{"id":324967,"date":"2026-03-31T08:16:00","date_gmt":"2026-03-31T06:16:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=324967"},"modified":"2026-03-31T20:17:49","modified_gmt":"2026-03-31T18:17:49","slug":"entretien-adelaide-de-clermont-tonnerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/31\/entretien-adelaide-de-clermont-tonnerre\/","title":{"rendered":"\u00ab Les Trois Mousquetaires est le plus grand f\u00e9minicide de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00bb, une conversation avec Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre, Prix Renaudot 2025\u00a0"},"content":{"rendered":"\n
Les premi\u00e8res pages du dernier Renaudot donnent une le\u00e7on de pr\u00e9jug\u00e9s \u2014 se m\u00e9fier des titres aux apparences trompeuses. <\/em><\/p>\n\n\n\n Au milieu d\u2019un oc\u00e9an de publications contemporaines o\u00f9 le \u00ab je \u00bb est central et omnipr\u00e9sent, <\/em>Je voulais vivre (2025, Grasset) semblait <\/em>a priori annoncer une autofiction. <\/em><\/p>\n\n\n\n Mais ce serait mal conna\u00eetre Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre. \u00ab Je d\u00e9fends cette partie de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise qu\u2019est la fiction, le romanesque. Je respecte beaucoup l’autofiction et le fait r\u00e9el \u2014 mais c’est quelque chose dont je souhaite m’\u00e9loigner \u00bb, nous dit-elle. <\/em><\/p>\n\n\n\n Alors, allons-y pleinement, dans la fiction. Comment sauver un personnage fictif condamn\u00e9 injustement au XVIIe si\u00e8cle dans un roman du XIXe ? C\u2019est la question que pose ce livre. <\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n Clermont-Tonnerre s\u2019empare d\u2019un des personnages f\u00e9minins et criminels les plus connus de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, Milady de Winter \u2014 pour la r\u00e9habiliter. Tra\u00eetresse, tueuse, manipulatrice, intrigante dans <\/em>Les Trois Mousquetaires, Milady est ici pr\u00e9sent\u00e9e autrement. Ce livre raconte une grande injustice tout en la combattant \u2014 pour que \u00ab justice soit dite, \u00e0 d\u00e9faut d’\u00eatre faite \u00bb.<\/em> <\/strong><\/p>\n\n\n\n \u00ab Quand Dumas se retire, moi j’avance ; et quand il avance, moi je me retire \u00bb, de cette danse rythm\u00e9e na\u00eet une grande fiction sur la <\/em>vraie vie de Milady.<\/em><\/p>\n\n\n\n Entretien fleuve. <\/em><\/p>\n\n\n\n Ce titre a fait l’objet de beaucoup de discussions.<\/p>\n\n\n\n Personnellement, j’y tenais beaucoup. <\/p>\n\n\n\n Oui, c’est un titre que j’ai propos\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Olivier Nora \u00e9tait radicalement contre. Il voulait l’appeler \u00ab Milady \u00bb ou \u00ab La revanche de Milady \u00bb. Je trouvais que cela faisait un peu litt\u00e9rature de cape et d’\u00e9p\u00e9e ou roman de gare.<\/p>\n\n\n\n Si on intitulait le livre \u00ab Milady \u00bb avec uniquement mon nom, les gens allaient penser que je partais dans une autofiction personnelle. Je voulais montrer que cette femme n’est pas une victime et montrer, en d\u00e9pit de tout ce qui lui arrive, son \u00e9lan vital, cette \u00e9nergie, cette aspiration au bonheur \u2014 souvent manqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il est vrai que ce titre est trompeur parce que je mets un \u00ab je \u00bb alors que tout ce que j’essaye de faire depuis mon premier roman est justement de ne pas dire \u00ab je \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Non, cela m\u2019est assez naturel car je n\u2019aime pas tellement parler de moi. <\/p>\n\n\n\n Au contraire, je d\u00e9fends cette partie de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise qu\u2019est la fiction, le romanesque. Je respecte beaucoup l’autofiction et le fait r\u00e9el \u2014 mais c’est quelque chose dont je souhaite m’\u00e9loigner.<\/p>\n\n\n\n Il y avait, en effet, une ambigu\u00eft\u00e9, mais j’y tenais. <\/p>\n\n\n\n D\u2019abord parce que tous les autres qui \u00e9taient propos\u00e9s tombaient un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque. Ensuite, je trouvais que \u00ab Milady \u00bb donnait quelque chose de tr\u00e8s galvaud\u00e9.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est idiot mais il y a une collection de dark romances<\/em> qui s’appelle \u00ab Milady \u00bb \u2014 de m\u00eame que des magasins. Autant pour l’\u00e9tranger cela ne m\u2019aurait pas du tout d\u00e9rang\u00e9, mais en France, ces r\u00e9f\u00e9rences-l\u00e0 ne collaient pas. <\/p>\n\n\n\n Je voulais tr\u00e8s rapidement contrer l’id\u00e9e que c’est moi qui parle. <\/p>\n\n\n\n Accessoirement, il y a eu aussi un bandeau \u00e0 un moment donn\u00e9 qui citait la phrase de Dumas : \u00ab Milady n’est pas une femme qui pleure\u2026 Elle est de celles qui se vengent. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il permettait aussi de compl\u00e9ter le signal pour montrer qu’on allait vers le romanesque. <\/p>\n\n\n\n Je d\u00e9fends cette partie de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise qu\u2019est la fiction.<\/p>Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e ne m’est pas venue de fa\u00e7on formelle \u2014 ni de fa\u00e7on programmatique. Tous mes romans naissent un peu de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Il y a un moment o\u00f9 une sc\u00e8ne fondatrice fait que quelque chose m’appara\u00eet et revient avec une telle insistance que d’une certaine mani\u00e8re, je finis par \u00e9crire dessus. <\/p>\n\n\n\n Et c’est ce qui s’est pass\u00e9 pour Milady. <\/p>\n\n\n\n Les Trois Mousquetaires<\/em> est un texte que j’ai lu et relu des dizaines de fois. <\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re fois, j\u2019avais douze ans, j’\u00e9tais au Mexique, sur la c\u00f4te Pacifique et j\u2019\u00e9tais malheureuse car je n\u2019avais pas de livre et qu\u2019il n’y avait pas de librairie fran\u00e7aise dans le coin. Le seul livre en fran\u00e7ais qu’on a pu trouver en cherchant partout \u00e9tait la trilogie des Trois Mousquetaires<\/em>, en grand format, avec les c\u00f4t\u00e9s un peu toil\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai lu ce texte en boucle, du d\u00e9but \u00e0 la fin, sans discontinuer, pendant les deux mois que j’ai pass\u00e9s au Mexique. D\u00e8s que j’avais fini la derni\u00e8re page, je recommen\u00e7ais la premi\u00e8re \u2014 et ainsi de suite.<\/p>\n\n\n\n Pendant toute cette lecture-l\u00e0, je suis d’abord enti\u00e8rement gris\u00e9e par le talent narratif de Dumas, totalement prise par ce grand roman d’amiti\u00e9 virile. <\/p>\n\n\n\n Je suis la premi\u00e8re \u00e0 condamner Milady sans l’ombre d’une h\u00e9sitation, \u00e0 r\u00eaver comme une petite fille de douze ans qui est encore dans des codes tr\u00e8s traditionnels, d’\u00eatre plut\u00f4t la gentille Constance, la figure sacrifi\u00e9e, douce \u2014 ce qui correspond peu \u00e0 mon temp\u00e9rament, donc c’\u00e9tait tr\u00e8s malvenu. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai mis beaucoup de temps avant de changer de regard sur ce personnage.