{"id":324443,"date":"2026-03-29T06:00:00","date_gmt":"2026-03-29T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=324443"},"modified":"2026-03-29T01:06:53","modified_gmt":"2026-03-29T00:06:53","slug":"colette-chantal-thomas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/29\/colette-chantal-thomas\/","title":{"rendered":"\u00ab Dans le monde et dans les pages \u00bb : relire Colette avec Chantal Thomas"},"content":{"rendered":"\n

Il y a deux c\u00f4t\u00e9s, chez l\u2019\u00e9crivaine et acad\u00e9micienne Chantal Thomas, n\u00e9e en 1945  : Arcachon (Gironde) o\u00f9 elle a grandi et Nice (Alpes-Maritimes), o\u00f9 elle r\u00e9side une partie de l\u2019ann\u00e9e en alternance avec Paris. Elle a quitt\u00e9 le Sud-Ouest, Arcachon, son bassin et l\u2019oc\u00e9an apr\u00e8s que sa m\u00e8re, Jackie, n\u00e9e en 1919, a d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019installer \u00e0 Nice. L\u2019histoire de cette femme dont Chantal Thomas dressait d\u00e9j\u00e0 le portrait dans <\/em>Souvenirs de la mar\u00e9e basse (Seuil, 2017) termine la s\u00e9rie de six portraits, cet \u00ab \u00e9ventail de destins f\u00e9minins \u00bb qui constitue <\/em>Femmes sur fond azur tout juste publi\u00e9, au Seuil. La trajectoire de Jackie, d\u00e9crite en une vingtaine de pages, est extraordinaire par sa concision, par la dr\u00f4lerie qui s\u2019en d\u00e9gage et par son intelligence tendre et aimante.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Jackie, remuante, toujours insatisfaite lorsqu\u2019elle habitait Arcachon et qu\u2019elle \u00e9tait mari\u00e9e, avait fait une grave d\u00e9pression qui l\u2019avait conduite \u00e0 \u00eatre hospitalis\u00e9e \u00e0 Bordeaux. \u00c0 cette m\u00e8re qui avait souvent \u00ab les nerfs en pelote \u00bb manquait la patience n\u00e9cessaire aux \u00ab activit\u00e9s qui exigent la dur\u00e9e et une attention aux d\u00e9tails \u00bb, note Chantal Thomas. L\u2019une de ces activit\u00e9s est l\u2019\u00e9criture. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Sp\u00e9cialiste de Sade et de Casanova, autrice des <\/em>Adieux \u00e0 la reine (Seuil, 2002), roman r\u00e9compens\u00e9 du Prix Femina, adapt\u00e9 au cin\u00e9ma par Beno\u00eet Jacquot en 2013, et qui mettait en sc\u00e8ne Marie-Antoinette, Chantal Thomas quitte le XVIIIe si\u00e8cle pour les XIXe et XXe si\u00e8cles dans <\/em>Femmes sur fond azur. Selon un ordre chronologique, elle y dresse les portraits, outre de sa m\u00e8re, de la cantatrice Sophie Cruvelli (1826-1907), de la reine Victoria (1819-1901), de la diariste et peintre Marie Bashkirtseff (1858-1884), et des \u00e9crivaines Katherine Mansfield (1888-1923) et Colette (1873-1954) dans leurs liens \u00e0 la C\u00f4te d\u2019Azur. Ces femmes ont en commun d\u2019avoir conquis ou essay\u00e9, en tenant un journal intime par exemple, de conqu\u00e9rir leur libert\u00e9, valeur cardinale pour Chantal Thomas  ; le soleil du Sud les y a aid\u00e9es, et les a envelopp\u00e9es. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Un autre livre de Chantal Thomas para\u00eet directement en poche  : <\/em>Inventer sa chambre \u00e0 soi (Rivages). Chantal Thomas y raconte, tout en y mettant d\u2019elle-m\u00eame, de quelles mani\u00e8res trois femmes, Virginia Woolf, Colette et Patti Smith, ont conquis un \u00ab espace en soi \u00bb afin de vivre leur vie selon leur v\u00e9rit\u00e9. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Dans l\u2019introduction, l\u2019Acad\u00e9micienne et ancienne \u00e9l\u00e8ve de Roland Barthes \u00e9crit qu\u2019\u00e0 dix-neuf ou vingt ans, elle avait \u00ab seulement cette r\u00e9solution  : je fuirai tout ce qui, parfois sous des apparences s\u00e9duisantes, m\u2019engagera \u00e0 me lester d\u2019obligations, de devoirs, de responsabilit\u00e9s. Mariages, enfants, divorces, pensions alimentaires et proc\u00e8s divers n\u2019entreront pas dans mon horizon. Je me contenterai de supporter ma libert\u00e9. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\n

C\u2019est sur la petite v\u00e9randa de son appartement parisien situ\u00e9 pr\u00e8s des Buttes Chaumont que Chantal Thomas, \u00e0 laquelle l\u2019humour est familier \u2014 un humour assez pince-sans-rire \u2014 nous re\u00e7oit. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Entretien. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Comment avez-vous eu l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire ces portraits de femmes  ?<\/h3>\n\n\n\n

En juillet 2024, le directeur du Monde des livres<\/em>, Jean Birnbaum, m\u2019a propos\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9 en cinq \u00e9pisodes en me laissant une enti\u00e8re libert\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Il y avait alors une exposition intitul\u00e9e \u00ab Berthe Morisot \u00e0 Nice \u00bb au Mus\u00e9e des Beaux-Arts Jules Ch\u00e9ret de Nice. Je suis all\u00e9e la voir, toujours impressionn\u00e9e par l\u2019extr\u00eame beaut\u00e9 de ce lieu. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 saisie par un autoportrait d\u2019une autre peintre, Marie Bashkirtseff. Ce tableau est expos\u00e9 au mus\u00e9e de fa\u00e7on permanente. <\/p>\n\n\n\n

La ville de Nice a-t-elle aussi pu jouer un r\u00f4le ?<\/h3>\n\n\n\n

Lorsque je r\u00e9side \u00e0 Nice, j\u2019habite sur le parc Vigier et je pense souvent \u00e0 Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, cantatrice indocile et fougueuse qui habitait l\u00e0, dans un palais de type v\u00e9nitien \u2014 et tout de suite m\u2019est venue l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire sur plusieurs femmes li\u00e9es \u00e0 la C\u00f4te d\u2019Azur, des femmes qui m\u00e8nent les unes aux autres. <\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s l\u2019\u00e9criture de ces cinq articles, qui devaient tenir sur une demi-page, j\u2019\u00e9tais frustr\u00e9e de ne pas en dire davantage parce que j\u2019en avais appris beaucoup sur elles. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de prolonger ces portraits et d\u2019y ajouter celui de Marie Bashkirtseff. <\/p>\n\n\n\n

