{"id":321944,"date":"2026-03-13T12:14:56","date_gmt":"2026-03-13T11:14:56","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=321944"},"modified":"2026-06-05T20:33:08","modified_gmt":"2026-06-05T18:33:08","slug":"jacques-revel-dernier-entretien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/13\/jacques-revel-dernier-entretien\/","title":{"rendered":"Jacques Revel (1942-2026) : le dernier entretien de l\u2019historien des \u00e9chelles"},"content":{"rendered":"\n
M\u00e9moire vivante de pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle d\u2019historiographie et de sciences sociales, ancien directeur des Annales et de l\u2019EHESS, Jacques Revel impressionnait par l\u2019ampleur de sa culture, sa hauteur de vue et la richesse de ses exp\u00e9riences qui ont form\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations d’historiens.<\/em><\/p>\n\n\n\n En 2023, nous l\u2019avions rencontr\u00e9 \u00e0 la faveur de la parution du grand livre qu\u2019avec Sabina Loriga il a consacr\u00e9 aux cons\u00e9quences historiographiques du tournant linguistique. Dans la foul\u00e9e du bel entretien<\/a> qu\u2019ils nous avaient alors accord\u00e9 pour le Grand Continent, Jacques Revel nous avait fait l\u2019amiti\u00e9 et la confiance de se lancer dans une s\u00e9rie d\u2019entretiens revenant sur son parcours et son \u0153uvre. <\/em><\/p>\n\n\n\n En 2024 et 2025, nous nous sommes donc retrouv\u00e9s trois apr\u00e8s-midi dans le petit bureau qu\u2019il continuait d\u2019occuper dans les hauteurs du b\u00e2timent historique de l\u2019EHESS, au 54 boulevard Raspail, pour de longues discussions. <\/em><\/p>\n\n\n\n Ces entretiens ici r\u00e9unis constituent un t\u00e9moignage pr\u00e9cieux sur le parcours et l’\u0153uvre d\u2019un historien capital, un hommage \u00e0 son \u0153uvre et une invitation \u00e0 s\u2019y plonger.<\/em><\/p>\n\n\n\n Au risque de vous d\u00e9cevoir d\u2019embl\u00e9e, je dois bien avouer que je suis un historien sans vocation.<\/p>\n\n\n\n En kh\u00e2gne, l\u2019histoire ne m\u2019int\u00e9ressait gu\u00e8re. Nous avions un programme gigantesque que nous nous efforcions de m\u00e9moriser en reprenant les cours de ceux qui nous avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, cours que nous avons ensuite laiss\u00e9s \u00e0 ceux qui nous ont suivis. Cela n\u2019implique pas que j\u2019ai eu de mauvais professeurs. Ils faisaient ce qu\u2019on attendait d\u2019eux et nous d\u00e9livraient un enseignement qui s\u2019est av\u00e9r\u00e9 efficace pour la pr\u00e9paration au concours, mais fort peu int\u00e9ressant \u00e0 mon go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est par des lectures, plus que par un enseignement, que j\u2019en suis venu \u00e0 l\u2019histoire. J\u2019ai lu Dum\u00e9zil, qui m\u2019a tout de suite plu. J\u2019ai \u00e9galement lu les textes les plus accessibles de L\u00e9vi-Strauss, Races et histoire<\/em> et Tristes tropiques<\/em>. Ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019histoire certes, mais \u00e7a donnait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n Et puis j\u2019ai lu Michel Foucault<\/a>. Pour une raison tr\u00e8s prosa\u00efque d\u2019abord : il \u00e9tait l\u2019un des deux examinateurs de philosophie au jury du concours de l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Nous avons \u00e9t\u00e9 nombreux \u00e0 lire l\u2019Histoire de la folie<\/em> \u00e0 sa parution en 1961, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 je passais le concours. Je l\u2019ai lu avec enthousiasme, sans vraiment en mesurer les engagements et les implications, mais s\u00e9duit par l\u2019impressionnante rh\u00e9torique qu\u2019il d\u00e9ployait.<\/p>\n\n\n\n Mon entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure correspond \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de la vague structuraliste. Althusser faisait venir rue d\u2019Ulm ses principaux repr\u00e9sentants : Dum\u00e9zil, L\u00e9vi-Strauss, Barthes. C\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 il lan\u00e7ait son entreprise de lecture collective du Capital<\/em>, \u00e0 laquelle je n\u2019ai pas particip\u00e9 mais dont j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 certaines s\u00e9ances. L\u2019histoire n\u2019y \u00e9tait pas centrale puisqu\u2019on r\u00e9fl\u00e9chissait en termes de \u00ab coupure \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les historiens de ma g\u00e9n\u00e9ration n\u2019ont pas eu de rapports proches avec les philosophes althuss\u00e9riens, par manque d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9ciproque. Un des grands historiens de l\u2019\u00e9poque, Pierre Vilar, \u00e9tait un marxiste s\u00e9rieux. Mais il a aussi \u00e9t\u00e9 l\u2019un des plus f\u00e9roces critiques d\u2019Althusser, dix ans avant E. P. Thompson.<\/p>\n\n\n\n Gr\u00e2ce \u00e0 Althusser, je suis all\u00e9 voir Dum\u00e9zil, qui m\u2019a fait tr\u00e8s bon accueil. Il m\u2019a dit que tout le monde voulait faire de l\u2019indo-europ\u00e9en et que je gagnerais \u00e0 faire autre chose. Je me suis donc lanc\u00e9 dans une initiation \u00e0 l\u2019\u00e9gyptologie, qui m\u2019a beaucoup occup\u00e9 pendant deux ans.