<\/p>\n\n\n\n Le jour o\u00f9 j’ai eu le d\u00e9clic, je me suis sentie compl\u00e8tement oblig\u00e9e de raconter cette histoire. <\/p>\n\n\n\n Je ne suis donc pas partie sur une inspiration formelle. Ce qui a \u00e9t\u00e9 important c\u2019est quand le voile se d\u00e9chire et que je me rends compte que je n’ai pas eu envers cette femme l’empathie que j’aurais d\u00fb avoir, que je l’ai jug\u00e9e \u00e0 l’inverse de ce que la sororit\u00e9 devrait demander de ma part.<\/p>\n\n\n\n J\u2019\u00e9tais une enfant tr\u00e8s sensible, tr\u00e8s \u00e9prise de justice, qui montait rapidement sur ses grands chevaux. Comment ai-je pu lire et relire ce texte en trouvant parfaitement normal que dix hommes ex\u00e9cutent cette femme de la sorte ? <\/p>\n\n\n\n J’ai eu un peu honte, je dois dire.<\/p>\n\n\n\n Je voulais absolument faire d\u00e9couvrir tr\u00e8s vite \u00e0 mes deux gar\u00e7ons Les Trois Mousquetaires<\/em>. Mais ils \u00e9taient tr\u00e8s jeunes \u00e0 l’\u00e9poque, j\u2019ai donc trouv\u00e9 un livre audio qui racontait de fa\u00e7on simplifi\u00e9e cette histoire pour les enfants. En l’\u00e9coutant avec eux, j’ai entendu cette phrase qui a tout d\u00e9clench\u00e9 : \u00ab Milady, cette perverse qui, \u00e0 quinze ans \u00e0 peine, a d\u00e9tourn\u00e9 un pr\u00eatre du droit chemin. \u00bb <\/p>\n\n\n\n L\u00e0, en une phrase, toutes les alertes en moi ont retenti ; on nous dit qu’elle a quinze ans \u00e0 peine \u2014 on est \u00e9videmment loin de l’\u00e2ge de ce qu\u2019on appellerait aujourd\u2019hui le consentement. Elle est tr\u00e8s jeune et elle est donn\u00e9e comme perverse de nature. \u00c0 cela s\u2019ajoute le fait que dans un environnement catholique comme le mien, il est tr\u00e8s difficile de dire que c’est le pr\u00eatre qui est le coupable de perversion alors qu’il a probablement le double de son \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n Comme je connais ce texte par c\u0153ur, tout m’arrive en boomerang. <\/p>\n\n\n\n J’ai vraiment un petit moment de sid\u00e9ration o\u00f9 je me dis que cette jeune femme, toujours \u00e0 quinze ans, est marqu\u00e9e au fer rouge \u2014 par int\u00e9r\u00eat personnel. Le bourreau est le fr\u00e8re de ce fameux pr\u00eatre d\u00e9tourn\u00e9, qui fait cela en dehors de toute justice. C\u2019est un premier \u00e9l\u00e9ment qui aurait d\u00fb nous faire douter. <\/p>\n\n\n\n Elle est ensuite mise \u00e0 nue par son mari quand il d\u00e9couvre qu’elle n’est pas pure et pendue sans lui donner une chance d’explication. Deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment qu’on a tous lu sans que cela nous pose probl\u00e8me. <\/p>\n\n\n\n Elle est captur\u00e9e par dix hommes qui d\u00e9cident de faire son jugement, qui se prennent pour ses juges alors que parmi eux se trouvent son mari et son ancien amant. Elle n’a pas d’avocat, il n’y a personne pour la d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n Elle est bestiale dans la sc\u00e8ne de Dumas parce qu’elle rugit, elle g\u00e9mit, elle parle \u00e0 peine, alors qu’elle est d\u00e9crite dans tout le roman comme un \u00eatre d’une supr\u00eame intelligence. <\/p>\n\n\n\n L\u00e0, elle ne se d\u00e9fend pas. <\/p>\n\n\n\n Tout cela m’arrive d’un coup et je me dis qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, j\u2019\u00e9tais pass\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette histoire. Nous sommes nombreux \u00e0 \u00eatre pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n On n’a pas vu que ce texte est le plus grand f\u00e9minicide de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. <\/p>\n\n\n\n Et en m\u00eame temps, j’aime Dumas passionn\u00e9ment ; je ne veux rentrer en aucun cas dans quelque chose qui serait de l\u2019ordre d\u2019une r\u00e9vision ou d\u2019une annulation. Je trouve cela ridicule de juger avec les yeux et les valeurs de notre \u00e9poque ce qu’il a fait \u00e0 son \u00e9poque. Je pense qu’il invente les premiers personnages f\u00e9minins puissants, m\u00e9chants de la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n J\u2019avais tr\u00e8s peur de la mani\u00e8re dont le roman allait \u00eatre re\u00e7u. <\/p>\n\n\n\n D\u2019ailleurs, j’ai pass\u00e9 des semaines \u00e0 repousser cette id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n J’\u00e9tais la premi\u00e8re \u00e0 me dire que je ne pouvais pas faire cela \u00e0 Alexandre Dumas, \u00e0 mes propres mousquetaires. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai eu besoin de trouver le chemin o\u00f9 je ne trahissais pas l’auteur de mon enfance que j’admire et que j’aime, et o\u00f9 en m\u00eame temps je d\u00e9pla\u00e7ais le regard pour qu’on voie les choses diff\u00e9remment.<\/p>\n\n\n\n Je me suis invent\u00e9 toute une s\u00e9rie d’autorisations dans sa vie, dans son propre geste artistique pour oser finalement aller sur ce terrain. <\/p>\n\n\n\n Cette \u00ab Note de l\u2019autrice \u00bb a fait d\u00e9bat parce que mes \u00e9diteurs n\u2019\u00e9taient pas s\u00fbrs qu’il fallait la mettre. Mais j\u2019y tenais vraiment parce que je voulais qu’une fois l’histoire termin\u00e9e, on comprenne que le tout \u00e9tait une d\u00e9claration d’amour \u00e0 cet auteur, \u00e0 notre patrimoine litt\u00e9raire, \u00e0 ce go\u00fbt merveilleux pour la fiction plut\u00f4t que d’\u00eatre dans une pure r\u00e9vision post-MeToo \u2014 qui, \u00e0 mon sens, n’est pas le geste.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai essay\u00e9 de faire en sorte que ce soit infiniment plus complexe et nuanc\u00e9. J\u2019\u00e9cris un livre pour une femme, mais je n’\u00e9cris pas un livre contre les hommes.<\/p>\n\n\n\n Je voulais vraiment aller dans toute cette gamme et cette nuance de ce qu’est la virilit\u00e9, de ce qu’est la f\u00e9minit\u00e9, de comment on se rencontre les uns les autres. <\/p>\n\n\n\n Oui, c’est le fait d’entendre qui m’ouvre les yeux \u2014 et c’est ce qui est troublant. <\/p>\n\n\n\n Mais il est aussi vrai que par exemple, il y a quelque temps, un homme est venu me voir en me remerciant d\u2019avoir \u00e9crit ce texte car, m\u2019a-t-il dit, sa vocation d’avocat est n\u00e9e en lisant la sc\u00e8ne d’ex\u00e9cution de Milady. Je crois cependant que c\u2019est tr\u00e8s rare. <\/p>\n\n\n\n La plupart d’entre nous, et moi la premi\u00e8re, on ne l’a absolument pas vu \u2014 alors que l\u2019injustice se d\u00e9roule sous nos yeux.<\/p>\n\n\n\n Ce personnage meurt \u00e0 25 ans dans des conditions atroces et \u00e9videmment j’essaye de lui rendre vie \u2014 on en revient au titre ; et pour cela, j\u2019essaye d\u2019abord de lui rendre justice. <\/p>\n\n\n\n Je trouve merveilleux que notamment gr\u00e2ce au prix Renaudot, beaucoup de lecteurs s’en emparent et que cette femme puisse vivre. C\u2019est tout ce que j’aime dans les livres et dans la fiction : des personnages de fiction qui prennent vie. <\/p>\n\n\n\n Je ne me lasse pas de cette magie de la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n C’est exactement cela.<\/p>\n\n\n\n Une seule fois j’ai trouv\u00e9 quelque chose d’\u00e9quivalent. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai eu la chance il y a quelques ann\u00e9es d’aller visiter une tr\u00e8s ancienne manufacture de montres en Suisse. J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 ce moment absolument magique o\u00f9 on met la derni\u00e8re pi\u00e8ce du m\u00e9canisme et il se met \u00e0 battre. Quand on \u00e9crit de la fiction, quelque chose de cet ordre-l\u00e0 se produit.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9part, il y a des mots, des traits de caract\u00e8re, des allures, etc. Puis \u00e0 un moment, tout se synth\u00e9tise, tout s’agglom\u00e8re et le c\u0153ur du personnage ou le c\u0153ur du livre se met \u00e0 battre. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est un sentiment tr\u00e8s fort qui me grise \u00e0 chaque fois. On le sent.<\/p>\n\n\n\n J\u2019\u00e9cris un livre pour une femme, mais je n’\u00e9cris pas un livre contre les hommes.<\/p>Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Non, c\u2019est un peu comme les d\u00e9buts d’une histoire d’amour.<\/p>\n\n\n\n On est d\u2019abord dans la cristallisation, on imagine son livre, c’est merveilleux, le projet est formidable\u2026 <\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s, on entre dans un moment beaucoup plus difficile qui est un peu comme entrer dans le quotidien d’une vie \u2014 c’est beaucoup plus compliqu\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Et enfin, il y a de nouveau un moment de gr\u00e2ce qui surgit parce que, pr\u00e9cis\u00e9ment, tout prend vie.<\/p>\n\n\n\n Je pense que chaque auteur recherche cela avec une gourmandise et une avidit\u00e9 insatiables. <\/p>\n\n\n\n Compl\u00e8tement, oui. <\/p>\n\n\n\n Nous, les romanciers, les lecteurs, nous sommes un peu fous. <\/p>\n\n\n\n Je suis persuad\u00e9e que des personnages de fiction peuvent avoir plus de poids dans nos vies que des gens qu’on fr\u00e9quente de fa\u00e7on tr\u00e8s superficielle pendant des ann\u00e9es. Les personnages de fiction peuvent nous accompagner avec une intimit\u00e9 extraordinaire.<\/p>\n\n\n\n On parle du monde qui se durcit en ce moment. <\/p>\n\n\n\n La lecture comme l’\u00e9criture sont le plus extraordinaire exercice d’empathie qui soit parce qu’on on se glisse litt\u00e9ralement dans la peau d’un autre que soi.<\/p>\n\n\n\n On peut, quand on est une femme, exp\u00e9rimenter ce que c’est que d’\u00eatre un homme ; quand on est un homme, comprendre ce que c’est qu’\u00eatre une femme ; quand on est jeune, imaginer ce que c’est que d’\u00eatre vieux.<\/p>\n\n\n\n On va intimement adh\u00e9rer \u00e0 quelqu’un dont peut-\u00eatre les id\u00e9es nous horrifient, la vie est totalement \u00e9loign\u00e9e de la n\u00f4tre, les sentiments tr\u00e8s diff\u00e9rents. <\/p>\n\n\n\n Cet exercice-l\u00e0 est extraordinaire. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai lu il n’y a pas longtemps une \u00e9tude am\u00e9ricaine qui montre que les lecteurs de fiction avaient une bien meilleure capacit\u00e9 d’empathie et de vivre ensemble que les lecteurs uniquement attach\u00e9s aux essais. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est une intuition que j’ai depuis tr\u00e8s longtemps. <\/p>\n\n\n\n Absolument, j\u2019aime beaucoup travailler et exp\u00e9rimenter cela. <\/p>\n\n\n\n Je crois que c\u2019est une des grandes forces et libert\u00e9s que permet la litt\u00e9rature \u2014 le roman en particulier.<\/p>\n\n\n\n Vous faites sans doute allusion \u00e0 cette petite anecdote o\u00f9 il se met \u00e0 sangloter \u00e0 la mort de Porthos. Moi, j’y crois !<\/p>\n\n\n\n La communicabilit\u00e9 des \u00e9motions entre parfaits inconnus \u00e0 travers le texte est quelque chose d’extraordinaire. Je ne m\u2019en lasse pas.<\/p>\n\n\n\n Je ne connaissais pas cette histoire, elle est g\u00e9niale. J\u2019aime beaucoup ce rapport aux personnages de fiction que m\u00eame des auteurs contemporains peuvent entretenir.<\/p>\n\n\n\n Je trouve absolument merveilleux qu’un personnage puisse se promener d’\u0153uvre en \u0153uvre d’auteurs diff\u00e9rents. <\/p>\n\n\n\n Exactement, parce que je m’identifie beaucoup \u00e0 d’Artagnan \u2014 et que je lui fais d’ailleurs porter l’\u00e9volution de Dumas lui-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Dans Les Trois Mousquetaires<\/em>, d’Artagnan a 18 ans \u00e0 peine. Il est \u00e0 ce que j’appellerais l’\u00e2ge des certitudes. <\/p>\n\n\n\n Quand on est tr\u00e8s jeune, on a d’abord ce plein de vie qui fait qu’on se sent un peu insubmersible, on a l’impression d’avoir tout compris, tout vu, tout lu, on peut avoir des jugements beaucoup plus durs que des ann\u00e9es plus tard o\u00f9 la vie vous a un peu ab\u00eem\u00e9, \u00e9prouv\u00e9, poli, adouci.<\/p>\n\n\n\n Dans mon livre, d’Artagnan se retrouve donc, des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 l’\u00e2ge des doutes. Je voulais montrer une forme de virilit\u00e9 que j’admire, celle d\u2019un chef de guerre admir\u00e9 de ses hommes. C\u2019est ce qu’on appellerait un self-made man <\/em> : il est parti de rien avec son \u00e9p\u00e9e, son cheval qui ne ressemblait \u00e0 rien \u2014 et il a r\u00e9ussi.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ce moment-l\u00e0, il a la force morale de se pencher sur sa propre histoire, de consid\u00e9rer avec un regard nouveau les choix qu’il a faits et de se demander s’il a \u00e9t\u00e9 du bon c\u00f4t\u00e9 de l’histoire. <\/p>\n\n\n\n Je voulais effectivement montrer cela. Et c’est aussi, d’une certaine mani\u00e8re, mon parcours. Je l’avais jug\u00e9 avec beaucoup de duret\u00e9 \u2014 et j’avais tort. <\/p>\n\n\n\n Le regard de Dumas \u00e9volue aussi par rapport \u00e0 son h\u00e9ro\u00efne. <\/p>\n\n\n\n Dans Les Trois Mousquetaires<\/em>, la punition et la mort de Milady sont pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00e9tant absolument normales. Mais quand son fils revient vingt ans apr\u00e8s pour venger sa m\u00e8re, c’est d\u00e9j\u00e0 plus ambigu.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la toute fin, dans l’adaptation th\u00e9\u00e2trale qu’il fait de ce roman feuilleton et qui s’appelle La Jeunesse des Mousquetaires<\/em>, la mort de Milady devient un crime. Cela fait partie des autorisations que je suis all\u00e9e chercher afin de montrer Milady un peu diff\u00e9remment.<\/p>\n\n\n\n Effectivement, j’emprunte des personnages \u00e0 Dumas qui lui-m\u00eame les a emprunt\u00e9s \u00e0 Courtilz de Sandras. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est amusant, Dumas \u00e9tait tr\u00e8s peu propri\u00e9taire de ses personnages. <\/p>\n\n\n\n Nous, les romanciers, les lecteurs, nous sommes un peu fous.