{"id":323418,"date":"2026-03-21T16:00:00","date_gmt":"2026-03-21T15:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=323418"},"modified":"2026-03-21T15:11:40","modified_gmt":"2026-03-21T14:11:40","slug":"comment-peut-on-etre-chiite-doctrines-et-eschatologie-dans-liran-des-ayatollahs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/21\/comment-peut-on-etre-chiite-doctrines-et-eschatologie-dans-liran-des-ayatollahs\/","title":{"rendered":"Comment peut-on \u00eatre chiite ? Doctrines et eschatologie dans l\u2019Iran des ayatollahs"},"content":{"rendered":"\n
Le chiisme d\u00e9signe plusieurs r\u00e9alit\u00e9s religieuses et peut, comme tel, \u00eatre compris de plusieurs mani\u00e8res. Historiquement, il s\u2019agit d\u2019un mouvement politico-religieux l\u00e9gitimiste qui a d\u00e9fendu le droit d\u2019Ali ibn Abi Talib et de sa lign\u00e9e \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 Mahomet. Pour les chiites, Ali et ses descendants issus de son mariage avec la fille du Proph\u00e8te Fatima \u2014 appel\u00e9s \u00ab Imams \u00bb \u2014 sont en dialogue direct avec Dieu ; pour cette raison, ils leur attribuent l\u2019infaillibilit\u00e9 religieuse.<\/p>\n\n\n\n
Seul Ali est effectivement devenu calife. Ses descendants n\u2019ont jamais r\u00e9gn\u00e9 et, selon la tradition chiite dominante, celle du chiisme duod\u00e9cimain <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, le douzi\u00e8me de la lign\u00e9e, Muhammad al-Mahdi, a \u00e9t\u00e9 occult\u00e9 par Dieu \u00e0 la vue des hommes pour revenir \u00e0 la Fin des Temps : c\u2019est l\u2019Imam cach\u00e9 ou Imam attendu. L\u2019extinction de la lign\u00e9e historique des Imams a fait de l\u2019attente eschatologique un pilier de cette tradition.<\/p>\n\n\n\n En tant que faction l\u00e9gitimiste, le chiisme a \u00e9volu\u00e9 en de multiples courants politiques et religieux, dont certains ont surv\u00e9cu jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, notamment le zaydisme (tr\u00e8s pr\u00e9sent au Y\u00e9men), l\u2019isma\u00e9lisme (plut\u00f4t implant\u00e9 en Asie du Sud), le druzisme (Liban, Syrie, Isra\u00ebl) et l\u2019alaouitisme (Syrie et Liban). <\/p>\n\n\n\n Le chiisme duod\u00e9cimain constitue une forme d\u2019orthodoxie du chiisme : il est le courant du chiisme le plus puissant du point de vue de sa capacit\u00e9 \u00e0 diffuser des normes comme il est sans doute majoritaire sur le plan d\u00e9mographique, bien que cela soit difficile \u00e0 \u00e9tablir en l\u2019absence de statistiques. En cons\u00e9quence, ce qu\u2019on d\u00e9signe aujourd\u2019hui sous le nom de \u00ab chiisme \u00bb se r\u00e9f\u00e8re souvent au seul chiisme duod\u00e9cimain, centre de pouvoir symbolique et politique. Par rapport \u00e0 la plupart des autres courants du chiisme historique qui \u2014 \u00e0 l\u2019exception du zaydisme \u2014 ont maintenu une dimension \u00e9sot\u00e9rique dans leurs doctrines, le chiisme duod\u00e9cimain se distingue par son caract\u00e8re exot\u00e9rique et rationaliste : en l\u2019absence de l\u2019Imam attendu, l\u2019\u00e9laboration des normes religieuses par les savants religieux se fait par l\u2019usage de la raison.<\/p>\n\n\n\n L\u2019extinction de la lign\u00e9e historique des Imams a fait de l\u2019attente eschatologique un pilier du chiisme duod\u00e9cimain.