{"id":325595,"date":"2026-04-06T06:00:00","date_gmt":"2026-04-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=325595"},"modified":"2026-04-06T08:06:33","modified_gmt":"2026-04-06T06:06:33","slug":"lantechrist-de-soloviev-troisieme-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/06\/lantechrist-de-soloviev-troisieme-partie\/","title":{"rendered":"L\u2019Ant\u00e9christ de Soloviev : troisi\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"\n
Lors d\u2019un long entretien<\/a> accord\u00e9 par Peter Thiel pour le podcast Uncommon Knowledge <\/em>de la Hoover Institution, dans lequel il \u00e9tait justement question d\u2019\u00ab Apocalyspse \u00bb, d\u2019Ant\u00e9christ et de Soloviev, le journaliste Peter Robinson, finissait par interroger Thiel sur le sens de l\u2019action humaine dans une histoire conduite par la providence :<\/p>\n\n\n\n \u00ab \u2018Ne crains rien\u2019 : vous avez mentionn\u00e9 ce concept \u00e0 plusieurs reprises. C\u2019est une injonction du Christ lui-m\u00eame, que les chr\u00e9tiens sont donc cens\u00e9s prendre tr\u00e8s au s\u00e9rieux, mais on pourrait facilement l\u2019interpr\u00e9ter comme une sorte de \u00ab Tout ira bien. Nous n\u2019avons rien \u00e0 faire. Ce n\u2019est pas entre nos mains. \u00bb C\u2019est toujours le probl\u00e8me lorsqu\u2019on essaie de comprendre l\u2019histoire : quelle est la v\u00e9ritable marge de man\u0153uvre dont nous disposons ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Peter Thiel r\u00e9pondait : \u00ab Je ne suis pas s\u00fbr que nous devrions toujours voir les choses du point de vue de Dieu. Du point de vue humain, l\u2019action humaine a beaucoup d\u2019importance \u00bb. Sans \u00eatre\u00a0n\u00e9cessairement li\u00e9 directement \u00e0 la pens\u00e9e de Vladimir Soloviev \u2014 tant il s\u2019agit l\u00e0 du grand probl\u00e8me de toute conscience chr\u00e9tienne lorsqu\u2019elle se confronte au politique \u2014, il faut n\u00e9anmoins ajouter qu\u2019il y a l\u00e0 comme un \u00e9cho \u00e0 la philosophie de Soloviev. Si bien que cette r\u00e9ponse de Thiel, en apparence anodine, pourrait appeler ce d\u00e9veloppement, \u00e9crit par Soloviev, quelque 130 ans plus t\u00f4t :\u00a0<\/p>\n\n\n\n \u00ab Bien s\u00fbr, en tant que v\u00e9rit\u00e9 religieuse et non pas comme th\u00e9orie abstraite, le christianisme exige de se r\u00e9aliser dans l\u2019effectivit\u00e9 et de s\u2019incarner pleinement. Toutefois, en tant que religion <\/em>divino-humaine<\/em>, il conditionne cette incarnation non pas \u00e0 la seule action imm\u00e9diate et toute-puissante de Dieu, mais aussi \u00e0 l\u2019activit\u00e9 libre de l\u2019homme <\/em>qui ne se d\u00e9couvre pas pleinement et simultan\u00e9ment dans un seul acte, mais se d\u00e9veloppe en suivant une s\u00e9rie de mobiles et d\u2019actions (de tentations et d\u2019excitations, de chutes et d\u2019exploits) se d\u00e9ployant dans l\u2019ordre du temps. C\u2019est pourquoi, bien que les \u00c9vangiles <\/em>garantissent le triomphe d\u00e9finitif de la <\/em>v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019av\u00e8nement du Royaume de Dieu et bien qu\u2019ils nous engagent \u00e0 travailler dans cette direction, ils n\u2019indiquent pas toutefois d\u2019\u00e9ch\u00e9ance pr\u00e9cise \u00e0 la grande crise qui doit, de toute \u00e9vidence, co\u00efncider avec la fin de l\u2019histoire et avec la fin du monde actuel. Par cons\u00e9quent, lorsqu’on nous indique que le christianisme reste \u00e0 ce jour inaccompli, cela constitue seulement un reproche contre l\u2019imperfection humaine et en aucun cas une objection contre la v\u00e9rit\u00e9 divine. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment lorsqu\u2019on se place du c\u00f4t\u00e9 humain \u2014 <\/em>qu\u2019on ne saurait exclure si l\u2019on parle de christianisme \u2014 qu\u2019il est essentiel de savoir dans quelle mesure les principes de la religion v\u00e9ritable ont \u00e9t\u00e9 accueillis et r\u00e9alis\u00e9s dans la vie des soci\u00e9t\u00e9s qui se revendiquent chr\u00e9tiennes. Si l\u2019on ne peut pas, comme on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit, \u00e9valuer la v\u00e9rit\u00e9 de la doctrine chr\u00e9tienne sur le terrain historique, \u00e0 l\u2019inverse c\u2019est \u00e0 partir de cette v\u00e9rit\u00e9 et uniquement \u00e0 partir d\u2019elle qu\u2019on peut juger de l\u2019\u00e9tat de l\u2019humanit\u00e9 chr\u00e9tienne, d\u00e9finir le niveau de son essor spirituel et indiquer ce dont elle a le plus besoin pour sa croissance ult\u00e9rieure <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n La majeure partie de la vie de Soloviev avait \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 penser une \u00ab politique chr\u00e9tienne \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019activit\u00e9 libre de l\u2019homme aux prises avec une histoire universelle, visant \u00e0 en permettre \u00ab l\u2019essor \u00bb et la \u00ab croissance ult\u00e9rieure \u00bb. Initialement, le penseur russe voyait pour ainsi dire les choses positivement <\/em>\u2014 ses commentateurs diront : de fa\u00e7on \u00ab optimiste \u00bb. Aussi son probl\u00e8me \u00e9tait le suivant : comment, pour l\u2019activit\u00e9 humaine, r\u00e9aliser sur terre <\/em>le Royaume de Dieu ? <\/p>\n\n\n\n Autrement dit, \u00e0 la crois\u00e9e entre politique et religion, Soloviev se confrontait \u00e0 un probl\u00e8me fondamental, m\u00eame pour un ath\u00e9e : que faut-il pour r\u00e9aliser le meilleur des r\u00e9gimes ? Comment construire un monde o\u00f9 il n\u2019y aura plus ni dominant, ni domin\u00e9, ni oppresseurs, ni opprim\u00e9s, un monde o\u00f9 chacun sera reconnu \u00e0 sa juste valeur dans son infinie dignit\u00e9 humaine et o\u00f9, mieux encore, l\u2019humanit\u00e9 sera r\u00e9concili\u00e9e avec la nature elle-m\u00eame ? \u00bb Ou pour synth\u00e9tiser la question en termes religieux : \u00ab Que faut-il faire pour r\u00e9aliser le Royaume de Dieu sur terre, ce moment o\u00f9 les hommes appara\u00eetront enfin comme les enfants du Tr\u00e9s-Haut et o\u00f9 le nourrisson mettra la main dans l\u2019antre de la vip\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Peu \u00e0 peu, toutefois, dans l\u2019esprit de Soloviev, cette interrogation s\u2019\u00e9tait transform\u00e9e. En effet, le probl\u00e8me du mal avait pris dans son existence une place de plus en plus importante. Alors, percut\u00e9 par ce \u00ab grand myst\u00e8re d\u2019iniquit\u00e9 \u00bb, la formulation des questions changeait. Ce n\u2019\u00e9tait plus tant \u00ab comment r\u00e9aliser le Royaume de Dieu sur terre \u00bb, ni m\u00eame (de fa\u00e7on passive) \u00ab comment permettre l\u2019advenue du Royaume de Dieu \u00bb, mais progressivement \u00ab qu\u2019est-ce qui emp\u00eache ce Royaume d\u2019advenir ? \u00bb, voire enfin \u2014 avec ce court \u00ab r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb \u2014 pourquoi lorsqu’on pr\u00e9tend r\u00e9aliser ce Royaume, l\u2019histoire prend finalement le sinistre aspect du r\u00e8gne de l\u2019Ant\u00e9christ ?