\u00a0<\/p>Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il a permis de son vivant \u00e0 un jeune auteur de faire ce qu’on appelle aujourd’hui un spin-off<\/em> d’Aramis. Il a autoris\u00e9 qu’on utilise le personnage d\u2019Aramis pour faire un autre roman. <\/p>\n\n\n\n Lui-m\u00eame \u00e9tait souvent appel\u00e9 \u00e0 la rescousse pour soigner des textes mal emmanch\u00e9s, des drames mal \u00e9crits. On l’appelait pour qu’il remette la dramaturgie d’aplomb, pour qu’il remette les textes avec son g\u00e9nie, son sens de la formule, etc. <\/p>\n\n\n\n Dumas \u00e9tait, au fond, assez peu propri\u00e9taire de ses textes dans le rapport qu\u2019il avait \u00e0 l’\u00e9criture et \u00e0 la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n Ce sentiment de propri\u00e9t\u00e9 des auteurs par rapport \u00e0 leurs textes est quelque chose d’assez r\u00e9cent. Personne n’irait dire d’un grand ma\u00eetre qu’un tableau ne lui appartient pas parce qu’il avait des petites mains qui lui faisaient les d\u00e9grad\u00e9s ou les drap\u00e9s. Or dans la litt\u00e9rature, on n’a pas le m\u00eame rapport \u00e0 l’\u0153uvre. Tout cela m’a beaucoup int\u00e9ress\u00e9e et j’y ai trouv\u00e9 des espaces pour me glisser et pour oser finalement compl\u00e9ter cette histoire.<\/p>\n\n\n\n Absolument, il avait ses ateliers. <\/p>\n\n\n\n Dumas est l’un des inventeurs du feuilleton \u2014 ce qui va devenir la s\u00e9rie d’aujourd’hui. Il est incroyablement moderne d’une certaine mani\u00e8re. Il est le premier \u00e0 faire travailler des \u00e9crivains en atelier d’\u00e9criture \u2014 ce qu’on fait aujourd’hui pour les sc\u00e9narios dans des writing rooms<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Je me suis dit que j\u2019allais me glisser dans un de ces ateliers d’\u00e9criture pour y d\u00e9velopper les personnages f\u00e9minins ; en premier lieu, Milady.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est vrai, j\u2019ai vraiment eu le sentiment qu’il fallait raconter son histoire.<\/p>\n\n\n\n Je me suis compl\u00e8tement arr\u00eat\u00e9e d’\u00e9crire quand les deux films sur les Trois Mousquetaires<\/em> sont sortis parce que je me suis dit c\u2019\u00e9tait impossible qu’\u00e0 notre \u00e9poque, on raconte encore Milady sans lui donner une autre dimension.<\/p>\n\n\n\n Je trouve que les films sont tr\u00e8s bien faits. C’est du grand spectacle, c’est tr\u00e8s joliment tourn\u00e9. J\u2019aime beaucoup Eva Green que je trouve tr\u00e8s magn\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n Mais on est rest\u00e9 dans la tradition de la femme criminelle et toxique. On n’a pas cherch\u00e9 \u00e0 comprendre comment elle \u00e9tait devenue cette grande m\u00e9chante de la litt\u00e9rature et de la culture populaire. <\/p>\n\n\n\n Oui, totalement.<\/p>\n\n\n\n Ce qui est tr\u00e8s beau dans Les Trois Mousquetaires<\/em>, c’est qu’il y a une certaine id\u00e9e de la noblesse, des valeurs chevaleresques \u2014 qui se d\u00e9truisent d’ailleurs apr\u00e8s ; c’est un peu la fin de certaines id\u00e9es chevaleresques. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai aim\u00e9 le fait de trouver en Milady ces valeurs-l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n Si j’arrive \u00e0 donner envie \u00e0 certaines personnes d’aller d\u00e9couvrir Dumas, j’aurais le sentiment d’avoir tout gagn\u00e9.\u00a0<\/p>Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si on regarde les faits dans Dumas, sans forc\u00e9ment adh\u00e9rer \u00e0 la th\u00e8se d’Athos et de d’Artagnan qui racontent l’histoire, on peut se demander si certains aspects de la noblesse ne sont pas du c\u00f4t\u00e9 de Milady \u2014 parce que c’est elle qui se bat pour la France.<\/p>\n\n\n\n Alors que nos chers mousquetaires, si on y r\u00e9fl\u00e9chit quand m\u00eame, aident la reine \u00e0 trahir son pays. Qui est du bon c\u00f4t\u00e9 ? Qui sert le roi ? Qui sert le pays ? <\/p>\n\n\n\n \u00c0 chaque fois, je me fonde sur des \u00e9l\u00e9ments qui sont pr\u00e9sents chez Dumas. <\/p>\n\n\n\n Par exemple, je me permets de donner \u00e0 Rochefort une dimension diff\u00e9rente parce que dans Le Vicomte de Bragelonne<\/em>, d’Artagnan et Rochefort deviennent amis \u2014 et d’Artagnan reconna\u00eet que Rochefort est un homme noble.<\/p>\n\n\n\n \u00c9videmment, je d\u00e9veloppe beaucoup cette dimension mais il y avait cet \u00e9l\u00e9ment chez Dumas qui pouvait laisser penser que Rochefort n’est pas simplement cet ennemi odieux \u00e0 la solde de Richelieu. C\u2019est un \u00eatre qui m\u00e9rite une forme d’admiration. <\/p>\n\n\n\n Je suis toujours all\u00e9e chercher de quoi fonder ce que j’allais d\u00e9ployer.<\/p>\n\n\n\n Comment \u00e9crit-on un roman pour sauver ou r\u00e9habiliter pour ainsi dire un personnage de fiction ? Comment m\u00e8ne-t-on les recherches ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n J\u2019ai men\u00e9 un grand nombre de recherches parce que j’ai d\u00fb refaire toute l’architecture du texte de Dumas en y cherchant tout ce qui la concernait pour \u00eatre s\u00fbre de ne pas commettre de faux-pas. <\/p>\n\n\n\n J’ai eu cette id\u00e9e que mon texte \u00e9pousait le sien au sens premier du terme, c’est-\u00e0-dire que, quand il se retire, moi j’avance ; et quand il avance, moi je me retire. <\/p>\n\n\n\n Il y a toute une famille d\u2019\u00e9crivains qui sont n\u00e9s de Dumas. <\/p>\n\n\n\n Je pense notamment \u00e0 Jean-Christophe Rufin<\/a> quand il fait \u00ab Un \u00e9t\u00e9 avec Dumas \u00bb. Il y a \u00e9norm\u00e9ment d’auteurs qui ont \u00e9t\u00e9 d’une certaine mani\u00e8re inspir\u00e9s par Dumas. <\/p>\n\n\n\n J\u2019avais envie d’apporter un nouvel enfant \u00e0 la grande famille de Dumas \u2014 et cela m’a demand\u00e9 effectivement du travail. D’abord pour partir de sa trame et ensuite pour oser d\u00e9ployer l’imagination comme lui l’aurait fait, c’est-\u00e0-dire cr\u00e9er tout ce qui manquait avec ma propre capacit\u00e9 de cr\u00e9ation. <\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait important parce que c’est l\u00e0 o\u00f9 mon h\u00e9ro\u00efne peut v\u00e9ritablement prendre vie, o\u00f9 elle sort de l’arch\u00e9type. D\u2019une femme objet \u2014 objet d’amour, de haine, de d\u00e9sir, g\u00e9nial objet narratif aussi \u2014 elle devient chez moi un sujet.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9part, dans toute la premi\u00e8re partie, ce sont des gens qui parlent de Milady ; il n\u2019y a pas de premi\u00e8re personne. Elle ne prend la parole que tardivement. On assiste \u00e0 cette transformation o\u00f9 enfin d’objet elle devient sujet.<\/p>\n\n\n\n Il y a, en plus, d\u2019autres avant elle car le \u00ab je \u00bb est une conqu\u00eate. Cela ne lui vient pas facilement ni naturellement.<\/p>\n\n\n\n Je trouvais important de travailler ces deux temporalit\u00e9s qui encadrent le roman. <\/p>\n\n\n\n Je l\u2019ai structur\u00e9 aussi en chapitres assez courts. <\/p>\n\n\n\n Parce que j’avais envie de restituer ce que j’aime chez Dumas : l’\u00e9nergie. <\/p>\n\n\n\n Ses livres sont tr\u00e8s \u00e9pais, mais une fois qu’on y entre, on y va au galop. Je voulais essayer d’avoir cette m\u00eame tension, ce m\u00eame rythme. Une fois qu’on entre dedans, j’esp\u00e9rais vraiment qu’on puisse rester au plus pr\u00e8s de mon h\u00e9ro\u00efne et avoir envie de continuer. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai essay\u00e9 d\u2019offrir un livre comme ceux que j\u2019aime. <\/p>\n\n\n\n J\u2019aime les livres qui m’emportent et qui me font d\u00e9couvrir un ailleurs, qui me font d\u00e9couvrir une autre \u00e9poque, qui me font d\u00e9couvrir une autre personnalit\u00e9, les fameuses autres vies que la n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai vraiment travaill\u00e9 la narration et la construction dans ce sens. Cela m’a demand\u00e9 un travail assez subtil notamment sur la langue.