{"id":322147,"date":"2026-03-14T07:00:00","date_gmt":"2026-03-14T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=322147"},"modified":"2026-03-14T04:44:31","modified_gmt":"2026-03-14T03:44:31","slug":"walter-raleigh-et-linvention-de-la-puissance-navale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/14\/walter-raleigh-et-linvention-de-la-puissance-navale\/","title":{"rendered":"Walter Raleigh et l’invention de la puissance navale (traduction in\u00e9dite)"},"content":{"rendered":"\n

Walter Raleigh n\u2019est pas un nom spontan\u00e9ment associ\u00e9 au canon de la g\u00e9opolitique. Pourtant, cet explorateur, corsaire et po\u00e8te \u2014 favori de la reine \u00c9lisabeth I\u00e8re<\/sup> \u2014 est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019une des intuitions les plus durables de la pens\u00e9e strat\u00e9gique : \u00ab Celui qui commande la mer commande le commerce ; celui qui commande le commerce du monde commande les richesses du monde \u2014 et donc le monde lui-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Devenue l\u2019une des maximes les plus influentes de l\u2019histoire de la g\u00e9opolitique, cette formule fut \u00e9crite dans des circonstances paradoxales.<\/p>\n\n\n\n

La trajectoire de Walter Raleigh concentre en effet plusieurs des tensions constitutives de l\u2019Angleterre \u00e9lisab\u00e9thaine. Courtisan et homme de lettres, il fut aussi explorateur, corsaire et entrepreneur colonial. Raleigh participa aux premi\u00e8res tentatives anglaises d\u2019implantation en Am\u00e9rique du Nord, notamment en Virginie. On lui attribue souvent l\u2019introduction du tabac \u2014 un h\u00e9ritage que John Lennon \u00e9voquera ironiquement dans une chanson du White Album<\/em>. D\u2019autres traditions lui pr\u00eatent \u00e9galement un r\u00f4le dans l\u2019introduction de la pomme de terre en Irlande.<\/p>\n\n\n\n

Comme nombre d\u2019hommes de son temps, Raleigh participa aux circuits \u00e9conomiques du premier empire atlantique, qui incluaient notamment le commerce d\u2019esclaves. Il connut une ascension sociale spectaculaire avant de tomber en disgr\u00e2ce apr\u00e8s l\u2019av\u00e8nement de Jacques Ier<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n

En 1603, le nouveau souverain ordonne son arrestation. Raleigh est emprisonn\u00e9 \u00e0 la Tour de Londres pendant treize ans, de 1603 \u00e0 1616. C\u2019est durant cette captivit\u00e9 qu\u2019il r\u00e9dige plusieurs essais qui seront publi\u00e9s apr\u00e8s sa mort. Il est finalement ex\u00e9cut\u00e9 en 1618.<\/p>\n\n\n\n

R\u00e9unis dans un volume posthume en 1650, ces textes constituent une r\u00e9flexion coh\u00e9rente sur la puissance maritime et la strat\u00e9gie. The Invention of Shipping<\/em> m\u00e9dite sur l\u2019origine de la navigation et sur la puissance navale comme condition de la domination commerciale que l\u2019on traduit ici. The Misery of Invasive Warre<\/em> propose une r\u00e9flexion sur les limites des guerres offensives. The Navy Royall and Sea-Service<\/em> esquisse un programme de d\u00e9veloppement d\u2019une marine capable de soutenir une politique imp\u00e9riale. Enfin, l\u2019Apologie<\/em> est un plaidoyer adress\u00e9 \u00e0 Jacques I\u1d49\u02b3 pour justifier son ultime exp\u00e9dition en Guyane.<\/p>\n\n\n\n

Trois si\u00e8cles avant Alfred Thayer Mahan<\/a> \u2014 et bien avant l\u2019apog\u00e9e de la Royal Navy \u2014 Raleigh avait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 une intuition structurante : la ma\u00eetrise des mers conditionne l\u2019organisation du commerce mondial et, par cons\u00e9quent, l\u2019\u00e9quilibre des puissances.<\/p>\n\n\n\n

Nous publions ici, pour la premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais, la traduction de The Invention of Shipping<\/em>. Dans ce texte, Raleigh remonte jusqu\u2019aux r\u00e9cits bibliques de l\u2019arche de No\u00e9 pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019origine de la navigation et \u00e0 la mani\u00e8re dont la ma\u00eetrise de la mer transforme les rapports de puissance \u2014 tout en observant l\u2019ascension contemporaine de la puissance navale hollandaise.<\/p>\n\n\n\n

Discours sur l’invention des navires, des ancres, des compas, etc.<\/em>, la premi\u00e8re guerre naturelle, les divers usages, d\u00e9fauts et approvisionnements de la marine marchande, la puissance et les d\u00e9fauts des forces navales de l’Angleterre, de la France, de l’Espagne et de Venise, ainsi que les cinq causes manifestes de l’apparition soudaine des Hollandais<\/h2>\n\n\n\n

Qu\u2019une invention de Dieu, l’arche de No\u00e9, ait \u00e9t\u00e9 ou non le premier navire \u2014 et comme certains hommes ont cru, bien que ce soit en v\u00e9rit\u00e9 certain, que la cr\u00e9ation du monde avant le D\u00e9luge n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 possible sans navires de transport \u2014 il n\u2019en reste pas moins que rien d’aussi spacieux ni d’aussi solide, pour se d\u00e9fendre contre une pluie aussi violente et aussi continue, n\u2019avait \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti avant cette arche, quelle que soit sa forme ou sa construction. Selon l\u2019ordonnance de Dieu, le reste de l’humanit\u00e9 qui n\u2019y \u00e9tait point avait alors p\u00e9ri. Et il est probable que les ancres dont Ovide fait mention, trouv\u00e9es sur de hautes montagnes \u2014 et invent\u00e6 est in montibus Anchora Summis<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 \u00e9taient les restes de navires naufrag\u00e9s lors du D\u00e9luge universel.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s le D\u00e9luge, on dit que Minos, qui v\u00e9cut deux g\u00e9n\u00e9rations avant la guerre de Troie, envoya des navires pour lib\u00e9rer les mers grecques des pirates, ce qui montre qu\u2019avant son \u00e9poque, sur les eaux, on connaissait soit le commerce, soit la guerre.<\/p>\n\n\n\n

L’exp\u00e9dition des Argonautes eut lieu apr\u00e8s Minos, comme celle que Battus, l\u2019un des compagnons de Jason, entreprit pour fonder la colonie de Cyr\u00e8ne en Afrique. Hom\u00e8re nous dit que ces Cyr\u00e9niens faisaient du commerce maritime avant la guerre de Troie.<\/p>\n\n\n\n

D’autres attribuent la premi\u00e8re domination sur les mers \u00e0 Neptune qui, pour les grands exploits qu’il accomplit au service de Saturne, fut, par les g\u00e9n\u00e9rations suivantes, appel\u00e9 le dieu des mers. Mais les Corinthiens attribuent l’invention des navires \u00e0 rames \u00e0 l’un de leurs concitoyens, appel\u00e9 Amaenocles, et affirment que la premi\u00e8re guerre navale eut lieu entre les Samiens et les Corcyriens.<\/p>\n\n\n\n

Aethicus Ister, dont l’histoire a \u00e9t\u00e9 traduite en latin par saint J\u00e9r\u00f4me, affirme que Griphon le Scythe fut l’inventeur des longues embarcations, ou gal\u00e8res, dans les mers du Nord ; et Strabon attribue l’invention de l’ancre \u00e0 deux crochets au Scythe Anacharsis, quand les Grecs l\u2019attribuent \u00e0 Eupol\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n

