{"id":321509,"date":"2026-03-12T06:00:00","date_gmt":"2026-03-12T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=321509"},"modified":"2026-03-11T20:00:26","modified_gmt":"2026-03-11T19:00:26","slug":"garde-pretorienne-armee-trump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/12\/garde-pretorienne-armee-trump\/","title":{"rendered":"La garde pr\u00e9torienne de l\u2019Empereur : pourquoi l\u2019arm\u00e9e de Trump est dangereuse"},"content":{"rendered":"\n

Si vous nous lisez et que vous souhaitez soutenir une r\u00e9daction jeune et ind\u00e9pendante, mobilis\u00e9e pour produire des analyses \u00e0 chaud, d\u00e9couvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n

Il y a quelques mois, un d\u00e9bat a \u00e9merg\u00e9 dans les milieux de d\u00e9fense et les cercles strat\u00e9giques am\u00e9ricains, qui aurait \u00e9t\u00e9 impossible \u00e0 imaginer dix ans auparavant. En octobre 2025, un officier en service dans l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine, Peter Mitchell, a publi\u00e9 un essai dans lequel il s’interrogeait sur ce que pourrait devenir l\u2019arm\u00e9e de m\u00e9tier si l’ordre politique lib\u00e9ral qui l’avait produite venait \u00e0 s’affaiblir ou \u00e0 s’effondrer. Il esquissait des mod\u00e8les d\u2019arm\u00e9es \u00ab post-lib\u00e9rales \u00bb, pr\u00e9sent\u00e9s comme des exp\u00e9riences de pens\u00e9e <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Quelques semaines plus tard, Carrie A. Lee, \u00e9minente sp\u00e9cialiste des relations civilo-militaires \u2014 la seule personne aux \u00c9tats-Unis \u00e0 porter le titre de \u00ab professeure de relations civilo-militaires \u00bb \u2014, lui r\u00e9pondait que le cadre th\u00e9orique de son approche \u00e9tait, en soi, un probl\u00e8me : les officiers n\u2019\u00e9taient pas, et n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9, des spectateurs innocents de l’ordre politique dans lequel ils \u00e9voluent, et la bonne question n’\u00e9tait pas de savoir \u00e0 quoi ressemblerait l\u2019arm\u00e9e de m\u00e9tier apr\u00e8s le lib\u00e9ralisme, mais quelles \u00e9taient les obligations des officiers alors que la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale est activement attaqu\u00e9 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les deux interlocuteurs r\u00e9agissaient \u00e0 une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 de fond.<\/p>\n\n\n\n

Depuis d\u00e9but 2025, le corps des officiers sup\u00e9rieurs am\u00e9ricains a \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement purg\u00e9 des personnalit\u00e9s jug\u00e9es insuffisamment loyales \u00e0 l’administration. Donald Trump a partiellement d\u00e9capit\u00e9 le haut commandement en licenciant le pr\u00e9sident afro-am\u00e9ricain du Comit\u00e9 des chefs d’\u00e9tat-major, le g\u00e9n\u00e9ral CQ Brown Jr. ; la chef des gardes-c\u00f4tes, l’amiral Linda Fagan ; le chef du Cyber Command, le g\u00e9n\u00e9ral Timothy Haugh ; le chef de l’arm\u00e9e de l’air, le g\u00e9n\u00e9ral David Allvin, et son adjoint le g\u00e9n\u00e9ral James Slife. Le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre Pete Hegseth a prolong\u00e9 ce mouvement en ordonnant le licenciement de 20 % suppl\u00e9mentaires de tous les g\u00e9n\u00e9raux \u00ab quatre \u00e9toiles \u00bb dans l’ensemble des arm\u00e9es. L’ind\u00e9pendance institutionnelle du syst\u00e8me judiciaire militaire a \u00e9t\u00e9 remise en cause, avec le licenciement des meilleurs avocats de l’arm\u00e9e de terre, de la marine et de l’arm\u00e9e de l’air. Les d\u00e9ploiements nationaux ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tendus de mani\u00e8re \u00e0 tester les limites normatives qui s\u00e9parent les fonctions militaires des fonctions de maintien de l’ordre. Et d\u00e9but mars 2026, \u00e0 la suite des frappes am\u00e9ricaines et isra\u00e9liennes contre l’Iran, des rapports ont fait \u00e9tat de commandants d’unit\u00e9s pr\u00e9sentant cette guerre en termes explicitement eschatologiques \u00e0 leurs subordonn\u00e9s : non pas comme un choix politique, mais comme un \u00e9v\u00e9nement d\u2019ordre divin, avec plus d’une centaine de plaintes par des subordonn\u00e9es contre des discours similaires tenus par leurs sup\u00e9rieurs dans au moins trente bases militaires de toutes les branches des forces arm\u00e9es <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Il ne s’agit pas d’\u00e9pisodes isol\u00e9s. Ensemble, ils d\u00e9crivent une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9orient\u00e9es par le pr\u00e9sident.<\/p>\n\n\n\n