<\/p>Laurence Lou\u00ebr<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le r\u00f4le de l\u2019Iran dans l\u2019affirmation du chiisme duod\u00e9cimain comme orthodoxie a \u00e9t\u00e9 central. <\/p>\n\n\n\n Un tournant a \u00e9t\u00e9 son \u00e9tablissement comme religion d\u2019\u00c9tat en Iran en 1501, sous la dynastie des Safavides (1501-1722). Ces derniers ont fait du chiisme l\u2019id\u00e9ologie officielle de leur empire afin de s\u2019affirmer contre les r\u00e9gimes musulmans concurrents, notamment l\u2019empire ottoman dont les souverains se pr\u00e9sentaient comme les l\u00e9gataires du califat et donc comme les d\u00e9fenseurs du sunnisme : celui-ci \u00e9tait en quelque sorte l\u2019id\u00e9ologie du califat en tant que r\u00e9gime politique historique, fond\u00e9 apr\u00e8s la mort du Proph\u00e8te par ceux qui ont poursuivi son projet politique et religieux. <\/p>\n\n\n\n Le statut du chiisme en tant que religion d\u2019\u00c9tat en Iran a \u00e9t\u00e9 maintenu par la plupart des r\u00e9gimes qui ont gouvern\u00e9 l\u2019Iran apr\u00e8s les Safavides. M\u00eame la dynastie des Pahlavis (1925-1979), renvers\u00e9e par la r\u00e9volution de 1979 n\u2019a jamais remis en cause ce statut, en d\u00e9pit de politiques de s\u00e9cularisation autoritaire lui ayant ali\u00e9n\u00e9 une partie du clerg\u00e9 chiite. Avec l\u2019affirmation du nationalisme iranien au XXe si\u00e8cle, le chiisme duod\u00e9cimain est devenu la religion nationale de l\u2019Iran.<\/p>\n\n\n\n Pour bien comprendre le lien entre l\u2019Iran et le chiisme depuis le XVIe si\u00e8cle, il est aussi important de comprendre que les r\u00e9gimes iraniens successifs ont utilis\u00e9 le chiisme comme outil de soft power<\/em> \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de leurs fronti\u00e8res. Ils se sont pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 la fois comme incarnant la norme chiite dominante mais aussi comme protecteurs des chiites de par le monde. Cette politique de patronage international a eu des cons\u00e9quences directes sur les communaut\u00e9s chiites vivant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019Iran, qui tendent \u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des cinqui\u00e8mes colonnes du pays, fondamentalement d\u00e9loyales \u00e0 l’\u00c9tat sous lequel elles vivaient et promptes \u00e0 faire d\u00e9fection au profit de l\u2019Iran. C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles ces communaut\u00e9s, souvent minoritaires dans beaucoup de pays de la r\u00e9gion mais parfois majoritaires \u2014 comme en Irak, au Liban ou au Bahre\u00efn \u2014 tendent \u00e0 y \u00eatre per\u00e7ues comme des ennemis de l\u2019int\u00e9rieur \u2014 victimes des tensions r\u00e9gionales entre l\u2019Iran et ses voisins.<\/p>\n\n\n\n\n Depuis 1979, la R\u00e9publique islamique est une th\u00e9ocratie au sens propre du terme. Sur le plan institutionnel, elle remet le pouvoir politique entre les mains de membres du haut clerg\u00e9 chiite. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est tout le sens de la doctrine de la wilayat al-faqih<\/em> ou \u00ab gouvernement du sp\u00e9cialiste en jurisprudence islamique \u00bb, th\u00e9oris\u00e9e dans les ann\u00e9es 1970 par l\u2019ayatollah Khomeini : elle affirme qu\u2019en l\u2019absence de l\u2019Imam cach\u00e9, il est possible d\u2019\u00e9tablir un \u00c9tat islamique gouvern\u00e9 par les savants religieux. Dans le chiisme duod\u00e9cimain, ces derniers sont con\u00e7us comme les repr\u00e9sentants de cet Imam qui, en son absence, leur d\u00e9l\u00e8gue une partie de son pouvoir. <\/p>\n\n\n\n Le statut du chiisme en tant que religion d\u2019\u00c9tat en Iran a \u00e9t\u00e9 maintenu par la plupart des r\u00e9gimes qui ont gouvern\u00e9 l\u2019Iran apr\u00e8s les Safavides.