On dit \u00e9galement qu’Icare a invent\u00e9 la voile et d’autres pi\u00e8ces et parties des navires et des bateaux, dont la connaissance certaine n’a pas grande importance. Ce qui est certain, c’est que les fils et les neveux de No\u00e9, qui ont peupl\u00e9 les \u00eeles des Gentils et ont donn\u00e9 leur propre nom \u00e0 beaucoup d’entre elles, disposaient de navires pour se transporter bien avant l’\u00e9poque de Minos. Et pour ma part, je ne pense pas qu’aucune nation (\u00e0 l’exception de la Syrie) \u00e0 qui la connaissance de l’Arche fut transmise, comme l’histoire de la cr\u00e9ation, peu apr\u00e8s Mo\u00efse, ait d\u00e9couvert d’embl\u00e9e le dispositif du navire ou du bateau, dans lequel elle osait s’aventurer en mer : mais, contraints par la n\u00e9cessit\u00e9 de traverser des rivi\u00e8res ou des lacs, leurs peuples ont d’abord li\u00e9 ensemble certains roseaux ou cannes, gr\u00e2ce auxquels ils se sont transport\u00e9s : comme le dit Diodore de Sicile : Calamorum falces admodum ingentes inter se conjungunt<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

D’autres fabriqu\u00e8rent des radeaux en bois, et d’autres encore con\u00e7urent une embarcation \u00e0 partir d’un seul arbre appel\u00e9 Canoa<\/em>, que les Gaulois utilis\u00e8rent sur le Rh\u00f4ne pour aider au transport de l’arm\u00e9e d’Hannibal lors de sa campagne d\u2019Italie : Primum Galli inchoantes cavabant Arbores<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dit Tite-Live. Mais Polydore Virgile attribue l’invention de ces Canoas <\/em>aux Germains habitant pr\u00e8s du Danube, qui utilisaient des arbres creux que Isidore de S\u00e9ville appelle Carabes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Les Bretons avaient des bateaux faits de branches de saule et recouverts \u00e0 l’ext\u00e9rieur de peaux de b\u0153uf, tout comme les V\u00e9nitiens ; dont Lucain dit primum ca\u00adna salix<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, etc. Malefacto, etc.<\/em>, et Gaius Julius Solinus dit Navigant autem Vimineis al\u00adveis quos circundant ambitione tergorum Bubalorum<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les Germains, selon Isidore de S\u00e9ville, poss\u00e9daient le m\u00eame type de bateaux, avec lesquels ils commettaient \u00e0 son \u00e9poque de nombreux pillages. Mais quel que soit celui qui a invent\u00e9 le Ca\u00adnoa<\/em> parmi les Danubiens ou parmi les Gaulois, je suis certain que les Indiens d’Am\u00e9rique n’ont jamais eu de relations commerciales avec l’une ou l’autre de ces nations. Et pourtant, du d\u00e9troit de Frobisher au d\u00e9troit de Magellan, on trouve ces bateaux, et dans certaines parties de cette longueur : je les ai vus avec vingt rames de chaque c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Raleigh fait allusion \u00e0 la baie de Frobisher au sud-est de l\u2019\u00eele de Baffin, dans l\u2019archipel Arctique aujourd\u2019hui sous souverainet\u00e9 canadienne. Cette baie, l\u2019un des bras du d\u00e9troit de Davis s\u00e9parant l\u2019\u00eele de Baffin du Groenland, a \u00e9t\u00e9 explor\u00e9e au XVIe si\u00e8cle par Martin Frobisher, \u00e0 la recherche du passage du Nord-Ouest reliant l\u2019oc\u00e9an Atlantique et l\u2019oc\u00e9an Pacifique.<\/p>\n\n\n\n

La v\u00e9rit\u00e9 est que toutes les nations, aussi \u00e9loign\u00e9es soient-elles, \u00e9taient des cr\u00e9atures raisonnables, jouissant d’une seule et m\u00eame imagination et fantaisie, et ont con\u00e7u les m\u00eames choses selon leurs moyens et leurs mat\u00e9riaux.<\/p>\n\n\n\n

Les peuples orientaux, qui utilisent le fer depuis l’Antiquit\u00e9, ont d\u00e9couvert la scie, et avec la scie, ils ont coup\u00e9 des arbres en planches et en madriers, qu’ils ont assembl\u00e9s avec des clous, fabriquant ainsi des bateaux et des gal\u00e8res s\u00fbrs et transportables. Ils ont de m\u00eame construit des villes et villages en bois et autres mat\u00e9riaux similaires.<\/p>\n\n\n\n

Au contraire, les Indes occidentales et de nombreuses nations africaines, manquant de moyens et de mat\u00e9riaux, ont appris par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 traverser les rivi\u00e8res dans des bateaux faits d’un seul arbre et \u00e0 assembler des poteaux non \u00e9quarris pour construire leurs maisons, qu’elles recouvrent de grandes feuilles.<\/p>\n\n\n\n

Oui : les m\u00eames bateaux et les m\u00eames constructions se trouvent dans des pays distants de deux mille miles, coup\u00e9s de tout commerce par des montagnes, des lacs et des d\u00e9serts infranchissables ; la nature leur a appris \u00e0 tous \u00e0 choisir des rois et des capitaines pour chefs, et des juges. Ils ont tous d\u00e9couvert l’invention des arcs et des fl\u00e8ches, ils ont tous des cibles et des \u00e9p\u00e9es en bois, ils ont tous des instruments pour les encourager \u00e0 se battre. Tous ceux qui ont du ma\u00efs le battent dans des mortiers et font des g\u00e2teaux qu’ils cuisent sur des pierres plates, tous ont con\u00e7u des lois sans aucun fondement tir\u00e9 des \u00c9critures ou des Politiques<\/em> d’Aristote, par lesquelles ils sont gouvern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Tous ceux qui habitent pr\u00e8s d’ennemis cl\u00f4turent leurs villages pour se prot\u00e9ger des surprises, et en plus de ces inventions, tous ont les m\u00eames pulsions naturelles et suivent la nature dans le choix de plusieurs \u00e9pouses. Il y en a partout parmi eux qui, par une sorte de f\u00e9rocit\u00e9 de loup, mangent la chair humaine. La plupart d’entre eux croient en une seconde vie, et ils sont tous idol\u00e2tres d’une mani\u00e8re ou d’une autre.<\/p>\n\n\n\n

Quant aux r\u00e9gions septentrionales du monde, il leur a fallu longtemps avant d’atteindre la perfection dans la navigation, car nous lisons que Hengist et Horsa sont venus dans ce pays \u00e0 bord de longs bateaux, dans lesquels, pour la premi\u00e8re fois appel\u00e9s par les Bretons, ils ont transport\u00e9 cinq mille soldats. Et qu’apr\u00e8s leur arriv\u00e9e, ils sont revenus avec dix mille hommes suppl\u00e9mentaires \u00e0 bord de trente navires, que les Saxons appellent Keeles<\/em>, et nos anciens historiens cogues<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Hengist et Horsa sont deux rois semi-l\u00e9gendaires, qui auraient \u00e9t\u00e9 les premiers, lors de la conqu\u00eate anglo-saxonne de la Grande-Bretagne aux Ve et VIe si\u00e8cles, \u00e0 fonder un royaume sur l\u2019\u00eele \u2014 celui de Kent.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l’\u00e9poque de C\u00e9sar, les Bretons fran\u00e7ais, qui \u00e9taient alors consid\u00e9r\u00e9s comme les meilleurs marins bretons, disposaient de bateaux tr\u00e8s peu maniables avec lesquels ils lui faisaient la guerre. Car ils utilisaient des voiles en cuir, lourdes et peu maniables, et ils fixaient leurs navires au sol et mouillaient \u00e0 l’ancre avec des c\u00e2bles de cha\u00eenes de fer ; ils n\u2019avaient ni toile ni cordage. Les meilleurs de ces bateaux, qui \u00e9taient de Vannes, sont d\u00e9crits avec des t\u00eates \u00e9lev\u00e9es de mani\u00e8re d\u00e9form\u00e9e au-dessus du reste des b\u00e2timents. La raison pour laquelle ils \u00e9taient contraints \u00e0 ce type de forme est \u00e9vidente : si leurs c\u00e2bles de cha\u00eenes de fer avaient \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s longs, ils auraient \u00e9t\u00e9 impossibles \u00e0 transporter. S\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 courts, les navires auraient d\u00fb couler \u00e0 l’ancre, dans n’importe quel courant ou contre-courant.<\/p>\n\n\n\n