Le d\u00e9bat entre Mitchell et Lee est symptomatique d’une insuffisance th\u00e9orique plus profonde. Les cadres dominants de la recherche sur les relations civilo-militaires aux \u00c9tats-Unis \u2014 la th\u00e9orie de Huntington sur un corps d’officiers apolitique et le mod\u00e8le principal-agent de Feaver sur le contr\u00f4le civil \u2014 ont \u00e9t\u00e9 construits pour r\u00e9pondre \u00e0 une question sp\u00e9cifique : comment les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques maintiennent-elles des forces arm\u00e9es \u00e0 la fois comp\u00e9tentes et subordonn\u00e9es \u00e0 l’autorit\u00e9 \u00e9lue <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? Ils n’ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s pour r\u00e9pondre \u00e0 la question que pose l’administration actuelle : que doivent faire les officiers lorsque l’autorit\u00e9 civile \u00e0 laquelle ils sont subordonn\u00e9s est elle-m\u00eame \u00e0 l’origine d’atteintes \u00e0 la d\u00e9mocratie ? <\/p>\n\n\n\n

Dans la litt\u00e9rature existante, cette question reste largement sans r\u00e9ponse, car les hypoth\u00e8ses fondamentales des mod\u00e8les dominants emp\u00eachent de la th\u00e9oriser de mani\u00e8re ad\u00e9quate.<\/p>\n\n\n\n

Une approche diff\u00e9rente est pourtant possible. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre que les officiers militaires sont des acteurs politiques, qu’ils l’ont toujours \u00e9t\u00e9, et que la question de la sant\u00e9 d\u00e9mocratique ne d\u00e9pend pas de leur engagement politique, mais de la forme que prend cet engagement et des conditions institutionnelles dans lesquelles il reste d\u00e9mocratiquement productif.<\/p>\n\n\n\n

Cela a des implications qui vont bien au-del\u00e0 des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n

Les alli\u00e9s europ\u00e9ens ont des raisons l\u00e9gitimes de r\u00e9fl\u00e9chir attentivement \u00e0 ce que la transformation institutionnelle de l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine signifie pour les relations d’alliance et les hypoth\u00e8ses de planification sur lesquelles reposent leurs propres dispositifs de s\u00e9curit\u00e9, mais ils devraient \u00e9galement tenir compte de l’arriv\u00e9e au pouvoir de partis proches du mouvement MAGA dans les pays europ\u00e9ens \u2014 ce qui soul\u00e8vera des questions difficiles pour le corps des officiers dans ces pays.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine est devenue une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9orient\u00e9es par le pr\u00e9sident.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Th\u00e9orie des relations civilo-militaires aux \u00c9tats-Unis<\/h2>\n\n\n\n

Le cadre des relations civilo-militaires qui s’est consolid\u00e9 aux \u00c9tats-Unis pendant la Guerre froide s’est organis\u00e9 autour d’un probl\u00e8me qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine un probl\u00e8me de th\u00e9orie d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n

La logique \u00e9tait peu ou prou la suivante. L’\u00c9tat moderne a besoin d’une arm\u00e9e capable de vaincre ses ennemis ext\u00e9rieurs ; cette m\u00eame arm\u00e9e, pr\u00e9cis\u00e9ment en raison des capacit\u00e9s qu’elle concentre, constitue une menace potentielle pour l’autorit\u00e9 civile qu’elle est cens\u00e9e servir. La mani\u00e8re dont les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques g\u00e8rent cette tension \u2014 en veillant \u00e0 ce que leurs forces arm\u00e9es soient \u00e0 la fois efficaces et subordonn\u00e9es \u2014 est la question fondamentale \u00e0 partir de laquelle tout le domaine se d\u00e9veloppe <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La difficult\u00e9 li\u00e9e \u00e0 cette question du reste importante r\u00e9side dans le fait que les r\u00e9ponses \u00e9labor\u00e9es par le champ pour y r\u00e9pondre se sont fig\u00e9es, au cours des six derni\u00e8res d\u00e9cennies, en hypoth\u00e8ses qui limitent aujourd\u2019hui l’analyse plut\u00f4t que de l’\u00e9clairer \u2014 et restreignent donc les options que les officiers am\u00e9ricains estiment \u00e0 leur disposition.<\/p>\n\n\n\n

