{"id":325595,"date":"2026-04-06T06:00:00","date_gmt":"2026-04-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=325595"},"modified":"2026-04-06T08:06:33","modified_gmt":"2026-04-06T06:06:33","slug":"lantechrist-de-soloviev-troisieme-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/06\/lantechrist-de-soloviev-troisieme-partie\/","title":{"rendered":"L\u2019Ant\u00e9christ de Soloviev : troisi\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"\n

Lors d\u2019un long entretien<\/a> accord\u00e9 par Peter Thiel pour le podcast Uncommon Knowledge <\/em>de la Hoover Institution, dans lequel il \u00e9tait justement question d\u2019\u00ab Apocalyspse \u00bb, d\u2019Ant\u00e9christ et de Soloviev, le journaliste Peter Robinson, finissait par interroger Thiel sur le sens de l\u2019action humaine dans une histoire conduite par la providence :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab \u2018Ne crains rien\u2019 : vous avez mentionn\u00e9 ce concept \u00e0 plusieurs reprises. C\u2019est une injonction du Christ lui-m\u00eame, que les chr\u00e9tiens sont donc cens\u00e9s prendre tr\u00e8s au s\u00e9rieux, mais on pourrait facilement l\u2019interpr\u00e9ter comme une sorte de \u00ab Tout ira bien. Nous n\u2019avons rien \u00e0 faire. Ce n\u2019est pas entre nos mains. \u00bb C\u2019est toujours le probl\u00e8me lorsqu\u2019on essaie de comprendre l\u2019histoire : quelle est la v\u00e9ritable marge de man\u0153uvre dont nous disposons ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Peter Thiel r\u00e9pondait : \u00ab Je ne suis pas s\u00fbr que nous devrions toujours voir les choses du point de vue de Dieu. Du point de vue humain, l\u2019action humaine a beaucoup d\u2019importance \u00bb. Sans \u00eatre\u00a0n\u00e9cessairement li\u00e9 directement \u00e0 la pens\u00e9e de Vladimir Soloviev \u2014 tant il s\u2019agit l\u00e0 du grand probl\u00e8me de toute conscience chr\u00e9tienne lorsqu\u2019elle se confronte au politique \u2014, il faut n\u00e9anmoins ajouter qu\u2019il y a l\u00e0 comme un \u00e9cho \u00e0 la philosophie de Soloviev. Si bien que cette r\u00e9ponse de Thiel, en apparence anodine, pourrait appeler ce d\u00e9veloppement, \u00e9crit par Soloviev, quelque 130 ans plus t\u00f4t :\u00a0<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Bien s\u00fbr, en tant que v\u00e9rit\u00e9 religieuse et non pas comme th\u00e9orie abstraite, le christianisme exige de se r\u00e9aliser dans l\u2019effectivit\u00e9 et de s\u2019incarner pleinement. Toutefois, en tant que religion <\/em>divino-humaine<\/em>, il conditionne cette incarnation non pas \u00e0 la seule action imm\u00e9diate et toute-puissante de Dieu, mais aussi \u00e0 l\u2019activit\u00e9 libre de l\u2019homme <\/em>qui ne se d\u00e9couvre pas pleinement et simultan\u00e9ment dans un seul acte, mais se d\u00e9veloppe en suivant une s\u00e9rie de mobiles et d\u2019actions (de tentations et d\u2019excitations, de chutes et d\u2019exploits) se d\u00e9ployant dans l\u2019ordre du temps. C\u2019est pourquoi, bien que les \u00c9vangiles <\/em>garantissent le triomphe d\u00e9finitif de la <\/em>v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019av\u00e8nement du Royaume de Dieu et bien qu\u2019ils nous engagent \u00e0 travailler dans cette direction, ils n\u2019indiquent pas toutefois d\u2019\u00e9ch\u00e9ance pr\u00e9cise \u00e0 la grande crise qui doit, de toute \u00e9vidence, co\u00efncider avec la fin de l\u2019histoire et avec la fin du monde actuel. Par cons\u00e9quent, lorsqu’on nous indique que le christianisme reste \u00e0 ce jour inaccompli, cela constitue seulement un reproche contre l\u2019imperfection humaine et en aucun cas une objection contre la v\u00e9rit\u00e9 divine. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment lorsqu\u2019on se place du c\u00f4t\u00e9 humain \u2014 <\/em>qu\u2019on ne saurait exclure si l\u2019on parle de christianisme \u2014 qu\u2019il est essentiel de savoir dans quelle mesure les principes de la religion v\u00e9ritable ont \u00e9t\u00e9 accueillis et r\u00e9alis\u00e9s dans la vie des soci\u00e9t\u00e9s qui se revendiquent chr\u00e9tiennes. Si l\u2019on ne peut pas, comme on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit, \u00e9valuer la v\u00e9rit\u00e9 de la doctrine chr\u00e9tienne sur le terrain historique, \u00e0 l\u2019inverse c\u2019est \u00e0 partir de cette v\u00e9rit\u00e9 et uniquement \u00e0 partir d\u2019elle qu\u2019on peut juger de l\u2019\u00e9tat de l\u2019humanit\u00e9 chr\u00e9tienne, d\u00e9finir le niveau de son essor spirituel et indiquer ce dont elle a le plus besoin pour sa croissance ult\u00e9rieure <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La majeure partie de la vie de Soloviev avait \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 penser une \u00ab politique chr\u00e9tienne \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019activit\u00e9 libre de l\u2019homme aux prises avec une histoire universelle, visant \u00e0 en permettre \u00ab l\u2019essor \u00bb et la \u00ab croissance ult\u00e9rieure \u00bb. Initialement, le penseur russe voyait pour ainsi dire les choses positivement <\/em>\u2014 ses commentateurs diront : de fa\u00e7on \u00ab optimiste \u00bb. Aussi son probl\u00e8me \u00e9tait le suivant : comment, pour l\u2019activit\u00e9 humaine, r\u00e9aliser sur terre <\/em>le Royaume de Dieu ? <\/p>\n\n\n\n

Autrement dit, \u00e0 la crois\u00e9e entre politique et religion, Soloviev se confrontait \u00e0 un probl\u00e8me fondamental, m\u00eame pour un ath\u00e9e : que faut-il pour r\u00e9aliser le meilleur des r\u00e9gimes ? Comment construire un monde o\u00f9 il n\u2019y aura plus ni dominant, ni domin\u00e9, ni oppresseurs, ni opprim\u00e9s, un monde o\u00f9 chacun sera reconnu \u00e0 sa juste valeur dans son infinie dignit\u00e9 humaine et o\u00f9, mieux encore, l\u2019humanit\u00e9 sera r\u00e9concili\u00e9e avec la nature elle-m\u00eame ? \u00bb Ou pour synth\u00e9tiser la question en termes religieux : \u00ab Que faut-il faire pour r\u00e9aliser le Royaume de Dieu sur terre, ce moment o\u00f9 les hommes appara\u00eetront enfin comme les enfants du Tr\u00e9s-Haut et o\u00f9 le nourrisson mettra la main dans l\u2019antre de la vip\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La fin de l’Histoire<\/h2>\n\n\n\n

Peu \u00e0 peu, toutefois, dans l\u2019esprit de Soloviev, cette interrogation s\u2019\u00e9tait transform\u00e9e. En effet, le probl\u00e8me du mal avait pris dans son existence une place de plus en plus importante. Alors, percut\u00e9 par ce \u00ab grand myst\u00e8re d\u2019iniquit\u00e9 \u00bb, la formulation des questions changeait. Ce n\u2019\u00e9tait plus tant \u00ab comment r\u00e9aliser le Royaume de Dieu sur terre \u00bb, ni m\u00eame (de fa\u00e7on passive) \u00ab comment permettre l\u2019advenue du Royaume de Dieu \u00bb, mais progressivement \u00ab qu\u2019est-ce qui emp\u00eache ce Royaume d\u2019advenir ? \u00bb, voire enfin \u2014 avec ce court \u00ab r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb \u2014 pourquoi lorsqu’on pr\u00e9tend r\u00e9aliser ce Royaume, l\u2019histoire prend finalement le sinistre aspect du r\u00e8gne de l\u2019Ant\u00e9christ ?<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9ponse de Soloviev \u00e9tait assez surprenante. \u00c0 ses yeux, ce n\u2019\u00e9tait pas que la t\u00e2che f\u00fbt impossible ou que l\u2019humanit\u00e9 en f\u00fbt incapable, c\u2019est qu\u2019en derni\u00e8re instance ce n\u2019\u00e9tait pas ce qu\u2019elle voulait<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Pour les successeurs de Soloviev, en revanche, la question a pris un sens tout \u00e0 fait concret : pourquoi, \u00e0 vouloir le meilleur des r\u00e9gimes sombre-t-on dans le pire ? Pourquoi le mieux est-il l\u2019ennemi du bien ? Finalement, la r\u00e9ponse de Thiel \u00e0 la question de Peter Robinson, tout comme la totalit\u00e9 de son engagement intellectuel (et financier), pourrait bien rappeler la remarque de Berdiaev : \u00ab L\u2019ensemble de la vie de Soloviev pose un probl\u00e8me torturant \u00e0 la conscience chr\u00e9tienne. Les chr\u00e9tiens doivent de toute la force de leur esprit r\u00e9aliser la v\u00e9rit\u00e9 du Christ sur terre, non seulement dans leur vie personnelle, mais dans la vie publique<\/em>. Ils doivent tendre au Royaume de Dieu non seulement au ciel, mais sur terre<\/em>. Or, le Royaume de Dieu sur terre peut facilement se r\u00e9v\u00e9ler une tromperie et une substitution<\/em>, le royaume de l\u2019ant\u00e9christ, la s\u00e9duction sous l\u2019apparence du bien. Apr\u00e8s tout, le communisme s\u00e9duit par une apparente aspiration \u00e0 r\u00e9aliser la v\u00e9rit\u00e9 sociale, mais il se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le singe et le mutant de la v\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne, il se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre l\u2019affaire de l\u2019ant\u00e9christ <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Confront\u00e9 \u00e0 cette prise de conscience, la pens\u00e9e de Soloviev devait prendre \u00e0 la fin de sa vie un tour radicalement nouveau, voire marquer une rupture vis-\u00e0-vis de sa philosophie ant\u00e9rieure. Il ne pouvait plus aspirer \u00e0 r\u00e9aliser positivement <\/em>\u00ab le meilleur des mondes \u00bb ou encore tendre \u00e0 faire \u00ab progresser l\u2019histoire \u00bb, car en fait de progr\u00e8s, on courrait, selon lui, vers la \u00ab paix de l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire vers une Humanit\u00e9 une \u2014 sans ennemi et affranchie de Dieu \u2014 n\u2019ayant plus qu\u2019\u00e0 sombrer dans une vie stagnante de divertissements mortif\u00e8res o\u00f9 l\u2019on n\u2019attend plus rien venant d\u2019en haut. <\/p>\n\n\n\n