Telle \u00e9tait leur simplicit\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque qu’au lieu d’adapter leur mobilier \u00e0 leurs navires, ils adaptaient leurs navires \u00e0 leur mobilier ; un peu comme les courtisans de notre \u00e9poque qui adaptent leur corps et leurs pieds \u00e0 leurs pourpoints et \u00e0 leurs chaussures, et non leurs pourpoints et leurs chaussures \u00e0 leur corps et \u00e0 leurs pieds.<\/p>\n\n\n\n

Les Pom\u00e9raniens qui habitaient la partie sud de la Baltique, utilisaient une sorte de bateau avec une proue \u00e0 chaque extr\u00e9mit\u00e9, de sorte qu’ils n’avaient pas besoin de virer de bord ou de retenir l’eau, mais pouvaient avancer et revenir indiff\u00e9remment, dont :<\/p>\n\n\n\n

Suionum hinc Ci\u00advitates ipso in oreceano prae\u00adter viros armaque Classi\u00adbus valent ; forma navium, eo differt, quod utrinque prora paratam semper ap\u00adpulsui frontem agit : Nec velis mini\u00adstrantur ; nec remos in ordinem lateri\u00adbus adiungant. Solutum ut in quibus\u00addam fluminum & mutabile ut res pos\u00adsit hinc vel illinc remigium<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Viennent ensuite les villes des Suions, qui sont puissantes en mer, non seulement par leurs hommes et leurs armes, mais aussi par leur flotte : la forme de leurs navires diff\u00e8re en ce que, gr\u00e2ce \u00e0 une proue \u00e0 chaque extr\u00e9mit\u00e9, ils peuvent ramer dans les deux sens de la m\u00eame mani\u00e8re : ils n’utilisent ni voiles, ni rames dispos\u00e9es en ordre sur les c\u00f4t\u00e9s, mais transportent les rames en vrac et les d\u00e9placent \u00e0 leur guise, comme c’est la coutume sur certaines rivi\u00e8res. \u00c0 l’heure actuelle, les Turcs et les Chr\u00e9tiens utilisent ce type de bateaux sur le Danube et les appellent Nacerne<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Les Suions ou Su\u00e9dois \u00e9taient un ancien peuple germanique \u00e9tabli en Scandinavie \u2014 leur pays \u00e9volua vers la Su\u00e8de moderne \u00e0 mesure du d\u00e9veloppement des dominions de leurs rois. Par Nacerne<\/em>, Raleigh d\u00e9signe sans doute, dans une transcription approximative d\u2019un terme slave, les tcha\u00efka<\/em>, bateaux de bois utilis\u00e9s par les Cosaques zaporogues sur le Dniepr et la mer Noire aux XVIe et XVIIe si\u00e8cles, ainsi que par les Serbes du XVIe au XIXe si\u00e8cle sur le Danube.<\/p>\n\n\n\n

Il est vrai qu’avant l’invasion de cette terre par C\u00e9sar, nous constatons que les Bretons ne disposaient d’aucun navire, \u00e0 l’exception de leurs bateaux en branches recouverts de peaux, comme mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment.<\/p>\n\n\n\n

Les Saxons, lorsqu’ils furent attir\u00e9s par les Bretons, vinrent ici par la mer. Apr\u00e8s cela, constatant qu’ils ne pouvaient ni se d\u00e9fendre ni exercer aucun commerce sans navires, ils commenc\u00e8rent \u00e0 prendre des dispositions pour constituer une marine, telle qu’elle \u00e9tait. Elle fut d’abord envisag\u00e9e par Egbert, Alfred, Edgar et Etheldred, qui l’augment\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n

Raleigh fait ici allusion \u00e0 Egbert (802\u2013839), Ethelred (865\u2013871) et Alfred le Grand (871\u2013899), rois du Wessex, ainsi qu\u2019\u00e0 Edgar le Pacifique, roi d\u2019Angleterre de 959 \u00e0 975. Le Wessex est l\u2019un des royaumes fond\u00e9s par les Anglo-Saxons en Angleterre durant le Haut Moyen \u00c2ge \u2014 royaumes qui ne seront unifi\u00e9s que sous Athelstan (924\u2013939).<\/p>\n\n\n\n

Je ne sais pas si cela est vrai, mais il est \u00e9crit qu’Edgar augmenta la flotte qu’il trouva, qui comptait deux mille six cents voiles. Apr\u00e8s quoi, Etheldred promulgua une loi stipulant que quiconque poss\u00e9dait trois cent dix hides de terre devait construire et \u00e9quiper un navire pour la d\u00e9fense de son pays.<\/p>\n\n\n\n

En agriculture, dans l\u2019Angleterre m\u00e9di\u00e9vale, l\u2019hide est une unit\u00e9 de rendement plus que de surface. Elle couvre de 24 \u00e0 49 hectares.<\/p>\n\n\n\n

Malgr\u00e9 toutes ces dispositions, les Danois les envahirent et, disposant de navires plus performants que les leurs, se lanc\u00e8rent dans une nouvelle conqu\u00eate. Les Normands devinrent cependant de meilleurs constructeurs navals qu\u2019eux, et r\u00e9alis\u00e8rent la derni\u00e8re conqu\u00eate de ce pays \u2014 pays qui ne peut jamais \u00eatre conquis tant que ses rois conservent la domination des mers, laquelle, \u00e0 ma connaissance, n’a jamais \u00e9t\u00e9 absolue avant l’\u00e9poque d’Henri VIII, mais que nous avons parfois combattu avec succ\u00e8s, parfois sans succ\u00e8s, comme nous le montrerons plus en d\u00e9tail par la suite.<\/p>\n\n\n\n

En omettant la controverse sur les premiers navigateurs, il est certain que l’invention du compas provient de nos nations nordiques, qu’il s’agisse des Germains, Norv\u00e9giens, Bretons, ou Danois, car m\u00eame aujourd’hui, les anciens mots nordiques sont utilis\u00e9s pour d\u00e9signer les vents selon les points cardinaux \u2014 non seulement par les Danois, les Allemands, les Su\u00e9dois et les Britanniques, mais par tous ceux qui, dans l’oc\u00e9an, comprennent les termes et les noms des vents dans leur propre langue : m\u00eame les Fran\u00e7ais et les Espagnols appelaient les vents du lever du soleil \u00ab vents d\u2019est \u00bb, et les vents du coucher du soleil \u00ab vent d\u2019ouest \u00bb, les autres \u00ab nord \u00bb et \u00ab sud \u00bb, et ainsi de suite pour toutes les divisions du sud-est, nord-est, sud-ouest, nord-ouest et les autres.<\/p>\n\n\n\n

Les termes fran\u00e7ais \u00ab Est \u00bb et \u00ab Ouest \u00bb, de m\u00eame que \u00ab Sud \u00bb et \u00ab Nord \u00bb, sont d\u00e9riv\u00e9s de langues germaniques (vieil anglais et haut-allemand).<\/p>\n\n\n\n

Si nous comparons les grands et merveilleux transports de personnes r\u00e9alis\u00e9s par les Saxons, les Angles, les Danois, les Goths, les Su\u00e9dois, les Norv\u00e9giens, en particulier, et d’autres ; si nous comparons combien de flottes pour les approvisionnements ont \u00e9t\u00e9 mises en place alors, comme celles mises en place par les Danois essaimant dans nos mers ou conqu\u00e9rant la Sicile, ou bien encore lors de la fondation de colonies par Tyr en Afrique et par les Carthaginois, fils des Tyriens, en Espagne \u2014 il est difficile de juger laquelle de ces nations a le plus domin\u00e9 les mers, bien que Tibulle et Ovide donnent la priorit\u00e9 aux Tyriens.<\/p>\n\n\n\n

Prima ratam Ventis crede\u00adre docta Tyros<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> (Tibulle) ; Magna minorque fere quarum Regis altera Gratias ; altera Sydonias uterque sicca rates<\/em> <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/em>(Ovide).<\/p>\n\n\n\n