<\/p>Laurence Lou\u00ebr<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avant Khomeini, le consensus parmi les savants religieux chiites \u00e9tait que les pouvoirs politiques de l\u2019Imam \u00e9taient suspendus en son absence et que les chiites pouvaient ainsi l\u00e9gitimement s\u2019accommoder de toutes sortes de r\u00e9gimes politiques. Sur ce sujet, la r\u00e9volution de Khomeini est d\u2019abord doctrinale avant d\u2019\u00eatre politique : il affirme au contraire que l\u2019ensemble des pouvoirs de l\u2019Imam peuvent \u00eatre transmis au clerg\u00e9 \u2014 y compris celui de gouverner l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n L\u2019interpr\u00e9tation de Khomeini doit aussi \u00eatre comprise dans un contexte plus large de politisation accrue du clerg\u00e9 chiite au Moyen-Orient depuis la fin du XIXe si\u00e8cle. Il s\u2019agit pour les promoteurs de cette politisation de participer \u00e0 la lutte contre l\u2019imp\u00e9rialisme europ\u00e9en mais aussi \u00e0 celle contre les despotismes locaux.<\/p>\n\n\n\n Dans cette perspective, certains clercs chiites ont promu l\u2019id\u00e9e qu\u2019il fallait \u00e9tablir des parlements \u00e9lus dot\u00e9s de pouvoirs l\u00e9gislatifs mais contr\u00f4l\u00e9s par le clerg\u00e9 sous la forme de conseils charg\u00e9s de v\u00e9rifier la conformit\u00e9 des lois avec l\u2019islam. En parall\u00e8le, \u00e0 partir de cette p\u00e9riode, l\u2019id\u00e9e qu\u2019il conviendrait d\u2019institutionnaliser le r\u00f4le des clercs dans le gouvernement acquiert une immense importance dans la pens\u00e9e politique chiite, au point de figurer un th\u00e8me obsessionnel. Durant la majeure partie du XXe si\u00e8cle, elle restera au c\u0153ur de l\u2019islam politique chiite dans ses diff\u00e9rentes variantes. La dimension cl\u00e9ricale de l\u2019islam politique chiite doit donc se comprendre par des consid\u00e9rations sociologiques, ses id\u00e9ologues et ses leaders<\/em> \u00e9tant pour la plupart des clercs.<\/p>\n\n\n\n Si la doctrine de la wilayat al-faqih<\/em> a ralli\u00e9 l\u2019ensemble des mouvements islamistes chiites apr\u00e8s sa mise en \u0153uvre en Iran \u00e0 partir de 1979, elle est toujours rest\u00e9e minoritaire parmi le clerg\u00e9 chiite non politis\u00e9. D\u00e8s les ann\u00e9es 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe \u2014 Arabie saoudite, Bahre\u00efn, Kowe\u00eft \u2014 prennent leur distance avec l\u2019id\u00e9ologie de la wilayat al-faqih<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Cela s\u2019explique par plusieurs facteurs. <\/p>\n\n\n\n Le premier et le principal d\u2019entre eux est le changement alors amorc\u00e9 par l\u2019Iran en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re. Entr\u00e9e dans une phase post-r\u00e9volutionnaire apr\u00e8s la mort de Khomeini en 1989, la R\u00e9publique islamique cherche notamment \u00e0 r\u00e9tablir des relations apais\u00e9es avec ses voisins mais aussi avec les Occidentaux. Ceux-ci impliquent de cesser de soutenir des mouvements islamistes chiites r\u00e9volutionnaires actifs au Moyen-Orient, alors contraints de formuler un nouveau projet politique.