Elle s\u2019imposait. <\/p>\n\n\n\n

Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n

Elle se trouvait presque au c\u0153ur de la ville de Nice dans sa splendeur Belle \u00c9poque et dans son tragique. <\/p>\n\n\n\n

Plus je m\u2019avan\u00e7ais dans la vie de ces femmes, plus je prenais conscience qu\u2019il ne fallait pas \u00e9crire seulement sur ce que Nice, Saint-Tropez ou Menton avaient repr\u00e9sent\u00e9 pour elles, mais sur les fa\u00e7ons dont elles avaient combin\u00e9 leurs existences \u00e0 ces lieux. Et plus j\u2019avan\u00e7ais, plus je distinguais des liens entre elles. <\/p>\n\n\n\n

Votre m\u00e8re mise \u00e0 part, avez-vous une pr\u00e9f\u00e9rence entre ces femmes  ?<\/h3>\n\n\n\n

Oui, Katherine Mansfield, qui est venue \u00e0 Menton en esp\u00e9rant gu\u00e9rir de la tuberculose. Elle refusait d\u2019aller dans un sanatorium. Elle est morte \u00e0 34 ans. <\/p>\n\n\n\n

Pour moi, ce fut une d\u00e9couverte. Je connaissais ses nouvelles mais j\u2019en savais tr\u00e8s peu sur sa vie. J\u2019ignorais des choses tr\u00e8s connues.<\/p>\n\n\n\n

Lesquelles, par exemple ?<\/h3>\n\n\n\n

Qu\u2019elle \u00e9tait n\u00e9e \u00e0 Wellington, en Nouvelle-Z\u00e9lande, alors colonie de l\u2019Empire britannique, et qu\u2019elle avait choisi de s\u2019exiler en Angleterre o\u00f9 elle \u00e9tait une \u00e9trang\u00e8re  ; qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement inspir\u00e9e par Marie Bashkirsteff dans sa revendication d\u2019une libert\u00e9 ouverte et franche  : je veux pouvoir sortir seule, je veux pouvoir admirer un tableau sans un chaperon \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, je veux traverser le jardin du Luxembourg toute seule. <\/p>\n\n\n\n

Ce sont des revendications pour nous assez bouleversantes parce qu\u2019on comprend qu\u2019elles \u00e9taient litt\u00e9ralement impossibles \u00e0 r\u00e9aliser \u00e0 l\u2019\u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e0 l\u2019adolescence que Katherine Mansfield se prend de passion pour Marie Bashkirtseff, puis, quand elle devient femme, son mod\u00e8le est Colette. Je ne connaissais pas son journal intime qui est une splendeur litt\u00e9raire, ni sa correspondance. <\/p>\n\n\n\n

Que vous ont-ils appris ? <\/h3>\n\n\n\n

Ils m\u2019ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la beaut\u00e9 d\u2019un style rare, une sensibilit\u00e9 \u00e0 fleur de peau, et une dr\u00f4lerie. <\/p>\n\n\n\n

Je me suis identifi\u00e9e \u00e0 son destin. <\/p>\n\n\n\n

En quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n

Toutes les imprudences qu\u2019elle a commises, \u00e0 Londres, en adoptant un comportement d\u2019une libert\u00e9 plut\u00f4t r\u00e9serv\u00e9e aux hommes \u00e0 l\u2019\u00e9poque, auraient pu la tuer. Katherine Mansfield a fait tr\u00e8s jeune une fausse couche, elle a subi une ovariectomie \u00e0 la suite d\u2019une p\u00e9ritonite, elle a contract\u00e9 une maladie v\u00e9n\u00e9rienne puis elle a eu la tuberculose. <\/p>\n\n\n\n

Or j\u2019ai \u00e9t\u00e9 imprudente, moi aussi, mais j\u2019ai eu la chance de vivre \u00e0 mon \u00e9poque. Je sais que c\u2019est un temps tr\u00e8s critiquable et qu\u2019il reste beaucoup de choses \u00e0 am\u00e9liorer, mais j\u2019ai pu profiter d\u2019une grande libert\u00e9 sans occasionner de grands d\u00e9g\u00e2ts. <\/p>\n\n\n\n

Le dernier portrait est celui de votre m\u00e8re, Jackie. Qu\u2019avez-vous pens\u00e9 de cette profusion de livres sur les m\u00e8res publi\u00e9s ces derniers mois  ?<\/h3>\n\n\n\n

De cette profusion, en effet, le livre que j\u2019ai retenu et que j\u2019ai trouv\u00e9 splendide est celui de Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais<\/em> (Gallimard, 2025). Elle entretient un myst\u00e8re autour de sa m\u00e8re. Cette femme demeure un individu \u00e0 part enti\u00e8re, une h\u00e9ro\u00efne du secret, qui n\u2019entre pas dans un ordre familial, qui n\u2019essaie pas d\u2019arrondir les angles. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est le portrait d\u2019une jeune rebelle. Je trouve que Jakuta Alikavazovic est une grande \u00e9crivaine. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai aussi trouv\u00e9 formidable le livre d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re, Kolkhoze<\/em><\/a> (P.O.L., 2025). Il m\u2019a fascin\u00e9e parce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9e par sa m\u00e8re, H\u00e9l\u00e8ne Carr\u00e8re d\u2019Encausse. Je suis entr\u00e9e \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise presque uniquement parce qu\u2019elle m\u2019avait plu. <\/p>\n\n\n\n

Comment vous a-t-elle s\u00e9duite ?<\/h3>\n\n\n\n

Un jour nous avons pris un taxi ensemble et nous avons parl\u00e9 du bonheur  : elle m\u2019en a parl\u00e9 avec une franchise incroyable. Cette femme avait quelque chose d\u2019\u00e9lectrisant, m\u00eame si j\u2019\u00e9tais en d\u00e9saccord avec elle sur presque tout. Elle irradiait. <\/p>\n\n\n\n