Et il est vrai que les premiers bons navires se trouvaient parmi les Tyriens, et qu’ils \u00e9taient bons et grands, peu apr\u00e8s la guerre de Troie, et \u00e0 l’\u00e9poque de Salomon. Ils \u00e9taient si r\u00e9put\u00e9s que Salomon invita Hiram, roi de Tyr, \u00e0 se joindre \u00e0 lui dans son voyage aux Indes orientales, car les Isra\u00e9lites, jusqu’alors, n’avaient jamais fait de commerce maritime, et rarement, voire jamais, par la suite.<\/p>\n\n\n\n

Les Tyriens \u00e9taient les chefs de cette entreprise. Il semble qu’ils \u00e9taient appel\u00e9s Nautas peritos maris<\/em>, en h\u00e9breu (dit Junius) homines navium<\/em>, et en anglais : Marriners<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Il est \u00e9galement \u00e9crit dans le deuxi\u00e8me livre des Chroniques, chapitre huit, que Hiram envoya \u00e0 Salomon des navires \u2014 Et servos peritos maris<\/em> \u2014 \u00ab Et des serviteurs habiles en mer \u00bb, ce qui rend probable que les Tyriens aient pratiqu\u00e9 le commerce avec les Indes orientales avant l’\u00e9poque de Salomon, ou avant le r\u00e8gne de David, lorsqu’ils commandaient eux-m\u00eames les ports de la mer Rouge, Mais les \u00c9domites ayant \u00e9t\u00e9 battus par David, et le port d’Ezion-Ge\u00adber, d\u00e9sormais soumis \u00e0 Salomon, les Tyriens furent contraints de faire de Salomon le chef de cette exp\u00e9dition et de s’associer \u00e0 lui dans cette entreprise. Car les Tyriens n’avaient pas acc\u00e8s \u00e0 la mer Rouge, sauf en traversant le territoire de Salomon et avec son consentement.<\/p>\n\n\n\n

Quels qu’aient \u00e9t\u00e9 les inventeurs, nous constatons qu’\u00e0 chaque \u00e9poque, des am\u00e9liorations ont \u00e9t\u00e9 apport\u00e9es aux navires et \u00e0 tout le reste. Et \u00e0 mon \u00e9poque, la forme de nos navires anglais a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement am\u00e9lior\u00e9e. Il n’y a pas si longtemps, le m\u00e2t de hune (qui facilite grandement la navigation des grands navires en mer et dans les ports) a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9, ainsi que la pompe \u00e0 cha\u00eene, qui pompe deux fois plus d’eau que la pompe ordinaire. Nous avons r\u00e9cemment ajout\u00e9 les bonnettes et le drabbler<\/em>. Pour les cours, nous avons con\u00e7u des perroquets, des voiles \u00e0 livarde, des voiles de hune. Le pesage des ancres par la pierre de cap est \u00e9galement une nouveaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons pris en consid\u00e9ration la longueur des c\u00e2bles, et gr\u00e2ce \u00e0 cela, nous r\u00e9sistons \u00e0 la violence des vents les plus forts qui peuvent souffler. En t\u00e9moignent nos petits hommes de Millbrook, en Cornouailles, qui naviguent \u00e0 l’ancre, \u00e0 mi-chemin entre l’Angleterre et l’Irlande, pendant tout le trimestre d’hiver, comme les Hollandais qui avaient l’habitude de naviguer devant Dunkerque, avec le vent du nord-ouest, longeant une c\u00f4te sous le vent par tous les temps : car il est vrai que la vie du navire tient \u00e0 la longueur du c\u00e2ble dans toutes les situations extr\u00eames, et la raison en est qu’il fait tant de courbures et de vagues que le navire naviguant \u00e0 cette longueur n’est pas en mesure de l’\u00e9tirer, et rien ne se brise qui ne soit \u00e9tir\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Dans les situations extr\u00eames, nous transportons mieux notre artillerie qu’auparavant, car nos sabords inf\u00e9rieurs sont g\u00e9n\u00e9ralement relev\u00e9s au-dessus de l’eau.<\/p>\n\n\n\n

Sous le r\u00e8gne du roi Henri VIII, le Marie Rose, sous l’effet d’une l\u00e9g\u00e8re oscillation du navire lors d’un virage \u2014 ses sabords se trouvant \u00e0 moins de seize pouces de l’eau \u2014 a chavir\u00e9 et a \u00e9t\u00e9 perdu, emportant avec lui le digne chevalier Sir George Carew, cousin germain du lord Carew, et avec lui \u2014 outre de nombreux autres gentilshommes \u2014 le p\u00e8re du c\u00e9l\u00e8bre Sir Richard Grenville.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons \u00e9galement sur\u00e9lev\u00e9 nos seconds ponts et donn\u00e9 ainsi plus d’espace \u00e0 notre artillerie, gr\u00e2ce aux sabords inf\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n

Raleigh d\u00e9veloppe ici les moyens d\u2019optimiser la puissance de feu des navires sans les surcharger. Les sabords sont des ouvertures pratiqu\u00e9es sur les flancs des navires, par lesquelles peuvent \u00eatre pass\u00e9s les f\u00fbts de canons ou les avirons.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons ajout\u00e9 des piliers transversaux \u00e0 nos navires royaux pour les renforcer, qui sont fix\u00e9s de la carlingue aux poutres du second pont, afin de les emp\u00eacher de s’affaisser ou de c\u00e9der dans toutes les situations difficiles.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons donn\u00e9 \u00e0 nos navires des fl\u00e8ches plus longues qu’autrefois et une meilleure portance sous l’eau, gr\u00e2ce \u00e0 quoi ils ne tombent jamais \u00e0 la mer apr\u00e8s que la proue a secou\u00e9 tout le corps, ni ne coulent \u00e0 l’arri\u00e8re, ni ne s’inclinent sous l’effet du vent, ce qui \u00e9vite que notre artillerie ne se d\u00e9tache ou ne puisse \u00eatre utilis\u00e9e, ainsi que de nombreux autres inconv\u00e9nients.<\/p>\n\n\n\n

Et \u00e0 vrai dire, ce serait une honte et un d\u00e9shonneur pour nos charpentiers de marine s’ils ne surpassaient pas tous les autres dans la construction de nos navires royaux, les erreurs des autres nations \u00e9tant bien plus excusables que les n\u00f4tres. Car les rois d’Angleterre ont pendant de nombreuses ann\u00e9es pris en charge la construction et l’\u00e9quipement d’une marine compos\u00e9e de navires puissants, pour leur propre d\u00e9fense et pour la guerre uniquement \u2014 alors que les Fran\u00e7ais, les Espagnols, les Portugais et les Hollandais (jusqu’\u00e0 r\u00e9cemment) n’avaient pas de flotte propre appartenant \u00e0 leurs princes ou \u00e0 leurs \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n

Seuls les V\u00e9nitiens ont longtemps maintenu leur arsenal de gal\u00e8res, et les rois du Danemark et de la Su\u00e8de ont eu de bons navires pendant ces cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. Je dis que les rois susmentionn\u00e9s, en particulier les Espagnols et les Portugais, ont des navires de grande taille, mais plus adapt\u00e9s au commerce qu’\u00e0 la guerre, au transport qu’au combat : Mais comme La Popelini\u00e8re le fait bien remarquer, les forces des princes en mer sont Marquess de Grandeux d’Estate<\/em>, \u00ab sont les marques de la grandeur d’un \u00c9tat \u00bb : car celui qui commande la mer commande le commerce ; celui qui commande le commerce du monde commande les richesses du monde \u2014 et donc le monde lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

Lancelot Voisin de la Popelini\u00e8re (1541-1608) est un historien et \u00e9crivain fran\u00e7ais. Lors des guerres de Religion fran\u00e7aises, il a combattu pendant quinze ans dans les rangs protestants.<\/p>\n\n\n\n