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai appris la grammaire et la lecture des hi\u00e9roglyphes avec l\u2019aide de la merveilleuse grammaire anglaise de Gardiner, dont j\u2019ai conserv\u00e9 l\u2019exemplaire. Sous la direction de Jean Leclant, qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque professeur \u00e0 Strasbourg, je faisais des exercices hebdomadaires que je lui envoyais par la poste et qu\u2019il me retournait corrig\u00e9s en rouge.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ainsi qu\u2019apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 entre l\u2019histoire et la philosophie, je me suis inscrit en histoire. Jean Leclant avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 la Sorbonne. Il m\u2019a f\u00e9licit\u00e9 pour mon travail et m\u2019a propos\u00e9 un plan de carri\u00e8re : vous passerez l\u2019agr\u00e9gation, puis vous partirez au Caire pour faire une th\u00e8se. Ce plan de carri\u00e8re se serait probablement r\u00e9alis\u00e9 car il y avait peu de concurrents dans le champ. Mon avenir \u00e9tait tout trac\u00e9 et, \u00e0 22 ans, cela m\u2019a \u00e9pouvant\u00e9. J\u2019ai donc tout arr\u00eat\u00e9 du jour au lendemain.<\/p>\n\n\n\n Je suis un historien sans vocation.<\/p>Jacques Revel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il m\u2019a fallu me reconvertir en un \u00e9t\u00e9. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de faire ce que j\u2019imaginais \u00eatre de l\u2019histoire s\u00e9rieuse et scientifique : de l\u2019histoire quantitative. Je suis donc all\u00e9 voir l\u2019une des personnes qui avait une r\u00e9putation d\u2019exigence en la mati\u00e8re, en la personne de Jean Meuvret.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9 en 1901, c\u2019\u00e9tait un grand savant dot\u00e9 d\u2019une immense connaissance des sources, mais qui a relativement peu \u00e9crit, ou en tout cas peu publi\u00e9. Il est mort en 1971 avec sous son lit une th\u00e8se de 2 000 pages vis\u00e9e par toutes les autorit\u00e9s mais qu\u2019il n\u2019a jamais soutenue, sur le probl\u00e8me des subsistances dans la France de Louis XIV.<\/p>\n\n\n\n Sous sa direction, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 un \u00ab dipl\u00f4me d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures \u00bb (l\u2019\u00e9quivalent de notre master) sur la derni\u00e8re peste dans le nord de la France<\/a> (1667-1669), qui faisait suite \u00e0 celle de Londres et pr\u00e9c\u00e9dait celle de Marseille de 1721.<\/p>\n\n\n\n Jean Meuvret \u00e9tait un puits de science tr\u00e8s secourable. C\u2019est lui qui m\u2019a appris \u00e0 travailler \u00e0 la BNF, mais aussi form\u00e9 \u00e0 la statistique. Il m\u2019a accompagn\u00e9 dans des d\u00e9p\u00f4ts d\u2019archives en province. Il \u00e9tait d\u2019une exigence hyst\u00e9rique, mais je n\u2019en garde que de bons souvenirs. J\u2019ai fait un travail de rep\u00e9rage, de comptage d\u00e9mographique, de mise en regard des prix du bl\u00e9. J\u2019ai ainsi acquis tr\u00e8s t\u00f4t une r\u00e9putation usurp\u00e9e d\u2019historien scientifique.<\/p>\n\n\n\n Simiand, l\u2019un des plus brillants avec Halbwachs des disciples directs de Durkheim, avait \u00e9t\u00e9 le ma\u00eetre d\u2019Ernest Labrousse. Il peut effectivement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un des p\u00e8res de l\u2019histoire quantitative. La discipline qu\u2019exige la quantification \u00e9tant un des \u00e9l\u00e9ments des dispositifs critiques qu\u2019il assignait aux historiens.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est dans les ann\u00e9es 1960 que j\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019article \u00ab M\u00e9thode historique et science sociale \u00bb que Simiand avait publi\u00e9 en 1903 dans la Revue de synth\u00e8se historique<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je l\u2019ai par la suite beaucoup cit\u00e9 et fait lire \u00e0 mes \u00e9tudiants durant cinquante ans.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un texte qui a longtemps \u00e9t\u00e9 m\u00e9connu, dans lequel le jeune Simiand s\u2019est mis en t\u00eate d\u2019expliquer aux historiens ce qu\u2019ils devaient faire s\u2019ils voulaient que leur discipline devienne scientifique, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019aligne sur le mod\u00e8le de la sociologie durkheimienne. C\u2019\u00e9tait une esp\u00e8ce de coup d’\u00c9tat bolchevique pour prendre la ma\u00eetrise des sciences sociales en formation au tournant du si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un texte tout \u00e0 fait remarquable, essentiellement critique, sur les pr\u00e9conceptions qui sont dans les t\u00eates des historiens lorsqu\u2019ils pensent faire de la science. Sa critique visait l\u2019histoire positiviste, celle de Langlois et Seignobos \u2014 qu\u2019on gagnerait \u00e0 dissocier d’ailleurs : Seignobos est nettement plus sophistiqu\u00e9 que Langlois \u2014, mais aussi plus g\u00e9n\u00e9ralement le positivisme dont est impr\u00e9gn\u00e9e une bonne partie de la tradition historiographique.