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 n’est nullement l\u2019\u00eatre illogique ou a-logique, incoh\u00e9rent et fantasque, que l’on se pla\u00eet trop souvent \u00e0 voir. Tout au contraire, la conscience collective est la forme la plus haute de la vie psychique, puisque c’est une conscience de consciences, plac\u00e9e en dehors et au-dessus des contingences individuelles locales. Elle ne voit les choses que par leur aspect permanent et essentiel qu’elle fixe en des notions communicables. En m\u00eame temps qu’elle voit de haut, elle voit au loin. \u00c0 chaque moment du temps, elle embrasse toute la r\u00e9alit\u00e9 connue. C’est pourquoi elle seule peut fournir \u00e0 l’esprit des cadres qui s’appliquent \u00e0 la totalit\u00e9 des \u00eatres et qui permettent de les penser. \u00bb<\/p>\n\n\n\n On croirait entendre parler un pr\u00e9socratique \u00e0 propos du l\u00f2gos<\/em>. <\/p>\n\n\n\n C’est pourtant le fondateur de cette triste science qu’est la sociologie qui s’exprime. Il y a n\u00e9anmoins toujours un fondateur avant le fondateur, et c’est en Henri de Saint-Simon que Durkheim voyait le fondateur de la sociologie. Qu\u2019ont-ils en commun ? Ils n’\u00e9taient pas uniquement les experts et les analystes de quelque chose qu’on appelait \u00ab soci\u00e9t\u00e9 \u00bb. Ils \u00e9taient les premiers pr\u00eatres \u2014 plus lucides et plus cons\u00e9quents que les autres, qui s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s \u00e0 mi-chemin \u2014 d’un nouveau culte : le culte de la soci\u00e9t\u00e9 divinis\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Sans le frisson du sacr\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re semble refuser de subsister, tandis que le sacr\u00e9 en tant que tel est confin\u00e9 dans la sph\u00e8re acad\u00e9mique.<\/p>Roberto Calasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Jadis, il suffisait de diviniser l’empereur pour garantir la coh\u00e9sion sociale. Cela ne suffisait plus. Il fallait diviniser la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame et la coh\u00e9sion est devenue la substance divine qui en irriguait le corps. <\/p>\n\n\n\n Durkheim ne se souciait pas de critiquer ou de d\u00e9montrer l’inexistence de l’objet divin auquel les religieux d\u00e9clar\u00e9s s’adressaient. Au contraire, il les rassurait avec une sollicitude paternelle : cet objet existe, mais il ne faut pas le d\u00e9signer par le nom de Dieu ou d’un Dieu. Cet objet est la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame \u00ab car elle est \u00e0 ses membres ce qu’un Dieu est \u00e0 ses fid\u00e8les <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Conform\u00e9ment aux v\u0153ux de Durkheim, le mod\u00e8le id\u00e9al de l’anthropologue ou de l’historien de l’Antiquit\u00e9 actuel est caract\u00e9ris\u00e9 par un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 pour les entit\u00e9s b\u00e9n\u00e9ficiaires du sacrifice. <\/p>\n\n\n\n Selon les officiants, ils peuvent \u00eatre des dieux, des d\u00e9mons, des esprits, des puissances, des anc\u00eatres. Quoi qu’il en soit, il est sous-entendu que ces entit\u00e9s \u00e9tant inexistantes, le fait de s’adresser \u00e0 elles n’est pas fonci\u00e8rement diff\u00e9rent de celui d’adresser la parole \u00e0 une armoire. Ce qui est dit \u00e0 cette armoire est consid\u00e9r\u00e9 comme insignifiant, alors qu’une attention minutieuse est apport\u00e9e aux causes \u00e9conomiques et sociales susceptibles d’avoir induit de tels comportements. La solution la plus convoit\u00e9e sera donc celle de qui parviendra \u00e0 d\u00e9crire dans le d\u00e9tail la fonction hom\u00e9ostatique qu’un tel comportement, en soi aberrant, remplit au sein d’une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Il y eut, au XXe si\u00e8cle, une voix solitaire qui identifia avec limpidit\u00e9 et inflexibilit\u00e9 le processus qui a conduit la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 devenir la principale et la plus puissante des superstitions agissant aujourd’hui : la voix de Simone Weil.<\/p>\n\n\n\n\n En se fondant sur le passage de la R\u00e9publique<\/em> de Platon consacr\u00e9 au \u00ab gros animal <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, elle circonscrit avec une parole lumineuse le ph\u00e9nom\u00e8ne selon lequel le social \u00ab imite le religieux au point de s\u2019y confondre, sauf discernement surnaturel <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Discernement qui met la pens\u00e9e \u00e0 rude \u00e9preuve, comme Simone Weil le souligne elle-m\u00eame dans une parenth\u00e8se : \u00ab Ce myst\u00e8re cr\u00e9e une apparence de parent\u00e9 entre social et surnaturel et excuse jusqu’\u00e0 un certain point Durkheim. \u00bb Cette \u00ab parent\u00e9 \u00bb est un aveuglement compr\u00e9hensible et fatal, s’il est vrai \u2014 comme elle l\u2019\u00e9crit