Comme on le voit dans Kolkhoze<\/em>, elle avait une volont\u00e9 presque surhumaine. Elle a \u00e9pous\u00e9 ce Fran\u00e7ais de la bourgeoisie bordelaise, le p\u00e8re d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re, alors qu\u2019elle \u00e9tait prise par une angoisse de ne pas \u00eatre reconnue comme fran\u00e7aise. Tout ce qu\u2019\u00e9crit Emmanuel Carr\u00e8re s\u2019imprime en nous. Je ne sais pas comment il fait mais tous ses livres sont implacables.<\/p>\n\n\n\n

Vous \u00e9crivez que votre m\u00e8re vous a appris la libert\u00e9 malgr\u00e9 elle, ou gr\u00e2ce \u00e0 son indiff\u00e9rence envers vous\u2026 <\/h3>\n\n\n\n

Ce n\u2019\u00e9tait pas exactement de l\u2019indiff\u00e9rence. <\/p>\n\n\n\n

Elle \u00e9tait tr\u00e8s enfantine et tr\u00e8s reli\u00e9e \u00e0 sa propre m\u00e8re. Elle \u00e9tait, elle, la fille, l\u2019enfant, et dans ces cas-l\u00e0, il ne peut pas y avoir un autre enfant. <\/p>\n\n\n\n

Je sentais vraiment son amour mais c\u2019\u00e9tait une forme d\u2019amour sur lauqelle je ne pouvais pas compter pour \u00eatre aid\u00e9e. C\u2019\u00e9tait un amour assez explicite mais qui disait aussi  : \u00ab Je suis occup\u00e9e par l\u2019amour pour ma m\u00e8re, donc tu ne peux pas me demander un soutien \u00bb. Elle \u00e9tait indisponible. L\u2019indiff\u00e9rence, c\u2019est autre chose et je crois que \u00e7a fait beaucoup de peine.<\/p>\n\n\n\n

J’ai \u00e9t\u00e9 imprudente, moi aussi, mais j\u2019ai eu la chance de vivre \u00e0 mon \u00e9poque. <\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Colette \u00e9tait-elle indiff\u00e9rente envers sa fille, qu\u2019elle a appel\u00e9e Colette  ? <\/h3>\n\n\n\n

Oui \u2014 et m\u00eame pire qu\u2019indiff\u00e9rente. Je pense qu\u2019il y avait des zones de vraie hostilit\u00e9, chez Colette envers sa fille. Leur correspondance est d\u2019une vraie m\u00e9chancet\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

La petite fille est en pension et r\u00e9clame que sa m\u00e8re vienne. La m\u00e8re non seulement ne vient pas, mais elle r\u00e9pond tr\u00e8s durement. Quand l\u2019enfant est en \u00e9chec scolaire, Colette lui dit en quelque sorte  : \u00ab Pensez \u00e0 moi et \u00e0 votre p\u00e8re, vous ne pouvez pas nous faire \u00e7a. \u00bb Quand sa fille a 25 ans, elle souhaite devenir journaliste et sa m\u00e8re la casse. <\/p>\n\n\n\n

En l\u2019appelant Colette, elle ne lui laisse aucune marge d\u2019existence. Le pire de tout, je crois, est qu\u2019elle veut se faire aimer de sa fille, alors elle n\u2019est pas compl\u00e8tement odieuse. Elle la retient, et ce jusqu\u2019apr\u00e8s sa mort, puisque sa fille s\u2019occupera de l\u2019h\u00e9ritage de sa m\u00e8re apr\u00e8s sa mort. La fille a \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e par sa m\u00e8re, mais elle a un d\u00e9sir d\u2019amour qui va au-del\u00e0 de la tombe.<\/p>\n\n\n\n

Le comportement de Colette avec sa fille vous g\u00eane-t-il pour aimer pleinement Colette  ?<\/h3>\n\n\n\n

Non. D\u2019abord parce que pendant longtemps, j\u2019ignorais tout de sa relation \u00e0 sa fille. <\/p>\n\n\n\n

Je pensais, comme ma m\u00e8re, d\u2019ailleurs, uniquement \u00e0 la relation de Colette \u00e0 sa propre m\u00e8re, qui l\u2019adorait. C\u2019est une relation passionnante et tr\u00e8s ambivalente de la part de Colette. <\/p>\n\n\n\n

En revanche, Sido, la m\u00e8re de Colette, \u00e9tait enti\u00e8re. Colette voulait avant tout exister. Plus je lis Colette, plus je comprends qu\u2019elle adorait sa m\u00e8re, qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 constitu\u00e9e par le rapport \u00e0 la nature et le non-conformisme de sa m\u00e8re. Mais il fallait qu\u2019elle \u00e9chappe \u00e0 sa famille  ; or elle n\u2019avait pas de dot. <\/p>\n\n\n\n

Elle risquait de demeurer \u00e0 vie dans cette campagne, non mari\u00e9e, aupr\u00e8s de sa m\u00e8re. Cela aurait \u00e9t\u00e9 la mort, pour Colette. Alors elle a \u00e9pous\u00e9 Willy, \u00e0 20 ans. La demi-s\u0153ur de Colette fut pour elle un exemple tragique  : cette femme n\u2019avait aucune chance de se marier. Elle se marie finalement avec un docteur qui habite \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez elle, elle rompt avec Sido et quelques ann\u00e9es plus tard elle se suicide. <\/p>\n\n\n\n

De quelle fa\u00e7on Colette le raconte-t-elle  ? <\/h3>\n\n\n\n

Colette est extraordinairement dou\u00e9e pour donner l\u2019impression qu\u2019elle raconte vraiment son existence, pour nous mettre au plus pr\u00e8s de ce qu\u2019elle vit, de chacune de ses exp\u00e9riences, et en m\u00eame temps, pour faire un choix habile d\u2019\u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle enfouit \u2014 comme le suicide de cette demi-s\u0153ur, par exemple. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est un drame \u00e9norme de grandir aupr\u00e8s de quelqu\u2019un qui va se suicider. Elle reste muette aussi sur sa relation avec son p\u00e8re, et elle enjolive sa relation avec sa fille. Vous vous rendez compte, elle donne \u00e0 sa fille un surnom que sa m\u00e8re, Sido, lui avait donn\u00e9, Bel-Gazou  ! Elle lui donne le m\u00eame pr\u00e9nom et le m\u00eame surnom. C\u2019est retors.<\/p>\n\n\n\n