<\/p>\n\n\n\n Mais la critique du positivisme par Simiand a donn\u00e9 lieu \u00e0 un nouveau positivisme. Le philosophe polonais Leszek Kolakowski a \u00e9crit un excellent livre sur le sujet, dans lequel il montre qu\u2019on est toujours le positiviste de quelqu\u2019un. On doit prendre garde \u00e0 ce qu\u2019implique la critique du positivisme : il en faut dans une discipline comme l\u2019histoire, mais la posture qu\u2019il implique peut \u00eatre pi\u00e9geuse.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai appris la grammaire et la lecture des hi\u00e9roglyphes.<\/p>Jacques Revel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J\u2019ai comme beaucoup de gens de ma g\u00e9n\u00e9ration \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par l\u2019\u0153uvre de Pierre Bourdieu, m\u00eame si j\u2019ai \u00e9t\u00e9 intellectuellement plus proche de Jean-Claude Passeron. J\u2019ai suivi le s\u00e9minaire dont est sorti Les H\u00e9ritiers,<\/em> au milieu des ann\u00e9es 1960. Pour beaucoup d\u2019entre nous, l‘Esquisse d\u2019une th\u00e9orie de la pratique<\/em> et surtout La distinction<\/em> ont \u00e9t\u00e9 des livres tr\u00e8s formateurs.<\/p>\n\n\n\n Bourdieu, c\u2019\u00e9tait d\u2019abord une formidable machine intellectuelle. Peu de gens peuvent comme lui se vanter d\u2019avoir produit des concepts qui sont devenus des noms communs, peut-\u00eatre m\u00eame trop communs dans certains cas.<\/p>\n\n\n\n Que Bourdieu ait repris l\u2019id\u00e9e durkheimienne de la sociologie comme \u00ab science des sciences sociales \u00bb est \u00e9vident. Je pense que, chez Bourdieu comme chez Durkheim et un certain nombre de sociologues, cette pr\u00e9tention vient de leur formation philosophique. C\u2019est quelque chose qui m\u2019a toujours frapp\u00e9 chez Bourdieu. C\u2019\u00e9tait un lecteur d\u2019histoire, qui nous demandait souvent des conseils de lecture et dont on pouvait v\u00e9rifier qu\u2019il avait effectivement lu les livres d\u2019histoire qu\u2019on lui recommandait. Mais il y avait toujours l\u2019id\u00e9e que le dernier mot \u00e9tait celui du sociologue et, en fait, du philosophe.<\/p>\n\n\n\n Je me souviens d\u2019un d\u00e9bat avec Robert Darnton et Roger Chartier autour des origines intellectuelles de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Bourdieu les avait laiss\u00e9s parler. Puis il avait finalement pris la parole apr\u00e8s eux pour tirer la conclusion ! Il avait tr\u00e8s profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9 cette id\u00e9e que la sociologie avait vocation \u00e0 r\u00e9gner sur les sciences sociales. Je pense que c\u2019est consubstantiel au projet durkheimien. On ne retrouve pas cette pr\u00e9tention chez des sociologues comme Jean-Claude Passeron ou Jean-Claude Chamboredon (qui venait des lettres, pas de la philosophie). \u00c9videmment, cette conception de la sociologie engage un rapport particulier \u00e0 l\u2019interdisciplinarit\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n L\u2019histoire quantitative \u00e9tait au fond le seul type d\u2019histoire qui paraissait s\u00e9rieux dans ces ann\u00e9es-l\u00e0. Elle \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 un projet historiographique qu\u2019on peut comparer \u00e0 la construction d\u2019un \u00e9difice dont on ne savait pas ce qu\u2019il serait, mais dont on \u00e9tait certain qu\u2019il existerait. La vogue des grandes enqu\u00eates relevait de ce sch\u00e9ma : toutes les donn\u00e9es n\u2019\u00e9taient pour l\u2019heure pas jointives, mais un jour, pensait-on, elles s\u2019int\u00e9greraient dans un savoir g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n La confiance que nous avions dans ce mod\u00e8le \u00e9tait forte. Elle traverse les Annales <\/em>de ces ann\u00e9es-l\u00e0. Cela avait commenc\u00e9 par le quantitatif \u00e9conomique qui passait par l\u2019\u00e9tude des prix, des trafics, des niveaux de fortune. Puis nous \u00e9tions pass\u00e9s au quantitatif social dans les ann\u00e9es 1950 : c\u2019\u00e9taient les grands programmes de Labrousse sur l\u2019histoire de la bourgeoisie et la prise en compte de couches sociales plus modestes. Et puis il y a eu ce que Pierre Chaunu a appel\u00e9 \u00ab le quantitatif au troisi\u00e8me niveau \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019id\u00e9e de faire une histoire des mentalit\u00e9s s\u00e9rieuse, donc en comptant. Une des derni\u00e8res grandes th\u00e8ses quantitativistes, qui porte sur ce \u00ab troisi\u00e8me niveau \u00bb, est celle de Daniel Roche, sur les acad\u00e9mies provinciales. Par son sujet, c\u2019est une th\u00e8se d\u2019histoire culturelle. Mais elle est fond\u00e9e sur des comptages syst\u00e9matiques de tout ce qui pouvait l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Labrousse est celui qui a montr\u00e9 dans l\u2019Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle <\/em>(1933) puis dans La Crise de l\u2019Ancien R\u00e9gime<\/em> (1944) ce qu\u2019on pouvait tirer d\u2019une analyse quantitative rigoureuse. Il s\u2019est install\u00e9 \u00e0 la Sorbonne dans la chaire qui avait \u00e9t\u00e9 celle de Marc Bloch en 1945. L\u00e0, pendant vingt ans, il a eu les meilleurs \u00e9tudiants de la g\u00e9n\u00e9ration de l\u2019apr\u00e8s-guerre : Fran\u00e7ois Furet, Maurice Agulhon, Michelle et Jean-Claude Perrot, Annie Kriegel, Jean Nicolas, etc.<\/p>\n\n\n\n Bourdieu, c\u2019\u00e9tait d\u2019abord une formidable machine intellectuelle.