{"id":321509,"date":"2026-03-12T06:00:00","date_gmt":"2026-03-12T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=321509"},"modified":"2026-03-11T20:00:26","modified_gmt":"2026-03-11T19:00:26","slug":"garde-pretorienne-armee-trump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/12\/garde-pretorienne-armee-trump\/","title":{"rendered":"La garde pr\u00e9torienne de l\u2019Empereur : pourquoi l\u2019arm\u00e9e de Trump est dangereuse"},"content":{"rendered":"\n
Si vous nous lisez et que vous souhaitez soutenir une r\u00e9daction jeune et ind\u00e9pendante, mobilis\u00e9e pour produire des analyses \u00e0 chaud, d\u00e9couvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Il y a quelques mois, un d\u00e9bat a \u00e9merg\u00e9 dans les milieux de d\u00e9fense et les cercles strat\u00e9giques am\u00e9ricains, qui aurait \u00e9t\u00e9 impossible \u00e0 imaginer dix ans auparavant. En octobre 2025, un officier en service dans l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine, Peter Mitchell, a publi\u00e9 un essai dans lequel il s’interrogeait sur ce que pourrait devenir l\u2019arm\u00e9e de m\u00e9tier si l’ordre politique lib\u00e9ral qui l’avait produite venait \u00e0 s’affaiblir ou \u00e0 s’effondrer. Il esquissait des mod\u00e8les d\u2019arm\u00e9es \u00ab post-lib\u00e9rales \u00bb, pr\u00e9sent\u00e9s comme des exp\u00e9riences de pens\u00e9e <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Quelques semaines plus tard, Carrie A. Lee, \u00e9minente sp\u00e9cialiste des relations civilo-militaires \u2014 la seule personne aux \u00c9tats-Unis \u00e0 porter le titre de \u00ab professeure de relations civilo-militaires \u00bb \u2014, lui r\u00e9pondait que le cadre th\u00e9orique de son approche \u00e9tait, en soi, un probl\u00e8me : les officiers n\u2019\u00e9taient pas, et n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9, des spectateurs innocents de l’ordre politique dans lequel ils \u00e9voluent, et la bonne question n’\u00e9tait pas de savoir \u00e0 quoi ressemblerait l\u2019arm\u00e9e de m\u00e9tier apr\u00e8s le lib\u00e9ralisme, mais quelles \u00e9taient les obligations des officiers alors que la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale est activement attaqu\u00e9 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les deux interlocuteurs r\u00e9agissaient \u00e0 une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 de fond.<\/p>\n\n\n\n Depuis d\u00e9but 2025, le corps des officiers sup\u00e9rieurs am\u00e9ricains a \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement purg\u00e9 des personnalit\u00e9s jug\u00e9es insuffisamment loyales \u00e0 l’administration. Donald Trump a partiellement d\u00e9capit\u00e9 le haut commandement en licenciant le pr\u00e9sident afro-am\u00e9ricain du Comit\u00e9 des chefs d’\u00e9tat-major, le g\u00e9n\u00e9ral CQ Brown Jr. ; la chef des gardes-c\u00f4tes, l’amiral Linda Fagan ; le chef du Cyber Command, le g\u00e9n\u00e9ral Timothy Haugh ; le chef de l’arm\u00e9e de l’air, le g\u00e9n\u00e9ral David Allvin, et son adjoint le g\u00e9n\u00e9ral James Slife. Le secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre Pete Hegseth a prolong\u00e9 ce mouvement en ordonnant le licenciement de 20 % suppl\u00e9mentaires de tous les g\u00e9n\u00e9raux \u00ab quatre \u00e9toiles \u00bb dans l’ensemble des arm\u00e9es. L’ind\u00e9pendance institutionnelle du syst\u00e8me judiciaire militaire a \u00e9t\u00e9 remise en cause, avec le licenciement des meilleurs avocats de l’arm\u00e9e de terre, de la marine et de l’arm\u00e9e de l’air. Les d\u00e9ploiements nationaux ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tendus de mani\u00e8re \u00e0 tester les limites normatives qui s\u00e9parent les fonctions militaires des fonctions de maintien de l’ordre. Et d\u00e9but mars 2026, \u00e0 la suite des frappes am\u00e9ricaines et isra\u00e9liennes contre l’Iran, des rapports ont fait \u00e9tat de commandants d’unit\u00e9s pr\u00e9sentant cette guerre en termes explicitement eschatologiques \u00e0 leurs subordonn\u00e9s : non pas comme un choix politique, mais comme un \u00e9v\u00e9nement d\u2019ordre divin, avec plus d’une centaine de plaintes par des subordonn\u00e9es contre des discours similaires tenus par leurs sup\u00e9rieurs dans au moins trente bases militaires de toutes les branches des forces arm\u00e9es <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il ne s’agit pas d’\u00e9pisodes isol\u00e9s. Ensemble, ils d\u00e9crivent une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9orient\u00e9es par le pr\u00e9sident.