Colette voulait avant tout exister. <\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Vous \u00eates-vous pos\u00e9 les m\u00eames questions au moment d\u2019\u00e9crire le portrait de chaque femme  ? <\/h3>\n\n\n\n

\u00c0 peu pr\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n

Savoir comment elles ont v\u00e9cu cette parenth\u00e8se de bonheur, de bien-\u00eatre ou de mieux-\u00eatre sur la C\u00f4te d\u2019Azur est pris dans une constellation d\u2019autres questions.<\/p>\n\n\n\n

Lesquelles ?<\/h3>\n\n\n\n

Aimaient-elles leur m\u00e8re  ? Quel rapport avaient-elles \u00e0 l\u2019argent  ? <\/p>\n\n\n\n

Je travaillais en m\u00eame temps sur cet autre livre, Inventer sa chambre \u00e0 soi<\/em>, et je lisais Virginia Woolf. Une chambre \u00e0 soi<\/em> (1929) est le premier livre qui affirme qu\u2019il faut \u00e9crire, avoir un lieu pour cela et toucher chaque mois un peu d\u2019argent. <\/p>\n\n\n\n

Une chambre \u00e0 soi<\/em> \u00e9tait en moi depuis toujours, je le lis depuis longtemps mais j\u2019\u00e9tais moins sensible aux histoires d\u2019argent, autrefois. <\/p>\n\n\n\n

Ce probl\u00e8me r\u00e9sonne en moi maintenant et j\u2019ai constat\u00e9 que les histoires d\u2019argent comptaient beaucoup dans le cheminement de chacune de ces femmes.<\/p>\n\n\n\n

Connaissiez-vous bien, avant l\u2019\u00e9criture de ces portraits, la biographie de la reine Victoria  ? <\/h3>\n\n\n\n

Assez bien parce qu\u2019elle est tr\u00e8s pr\u00e9sente \u00e0 Nice. <\/p>\n\n\n\n

Je vais souvent dans le quartier de Cimiez, o\u00f9 se trouve une statue de la reine. La cantatrice Sophie Cruvelli a donn\u00e9 l\u2019un de ses premiers r\u00e9citals \u00e0 Londres, vers 18 ans, au Her Majesty\u2019s Theatre. Puis, quand elle s\u2019installe \u00e0 Nice, elle chante pour la reine Victoria. Je me suis rendue compte de la place importante qu\u2019occupaient les arts d\u2019agr\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9poque dans la vie de ces jeunes filles. <\/p>\n\n\n\n

Toutes, sauf ma m\u00e8re et Colette, ont re\u00e7u une \u00e9ducation dans laquelle les arts d\u2019agr\u00e9ment comptaient beaucoup. On leur apprenait le piano, le violoncelle, la peinture. La reine Victoria peignait de belles aquarelles et chantait tr\u00e8s bien. Marie Bashkirtseff avait des professeurs particuliers pour tout et peignait tr\u00e8s bien. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai eu une r\u00e9v\u00e9lation. <\/p>\n\n\n\n

De quel ordre ? <\/h3>\n\n\n\n

Si ces femmes voulaient faire quelque chose de leurs dons, elles se heurtaient \u00e0 une barri\u00e8re infranchissable. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai senti la cruaut\u00e9 suivante  : si une jeune fille \u00e9tait une tr\u00e8s bonne aquarelliste ou une tr\u00e8s bonne musicienne, du jour o\u00f9 elle en voulait davantage, o\u00f9 elle voulait acc\u00e9der \u00e0 un public, elle ne le pouvait pas. <\/p>\n\n\n\n

Vous \u00e9crivez dans l\u2019introduction de Femmes sur fond azur<\/em>, \u00e0 propos de Marie-Antoinette, qu\u2019elle int\u00e9resse toujours les Fran\u00e7ais puisqu\u2019on lui a de nouveau tranch\u00e9 la t\u00eate lors de la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019ouverture des Jeux Olympiques en 2024, lorsque vous \u00e9criviez ces portraits, donc. Qu\u2019en avez-vous pens\u00e9  ? <\/h3>\n\n\n\n

J\u2019ai trouv\u00e9 cela assez \u00e9pouvantable et j\u2019ai r\u00e9agi en sympathie avec elle. J\u2019ai pens\u00e9  : que cela s\u2019arr\u00eate. \u00c7a a eu lieu, elle l\u2019a subi, elle s\u2019est d\u2019ailleurs approch\u00e9e de cet instant fatal avec \u00e9norm\u00e9ment de courage et sans le moindre fl\u00e9chissement. <\/p>\n\n\n\n

Elle a prononc\u00e9 cette phrase c\u00e9l\u00e8bre, \u00ab Pardonnez-moi monsieur le bourreau, je ne l\u2019ai pas fait expr\u00e8s \u00bb, parce qu\u2019elle a march\u00e9 sur le pied du bourreau. Qu\u2019elle tienne sa t\u00eate en entonnant un chant r\u00e9volutionnaire lors de la c\u00e9r\u00e9monie de 2024, j\u2019ai trouv\u00e9 que c\u2019\u00e9tait dans la suite de l\u2019ignominie des Sans-Culottes. Mais comme la f\u00eate de cette c\u00e9r\u00e9monie \u00e9tait totale et magnifique<\/a>, comme il y avait des choses extraordinairement belles, je n\u2019en ai pas fait un point de crispation. <\/p>\n\n\n\n

Je me suis dit \u00e9galement  : la haine ne s\u2019\u00e9teint pas. Elle est un bouton sur lequel on peut toujours appuyer \u2014 et les r\u00e9actions d\u00e9passent les pr\u00e9visions. J\u2019ai beaucoup lu les journaux r\u00e9volutionnaires quand je travaillais sur Les Adieux \u00e0 la reine<\/em> (Seuil, 2002, Prix Femina). M\u00eame si l\u2019on sait que ce d\u00e9bordement euphorique de haine aboutit \u00e0 un engrenage mortel pour les r\u00e9volutionnaires eux-m\u00eames, cela n\u2019emp\u00eache rien. Dans le m\u00eame temps, on se nourrit des moindres d\u00e9tails concernant les biographies de ces rois et reines. <\/p>\n\n\n\n