Au contact de Soloviev, Dosto\u00efevski<\/a> avait d\u00e9j\u00e0 proph\u00e9tis\u00e9 un tel futur, qu\u2019il pla\u00e7ait d\u2019ailleurs dans la bouche d\u2019Ivan Karamazov ou plut\u00f4t de son double d\u00e9moniaque, personnage ressemblant le plus <\/em>\u00e0 Soloviev <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Les hommes [une fois Dieu supprim\u00e9] s\u2019uniront <\/em>pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L\u2019esprit humain s\u2019\u00e9l\u00e8vera jusqu\u2019\u00e0 un orgueil titanesque et ce sera l\u2019humanit\u00e9 d\u00e9ifi\u00e9e<\/em>. Triomphant sans cesse et sans limite de la nature par la science et l\u2019\u00e9nergie, l\u2019homme par cela m\u00eame \u00e9prouvera constamment une joie si intense qu\u2019elle remplacera pour lui les esp\u00e9rances des joies c\u00e9lestes <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Soloviev, dans son \u00ab court r\u00e9cit \u00bb, ajoutait encore une ultime \u00e9tape, la plus stup\u00e9fiante : ce moment \u00e9trange o\u00f9 les hommes, ne craignant plus la justice de Dieu, et lass\u00e9s peut-\u00eatre de divertissements purement mat\u00e9rialistes, finissent, en outre, par se permettre tous les crimes en ce qui ressemble fort \u00e0 des orgies sataniques : la \u00ab communication entre les vivants et les morts, \u00e9crit-il, entre les hommes et les d\u00e9mons, devint chose courante, donnant naissance \u00e0 des formes in\u00e9dites de d\u00e9bauche mystique et de d\u00e9monol\u00e2trie \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Tout se passe comme si les \u00ab hippies \u00bb de Thiel \u2014 soit aux yeux de l\u2019investisseur am\u00e9ricain les mat\u00e9rialistes individualistes des ann\u00e9es 1970, oubliant Dieu, l\u2019histoire, et ne pensant qu\u2019\u00e0 une vie de jouissance mat\u00e9rielle \u2014 devaient \u00e0 la fin des fins devenir \u00ab satanistes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Pourquoi \u00ab satanistes \u00bb ? Parce qu\u2019en fin de compte, la mort de Dieu, c\u2019est-\u00e0-dire la mort du Dieu de justice au profit du \u00ab pardon permanent de l\u2019ant\u00e9christ \u00bb \u2014 probablement dans une mort an\u00e9antissante \u2014, doit lib\u00e9rer les hommes de toute esp\u00e8ce de retenue et les entra\u00eener dans des plaisirs toujours plus extr\u00eames n\u2019ayant bient\u00f4t plus rien \u00e0 voir avec une simple consommation mat\u00e9rielle. Sous cet angle, il se peut aujourd\u2019hui \u2014 du moins pour l\u2019imagination populaire qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 l\u2019impliquer dans des soir\u00e9es \u00ab satanistes \u00bb \u2014 que le nom actuel d\u2019Epstein puisse valoir non pas comme figure de l\u2019Ant\u00e9christ, mais comme \u00e9tant l\u2019un de ses sujets vivant dans l\u2019impunit\u00e9. Et si l\u2019on en croit Soloviev, ce n\u2019est pas vraiment de l\u2019horreur que son nom inspirerait \u00e0 la plupart des hommes, mais une secr\u00e8te envie. <\/p>\n\n\n\n

Que faire ?<\/h3>\n\n\n\n

Quoi qu\u2019il en soit, ce serait l\u00e0 la fin de notre <\/em>histoire. Apr\u00e8s cela, le r\u00f4le appartiendrait \u00e0 la providence. Mais avant, \u00ab que faire \u00bb lorsqu\u2019on est chr\u00e9tien ?<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on en croit Peter Thiel, il ne reste plus qu\u2019une politique du \u00ab katechon<\/em> \u00bb<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire une politique qui retarde ou qui emp\u00eache ce d\u00e9nouement sinistre. L\u00e0 encore, on peut dire que Thiel retrouve en un certain sens le proc\u00e9d\u00e9 m\u00eame de Soloviev.<\/p>\n\n\n\n

Certes, Soloviev ne con\u00e7oit pas une politique du \u00ab katechon<\/em> \u00bb qui lui appara\u00eetrait probablement comme un vain bavardage ; en outre, il est fort \u00e0 parier qu\u2019il aurait jug\u00e9 s\u00e9v\u00e8rement les constructions de Thiel comme n\u2019\u00e9tant, somme toute, que suscit\u00e9es par la n\u00e9cessit\u00e9 de rationaliser une politique am\u00e9ricaine supr\u00e9maciste. Menac\u00e9e dans sa domination et ne pouvant plus reposer sur de vieilles id\u00e9ologies trop us\u00e9es, cette politique serait press\u00e9e de se trouver une nouvelle l\u00e9gitimation. Chez Thiel lui-m\u00eame, Soloviev aurait \u00e9galement pu trouver et d\u00e9noncer ais\u00e9ment des traces de l\u2019ant\u00e9christ <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Il n\u2019emp\u00eache que le \u00ab court r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb apporte \u00e0 Thiel un proc\u00e9d\u00e9 int\u00e9ressant. Puisqu\u2019il n\u2019est rien que l\u2019on puisse faire positivement<\/em>, Soloviev se mettait en peine de d\u00e9noncer les illusions du faux bien conduisant en r\u00e9alit\u00e9 au mal authentique. Sa t\u00e2che \u00e9tait de pr\u00e9venir ses coreligionnaires contre cette falsification <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> : \u00ab Montrer par avance le visage trompeur derri\u00e8re lequel se cache l\u2019ab\u00eeme\u00a0du mal, tel a \u00e9t\u00e9 mon supr\u00eame dessein en \u00e9crivant ce petit livre <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Et, s\u2019il \u00e9tait capable de discerner mieux que quiconque ce faux bien, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce avant tout parce que lui-m\u00eame avait commenc\u00e9 sa carri\u00e8re en succombant \u00e0 ses sir\u00e8nes :\u00a0<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Soloviev, s\u2019inqui\u00e9tait Berdiaev, ne remarque pas [du moins jusqu\u2019\u00e0 son Court r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ<\/em>] que si l\u2019humanit\u00e9 est la moiti\u00e9 de la divino-humanit\u00e9, en revanche le culte de l\u2019humanit\u00e9, arrach\u00e9 hors de Dieu et dirig\u00e9 contre Dieu, est non pas la moiti\u00e9 de la divino-humanit\u00e9, mais une religion oppos\u00e9e au christianisme <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Or, d\u00e9noncer le faux bien pour retarder ou emp\u00eacher son av\u00e8nement, c\u2019est ainsi, semble-t-il, que Thiel con\u00e7oit son activit\u00e9 intellectuelle. La diff\u00e9rence entre Soloviev et Thiel tient n\u00e9anmoins dans la d\u00e9nonciation de ce qui leur appara\u00eet comme un \u00ab faux bien \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Pour Soloviev, celui-ci a quelque chose de \u00ab positif \u00bb, au sens o\u00f9 c\u2019est une proposition s\u00e9duisante<\/em> pour l\u2019humanit\u00e9 : se d\u00e9ifier soi-m\u00eame et jouir de la nature par la science jusqu\u2019\u00e0 la plus radicale extr\u00e9mit\u00e9, sans craindre le jugement de Dieu, et se croire dans cette impunit\u00e9 pardonn\u00e9 de tous p\u00e9ch\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Chez Thiel, ce \u00ab faux bien \u00bb est essentiellement n\u00e9gatif. C\u2019est la crainte du \u00ab feu descendu du Ciel \u00bb, la promesse de s\u00e9curit\u00e9 dans le One World. <\/em>Voil\u00e0 ce que Thiel consid\u00e8re \u00eatre son grand ajout par rapport au r\u00e9cit de Soloviev, ajout qui compense une lacune qu\u2019il reproche \u00e0 l\u2019auteur russe. Thiel d\u00e9clare, en effet, qu\u2019on ne voit pas dans le r\u00e9cit de Soloviev comment l\u2019Ant\u00e9christ parvient \u00e0 prendre le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n

De prime abord, son reproche para\u00eet justifi\u00e9. Dans le d\u00e9tail pourtant, cette objection omet la signification du pacte avec le diable que passe l\u2019Ant\u00e9christ : l\u2019acceptation totale de la mort comme an\u00e9antissement en \u00e9change de la reconnaissance <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette objection omet \u00e9galement le fait que si l\u2019Ant\u00e9christ \u00ab hypnotise \u00bb les foules par son discours, c\u2019est parce qu\u2019il leur donne ce qu\u2019elles veulent : une vie de jouissance sans plus se soucier de retenue, ni de jugement de Dieu ; vivre sans toit au-dessus de la t\u00eate dans une \u00e9tourdissante libert\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Pour Thiel, si l\u2019Ant\u00e9christ impose la stagnation, c\u2019est parce qu\u2019il craint que son pouvoir puisse \u00eatre remis en question avec l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle force. Cette crainte de l\u2019Ant\u00e9christ sera affermie par une autre collective : l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle force n\u2019est pas seulement un concurrent \u00e0 son tr\u00f4ne, c\u2019est \u00e9galement et objectivement, pour tous, le risque d\u2019une nouvelle guerre, et, donc, de l\u2019utilisation du nucl\u00e9aire signant la fin de l\u2019humanit\u00e9. En somme : one world or none. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Pour Soloviev, en revanche, l\u2019Ant\u00e9christ est la fin de l\u2019histoire, non pas parce que les hommes ont une quelconque crainte du \u00ab feu descendu du ciel \u00bb, mais parce qu\u2019ils n\u2019ont plus aucune crainte, qu\u2019ils sont pleinement satisfaits d\u2019eux-m\u00eames. Il n\u2019y a donc pas de nouvelles forces \u00e0 attendre. Et, s\u2019il n\u2019y a pas de nouvelles forces, c\u2019est parce qu\u2019au fond d\u2019eux les hommes aspirent \u00e0 ce monde, dans lequel eux-m\u00eames seront comme des Dieux, triomphant sans limite de la nature, allant jusqu\u2019\u00e0 des d\u00e9bauches in\u00e9dites o\u00f9 les hommes couchent avec des d\u00e9mons. <\/p>\n\n\n\n

Le Christ<\/h3>\n\n\n\n

Mais contre quoi peut donc buter l\u2019Ant\u00e9christ ? La seule chose qui lui r\u00e9siste n\u2019est autre que la conscience v\u00e9ritablement religieuse, celle qui se soumet<\/em> \u00e0 Dieu et aime le Christ, et qui, comme un scrupule ou un reste de honte, se sent par compassion une responsabilit\u00e9 envers la cr\u00e9ation de Dieu, tout en ressentant avec pi\u00e9t\u00e9 une admiration soumise pour le Cr\u00e9ateur. Qu\u2019est-ce qui r\u00e9sistera \u00e0 ce XXIe si\u00e8cle de l\u2019Ant\u00e9christ, proph\u00e9tise Soloviev ? Le fait religieux qui ne tol\u00e9rera plus cette d\u00e9mesure d\u00e9moniaque : les fid\u00e8les se retireront au d\u00e9sert, se couvrant la t\u00eate de honte et de crainte. <\/p>\n\n\n\n

Est-ce que ce r\u00e9cit convainc ? Pas tout le monde, en v\u00e9rit\u00e9 ; et, entre autres, pas la Dame de l\u2019entretien : \u00ab Mais quel est donc le sens d\u00e9finitif de ce drame ? Et je ne comprends toujours pas pourquoi votre Ant\u00e9christ hait Dieu \u00e0 ce point, tout en \u00e9tant lui-m\u00eame essentiellement bon et non pas m\u00e9chant. \u00bb Le r\u00e9volutionnaire Boukharine a eu la m\u00eame r\u00e9action : \u00ab Je pris connaissance de la fameuse Conf\u00e9rence sur l\u2019Ant\u00e9christ <\/em>de Vladimir Soloviev et je me prenais \u00e0 h\u00e9siter : ne suis-je pas l\u2019Ant\u00e9christ ? \u00bb. Et Koj\u00e8ve enfin : \u00ab D\u2019apr\u00e8s les Trois Entretiens <\/em>l\u2019histoire a un d\u00e9nouement tragique, mais l\u2019homme conserve (ou, peut-\u00eatre, re\u00e7oit ici pour la premi\u00e8re fois chez lui) sa libert\u00e9 et son ind\u00e9pendance absolues vis-\u00e0-vis de Dieu<\/em> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Monsieur Z.<\/span> (lisant<\/em>) \u00ab Parmi les membres du concile, trois figures se distinguaient tout particuli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n

Il y avait d\u2019abord le pape Pierre II. C’\u00e9tait de plein droit le chef de la fraction catholique du concile. Son pr\u00e9d\u00e9cesseur \u00e9tait mort en s\u2019y rendant, si bien qu\u2019il avait fallu r\u00e9unir \u00e0 Damas un conclave, qui avait \u00e9lu \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 le cardinal Simone Barionini. Ce dernier prit le nom de Pierre.<\/p>\n\n\n\n

Soloviev joue bien s\u00fbr avec les noms des protagonistes. On se souvient que Pierre s\u2019appelait d\u2019abord Simon Bar-jona (Matt. 16,17),\u00a0ce qui n\u2019est pas sans rappeler notre \u00ab Simone Barionini \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