<\/p>\n\n\n\n La R\u00e9publique islamique est une th\u00e9ocratie au sens propre du terme. Sur le plan institutionnel, elle remet le pouvoir politique entre les mains de membres du haut clerg\u00e9 chiite.<\/p>Laurence Lou\u00ebr<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette phase correspond plus ou moins avec une autre de lib\u00e9ralisation politique dans le monde arabe \u2014 au Liban, en Arabie saoudite, \u00e0 Bahre\u00efn et au Kowe\u00eft \u2014 qui offre aux mouvements chiites de nouvelles opportunit\u00e9s de participer aux institutions politiques et au d\u00e9bat public. La plupart deviennent r\u00e9formistes et communautaires. L\u2019objectif n\u2019est plus de renverser les r\u00e9gimes \u00e9tablis par la voie r\u00e9volutionnaire mais de les r\u00e9former pour les rendre plus d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n Lors de cette p\u00e9riode de lib\u00e9ralisation, les mouvements chiites cherchent \u00e9galement \u00e0 repr\u00e9senter et d\u00e9fendre les chiites en tant que communaut\u00e9 distincte dans les diff\u00e9rents espaces nationaux. Beaucoup d\u2019islamistes chiites deviennent ainsi des porte-paroles autoris\u00e9s. Dans ce contexte, affirmer publiquement soutenir la wilayat al-faqih<\/em> signifie reconna\u00eetre l\u2019autorit\u00e9 religieuse et politique du Guide de la r\u00e9volution \u2014 et donc d\u00e9clarer sa loyaut\u00e9 \u00e0 l\u2019Iran. Pour \u00e9chapper \u00e0 ce dilemme, les mouvements pr\u00e9cisent que si la wilayat al-faqih<\/em> est une doctrine l\u00e9gitime parfaitement align\u00e9e avec les pr\u00e9ceptes de l\u2019islam, elle n\u2019est pas applicable en dehors de l\u2019Iran : c\u2019est par exemple la position du Hezbollah libanais \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, qui explique qu\u2019il est impossible de reproduire le mod\u00e8le de la r\u00e9publique islamique dans un pays multiconfessionnel. <\/p>\n\n\n\n\n\n En Iran m\u00eame, la wilayat al-faqih <\/em>a \u00e9t\u00e9 de plus en plus ouvertement contest\u00e9e \u00e0 mesure que la R\u00e9publique islamique a perdu en l\u00e9gitimit\u00e9 dans des pans toujours plus importants de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n L\u2019accession d\u2019Ali Khamenei \u00e0 la fonction de Guide de la r\u00e9volution en est une parfaite illustration. Puisqu\u2019aucun des grands savants religieux iraniens ne soutenaient la wilayat al-faqih<\/em>, Khomeini n\u2019a pas pu nommer un successeur disposant du m\u00eame niveau de savoir religieux que lui-m\u00eame. Ali Khamenei \u00e9tait un homme politique exp\u00e9riment\u00e9 et habile<\/a>, mais n\u2019avait pas atteint le rang de grand ayatollah requis par la Constitution de 1979 pour la fonction de Guide. Il a donc \u00e9t\u00e9 un choix par d\u00e9faut, qui a n\u00e9cessit\u00e9 de modifier la Constitution et qui refl\u00e8te la priorit\u00e9 donn\u00e9e par Khomeini \u00e0 la pr\u00e9servation du r\u00e9gime plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 celle de la norme th\u00e9ocratique.