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9bat entre Mitchell et Lee est symptomatique d’une insuffisance th\u00e9orique plus profonde. Les cadres dominants de la recherche sur les relations civilo-militaires aux \u00c9tats-Unis \u2014 la th\u00e9orie de Huntington sur un corps d’officiers apolitique et le mod\u00e8le principal-agent de Feaver sur le contr\u00f4le civil \u2014 ont \u00e9t\u00e9 construits pour r\u00e9pondre \u00e0 une question sp\u00e9cifique : comment les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques maintiennent-elles des forces arm\u00e9es \u00e0 la fois comp\u00e9tentes et subordonn\u00e9es \u00e0 l’autorit\u00e9 \u00e9lue <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? Ils n’ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s pour r\u00e9pondre \u00e0 la question que pose l’administration actuelle : que doivent faire les officiers lorsque l’autorit\u00e9 civile \u00e0 laquelle ils sont subordonn\u00e9s est elle-m\u00eame \u00e0 l’origine d’atteintes \u00e0 la d\u00e9mocratie ? <\/p>\n\n\n\n Dans la litt\u00e9rature existante, cette question reste largement sans r\u00e9ponse, car les hypoth\u00e8ses fondamentales des mod\u00e8les dominants emp\u00eachent de la th\u00e9oriser de mani\u00e8re ad\u00e9quate.<\/p>\n\n\n\n Une approche diff\u00e9rente est pourtant possible. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre que les officiers militaires sont des acteurs politiques, qu’ils l’ont toujours \u00e9t\u00e9, et que la question de la sant\u00e9 d\u00e9mocratique ne d\u00e9pend pas de leur engagement politique, mais de la forme que prend cet engagement et des conditions institutionnelles dans lesquelles il reste d\u00e9mocratiquement productif.<\/p>\n\n\n\n Cela a des implications qui vont bien au-del\u00e0 des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Les alli\u00e9s europ\u00e9ens ont des raisons l\u00e9gitimes de r\u00e9fl\u00e9chir attentivement \u00e0 ce que la transformation institutionnelle de l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine signifie pour les relations d’alliance et les hypoth\u00e8ses de planification sur lesquelles reposent leurs propres dispositifs de s\u00e9curit\u00e9, mais ils devraient \u00e9galement tenir compte de l’arriv\u00e9e au pouvoir de partis proches du mouvement MAGA dans les pays europ\u00e9ens \u2014 ce qui soul\u00e8vera des questions difficiles pour le corps des officiers dans ces pays.<\/p>\n\n\n\n L\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine est devenue une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9orient\u00e9es par le pr\u00e9sident.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le cadre des relations civilo-militaires qui s’est consolid\u00e9 aux \u00c9tats-Unis pendant la Guerre froide s’est organis\u00e9 autour d’un probl\u00e8me qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine un probl\u00e8me de th\u00e9orie d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n La logique \u00e9tait peu ou prou la suivante. L’\u00c9tat moderne a besoin d’une arm\u00e9e capable de vaincre ses ennemis ext\u00e9rieurs ; cette m\u00eame arm\u00e9e, pr\u00e9cis\u00e9ment en raison des capacit\u00e9s qu’elle concentre, constitue une menace potentielle pour l’autorit\u00e9 civile qu’elle est cens\u00e9e servir. La mani\u00e8re dont les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques g\u00e8rent cette tension \u2014 en veillant \u00e0 ce que leurs forces arm\u00e9es soient \u00e0 la fois efficaces et subordonn\u00e9es \u2014 est la question fondamentale \u00e0 partir de laquelle tout le domaine se d\u00e9veloppe <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La difficult\u00e9 li\u00e9e \u00e0 cette question du reste importante r\u00e9side dans le fait que les r\u00e9ponses \u00e9labor\u00e9es par le champ pour y r\u00e9pondre se sont fig\u00e9es, au cours des six derni\u00e8res d\u00e9cennies, en hypoth\u00e8ses qui limitent aujourd\u2019hui l’analyse plut\u00f4t que de l’\u00e9clairer \u2014 et restreignent donc les options que les officiers am\u00e9ricains estiment \u00e0 leur disposition.