Une chambre \u00e0 soi<\/em> est le premier livre qui affirme qu\u2019il faut \u00e9crire, avoir un lieu pour cela et toucher chaque mois un peu d\u2019argent.<\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Vous \u00e9voquez, dans le portrait de votre m\u00e8re, sa m\u00e9tamorphose au contact du soleil de la C\u00f4te d\u2019Azur. Et vous : comment avez-vous chang\u00e9 au contact de Nice  ? En quoi \u00e9tiez-vous diff\u00e9rente lorsque vous viviez \u00e0 Arcachon, o\u00f9 vous avez grandi  ?<\/h3>\n\n\n\n

J\u2019ai quitt\u00e9 le Sud-Ouest tr\u00e8s jeune, \u00e0 17 ans, et je n\u2019\u00e9crivais pas encore \u00e0 cet \u00e2ge-l\u00e0. Aujourd\u2019hui j\u2019\u00e9cris soit \u00e0 Paris, soit \u00e0 Nice  ; le plus souvent \u00e0 Nice. <\/p>\n\n\n\n

Mon premier regard sur la C\u00f4te d\u2019Azur ressemble \u00e0 celui de Mauriac en d\u00e9couvrant cet endroit  : il fut assez horrifi\u00e9 par l\u2019immoralit\u00e9 qu\u2019il observe dans les grands h\u00f4tels de Monaco, et choqu\u00e9 par ce bleu si constant et si profond, le bleu Matisse. Qu\u2019il n\u2019y ait pas de variations donne \u00e0 Mauriac l\u2019impression qu\u2019il est face \u00e0 un d\u00e9cor. Il rend compte de son malaise dans son journal. <\/p>\n\n\n\n

Mais m\u00eame sur le bassin d\u2019Arcachon, il n\u2019aimait pas la mer, alors que moi, je l\u2019aime. Cependant, les premi\u00e8res fois que j\u2019ai d\u00e9couvert Nice, je n\u2019ai pas adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 cette beaut\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est-\u00e0-dire ? <\/h3>\n\n\n\n

Elle m\u2019a paru terriblement artificielle. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait trop  : trop chaud, trop direct, sans abri. J\u2019habitais \u00e0 Aix-en-Provence \u00e0 ce moment-l\u00e0 et j\u2019avais \u00e0 Aix le m\u00eame sentiment qu\u2019\u00e0 Nice. Apprivoiser le Sud serait un chemin \u00e0 parcourir car ma peau et ma sensibilit\u00e9 ne lui \u00e9taient pas adapt\u00e9es. J\u2019ai ressenti une absence de nuances que je ne sens plus du tout maintenant. <\/p>\n\n\n\n

Au contraire, je vois la merveille nuanc\u00e9e, assez nacr\u00e9e, de la lumi\u00e8re du matin. Elle n\u2019est plus la m\u00eame \u00e0 midi. Femmes sur fond azur<\/em> est un livre de r\u00e9conciliation profonde avec ma m\u00e8re mais plus largement, l\u2019un des motifs du texte est  : comment s\u2019immerger dans ce Sud. Plus on avance dans cette euphorie physique, plus c\u2019est merveilleux. Cette beaut\u00e9 vous enrobe, elle est abondante. <\/p>\n\n\n\n

Pourtant j\u2019ai grandi en \u00e9tant beaucoup plus sensible aux signes t\u00e9nus. C\u2019est la raison pour laquelle, quand je suis all\u00e9e au Japon, devant les gravures japonaises je me suis sentie en affinit\u00e9 profonde. Il appara\u00eet juste un p\u00e9tale qui tremble sur un fond de ciel. \u00c0 l\u2019origine, c\u2019est ce que je comprends le mieux. Mais, comme dirait Colette, j\u2019ai chang\u00e9  ! \u00c7a, c\u2019est quelque chose de Colette qui m\u2019a beaucoup plu  : quand elle prend la d\u00e9cision de quitter Willy, elle \u00e9crit dans Mes Apprentissages<\/em> (1935)  : \u00ab J\u2019ai chang\u00e9 \u00bb. On change, c\u2019est tout, on n\u2019a pas \u00e0 d\u00e9cider quoi que ce soit.<\/p>\n\n\n\n

Apprivoiser le Sud serait un chemin \u00e0 parcourir car ma peau et ma sensibilit\u00e9 ne lui \u00e9taient pas adapt\u00e9es.<\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quand avez-vous d\u00e9couvert Colette  ? <\/h3>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019\u00e9cole, en lisant la s\u00e9rie des Claudine<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Chez moi, il n\u2019y avait aucun livre. Un des premiers livres que j\u2019ai achet\u00e9s est Claudine \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/em> (1900) en poche. Je me souviens \u00e0 quel point j\u2019ai imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 avec elle  ; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 elle, sans grande diff\u00e9rence. <\/p>\n\n\n\n

Elle \u00e9tait le prolongement de mon quotidien. <\/p>\n\n\n\n

Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n

Quand on est au lyc\u00e9e, notre quotidien, ce sont les copines. Jamais dans aucun livre je n\u2019avais lu et retrouv\u00e9 ce quotidien. Il appara\u00eet rarement dans la litt\u00e9rature. Dans Iphig\u00e9nie<\/em>, vous ne le trouvez pas  ! En lisant Claudine \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/em>, j\u2019ai eu le sentiment que cet espace \u00e0 part, l\u2019\u00e9cole, \u00e9tait enfin au centre. <\/p>\n\n\n\n

Une chose que je dois \u00e0 ma m\u00e8re, dans la mesure o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait pas une \u00e9ducatrice, est qu\u2019elle ne se souciait pas des valeurs. J\u2019\u00e9tais ouverte \u00e0 tout ce qui pouvait arriver, si bien que je n\u2019ai pas du tout vu en quoi Claudine \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/em> pouvait faire scandale. Je trouvais ce qu\u2019il racontait tout \u00e0 fait naturel. <\/p>\n\n\n\n

Un des charmes de ce livre est de m\u2019avoir lib\u00e9r\u00e9e de toute culpabilit\u00e9 ou de tout sentiment de honte dans le fait d\u2019aimer une amie. Je n\u2019ai jamais pens\u00e9 qu\u2019il fallait se diriger vers un jeune homme que j\u2019aimerai et \u00e9pouserai ensuite. Colette n\u2019est pas dans la sororit\u00e9, loin de l\u00e0, mais elle est dans le sentiment d\u2019une communaut\u00e9 des femmes et d\u2019un regard des femmes les unes par rapport aux autres. Willy, c\u2019est \u00e9vident, en libertin, lui a fait d\u00e9sirer des femmes. Ensuite elle a pris ce d\u00e9sir \u00e0 son compte. Une des forces de Claudine \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/em> est de m\u2019avoir rendue l\u00e9g\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019il peut y avoir de transgressif l\u00e0-dedans. Elle est comme cela, Colette  : elle lib\u00e8re et elle continue de le faire. Elle est de plus en plus cit\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 quel livre en particulier pensez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n