Pourtant, je ne peux nier que les Espagnols, craignant leurs flottes indiennes, ont construit quelques tr\u00e8s bons navires, mais l\u2019Espagne n’a pas de navires en garnison, comme Sa Majest\u00e9, et, \u00e0 vrai dire, aucun endroit s\u00fbr o\u00f9 les garder. Dans toutes les invasions, il est contraint de recruter toutes les nations qui viennent dans ses ports pour le commerce.<\/p>\n\n\n\n

Les V\u00e9nitiens, alors qu’ils s’occupaient de leurs flottes et se consacraient \u00e0 leur conqu\u00eate orientale, \u00e9taient de grands et puissants princes, et commandaient les parties maritimes de la Croatie, de la Dalmatie, de l’Albanie, et de l’\u00c9pire, \u00e9taient seigneurs du P\u00e9loponn\u00e8se, et des \u00eeles adjacentes, de Chypre, Candie, et de nombreux autres endroits. Apr\u00e8s avoir cherch\u00e9 \u00e0 s’agrandir en Italie m\u00eame, en utilisant des \u00e9trangers comme commandants de leurs arm\u00e9es, les Turcs les chass\u00e8rent progressivement de tous leurs beaux pays et les confin\u00e8rent (\u00e0 l’exception de Candie) dans quelques petites \u00eeles grecques, dont ils jouissent avec beaucoup de difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s la prise de Constantinople par les crois\u00e9s en 1204, Candie (l\u2019actuelle \u00eele de Cr\u00e8te, d\u00e9sign\u00e9e par le nom m\u00e9di\u00e9val de sa ville H\u00e9raklion) devient v\u00e9nitienne. Elle le restera jusqu\u2019\u00e0 sa conqu\u00eate par les Ottomans en 1669.<\/p>\n\n\n\n

Le premier honneur qu’ils ont obtenu, c’est en faisant la guerre aux Istriotes par mer, et s’ils avaient \u00e9t\u00e9 fid\u00e8les \u00e0 leur \u00e9pouse, \u00e0 savoir les mers, qu’ils \u00e9pousent une fois par an, les Turcs n’auraient jamais pu les vaincre, ni assi\u00e9ger aucun de leurs lieux par ses gal\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

Les G\u00e9nois \u00e9taient \u00e9galement tr\u00e8s puissants en mer, d\u00e9tenaient de nombreux territoires en Orient et se disputaient souvent la supr\u00e9matie avec les V\u00e9nitiens, se d\u00e9truisant mutuellement dans une longue guerre maritime. Pendant de nombreuses ann\u00e9es, ces G\u00e9nois furent m\u00eame les mercenaires les plus c\u00e9l\u00e8bres de toute l’Europe, tant en mer que sur terre.<\/p>\n\n\n\n

Les Fran\u00e7ais s’aid\u00e8rent sur terre des arbal\u00e9triers de G\u00eanes contre les Anglais, notamment lors de la bataille de Cr\u00e9cy. Les Fran\u00e7ais disposaient de 12 000 arbal\u00e9triers g\u00e9nois sur mer. Gr\u00e2ce \u00e0 leurs grands navires appel\u00e9s \u00ab caraques de G\u00eanes \u00bb, ils renfor\u00e7aient toujours leurs flottes contre les Anglais. Mais apr\u00e8s que Mehmet II eut pris Constantinople, les G\u00e9nois  perdirent Caffa, toute la Tauride, Cherson\u00e8se et tout le commerce de la mer Euxine. Et bien qu’ils aient envoy\u00e9 de nombreuses provisions par l’Hellespont, ayant souvent ressenti la puissance des canons turcs, ils commenc\u00e8rent \u00e0 rel\u00e2cher leurs secours et furent bient\u00f4t supplant\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

La mer Euxine d\u00e9signe la mer Noire (Pont-Euxin pour les Grecs anciens). La Tauride, ou Taurique, est le nom donn\u00e9 par les Grecs antiques \u00e0 la presqu’\u00eele de Crim\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Au sud-ouest de la p\u00e9ninsule, Cherson\u00e8se, ville fond\u00e9e au VIe si\u00e8cle lors de la colonisation grecque, a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e \u00e0 la fin du XVe si\u00e8cle apr\u00e8s la conqu\u00eate de la r\u00e9gion par les Turcs ottomans. Caffa se situait \u00e0 l\u2019est de la Crim\u00e9e, sur l\u2019emplacement de la ville actuelle de Th\u00e9odosie.<\/p>\n\n\n\n

Cependant, les V\u00e9nitiens maintiennent encore aujourd’hui leur puissance gr\u00e2ce \u00e0 leurs forces navales, et c’est une grande perte pour la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne en g\u00e9n\u00e9ral qu’ils soient moins nombreux qu’auparavant. Ce fut une d\u00e9cision pr\u00e9cipit\u00e9e de la part des rois chr\u00e9tiens leurs voisins lorsqu’ils s’alli\u00e8rent contre eux, car ils \u00e9taient alors, et sont encore aujourd’hui, les remparts les plus solides de l’Europe contre les Turcs.<\/p>\n\n\n\n

Mais les G\u00e9nois ne poss\u00e8dent plus que quelques gal\u00e8res, \u00e9tant compl\u00e8tement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, et sont devenus des marchands d’argent et les banquiers des rois d’Espagne. Et tous les \u00c9tats et royaumes du monde ont chang\u00e9 de forme et de politique.<\/p>\n\n\n\n

L’Empire lui-m\u00eame, qui \u00e9clairait toutes les principaut\u00e9s, tel un phare ou une haute tour pour les marins, est maintenant mis \u00e0 bas. La grandeur qu’il a donn\u00e9e \u00e0 l’\u00c9glise de Rome, comme prouv\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, est ce qui l’a rendu petit, et c’est pourquoi on dit \u00e0 juste titre : Imperium amore Religionis seipsum, Exhausisse<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L’Empire \u00e9tant \u00e9galement \u00e9lectif et non successif, les empereurs ont profit\u00e9 de leur \u00e9poque et ont vendu de nombreuses seigneuries d\u00e9pendant de l’Empire, \u00e0 un prix si bas que Lucques s’est affranchie pour dix mille couronnes et Florence pour six mille couronnes. Le reste a \u00e9t\u00e9 ruin\u00e9 par les papes, puis par les Maisons et enfin par les Turcs. Et dans ces diff\u00e9rentes ruines, de nombreux morceaux ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par d’autres princes et \u00c9tats, comme B\u00e2le, Zurich, et Berne, par les Suisses (en omettant beaucoup d’autres), Metz Toulouse, Verdun, par les Fran\u00e7ais, Aix-la-Chapelle, Zut\u00adphen, Deventer, Nim\u00e8gue, la Gueldre, Wesel, Anvers par d\u2019autres \u2014 sans compter beaucoup d\u2019autres lieux par les Espagnols, de m\u00eame que Dantzig et d’autres villes importantes par les Polonais.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Empire est maintenant devenu l’\u00c9tat le plus confus du monde, \u00ab consistant en un empire en titre avec un territoire, qui ne peut ordonner rien d’important sans une di\u00e8te ou une assembl\u00e9e des \u00c9tats de nombreux princes libres, eccl\u00e9siastiques et temporels ; en effet, de force \u00e9gale, divers dans la religion et les factions, de villes libres ou de celles de la Hanse, que les princes ne d\u00e9sirent pas plus commander qu’ils ne m\u00e9prisent de leur ob\u00e9ir \u00bb. Bien qu’ils soient de loin moins nombreux, moins puissants et moins r\u00e9put\u00e9s qu’auparavant, comme ils ne sont pas vraiment en mesure d’offenser les autres, ils ont suffisamment \u00e0 faire (\u00e9tant tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s les uns des autres) pour se d\u00e9fendre, mais nous y reviendrons plus en d\u00e9tail par la suite.<\/p>\n\n\n\n