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re r\u00e9ponse \u2014 et la plus influente \u2014 fut celle de Samuel Huntington. <\/p>\n\n\n\n Dans The Soldier and the State <\/em>(1957), Huntington utilisait la th\u00e9orie des professions comme principale explication du fait que certaines arm\u00e9es parviennent \u00e0 \u00eatre \u00e0 la fois comp\u00e9tentes et politiquement subordonn\u00e9es <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son argument reposait sur un id\u00e9al-type tridimensionnel, emprunt\u00e9 \u00e0 la sociologie des professions : l’expertise (le monopole des connaissances n\u00e9cessaires pour g\u00e9rer la violence), la responsabilit\u00e9 (une obligation int\u00e9rioris\u00e9e de servir l’\u00c9tat, exprim\u00e9e par le serment pr\u00eat\u00e9 par tous les militaires \u00e0 la Constitution am\u00e9ricaine) et l’esprit d’entreprise (une identit\u00e9 collective r\u00e9gie par des normes communes d’appartenance). Plus un corps d’officiers se rapprochait de cet id\u00e9al-type, plus il devenait, selon la formulation de Huntington, \u00ab immunis\u00e9 contre la politique \u00bb : un \u00ab contrepoids stabilisateur dans la conduite de la politique \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les outils que ce cadre offre \u00e0 l’officier pour naviguer dans les relations entre civils et militaires sont donc en fait assez minimes : expliquer, conseiller et mettre en \u0153uvre. Rien de plus n’est requis, car l’\u00e9thique professionnelle suffit en soi \u00e0 garantir la subordination.<\/p>\n\n\n\n L’attrait de cette vision n’est pas difficile \u00e0 comprendre. Elle offre une solution claire \u00e0 la tension fondamentale : un corps d’officiers suffisamment professionnel n’a pas besoin d’\u00eatre contraint \u00e0 la subordination ni tent\u00e9 par l’autonomie. Il int\u00e9riorise simplement la relation appropri\u00e9e avec l’autorit\u00e9 civile comme faisant partie int\u00e9grante de ce que signifie \u00eatre un professionnel<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Des g\u00e9n\u00e9rations d’officiers am\u00e9ricains ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9es dans cette tradition huntingtonienne, qui continue de fa\u00e7onner la conception normative que l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine a d’elle-m\u00eame <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n\n Le probl\u00e8me est que l’argument de Huntington est, comme Peter Feaver l’a tr\u00e8s bien identifi\u00e9, circulaire. Son raisonnement peut en effet se r\u00e9sumer \u00e0 la logique suivante. <\/p>\n\n\n\n Pourquoi certaines arm\u00e9es parviennent-elles \u00e0 \u00eatre \u00e0 la fois efficaces et subordonn\u00e9es ? Parce qu’elles sont professionnelles. <\/p>\n\n\n\n Que signifie \u00ab professionnel \u00bb ? \u00catre expert et responsable. <\/p>\n\n\n\n Et que signifie \u00eatre expert et responsable ? \u00catre efficace et subordonn\u00e9 <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Autrement dit, cet argument n’explique en rien comment un corps d’officiers devient professionnel au d\u00e9part, ni ce qui se passe lorsque l’\u00e9thique professionnelle est soumise \u00e0 des pressions ext\u00e9rieures. Plus important encore pour notre propos, il ne fournit aucune ressource analytique \u00e0 l’officier dont le sup\u00e9rieur civil n’agit pas, en fait, de bonne foi constitutionnelle. Le cadre de Huntington a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour un type particulier de relation, dans laquelle l’\u00c9tat et le corps des officiers professionnels sont fondamentalement orient\u00e9s vers les m\u00eames fins. Lorsque cette orientation s’effondre, le cadre n’offre aucune explication analytique.