Dans La F\u00ealure<\/em> (Julliard, 2026), Charlotte Casiraghi<\/a> consacre un beau chapitre \u00e0 Colette et au maquillage. <\/p>\n\n\n\n

Quand Colette ach\u00e8te La Treille muscate, sa propri\u00e9t\u00e9 de Saint-Tropez, elle a plus de 50 ans. Elle a beaucoup grossi, elle s\u2019en fiche, elle ne se maquille plus et elle s\u2019offre au soleil. Je remarque que Colette est aussi de plus en plus cit\u00e9e au d\u00e9tour des conversations. <\/p>\n\n\n\n

On change, c\u2019est tout, on n\u2019a pas \u00e0 d\u00e9cider quoi que ce soit.<\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Comment expliquez-vous qu\u2019elle traverse ainsi le temps  ? <\/h3>\n\n\n\n

Je crois qu\u2019\u00e9crire, c\u2019est sculpter les mots \u2014 et Colette sculpte les mots. <\/p>\n\n\n\n

Il y a deux usages des mots  : la communication, o\u00f9 les mots sont des moyens de transport les plus transparents possibles ; et la prose po\u00e9tique. Ce sont deux directions diff\u00e9rentes. <\/p>\n\n\n\n

On n\u2019a pas ce sentiment-l\u00e0 avec la peinture  : quelqu\u2019un qui veut peindre fait acte artistique d\u00e8s l\u2019origine. Quelqu\u2019un qui veut \u00e9crire, puisqu\u2019il a la parole, se retrouve face \u00e0 une confusion. Colette est au maximum de l\u2019application cr\u00e9ative par rapport au langage. Et puis elle s\u2019est lib\u00e9r\u00e9e des intrigues. Elles sont tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8res, donc on entend une voix qui nous atteint.<\/p>\n\n\n\n

Diriez-vous que Proust est lui aussi au maximum de l\u2019application cr\u00e9ative de la langue  ?<\/h3>\n\n\n\n

Oui, mais vous voyez, c\u2019est Proust. Ils ne sont pas si nombreux ces \u00e9crivains-l\u00e0. Je raconte dans Femmes sur fond azur<\/em> un r\u00eave de Katherine Mansfield que je trouve si beau  : elle r\u00eave qu\u2019elle est avec Colette, elles sont extr\u00eamement bien habill\u00e9es pour \u00e9crire, pour cr\u00e9er de la beaut\u00e9, et elles se racontent leur enfance. <\/p>\n\n\n\n

Ce passage m\u2019a donn\u00e9 envie d\u2019\u00e9crire parce qu\u2019il fait tomber la tradition de l\u2019\u00e9crivain envelopp\u00e9 dans sa vieille robe de chambre qui salit tout autour de lui. <\/p>\n\n\n\n

Avez-vous besoin de vous habiller d\u2019une certaine fa\u00e7on, pour \u00e9crire  ?<\/h3>\n\n\n\n

Pas n\u00e9cessairement, je n\u2019ai pas de rite particulier, mais j\u2019aime par exemple \u00e9crire l\u2019\u00e9t\u00e9 parce qu\u2019on est en robe d\u2019\u00e9t\u00e9 et on \u00e9crit en sentant l\u2019air sur les pages.<\/p>\n\n\n\n

Colette \u00e9crit dans La Naissance du jour<\/em> qu\u2019elle peut renoncer \u00e0 deux banalit\u00e9s, l\u2019amour amoureux et l\u2019amour maternel. Quel commentaire vous inspire cela  ? <\/h3>\n\n\n\n

En 1969, j\u2019ai rejoint le s\u00e9minaire de Roland Barthes. Dans le Roland Barthes par lui-m\u00eame<\/em> (1975), il parle de l\u2019amiti\u00e9, et ce livre et le s\u00e9minaire m\u2019ont confort\u00e9e dans mon d\u00e9sir d\u2019amours vari\u00e9es qui suivent tout l\u2019arc-en-ciel des sentiments. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est le contraire de l\u2019id\u00e9e fixe d\u2019un amour projet\u00e9 sur une seule personne, avec tout ce que cela implique d\u2019\u00e9motions exalt\u00e9es et de trag\u00e9dies possibles. Ce qui est gai, vari\u00e9, et nombreux, et qui rel\u00e8ve du registre de l\u2019amiti\u00e9, \u00e9tait pr\u00e9sent dans le s\u00e9minaire de Barthes. S\u2019y sont nou\u00e9es beaucoup de relations entre amour et amiti\u00e9, ce qui peut aussi avoir une cruaut\u00e9, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame. Certes, il y a des dissym\u00e9tries, mais le fait que ce soit vari\u00e9 permet de sauter plus rapidement d\u2019un chagrin \u00e0 un autre. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9crire, c\u2019est sculpter les mots \u2014 et Colette sculpte les mots. <\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Colette \u00e9crit aussi dans La Naissance du jour<\/em>  : \u00ab Maintenant je sais \u00eatre seule sans \u00eatre esseul\u00e9e. \u00bb C\u2019est magnifique ! <\/p>\n\n\n\n

Je crois que si Colette appara\u00eet souvent de nos jours au d\u00e9tour des conversations f\u00e9minines, c\u2019est parce qu\u2019elle trouve des formules concises, justes et tr\u00e8s jolies, comme des petits bijoux et qu\u2019on peut emporter avec soi. Elle saurait aussi \u00e9crire l\u2019inverse de la phrase que je viens de citer, parce qu\u2019elle a v\u00e9cu tr\u00e8s longtemps et qu\u2019elle a suivi presque mois par mois le parcours de son existence, ses amours, ses diff\u00e9rentes mani\u00e8res de gagner sa vie.<\/p>\n\n\n\n

Avez-vous un livre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de Colette  ?   <\/h3>\n\n\n\n