Les Castillans, quant \u00e0 eux, sont devenus puissants et, \u00e0 tort, sont consid\u00e9r\u00e9s comme les plus puissants, ayant d\u00e9vor\u00e9, par le mariage, la conqu\u00eate, la pratique et l’achat, tous les royaumes d’Espagne, ainsi que Naples, la Sicile, le duch\u00e9 de Milan et les Pays-Bas, et de nombreux lieux appartenant \u00e0 l’Empire et \u00e0 ses princes \u2014 de m\u00eame que les Indes orientales et occidentales, les \u00eeles de l’oc\u00e9an occidental et de nombreux endroits en Barbarie, en Guin\u00e9e, au Congo et ailleurs.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019oc\u00e9an occidental d\u00e9signe l\u2019Atlantique. La Barbarie est un terme utilis\u00e9 dans plusieurs langues europ\u00e9ennes, du XVIe au XIXe si\u00e8cle, pour d\u00e9signer l\u2019actuel Maghreb.<\/p>\n\n\n\n

La France s’est \u00e9galement agrandie de moiti\u00e9 et a r\u00e9duit la Normandie, la Bretagne et l’Aquitaine, ainsi que tout ce que les Anglais poss\u00e9daient de ce c\u00f4t\u00e9 de la mer, avec le Languedoc, le comt\u00e9 de Foix, l’Armagnac, le B\u00e9arn et le Dauphin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Quant \u00e0 ce royaume de Grande-Bretagne, il a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement agrandi par Sa Majest\u00e9. La poterne par laquelle nous avons si souvent p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 et surpris jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent est d\u00e9sormais combl\u00e9e, et nous n’aurons plus besoin de la double face de Janus pour regarder \u00e0 la fois vers le nord et vers le sud.<\/p>\n\n\n\n

Mais il n’y a pas de puissance qui se soit d\u00e9velopp\u00e9e aussi rapidement que celle des Provinces-Unies, en particulier dans leurs forces navales, et d’une mani\u00e8re contraire \u00e0 celle de la France ou de l’Espagne, ces derni\u00e8res par l’invasion, la premi\u00e8re par l’oppression ; car je me souviens moi-m\u00eame du temps o\u00f9 un seul navire de Sa Majest\u00e9 aurait pu contraindre quarante Hollandais \u00e0 baisser la voile et \u00e0 jeter l’ancre. Ils ne contestaient pas alors la libert\u00e9 des mers, mais reconnaissaient volontiers que les Anglais \u00e9taient Domini maris Brittanici<\/em> <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Je crois difficilement que nous soyons moins puissants qu’auparavant, bien que nous ne disposions pas actuellement de 135 navires appartenant \u00e0 des sujets, de 500 tonneaux chacun, comme on dit que nous en avions au cours de la 24e ann\u00e9e du r\u00e8gne de la reine Elizabeth \u2014 \u00e9poque \u00e0 laquelle, d’apr\u00e8s une vue d’ensemble et un rassemblement, on a trouv\u00e9 en Angleterre onze cent soixante-douze mille hommes aptes \u00e0 porter les armes.<\/p>\n\n\n\n

Pour un navire de commerce, 500 tonneaux \u00e9quivalent \u00e0 1415 m\u00e8tres cubes de volume int\u00e9rieur.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

N\u00e9anmoins, nos navires marchands sont aujourd’hui bien plus guerriers et mieux \u00e9quip\u00e9s qu’ils ne l’\u00e9taient, et la Marine royale est deux fois plus forte qu’elle ne l’\u00e9tait alors. Voici quels \u00e9taient les navires de la Marine de Sa Majest\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque : <\/p>\n\n\n\n

1 \u2014 Le Triumph.<\/em><\/p>\n\n\n\n

2 \u2014 L’Elizabeth Ionas<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

3 \u2014 Le White Beare<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

4 \u2014 Le Philip and Mary<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

5 \u2014 Le Bonaventure<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

6 \u2014 Le Golden Lion<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

7 \u2014 Le Victory<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

8 \u2014 Le Revenge<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

9 \u2014 Le Hope<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

10 \u2014 Le Mary Rose<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

11 \u2014 Le Dreadnaught<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

12 \u2014 Le Minion.<\/em><\/p>\n\n\n\n

13 \u2014 Le Swiftsure<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Auxquels ont \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9s : <\/p>\n\n\n\n

14 \u2014 L’Antelope<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

15 \u2014 Le Foresight<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

16 \u2014 Le Swallow.<\/p>\n\n\n\n

17 \u2014 Le Handmaide<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

18 \u2014 Le Gennett<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

19 \u2014 La Barque de Bullen<\/em><\/p>\n\n\n\n

20 \u2014 L’Ayde.<\/p>\n\n\n\n

21 \u2014 L’Achates<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

22 \u2014 Le Falcon<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

23 \u2014 Le Tyger<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

24 \u2014 Le Bull<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Nous n’avons donc pas moins de force que nous en avions, compte tenu de la forme et de l’armement de nos navires : car il y a actuellement en Angleterre 400 voiles marchandes aptes \u00e0 la guerre, que les Espagnols appelleraient galions ; auxquelles nous pouvons ajouter 200 voiles de crumsters<\/em>, ou heus de Newcastle, chacun pouvant transporter six demi-couleuvrines et quatre sakers<\/em>, ne n\u00e9cessitant aucune autre modification de construction qu’un l\u00e9ger pont en bois, \u00e0 l’avant et \u00e0 l’arri\u00e8re, comme l’appellent les marins, qui est un pont l\u00e9ger sur toute la longueur.<\/p>\n\n\n\n

Le saker<\/em>, un peu plus petit qu\u2019une couleuvrine, \u00e9tait un canon long d\u2019environ trois m\u00e8tres, pouvant tirer des boulets d\u2019un peu plus de deux kilogrammes jusqu\u2019\u00e0 deux kilom\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n

La demi-couleuvrine est une pi\u00e8ce d\u2019artillerie, tirant des boulets de trois ou quatre kilogrammes. Comme son nom l\u2019indique, elle fait la moiti\u00e9 de la taille de la couleuvrine, ce qui lui permet d\u2019\u00eatre facilement d\u00e9plac\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Le crumster<\/em>, aussi appel\u00e9 crommesteven<\/em>, est un petit navire de guerre utilis\u00e9 aux XVIe et XVIIe si\u00e8cle, d\u2019abord par les Provinces-Unies, puis par les flottes britannique et espagnole.<\/p>\n\n\n\n

Le heu est un type de navire de guerre de faible tonnage dont le nom d\u00e9rive du n\u00e9erlandais.<\/p>\n\n\n\n

Les 200 voiles de crumsters<\/em> pourraient \u00eatre privil\u00e9gi\u00e9es aux 400, en raison de leur maniabilit\u00e9 et de leur capacit\u00e9 \u00e0 virer de bord, ainsi que de leur capacit\u00e9 \u00e0 remonter au vent et en raison de leur faible tirant d’eau. Elles sont extr\u00eamement avantageuses pr\u00e8s du rivage et dans toutes les baies et les rivi\u00e8res pour virer et sortir. Ces bateaux, dis-je, bien \u00e9quip\u00e9s et bien command\u00e9s, causeraient des ennuis au plus grand prince d’Europe qui les rencontrerait dans nos mers, car ils man\u0153uvrent et tournent si facilement que, en les r\u00e9partissant en petits escadrons de trois, ils peuvent pr\u00e9senter leurs flancs \u00e0 n’importe quel grand navire ou \u00e0 n’importe quel angle ou c\u00f4t\u00e9 de la flotte ennemie. Ils seront capables de continuer une vol\u00e9e perp\u00e9tuelle de demi-couleuvrines sans interruption, et soit couler ou massacrer les hommes, soit d\u00e9sorganiser compl\u00e8tement toute flotte \u00e0 voiles crois\u00e9es qu’ils rencontreraient.<\/p>\n\n\n\n