 D\u2019origine modeste, venant de la r\u00e9gion napolitaine, il s\u2019\u00e9tait fait conna\u00eetre comme pr\u00e9dicateur de l\u2019ordre des Carmes et avait rendu de fiers services en luttant contre une secte satanique, qui s\u2019\u00e9tait r\u00e9pandue \u00e0 P\u00e9tersbourg et ses environs (attirant \u00e0 elle aussi bien des orthodoxes que des catholiques).<\/p>\n\n\n\n

Le choix de cet ordre est tout \u00e0 fait significatif et montre la rupture de Soloviev avec sa pens\u00e9e ant\u00e9rieure qui privil\u00e9giait l\u2019activit\u00e9 humaine. En effet, cet ordre se distingue par la pri\u00e8re et la contemplation, ainsi qu\u2019un rapport mystique \u00e0 Dieu.<\/p>\n\n\n\n

Nomm\u00e9 archev\u00eaque de Moguilev, puis cardinal, il \u00e9tait depuis longtemps pressenti pour la tiare.<\/p>\n\n\n\n

Cr\u00e9\u00e9 sous le r\u00e8gne de Catherine II, l\u2019archev\u00eaque de Moguilev \u00e9tait le chef de l\u2019\u00c9glise catholique dans l\u2019Empire russe : il supervisait tous les catholiques de l\u2019immense territoire imp\u00e9rial.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, de taille moyenne et de forte corpulence, au visage rouge, au nez busqu\u00e9 et aux sourcils \u00e9pais. Il \u00e9tait ardent et imp\u00e9tueux, parlait avec feu tout en faisant de grands gestes ; il captivait ses auditeurs plus qu\u2019il ne les convainquait. Envers le souverain de l\u2019univers, le nouveau pape faisait preuve de d\u00e9fiance et d\u2019antipathie, surtout depuis que le pape d\u00e9funt, en partant pour le concile, avait d\u00fb c\u00e9der aux instances de l\u2019empereur en nommant cardinal le chancelier imp\u00e9rial et grand mage de l\u2019univers, \u00e0 savoir l\u2019exotique \u00e9v\u00eaque Apollonius, que Pierre consid\u00e9rait pour sa part comme un catholique douteux et un imposteur certain.<\/p>\n\n\n\n

Le starets Jean \u00e9tait le chef v\u00e9ritable, sinon officiel, des orthodoxes. Le peuple russe le connaissait tr\u00e8s bien. Quoiqu\u2019il f\u00fbt officiellement consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9v\u00eaque \u00ab retir\u00e9 \u00bb, il ne vivait dans aucun monast\u00e8re, errant sans cesse de-ci, de-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

Soloviev sugg\u00e8re la m\u00eame id\u00e9e qu\u2019avec l\u2019ordre des Carmes. Cela signifie que le starets Jean n\u2019a plus de responsabilit\u00e9 temporelle, mais se consacre enti\u00e8rement au plan spirituel. <\/p>\n\n\n\n

Nombreuses \u00e9taient les l\u00e9gendes circulant \u00e0 son sujet. Certains affirmaient qu\u2019il \u00e9tait Th\u00e9odore Kouzmitch ressuscit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire Alexandre Ier, n\u00e9 trois si\u00e8cles auparavant.<\/p>\n\n\n\n

L\u00e9gende fascinante de la culture russe. Kouzmitch est un ermite ayant v\u00e9cu en Russie au XIXe si\u00e8cle, v\u00e9n\u00e9r\u00e9 aujourd\u2019hui comme un saint dans l\u2019\u00c9glise orthodoxe. Beaucoup pensent que ce moine, bien trop \u00e9rudit et raffin\u00e9 pour son milieu sib\u00e9rien, serait en r\u00e9alit\u00e9 Alexandre Ier, mort officiellement en 1825 dans des conditions troubles.<\/p>\n\n\n\n

Pourquoi Alexandre Ier se serait-il retir\u00e9 ? \u00c0 cause de l\u2019assassinat de son p\u00e8re Paul Ier. Sans y avoir directement particip\u00e9, il \u00e9tait au courant du complot. La culpabilit\u00e9 serait alors devenue, au fil du temps, de plus en plus lourde \u00e0 porter. Finalement, il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne plus agir et renoncer au monde. L\u00e0 encore, Soloviev marque clairement une rupture avec sa pens\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019autres allaient plus loin encore, en soutenant qu\u2019il s\u2019agissait du v\u00e9ritable startets Jean, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019ap\u00f4tre Jean lui-m\u00eame, qui ne serait pas mort, mais se manifesterait ouvertement ces derniers temps.<\/p>\n\n\n\n

Le retour sur terre d\u2019un personnage mort est un motif r\u00e9current dans la culture populaire russe. On a dit de Soloviev lui-m\u00eame \u2014 contre son gr\u00e9 \u2014 qu\u2019il \u00e9tait le Christ ressuscit\u00e9. C\u2019est par exemple ce que rapporte Gorki de sa rencontre avec Anna Schmit, une mystique russe amoureuse de Soloviev, o\u00f9 \u00e0 travers les paroles de la femme se dessinait la figure de Soloviev jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Anna Schmit lui d\u00e9clare qu\u2019il s\u2019agit aussi du Christ : \u00ab Au d\u00e9but du discours d\u2019Anna Schmit, j\u2019\u00e9tais assez mal \u00e0 l\u2019aise en l\u2019\u00e9coutant [\u2026] Mais, devant moi, \u00e9tait assis un homme qui m\u2019\u00e9tait inconnu. Il parlait si bien, remplissait magnifiquement son discours de citations des \u0153uvres des p\u00e8res de l\u2019\u00c9glise. Il parlait des gnostiques, de Basilide et d\u2019Enoia. Sa voix \u00e9tait magistrale et autoritaire, les pupilles bleu fonc\u00e9 de ses yeux se dilataient et brillaient de fa\u00e7on aussi inattendue pour moi qu\u2019\u00e9taient nouvelles beaucoup de ses paroles et de ses pens\u00e9es. Peu \u00e0 peu, tout ce qu\u2019il y avait de banal dans cette personne disparut, devint invisible, et je me souviens de la surprise joyeuse et fi\u00e8re avec laquelle j\u2019observais comment, sous la coquille gris\u00e2tre externe, surgissait et s\u2019\u00e9chappait le feu d\u2019une pens\u00e9e sur le mal, sur la contradiction entre la chair et l\u2019esprit, comment r\u00e9sonnaient avec assurance et fermet\u00e9 les mots de ceux qui cherchent la sagesse parfaite, la v\u00e9rit\u00e9 in\u00e9branlable. D\u2019Anna Schmit, je ne me souviens que de son petit crayon qui virevoltait sans cesse et de plus en plus vite entre ses doigts secs et sombres de vieille momie. C\u2019\u00e9tait comme si elle \u00e9tait devenue un peu ivre, dessinant dans les airs et avec son crayon un sch\u00e9ma capricieux o\u00f9 s\u2019esquissaient des chemins de pens\u00e9e. Elle tressautait sur sa chaise et, tout sourire, disait avec joie : \u2018Vous pouvez imaginer la terreur d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e du Diable.\u2019 [\u2026] Apr\u00e8s avoir lev\u00e9 sa main droite au-dessus de sa t\u00eate, elle affirma : \u2018Et le Christ est vivant !\u2019 J\u2019appris alors que le Christ, c\u2019\u00e9tait Vladimir Soloviev. \u00bb (Maxime Gorki, Journal, souvenirs, <\/em>\u00ab Anna Schmit \u00bb, 1924)<\/p>\n\n\n\n

Lui-m\u00eame ne parlait jamais de ses origines, ni de sa jeunesse. D\u00e9sormais, c\u2019\u00e9tait un vieillard tr\u00e8s \u00e2g\u00e9, mais vigoureux, aux cheveux et \u00e0 la barbe jaunissants, si ce n\u2019est verd\u00e2tres. De taille haute et de corps maigre, ses joues n\u00e9anmoins \u00e9taient pleines et l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9es. Quant \u00e0 ses yeux, ils les avaient vifs et brillants, tandis que son visage et ses paroles exprimaient une attendrissante bont\u00e9. Il \u00e9tait toujours v\u00eatu d\u2019une soutane et d\u2019un manteau blancs.<\/p>\n\n\n\n

L\u00e0 encore, il n\u2019est pas impossible de voir derri\u00e8re la blancheur\u00a0de cette soutane, une rupture avec le d\u00e9but du grand livre de Soloviev, La Russie et l\u2019\u00c9glise universelle <\/em> :\u00a0<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Saint Nicolas et saint Cassien, nous dit une l\u00e9gende populaire russe, envoy\u00e9s du Paradis pour visiter la terre, aper\u00e7urent un jour sur leur chemin un pauvre paysan dont la charrette, charg\u00e9e de foin, \u00e9tait profond\u00e9ment embourb\u00e9e et qui d\u00e9ployait des efforts infructueux pour faire avancer son cheval. \u2014 Allons donner un coup de main \u00e0 ce brave homme, dit saint Nicolas. \u2014 Je m\u2019en garderai bien, r\u00e9pondit saint Cassien : j\u2019aurais peur de salir ma chlamyde. \u2014 Attends-moi alors, ou bien poursuis ton chemin sans moi, dit saint Nicolas, \u2014 et, s\u2019enfon\u00e7ant sans crainte dans la boue, il aida vigoureusement le paysan \u00e0 tirer sa charrette de l\u2019orni\u00e8re. Lorsque, la besogne termin\u00e9e, saint Nicolas rejoignit son compagnon, il \u00e9tait tout couvert de fange et sa chlamyde salie et d\u00e9chir\u00e9e ressemblait \u00e0 un v\u00eatement de pauvre. Grande fut la surprise de saint Pierre lorsqu\u2019il le vit arriver en cet \u00e9tat \u00e0 la porte du Paradis. \u2014 Eh ! qui t\u2019a arrang\u00e9 de cette fa\u00e7on ? lui demanda-t-il. Saint Nicolas raconta le fait. \u2014 Et toi, demanda saint Pierre \u00e0 saint Cassien, n\u2019\u00e9tais-tu pas avec lui dans cette rencontre ? \u2014 Oui, mais je n\u2019ai pas l\u2019habitude de me m\u00ealer de ce qui ne me regarde pas et avant tout j\u2019ai song\u00e9 \u00e0 ne pas ternir la blancheur immacul\u00e9e de ma chlamyde. \u2014 Eh bien, dit saint Pierre, toi, saint Nicolas, pour ne pas avoir eu peur de te salir en tirant de peine ton prochain, tu seras f\u00eat\u00e9 dor\u00e9navant deux fois chaque ann\u00e9e et tu seras consid\u00e9r\u00e9 comme le plus grand des saints apr\u00e8s moi par tous les paysans de la sainte Russie. Et toi, saint Cassien, contente-toi du plaisir d\u2019avoir une chlamyde immacul\u00e9e : tu n\u2019auras ta f\u00eate que les ann\u00e9es bissextiles \u2014 une fois tous les quatre ans.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