<\/p>\n\n\n\n Parce que l\u2019histoire se passe au XVIIe si\u00e8cle racont\u00e9e par un \u00e9crivain du XIXe reprise par la femme que je suis au XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Au fond, je m’int\u00e9resse \u00e0 cette h\u00e9ro\u00efne parce qu’elle est tr\u00e8s contemporaine. Mais en m\u00eame temps, j’ai envie qu’on voyage dans le temps, qu’on d\u00e9couvre ce XVIIe si\u00e8cle extraordinaire o\u00f9 se fondent les pr\u00e9mices de l’\u00c9tat moderne, qui est un moment dans les m\u0153urs absolument \u00e9tonnant, d’une grande libert\u00e9, qui est fondateur d’\u00e9norm\u00e9ment de choses aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n J’avais envie de restituer ce que j’aime chez Dumas : l’\u00e9nergie.<\/p>Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il fallait qu\u2019historiquement ce soit le plus juste possible \u2014 sans singer une langue \u00e0 clavecins et \u00e0 dorures qui aujourd’hui ne passerait plus du tout. <\/p>\n\n\n\n Toute la difficult\u00e9 r\u00e9sidait dans le fait de garder l’\u00e9nergie d’une langue contemporaine mais qui soit color\u00e9e de tout ce qui fait cette \u00e9poque, qu’on ait le sentiment de temps en temps de lire \u00e0 la bougie, qu’on sente le cuir, l’odeur du cheval, le cliquetis des \u00e9p\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Je cherchais toute cette sensorialit\u00e9, mais avec des mots d’aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n C’est un animal important parce qu\u2019il symbolise plein de choses. <\/p>\n\n\n\n Pour Milady, il symbolise la libert\u00e9, une force, une puissance amie. Or pour une jeune fille qui est confront\u00e9e \u00e0 des hommes dont la force est quelquefois justement antagoniste, elle a avec le cheval un rapport avec une force infiniment plus grande qu’elle, mais qu’elle ma\u00eetrise, qu’elle s\u00e9duit, mais qu’elle domine. <\/p>\n\n\n\n Et puis c’est ce symbole de libert\u00e9, d’\u00e9mancipation. \u00c0 dos de cheval, elle peut \u00e9chapper, elle peut se d\u00e9placer, elle peut conqu\u00e9rir et elle va petit \u00e0 petit aller chercher les \u00e9l\u00e9ments de sa propre vengeance.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ce qui est fascinant : c’est un \u00eatre \u00e9minemment dumasien. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est un \u00eatre de vengeance et la vengeance est absolument omnipr\u00e9sente chez Dumas. <\/p>\n\n\n\n Cet aspect m\u2019a beaucoup int\u00e9ress\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Les Trois Mousquetaires<\/em> paraissent quelques mois avant Le Comte de Monte-Cristo<\/em>. Quand c’est Edmond Dant\u00e8s qui cherche vengeance, on est tous avec lui et on trouve cela absolument noble et l\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n Lorsque c\u2019est elle qui cherche vengeance, elle est affubl\u00e9e de tous les maux dont on accuse ce genre de femme.<\/p>\n\n\n\n C’est int\u00e9ressant quand m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Je suis all\u00e9e chercher des textes qui \u00e9taient cr\u00e9dibles, qu’elle aurait pu lire \u00e0 l’\u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n Mais c\u2019est vrai, comme elle, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 une situation similaire. Ma biblioth\u00e8que familiale \u00e9tait un vaste bazar. Il y avait une partie qui s’appelait \u00ab l’enfer \u00bb. Il \u00e9tait tenu sous clef et, \u00e9videmment, une jeune fille comme moi n’\u00e9tait pas cens\u00e9e y avoir acc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Mais, \u00e9videmment, le texte interdit est le texte d\u00e9sirable. Il s’av\u00e8re que j’avais trouv\u00e9 la clef et j’ai donc lu plein de livres interdits. <\/p>\n\n\n\n Cela me plaisait que Milady aussi, gr\u00e2ce \u00e0 son mentor en lecture, ait acc\u00e8s \u00e0 des livres interdits parce que le texte est aussi un outil d’affranchissement, de lib\u00e9ration extraordinaire, de compr\u00e9hension du monde.<\/p>\n\n\n\n Le seul d\u00e9faut dans ma biblioth\u00e8que parentale est qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes\u2026 Mais bon, au moins j’ai lu des choses. Cela m’a permis de nourrir un immense plaisir de lecture. Je suis tomb\u00e9e sur tout et n’importe quoi en vrac, des chefs-d’\u0153uvre et vraiment des choses pas terribles. Mais avant tout, c’\u00e9tait le plaisir de lecture qui primait. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est quelque chose qui m’anime beaucoup en tant qu\u2019\u00e9crivaine : pouvoir apporter du plaisir de lecture. Je milite un peu pour qu’on ne le m\u00e9prise pas. <\/p>\n\n\n\n On a un peu cette tendance en France \u00e0 penser que si on prend beaucoup de plaisir \u00e0 lire, cela ne doit pas \u00eatre de la tr\u00e8s bonne litt\u00e9rature. On a une tendance un peu jud\u00e9o-chr\u00e9tienne qui laisse croire que pour que ce soit de la belle et bonne litt\u00e9rature, il faut que ce soit dans la souffrance.<\/p>\n\n\n\n Je suis tr\u00e8s oppos\u00e9e \u00e0 cette id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit totalement d\u2019une volont\u00e9 de rendre hommage. <\/p>\n\n\n\n Il n\u2019est pas possible de faire autrement quand on va puiser \u00e0 la source du roman du XIXe si\u00e8cle fran\u00e7ais, qui est un immense moment de f\u00e9condit\u00e9 litt\u00e9raire. C\u2019est inou\u00ef tout ce que ce si\u00e8cle a offert \u00e0 la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u2014 et mondiale. Je suis tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 certains classiques, m\u00eame s’il y a \u00e9norm\u00e9ment de livres contemporains que j’aime beaucoup.<\/p>\n\n\n\n Souvent, les classiques sont associ\u00e9s \u00e0 l’\u00e9cole, \u00e0 quelque chose d’acad\u00e9mique, de scolaire, d’ennuyeux, etc. Je voulais, au contraire, rendre hommage \u00e0 ce terreau litt\u00e9raire extraordinaire qui m’a encore une fois donn\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment de plaisir de lecture, de d\u00e9couverte, de sagesse, de v\u00e9rit\u00e9. Je trouve important, quand on \u00e9crit, d\u2019\u00eatre parfois capable de faire cette filiation-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n \u00c9videmment, le texte interdit est le texte d\u00e9sirable.