<\/p>\n\n\n\n Risa Brooks a montr\u00e9 que le cadre de Huntington g\u00e9n\u00e8re trois paradoxes qui sapent ses propres prescriptions : l’identit\u00e9 apolitique qu’il impose est en soi une position politique ; la s\u00e9paration des sph\u00e8res qu’il exige sape plut\u00f4t qu\u2019elle ne garantit un contr\u00f4le civil efficace ; et l’efficacit\u00e9 professionnelle qu’il promet est obtenue au d\u00e9triment de l’efficacit\u00e9 strat\u00e9gique, produisant ce qu’elle appelle un \u00ab trou noir strat\u00e9gique \u00bb dans lequel les conseils militaires parviennent aux d\u00e9cideurs civils apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 filtr\u00e9s par des incitations institutionnelles <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans le champ des \u00e9tudes sur les relations civilo-militaires, le mod\u00e8le \u00ab principal-agent \u00bb de Feaver, d\u00e9velopp\u00e9 dans son ouvrage Armed Servants <\/em>(2003), a \u00e9t\u00e9 explicitement con\u00e7u pour r\u00e9pondre aux insuffisances th\u00e9oriques de l’analyse de Huntington <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Abandonnant l’\u00e9thique professionnelle comme variable explicative, Feaver s’appuie sur la th\u00e9orie principal-agent pour reformuler les relations entre civils et militaires comme un probl\u00e8me d’asym\u00e9trie d’information et de gestion des incitations. Dans ce mod\u00e8le, les agents militaires travaillent \u2014 c’est-\u00e0-dire qu’ils se conforment aux instructions de leur mandant civil \u2014 lorsqu’ils sont soumis \u00e0 une surveillance cr\u00e9dible et lorsque le co\u00fbt pr\u00e9vu de la sanction en cas de non-conformit\u00e9 est suffisamment \u00e9lev\u00e9. Ils se d\u00e9robent \u2014 c’est-\u00e0-dire qu’ils s’\u00e9cartent des pr\u00e9f\u00e9rences civiles par des man\u0153uvres dilatoires, des fuites, une r\u00e9sistance bureaucratique ou une non-conformit\u00e9 pure et simple \u2014 lorsque la surveillance est faible ou que les co\u00fbts de la sanction sont insuffisants <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans ce cas de figure, le contr\u00f4le civil n’est pas le produit d’une culture professionnelle, mais d’une architecture institutionnelle : c\u2019est la mise en place de m\u00e9canismes de surveillance et de r\u00e9gimes de sanctions qui font du respect de la primaut\u00e9 du civil sur le militaire le choix rationnel pour les agents concern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Ce cadre permet d\u2019expliquer des ph\u00e9nom\u00e8nes \u2014 rivalit\u00e9 entre les services, fuites strat\u00e9giques, manipulation des \u00e9valuations des menaces \u2014 que la th\u00e9orie de Huntington rendait invisibles. Il a \u00e9galement l’avantage de ne pas d\u00e9pendre de l’existence pr\u00e9alable de ce qu’il tente d’expliquer. Ses limites sont toutefois tout aussi importantes. <\/p>\n\n\n\n On entre litt\u00e9ralement dans une dynamique pr\u00e9torienne : non pas une arm\u00e9e agissant contre l’autorit\u00e9 civile, mais une arm\u00e9e agissant comme sa courroie de transmission id\u00e9ologique.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le mod\u00e8le de Feaver repose en effet sur l’hypoth\u00e8se fondamentale selon laquelle les responsables civils agissent dans l’int\u00e9r\u00eat de la soci\u00e9t\u00e9 et sont capables d’identifier correctement comment utiliser l\u2019outil militaire pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 de l’\u00c9tat <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En l’absence de cette hypoth\u00e8se, toute la structure normative du cadre s’effondre.<\/p>\n\n\n\n Feaver lui-m\u00eame reconna\u00eet cette tension et la r\u00e9sout en d\u00e9clarant, dans la derni\u00e8re phrase de Armed Servants<\/em>, que \u00ab la r\u00e9publique serait mieux servie par une ob\u00e9issance insens\u00e9e que par une d\u00e9robade \u00e9clair\u00e9e \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette formulation est r\u00e9v\u00e9latrice. Feaver admet au fond que la primaut\u00e9 d\u2019un civil infid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9publique ne rel\u00e8ve pas du champ d’application de la th\u00e9orie : quels que soient les dommages que pourrait causer une autorit\u00e9 malhonn\u00eate ou transgressive, cela reste pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l’alternative d’une arm\u00e9e qui s’arroge le droit de juger quand l’autorit\u00e9 civile m\u00e9rite d’\u00eatre respect\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Cette affirmation \u00e9tait d\u00e9fendable dans le contexte dans lequel Feaver \u00e9crivait. En tant que principe g\u00e9n\u00e9ral pour la gouvernance des relations entre civils et militaires dans une d\u00e9mocratie fonctionnelle, la primaut\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 l’autorit\u00e9 civile par rapport au jugement militaire refl\u00e8te une bonne compr\u00e9hension des risques que l’action politique militaire a historiquement pos\u00e9s. La difficult\u00e9 ne vient pas du principe de cette primaut\u00e9 mais de son application en tant qu’hypoth\u00e8se analytique plut\u00f4t qu’en tant qu’engagement normatif.