<\/p>Jacques Revel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je suis parti \u00e0 Rome en 1970 avec un projet de recherche sur la campagne romaine qui m\u2019avait valu d\u2019\u00eatre admis \u00e0 l\u2019\u00c9cole fran\u00e7aise de Rome qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, n\u2019accueillait que peu de modernistes. Jean Meuvret \u00e9tant mort, c\u2019est Jean Delumeau, qui avait fait sa th\u00e8se sur Rome au XVIe si\u00e8cle, qui a accept\u00e9 de diriger mon travail.<\/p>\n\n\n\n Je me suis donc lanc\u00e9 dans l\u2019exploitation de comptabilit\u00e9s dans les archives du chapitre de Saint-Pierre \u00e0 la biblioth\u00e8que vaticane, o\u00f9 j\u2019allais tous les matins, et dans les archives de l’annone <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> (le syst\u00e8me d\u2019approvisionnement de Rome, sorte d\u2019\u00c9tat-providence avant la lettre) \u00e0 l\u2019Archivio di Stato<\/em>, tout pr\u00e8s de la place Navone o\u00f9 je r\u00e9sidais, o\u00f9 j\u2019allais tous les apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n Trois ann\u00e9es durant, j\u2019ai ainsi compil\u00e9 des archives et dress\u00e9 des statistiques. J\u2019ai publi\u00e9 un tr\u00e8s gros article sur l\u2019annone, mais je n\u2019ai jamais r\u00e9dig\u00e9 la th\u00e8se. J\u2019avais la sensation d\u2019avoir fait le tour du sujet et qu\u2019il n\u2019y avait plus rien \u00e0 en tirer. J\u2019avais tort. Vingt ans plus tard, j\u2019ai dirig\u00e9 la th\u00e8se de Monica Martinat, qui a repris le dossier et l\u2019a tr\u00e8s largement renouvel\u00e9 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Fin 1973, je suis rentr\u00e9 en France o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9 au CNRS. Un an plus tard, en janvier 1975, j\u2019\u00e9tais nomm\u00e9 au poste de secr\u00e9taire de r\u00e9daction des Annales<\/em>, qui publiaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque six num\u00e9ros par an.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est le comit\u00e9 de r\u00e9daction des Annales <\/em>qui a fait appel \u00e0 moi. Il \u00e9tait assez r\u00e9duit. Il y avait Jacques Le Goff, dont j\u2019avais suivi les cours rue d\u2019Ulm ; Emmanuel Le Roy Ladurie dont j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pendant un an l\u2019assistant \u00e0 la Sorbonne ; Marc Ferro que je ne connaissais pas et Andr\u00e9 Burgui\u00e8re qui avait \u00e9t\u00e9 le secr\u00e9taire de r\u00e9daction de 1970 \u00e0 fin 1974. Fernand Braudel aussi \u00e9tait dans le comit\u00e9, mais il ne venait pas souvent, tout comme Charles Moraz\u00e9 et Georges Friedmann. Je suis rest\u00e9 \u00e0 ce poste jusqu\u2019en 1980, quand Lucette Valensi a pris ma succession.<\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait une petite entreprise qui tournait fort et demandait beaucoup de travail. Nous recevions \u00e9norm\u00e9ment d\u2019articles par la poste. Le comit\u00e9 se r\u00e9unissait une fois par mois dans le bureau du secr\u00e9taire de la r\u00e9daction, \u00e0 la Maison des sciences de l\u2019homme. Nous discutions des articles. Nous n\u2019\u00e9tions pas toujours d\u2019accord. Mais c\u2019\u00e9tait un bon exercice.<\/p>\n\n\n\n Quand on me les a confi\u00e9es, Les Annales<\/em> \u00e9taient au sommet de leur r\u00e9ception. Entre les abonnements et les ventes au num\u00e9ro, le tirage atteignait les 5 500 exemplaires. C\u2019est le moment o\u00f9 la revue a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte aux \u00c9tats-Unis. La traduction de la M\u00e9diterran\u00e9e<\/em> de Braudel en 1973 y avait eu un grand \u00e9cho. C\u2019\u00e9tait aussi le moment o\u00f9 les historiens ont commenc\u00e9 \u00e0 beaucoup circuler des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Atlantique. Beaucoup d\u2019historiens am\u00e9ricains sont devenus des familiers de l\u2019historiographie fran\u00e7aise. Beaucoup d\u2019historiens fran\u00e7ais, en particulier \u00e0 l\u2019EHESS, ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre invit\u00e9s dans des universit\u00e9s am\u00e9ricaines ou \u00e0 l\u2019Institut d\u2019\u00e9tudes avanc\u00e9es de Princeton. Cela a eu des effets tr\u00e8s concrets : des \u00e9diteurs am\u00e9ricains se sont mis \u00e0 publier aux \u00c9tats-Unis des volumes th\u00e9matiques compos\u00e9s d\u2019articles issus des Annales<\/em>. Nous avons alors eu le sentiment que, pendant une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, les Annales<\/em> faisaient partie des r\u00e9f\u00e9rences oblig\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 la discipline s\u2019est vraiment internationalis\u00e9e. Les personnes, les livres, les id\u00e9es, circulaient. Vingt ans plus tard, Internet a consid\u00e9rablement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 les choses. Mais un premier pas avait \u00e9t\u00e9 franchi dans ce sens d\u00e8s les ann\u00e9es 1970. Cela a eu une cons\u00e9quence : on pouvait penser, quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant, que la France et en particulier les Annales,<\/em> \u00e9taient le centre du monde. Dix ou quinze ans plus tard, ce n\u2019\u00e9tait plus vrai.