Les limites de la normativit\u00e9 huntingtonienne<\/h3>\n\n\n\n

La premi\u00e8re r\u00e9ponse \u2014 et la plus influente \u2014 fut celle de Samuel Huntington. <\/p>\n\n\n\n

Dans The Soldier and the State <\/em>(1957), Huntington utilisait la th\u00e9orie des professions comme principale explication du fait que certaines arm\u00e9es parviennent \u00e0 \u00eatre \u00e0 la fois comp\u00e9tentes et politiquement subordonn\u00e9es <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son argument reposait sur un id\u00e9al-type tridimensionnel, emprunt\u00e9 \u00e0 la sociologie des professions : l’expertise (le monopole des connaissances n\u00e9cessaires pour g\u00e9rer la violence), la responsabilit\u00e9 (une obligation int\u00e9rioris\u00e9e de servir l’\u00c9tat, exprim\u00e9e par le serment pr\u00eat\u00e9 par tous les militaires \u00e0 la Constitution am\u00e9ricaine) et l’esprit d’entreprise (une identit\u00e9 collective r\u00e9gie par des normes communes d’appartenance). Plus un corps d’officiers se rapprochait de cet id\u00e9al-type, plus il devenait, selon la formulation de Huntington, \u00ab immunis\u00e9 contre la politique \u00bb : un \u00ab contrepoids stabilisateur dans la conduite de la politique \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les outils que ce cadre offre \u00e0 l’officier pour naviguer dans les relations entre civils et militaires sont donc en fait assez minimes : expliquer, conseiller et mettre en \u0153uvre. Rien de plus n’est requis, car l’\u00e9thique professionnelle suffit en soi \u00e0 garantir la subordination.<\/p>\n\n\n\n

L’attrait de cette vision n’est pas difficile \u00e0 comprendre. Elle offre une solution claire \u00e0 la tension fondamentale : un corps d’officiers suffisamment professionnel n’a pas besoin d’\u00eatre contraint \u00e0 la subordination ni tent\u00e9 par l’autonomie. Il int\u00e9riorise simplement la relation appropri\u00e9e avec l’autorit\u00e9 civile comme faisant partie int\u00e9grante de ce que signifie \u00eatre un professionnel<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Des g\u00e9n\u00e9rations d’officiers am\u00e9ricains ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9es dans cette tradition huntingtonienne, qui continue de fa\u00e7onner la conception normative que l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine a d’elle-m\u00eame <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n\n

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Le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre Pete Hegseth a ordonn\u00e9 le licenciement de 20 % des g\u00e9n\u00e9raux \u00ab quatre \u00e9toiles \u00bb dans l’ensemble des services. (Image \u00a9 Kevin Wolf\/AP)<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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Le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre Pete Hegseth s’adresse \u00e0 un groupe de soldats de la Garde nationale avant de pr\u00eater serment, au pied du Washington Monument, le vendredi 6 f\u00e9vrier 2026, \u00e0 Washington D. C. \u00a9 AP Photo\/Kevin Wolf<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre Pete Hegseth a ordonn\u00e9 le licenciement de 20 % des g\u00e9n\u00e9raux \u00ab quatre \u00e9toiles \u00bb dans l’ensemble des services. (Image \u00a9 Kevin Wolf\/AP)<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre Pete Hegseth s’adresse \u00e0 un groupe de soldats de la Garde nationale avant de pr\u00eater serment, au pied du Washington Monument, le vendredi 6 f\u00e9vrier 2026, \u00e0 Washington D. C. \u00a9 AP Photo\/Kevin Wolf<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me est que l’argument de Huntington est, comme Peter Feaver l’a tr\u00e8s bien identifi\u00e9, circulaire. Son raisonnement peut en effet se r\u00e9sumer \u00e0 la logique suivante. <\/p>\n\n\n\n

Pourquoi certaines arm\u00e9es parviennent-elles \u00e0 \u00eatre \u00e0 la fois efficaces et subordonn\u00e9es ? Parce qu’elles sont professionnelles. <\/p>\n\n\n\n

Que signifie \u00ab professionnel \u00bb ? \u00catre expert et responsable. <\/p>\n\n\n\n