<\/p>\n\n\n\n Lorsque le responsable civil r\u00e9compense la loyaut\u00e9 id\u00e9ologique plut\u00f4t que la comp\u00e9tence professionnelle, s\u00e9lectionne des officiers qui ne donneront pas de conseils honn\u00eates et utilise les m\u00e9canismes de contr\u00f4le que Feaver identifie comme des instruments de contr\u00f4le civil pour imposer la conformit\u00e9 partisane plut\u00f4t que la responsabilit\u00e9 constitutionnelle, le cadre ne se contente pas de ne pas fournir d’orientation : il d\u00e9forme activement la situation. Ce que Feaver appelle \u00ab travailler \u00bb devient, dans ces conditions, une description de la complicit\u00e9. Ce qu’il appelle \u00ab se d\u00e9rober \u00bb devient, dans certains sc\u00e9narios, la seule forme disponible d’autoconservation institutionnelle <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ensemble, Huntington et Feaver ont d\u00e9velopp\u00e9 ce que l’on pourrait qualifier d’allergie commune \u00e0 l’action politique militaire. <\/p>\n\n\n\n Pour Huntington, l’engagement politique des officiers est un sympt\u00f4me d’\u00e9chec professionnel : il rel\u00e8verait d\u2019une forme de contamination de l’arm\u00e9e par un monde civil qu’elle est cens\u00e9e tenir \u00e0 distance. Pour Feaver, il s’agirait d’une forme d’int\u00e9r\u00eat bureaucratique qui menacerait le contr\u00f4le civil : l’agent militaire fait valoir ses propres pr\u00e9f\u00e9rences au d\u00e9triment de son mandant. Aucun de ces deux cadres ne pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 que l’engagement politique de l’arm\u00e9e puisse \u00eatre non seulement in\u00e9vitable mais, dans certaines conditions, d\u00e9mocratiquement n\u00e9cessaire. Aucun des deux ne peut th\u00e9oriser la situation dans laquelle la menace la plus importante pour la gouvernance d\u00e9mocratique de la r\u00e9publique ne provient pas d’une arm\u00e9e trop ambitieuse, mais d’une autorit\u00e9 civile qui a instrumentalis\u00e9 l’arm\u00e9e \u00e0 des fins antid\u00e9mocratiques <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce qui manque donc aux travaux universitaires existants, ce n’est pas une meilleure version de Huntington ou une version plus sophistiqu\u00e9e de Feaver, c’est la volont\u00e9 de partir d’un postulat diff\u00e9rent que l\u2019on pourrait construire \u00e0 partir de trois constats : <\/p>\n\n\n\n Les ouvrages sur la politique militaire en Indon\u00e9sie, en Russie et en Am\u00e9rique latine partent depuis longtemps du principe que les militaires professionnels sont des acteurs politiques : la litt\u00e9rature dresse ce constat non pas comme une d\u00e9viation pathologique par rapport \u00e0 une norme apolitique mais comme une caract\u00e9ristique structurelle inh\u00e9rente aux grandes organisations riches en ressources et capables de violence au sein des syst\u00e8mes politiques dans lesquels elles \u00e9voluent.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la lecture comparative, ce qui frappe n’est pas tant que ces ouvrages parviennent \u00e0 cette conclusion sur leurs cas respectifs, mais qu’ils le font sans que cela ait de cons\u00e9quences pour le champ acad\u00e9mique am\u00e9ricain \u2014 qui a continu\u00e9 \u00e0 traiter toute action politique des officiers comme un \u00e9chec professionnel ou une menace bureaucratique <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Trois enseignements directement pertinents pour la situation am\u00e9ricaine se d\u00e9gagent de cette analyse comparative.