\u00ab On peut bien pardonner \u00e0 saint Cassien son aversion pour le travail manuel et pour la boue des grands chemins. Mais il aurait absolument tort s\u2019il voulait condamner son compagnon pour avoir compris autrement que lui les devoirs des saints envers l\u2019humanit\u00e9. Nous aimons bien l\u2019habit pur et splendide de saint Cassien, mais puisque notre chariot est encore au beau milieu de la boue, c\u2019est surtout de saint Nicolas que nous avons besoin, de ce saint intr\u00e9pide toujours pr\u00eat \u00e0 se mettre \u00e0 l’\u0153uvre pour nous secourir. L\u2019\u00c9glise occidentale, fid\u00e8le \u00e0 la mission apostolique, n\u2019a pas craint de s\u2019enfoncer dans la fange de la vie histo<\/em>rique. \u00bb (Vladimir Soloviev, La Russie et l\u2019\u00c9glise Universelle<\/em>, Paris, Albert-Savine, 1889, <\/em>p. 53-54)<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la t\u00eate de la fraction protestante du concile se trouvait le tr\u00e8s savant th\u00e9ologien allemand, le professeur Ernst Pauli. C\u2019\u00e9tait un vieillard petit et sec, au front immense, au nez pointu, au menton ras\u00e9 de pr\u00e8s. Ses yeux faisaient une impression singuli\u00e8re, exprimant \u00e0 la fois violence et bonhomie. \u00c0 tout instant, il se frottait les mains, hochait la t\u00eate, fron\u00e7ait terriblement les sourcils et faisait la moue ; tout en lan\u00e7ant d\u2019\u00e9tincelants regards, il pronon\u00e7ait d\u2019un ton sombre des exclamations saccad\u00e9es : \u00ab so ! nun ! ja ! so also !<\/em> \u00bb Il \u00e9tait v\u00eatu avec solennit\u00e9 : un col blanc et un long habit pastoral orn\u00e9 de quelques d\u00e9corations. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019ouverture du concile fut imposante. Les deux premiers tiers de l\u2019immense temple \u00ab consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019unit\u00e9 de tous les cultes \u00bb \u00e9taient garnis de bancs, suivis d\u2019autres si\u00e8ges pour les membres du concile. Le tiers restant \u00e9tait occup\u00e9 par une haute estrade o\u00f9 se tenaient d\u2019abord le tr\u00f4ne imp\u00e9rial, ensuite, plus bas, le tr\u00f4ne du grand mage-cardinal-et-chancelier, et enfin, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, des rang\u00e9es de fauteuils pour les ministres, les courtisans et les secr\u00e9taires d\u2019\u00c9tat. Sur les c\u00f4t\u00e9s, on discernait encore d\u2019autres rang\u00e9es de fauteuils plus longues, dont la destination demeurait inconnue. Dans les tribunes, des orchestres s\u2019installaient, tandis qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 prenaient place deux r\u00e9giments de la garde ainsi que des batteries d\u2019artillerie pour les salves solennelles. Les membres du concile avaient d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 leurs offices dans diff\u00e9rentes \u00e9glises. L\u2019ouverture du concile devait \u00eatre purement civile. <\/p>\n\n\n\n

Quand l\u2019empereur entra en compagnie du grand mage et de sa suite et que l\u2019orchestre joua la \u00ab marche de l\u2019humanit\u00e9 unie \u00bb \u2014 l\u2019hymne international de l\u2019Empire \u2014 tous les membres du concile se lev\u00e8rent et, agitant leurs chapeaux, cri\u00e8rent par trois fois et \u00e0 plein poumons : \u00ab Vivat ! Hourra ! Hoch ! \u00bb Alors, une fois pr\u00e8s du tr\u00f4ne, l\u2019empereur, les bras ouverts de fa\u00e7on majestueusement bienveillante, pronon\u00e7a d\u2019une voix forte et agr\u00e9able : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Chr\u00e9tiens de toutes confessions ! Mes chers sujets, mes fr\u00e8res bien-aim\u00e9s ! Depuis le d\u00e9but de mon r\u00e8gne que le Tr\u00e8s-Haut a b\u00e9ni par tant d\u2019\u0153uvres miraculeuses et glorieuses, je n\u2019ai jamais eu \u00e0 me plaindre de vous ; vous avez toujours accompli votre devoir en toute foi et conscience. Mais cela est trop peu. L\u2019amour sinc\u00e8re que je vous porte, mes fr\u00e8res bien-aim\u00e9s, aspire \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9. Je veux que vous me reconnaissiez pour guide dans tout ce qui est entrepris pour le bien de l\u2019humanit\u00e9, ce, non pas par devoir, mais par amour, un amour de c\u0153ur. Et voil\u00e0 : en plus de ce que je fais pour tous, je voudrais encore faire preuve envers vous d\u2019une bont\u00e9 sp\u00e9cifique. Chr\u00e9tiens, par quoi pourrais-je vous rendre heureux ? Que puis-je vous donner, non comme \u00e0 mes sujets, mais comme \u00e0 mes fr\u00e8res coreligionnaires ? Chr\u00e9tiens, dites-moi ce que vous ch\u00e9rissez le plus dans le christianisme, afin que je puisse diriger mes efforts en ce sens. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019arr\u00eata et attendit. Un murmure sourd parcourut le temple. Les membres du concile se consultaient \u00e0 voix basse. Le pape Pierre, gesticulant avec ardeur, expliquait quelque chose \u00e0 ceux qui l\u2019entouraient. Le professeur Pauli secouait la t\u00eate et claquait les l\u00e8vres avec irritation. Le starets Jean, pench\u00e9 vers un \u00e9v\u00eaque d\u2019Orient et un capucin, leur murmurait quelque chose. Apr\u00e8s avoir attendu quelques minutes, l\u2019empereur reprit la parole du m\u00eame ton caressant, mais o\u00f9 per\u00e7ait une note insaisissable d\u2019ironie : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Aimables chr\u00e9tiens, dit-il, je comprends combien il vous est difficile de me r\u00e9pondre directement. Je veux vous aider, y compris en cela. Vous \u00eates malheureusement depuis si longtemps divis\u00e9s en diverses confessions et partis, que vous n\u2019avez peut-\u00eatre plus un seul objet commun d\u2019attachement. Mais si vous ne pouvez pas vous accorder entre vous, j\u2019esp\u00e8re pouvoir concilier toutes vos factions en leur t\u00e9moignant \u00e0 toutes le m\u00eame amour et la m\u00eame volont\u00e9 de satisfaire les v\u00e9ritables<\/em> aspirations de chacune. Aimables chr\u00e9tiens, je sais que pour beaucoup d\u2019entre vous \u2014 et non des moindres \u2013, ce qu\u2019il y a de plus cher dans le christianisme c\u2019est l\u2019autorit\u00e9 spirituelle <\/em>qu\u2019il conf\u00e8re \u00e0 ses repr\u00e9sentants l\u00e9gitimes, non certes pour leurs profits personnels, mais en vue du bien commun, car c\u2019est sur cette autorit\u00e9 que reposent l\u2019ordre spirituel et la discipline morale n\u00e9cessaires \u00e0 tous. Aimables catholiques, mes fr\u00e8res, oh ! comme je comprends votre point de vue, et comme je voudrais appuyer mon pouvoir sur l\u2019autorit\u00e9 de votre chef spirituel ! Et pour que vous ne pensiez pas qu\u2019il s\u2019agisse l\u00e0 de flatterie ou de vaines paroles, nous d\u00e9clarons solennellement \u2014 en vertu de notre autocratique volont\u00e9 \u2014 que l\u2019\u00e9v\u00eaque supr\u00eame de tous les catholiques, le pape de Rome est d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent r\u00e9tabli sur son tr\u00f4ne \u2014 \u00e0 Rome ! \u2014 avec tous les droits et toutes les pr\u00e9rogatives qui d\u00e9coulent de cette dignit\u00e9, tels qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 accord\u00e9s par nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs \u00e0 commencer par Constantin le Grand.<\/p>\n\n\n\n

R\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Donation de Constantin, un faux suppos\u00e9ment r\u00e9dig\u00e9 en 315, par lequel il aurait donn\u00e9 au pape Sylvestre Ier, entre autres, la pr\u00e9\u00e9minence sur l\u2019empereur. Sur ce \u00ab faux \u00bb, on peut consulter, entre autres, la belle \u00e9mission de Patrick Boucheron consacr\u00e9e \u00e0 cette date (\u00ab 315, la donation de Constantin \u00bb, Arte, programme de Patrick Boucheron, r\u00e9alis\u00e9 par Denis Van Waerebecke, 20 janvier 2026).<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Et de vous, catholiques, mes fr\u00e8res, je ne demande en retour qu\u2019une chose d\u2019\u00eatre par vous int\u00e9rieurement et sinc\u00e8rement reconnu comme votre unique d\u00e9fenseur et protecteur. Que celui qui, en conscience et de c\u0153ur, me reconna\u00eet tel, vienne ici aupr\u00e8s de moi. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Et il d\u00e9signa les places vides sur l\u2019estrade. Avec des exclamations de joie \u2014 \u00ab gratias agimus ! Domine ! Salvum fac magnum imperatorem<\/em> \u00bb \u2014 presque tous les princes de l\u2019\u00c9glise catholique, les cardinaux, les \u00e9v\u00eaques, la plupart des fid\u00e8les la\u00efcs, et plus de la moiti\u00e9 des moines mont\u00e8rent sur l\u2019estrade et, apr\u00e8s de profondes r\u00e9v\u00e9rences devant l\u2019empereur, prirent place dans leurs fauteuils. Mais en bas, au milieu du concile, raide et immobile comme une statue de marbre, le pape Pierre II restait assis. Tous ceux qui l\u2019entouraient \u00e9taient maintenant sur l\u2019estrade. Pourtant, la foule clairsem\u00e9e des la\u00efcs et des moines rest\u00e9s en bas se rapprocha de lui et forma autour de lui un cercle serr\u00e9 d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9levait un murmure contenu : \u00ab Non pr\u00e6valebunt, non pr\u00e6valebunt port\u00e6 inferni<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les deux phrases latines sont, respectivement : \u00ab Nous rendons gr\u00e2ce, Seigneur ! Sauve le grand empereur ! \u00bb et \u00ab Les portes de l\u2019enfer ne pr\u00e9vaudront pas. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Jetant un regard \u00e9tonn\u00e9 sur le pape immobile, l\u2019empereur \u00e9leva de nouveau la voix : \u00ab Aimables fr\u00e8res ! Je sais qu\u2019il y a parmi vous des hommes pour qui ce qu\u2019il y a de plus pr\u00e9cieux dans le christianisme, c\u2019est surtout sa sainte tradition, <\/em>les vieux symboles, les vieux cantiques et les vieilles pri\u00e8res, les vieilles ic\u00f4nes et le vieux rituel. Et, en v\u00e9rit\u00e9, que peut-il y avoir de plus cher pour une \u00e2me religieuse ? Sachez donc, vous que j\u2019aime, que j\u2019ai sign\u00e9 aujourd\u2019hui m\u00eame un d\u00e9cret allouant d’importants fonds pour la cr\u00e9ation d\u2019un Mus\u00e9e universel d\u2019arch\u00e9ologie chr\u00e9tienne qui sera install\u00e9 dans notre glorieuse ville imp\u00e9riale de Constantinople. Il aura pour mission de recueillir, d\u2019\u00e9tudier et de conserver tous les documents de l\u2019antiquit\u00e9 eccl\u00e9siastique, en particulier orientale. Je vous prie en outre de nommer d\u00e8s demain une commission pour discuter avec moi des mesures \u00e0 prendre afin d\u2019accorder le plus possible les m\u0153urs et les usages contemporains aux traditions et aux normes de la sainte \u00c9glise orthodoxe ! Orthodoxes, mes fr\u00e8res ! Que celui \u00e0 qui cette volont\u00e9 mienne tient aussi \u00e0 c\u0153ur, \u00e0 celui qui, par un sentiment d\u2019amour, peut me reconna\u00eetre comme son v\u00e9ritable guide et ma\u00eetre, qu\u2019il monte ici. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Et la plupart des hi\u00e9rarques de l\u2019Orient et du Nord, la moiti\u00e9 des anciens Vieux-Croyants et plus de la moiti\u00e9 des pr\u00eatres, des moines et fid\u00e8les orthodoxes mont\u00e8rent avec des cris de joie, jetant des regards vers les catholiques qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 assis l\u00e0 avec fiert\u00e9. Mais le starets Jean ne bougea pas et soupira bruyamment. Lorsque la foule qui l\u2019entourait se fut fortement clairsem\u00e9e, il quitta son banc et se rapprocha du pape Pierre et de son groupe. Ceux des orthodoxes qui n\u2019\u00e9taient pas mont\u00e9s sur l\u2019estrade le suivirent. L\u2019empereur reprit la parole : \u00ab Aimables chr\u00e9tiens, j\u2019en connais beaucoup parmi vous, qui ch\u00e9rissent surtout dans le christianisme la certitude personnelle et la libre interpr\u00e9tation des \u00c9critures. Inutile de m\u2019\u00e9tendre sur ma mani\u00e8re de voir cela : vous savez peut-\u00eatre que, dans ma premi\u00e8re jeunesse, j\u2019ai \u00e9crit un ouvrage important de critique biblique qui fit alors quelque bruit et marqua le d\u00e9but de ma notori\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