<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9ponse de Soloviev \u00e9tait assez surprenante. \u00c0 ses yeux, ce n\u2019\u00e9tait pas que la t\u00e2che f\u00fbt impossible ou que l\u2019humanit\u00e9 en f\u00fbt incapable, c\u2019est qu\u2019en derni\u00e8re instance ce n\u2019\u00e9tait pas ce qu\u2019elle voulait<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Pour les successeurs de Soloviev, en revanche, la question a pris un sens tout \u00e0 fait concret : pourquoi, \u00e0 vouloir le meilleur des r\u00e9gimes sombre-t-on dans le pire ? Pourquoi le mieux est-il l\u2019ennemi du bien ? Finalement, la r\u00e9ponse de Thiel \u00e0 la question de Peter Robinson, tout comme la totalit\u00e9 de son engagement intellectuel (et financier), pourrait bien rappeler la remarque de Berdiaev : \u00ab L\u2019ensemble de la vie de Soloviev pose un probl\u00e8me torturant \u00e0 la conscience chr\u00e9tienne. Les chr\u00e9tiens doivent de toute la force de leur esprit r\u00e9aliser la v\u00e9rit\u00e9 du Christ sur terre, non seulement dans leur vie personnelle, mais dans la vie publique<\/em>. Ils doivent tendre au Royaume de Dieu non seulement au ciel, mais sur terre<\/em>. Or, le Royaume de Dieu sur terre peut facilement se r\u00e9v\u00e9ler une tromperie et une substitution<\/em>, le royaume de l\u2019ant\u00e9christ, la s\u00e9duction sous l\u2019apparence du bien. Apr\u00e8s tout, le communisme s\u00e9duit par une apparente aspiration \u00e0 r\u00e9aliser la v\u00e9rit\u00e9 sociale, mais il se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le singe et le mutant de la v\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne, il se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre l\u2019affaire de l\u2019ant\u00e9christ <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Confront\u00e9 \u00e0 cette prise de conscience, la pens\u00e9e de Soloviev devait prendre \u00e0 la fin de sa vie un tour radicalement nouveau, voire marquer une rupture vis-\u00e0-vis de sa philosophie ant\u00e9rieure. Il ne pouvait plus aspirer \u00e0 r\u00e9aliser positivement <\/em>\u00ab le meilleur des mondes \u00bb ou encore tendre \u00e0 faire \u00ab progresser l\u2019histoire \u00bb, car en fait de progr\u00e8s, on courrait, selon lui, vers la \u00ab paix de l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire vers une Humanit\u00e9 une \u2014 sans ennemi et affranchie de Dieu \u2014 n\u2019ayant plus qu\u2019\u00e0 sombrer dans une vie stagnante de divertissements mortif\u00e8res o\u00f9 l\u2019on n\u2019attend plus rien venant d\u2019en haut. <\/p>\n\n\n\n Au contact de Soloviev, Dosto\u00efevski<\/a> avait d\u00e9j\u00e0 proph\u00e9tis\u00e9 un tel futur, qu\u2019il pla\u00e7ait d\u2019ailleurs dans la bouche d\u2019Ivan Karamazov ou plut\u00f4t de son double d\u00e9moniaque, personnage ressemblant le plus <\/em>\u00e0 Soloviev <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Les hommes [une fois Dieu supprim\u00e9] s\u2019uniront <\/em>pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L\u2019esprit humain s\u2019\u00e9l\u00e8vera jusqu\u2019\u00e0 un orgueil titanesque et ce sera l\u2019humanit\u00e9 d\u00e9ifi\u00e9e<\/em>. Triomphant sans cesse et sans limite de la nature par la science et l\u2019\u00e9nergie, l\u2019homme par cela m\u00eame \u00e9prouvera constamment une joie si