<\/p>Ad\u00e9la\u00efde de Clermont-Tonnerre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n On a eu toute une p\u00e9riode en France avec le Nouveau Roman o\u00f9 on estimait qu\u2019il fallait d\u00e9passer l’histoire ; le personnage n\u2019\u00e9tait plus le sujet. Je me rappelle m\u00eame de Houellebecq qui disait en substance qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas un storyteller<\/em>. <\/p>\n\n\n\n On a donc eu tout un moment qui avait sa propre l\u00e9gitimit\u00e9 litt\u00e9raire mais dans lequel on avait d’une certaine mani\u00e8re cass\u00e9 le fil avec ce dont on est issu. <\/p>\n\n\n\n De temps \u00e0 autre, des gens viennent me voir pour me dire que j\u2019\u00e9cris \u00ab \u00e0 l’am\u00e9ricaine \u00bb parce qu\u2019il y a une histoire. Cela me fait sourire, je le prends avec beaucoup de reconnaissance ; le grand roman am\u00e9ricain proc\u00e8de du grand roman fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai aussi passionn\u00e9ment aim\u00e9 Dosto\u00efevski, par exemple, et beaucoup d’autres. On trouve une totale corr\u00e9lation avec le grand roman fran\u00e7ais. Si j’arrive \u00e0 donner envie \u00e0 certaines personnes d’aller d\u00e9couvrir Dumas, j’aurais le sentiment d’avoir tout gagn\u00e9. <\/p>\n\n\n\n J’ai envie de m’inscrire dans cette filiation ; mon id\u00e9e n\u2019est pas du tout d\u2019\u00eatre dans ma bulle, isol\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Lorsque j’\u00e9cris, je suis incapable de relire les textes que j’aime parce qu\u2019ils ont un aspect plut\u00f4t inhibant. <\/p>\n\n\n\n Ils ont leur propre voix \u2014 et moi je cherche la mienne. <\/p>\n\n\n\n Paradoxalement, maintenant que j\u2019y pense, le seul moment o\u00f9 je l\u2019ai fait, c\u2019\u00e9tait pour mon premier livre. <\/p>\n\n\n\n Un \u00e9diteur m\u2019avait dit un jour de fa\u00e7on tr\u00e8s affirmative : \u00ab Dans un roman, il n’y a pas de dialogue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s surprise et ma r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 de faire exactement l’inverse. Car j\u2019ai envie de tout mettre dans un roman. J’ai envie que ce soit un pr\u00e9cipit\u00e9 de la vie, un roman presque total. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’\u00e9poque de cette anecdote, je trouvais qu’\u00e9crire des dialogues \u00e9tait d’une platitude inimaginable. Mais je suis all\u00e9e chercher chez tous les auteurs que j’aimais, et j\u2019ai constat\u00e9 que tous r\u00e9p\u00e9taient dans leurs dialogues \u00ab dit-il \u00bb, \u00ab fit-elle \u00bb, \u00ab r\u00e9pondit-il \u00bb, etc.<\/p>\n\n\n\n Je trouve g\u00e9nial de pouvoir aller chercher chez les anciens ou ceux qui m’ont inspir\u00e9e des connaissances techniques. On s’aper\u00e7oit que dans le flot de la lecture, tout ce qui nous semble des b\u00e9quilles est oubli\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Tous les secrets de fabrication sont oubli\u00e9s si on arrive \u00e0 donner le souffle dont on parlait tout \u00e0 l\u2019heure.<\/p>\n\n\n\n Si, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, quand je suis en train d’\u00e9crire, il m\u2019est quasiment impossible d’aller relire des textes, certains surgissent soudainement. Toute la m\u00e9moire des textes qu’on a lus arrive dans un titre, dans un coin de phrase, une image qui revient. \u00c0 chaque fois, je les accueille parce que ces morceaux d\u2019autres auteurs sont des amis.<\/p>\n\n\n\n B\u00e2tir les fondations du roman est toujours une partie difficile. <\/p>\n\n\n\n Cela demande une \u00e9nergie absolument \u00e9norme ; c\u2019est comme construire une maison \u2014 il faut que les plans soient droits, il faut tout faire tenir en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n Je crois beaucoup en la force physique de l’\u00e9criture. Pour moi, l’\u00e9criture est quelque chose de corporel, de physique. Je pense souvent \u00e0 cette phrase de Proust : \u00ab Chaque jour j’attache moins de prix \u00e0 l’intelligence. \u00bb J’aime profond\u00e9ment l’intelligence, les beaux raisonnements, etc. Mais je pense que l’\u00e9criture proc\u00e8de d’autre chose. <\/p>\n\n\n\n Je sens tr\u00e8s vite les \u00e9crivains qui \u00e9crivent uniquement avec le cerveau et ceux qui ont une vie corporelle qui produit ce battement de c\u0153ur, une certaine sensualit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Les fondements sont donc difficiles parce qu\u2019en attendant justement que le c\u0153ur se mette \u00e0 battre, on est dans la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n On est dans tout ce qu’on a lu, dans tout ce qu’on veut mettre \u2014 et les choses ne s’imbriquent pas forc\u00e9ment les unes aux autres. Cette partie de la construction est tr\u00e8s \u00e9prouvante.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s que cette \u00e9tape est pass\u00e9e et une fois que les personnages ont pris vie, alors intervient le plaisir. <\/p>\n\n\n\n Je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 les suivre : il y a des choses qu’ils font et d\u2019autres qu\u2019ils ne font pas. Ils suivent une logique.<\/p>\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, la construction va au-del\u00e0 du plan. <\/p>\n\n\n\n On a le plan et ensuite on s’aper\u00e7oit qu\u2019il ne tient pas. Je n’ai jamais rencontr\u00e9 un auteur qui affirme avoir cr\u00e9\u00e9 un plan de A \u00e0 Z et l\u2019avoir parfaitement suivi jusqu\u2019\u00e0 la fin.<\/p>\n\n\n\n Christophe Bataille m\u2019a appris quelque chose de merveilleux que je dis \u00e0 tous les \u00e9crivains qui d\u00e9butent : faire un plan r\u00e9trospectif. <\/p>\n\n\n\n Avec votre texte abouti et fini, vous refaites un plan qui n’est justement pas le plan th\u00e9orique mais le plan existant. Vous allez ainsi d\u00e9couvrir un grand nombre de choses \u00e0 am\u00e9liorer. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est comme faire passer une radio \u00e0 son texte, faire un examen m\u00e9dical : on voit tous les petits probl\u00e8mes et l\u2019on ajuste ; on les r\u00e9sout \u2014 ce qui permettra qu\u2019il prenne une dimension diff\u00e9rente. L\u00e0, on entre vraiment dans ce que j’appelle la plomberie litt\u00e9raire, \u00e0 savoir le c\u00f4t\u00e9 technique.<\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est ce que les Am\u00e9ricains appellent le flow<\/em>. C\u2019est le moment o\u00f9 le texte jaillit de lui-m\u00eame et on est \u00e9merveill\u00e9 ; on le d\u00e9couvre presque plus qu’on ne le g\u00e9n\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Mais avant et pour cela, il faut comme disait Flaubert : \u00ab travailler comme on va \u00e0 la mine. \u00bb Il y a un c\u00f4t\u00e9 artisanal : on resserre, on polit, on travaille. <\/p>\n\n\n\n Cette partie n\u2019est pas du tout inspir\u00e9e par les muses dans un champ de trompettes.<\/p>\n\n\n\n Aucune. <\/p>\n\n\n\n Je lutte aussi contre une autre chose : contre la tradition r\u00e9cente de ce que j’appelle l’\u00e9criture blanche. <\/p>\n\n\n\n Il y a beaucoup de gens qui disent, notamment aux jeunes \u00e9crivains, qu\u2019il ne faut pas d’adverbes, pas d’adjectifs, etc. Mais ouvrez n’importe quel livre de Nabokov : c’est truff\u00e9 d’adverbes.<\/p>\n\n\n\n Quant aux phrases courtes, Proust et Laurent Mauvignier<\/a> pourraient montrer que c’est quelque chose de largement d\u00e9passable\u2026 <\/p>\n\n\n\n Toutes ces grandes th\u00e9ories me sid\u00e8rent parce qu’on a ces merveilleux outils que sont tous les mots de la langue fran\u00e7aise. Pourquoi serait-on oblig\u00e9 de se mettre un boulet au pied ou de s\u2019amputer un bras pour soi-disant \u00eatre dans la bonne<\/em> \u00e9criture ? <\/p>\n\n\n\n S\u2019interdire d’utiliser la moiti\u00e9 de la langue fran\u00e7aise est quelque chose qui me d\u00e9passe.