On peut peut-\u00eatre voir l\u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la propre vie de Soloviev, et \u00e0 son Histoire et avenir de la th\u00e9ocratie<\/em>, ouvrage d’ex\u00e9g\u00e8se biblique qui eut un certain retentissement et fut notamment censur\u00e9. Dosto\u00efevski qui connaissait ce projet de Soloviev \u2014 publi\u00e9 en 1886, soit cinq ans apr\u00e8s la mort du premier \u2014 avait mis en garde son jeune ami, en pr\u00e9sentant sa caricature possible dans les discours d\u2019Ivan Karamazov.<\/p>\n\n\n\n

Et c\u2019est probablement en souvenir de ce travail que l\u2019universit\u00e9 de T\u00fcbingen m\u2019a r\u00e9cemment adress\u00e9 une demande pour que j\u2019accepte un doctorat honorifique en th\u00e9ologie. J\u2019ai fait r\u00e9pondre que j\u2019acceptais avec plaisir et gratitude. Aussi, aujourd\u2019hui, en m\u00eame temps que ce mus\u00e9e d\u2019arch\u00e9ologie chr\u00e9tienne, j\u2019ai sign\u00e9 la cr\u00e9ation d\u2019un Institut international pour \u00e9tudier librement \u2014 en prenant toutes les directions et en adoptant tous les points de vue possibles \u2014 les saintes \u00c9critures (ainsi que ses sciences auxiliaires). Cet Institut se verra dot\u00e9 d\u2019un budget annuel d\u2019un million et demi de marks. \u00c0 qui cette disposition de mon \u00e2me tient \u00e9galement \u00e0 c\u0153ur, \u00e0 celui qui peut, de fa\u00e7on pure, me reconna\u00eetre pour guide et souverain, qu\u2019il s\u2019avance aupr\u00e8s du nouveau docteur en th\u00e9ologie. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Et les belles l\u00e8vres du grand homme furent l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9form\u00e9es par un \u00e9trange sourire.<\/p>\n\n\n\n

Plus de la moiti\u00e9 des savants th\u00e9ologiens se dirig\u00e8rent vers l\u2019estrade, non d\u2019ailleurs sans lenteur ni h\u00e9sitation. Tous regardaient le professeur Pauli, qui paraissait clou\u00e9 sur son si\u00e8ge, la t\u00eate profond\u00e9ment inclin\u00e9e, le dos vo\u00fbt\u00e9 et lui-m\u00eame comme tout recroquevill\u00e9. Les savants th\u00e9ologiens mont\u00e9s sur l\u2019estrade \u00e9taient d\u00e9contenanc\u00e9s. Soudain, l\u2019un d\u2019eux, agitant les bras, sauta directement en bas sans passer par l\u2019escalier et courut en boitant vers le professeur Pauli et la minorit\u00e9 rest\u00e9e aupr\u00e8s de lui. Celui-ci releva la t\u00eate, se mit debout d\u2019un mouvement ind\u00e9cis et, accompagn\u00e9 de ses coreligionnaires encore fid\u00e8les, traversa les bancs d\u00e9sormais vides, pour aller s\u2019asseoir pr\u00e8s du starets Jean et du pape Pierre, avec leur groupe respectif.<\/p>\n\n\n\n

La grande majorit\u00e9 du concile, comprenant presque toute la hi\u00e9rarchie d\u2019Orient et d\u2019Occident, se trouvait sur l\u2019estrade. En bas ne restaient que trois groupes d\u2019hommes qui s\u2019\u00e9taient rapproch\u00e9s les uns des autres et qui se serraient autour du starets Jean, du pape Pierre, et du professeur Pauli.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019une voix triste, l\u2019empereur s\u2019adressa \u00e0 eux : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Que puis-je encore faire pour vous ? \u00c9tranges gens ! Que voulez-vous de moi ? Je l\u2019ignore. Dites-le-moi vous-m\u00eames, chr\u00e9tiens abandonn\u00e9s par la majorit\u00e9 de vos fr\u00e8res et de vos chefs et condamn\u00e9s par le sentiment populaire, dites-moi ce que vous ch\u00e9rissez le plus dans le christianisme ? \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Alors, droit comme un cierge blanc, le starets Jean se redressa, et r\u00e9pondit avec douceur :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Sire, ce que nous ch\u00e9rissons le plus dans le christianisme, c\u2019est le Christ Lui-m\u00eame, d\u2019o\u00f9 tout provient, car nous savons qu\u2019en Lui habite corporellement la pl\u00e9nitude de la Divinit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cela l\u2019objet d\u2019attachement de tous les chr\u00e9tiens, \u00e0 savoir reconna\u00eetre J\u00e9sus-Christ comme \u00ab Dieu-homme \u00bb, reconna\u00eetre le Christ comme \u00e9tant \u00ab la voie, la vie et la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Le myst\u00e8re du christianisme, c\u2019est de faire comprendre \u00e0 Ponce Pilate que sa question \u00ab qu\u2019est-ce que la v\u00e9rit\u00e9 ? \u00bb est mal pos\u00e9e. Il fallait dire : \u00ab Qui est la v\u00e9rit\u00e9 ? \u00bb Et r\u00e9pondre : la v\u00e9rit\u00e9 est Christ.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Lorsqu\u2019il y a des gens pour penser et pour dire tout bas que le Christ a vieilli<\/em>, qu\u2019il est d\u00e9pass\u00e9<\/em>, voire qu\u2019il n\u2019a pas exist\u00e9 du tout, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mythe invent\u00e9 par l\u2019ap\u00f4tre Paul, et que ces gens-l\u00e0 continuent obstin\u00e9ment \u00e0 se d\u00e9signer comme \u2018v\u00e9ritable chr\u00e9tiens\u2019 et \u00e0 recouvrir la pr\u00e9dication de leur vide par des paroles \u00e9vang\u00e9liques d\u00e9tourn\u00e9es de leur sens, alors l\u2019indiff\u00e9rence et la condescendance d\u00e9daigneuse ne sont plus de saison. \u00c9tant donn\u00e9 que l\u2019atmosph\u00e8re morale est infect\u00e9e par un mensonge syst\u00e9matique, la conscience publique exige \u00e0 grands cris que le m\u00e9fait soit appel\u00e9 par son vrai nom \u00bb (V. Soloviev, Trois entretiens, op. cit., <\/em>p. 9). Ce combat, Soloviev l\u2019aura port\u00e9 depuis le d\u00e9but de sa carri\u00e8re notamment dans ses Le\u00e7ons sur la divino-humanit\u00e9 <\/em>auxquelles assist\u00e8rent aussi bien Dosto\u00efevski que Tolsto\u00ef : \u00ab Le christianisme a un contenu propre, ind\u00e9pendant de tous ses \u00e9l\u00e9ments constitutifs. Ce contenu propre, c\u2019est uniquement et exclusivement le Christ. Dans le christianisme en tant que tel nous trouvons le Christ, et lui seul. [\u2026] Si nous examinons tout l\u2019enseignement th\u00e9orique et moral du Christ tel qu\u2019il figure dans l\u2019\u00c9vangile, la seule doctrine neuve, sp\u00e9cifiquement diff\u00e9rente de toutes les autres, sera l\u2019enseignement du Christ sur lui-m\u00eame, du Christ qui se d\u00e9signait comme la v\u00e9rit\u00e9 incarn\u00e9e et vivante <\/em> : \u2018Je suis la voie, la v\u00e9rit\u00e9 et la vie, et celui qui croit en moi aura la vie \u00e9ternelle.\u2019 De la sorte, si l\u2019on veut chercher le contenu caract\u00e9ristique du christianisme dans l\u2019enseignement du Christ, il faut admettre aussi que ce contenu se r\u00e9sume au Christ lui-m\u00eame.<\/em> \u00bb (V. Soloviev, Le\u00e7ons sur la divino-humanit\u00e9<\/em>, trad. B. Marchadier, Paris, Cerf, 2009,. 113-114)<\/p>\n\n\n\n

Dans ses souvenirs, Bi\u00e9ly rapporte avoir \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par la lecture de Soloviev, notamment par ce passage : \u00ab Ensuite, il lut son \u2018r\u00e9cit sur l’Ant\u00e9christ\u2019. Aux mots : \u2018Droit comme un cierge blanc, Jean se redressa\u2019, lui aussi se redressa l\u00e9g\u00e8rement, comme s\u2019il s\u2019\u00e9tirait dans son fauteuil. Il semblait que des lueurs d\u2019\u00e9clairs vacillaient aux fen\u00eatres. Le visage de Soloviev fr\u00e9missait dans ces \u00e9clairs d’inspiration. \u00bb (Andre\u00ef Bi\u00e9ly,\u00a0\u00ab Vladimir Soloviev, souvenirs \u00bb dans V. Soloviev : pro et contra. La personnalit\u00e9 et l\u2019\u0153uvre de Vladimir Soloviev \u00e9valu\u00e9es par les penseurs et les chercheurs russes, anthologie<\/em> [\u041b\u0438\u0447\u043d\u043e\u0441\u0442\u044c \u0438 \u0442\u0432\u043e\u0440\u0447\u0435\u0441\u0442\u0432\u043e \u0412\u043b\u0430\u0434\u0438\u043c\u0438\u0440\u0430 \u0421\u043e\u043b\u043e\u0432\u044c\u0435\u0432\u0430 \u0432 \u043e\u0446\u0435\u043d\u043a\u0435 \u0440\u0443\u0441\u0441\u043a\u0438\u0445 \u043c\u044b\u0441\u043b\u0438\u0442\u0435\u043b\u0435\u0439 \u0438 \u0438\u0441\u0441\u043b\u0435\u0434\u043e\u0432\u0430\u0442\u0435\u043b\u0435\u0439, <\/em>\u0410\u043d\u0442\u043e\u043b\u043e\u0433\u0438\u044f], t. 1, Saint-P\u00e9tersbourg, 2000.)<\/p>\n\n\n\n

\u00ab De toi, sire, nous sommes pr\u00eats \u00e0 recevoir tout bienfait, pourvu seulement que dans ta main g\u00e9n\u00e9reuse nous reconnaissions la sainte main du Christ. Que peux-tu faire pour nous ? Si telle est ta question, voici notre imm\u00e9diate r\u00e9ponse : Confesse ici devant nous J\u00e9sus-Christ, Fils de Dieu, incarn\u00e9, ressuscit\u00e9 et revenant bient\u00f4t \u00e0 nous, confesse-Le et nous t\u2019accueillerons avec amour, comme \u00e9tant le v\u00e9ritable pr\u00e9curseur de sa seconde et glorieuse venue. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Il se tut, les yeux riv\u00e9s au visage de l\u2019empereur. En celui-ci se produisit quelque chose de mauvais. Dans sa poitrine s\u2019\u00e9leva la m\u00eame temp\u00eate infernale ressentie lors de la fatale nuit. Il perdit compl\u00e8tement son \u00e9quilibre int\u00e9rieur et d\u00fb concentrer toutes ses pens\u00e9es pour ne pas perdre son sang-froid apparent, ni se trahir pr\u00e9matur\u00e9ment. Il faisait des efforts inhumains pour ne pas se jeter sur celui qui parlait et le mettre en pi\u00e8ces avec les dents en poussant de f\u00e9roces rugissements.<\/p>\n\n\n\n

Soudain, il entendit une voix famili\u00e8re, venue d\u2019un autre monde : \u00ab Tais-toi et ne crains rien. \u00bb Il se tut. Perdant toute couleur et toute lumi\u00e8re, seul son visage se d\u00e9forma, tandis que des \u00e9tincelles jaillissaient de ses yeux. Pendant que parlait le starets Jean, le grand mage, rest\u00e9 assis, semblait accomplir des sortes de manipulations sous son immense cape tricolore qui dissimulait la pourpre cardinalice ; concentr\u00e9, ses yeux lan\u00e7aient des \u00e9clairs et ses l\u00e8vres s\u2019agitaient. Alors, par les fen\u00eatres ouvertes du temple, on vit s\u2019amonceler un \u00e9norme nuage noir. Bient\u00f4t tout s\u2019assombrit. Plein d\u2019effarement et d\u2019\u00e9pouvante, le starets Jean ne quittait pas des yeux le visage de l\u2019empereur silencieux. Brusquement, il recula d\u2019horreur et, se retournant, cria d\u2019une voix \u00e9touff\u00e9e : \u00ab Mes tous petits, l\u2019Ant\u00e9christ ! \u00bb Mais, au m\u00eame moment, dans un fracas assourdissant, un immense \u00e9clair \u00e9clata dans le temple, et tourbillonnant enveloppa le starets. Un instant, tout s\u2019\u00e9tait fig\u00e9. Et lorsque les chr\u00e9tiens, \u00e9tourdis, revinrent \u00e0 eux, le starets Jean gisait… mort.<\/p>\n\n\n\n