intense qu\u2019elle remplacera pour lui les esp\u00e9rances des joies c\u00e9lestes <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Soloviev, dans son \u00ab court r\u00e9cit \u00bb, ajoutait encore une ultime \u00e9tape, la plus stup\u00e9fiante : ce moment \u00e9trange o\u00f9 les hommes, ne craignant plus la justice de Dieu, et lass\u00e9s peut-\u00eatre de divertissements purement mat\u00e9rialistes, finissent, en outre, par se permettre tous les crimes en ce qui ressemble fort \u00e0 des orgies sataniques : la \u00ab communication entre les vivants et les morts, \u00e9crit-il, entre les hommes et les d\u00e9mons, devint chose courante, donnant naissance \u00e0 des formes in\u00e9dites de d\u00e9bauche mystique et de d\u00e9monol\u00e2trie \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Tout se passe comme si les \u00ab hippies \u00bb de Thiel \u2014 soit aux yeux de l\u2019investisseur am\u00e9ricain les mat\u00e9rialistes individualistes des ann\u00e9es 1970, oubliant Dieu, l\u2019histoire, et ne pensant qu\u2019\u00e0 une vie de jouissance mat\u00e9rielle \u2014 devaient \u00e0 la fin des fins devenir \u00ab satanistes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Pourquoi \u00ab satanistes \u00bb ? Parce qu\u2019en fin de compte, la mort de Dieu, c\u2019est-\u00e0-dire la mort du Dieu de justice au profit du \u00ab pardon permanent de l\u2019ant\u00e9christ \u00bb \u2014 probablement dans une mort an\u00e9antissante \u2014, doit lib\u00e9rer les hommes de toute esp\u00e8ce de retenue et les entra\u00eener dans des plaisirs toujours plus extr\u00eames n\u2019ayant bient\u00f4t plus rien \u00e0 voir avec une simple consommation mat\u00e9rielle. Sous cet angle, il se peut aujourd\u2019hui \u2014 du moins pour l\u2019imagination populaire qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 l\u2019impliquer dans des soir\u00e9es \u00ab satanistes \u00bb \u2014 que le nom actuel d\u2019Epstein puisse valoir non pas comme figure de l\u2019Ant\u00e9christ, mais comme \u00e9tant l\u2019un de ses sujets vivant dans l\u2019impunit\u00e9. Et si l\u2019on en croit Soloviev, ce n\u2019est pas vraiment de l\u2019horreur que son nom inspirerait \u00e0 la plupart des hommes, mais une secr\u00e8te envie. <\/p>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, ce serait l\u00e0 la fin de notre <\/em>histoire. Apr\u00e8s cela, le r\u00f4le appartiendrait \u00e0 la providence. Mais avant, \u00ab que faire \u00bb lorsqu\u2019on est chr\u00e9tien ?<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on en croit Peter Thiel, il ne reste plus qu\u2019une politique du \u00ab katechon<\/em> \u00bb<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire une politique qui retarde ou qui emp\u00eache ce d\u00e9nouement sinistre. L\u00e0 encore, on peut dire que Thiel retrouve en un certain sens le proc\u00e9d\u00e9 m\u00eame de Soloviev.<\/p>\n\n\n\n Certes, Soloviev ne con\u00e7oit pas une politique du \u00ab katechon<\/em> \u00bb qui lui appara\u00eetrait probablement comme un vain bavardage ; en outre, il est fort \u00e0 parier qu\u2019il aurait jug\u00e9 s\u00e9v\u00e8rement les constructions de Thiel comme n\u2019\u00e9tant, somme toute, que suscit\u00e9es par la n\u00e9cessit\u00e9 de rationaliser une politique am\u00e9ricaine supr\u00e9maciste. Menac\u00e9e dans sa domination et ne pouvant plus reposer sur de vieilles id\u00e9ologies trop us\u00e9es, cette politique serait press\u00e9e de se trouver une nouvelle