<\/p>\n\n\n\n Le premier est que les arm\u00e9es professionnelles modernes sont des acteurs politiques, ind\u00e9pendamment de la fa\u00e7on dont elles se per\u00e7oivent elles-m\u00eames ou dont les chercheurs pr\u00e9f\u00e8rent les d\u00e9crire. Un corps d’officiers conditionn\u00e9 \u00e0 consid\u00e9rer tout engagement politique comme une forme de \u00ab contamination \u00bb ne dissout pas pour autant son action politique ; il la rend simplement moins visible, moins r\u00e9fl\u00e9chie et plus facilement instrumentalis\u00e9e par des acteurs externes d\u00e9sireux d’agir politiquement en son nom. <\/p>\n\n\n\n La deuxi\u00e8me le\u00e7on est qu’il vaut mieux consid\u00e9rer les arm\u00e9es comme des acteurs pluriels que comme des monolithes institutionnels. Le corps des officiers de toute grande arm\u00e9e comprend de multiples factions \u2014 diff\u00e9renci\u00e9es par arm\u00e9es, g\u00e9n\u00e9ration, exp\u00e9rience op\u00e9rationnelle et orientation politique \u2014 dont les int\u00e9r\u00eats et les engagements divergents fa\u00e7onnent le comportement institutionnel d’une mani\u00e8re que les mod\u00e8les unitaires ne permettent pas de saisir.<\/p>\n\n\n\n La troisi\u00e8me le\u00e7on est que les sph\u00e8res civilo-strat\u00e9gique d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et militaro-op\u00e9rationnelle de l\u2019autre ne sont pas des domaines distincts s\u00e9par\u00e9s par une ligne claire, mais des ensembles qui se chevauchent, co-construits par l’interaction continue de multiples acteurs. Pour le dire encore plus clairement, on n\u2019atteint pas d\u2019objectifs strat\u00e9giques par la simple d\u00e9finition de lignes directrices c\u00f4t\u00e9 civil et leur mise en \u0153uvre par l’arm\u00e9e. C\u2019est au contraire la recette pour des accusations mutuelles de trahison et d’incomp\u00e9tence. Les r\u00e9sultats strat\u00e9giques sont obtenus par 1\u00b0) la collaboration, 2\u00b0) la concurrence et 3\u00b0) les conflits entre des factions qui comprennent de multiples groupements militaires ainsi que de multiples groupements civils. C\u2019est dans cette triple friction que se noue l\u2019action d\u00e9cisive.<\/p>\n\n\n\n Ces trois modes d\u2019interaction constituent le fondement de ce que Thomas Crosbie a appel\u00e9 l’approche \u00ab politique militaire \u00bb (military politics<\/em>), qui prend au s\u00e9rieux l’action politique des officiers en tant qu’objet d’analyse plut\u00f4t que de la traiter comme un probl\u00e8me \u00e0 supprimer <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Cette approche ne pr\u00e9tend pas que tout engagement politique des militaires serait intrins\u00e8quement b\u00e9n\u00e9fique. L’histoire de l’implication des militaires dans la politique contient suffisamment d’exemples d’\u00e9checs professionnels, d’abus institutionnels et d’autoritarisme pur et simple pour rendre une telle affirmation ind\u00e9fendable. <\/p>\n\n\n\n Elle soutient plut\u00f4t que la question pertinente n’est pas de savoir si<\/em> les officiers s’engagent politiquement \u2014 ils le font et le feront toujours \u2014 mais ce qui distingue au fond les formes plus ou moins d\u00e9mocratiques de cet engagement \u2014 et quelles conditions institutionnelles rendent les premi\u00e8res plus probables que les secondes.<\/p>\n\n\n\n Ce recadrage th\u00e9orique a des cons\u00e9quences analytiques imm\u00e9diates pour le cas am\u00e9ricain. <\/p>\n\n\n\n La plus importante est qu’il met en \u00e9vidence une distinction que ni Huntington ni Feaver ne permettent d\u2019\u00e9tablir : la distinction entre un corps d’officiers engag\u00e9 politiquement de mani\u00e8re \u00e0 soutenir les valeurs d\u00e9mocratiques et un corps d’officiers engag\u00e9 politiquement de mani\u00e8re \u00e0 les saper. <\/p>\n\n\n\n Les officiers am\u00e9ricains ont int\u00e9rioris\u00e9 le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour Huntington, les deux cas constituent des exemples d’\u00e9checs professionnels. Pour Feaver, les deux cas constituent des exemples de d\u00e9robade. <\/p>\n\n\n\n Notre approche fond\u00e9e sur une compr\u00e9hension politico-militaire, en revanche, permet de reconna\u00eetre qu’un officier qui fournit des conseils francs et politiquement avis\u00e9s dans le cadre des canaux institutionnels, qui r\u00e9siste \u00e0 l’instrumentalisation de l’arm\u00e9e \u00e0 des fins partisanes et qui entretient des relations lat\u00e9rales avec des acteurs constitutionnels