Je dis donc que si une avant-garde est ordonn\u00e9e par ces heus, qui rattraperont facilement le vent de tout autre navire, avec une flotte de 400 autres navires de guerre, et une arri\u00e8re-garde de trente navires de Sa Majest\u00e9 pour soutenir, secourir et encourager le reste (si Dieu ne les bat pas), je ne sais quelle force pourrait \u00eatre rassembl\u00e9e dans toute l’Europe pour les battre. Et si l’on objecte que les Provinces-Unies peuvent fournir un nombre bien plus important, je r\u00e9ponds que les 40 navires de Sa Majest\u00e9, ajout\u00e9s aux 600 mentionn\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment, ont une force incomparablement plus grande que tout ce que la Hollande et la Z\u00e9lande peuvent fournir pour la guerre. De m\u00eame, un nombre plus important engendrerait la m\u00eame confusion que celle qui r\u00e9gnait dans l’arm\u00e9e terrestre de Xerx\u00e8s, forte de dix-sept mille soldats : car il existe une certaine proportion tant en mer que sur terre, au-del\u00e0 de laquelle l’exc\u00e8s n’apporte que d\u00e9sordre et stup\u00e9faction.<\/p>\n\n\n\n

Au sujet de ces heus, caravelles, ou crum\u00adsters, appelez-les comme vous voulez, il y eut une exp\u00e9rience notable en 1574, dans le fleuve d’Anvers, pr\u00e8s de Reimmerswaal, o\u00f9 l’amiral Louis de Boisot avec ses crumsters<\/em> renversa la flotte espagnole de grands navires command\u00e9e par Juli\u00e1n Romero, ce qui contredit les attentes de Don Llu\u00eds, le grand commandant et lieutenant des Pays-Bas pour le roi d’Espagne, alors qu’il venait sur les rives de Bergen pour assister au massacre des Z\u00e9landais. Contrairement \u00e0 ses attentes, il vit que, parmi les navires de son Armada, certains navires avaient coul\u00e9, d’autres s’\u00e9taient \u00e9chou\u00e9s sur le rivage, et la plupart de ceux restants avaient \u00e9t\u00e9 ma\u00eetris\u00e9s et pris par ses ennemis. \u00c0 tel point que son grand capitaine Romero s\u2019est sauv\u00e9 avec beaucoup de difficult\u00e9 \u2014 certains disent dans une barque, d’autres \u00e0 la nage.<\/p>\n\n\n\n

La Hollande et la Z\u00e9lande sont deux des Provinces-Unies, donnant toutes deux sur la mer du Nord. Le \u00ab fleuve d\u2019Anvers \u00bb dont parle Raleigh est l\u2019Escaut.<\/p>\n\n\n\n

Le capitaine Werst de Z\u00e9lande connut le m\u00eame succ\u00e8s contre la flotte qui transportait le duc de Medinaceli, envoy\u00e9 par la mer depuis l’Espagne pour gouverner les Pays-Bas \u00e0 la place du duc d’Albe. Avec douze crumsters<\/em> ou heus de la premi\u00e8re troupe de 21 voiles, il en captura tous sauf trois, et il for\u00e7a la deuxi\u00e8me (compos\u00e9e de douze grands navires transportant 2 000 soldats) \u00e0 se r\u00e9fugier sous la protection du Fort Rammekens,<\/em> alors en possession des Espagnols.<\/p>\n\n\n\n

Mais d’o\u00f9 vient ce diff\u00e9rend ? Non pas de l’augmentation du nombre, non pas parce que nos voisins forment plus de marins que nous, ni de l’importance de leur commerce dans toutes les parties du monde, car les Fran\u00e7ais s’infiltrent dans tous les coins de l’Am\u00e9rique et de l’Afrique, tout comme les Espagnols et les Portugais, et emploient beaucoup plus de navires (\u00e0 l’exception des navires de p\u00eache) que les Pays-Bas. Cette diff\u00e9rence provient de la cupidit\u00e9 d\u00e9testable de certaines personnes qui ont obtenu des licences et se sont livr\u00e9es au transport de l’artillerie anglaise. Fuit haec Sapientia quon\u00addam, publica privatis secernere, Sa\u00adcra profanis<\/em> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et cela en si grande abondance que non seulement nos bons amis les Hollandais et les Z\u00e9landais s’en sont procur\u00e9 et en ont stock\u00e9 sur leurs quais pour le vendre \u00e0 d’autres, mais que toutes les autres nations en ont re\u00e7u de nous, non seulement pour \u00e9quiper leurs flottes, mais aussi pour garnir tous leurs forts et autres lieux, fortifiant ainsi leurs c\u00f4tes ; sans quoi le roi d’Espagne n’aurait pas os\u00e9 d\u00e9monter autant de pi\u00e8ces de cuivre \u00e0 Naples et ailleurs, afin d’armer sa grande flotte. Il a \u00e9t\u00e9 directement prouv\u00e9 \u00e0 la Chambre basse du Parlement de la reine Elizabeth que le roi d\u2019Espagne avait d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Naples plus de 140 couleuvrines anglaises.<\/p>\n\n\n\n

Il est regrettable que tant d’entre eux aient \u00e9t\u00e9 transport\u00e9s en Espagne. Mais ceux qui en ont alors d\u00e9cid\u00e9 ainsi, ainsi que les transporteurs, ont maintenant abandonn\u00e9 le pays, et bien que les pourvoyeurs restent, je suis convaincu qu’ils ont \u00e9galement abandonn\u00e9 le soin des biens de Sa Majest\u00e9 et l’honneur de cette nation. Je n’insiste pas sur ce point, car je ne pense pas qu’il soit inappropri\u00e9 de fournir \u00e0 Sa Majest\u00e9 de bons amis et alli\u00e9s, qui ont eu avec nous un ennemi commun pendant de nombreuses ann\u00e9es ; mais tous les \u00c9tats politiques ont bien observ\u00e9 ce pr\u00e9cepte : Ut sic tractarent amicum ; tanquam ini\u00admicum futurum<\/em> <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Car tous les navires du monde ne sont gu\u00e8re plus qu’une compagnie de cuves flottantes s’ils ne sont pas \u00e9quip\u00e9s d’artillerie \u2014 soit pour attaquer les autres, soit pour se d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n

Si un navire de mille tonneaux transportait mille mousquetaires, mais pas un seul gros canon, un seul crumster<\/em>, transportant dix ou treize couleuvrines, pouvait le r\u00e9duire en miettes et massacrer son \u00e9quipage. Il est certain que l’avantage que les Anglais avaient autrefois gr\u00e2ce \u00e0 leurs arcs et leurs fl\u00e8ches n’\u00e9tait pas aussi grand que celui que nous aurions pu avoir aujourd’hui gr\u00e2ce \u00e0 notre artillerie en fer, si nous l’avions gard\u00e9e \u00e0 l’int\u00e9rieur des terres, \u00e0 l’abri de nos ennemis, ou si nous l’avions partag\u00e9e avec mod\u00e9ration avec nos amis. Car, tout comme les premiers nous ont permis de remporter de nombreuses victoires remarquables et de nous emparer de nombreuses r\u00e9gions de France, les seconds auraient pu nous permettre de dominer les mers et, par l\u00e0 m\u00eame, le commerce mondial. Mais nous avons d\u00e9sormais, \u00e0 notre d\u00e9triment futur, et je ne sais dans quelle mesure, forg\u00e9 des marteaux et les avons livr\u00e9s de nos propres mains pour briser nos propres os.<\/p>\n\n\n\n

Pour conclure ce d\u00e9bat, il existe cinq causes manifestes \u00e0 l’essor des Hollandais et des Z\u00e9landais.<\/p>\n\n\n\n

1. La premi\u00e8re est la faveur et l’aide de la reine \u00c9lisabeth et de Sa Majest\u00e9 le roi, que le d\u00e9funt prince d’Orange, digne et c\u00e9l\u00e8bre, a toujours reconnues. Il m\u2019en fit part en 1582, lorsque je lui ai fait mes adieux \u00e0 Anvers, apr\u00e8s le retour du comte de Leicester en Angleterre et l’arriv\u00e9e de Monsieur, lorsqu’il m’a remis ses lettres \u00e0 Sa Majest\u00e9 ; il m’a pri\u00e9 de dire \u00e0 la reine de sa part : \u00ab Sub umbra alarum tuarum protegimur<\/em> \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, car ils auraient certainement d\u00e9p\u00e9ri dans l’\u0153uf et coul\u00e9 au d\u00e9but de leur navigation si Sa Majest\u00e9 ne les avait pas aid\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