<\/p>\n\n\n\n Ce choix a marqu\u00e9 une crise de la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse du r\u00e9gime qui ne s\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 jamais r\u00e9sorb\u00e9e<\/a> \u2014 approfondissant m\u00eame une seconde crise, celle de sa l\u00e9gitimit\u00e9 politique. Les mouvements de contestation r\u00e9currents qu\u2019a connu le pays \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 2000, mais aussi par des tendances sociales de fond comme la s\u00e9cularisation des normes morales et des styles de vie, manifestent une scission claire entre l\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9<\/a>. <\/p>\n\n\n\n La nomination du fils d\u2019Ali Khamenei, Mojtaba Khamenei<\/a>, \u00e0 la fonction de Guide de la r\u00e9volution apr\u00e8s l\u2019assassinat de son p\u00e8re t\u00e9moigne de l\u2019attrition continue de la dimension th\u00e9ocratique de la R\u00e9publique islamique depuis la mort de Khomeini. Du point de vue de la norme religieuse dominante au sein du clerg\u00e9, l\u2019autorit\u00e9 religieuse ne s\u2019h\u00e9rite pas par la filiation : elle se m\u00e9rite par l\u2019\u00e9tude assidue des sciences religieuses. Le n\u00e9potisme est explicitement condamn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Si du point de vue politique, la nomination de la figure de Mojtaba Khamenei ressemble \u00e0 une solution d\u2019urgence r\u00e9pondant au besoin pour le r\u00e9gime de continuer \u00e0 disposer d\u2019une incarnation cl\u00e9ricale, celle-ci ne doit cependant pas masquer que, depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, le pouvoir du Guide doit composer avec d\u2019autres centres de pouvoir \u2014 notamment avec le corps des Gardiens de la r\u00e9volution. Cette arm\u00e9e, cr\u00e9\u00e9e pour pr\u00e9server le r\u00e9gime d\u2019une tentative de contre-r\u00e9volution, a \u00e9volu\u00e9 en un complexe militaro-industriel dont la puissance s\u2019est \u00e9tendue au fur et \u00e0 mesure de l\u2019isolement international et de la perte de l\u00e9gitimit\u00e9 du r\u00e9gime, de plus en plus oblig\u00e9 d\u2019avoir recours aux op\u00e9rations militaires secr\u00e8tes et \u00e0 la r\u00e9pression interne pour se maintenir. <\/p>\n\n\n\n La d\u00e9position de Saddam Hussein par les \u00c9tats-Unis en 2003 a constitu\u00e9 \u00e0 la fois une opportunit\u00e9 et un risque pour la R\u00e9publique islamique. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le chaos de la guerre civile a permis aux Iraniens d\u2019\u00e9tendre leur influence en Irak, pla\u00e7ant leurs alli\u00e9s historiques dans des positions politiques clefs et favorisant la p\u00e9n\u00e9tration dans le pays de multiples int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques iraniens. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la transition politique irakienne a consid\u00e9rablement renforc\u00e9 le pouvoir symbolique, mat\u00e9riel et politique de l\u2019institution religieuse chiite du pays, r\u00e9prim\u00e9e et \u00e9troitement surveill\u00e9e sous Saddam Hussein.<\/p>\n\n\n\n T\u00e9moignant de son r\u00f4le historique dans l\u2019expansion du chiisme, l’Irak compte de nombreuses villes saintes o\u00f9 sont \u00e9tablis les mausol\u00e9es de plusieurs Imams \u2014 notamment celles de Najaf et Karbala, qui ont connu une v\u00e9ritable renaissance apr\u00e8s 2003. Najaf, o\u00f9 est enterr\u00e9 l\u2019Imam Ali et qui \u00e9tait un tr\u00e8s important centre de formation en sciences religieuses chiites jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970, a alors pu de nouveau accueillir des \u00e9tudiants du monde entier et redevenir un centre de formation. Le d\u00e9veloppement massif de ses infrastructures touristiques a aussi permis d\u2019accueillir