en dehors de la cha\u00eene de commandement ex\u00e9cutive, agit de mani\u00e8re fondamentalement diff\u00e9rente d’un officier qui soutient publiquement le programme politique de l’administration, impose la conformit\u00e9 id\u00e9ologique au sein de son unit\u00e9 \u2014 ou pr\u00e9sente les op\u00e9rations militaires en termes d’eschatologie divine. <\/p>\n\n\n\n Le premier exerce ce que Damon Coletta et Thomas Crosbie ont d\u00e9crit, en s’inspirant d’Aristote et de Machiavel, comme une sagesse pratique combin\u00e9e \u00e0 la virt\u00f9 <\/em> : la capacit\u00e9 d’agir efficacement et avec int\u00e9grit\u00e9 institutionnelle dans un environnement politique complexe <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le second est complice de la destruction de l’ordre d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n Selon Coletta et Crosbie, les officiers qui combinent la phronesis<\/em> \u2014 entendue comme une sagesse pratique, une capacit\u00e9 \u00e0 bien r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qu’il faut faire dans des situations politiquement complexes \u2014 \u00e0 la virt\u00f9<\/em> \u2014 la combinaison de qualit\u00e9s personnelles telles que l’adaptabilit\u00e9, la r\u00e9silience et la perspicacit\u00e9 politique qui permettent d’agir efficacement dans des environnements incertains \u2014 seraient les plus aptes \u00e0 fournir des conseils et une r\u00e9sistance d\u00e9mocratiquement productifs. Ceux qui manquent de ces deux qualit\u00e9s seraient les plus facilement instrumentalis\u00e9s par un pouvoir civil \u00e0 la d\u00e9rive.<\/p>\n\n\n\n La taxonomie hirschmanienne dite de l\u2019\u00ab EVLN \u00bb qui analyse les options de sortie (exits<\/em>), de voix, de loyaut\u00e9 et de n\u00e9gligence dont disposent les acteurs au sein d’organisations complexes offre un vocabulaire utile pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui arrive \u00e0 chacune de ces options dans des conditions de violation par le mandant de son engagement d\u00e9mocratique <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans des conditions normales, l’option de sortie (la d\u00e9mission) fonctionne comme un signal de dissidence fond\u00e9e sur des principes ; la voix (conseiller, d\u00e9fendre, insister, dialoguer) fonctionne comme le principal m\u00e9canisme par lequel le jugement professionnel est transmis aux d\u00e9cideurs civils ; la loyaut\u00e9 (mettre en \u0153uvre, travailler, rester neutre) soutient la relation institutionnelle ; et la n\u00e9gligence (ralentissement, conformit\u00e9 minimale) offre une forme de r\u00e9sistance passive lorsque les autres options sont \u00e9puis\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019en cas de violation fondamentale de l’engagement d\u00e9mocratique, chacune de ces options est syst\u00e9matiquement d\u00e9form\u00e9e : la sortie \u00e9limine de l’institution pr\u00e9cis\u00e9ment les officiers les plus attach\u00e9s aux normes constitutionnelles, tandis que ceux qui sont pr\u00eats \u00e0 rester b\u00e9n\u00e9ficient des opportunit\u00e9s de promotion qui en r\u00e9sultent ; la culture professionnelle de l’institution est d\u00e9grad\u00e9e par le m\u00e9canisme m\u00eame qui est cens\u00e9 la pr\u00e9server. La voix est soit supprim\u00e9e lorsque les officiers qui donnent des conseils honn\u00eates sont relev\u00e9s de leurs fonctions, soit captur\u00e9e lorsque les canaux de conseil professionnels sont remplac\u00e9s par une loyaut\u00e9 performative. La loyaut\u00e9, d\u00e9pouill\u00e9e du cadre constitutionnel qui lui donnait son contenu d\u00e9mocratique, devient indiscernable de la complicit\u00e9. Et la n\u00e9gligence \u2014 l’option que Feaver identifie comme la forme paradigmatique de mauvaise conduite militaire \u2014 devient, paradoxalement, le seul instrument disponible d’autoconservation institutionnelle pour les officiers qui ne peuvent pas d\u00e9missionner, ne peuvent pas s’exprimer et ne se contentent pas de se conformer.<\/p>\n\n\n\n Les officiers europ\u00e9ens pourraient devoir envisager de trouver un point d\u2019\u00e9quilibre entre leur loyaut\u00e9 envers la cha\u00eene de commandement et leur loyaut\u00e9 envers la protection de l’ordre d\u00e9mocratique.