P\u00e2le, mais calme, l\u2019empereur s\u2019adressa \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Vous venez de voir le jugement de Dieu. Je n\u2019ai d\u00e9sir\u00e9 la mort de personne, mais mon P\u00e8re c\u00e9leste venge son fils bien-aim\u00e9. L\u2019affaire est tranch\u00e9e. Qui osera contester le Tr\u00e8s-Haut ? Secr\u00e9taires ! Notez : \u2018Le concile \u0153cum\u00e9nique de tous les chr\u00e9tiens, apr\u00e8s que le feu du ciel a frapp\u00e9 l\u2019insens\u00e9 ennemi de la majest\u00e9 divine, a reconnu \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 l\u2019empereur souverain de Rome et de l\u2019univers pour son guide supr\u00eame et ma\u00eetre.\u2019 \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Soudain un mot clair et retentissant emplit le temple : \u00ab Contradicitur<\/em> ! \u00bb [\u00abObjection !\u00bb] <\/p>\n\n\n\n

Le pape Pierre II se dressa, le visage empourpr\u00e9 et tremblant de col\u00e8re. Il leva sa crosse en direction de l\u2019empereur : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Notre unique ma\u00eetre est J\u00e9sus-Christ, le Fils du Dieu vivant. Et celui que tu es, tu l\u2019as entendu. Arri\u00e8re, Ca\u00efn fratricide ! Arri\u00e8re, vaisseau du diable ! Par l\u2019autorit\u00e9 du Christ, moi, serviteur des serviteurs de Dieu, je t\u2019expulse \u00e0 jamais, chien hideux, de l\u2019enceinte de Dieu, et te livre \u00e0 ton p\u00e8re, Satan ! Anath\u00e8me, Anath\u00e8me, Anath\u00e8me ! \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Pendant qu\u2019il parlait, le grand mage s\u2019agitait sous son manteau. Et, plus fort que le dernier anath\u00e8me lanc\u00e9, la foudre \u00e9clata, le dernier pape s\u2019\u00e9croula \u2014 son souffle l\u2019avait quitt\u00e9. \u00ab Ainsi, dit l\u2019empereur, p\u00e9riront par la main de mon p\u00e8re, tous mes ennemis \u00bb. <\/em>\u00ab Pereant, pereant<\/em> ! \u00bb cri\u00e8rent en tremblant les princes de l\u2019\u00c9glise. L\u2019empereur se retourna, puis sortit lentement par la porte situ\u00e9e derri\u00e8re l\u2019estrade ; il s\u2019appuyait sur l\u2019\u00e9paule du grand mage et \u00e9tait suivi par la foule des siens.<\/p>\n\n\n\n

Dans le temple, il n\u2019y avait plus que deux cadavres et un cercle serr\u00e9 de chr\u00e9tiens \u00e0 demi morts de peur. Le seul qui ne perdit pas contenance fut le professeur Pauli. L\u2019horreur g\u00e9n\u00e9rale semblait, au contraire, avoir \u00e9veill\u00e9 en lui toutes les forces de l\u2019esprit. Son apparence s\u2019\u00e9tait m\u00eame transform\u00e9e : son air se fit sublime, inspir\u00e9. D\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9, il monta sur l\u2019estrade, s\u2019assit \u00e0 une place laiss\u00e9e vacante par l\u2019un des secr\u00e9taires d\u2019\u00c9tat, prit une feuille et se mit \u00e0 \u00e9crire. Quand il eut fini, il se leva et lut \u00e0 haute voix :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab \u00c0 la gloire de notre unique Sauveur J\u00e9sus-Christ. Apr\u00e8s que notre tr\u00e8s bienheureux fr\u00e8re Jean, repr\u00e9sentant de la chr\u00e9tient\u00e9 d\u2019Orient, a convaincu le grand imposteur et le grand ennemi de Dieu d\u2019\u00eatre l\u2019Ant\u00e9christ annonc\u00e9 par la parole divine, et apr\u00e8s que notre tr\u00e8s bienheureux p\u00e8re Pierre, repr\u00e9sentant la chr\u00e9tient\u00e9 d\u2019Occident, l\u2019a l\u00e9gitimement et justement frapp\u00e9 d\u2019une excommunication perp\u00e9tuelle, le concile \u0153cum\u00e9nique des \u00c9glises de Dieu, r\u00e9uni \u00e0 J\u00e9rusalem, d\u00e9cide \u00e0 pr\u00e9sent, devant les corps de ces deux t\u00e9moins du Christ, mis \u00e0 mort pour la v\u00e9rit\u00e9, de rompre toute communication avec l\u2019excommuni\u00e9 comme avec son abominable assembl\u00e9e, et, se retirant au d\u00e9sert, d\u2019attendre l\u2019imminente venue de notre v\u00e9ritable Seigneur J\u00e9sus-Christ. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Soloviev emploie ici le terme pravda<\/em>. Or, la v\u00e9rit\u00e9 comme pravda<\/em> \u2014 et non comme istina<\/em> \u2014 entretient un rapport \u00e9troit avec la justice, c\u2019est-\u00e0-dire avec l\u2019activit\u00e9 humaine comme \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 faire \u00bb. Le premier recueil de lois, \u00e9crit sous le r\u00e8gne de Iaroslav au d\u00e9but du XIIe<\/sup> si\u00e8cle, s\u2019appelle pr\u00e9cis\u00e9ment roussaka\u00efa pravda<\/em> (\u00ab la justice russe \u00bb). Il faut noter que la v\u00e9rit\u00e9-pravda <\/em>est une v\u00e9rit\u00e9 qui doit, pour ainsi dire, \u00eatre l\u2019\u0153uvre pratique des hommes.<\/p>\n\n\n\n

Jusqu\u2019aux Trois Entretiens, <\/em>la pravda<\/em> signifiait pour Soloviev r\u00e9aliser la v\u00e9rit\u00e9 sur terre, soit le r\u00e8gne de Dieu ; d\u00e9sormais, on le voit, il s\u2019agit plus humblement de d\u00e9masquer l\u2019illusion de l\u2019Ant\u00e9christ. \u00ab Au reste, je suis profond\u00e9ment convaincu que parler pour d\u00e9noncer l\u2019erreur \u2014 en allant jusqu\u2019au bout \u2014 m\u00eame si cela ne produit sur personne aucun effet bienfaisant dans l\u2019imm\u00e9diat, c\u2019est tout de m\u00eame non seulement accomplir subjectivement un devoir moral, mais aussi adopter une mesure d\u2019hygi\u00e8ne spirituellement appr\u00e9ciable dans la vie de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, et essentiellement utile pour le pr\u00e9sent et pour l\u2019avenir. \u00bb (Vladimir Soloviev, Trois Entretiens<\/em>, op. cit.<\/em>, p. 12)<\/p>\n\n\n\n

Pour la richesse conceptuelle du terme pravda<\/em>, on peut se rapporter \u00e0 l\u2019article du m\u00eame nom, par Constantin Sigov, dans le Vocabulaire europ\u00e9en des philosophies<\/em> : la difficult\u00e9 qu\u2019il y a \u00e0 traduire le terme est reconnue des Russes eux-m\u00eames. Nikola\u00ef Mikha\u00eflovski, le chef de file des narodniki <\/em>en t\u00e9moignait : \u00ab Chaque fois que le mot pravda<\/em> me vient \u00e0 l\u2019esprit, je ne peux pas ne pas \u00eatre \u00e9merveill\u00e9 par l\u2019extraordinaire beaut\u00e9 qu\u2019il rec\u00e8le. Ce mot n\u2019existe, semble-t-il, dans aucune langue europ\u00e9enne. Seule la langue russe d\u00e9signe par un m\u00eame mot la v\u00e9rit\u00e9 et la justice qui paraissent se fondre en une grandiose unit\u00e9. \u00bb (Nikola\u00ef Konstantinovitch Mikha\u00eflovski, \u00c9crits, <\/em>t. I, p. 5, cit\u00e9 in <\/em>Constantin Sigov, \u00ab Pravda \u00bb, in <\/em>Barbara Cassin (dir.), Vocabulaire europ\u00e9en des philosophies,<\/em> Paris, Seuil, 2019, p. 983).<\/p>\n\n\n\n

L\u2019enthousiasme s\u2019empara de la foule, des voix puissantes s\u2019\u00e9cri\u00e8rent : \u00ab Adveniat \\ Adveniat cito ! Komm, Herr Jesu, komm<\/em> ! Viens, Seigneur J\u00e9sus ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le professeur Pauli ajouta encore quelques mots et lut : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ayant adopt\u00e9 \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 ce premier et dernier acte du dernier concile \u0153cum\u00e9nique, nous apposons nos signatures. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il invita d\u2019un geste les membres de l\u2019assembl\u00e9e. Tous mont\u00e8rent pr\u00e9cipitamment sur l\u2019estrade et sign\u00e8rent. \u00c0 la fin, en caract\u00e8res gothiques, lui-m\u00eame signa : \u00ab Duorum defunctorum testium locum tenens Ernst Pauli.<\/em> \u00bb [\u00abErnst Pauli, au nom des deux t\u00e9moins morts\u00bb] \u00ab Maintenant, dit-il, en d\u00e9signant les deux d\u00e9funts, allons avec notre arche de la derni\u00e8re alliance. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Les corps furent plac\u00e9s sur des civi\u00e8res. Lentement, en chantant des cantiques latins, allemands et slavons, les chr\u00e9tiens se dirig\u00e8rent vers la sortie d\u2019Haram-ech-Ch\u00e9rif. L\u00e0, la procession fut arr\u00eat\u00e9e par un secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat d\u00e9p\u00each\u00e9 par l\u2019empereur et accompagn\u00e9 d\u2019un d\u00e9tachement de la garde, encadr\u00e9 par un officier. Les soldats se rang\u00e8rent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, et le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat lut depuis une tribune :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ordre de sa majest\u00e9 divine. Afin d\u2019instruire le peuple chr\u00e9tien et de le prot\u00e9ger contre les gens mal intentionn\u00e9s, fauteurs de troubles et de scandales, nous avons jug\u00e9 bon d\u2019exposer publiquement les corps des deux mutins frapp\u00e9s par le feu du ciel dans la rue des Chr\u00e9tiens (Kharet-en-Nasara), \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du principal temple de cette religion, appel\u00e9 Saint-S\u00e9pulcre ou encore temple de la R\u00e9surrection. Chacun pourra ainsi se convaincre qu\u2019ils sont bel et bien morts. Quant \u00e0 leurs partisans obstin\u00e9s, eux qui rejettent avec malveillance tous nos bienfaits et ferment follement les yeux devant les signes patents donn\u00e9s par la divinit\u00e9 elle-m\u00eame, notre mis\u00e9ricorde et notre intercession aupr\u00e8s du p\u00e8re c\u00e9leste les d\u00e9livrent de la mort qu\u2019ils m\u00e9ritaient pourtant par le feu du ciel. Nous les laissons donc enti\u00e8rement libres, ayant pour seule obligation de ne pas habiter les villes et autres lieux peupl\u00e9s o\u00f9 ils pourraient troubler et s\u00e9duire par leurs m\u00e9chantes inventions les \u00e2mes innocentes et simples. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Lorsqu\u2019il eut termin\u00e9, huit soldats, sur un signe de l\u2019officier, s\u2019approch\u00e8rent des civi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Que s\u2019accomplisse ce qui est \u00e9crit \u00bb, dit le professeur Pauli, et les chr\u00e9tiens qui portaient les civi\u00e8res les remirent en silence aux soldats, lesquels s\u2019\u00e9loign\u00e8rent par la porte Nord-Ouest. Quant aux chr\u00e9tiens, sortis par la porte Nord-Est, ils se h\u00e2taient de quitter la ville et de gagner J\u00e9richo par la route passant pr\u00e8s du Mont des Oliviers, route que les gendarmes et deux r\u00e9giments de cavalerie avaient au pr\u00e9alable nettoy\u00e9e de toute foule.<\/p>\n\n\n\n