des millions de p\u00e8lerins chaque ann\u00e9e. Il en a \u00e9t\u00e9 de m\u00eame dans la ville de Karbala. <\/p>\n\n\n\n La chute de Saddam Hussein a aussi renforc\u00e9 la position de l\u2019ayatollah Ali Sistani dans le chiisme mondial. Iranien de citoyennet\u00e9, celui-ci vit \u00e0 Najaf depuis les ann\u00e9es 1950 et s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990 comme la plus importante autorit\u00e9 religieuse dans le monde chiite. Ali Sistani incarne la position historiquement dominante de l\u2019\u00e9cole de Najaf dans le chiisme mondial et a toujours \u00e9t\u00e9 plus suivi que les savants religieux d\u2019Iran, notamment Ali Khamenei. Depuis 2003, il a jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la vie politique irakienne, cherchant \u00e0 se positionner en r\u00e9f\u00e9rence morale pour les chiites et au-del\u00e0, mais aussi en m\u00e9diateur des conflits et en protecteur de l\u2019ind\u00e9pendance nationale. <\/p>\n\n\n\n\n Contrairement \u00e0 ce qui a souvent \u00e9t\u00e9 dit et \u00e9crit \u00e0 son propos, Ali Sistani n\u2019est donc pas un clerc qui\u00e9tiste ou apolitique. Au contraire, comme la majorit\u00e9 des clercs chiites, il pense qu\u2019il est de son devoir de s\u2019exprimer sur les questions politiques, notamment dans les situations de crise. En revanche, il est explicitement oppos\u00e9 \u00e0 la wilayat al-faqih<\/em> et \u00e0 tout r\u00f4le gouvernemental pour les membres du clerg\u00e9 \u2014 il a \u00e0 ce titre soutenu l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un syst\u00e8me d\u00e9mocratique pour l\u2019Irak et repr\u00e9sente un chiisme non explicitement id\u00e9ologis\u00e9 mais porteur d\u2019id\u00e9es politiques tr\u00e8s claires quant \u00e0 ce que peut \u00eatre un bon gouvernement en islam. Ces id\u00e9es sont tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es de celles promues par les id\u00e9ologues de la R\u00e9publique islamiques. <\/p>\n\n\n\n En somme, la chute de Saddam Hussein a mis Ali Khamenei dans une situation de comp\u00e9tition directe. Malgr\u00e9 ses tentatives, il n\u2019est jamais parvenu \u00e0 affaiblir l\u2019autorit\u00e9 d\u2019Ali Sistani, qui incarne une \u00e9cole de pens\u00e9e alternative. \u00c0 terme, l\u2019affaiblissement de la R\u00e9publique islamique et sa disparition potentielle pourraient encore renforcer le rayonnement de Najaf et sa domination sur l\u2019islam chiite mondial. <\/p>\n\n\n\n Les attaques contre l\u2019Iran ouvrent une nouvelle p\u00e9riode d\u2019incertitude pour les pays du Moyen-Orient. Les voisins de l\u2019Iran, notamment, ne peuvent que craindre que la chute du r\u00e9gime marque le d\u00e9but d\u2019une guerre civile avec des effets n\u00e9gatifs sur leur propre stabilit\u00e9. Cette crainte est par exemple celle de l\u2019institution religieuse chiite en Irak qui, en outre, ne peut qu\u2019\u00eatre oppos\u00e9e au principe m\u00eame d\u2019une intervention militaire \u00e9trang\u00e8re contre un pays musulman.<\/p>\n\n\n\n Comme l\u2019ensemble du clerg\u00e9 chiite, Ali Sistani a donc fermement condamn\u00e9 les attaques isra\u00e9lo-am\u00e9ricaines contre l\u2019Iran et notamment l\u2019assassinat d\u2019Ali Khamenei, qu\u2019il a qualifi\u00e9 de \u00ab martyr \u00bb. En 2024, il avait de m\u00eame condamn\u00e9 l\u2019assassinat du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Hezbollah Hassan Nasrallah. Ali Sistani a enfin f\u00e9licit\u00e9 Mojtaba Khamenei pour sa d\u00e9signation comme Guide de la r\u00e9volution. <\/p>\n\n\n\n La disparition potentielle de la R\u00e9publique islamique aura un impact limit\u00e9 sur l\u2019islamisme sunnite. Elle affectera en revanche les mouvements islamistes chiites alli\u00e9s en Irak et au Liban.