2. La deuxi\u00e8me cause \u00e9tait l’emploi de leur propre peuple dans leurs commerces et leurs p\u00eacheries, et l’accueil d’\u00e9trangers pour les servir dans leurs arm\u00e9es terrestres.<\/p>\n\n\n\n

3. La troisi\u00e8me est la fid\u00e9lit\u00e9 de la maison de Nassau et les services qu’elle leur a rendus, en particulier ceux du c\u00e9l\u00e8bre prince Maurice, aujourd’hui encore en vie.<\/p>\n\n\n\n

4. La quatri\u00e8me est le retrait \u00e0 deux reprises du duc de Parme en France. Pendant son absence, les places fortes de Z\u00e9lande et de Frise, telles que Deventer, Zutphen, etc., ont \u00e9t\u00e9 reprises.<\/p>\n\n\n\n

5. Et le cinqui\u00e8me, la saisie et la confiscation de leurs navires en Espagne, ce qui les a contraints et leur a donn\u00e9 le courage de commercer par la force dans les Indes orientales et occidentales et en Afrique, o\u00f9 ils emploient 180 navires et 8 700 marins.<\/p>\n\n\n\n

Toute l’intelligence et toute la force dont disposent les Espagnols, ne permettront gu\u00e8re (voire jamais) de r\u00e9parer les dommages qu\u2019ils ont subis. Car pour r\u00e9parer cette ruine du commerce des Hollandais dans les deux Indes, les Espagnols n’ont pas seulement travaill\u00e9 \u00e0 la tr\u00eave : le roi a renonc\u00e9 \u00e0 la souverainet\u00e9 des Provinces-Unies et les a reconnus comme des \u00c9tats libres, ne d\u00e9pendant ni ne relevant de la couronne d’Espagne. Quelle que soit la situation des Provinces-Unies, qu’elles ne se trompent pas en croyant qu’elles peuvent se rendre ma\u00eetres de la mer, car il est certain que la marine marchande d’Angleterre, avec la grande escadre de la marine royale de Sa Majest\u00e9, est capable, malgr\u00e9 n’importe quel prince ou \u00c9tat d’Europe, de commander le vaste et grand champ de l’oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n

Maos comme je ne consid\u00e9rerai jamais comme un ami de ce pays ou du roi celui qui persuadera Sa Majest\u00e9 de ne pas embrasser l’amiti\u00e9 des \u00c9tats des Provinces-Unies (car Sa Majest\u00e9 n’est pas moins en s\u00e9curit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 eux qu’ils ne sont invincibles gr\u00e2ce \u00e0 lui), je leur souhaite (car apr\u00e8s mon devoir envers mon propre souverain et l’amour de mon pays, je les honore au plus haut point) qu’ils se souviennent et consid\u00e8rent que, voyant que leur passage et leur retour se font par les mers britanniques, il n’y a aucun port en <\/a>France, de Calais \u00e0 Flessingue, qui puisse accueillir leurs navires, que souvent, pouss\u00e9s par les vents d’ouest, et g\u00e9n\u00e9ralement vers leur port d’attache, non seulement depuis les Indes orientales, mais aussi depuis les d\u00e9troits et depuis l’Espagne, tous les vents du sud (les brises de notre climat) les poussent n\u00e9cessairement vers les ports du roi, combien la faveur de Sa Majest\u00e9 les concerne, car si (comme ils le confessent eux-m\u00eames dans leur dernier trait\u00e9 de tr\u00eave avec les Espagnols) ils subsistent gr\u00e2ce \u00e0 leur commerce, la perturbation de celui-ci (que seule l’Angleterre peut causer) minerait \u00e9galement leur subsistance. Je passerai le reste, car je ne doute ni de leur gratitude ni de leur sagesse.<\/p>\n\n\n\n

Pour ce qui est de notre commerce \u00e0 Newcastle (dont je me suis \u00e9cart\u00e9), je renvoie le lecteur \u00e0 l’auteur de The Trades Increase<\/em>, un gentleman que je ne connais pas, mais qui, pour autant que je puisse en juger, a \u00e9crit beaucoup de choses tr\u00e8s int\u00e9ressantes dans son court trait\u00e9 <\/a>des choses \u00e0 la fois consid\u00e9rables et dignes d’\u00e9loges, parmi lesquelles le conseil qu’il a donn\u00e9 pour l’entretien de nos heus, et des caravelles de Newcastle, qui peuvent nous \u00eatre utiles, en plus de la formation de marins pour de bons navires de guerre, et qui pr\u00e9sentent un avantage consid\u00e9rable. Je ne peux m’emp\u00eacher de me demander pourquoi l’imposition de cinq shillings devrait les d\u00e9courager, \u00e9tant donn\u00e9 qu’il n’y a qu’une seule compagnie en Angleterre sur le commerce de laquelle un nouveau paiement est impos\u00e9, et que ceux \u00e0 qui il est impos\u00e9 en tirent profit. Les marchands de soie, s’ils paient \u00e0 Sa Majest\u00e9 douze pence par yard de satin, non seulement augmentent ces douze pence, mais imposent douze pence ou deux shillings de plus sur le sujet, et ils font de m\u00eame sur tout ce qu’ils vendent, quelle qu’en soit la nature, comme le font tous les autres d\u00e9taillants, quelle que soit leur qualit\u00e9 ou leur profession.<\/p>\n\n\n\n

Voyant que toutes les provinces maritimes de France, de Flandre, toute la Hollande et la Z\u00e9lande, Emden et Br\u00eame, etc. ne peuvent se passer de notre Newcastle ou de nos charbons gallois, l’imposition ne peut appauvrir le transporteur, mais l’acheteur doit effectuer le paiement en cons\u00e9quence. Les taxes impos\u00e9es sur ces marchandises, dont ce royaume n’a pas l’usage n\u00e9cessaire, comme la soie, le velours, la dentelle d’or et d’argent, les tissus d’or et d’argent, les broderies, les batistes et une multitude d’autres babioles, n’entravent en rien leur \u00e9coulement ici : elles sont plus utilis\u00e9es que jamais, appauvrissant le pays, comme ces  Poppinjayes<\/em> qui se valorisent par leur apparence et par leurs costumes de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n

Il est certain que l’imposition sur le charbon, dont les autres nations ne peuvent se passer, ne peut en aucun cas constituer un obstacle pour les habitants de Newcastle : ils peuvent la pr\u00e9lever \u00e0 nouveau sur les Fran\u00e7ais et d’autres nations, comme le font ces nations elles-m\u00eames, qui les ach\u00e8tent chez nous avec leurs propres navires.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019origine, le terme poppinjay<\/em> d\u00e9signe un perroquet \u2014 le terme venant de l\u2019ancien fran\u00e7ais papegai<\/em>. Au XVIe si\u00e8cle, en anglais, il est utilis\u00e9 au sens figur\u00e9 pour d\u00e9signer un dandy, un personnage frivole et ostentatoire, obs\u00e9d\u00e9 par son apparence.<\/p>\n\n\n\n

Pour conclure, je dirai qu’il est extr\u00eamement regrettable que, pour quelque raison que ce soit, \u00e9tant donn\u00e9 que la pr\u00e9servation de l’\u00c9tat et de la monarchie prime sur tout le reste, on permette \u00e0 des \u00e9trangers de nous ruiner en exportant et en important \u00e0 la fois nos propres marchandises et celles des nations \u00e9trang\u00e8res. Car il n’est pas \u00e9tonnant que nous soyons d\u00e9pass\u00e9s dans tous les commerces que nous avons \u00e0 l’\u00e9tranger et loin de chez nous, puisque nous sommes priv\u00e9s de nos ressources dans nos champs et nos p\u00e2turages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Corsaire, po\u00e8te et favori d\u2019\u00c9lisabeth, Walter Raleigh fut aussi l\u2019un des premiers th\u00e9oriciens de la puissance maritime. 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