Et que signifie \u00eatre expert et responsable ? \u00catre efficace et subordonn\u00e9 <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Autrement dit, cet argument n’explique en rien comment un corps d’officiers devient professionnel au d\u00e9part, ni ce qui se passe lorsque l’\u00e9thique professionnelle est soumise \u00e0 des pressions ext\u00e9rieures. Plus important encore pour notre propos, il ne fournit aucune ressource analytique \u00e0 l’officier dont le sup\u00e9rieur civil n’agit pas, en fait, de bonne foi constitutionnelle. Le cadre de Huntington a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour un type particulier de relation, dans laquelle l’\u00c9tat et le corps des officiers professionnels sont fondamentalement orient\u00e9s vers les m\u00eames fins. Lorsque cette orientation s’effondre, le cadre n’offre aucune explication analytique.<\/p>\n\n\n\n

Risa Brooks a montr\u00e9 que le cadre de Huntington g\u00e9n\u00e8re trois paradoxes qui sapent ses propres prescriptions : l’identit\u00e9 apolitique qu’il impose est en soi une position politique ; la s\u00e9paration des sph\u00e8res qu’il exige sape plut\u00f4t qu\u2019elle ne garantit un contr\u00f4le civil efficace ; et l’efficacit\u00e9 professionnelle qu’il promet est obtenue au d\u00e9triment de l’efficacit\u00e9 strat\u00e9gique, produisant ce qu’elle appelle un \u00ab trou noir strat\u00e9gique \u00bb dans lequel les conseils militaires parviennent aux d\u00e9cideurs civils apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 filtr\u00e9s par des incitations institutionnelles <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Des \u00ab serviteurs arm\u00e9s \u00bb : la r\u00e9ponse de Feaver \u00e0 Huntington<\/h3>\n\n\n\n

Dans le champ des \u00e9tudes sur les relations civilo-militaires, le mod\u00e8le \u00ab principal-agent \u00bb de Feaver, d\u00e9velopp\u00e9 dans son ouvrage Armed Servants <\/em>(2003), a \u00e9t\u00e9 explicitement con\u00e7u pour r\u00e9pondre aux insuffisances th\u00e9oriques de l’analyse de Huntington <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Abandonnant l’\u00e9thique professionnelle comme variable explicative, Feaver s’appuie sur la th\u00e9orie principal-agent pour reformuler les relations entre civils et militaires comme un probl\u00e8me d’asym\u00e9trie d’information et de gestion des incitations. Dans ce mod\u00e8le, les agents militaires travaillent \u2014 c’est-\u00e0-dire qu’ils se conforment aux instructions de leur mandant civil \u2014 lorsqu’ils sont soumis \u00e0 une surveillance cr\u00e9dible et lorsque le co\u00fbt pr\u00e9vu de la sanction en cas de non-conformit\u00e9 est suffisamment \u00e9lev\u00e9. Ils se d\u00e9robent \u2014 c’est-\u00e0-dire qu’ils s’\u00e9cartent des pr\u00e9f\u00e9rences civiles par des man\u0153uvres dilatoires, des fuites, une r\u00e9sistance bureaucratique ou une non-conformit\u00e9 pure et simple \u2014 lorsque la surveillance est faible ou que les co\u00fbts de la sanction sont insuffisants <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Dans ce cas de figure, le contr\u00f4le civil n’est pas le produit d’une culture professionnelle, mais d’une architecture institutionnelle : c\u2019est la mise en place de m\u00e9canismes de surveillance et de r\u00e9gimes de sanctions qui font du respect de la primaut\u00e9 du civil sur le militaire le choix rationnel pour les agents concern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Ce cadre permet d\u2019expliquer des ph\u00e9nom\u00e8nes \u2014 rivalit\u00e9 entre les services, fuites strat\u00e9giques, manipulation des \u00e9valuations des menaces \u2014 que la th\u00e9orie de Huntington rendait invisibles. Il a \u00e9galement l’avantage de ne pas d\u00e9pendre de l’existence pr\u00e9alable de ce qu’il tente d’expliquer. Ses limites sont toutefois tout aussi importantes. <\/p>\n\n\n\n

On entre litt\u00e9ralement dans une dynamique pr\u00e9torienne : non pas une arm\u00e9e agissant contre l’autorit\u00e9 civile, mais une arm\u00e9e agissant comme sa courroie de transmission id\u00e9ologique.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019angle mort de la dissidence civile<\/h3>\n\n\n\n