<\/p>Laurence Lou\u00ebr<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Olivier Roy affirmait \u00e0 juste titre que la R\u00e9publique islamique avait tr\u00e8s t\u00f4t \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e dans un \u00ab ghetto chiite \u00bb : marqu\u00e9s par les sp\u00e9cificit\u00e9s du chiisme, son id\u00e9ologie et son mod\u00e8le politique sont tr\u00e8s difficilement transposables dans d\u2019autres contextes religieux et nationaux. Pour masquer ces sp\u00e9cificit\u00e9s, les dirigeants iraniens ont cherch\u00e9 \u00e0 les abriter derri\u00e8re une rh\u00e9torique publique panislamique invitant les musulmans du monde entier \u00e0 s\u2019unir sous leur banni\u00e8re contre l\u2019Occident et Isra\u00ebl. <\/p>\n\n\n\n Cette strat\u00e9gie a eu un succ\u00e8s tr\u00e8s limit\u00e9. Elle a notamment \u00e9t\u00e9 contrecarr\u00e9e avec succ\u00e8s par la politique \u00e9trang\u00e8re de l\u2019Arabie saoudite. Mis en cause pour son alliance avec les \u00c9tats-Unis et sa promotion du salafisme \u2014 une forme d\u2019islam sunnite tr\u00e8s hostile au chiisme \u2014, le royaume saoudien a contrecarr\u00e9 la politique iranienne d\u2019exportation de la r\u00e9volution en retravaillant son statut de leader du monde musulman.<\/p>\n\n\n\n Pour disqualifier les pr\u00e9tentions de la R\u00e9publique islamique, les Saoudiens ont cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir les contours du vrai Islam et, plus largement, \u00e0 distinguer entre les bons et les mauvais musulmans. Dans cette strat\u00e9gie, les chiites ont \u00e9t\u00e9 stigmatis\u00e9s comme des musulmans d\u00e9viants. En cons\u00e9quence de cette concurrence, seuls les mouvements palestiniens ont au sein de l\u2019islam sunnite conserv\u00e9 des liens avec l\u2019Iran \u2014 ce en raison de la position centrale de la cause palestinienne dans l\u2019id\u00e9ologie et les strat\u00e9gies de l\u00e9gitimation internationale de la R\u00e9publique islamique. <\/p>\n\n\n\n Pour toutes ces raisons, la disparition potentielle de la R\u00e9publique islamique aura un impact limit\u00e9 sur l\u2019islamisme sunnite. Elle affectera en revanche les mouvements islamistes chiites alli\u00e9s en Irak et au Liban, notamment les plus militaris\u00e9s comme le Hezbollah ou les groupes pro-iraniens des milices de la Mobilisation populaire (Hashd Shaabi) en Irak : les milices sont de tous les mouvements les plus d\u00e9pendants des financements et de la logistique iranienne.<\/p>\n\n\n\n\nPetite histoire du chiisme en Iran<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Khomeini, la wilayat al-faqih<\/em> et la naissance de la th\u00e9ocratie iranienne<\/h2>\n\n\n\n
Monde chiite et lib\u00e9ralisation : la wilayat al-faqih<\/em> hors d\u2019Iran<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La dynastie Khamenei et la crise de la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse en Iran<\/h2>\n\n\n\n
Chiisme iranien et chiisme irakien aujourd\u2019hui<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n La fin du \u00ab ghetto chiite \u00bb iranien<\/h2>\n\n\n\n