On d\u00e9cida d\u2019attendre quelques jours sur les collines d\u00e9sertes de J\u00e9richo. Le lendemain matin, des p\u00e8lerins chr\u00e9tiens arriv\u00e9s de J\u00e9rusalem, racont\u00e8rent ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 Sion. Apr\u00e8s avoir d\u00een\u00e9 \u00e0 la cour, tous les membres du concile furent invit\u00e9s dans l\u2019immense salle du tr\u00f4ne (pr\u00e8s de l\u2019emplacement suppos\u00e9 du tr\u00f4ne de Salomon). L\u2019empereur d\u00e9clara alors aux repr\u00e9sentants de la hi\u00e9rarchie catholique que le bien de l\u2019\u00c9glise exigeait manifestement qu\u2019ils choisissent au plus vite un digne successeur \u00e0 l\u2019ap\u00f4tre Pierre. Au vu des circonstances, insistait-il, l\u2019\u00e9lection devait \u00eatre rapide, d\u2019autant plus que sa pr\u00e9sence \u2014 \u00e0 lui le chef et le repr\u00e9sentant de toute la chr\u00e9tient\u00e9 \u2014 compensait largement les lacunes rituelles. Aussi proposait-il au Sacr\u00e9 Coll\u00e8ge, et au nom de tous les chr\u00e9tiens, d\u2019\u00e9lire son bien-aim\u00e9 ami et fr\u00e8re Apollonius, afin que leur \u00e9troite union rende solide et indissoluble celle de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat pour le bien commun.<\/p>\n\n\n\n

Le Sacr\u00e9 Coll\u00e8ge se retira en conclave. Une heure et demie plus tard, il revint avec un nouveau pape : Apollonius. Pendant que l\u2019on votait, l\u2019empereur persuadait avec douceur, sagesse et \u00e9loquence, les repr\u00e9sentants orthodoxes et protestants d\u2019en finir avec les vieilles rivalit\u00e9s confessionnelles, en garantissant qu\u2019Apollonius saurait abolir pour toujours les abus historiques du pouvoir papal. Convaincus, les orthodoxes et les protestants r\u00e9dig\u00e8rent un acte d\u2019union des \u00c9glises, et lorsque Apollonius entra dans la salle avec les cardinaux, au milieu des acclamations, un \u00e9v\u00eaque grec et un pasteur protestant lui pr\u00e9sent\u00e8rent le document : \u00ab Accipio et approbo et l\u00e6tificatur cor meum<\/em> \u00bb [\u00abJ\u2019accepte et j\u2019approuve, et mon c\u0153ur se r\u00e9jouit\u00bb], dit Apollonius en signant les documents. Et il avait ajout\u00e9, embrassant amicalement l\u2019Allemand et le Grec : \u00ab Je suis aussi v\u00e9ritablement orthodoxe et protestant que je suis catholique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ensuite il s\u2019approcha de l\u2019empereur, qu\u2019il baisa longuement. \u00c0 ce moment des points lumineux commenc\u00e8rent \u00e0 circuler dans le palais et le temple ; ils grandirent et se transform\u00e8rent en formes lumineuses d\u2019\u00eatres \u00e9tranges ; des fleurs, inconnues sur terre, tombaient du ciel en emplissant l\u2019air d\u2019un parfum sans \u00e9quivalent. Des hauteurs retentirent des sons merveilleux \u00e9mis par des instruments jusque-l\u00e0 ignor\u00e9s, tandis que des voix d\u2019anges invisibles chantaient la gloire des nouveaux ma\u00eetres du ciel et de la terre.<\/p>\n\n\n\n

Brusquement, toutefois, un grondement souterrain terrible se fit entendre \u00e0 l\u2019angle Nord-Ouest du palais central, sous Koubbet-el-Arroukh<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire sous la Coupole des \u00e2mes<\/em>, o\u00f9, suivant la tradition musulmane, se trouve l\u2019entr\u00e9e des enfers. Quand l\u2019assembl\u00e9e, sur invitation de l\u2019empereur, s\u2019en approcha, on entendit clairement d\u2019innombrables voix, fines et per\u00e7antes \u2014 \u00e0 la fois enfantines et diaboliques \u2014 crier : \u00ab Le temps est venu, laissez-nous sortir, sauveurs, sauveurs ! \u00bb Mais quand Apollonius, s\u2019agenouillant contre le rocher, cria trois fois quelque chose dans une langue inconnue, les voix se turent, le grondement cessa. <\/p>\n\n\n\n

Pendant ce temps, une foule immense entourait de toutes parts Haram-ech-Ch\u00e9rif. \u00c0 la tomb\u00e9e de la nuit, l\u2019empereur et le nouveau pape apparurent sur le perron oriental, soulevant une \u00ab temp\u00eate d\u2019enthousiasme \u00bb. L\u2019empereur saluait aimablement de tous c\u00f4t\u00e9s, tandis qu\u2019Apollonius, puisant sans cesse dans de grandes corbeilles que lui pr\u00e9sentaient des cardinaux-diacres, lan\u00e7ait dans les airs de magnifiques cierges romains, des fus\u00e9es et des fontaines de feu qui s\u2019embrasaient au contact de ses mains, tant\u00f4t d\u2019un \u00e9clat phosphorescent et nacr\u00e9, tant\u00f4t aux vives couleurs de l\u2019arc-en-ciel. Et quand toutes ces choses touchaient le sol, elles se transformaient en innombrables feuilles multicolores portant des indulgences compl\u00e8tes et inconditionnelles pour tous les p\u00e9ch\u00e9s pass\u00e9s, pr\u00e9sents et \u00e0 venir. L\u2019enthousiasme populaire d\u00e9passa toute mesure. Certains, il est vrai, affirmaient avoir vu de leurs yeux les indulgences se transformer en crapauds et serpents abominables.<\/p>\n\n\n\n

Le \u00ab pardon de l\u2019Ant\u00e9christ \u00bb se transforme ainsi en licence pour tous les crimes. <\/p>\n\n\n\n

N\u00e9anmoins l\u2019immense majorit\u00e9 \u00e9tait en extase, et les f\u00eates populaires se poursuivirent encore plusieurs jours, pendant lesquels le nouveau pape thaumaturge devait faire des choses si \u00e9tranges et incroyables qu\u2019il serait parfaitement inutile de les rapporter.<\/p>\n\n\n\n

Pendant ce temps, sur les hauteurs d\u00e9sertiques de J\u00e9richo, les chr\u00e9tiens se livraient au je\u00fbne et \u00e0 la pri\u00e8re. Le soir du quatri\u00e8me jour, la nuit tomb\u00e9e, le professeur Pauli et neuf de ses compagnons entr\u00e8rent dans J\u00e9rusalem, ils \u00e9taient mont\u00e9s sur des \u00e2nes et avaient une charrette. Par des rues lat\u00e9rales contournant Haram-ech-Ch\u00e9rif, ils regagn\u00e8rent Kharet-en-Nasara, puis s\u2019approch\u00e8rent du Saint-S\u00e9pulcre \u2014 temple de la R\u00e9surrection \u2014 o\u00f9 sur le pav\u00e9 gisaient les corps du pape Pierre et du starets Jean. \u00c0 cette heure, les rues \u00e9taient d\u00e9sertes : toute la ville s\u2019\u00e9tait rendue au Haram-ech-Ch\u00e9rif. Quant aux soldats de garde, ils dormaient tous profond\u00e9ment. Ceux qui \u00e9taient venus chercher les corps constat\u00e8rent que ceux-ci n\u2019avaient subi aucune d\u00e9composition, qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient ni raides ni lourds. Apr\u00e8s les avoir install\u00e9s sur des civi\u00e8res et les avoir recouverts de manteaux apport\u00e9s, ils sortirent de la ville par les m\u00eames rues d\u00e9tourn\u00e9es et s\u2019en retourn\u00e8rent pr\u00e8s des leurs.<\/p>\n\n\n\n

Alors, \u00e0 peine eurent-ils d\u00e9pos\u00e9 les civi\u00e8res sur le sol que l\u2019esprit de vie entra dans les deux cadavres. Ils commenc\u00e8rent \u00e0 s\u2019agiter, s\u2019effor\u00e7ant de se d\u00e9barrasser des manteaux qui les enveloppaient. Tous les y aid\u00e8rent avec de grands cris de joie et bient\u00f4t les deux ressuscit\u00e9s se lev\u00e8rent, sains et saufs.<\/p>\n\n\n\n

Le starets Jean, vivant de nouveau, prit la parole : \u00ab Eh bien, mes enfants, nous ne nous sommes donc pas quitt\u00e9s. Et voici ce que je vous dis \u00e0 pr\u00e9sent : il est temps d\u2019accomplir la derni\u00e8re pri\u00e8re du Christ pour Ses disciples : qu\u2019ils soient un, comme Lui-m\u00eame est un avec Son P\u00e8re. Ainsi, pour cette unit\u00e9 du Christ, honorons, mes enfants, notre fr\u00e8re bien-aim\u00e9, Pierre. Qu\u2019il paisse une derni\u00e8re fois les brebis du Christ. Allons, mon fr\u00e8re ! \u00bb Et il embrassa Pierre. Le professeur Pauli s\u2019approcha \u00e9galement et dit au Pape : \u00ab Tu es Petrus ! \u00bb<\/em>. \u00ab Jetzt ist es ja gr\u00fcndlich enviesen und ausser jedem Zweifel gesetzt<\/em> \u00bb, ajouta-t-il en lui serrant fortement la main droite, tandis qu\u2019il pr\u00e9sentait la gauche au starets Jean : \u00ab So also V\u00e4terchen, nun sind wir ja Eins in Christo<\/em>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Tu es Petrus<\/em> \u00bb (\u00ab Tu es Pierre \u00bb) est une citation de Matt. 16:18. Pauli reconna\u00eet ainsi l\u2019autorit\u00e9 du pape Pierre II, second \u00e0 porter ce nom apr\u00e8s saint Pierre lui-m\u00eame, premier pape de l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n\n\n\n

Les deux autres phrases, en allemand, veulent dire respectivement : \u00ab D\u00e9sormais, c\u2019est solidement prouv\u00e9 et sans l\u2019ombre d\u2019un doute \u00bb et : \u00ab Eh bien, mon p\u00e8re, nous ne faisons plus qu\u2019un en Christ. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Voil\u00e0 comment s\u2019accomplit l\u2019union des \u00c9glises dans la nuit sombre, en un lieu \u00e9lev\u00e9 et \u00e9cart\u00e9. Mais soudain, l\u2019obscurit\u00e9 de la nuit fut illumin\u00e9e d\u2019un \u00e9clat lumineux, et un grand signe apparut dans le ciel : une femme rev\u00eatue du soleil, la lune sous ses pieds, et sur la t\u00eate une couronne de douze \u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n

Bernard Marchadier, le traducteur fran\u00e7ais des Trois Entretiens<\/em>, fait une remarque tr\u00e8s juste : \u00ab Cette apparition, \u00e9crit-il, il faut le noter a lieu trois jours apr\u00e8s le concile, soit le 17 septembre, jour o\u00f9 l\u2019\u00c9glise orthodoxe f\u00eate la sainte martyre Sophie. Pour Soloviev, la femme v\u00eatue de soleil de l\u2019Apocalypse est donc aussi la Sophia \u00bb, la \u00ab Sagesse divine \u00bb. Certes, cela est juste, mais cette remarque masque n\u00e9anmoins la philosophie de Soloviev : Sophia, c\u2019est aussi l\u2019Humanit\u00e9 id\u00e9ale. (Voir Vladimir Soloviev, \u00ab L\u2019id\u00e9e d\u2019humanit\u00e9 chez Auguste Comte \u00bb, trad. Nicolas Rambert, Archives de philosophie<\/em>, 2016, pp. 245\u2013270)<\/p>\n\n\n\n