Je dirais La Naissance du jour<\/em> (1928), parce que lorsque je l\u2019ai lu, j\u2019\u00e9tais en accord avec ce qu\u2019elle y \u00e9crivait et avec ceci notamment  : comment exister avec sa m\u00e8re sans \u00eatre d\u00e9vor\u00e9e par elle, ou par le fait de ne pas l\u2019aimer, qui est tout aussi envahissant  ? <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e9galement le livre de l\u2019autonomie puisqu\u2019il correspond \u00e0 l\u2019achat de la Treille muscate, en 1926, \u00e0 Saint-Tropez. Elle ach\u00e8te cette maison avec l\u2019argent qu\u2019elle a gagn\u00e9. Et puis c\u2019est la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un paysage, de ces longs \u00e9t\u00e9s \u2014 et de ce bleu particulier. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai d\u00e9couvert r\u00e9cemment des livres de Colette que je n\u2019avais pas lus, La Chatte<\/em> par exemple, o\u00f9 l\u2019amour d\u2019un homme pour une chatte fait p\u00e9ricliter un mariage. Elle est tr\u00e8s forte dans les \u00e9clairs passionnels, Colette. Ch\u00e9ri <\/em>ou La Fin de Ch\u00e9ri<\/em> est l\u2019un des livres les plus impitoyables, o\u00f9 elle dit quelque chose d\u2019elle sur cette question  : se remettre d\u2019une rupture \u2014 ou pas. Ch\u00e9ri ne s\u2019en remet pas. <\/p>\n\n\n\n

Et Colette ?<\/h3>\n\n\n\n

Elle d\u00e9cidait de s\u2019en remettre. J\u2019aime qu\u2019elle insiste sur sa propre patience, et sur une mani\u00e8re de travailler qui est le contraire de celle de Proust. <\/strong><\/p>\n\n\n\n

En quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n

Proust a v\u00e9cu une premi\u00e8re vie au cours de laquelle il \u00e9tait dans le monde et une seconde qu\u2019il a pass\u00e9e dans sa chambre et dans ses pages. Il ne sortait plus dans le monde que pour v\u00e9rifier certaines choses de ses pages. Colette \u00e9tait dans les deux \u00e0 la fois, dans le monde et dans les pages, et c\u2019est quelque chose vers quoi je tends aussi. Il faut que les deux se relancent. <\/p>\n\n\n\n

Pendant longtemps, je n\u2019\u00e9tais que dans le monde et pratiquement pas dans les pages. Par le monde, j\u2019entends n\u2019importe quoi qui nous attire, les nouvelles amiti\u00e9s, les nouvelles rencontres. Colette a jusqu\u2019au bout ce sens de la nouveaut\u00e9. Elle n\u2019est pas ferm\u00e9e \u00e0 la nouveaut\u00e9, alors que pour Proust, \u00e0 partir d\u2019un certain jour, tout est jou\u00e9. Il est dans sa chambre close, obscure, avec la mort devant lui. J\u2019ai tendance \u00e0 \u00eatre plut\u00f4t proustienne  !<\/p>\n\n\n\n

Colette \u00e9crit aussi dans La Naissance du jour<\/em>  : \u00ab Maintenant je sais \u00eatre seule sans \u00eatre esseul\u00e9e. \u00bb C\u2019est magnifique ! <\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Aimez-vous Proust  ? <\/h3>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr, c\u2019est magnifique, mais ce n\u2019est pas un auteur que je relis parce qu\u2019il il a une tonalit\u00e9 \u00e9motive que je n\u2019ai pas, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il y a des musiques avec lesquelles imm\u00e9diatement s\u2019accorde votre musique int\u00e9rieure \u2014 et d\u2019autres pas.<\/p>\n\n\n\n

Je l\u2019ai lu quand j\u2019habitais avec quatre autres personnes \u00e0 Aix-en-Provence, dans une ancienne \u00e9curie am\u00e9nag\u00e9e en maison. Ma petite chambre peinte en vert donnait sur des amandiers  ; je l\u2019ai lu dans cette pi\u00e8ce, un printemps, et ce fut un moment extatique. <\/p>\n\n\n\n

Chaque phrase de Proust vous fait battre le c\u0153ur, mais le n\u0153ud passionnel qui se trouve au c\u0153ur de son entreprise cr\u00e9atrice et de son existence, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019attente de l\u2019impossible baiser et le jeu des trahisons perp\u00e9tuelles, je l\u2019ai imm\u00e9diatement senti comme \u00e9tranger \u00e0 moi. Pour d\u2019autres lecteurs de Proust, c\u2019est passionnant. Parfois, on assiste \u00e0 ce d\u00e9saccord entre un auteur et soi, quelle que soit la force du livre.<\/p>\n\n\n\n

Vous avez dit que Femmes sur fond azur<\/em> \u00e9tait un livre de r\u00e9conciliation avec votre m\u00e8re. Mais Souvenirs de la mar\u00e9e basse<\/em> l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0, non  ? <\/h3>\n\n\n\n

Oui, mais ce livre-ci est plus vaste. <\/p>\n\n\n\n

Je m\u2019y demande si toutes ces femmes, et moi \u00e0 travers elles, ont une r\u00e9elle aptitude \u00e0 s\u2019accorder \u00e0 une telle beaut\u00e9 ambiante, \u00e0 une telle douceur. Katherine Mansfield annonce le s\u00e9jour de ma m\u00e8re \u00e0 Menton. Elle est, parmi ces six femmes, le personnage que j\u2019ai d\u00e9couvert. La mani\u00e8re dont elle parle de sa jeunesse en Nouvelle-Z\u00e9lande me rappelle la mienne  : elle court sur le sable, elle nage, elle sent que tout est possible. <\/p>\n\n\n\n

Quand elle arrive \u00e0 Londres, elle le pense encore. Elle n\u2019a pas d\u2019argent  ? Peu importe. Elle choisit un homme puis elle le quitte  ; peu importe. Mais assez vite, elle est m\u00e9thodiquement cass\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9. Et quand elle arrive \u00e0 Menton, malade de la tuberculose, elle \u00e9crit avec le sentiment que chaque matin peut \u00eatre le dernier et elle retrouve l\u2019\u00e9merveillement de son enfance.<\/p>\n\n\n\n

Vous faites aussi r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce qu\u2019\u00e9tait au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle la Riviera  : un lieu o\u00f9 l\u2019on se rendait l\u2019hiver car l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9tait redout\u00e9\u2026<\/h3>\n\n\n\n