<\/p>\n\n\n\n Je pars du principe que les relecteurs ont raison dans 95 % des cas. C\u2019est tr\u00e8s rare que je ne sois pas d’accord avec les gens qui me signalent quelque chose. <\/p>\n\n\n\n Les trois quarts du temps, une coupe a toujours int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre coup\u00e9e. Le seul danger quand on coupe trop, c’est d’ass\u00e9cher. Il faut faire attention justement \u00e0 ce que cette vie, ce c\u00f4t\u00e9 charnel palpitant, ne souffre pas de coupes trop brutales.<\/p>\n\n\n\n Je pense que nous sommes des \u00eatres \u00e9minemment complexes. Je m’insurge contre cette id\u00e9e de classer les \u00eatres humains depuis tr\u00e8s longtemps, particuli\u00e8rement les femmes \u2014 entre la m\u00e8re et la putain. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai fait mon DEA sur la Vierge de Guadalupe et la Malinche ; c\u2019est-\u00e0-dire la m\u00e8re id\u00e9ale qui est la Virgen de Guadalupe et la Malinche <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui en fait est la m\u00e8re biologique du peuple mexicain. Elle est la premi\u00e8re \u00e0 avoir un enfant m\u00e9tis n\u00e9 de sa relation avec Hern\u00e1n Cort\u00e9s. Au fond, pourquoi est-elle si m\u00e9pris\u00e9e dans la tradition mexicaine ? On parle m\u00eame de malinchismo<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 terme qui est extr\u00eamement n\u00e9gatif.<\/p>\n\n\n\n Je m’oppose \u00e0 cette id\u00e9e de cat\u00e9goriser les gens, qu’ils soient femme ou homme. Je pense que nous sommes multiples. Tellement de personnalit\u00e9s s’expriment dans notre cerveau en une minute de pens\u00e9e, c’est vertigineux. Le fait de juger comme on l’a fait, de fa\u00e7on tellement caricaturale et tellement simplifi\u00e9e, les \u00eatres me heurte. <\/p>\n\n\n\n Absolument, Milady a une tr\u00e8s grande f\u00e9minit\u00e9 d’une tr\u00e8s grande fragilit\u00e9, mais elle est aussi capable d’aller prendre l’\u00e9p\u00e9e. Elle ressent la violence, le d\u00e9sir de vengeance \u2014 elle a des sentiments qui sont interdits aux femmes. <\/p>\n\n\n\n De m\u00eame, les hommes peuvent avoir des sentiments qui sont dits f\u00e9minins et qui me paraissent absurdes. Milady est particuli\u00e8rement entre les deux ; d’une certaine mani\u00e8re, elle n\u2019entre pas dans les deux options qui s’offrent \u00e0 elle \u00e0 l’\u00e9poque \u2014 \u00e0 savoir le mariage ou le couvent.<\/p>\n\n\n\n Alors que d\u2019une certaine mani\u00e8re, si elle avait pu et os\u00e9 demander une arme pour se d\u00e9fendre, cela lui aurait sans doute sauv\u00e9 la vie.<\/p>\n\n\n\n La marque est inflig\u00e9e par la barre de fer qui se termine par une fleur de lys rouge et br\u00fblante. C\u2019est la marque r\u00e9serv\u00e9e aux prostitu\u00e9es et aux criminelles. Elle est, l\u00e0 encore, d\u00e9finitivement condamn\u00e9e \u2014 arbitrairement et injustement. Pour Milady, ce moment est le d\u00e9but de la fin. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Nous nous sommes tromp\u00e9s sur Milady.<\/p>\n Pourtant, tout \u2014 ou presque \u2014 \u00e9tait l\u00e0. 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\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe titre du roman, Je voulais vivre<\/em>, semble porter en lui-m\u00eame plusieurs dimensions \u2014 dont certaines qu\u2019on d\u00e9couvre \u00e0 la toute fin \u2014 et peut para\u00eetre d\u2019une certaine fa\u00e7on trompeur. Pourriez-vous revenir sur ce choix ? <\/h3>\n\n\n\n
\u00c9tait-ce donc votre id\u00e9e ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est int\u00e9ressant car vous avez pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 \u00ab Milady \u00bb par crainte de laisser pr\u00e9sager une \u00e9ventuelle autofiction un titre qui annonce une premi\u00e8re personne\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Est-ce difficile ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
En revanche, d\u00e8s les premi\u00e8res lignes du roman on comprend que nous ne prenons pas la direction d\u2019une autofiction. <\/h3>\n\n\n\n
Une des forces du livre est donc qu\u2019il ne ressemble en rien aux productions contemporaines : votre projet \u00e9tait-il depuis le d\u00e9but de proposer un roman historique dans le style du XIXe si\u00e8cle \u2014 dans le style de Dumas ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n
Racontez-nous cette premi\u00e8re lecture\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est quand ce changement de regard op\u00e8re que vous sentez l\u2019envie d\u2019\u00e9crire sur Milady ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 quel moment avez-vous ressenti cette honte ? Quel a \u00e9t\u00e9 l’\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur ? <\/h3>\n\n\n\n
Que se passe-t-il quand surgit cette nouvelle lecture ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment qualifieriez-vous la description qui est faite d\u2019elle \u00e0 ce moment-l\u00e0 ?<\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est ce que vous \u00e9crivez, en effet, dans la \u00ab Note de l’autrice \u00bb \u00e0 la toute fin ; pourquoi teniez-vous \u00e0 expliquer votre geste de la sorte ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment avez-vous fait ?<\/h3>\n\n\n\n
Le livre est d’ailleurs d\u00e9di\u00e9 \u00ab \u00e0 toutes celles qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es, \u00e0 tous ceux qui les ont d\u00e9fendues et aim\u00e9es. \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
Vous connaissiez le texte quasiment par c\u0153ur et c\u2019est donc en l\u2019\u00e9coutant que votre lecture change ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00e9crivez que vous vouliez que \u00ab justice soit dite, \u00e0 d\u00e9faut d’\u00eatre faite \u00bb\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Vargas Llosa disait qu\u2019il savait qu\u2019un roman qu\u2019il \u00e9tait en train d\u2019\u00e9crire fonctionnait quand la cr\u00e9ation prenait vie. Avez-vous la m\u00eame sensation ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ? <\/h3>\n\n\n\n
Ce sentiment intervient-il n\u00e9cessairement \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9criture ?<\/h3>\n\n\n\n
Et apr\u00e8s ? <\/h3>\n\n\n\n
Quel est votre rapport, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, aux personnages de roman ? Sentez-vous souvent la volont\u00e9 de les d\u00e9fendre, de les d\u00e9tester, de les aimer ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 quoi pensez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n
Je voulais vivre<\/em> n\u2019est-il pas, au fond, un grand \u00e9loge de la focalisation \u2014 en montrant que selon le point de vue, en multipliant les points de vue, l\u2019histoire change ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous rappelez dans la note finale que Dumas lui-m\u00eame, comme beaucoup d\u2019autres, entretenait des rapports tr\u00e8s proches avec ses personnages\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Vous connaissez peut-\u00eatre cette anecdote : un lecteur avait un jour fait remarquer \u00e0 Carlos Fuentes qu\u2019on ne savait pas ce que devenait son personnage Lorenzo Gavil\u00e1n dans La Muerte de Artemio Cruz<\/em>. Emb\u00eat\u00e9, Fuentes raconte cette histoire \u00e0 Garcia M\u00e1rquez qui lui aurait r\u00e9pondu : \u00ab ne t\u2019inqui\u00e8te pas, je m\u2019occupe de ton personnage. \u00bb Lorenzo Gavil\u00e1n est donc tu\u00e9 lors de la gr\u00e8ve des bananiers \u00e0 Macondo dans Cent ans de solitude<\/em>.<\/h3>\n\n\n\n