ailleurs \u2014 que \u00ab sous divers aspects, le social est la seule idole <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Se pose alors in\u00e9vitablement une question : comment peut-on \u00e9chapper \u00e0 cette variante de la magie noire ? Comment un sujet de la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, \u00e9duqu\u00e9 \u00e0 ignorer l’invisible, peut-il le reconna\u00eetre \u00e0 nouveau ? Sous quelle forme ? Que lui arrivera-t-il s\u2019il refuse de s’imposer un credo, contrairement aux adeptes des sectes occidentales pitoyables, qu’elles se proclament hindous, bouddhistes, chiites, ou g\u00e9n\u00e9riquement chamaniques ? Jeu risible, conforme aux multiples opportunit\u00e9s offertes par la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re et marqu\u00e9es par son sceau.<\/p>\n\n\n\n La disponibilit\u00e9 et l’accessibilit\u00e9 de toutes les croyances du pass\u00e9 est pr\u00e9cis\u00e9ment l’une des caract\u00e9ristiques de l’\u00e9poque que j’appelais autrefois \u00ab post-historique \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Mais si l’on exclut cette voie in\u00e9vitablement parodique, quelles possibilit\u00e9s reste-t-il ? <\/p>\n\n\n\n Le sujet anonyme s\u00e9culier devra-t-il se satisfaire de la disparition de l’invisible, qui est d\u00e9sormais le pr\u00e9suppos\u00e9 de la vie commune ? C\u2019est l\u00e0 qu\u2019est la ligne de partage.<\/p>\n\n\n\n Si l’essentiel n’est pas de croire, mais de conna\u00eetre comme l’exige toute gnose, il s’agira de s’ouvrir un chemin dans l’obscurit\u00e9 en usant de n’importe quel moyen, dans une sorte de bricolage incessant de la connaissance, sans disposer d’aucune certitude sur le point de d\u00e9part et sans pouvoir davantage imaginer inclure un quelconque point d’arriv\u00e9e. Telle est la condition \u00e0 la fois humble et exaltante dans laquelle est plong\u00e9 celui qui n’appartient aujourd’hui \u00e0 aucune confession, tout en se refusant \u00e0 accepter la religion \u2014 ou plus exactement la superstition \u2014 de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n C’est une voie difficile, sans nom ni point de rep\u00e8re qui ne soit crypt\u00e9 et strictement personnel. <\/p>\n\n\n\n Mais c’est aussi une voie o\u00f9 l’on rencontre le secours impr\u00e9vu de voix similaires, comme dans une constellation clandestine. Je ne crois pas que l’on puisse esp\u00e9rer davantage dans la fraction temporelle o\u00f9 nous vivons. Pourtant, c’est d\u00e9j\u00e0 beaucoup.<\/p>\n\n\n\n C’est un grand jeu. Nombreux sont ceux qui l\u2019ont pratiqu\u00e9 sans le proclamer au cours des si\u00e8cles, mais qui, aujourd’hui, ne peut se montrer qu\u2019avec impudence en pleine lumi\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Puisque je me suis d\u00e9j\u00e0 r\u00e9f\u00e9r\u00e9 aux Remarques sur le<\/em> Rameau d’or<\/em> de Wittgenstein, c’est avec ses propres mots que je voudrais conclure, tel qu’on peut le lire dans ses notes : \u00ab On pourrait presque dire que l’homme est un animal c\u00e9r\u00e9moniel. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 ignorer l’invisible.<\/p>\n Comment le reconna\u00eetre \u00e0 nouveau ?<\/p>\n Une m\u00e9ditation de Roberto Calasso.<\/p>\n","protected":false},"author":5931,"featured_media":325644,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2246],"tags":[],"staff":[3062],"editorial_format":[4857],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-325607","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","staff-roberto-calasso","editorial_format-pieces-de-doctrines","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default"},"yoast_head":"\n
C’est \u00e0 reculons que je proc\u00e9derai, en partant de ce livre dans lequel \u2014 afin de d\u00e9blayer le terrain de toute intrusion indue \u2014 il est clarifi\u00e9 d\u00e8s l’introduction des \u00e9diteurs scientifiques qu’en ce qui concerne le sacrifice sanglant, les quarante derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 domin\u00e9es par deux livres, Homo Necans<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Walter Burkert et La Cuisine du sacrifice en pays grec<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, auxquels Fritz Graf ajoute La Violence et le sacr\u00e9<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> de 1972 de Ren\u00e9 Girard, dans une position plus en retrait \u2014 peut-\u00eatre parce que le statut acad\u00e9mique de l’auteur n’est pas aussi \u00ab impeccable \u00bb que celui des autres sp\u00e9cialistes. Apr\u00e8s tout, Girard a commenc\u00e9 en s’occupant uniquement de litt\u00e9rature. Le destin de la science \u00e9tant par d\u00e9finition plac\u00e9 sous le signe du progr\u00e8s, Faraone et Naiden laissent entendre d\u2019embl\u00e9e qu’il s’agira de voir ce qui demeure valable de ce livre en 2012. <\/p>\n\n\n\n
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