Oui. C\u2019\u00e9tait important de souligner cela. Lire, c\u2019est acqu\u00e9rir un sens historique  ; ne pas lire, c\u2019est \u00eatre priv\u00e9 de cette profondeur, du feuilletage que chaque rue, chaque monument, chaque personne porte en eux \u2014 et c\u2019est grave de ne pas ma\u00eetriser cette \u00e9paisseur. <\/p>\n\n\n\n

Dans le plaisir tr\u00e8s fort que j\u2019ai pris \u00e0 \u00e9crire ce livre, il y a entre autres le plaisir de prendre conscience, lorsqu\u2019on est au bord de la mer, qu\u2019on est aussi install\u00e9e dans l\u2019Histoire, qu\u2019il y a derri\u00e8re soi des guerres, des occupations, des exclusions. Savoir cela rend l\u2019attention aux fleurs, \u00e0 la beaut\u00e9, plus pr\u00e9cieuse encore. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai suivi un plan chronologique \u2014 il s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 moi \u2014 qui permet de voir que d\u2019une femme \u00e0 l\u2019autre, le paysage du Sud qui les entoure change profond\u00e9ment. D\u2019abord, on ne vient sur la Riviera que pendant l\u2019hiver, puis dans les ann\u00e9es 1920, on y vient aussi l\u2019\u00e9t\u00e9. Ce changement va avec l\u2019arriv\u00e9e de Zelda Fitzgerald et du jazz, avec l\u2019abandon des corsets, des robes \u00e0 col montant, des voilettes  : la lib\u00e9ration du corps f\u00e9minin. La chaleur \u00e9tait insupportable quand le corps \u00e9tait recouvert de v\u00eatements qui le cachaient. Venir dans le Sud l\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019est sentir davantage de libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019aime \u00e9crire l\u2019\u00e9t\u00e9 parce qu\u2019on est en robe d\u2019\u00e9t\u00e9 et qu\u2019on \u00e9crit en sentant l\u2019air sur les pages.<\/p>Chantal Thomas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En vous, il y a \u00e0 la fois une grande libert\u00e9 et l\u2019attachement \u00e0 un lieu, Nice\u2026<\/h3>\n\n\n\n

C\u2019est vrai, mais c\u2019est le sable et la mer \u2014 donc c\u2019est un ancrage un peu flottant. <\/p>\n\n\n\n

Cependant je n\u2019en suis pas tr\u00e8s consciente et j\u2019ai toujours eu tendance \u00e0 me penser comme vagabonde, voyageuse. Pourtant je suis ancr\u00e9e sur un bout de plage. <\/p>\n\n\n\n

Vous \u00eates dans chacun de vos livres du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019h\u00e9donisme. Michel Houellebecq, dont un recueil de po\u00e9sie vient de para\u00eetre (Combat toujours perdant<\/em>, Flammarion, 2026), est le contraire de vous, par sa n\u00e9gativit\u00e9. Aimez-vous son \u0153uvre  ? <\/h3>\n\n\n\n

Pas du tout, mais c\u2019est \u00e9vident qu\u2019il dit quelque chose d\u2019essentiel et qu\u2019il a trouv\u00e9 quelque chose. Chaque grand \u00e9crivain dit quelque chose de livre en livre et l\u2019affirme. Je crois vraiment en l\u2019h\u00e9donisme. Un \u00e9crivain fait des choix et j\u2019ai fait celui de l\u2019h\u00e9donisme. <\/p>\n\n\n\n

Michel Houellebecq a choisi autre chose. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9tant donn\u00e9 l\u2019horizon de guerres qui se dessine, je suis contente que ce livre sorte maintenant, contente de d\u00e9fendre la paix non comme une enclave, un temps mort entre deux guerres, mais comme un lieu en soi, une force en soi qui est aussi intense que l\u2019autre. Il y a tout un discours, souvent masculin, qui valorise la guerre comme un moment de plus grand sentiment d\u2019existence, un moment de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Que r\u00e9pondez-vous \u00e0 cela ?<\/h3>\n\n\n\n

Moi je crois l\u2019inverse. <\/p>\n\n\n\n

Les auteurs auxquels je tiens, Virginia Woolf ou Colette, sont des \u00e9crivaines de la paix. Dans leurs livres, il ne se passe rien. Je suis davantage consciente aujourd\u2019hui que donner autant d\u2019\u00e9clat \u00e0 une sc\u00e8ne de loisir qu\u2019\u00e0 une sc\u00e8ne de combat, \u00e7a veut dire quelque chose. <\/p>\n\n\n\n

On revient au d\u00e9bat qui eut lieu en 1919 quand il fut question de donner le Goncourt \u00e0 Proust pour \u00c0 l\u2019ombre des jeunes filles en fleurs<\/em>, ou \u00e0 Roland Dorgel\u00e8s pour Les Croix de bois<\/em>. Est-ce que l\u2019univers de Proust peut faire le poids par rapport aux Croix de bois<\/em>, alors que la France sort de la Grande Guerre ? <\/p>\n\n\n\n

Eh bien, oui : Proust a eu le Goncourt. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

\u00ab  Un \u00e9crivain fait des choix et j\u2019ai fait celui de l\u2019h\u00e9donisme.  \u00bb<\/p>\n

Dans Femmes sur fond azur<\/em> (Seuil, 2026), l\u2019ancienne \u00e9l\u00e8ve de Roland Barthes dresse une s\u00e9rie de portraits f\u00e9minins sur leur rapport \u00e0 la C\u00f4te d\u2019Azur.<\/p>\n

Un fil rouge  : Colette. <\/p>\n

Entretien.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":324444,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4344],"tags":[],"staff":[4752],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-324443","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","staff-virginie-bloch-laine","editorial_format-interviews","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default"},"yoast_head":"\n\u00abDans le monde et dans les pages\u00bb : relire Colette avec Chantal Thomas | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/29\/colette-chantal-thomas\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"\u00abDans le monde et dans les pages\u00bb : relire Colette avec Chantal Thomas | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"\u00ab Un \u00e9crivain fait des choix et j\u2019ai fait celui de l\u2019h\u00e9donisme. \u00bb Dans Femmes sur fond azur (Seuil, 2026), l\u2019ancienne \u00e9l\u00e8ve de Roland Barthes dresse une s\u00e9rie de portraits f\u00e9minins sur leur rapport \u00e0 la C\u00f4te d\u2019Azur. 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