l\u00e9gitimation. Chez Thiel lui-m\u00eame, Soloviev aurait \u00e9galement pu trouver et d\u00e9noncer ais\u00e9ment des traces de l\u2019ant\u00e9christ <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019emp\u00eache que le \u00ab court r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb apporte \u00e0 Thiel un proc\u00e9d\u00e9 int\u00e9ressant. Puisqu\u2019il n\u2019est rien que l\u2019on puisse faire positivement<\/em>, Soloviev se mettait en peine de d\u00e9noncer les illusions du faux bien conduisant en r\u00e9alit\u00e9 au mal authentique. Sa t\u00e2che \u00e9tait de pr\u00e9venir ses coreligionnaires contre cette falsification <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> : \u00ab Montrer par avance le visage trompeur derri\u00e8re lequel se cache l\u2019ab\u00eeme\u00a0du mal, tel a \u00e9t\u00e9 mon supr\u00eame dessein en \u00e9crivant ce petit livre <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Et, s\u2019il \u00e9tait capable de discerner mieux que quiconque ce faux bien, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce avant tout parce que lui-m\u00eame avait commenc\u00e9 sa carri\u00e8re en succombant \u00e0 ses sir\u00e8nes :\u00a0<\/p>\n\n\n\n \u00ab Soloviev, s\u2019inqui\u00e9tait Berdiaev, ne remarque pas [du moins jusqu\u2019\u00e0 son Court r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ<\/em>] que si l\u2019humanit\u00e9 est la moiti\u00e9 de la divino-humanit\u00e9, en revanche le culte de l\u2019humanit\u00e9, arrach\u00e9 hors de Dieu et dirig\u00e9 contre Dieu, est non pas la moiti\u00e9 de la divino-humanit\u00e9, mais une religion oppos\u00e9e au christianisme <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Or, d\u00e9noncer le faux bien pour retarder ou emp\u00eacher son av\u00e8nement, c\u2019est ainsi, semble-t-il, que Thiel con\u00e7oit son activit\u00e9 intellectuelle. La diff\u00e9rence entre Soloviev et Thiel tient n\u00e9anmoins dans la d\u00e9nonciation de ce qui leur appara\u00eet comme un \u00ab faux bien \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Pour Soloviev, celui-ci a quelque chose de \u00ab positif \u00bb, au sens o\u00f9 c\u2019est une proposition s\u00e9duisante<\/em> pour l\u2019humanit\u00e9 : se d\u00e9ifier soi-m\u00eame et jouir de la nature par la science jusqu\u2019\u00e0 la plus radicale extr\u00e9mit\u00e9, sans craindre le jugement de Dieu, et se croire dans cette impunit\u00e9 pardonn\u00e9 de tous p\u00e9ch\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Chez Thiel, ce \u00ab faux bien \u00bb est essentiellement n\u00e9gatif. C\u2019est la crainte du \u00ab feu descendu du Ciel \u00bb, la promesse de s\u00e9curit\u00e9 dans le One World. <\/em>Voil\u00e0 ce que Thiel consid\u00e8re \u00eatre son grand ajout par rapport au r\u00e9cit de Soloviev, ajout qui compense une lacune qu\u2019il reproche \u00e0 l\u2019auteur russe. Thiel d\u00e9clare, en effet, qu\u2019on ne voit pas dans le r\u00e9cit de Soloviev comment l\u2019Ant\u00e9christ parvient \u00e0 prendre le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n De prime abord, son reproche para\u00eet justifi\u00e9. Dans le d\u00e9tail pourtant, cette objection omet la signification du pacte avec le diable que passe l\u2019Ant\u00e9christ : l\u2019acceptation totale de la mort comme an\u00e9antissement en \u00e9change de la reconnaissance <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette objection omet \u00e9galement le fait que si l\u2019Ant\u00e9christ \u00ab hypnotise \u00bb les foules par son discours, c\u2019est parce qu\u2019il leur donne ce qu\u2019elles veulent : une vie de jouissance sans plus se soucier de retenue, ni de jugement de Dieu ; vivre sans toit au-dessus de la t\u00eate dans une \u00e9tourdissante libert\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Pour Thiel, si l\u2019Ant\u00e9christ impose la stagnation, c\u2019est parce qu\u2019il craint que son pouvoir puisse \u00eatre remis en question avec l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle force. Cette crainte de l\u2019Ant\u00e9christ sera affermie par une autre collective : l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle force n\u2019est pas seulement un concurrent \u00e0 son tr\u00f4ne, c\u2019est \u00e9galement et objectivement, pour tous, le risque d\u2019une nouvelle guerre, et, donc, de l\u2019utilisation du nucl\u00e9aire signant la fin de l\u2019humanit\u00e9. En somme : one world or none. <\/em><\/p>\n\n\n\n Pour Soloviev, en revanche, l\u2019Ant\u00e9christ est la fin de l\u2019histoire, non pas parce que les hommes ont une quelconque crainte du \u00ab feu descendu du ciel \u00bb, mais parce qu\u2019ils n\u2019ont plus aucune crainte, qu\u2019ils sont pleinement satisfaits d\u2019eux-m\u00eames. Il n\u2019y a donc pas de nouvelles forces \u00e0 attendre. Et, s\u2019il n\u2019y a pas de nouvelles forces, c\u2019est parce qu\u2019au fond d\u2019eux les hommes aspirent \u00e0 ce monde, dans lequel eux-m\u00eames seront comme des Dieux, triomphant sans limite de la nature, allant jusqu\u2019\u00e0 des d\u00e9bauches in\u00e9dites o\u00f9 les hommes couchent avec des d\u00e9mons. <\/p>\n\n\n\n Mais contre quoi peut donc buter l\u2019Ant\u00e9christ ? La seule chose qui lui r\u00e9siste n\u2019est autre que la conscience v\u00e9ritablement religieuse, celle qui se soumet<\/em> \u00e0 Dieu et aime le Christ, et qui, comme un scrupule ou un reste de honte, se sent par compassion une responsabilit\u00e9 envers la cr\u00e9ation de Dieu, tout en ressentant avec pi\u00e9t\u00e9 une admiration soumise pour le Cr\u00e9ateur. Qu\u2019est-ce qui r\u00e9sistera \u00e0 ce XXIe si\u00e8cle de l\u2019Ant\u00e9christ, proph\u00e9tise Soloviev ? Le fait religieux qui ne tol\u00e9rera plus cette d\u00e9mesure d\u00e9moniaque : les fid\u00e8les se retireront au d\u00e9sert, se couvrant la t\u00eate de honte et de crainte. <\/p>\n\n\n\n Est-ce que ce r\u00e9cit convainc ? Pas tout le monde, en v\u00e9rit\u00e9 ; et, entre autres, pas la Dame de l\u2019entretien : \u00ab Mais quel est donc le sens d\u00e9finitif de ce drame ? Et je ne comprends toujours pas pourquoi votre Ant\u00e9christ hait Dieu \u00e0 ce point, tout en \u00e9tant lui-m\u00eame essentiellement bon et non pas m\u00e9chant. \u00bb Le r\u00e9volutionnaire Boukharine a eu la m\u00eame r\u00e9action : \u00ab Je pris connaissance de la fameuse Conf\u00e9rence sur l\u2019Ant\u00e9christ <\/em>de Vladimir Soloviev et je me prenais \u00e0 h\u00e9siter : ne suis-je pas l\u2019Ant\u00e9christ ? \u00bb. Et Koj\u00e8ve enfin : \u00ab D\u2019apr\u00e8s les Trois Entretiens <\/em>l\u2019histoire a un d\u00e9nouement tragique, mais l\u2019homme conserve (ou, peut-\u00eatre, re\u00e7oit ici pour la premi\u00e8re fois chez lui) sa libert\u00e9 et son ind\u00e9pendance absolues vis-\u00e0-vis de Dieu<\/em> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\nLa fin de l’Histoire<\/h2>\n\n\n\n
Que faire ?<\/h3>\n\n\n\n
Le Christ<\/h3>\n\n\n\n