Dans votre livre D\u2019Artagnan dit : \u00ab Je croyais la conna\u00eetre, j’ignorais tout d’elle. Son parcours est jonch\u00e9 de cadavres et de vies bris\u00e9es. J’esp\u00e9rais, \u00e0 chaque nouveau t\u00e9moignage, \u00e0 chaque d\u00e9couverte, pouvoir distinguer le vrai du faux, comprendre qui, d’elle ou de moi, \u00e9tait coupable d’un crime innommable. Aujourd’hui encore, malgr\u00e9 ce que j’ai appris et ce qu’elle m’a confi\u00e9, je ne suis s\u00fbr de rien. \u00bb (p. 31-32). Pourrait-on lire ces lignes comme une sorte de synth\u00e8se du point de d\u00e9part, de la gen\u00e8se du geste que vous d\u00e9ployez dans ce roman ?<\/h3>\n\n\n\n
Une \u00e9volution li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge, \u00e0 une certaine maturit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Fallait-il qu\u2019il soit \u00e0 ce stade de sa vie pour prendre de la hauteur et pour reconsid\u00e9rer son pass\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019en est-il de Dumas ?<\/h3>\n\n\n\n
Dumas lui-m\u00eame avait emprunt\u00e9 ses personnages \u00e0 d\u2019autres auteurs\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment consid\u00e9rez-vous ce rapport de propri\u00e9t\u00e9 des auteurs vis-\u00e0-vis de leurs textes ? <\/h3>\n\n\n\n
Dumas n\u2019avait-il pas aussi des ateliers d\u2019\u00e9criture ? <\/h3>\n\n\n\n
Diriez-vous qu\u2019il y a une esp\u00e8ce d\u2019aller-retour ou de chass\u00e9-crois\u00e9 dans votre rapport \u00e0 Dumas dans la mesure o\u00f9 vous empruntez \u00e0 son \u0153uvre et o\u00f9 vous \u00e9crivez dans le m\u00eame temps \u00ab Milady m’a choisie \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais vous vous \u00eates donc remise \u00e0 \u00e9crire\u2026 Qu\u2019en avez-vous pens\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Ce roman ne vous transforme-t-il pas en mousquetaire, en une d\u2019Artagnan qui vole au secours de Milady \u2014 ce qu\u2019il finit d\u2019ailleurs par essayer de faire, en vain ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n
Les derniers mots de Milady sont : \u00ab J\u2019avais vingt-cinq ans. J\u2019\u00e9tais femme. J\u2019\u00e9tais m\u00e8re. Je servais la France. Et je voulais vivre \u00bb…<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 qui pensez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n
En quoi \u00e9tait-ce un enjeu essentiel ?<\/h3>\n\n\n\n
Le premier \u00ab je \u00bb intervient, en effet, assez tardivement \u00e0 la page 226 et non avec Milady mais avec H\u00e9l\u00e8ne\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Comment avez-vous pens\u00e9 cette construction du roman qui m\u00eale diff\u00e9rentes focalisations et des sauts spatio-temporels \u2014 notamment sur deux niveaux ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
Quels livres aimez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 cause des diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment parvenez-vous \u00e0 trouver cet \u00e9quilibre entre le contemporain et l\u2019historique ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous parlez du cheval et tout \u00e0 l’heure, vous avez \u00e9voqu\u00e9 l’image du galop. \u00c0 la page 126, vous filez la m\u00e9taphore du cheval pour caract\u00e9riser Milady qui est assez pr\u00e9sente dans tout le livre. <\/h3>\n\n\n\n
En cela, Milady n\u2019est-elle pas un personnage essentiellement dumasien ? <\/h3>\n\n\n\n
En quoi la vengeance est-elle per\u00e7ue diff\u00e9remment quand elle est entreprise par Milady plut\u00f4t que par les personnages masculins ? <\/h3>\n\n\n\n
Et quand c\u2019est Milady ? <\/h3>\n\n\n\n
On trouve de nombreux passages sur des lectures qui ont \u00e9t\u00e9 cruciales \u2014 certaines plus que d\u2019autres \u2014 pour Milady : Agrippa, Amadis, Rabelais et surtout Louise Lab\u00e9. Ce sont aussi des lectures importantes pour vous ? <\/h3>\n\n\n\n
Mais\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Quels souvenirs avez-vous de votre biblioth\u00e8que familiale ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous trouvez qu’on m\u00e9prise le plaisir de lecture ? <\/h3>\n\n\n\n
Le roman est rempli de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 d\u2019autres textes. Dans le chapitre intitul\u00e9 \u00ab La solitude \u00bb (p. 50), les p\u00e9rip\u00e9ties de la petite Anne dans les combles, sous la toiture, font par moments penser au Hussard sur le toit<\/em>. Un chapitre s\u2019intitule \u00ab L\u2019adieu aux armes \u00bb et un autre, \u00ab Le m\u00e9pris \u00bb, dont la premi\u00e8re phrase reprend l\u2019incipit d\u2019Aur\u00e9lien<\/em> : \u00ab La premi\u00e8re fois qu\u2019Anne vit le p\u00e8re Sanson, elle le trouva franchement falot. \u00bb Ces manifestations de plaisir de lecture sont-elles aussi pour vous une fa\u00e7on de rendre hommage ? <\/h3>\n\n\n\n
Que se passe-t-il quand on casse cette filiation ?<\/h3>\n\n\n\n
Les lecteurs sont-ils sensibles \u00e0 ce retour au grand roman fran\u00e7ais que vous proposez ?<\/h3>\n\n\n\n
Y a-t-il des textes que vous lisez et relisez en particulier quand vous \u00eates en train d\u2019\u00e9crire ?<\/h3>\n\n\n\n
Racontez-nous. <\/h3>\n\n\n\n
Et qu\u2019en est-il des dialogues ? Aimez-vous en \u00e9crire ? <\/h3>\n\n\n\n
Quel est le secret ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous parliez de technique, y a-t-il des choses plus compliqu\u00e9es \u00e0 faire que d\u2019autres quand vous \u00e9crivez ? <\/h3>\n\n\n\n
Quelles diff\u00e9rences percevez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n
Et une fois qu’elle est en place ? <\/h3>\n\n\n\n
Ensuite, vous tenez-vous au plan que vous avez dans les grandes lignes ? <\/h3>\n\n\n\n
Que faut-il faire alors ? <\/h3>\n\n\n\n
Il faut passer par cette \u00ab plomberie \u00bb pour trouver le souffle que vous \u00e9voquiez tout \u00e0 l\u2019heure ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous imposez-vous des r\u00e8gles ou des contraintes \u00e0 l’\u00e9criture ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n
Quel travail menez-vous \u00e0 la relecture de vos textes ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi \u00e9crivez-vous \u00ab Milady \u00e9tait \u00e0 part. Elle n\u2019\u00e9tait ni femme ni homme. Ou plut\u00f4t, elle \u00e9tait les deux. \u00bb (p. 37) ? <\/h3>\n\n\n\n
Et c’est le cas de Milady ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous montrez subtilement dans le roman que ces suppos\u00e9s interdits vont m\u00eame lui co\u00fbter cher : avant qu\u2019elle ne soit marqu\u00e9e au fer par le bourreau de Lille, Milady sent une pr\u00e9sence autour de la maison mais n’ose pas demander d\u2019armes car elle dit que ce n\u2019est pas quelque chose de f\u00e9minin\u2026<\/h3>\n\n\n\n