<\/p>\n\n\n\n Braudel \u00e9tait un prince de la Renaissance. Il avait la faveur et la d\u00e9faveur rapide. Je l\u2019avais connu \u00e0 Rome, o\u00f9 il passait de temps en temps \u00e0 l\u2019\u00c9cole fran\u00e7aise de Rome rencontrer les jeunes chercheurs. J\u2019\u00e9tais \u00e0 l’\u00e9poque, avec Maurice Aymard qui \u00e9tait tr\u00e8s proche de lui, le seul moderniste de l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n Quand les membres du comit\u00e9 de r\u00e9daction lui ont soumis mon nom pour prendre la direction de la revue, il a \u00e9t\u00e9 satisfait. Je me suis install\u00e9 dans le bureau et quinze jours plus tard, il m\u2019a convoqu\u00e9, un \u00e9tage plus haut, dans le sien, un magnifique bureau o\u00f9 il y avait sa biblioth\u00e8que personnelle.<\/p>\n\n\n\n Il m\u2019a tenu \u00e0 peu pr\u00e8s ce langage : \u00ab Ce sont tous des nuls, nous allons reprendre la revue ensemble \u00bb. Je lui ai r\u00e9pondu : \u00ab Vous ne pouvez pas me demander \u00e7a, ils m\u2019ont choisi, vous les aviez choisis avant qu\u2019ils me choisissent. La mani\u00e8re correcte de voir les choses, c\u2019est : laissez-moi faire et si dans un an vous trouvez que je fais mal les choses, vous me le direz et j\u2019en tirerai les cons\u00e9quences. \u00bb<\/p>\n\n\n\n C\u2019est moi qui ai \u00e9crit la n\u00e9crologie de Braudel dans les Annales<\/em> : j\u2019y ai dit qu\u2019il n\u2019aimait pas forc\u00e9ment la revue telle qu\u2019elle \u00e9tait devenue. Il me l\u2019avait laiss\u00e9 entendre.<\/p>\n\n\n\n Les Annales<\/em>, c\u2019\u00e9tait une petite entreprise qui tournait fort et demandait beaucoup de travail.<\/p>Jacques Revel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J\u2019ai connu Michel de Certeau par un autre j\u00e9suite, pendant mes ann\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Je faisais partie, comme \u00e7a se faisait beaucoup \u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u2019un petit groupe de lecture de la Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em>. Nous \u00e9tions quatre ou cinq, philosophes et historiens. Nous \u00e9tions guid\u00e9s par un j\u00e9suite, Pierre F\u00e8vre. Nous nous retrouvions toutes les semaines, pendant trois ans, pour lire Hegel. L\u2019ann\u00e9e de l\u2019agr\u00e9gation, il y avait une question sur la vie religieuse au XVIIe si\u00e8cle en France. Pierre F\u00e8vre m\u2019a alors pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Michel de Certeau. C\u2019est ainsi que nous avons commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9changer. En 1968, la revue \u00c9tudes<\/em> o\u00f9 travaillait Michel de Certeau a organis\u00e9 un d\u00e9bat pour lequel j\u2019ai \u00e9t\u00e9 contact\u00e9, ainsi que Dominique Julia et Alain Schnapp.<\/p>\n\n\n\n Certeau a \u00e9t\u00e9 pour moi tr\u00e8s important car il m\u2019a fait lire beaucoup de choses, notamment de la s\u00e9miotique et de la r\u00e9flexion historiographique. Des lectures sur des choses qui m\u2019\u00e9taient totalement \u00e9trang\u00e8res, sur la mystique notamment. Cela m\u2019a beaucoup appris.<\/p>\n\n\n\n Et puis nous avons eu l\u2019id\u00e9e de travailler ensemble. Nous avons cherch\u00e9 un objet et nous avons tous les trois fait une exp\u00e9dition \u00e0 Bordeaux pour explorer un fonds d\u2019archive, qui \u00e9videmment n\u2019a rien donn\u00e9. L\u2019\u00e9tape suivante a \u00e9t\u00e9 une \u00e9tude que nous avons co-sign\u00e9e autour de la notion de culture populaire, qui \u00e9tait tr\u00e8s en vogue \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Nous l\u2019avons publi\u00e9 dans une revue post-soixante-huitarde, Politique aujourd\u2019hui<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019\u00e9tait notamment une critique du travail de Robert Mandrou sur la Biblioth\u00e8que bleue de Troyes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019article m\u2019a f\u00e2ch\u00e9 avec Mandrou \u2014 dont j\u2019avais suivi les s\u00e9minaires \u2014 et nous a donn\u00e9 une petite notori\u00e9t\u00e9. Nous nous sommes ensuite lanc\u00e9s dans un projet un peu plus lourd : travailler, toujours avec cette id\u00e9e de culture populaire, sur l\u2019enqu\u00eate de l\u2019abb\u00e9 Gr\u00e9goire sur les patois. Nous avons fait cela dans des conditions un peu acrobatiques car c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e0 Rome. J\u2019avais donc un paquet de photocopies que nous avions fabriqu\u00e9 \u00e0 la Sorbonne avec Dominique Julia. Nous en avons tir\u00e9 un livre, Une politique de la langue<\/em>, que Pierre Nora<\/a> a accept\u00e9 de publier dans la Biblioth\u00e8que des histoires <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes rest\u00e9s, Dominique Julia et moi, tr\u00e8s li\u00e9s \u00e0 Michel de Certeau, qui a acquis dans ces ann\u00e9es 1970 une certaine notori\u00e9t\u00e9, notamment avec la parution de L\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire<\/em> en 1975 <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il allait tous les ans enseigner \u00e0 San Diego. Roger Chartier et moi avons fini par r\u00e9ussir \u00e0 le faire \u00e9lire \u00e0 l\u2019EHESS en 1984. Il est mort deux ans apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Andr\u00e9 Burgui\u00e8re, qui m\u2019avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 en tant que secr\u00e9taire de r\u00e9daction, avait coordonn\u00e9 de grands num\u00e9ros th\u00e9matiques sur Histoire et famille, Histoire et biologie ou encore Histoire et structure. J\u2019ai pour ma part davantage tir\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9flexion historiographique et de l\u2019autocritique. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai notamment r\u00e9alis\u00e9 un num\u00e9ro sur Histoire et science, qui contenait un texte de Thomas Kuhn. J\u2019ai \u00e9galement pilot\u00e9 le num\u00e9ro du cinquantenaire des Annales <\/em>dans lequel j\u2019ai publi\u00e9 un article qui a provoqu\u00e9 un peu de remous car j\u2019y d\u00e9fendais l\u2019id\u00e9e qu\u2019il n’y a pas d\u2019\u00e9cole des Annales, mais un projet continu\u00e9 de confrontation entre l\u2019histoire et les sciences sociales, qui avait \u00e9t\u00e9 mis en \u0153uvre de mani\u00e8res diff\u00e9rentes <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On pouvait donc selon moi d\u00e9gager des mod\u00e8les successifs du d\u00e9veloppement des Annales<\/em>. \u00c9trangement, Braudel l\u2019a tr\u00e8s bien pris. Mais beaucoup de coll\u00e8gues ont consid\u00e9r\u00e9 que j\u2019\u00e9tais en train de scier la branche sur laquelle la revue \u00e9tait assise.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Je reste toutefois convaincu que les Annales<\/em> ont une histoire.<\/p>\n\n\n\n Braudel \u00e9tait un prince de la Renaissance. Il avait la faveur et la d\u00e9faveur rapide.<\/p>Jacques Revel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je les ai lus durant mes \u00e9tudes \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. La lecture de Marc Bloch fut un \u00e9merveillement<\/a>, Les Rois thaumaturges<\/em> plus d\u2019ailleurs que La Soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale<\/em>. Febvre se lit plus facilement que Bloch, mais j\u2019ai eu assez t\u00f4t des r\u00e9ticences \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la notion m\u00eame d\u2019histoire des mentalit\u00e9s, dont j\u2019ai plus tard, dans les ann\u00e9es 1980, entrepris la critique, avec Roger Chartier. Nous nous sommes attach\u00e9s \u00e0 montrer ce qui nous paraissait non op\u00e9ratoire dans une notion comme celle de \u00ab mentalit\u00e9 \u00bb. J\u2019avais eu l\u2019occasion d\u2019en parler avec Michel Foucault, et nous \u00e9tions d\u2019accord pour consid\u00e9rer que l\u2019id\u00e9e d\u2019une mentalit\u00e9 commune \u00e0 une \u00e9poque n\u2019\u00e9tait pas satisfaisante.<\/p>\n\n\n\n Cela dit, nous \u00e9tions dans un autre monde que celui de Marc Bloch et Lucien Febvre. Ils avaient lanc\u00e9 un projet qui \u00e9tait r\u00e9ellement novateur au moment o\u00f9 ils l\u2019ont initi\u00e9. Mais dans une configuration des rapports de force entre disciplines qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec ceux en vigueur lorsqu\u2019on m\u2019a confi\u00e9 les Annales<\/em>.<\/p>\n\n\n\n La fr\u00e9quentation de la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019avant la mienne, celle de Jacques Le Goff, avec qui j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s li\u00e9, m\u2019a \u00e9t\u00e9 utile \u2014 car les historiens qui la composaient \u00e9taient plus proches de la source. Ils avaient aussi \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 voir que le monde avait chang\u00e9 depuis l\u2019\u00e9poque fondatrice.<\/p>\n\n\n\n Je l\u2019ai connu dans les ann\u00e9es 1960 alors qu\u2019il donnait \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure un cours tr\u00e8s enthousiasmant. Nous nous sommes surtout vus \u00e0 Rome o\u00f9 il \u00e9tait souvent. Je pense que c\u2019est surtout lui qui a souhait\u00e9 qu\u2019on me confie la direction des Annales<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Les Annales<\/em> \u00e9taient un bon poste d\u2019observation sur la production historiographique. Or il se passait beaucoup de choses dans le courant des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n\n\n\n L\u2019avanc\u00e9e conqu\u00e9rante de l\u2019histoire quantitative \u00e9tait ins\u00e9parable d\u2019un optimisme historiographique que r\u00e9sume \u00e0 merveille le titre du recueil d\u2019articles d\u2019Emmanuel Le Roy Ladurie : Le territoire de l’historien<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il y est question de territoire sans limites, de front pionnier, etc. Cette confiance dans les possibilit\u00e9s de la discipline s\u2019est \u00e9rod\u00e9e dans le courant des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n\n\n\n Mon s\u00e9jour italien m\u2019a permis d\u2019en prendre t\u00f4t conscience. J\u2019avais le sentiment que quelque chose d\u2019impr\u00e9vu se passait. D\u2019o\u00f9 mon article de 1979 qui insistait sur les discontinuit\u00e9s dans l\u2019histoire des Annales<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Plusieurs choses de nature tr\u00e8s diff\u00e9rentes se sont produites simultan\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n D\u2019abord, les soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles nous vivions sont entr\u00e9es dans une p\u00e9riode de crise. Il y a eu la crise p\u00e9troli\u00e8re, la mont\u00e9e du ch\u00f4mage. En 1977, j\u2019avais d\u2019ailleurs r\u00e9uni un certain nombre de coll\u00e8gues \u2014 Maurice Agulhon, Jean Bouvier, Marc Ferro, Robert Castel \u2014 avec l\u2019id\u00e9e de pr\u00e9parer un num\u00e9ro des Annales<\/em> sur la crise, mais cela n\u2019a pas march\u00e9. Tout le monde s\u2019est d\u00e9rob\u00e9, comme si le sujet n\u2019\u00e9tait pas m\u00fbr. C\u2019\u00e9tait en soi symptomatique.<\/p>\n\n\n\n Deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, le d\u00e9veloppement d\u2019une discipline est aussi li\u00e9 \u00e0 des paradigmes g\u00e9n\u00e9raux qui peuvent \u00eatre explicites ou rester tacites mais qui garantissent qu\u2019on ne travaille pas pour rien. Ces paradigmes ont \u00e9t\u00e9 de type fonctionnaliste : le fonctionnalisme lui-m\u00eame, le marxisme, le structuralisme \u2014 et puis demeurait le bon vieux positivisme. Tous ces paradigmes, ces grandes architectures id\u00e9ologiques, se sont affaiss\u00e9es simultan\u00e9ment sur elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n Le structuralisme, qui avait une dimension scientiste forte, a laiss\u00e9 place \u00e0 un post-structuralisme dans lequel on pouvait mettre tout et n\u2019importe quoi : nous sommes devenus une g\u00e9n\u00e9ration sceptique.<\/p>\n\n\n\n L\u2019une des cons\u00e9quences a \u00e9t\u00e9 l\u2019affaiblissement du mod\u00e8le des grandes enqu\u00eates qui \u00e9taient en vogue \u00e0 l\u2019EHESS mais aussi en Am\u00e9rique du Nord. Aux \u00c9tats-Unis, il y avait le projet Philadelphie, qui mobilisait de lourds moyens informatiques. En France, Jacques Dup\u00e2quier avait lanc\u00e9 l\u2019enqu\u00eate TRA \u2014 sur les 3 000 familles dont le nom commence par Tra. Ces projets se sont affaiss\u00e9s sur eux-m\u00eames. On avait engrang\u00e9 des masses de donn\u00e9es, mais on n\u2019avait pas de questionnaire au d\u00e9part. Cette croissance non ou mal ma\u00eetris\u00e9e s\u2019est mise \u00e0 poser des probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n Et puis il y a eu un autre \u00e9l\u00e9ment : une r\u00e9flexion sur les limites de ce que nous apprenait le quantitatif. On manquait quelque chose avec le seul quantitatif. Un des critiques de la version allemande de l\u2019histoire quantitative disait qu\u2019on sait quand les trains arrivent et partent \u2014 mais pas qui voyage \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes devenus une g\u00e9n\u00e9ration sceptique.<\/p>Jacques Revel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n William H. Sewell avait lanc\u00e9 une grande th\u00e8se sur les couches populaires \u00e0 Marseille \u00e0 la charni\u00e8re entre XVIIIe et XIXe si\u00e8cle. Il a d\u2019abord men\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es un travail de type labroussien <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Quand il est arriv\u00e9 au bout, il s\u2019est rendu compte que ce n\u2019\u00e9tait pas ce qu\u2019il voulait faire. Il \u00e9tait insatisfait du r\u00e9sultat. Il a donc \u00e9crit un deuxi\u00e8me livre, qu\u2019il a publi\u00e9 avant le premier, sur le langage des classes populaires \u00e0 Marseille <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce fut l\u2019une des premi\u00e8res manifestations du tournant linguistique<\/a> aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Joan Scott, qui avait fait un travail tr\u00e8s savant sur les verriers de Carmaux au XIXe si\u00e8cle <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>,a connu la m\u00eame exp\u00e9rience que Sewell. Elle a publi\u00e9 ce travail. Mais elle a dit que ce qui l\u2019int\u00e9ressait, c\u2019\u00e9tait l\u2019exp\u00e9rience sociale des acteurs.<\/p>\n\n\n\n La mani\u00e8re dont a \u00e9volu\u00e9 la th\u00e8se de Michelle Perrot<\/a> sur les ouvriers en gr\u00e8ve est \u00e9galement repr\u00e9sentative de ce mouvement <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9part une th\u00e8se labroussienne. C\u2019est devenu une th\u00e8se sur l\u2019exp\u00e9rience de la gr\u00e8ve ouvri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Il ne faut pas en d\u00e9duire que, du jour au lendemain, on aurait cess\u00e9 de compter. <\/p>\n\n\n\n Mais l\u2019id\u00e9e que le quantitatif soit une finalit\u00e9 en soi car c\u2019\u00e9tait une garantie de scientificit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 battue en br\u00e8che. Avec Lucette Valensi puis Bernard Lepetit, mes successeurs \u00e0 la t\u00eate des Annales<\/em>, nous avons beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce qui \u00e9tait en train de se passer. Cela a d\u00e9bouch\u00e9, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, sur ce que nous avons appel\u00e9, Bernard Lepetit et moi, le \u00ab tournant critique \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Effectivement. Il a d\u2019abord \u00e9tudi\u00e9 les structures et les relations sociales \u00e0 Paris au milieu du XVIIIe avec Adeline Daumard <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En 1971, il a publi\u00e9 dans les Annales<\/em> un article d\u2019une grande lucidit\u00e9, \u00ab Histoire quantitative et construction du fait historique \u00bb <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il a ensuite