Le mod\u00e8le de Feaver repose en effet sur l’hypoth\u00e8se fondamentale selon laquelle les responsables civils agissent dans l’int\u00e9r\u00eat de la soci\u00e9t\u00e9 et sont capables d’identifier correctement comment utiliser l\u2019outil militaire pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 de l’\u00c9tat <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En l’absence de cette hypoth\u00e8se, toute la structure normative du cadre s’effondre.<\/p>\n\n\n\n

Feaver lui-m\u00eame reconna\u00eet cette tension et la r\u00e9sout en d\u00e9clarant, dans la derni\u00e8re phrase de Armed Servants<\/em>, que \u00ab la r\u00e9publique serait mieux servie par une ob\u00e9issance insens\u00e9e que par une d\u00e9robade \u00e9clair\u00e9e \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette formulation est r\u00e9v\u00e9latrice. Feaver admet au fond que la primaut\u00e9 d\u2019un civil infid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9publique ne rel\u00e8ve pas du champ d’application de la th\u00e9orie : quels que soient les dommages que pourrait causer une autorit\u00e9 malhonn\u00eate ou transgressive, cela reste pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l’alternative d’une arm\u00e9e qui s’arroge le droit de juger quand l’autorit\u00e9 civile m\u00e9rite d’\u00eatre respect\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Cette affirmation \u00e9tait d\u00e9fendable dans le contexte dans lequel Feaver \u00e9crivait. En tant que principe g\u00e9n\u00e9ral pour la gouvernance des relations entre civils et militaires dans une d\u00e9mocratie fonctionnelle, la primaut\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 l’autorit\u00e9 civile par rapport au jugement militaire refl\u00e8te une bonne compr\u00e9hension des risques que l’action politique militaire a historiquement pos\u00e9s. La difficult\u00e9 ne vient pas du principe de cette primaut\u00e9 mais de son application en tant qu’hypoth\u00e8se analytique plut\u00f4t qu’en tant qu’engagement normatif.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque le responsable civil r\u00e9compense la loyaut\u00e9 id\u00e9ologique plut\u00f4t que la comp\u00e9tence professionnelle, s\u00e9lectionne des officiers qui ne donneront pas de conseils honn\u00eates et utilise les m\u00e9canismes de contr\u00f4le que Feaver identifie comme des instruments de contr\u00f4le civil pour imposer la conformit\u00e9 partisane plut\u00f4t que la responsabilit\u00e9 constitutionnelle, le cadre ne se contente pas de ne pas fournir d’orientation : il d\u00e9forme activement la situation. Ce que Feaver appelle \u00ab travailler \u00bb devient, dans ces conditions, une description de la complicit\u00e9. Ce qu’il appelle \u00ab se d\u00e9rober \u00bb devient, dans certains sc\u00e9narios, la seule forme disponible d’autoconservation institutionnelle <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Ensemble, Huntington et Feaver ont d\u00e9velopp\u00e9 ce que l’on pourrait qualifier d’allergie commune \u00e0 l’action politique militaire. <\/p>\n\n\n\n

Pour Huntington, l’engagement politique des officiers est un sympt\u00f4me d’\u00e9chec professionnel : il rel\u00e8verait d\u2019une forme de contamination de l’arm\u00e9e par un monde civil qu’elle est cens\u00e9e tenir \u00e0 distance. Pour Feaver, il s’agirait d’une forme d’int\u00e9r\u00eat bureaucratique qui menacerait le contr\u00f4le civil : l’agent militaire fait valoir ses propres pr\u00e9f\u00e9rences au d\u00e9triment de son mandant. Aucun de ces deux cadres ne pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 que l’engagement politique de l’arm\u00e9e puisse \u00eatre non seulement in\u00e9vitable mais, dans certaines conditions, d\u00e9mocratiquement n\u00e9cessaire. Aucun des deux ne peut th\u00e9oriser la situation dans laquelle la menace la plus importante pour la gouvernance d\u00e9mocratique de la r\u00e9publique ne provient pas d’une arm\u00e9e trop ambitieuse, mais d’une autorit\u00e9 civile qui a instrumentalis\u00e9 l’arm\u00e9e \u00e0 des fins antid\u00e9mocratiques <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui manque donc aux travaux universitaires existants, ce n’est pas une meilleure version de Huntington ou une version plus sophistiqu\u00e9e de Feaver, c’est la volont\u00e9 de partir d’un postulat diff\u00e9rent que l\u2019on pourrait construire \u00e0 partir de trois constats : <\/p>\n\n\n\n