L\u2019apparition demeura un moment immobile, puis se mit doucement en mouvement vers le Sud. Le pape leva sa crosse et s\u2019\u00e9cria : \u00ab Voil\u00e0 notre \u00e9tendard, suivons-le. \u00bb Et, suivi des deux anciens, eux-m\u00eames suivis par la foule des chr\u00e9tiens, ils partirent dans la direction de l\u2019apparition \u2014 vers le mont de Dieu, le Sina\u00ef. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ici le lecteur s\u2019arr\u00eata.<\/em><\/p>\n\n\n\n

La Dame.<\/span> Pourquoi vous arr\u00eatez-vous ?<\/p>\n\n\n\n

Monsieur Z. <\/span>C\u2019est le manuscrit qui s\u2019arr\u00eate. Le p\u00e8re Pansophie n\u2019a pas eu le temps d\u2019achever son r\u00e9cit. D\u00e9j\u00e0 malade, il me disait qu\u2019il voulait \u00e9crire la suite \u00ab d\u00e8s que je gu\u00e9rirai \u00bb. Mais il n\u2019a pas gu\u00e9ri, et la fin de son histoire est ensevelie avec lui au monast\u00e8re Danilov.<\/p>\n\n\n\n

La Dame.<\/span> Mais vous vous souvenez de ce qu\u2019il vous disait, alors racontez-le nous.<\/p>\n\n\n\n

Monsieur Z.<\/span> Je ne m\u2019en souviens que dans les grandes lignes.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s que les repr\u00e9sentants de la chr\u00e9tient\u00e9 et leurs chefs spirituels se furent retir\u00e9s dans le d\u00e9sert d\u2019Arabie, o\u00f9 affluaient vers eux des foules de fid\u00e8les jalousement attach\u00e9s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, le nouveau pape Apollonius put sans peine corrompre, par ses miracles et ses prodiges, tous les autres chr\u00e9tiens superficiels qui n\u2019\u00e9taient pas d\u00e9sillusionn\u00e9s sur l\u2019Ant\u00e9christ. Il d\u00e9clara que, par le pouvoir des clefs, il avait ouvert les portes entre le monde terrestre et l\u2019au-del\u00e0, et en effet la communication entre les vivants et les morts, entre les hommes et les d\u00e9mons, devint chose courante, donnant naissance \u00e0 des formes in\u00e9dites de d\u00e9bauche mystique et de d\u00e9monol\u00e2trie.<\/p>\n\n\n\n

Mais \u00e0 peine l\u2019empereur s\u2019\u00e9tait-il cru solidement \u00e9tabli sur le terrain religieux et s\u2019\u00e9tait-il proclam\u00e9 \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la myst\u00e9rieuse voix \u00ab paternelle \u00bb \u2014 l\u2019unique incarnation v\u00e9ritable de la divinit\u00e9 supr\u00eame de l\u2019univers, qu\u2019un nouveau malheur s\u2019abattit sur lui, venant d\u2019o\u00f9 personne ne l\u2019attendait : les Juifs se soulev\u00e8rent. Cette nation qui comptait alors trente millions d\u2019\u00e2mes n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l\u2019installation et aux succ\u00e8s du surhomme. Quand il \u00e9tait venu \u00e0 J\u00e9rusalem, laissant entendre secr\u00e8tement dans les milieux juifs que sa mission principale \u00e9tait d\u2019\u00e9tablir la domination universelle d\u2019Isra\u00ebl, les Juifs l\u2019avaient reconnu pour le Messie, tout en lui vouant une fid\u00e9lit\u00e9 sans limites. Et voil\u00e0 qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent ils se soulevaient avec des cris de col\u00e8re et de vengeance. Ce retournement, sans aucun doute pr\u00e9vu dans les \u00c9critures et la Tradition, le p\u00e8re Pansophie le pr\u00e9sentait peut-\u00eatre avec trop de simplicit\u00e9 et de r\u00e9alisme : les Juifs qui consid\u00e9raient l\u2019empereur comme un Isra\u00e9lite de sang pur et parfait, auraient d\u00e9couvert par hasard qu\u2019il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas circoncis.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Soloviev prend ici le contre-pied de la tradition. L\u2019Ant\u00e9christ n\u2019est pas \u00ab juif \u00bb. On remarquera qu\u2019une partie de l\u2019activit\u00e9 politique de Soloviev a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9fendre les juifs des multiples vexations et autres pogroms qu\u2019ils subissaient en Russie imp\u00e9riale. <\/p>\n\n\n\n

Le jour m\u00eame, tout J\u00e9rusalem et, le lendemain, toute la Palestine furent en proie \u00e0 l\u2019insurrection. Le d\u00e9vouement illimit\u00e9 et ardent envers le sauveur d\u2019Isra\u00ebl, le Messie esp\u00e9r\u00e9, fit place \u00e0 une haine tout aussi illimit\u00e9e et tout aussi ardente contre l\u2019imposteur perfide, l\u2019usurpateur audacieux. Tout le peuple juif se leva comme un seul homme et ses ennemis virent avec stup\u00e9faction que l\u2019\u00e2me d\u2019Isra\u00ebl ne vit pas, en son tr\u00e9fonds, de calculs et de la cupidit\u00e9 de Mammon, mais de la force d\u2019un sentiment venant du c\u0153ur, de l\u2019esp\u00e9rance et de la col\u00e8re de sa foi messianique s\u00e9culaire.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019allusion \u00e0 Mammon vient de Matt. 6:24. \u00ab Nul ne peut servir deux ma\u00eetres \u00bb, Dieu ou Mammon, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019empereur, qui ne s\u2019attendait pas \u00e0 une si soudaine explosion, perdit son sang-froid et publia un d\u00e9cret condamnant \u00e0 mort tous les juifs et chr\u00e9tiens insoumis. Des milliers, des dizaines de milliers d\u2019hommes, qui n\u2019avaient pas eu le temps de s\u2019armer, furent massacr\u00e9s sans piti\u00e9. Mais bient\u00f4t une arm\u00e9e juive, forte d\u2019un million d\u2019hommes, s\u2019empara de J\u00e9rusalem et enferma l\u2019Ant\u00e9christ dans Haram-ech-Ch\u00e9rif. Celui-ci ne disposait que d\u2019une partie de sa garde, insuffisante pour r\u00e9sister \u00e0 la masse de ses ennemis.<\/p>\n\n\n\n

Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019art magique de son pape, l\u2019empereur r\u00e9ussit \u00e0 percer les rangs des assi\u00e9geants et reparut bient\u00f4t en Syrie \u00e0 la t\u00eate d\u2019une arm\u00e9e innombrable de pa\u00efens de diff\u00e9rentes nations. Les Juifs march\u00e8rent contre lui avec peu d\u2019espoir de succ\u00e8s. Mais \u00e0 peine les avant-gardes des deux arm\u00e9es entraient-elles en contact qu\u2019un tremblement de terre d\u2019une violence inou\u00efe se produisit. Sous la mer Morte, aux bords de laquelle \u00e9taient camp\u00e9es les troupes imp\u00e9riales, s\u2019ouvrit le crat\u00e8re d\u2019un gigantesque volcan et des torrents de feu, se r\u00e9unissant en un immense lac de lave, engloutirent l\u2019empereur lui-m\u00eame, ses innombrables bataillons et son ins\u00e9parable compagnon, le pape Apollonius, auquel toute sa magie ne servit de rien.<\/p>\n\n\n\n

Pendant ce temps, les Juifs s\u2019enfuirent vers J\u00e9rusalem, tremblants et \u00e9pouvant\u00e9s, ils imploraient leur salut au Dieu d\u2019Isra\u00ebl. Lorsque la ville sainte fut en vue, le ciel fut travers\u00e9 par un grand \u00e9clair allant d\u2019est en ouest, et ils virent le Christ descendre vers eux. Il \u00e9tait v\u00eatu en roi et sur ses mains ouvertes, les plaies des clous \u00e9taient visibles. Au m\u00eame moment, la foule des chr\u00e9tiens, conduite par Pierre, Jean et Paul, avan\u00e7ait du Sina\u00ef vers Sion, tandis que d\u2019autres foules enthousiastes accouraient de toutes parts : c\u2019\u00e9taient les juifs et les chr\u00e9tiens ex\u00e9cut\u00e9s par l\u2019Ant\u00e9christ. Ils avaient repris vie et devaient r\u00e9gner avec le Christ pour les mille ans \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est comme \u00e7a que le p\u00e8re Pansophie voulait conclure son r\u00e9cit. Son sujet n\u2019\u00e9tait pas la catastrophe universelle de la fin du monde, mais seulement le d\u00e9nouement de notre processus historique, l\u2019apparition, la glorification et la perdition de l\u2019Ant\u00e9christ.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons suivi le m\u00eame principe de r\u00e9partition pour les trois articles.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Homme politique. <\/span>Et vous pensez ce d\u00e9nouement si proche ?<\/p>\n\n\n\n

Monsieur Z.<\/span> Certes, il y aura encore bien des bavardages et des vanit\u00e9s ; mais le drame est \u00e9crit depuis d\u00e9j\u00e0 longtemps. Ni les spectateurs, ni les acteurs n\u2019y peuvent rien changer.<\/p>\n\n\n\n

La Dame.<\/span> Mais quel est donc le sens d\u00e9finitif de ce drame ? Et je ne comprends toujours pas pourquoi votre Ant\u00e9christ hait Dieu \u00e0 ce point, tout en \u00e9tant lui-m\u00eame essentiellement bon et non pas m\u00e9chant.<\/p>\n\n\n\n

Monsieur Z.<\/span> C\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas essentiellement <\/em>bon. Voil\u00e0 tout son sens. Je retire ce que j\u2019ai dit auparavant : \u00ab L\u2019Ant\u00e9christ ne peut s\u2019expliquer par de simples proverbes. \u00bb Il s\u2019explique tout entier par un seul, et d\u2019ailleurs extr\u00eamement simple : Tout ce qui brille n\u2019est pas d\u2019or. <\/em>Il y a \u00e9clat \u00e0 profusion dans cette contrefa\u00e7on du bien, mais aucune force essentielle. <\/p>\n\n\n\n

Le G\u00e9n\u00e9ral <\/span>Remarquez aussi sur quoi tombe le rideau dans ce drame historique. Sur la guerre ! Sur la rencontre de deux arm\u00e9es ! Voil\u00e0 que la fin de notre conversation rejoint le d\u00e9but. Qu\u2019en dites-vous, prince ?… Mon Dieu ! Mais o\u00f9 est donc le prince ? <\/p>\n\n\n\n

Le Politicien <\/span>Vous ne l\u2019avez pas vu ? Il s\u2019est discr\u00e8tement \u00e9clips\u00e9 au moment path\u00e9tique o\u00f9 le Starets Jean avait accul\u00e9 l\u2019Ant\u00e9christ. Sur le moment, je n\u2019ai pas voulu interrompre la lecture, apr\u00e8s cela m\u2019est sorti de la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n

Le G\u00e9n\u00e9ral <\/span>Il s\u2019est enfui, ma foi, il s\u2019est de nouveau enfui ! Et pourtant, comme il faisait des efforts sur lui-m\u00eame… Mais l\u00e0, il n\u2019y a pas tenu. Ah ! Seigneur ! <\/p>\n\n\n\n

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Suite et fin de la retranslatio<\/em> de l’une des sources les plus profondes et \u00e9tranges de notre contemporain \u2014 comment\u00e9e par le sp\u00e9cialiste Rambert Nicolas.<\/p>\n

Court r\u00e9cit sur l\u2019Ant\u00e9christ (3\/3)<\/em><\/a>.<\/p>\n","protected":false},"author":5931,"featured_media":325693,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2157],"tags":[],"staff":[4846],"editorial_format":[4861],"serie":[],"audience":[],"geo":[],"class_list":["post-325595","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-religion","staff-rambert-nicolas","editorial_format-archives-et-discours"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default"},"yoast_head":"\nL\u2019Ant\u00e9christ de Soloviev : troisi\u00e8me partie | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/04\/06\/lantechrist-de-soloviev-troisieme-partie\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"L\u2019Ant\u00e9christ de Soloviev : troisi\u00e8me partie | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Suite et fin de la retranslatio de l'une des sources les plus profondes et \u00e9tranges de notre contemporain \u2014 comment\u00e9e par le sp\u00e9cialiste Rambert Nicolas. 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