particip\u00e9 \u00e0 une enqu\u00eate sur le mouvement du profit dans les mines au XIXe <\/sup>si\u00e8cle. Dans les ann\u00e9es 1970, il a lanc\u00e9 avec Jacques Ozouf l\u2019enqu\u00eate sur Lire et \u00e9crire<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais il est ensuite pass\u00e9 \u00e0 autre chose. Le livre sur la R\u00e9volution qu\u2019il a \u00e9crit avec Denis Richet en 1965 \u00e9tait encore un livre tout \u00e0 fait labroussien : la R\u00e9volution y arrive au terme d\u2019un long XVIIIe si\u00e8cle qui la pr\u00e9pare <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le livre de 1978, Penser la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/em>, marquait une rupture avec ce sch\u00e9ma <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement une critique de la th\u00e8se jacobino-marxiste d\u2019une lecture de la R\u00e9volution en tant que conflit de classes. C\u2019\u00e9tait surtout une d\u00e9fense de l\u2019id\u00e9e que la R\u00e9volution est une cassure dans l\u2019ordre de la pens\u00e9e politique et de la mani\u00e8re dont on se repr\u00e9sente la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Quant au livre publi\u00e9 pour le bicentenaire, il s\u2019\u00e9tire jusqu\u2019\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et \u00e9tudie l\u2019ombre port\u00e9e de la R\u00e9volution sur nos repr\u00e9sentations politiques <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il accompagne tout le travail d\u2019auto-analyse qu\u2019il a ensuite essay\u00e9 de mener. Fran\u00e7ois Furet \u00e9tait pass\u00e9 par le Parti communiste \u2014 ce qui n\u2019est pas mon cas. Je pense que cela a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des affaires de sa vie. Il s\u2019est demand\u00e9 pourquoi. Il a voulu comprendre ce qui avait pu convaincre des gens comme lui d\u2019avoir ce type de conviction et de comportement.<\/p>\n\n\n\nComment en \u00eates-vous venu \u00e0 embrasser le m\u00e9tier d\u2019historien ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019enseignement althuss\u00e9rien a-t-il n\u00e9anmoins laiss\u00e9 une trace sur vous ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est donc au cours de votre scolarit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure que vous faites le choix de l\u2019histoire ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous renoncez donc \u00e0 une carri\u00e8re d\u2019\u00e9gyptologue. Mais pour quoi faire ?<\/h3>\n\n\n\n
L’illusion quantitative<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019histoire quantitative \u00e9tait alors \u00e0 son apog\u00e9e. Mais elle r\u00e9pondait \u00e0 un programme d\u00e9j\u00e0 ancien dont l\u2019un des premiers initiateurs fut Fran\u00e7ois Simiand.<\/h3>\n\n\n\n
Pierre Bourdieu, que vous avez bien connu, partageait avec Simiand et Durkheim cette conception dominante voire h\u00e9g\u00e9monique de la sociologie au sein des sciences sociales.<\/h3>\n\n\n\n
D\u2019une certaine fa\u00e7on, l\u2019approche quantitative relevait d\u2019une forme d\u2019interdisciplinarit\u00e9. Comment expliquer son triomphe dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 ?<\/h3>\n\n\n\n
Durant vos ann\u00e9es \u00e9tudiantes, la figure tut\u00e9laire de l\u2019histoire quantitative en France \u00e9tait Ernest Labrousse.<\/h3>\n\n\n\n
Pour ce qui vous concerne, quelle pierre apportez-vous \u00e0 la construction de cet \u00e9difice auquel \u00e9tait cens\u00e9e aboutir la d\u00e9marche quantitative ?<\/h3>\n\n\n\n
L’exp\u00e9rience des Annales<\/em><\/h2>\n\n\n\n
Peu de temps apr\u00e8s votre retour d\u2019Italie, vous vous retrouvez propuls\u00e9 \u00e0 la direction des Annales<\/em>. Comment vous \u00eates-vous retrouv\u00e9 \u00e0 ce poste central et, j\u2019imagine, convoit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019\u00e9taient les Annales<\/em> quand vous en prenez les r\u00eanes ?<\/h3>\n\n\n\n
Quelles \u00e9taient vos relations avec Fernand Braudel ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous avez \u00e9galement beaucoup fr\u00e9quent\u00e9 Michel de Certeau \u00e0 cette \u00e9poque.<\/h3>\n\n\n\n
Quel bilan tirez-vous de vos six ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 la t\u00eate des Annales<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n
Parmi les lectures qui vous ont marqu\u00e9, vous n\u2019avez pas encore parl\u00e9 de March Bloch et de Lucien Febvre, les fondateurs des Annales<\/em>.<\/h3>\n\n\n\n
Pouvez-vous revenir sur la relation personnelle et intellectuelle qui vous a li\u00e9 \u00e0 Jacques le Goff ?<\/h3>\n\n\n\n
Une histoire inqui\u00e8te<\/h2>\n\n\n\n
Votre passage \u00e0 la t\u00eate des Annales<\/em> correspond \u00e0 un moment de bascule historiographique auquel la revue prend une part active.<\/h3>\n\n\n\n
Quelle \u00e9tait la nature de ce tournant historiographique \u00e0 l’\u0153uvre et comment l\u2019expliquer ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment cette insatisfaction se traduit-elle concr\u00e8tement sur le plan historiographique ?<\/h3>\n\n\n\n
Le parcours de Fran\u00e7ois Furet illustre \u00e9galement bien cette prise de distance d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens \u00e0 l\u2019\u00e9gard du quantitatif.<\/h3>\n\n\n\n