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette inversion des cat\u00e9gories EVLN sous la rubrique de \u00ab violation de la primaut\u00e9 \u00bb d\u00e9crit la situation dans laquelle se trouve actuellement une partie importante du corps des officiers am\u00e9ricains, compte tenu de la \u00ab russification \u00bb en cours de l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les rapports des commandants d’unit\u00e9 qui pr\u00e9sentent la campagne en Iran en termes eschatologiques, les promotions conditionn\u00e9es par l’alignement id\u00e9ologique d\u00e9montr\u00e9, les officiers sup\u00e9rieurs d\u00e9mis de leurs fonctions sont les sympt\u00f4mes d’une institution dans laquelle les m\u00e9canismes normaux de transmission du jugement professionnel \u00e0 l’autorit\u00e9 civile ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9s et dans laquelle les officiers les plus susceptibles d’exercer ces m\u00e9canismes sont fortement incit\u00e9s \u00e0 quitter l’arm\u00e9e ou \u00e0 se conformer.<\/p>\n\n\n\n Si ce processus suit sa logique jusqu’au bout, il ne restera pas une arm\u00e9e apolitique au sens o\u00f9 l’entend Huntington, mais quelque chose de plus inqui\u00e9tant : une arm\u00e9e rendue politiquement passive vis-\u00e0-vis de l’ex\u00e9cutif mais politiquement active vis-\u00e0-vis de tout ce contre quoi l’ex\u00e9cutif souhaite la mobiliser. <\/p>\n\n\n\n En bref, une garde pr\u00e9torienne.<\/p>\n\n\n\n\n L’op\u00e9ration Epic Fury, lanc\u00e9e le 28 f\u00e9vrier 2026, offre une illustration pr\u00e9liminaire mais d\u00e9j\u00e0 instructive de ce \u00e0 quoi peuvent ressembler les relations entre les civils et les militaires lorsque l’\u00e9rosion des normes analys\u00e9e ci-dessus commence \u00e0 produire des cons\u00e9quences strat\u00e9giques observables.<\/p>\n\n\n\n Au premi\u00e8res heures de l\u2019op\u00e9ration, la personne qui se tenait \u00e0 la tribune du Pentagone pour informer la presse \u00e9tait le g\u00e9n\u00e9ral Dan Caine : rappel\u00e9 de sa retraite, il est le premier chefs d’\u00e9tat-major interarm\u00e9es \u00e0 n’avoir jamais d\u00e9tenu le grade de quatre \u00e9toiles avant sa nomination, faite apr\u00e8s que Trump eut remplac\u00e9 son pr\u00e9d\u00e9cesseur \u00e0 la suite des critiques conservatrices sur les opinions de ce dernier en mati\u00e8re de diversit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Dans les semaines qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les frappes, Caine aurait exprim\u00e9 ouvertement, lors de r\u00e9unions internes, ses inqui\u00e9tudes quant aux risques d’une campagne prolong\u00e9e contre l’Iran \u2014 p\u00e9nurie de munitions essentielles, absence de soutien des alli\u00e9s, danger d’enlisement \u2014 et aurait remis en mains propres au secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre une note exposant ses d\u00e9saccords avec la nouvelle strat\u00e9gie de d\u00e9fense nationale.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, des sources l’ont d\u00e9crit comme \u00ab m\u00e9nageant ses coups \u00bb lorsqu’il s’adressait directement \u00e0 Trump, donnant au pr\u00e9sident une version att\u00e9nu\u00e9e des pr\u00e9occupations qu’il avait exprim\u00e9es \u00e0 ses coll\u00e8gues militaires <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C’est \u00e0 cela que ressemble la cat\u00e9gorie de la \u00ab voix \u00bb lorsque l’espace institutionnel pour des conseils francs a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit au point qu’un officier sup\u00e9rieur calibre son honn\u00eatet\u00e9 en fonction de ce que son autorit\u00e9 civile supr\u00eame tol\u00e9rera.<\/p>\n\n\n\n La campagne contre l’Iran r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement que cette violation des principes s’est propag\u00e9e vers le bas, jusque dans la cha\u00eene de commandement op\u00e9rationnelle et tactique.<\/p>\n\n\n\n Les rapports des commandants d’unit\u00e9 qui pr\u00e9sentent les frappes en termes eschatologiques dans plus de trente installations militaires ne sont pas des anomalies pouvant s’expliquer par des \u00e9checs professionnels individuels : ils sont le r\u00e9sultat de la disparition de la fronti\u00e8re entre la communication militaire professionnelle et la mobilisation politique, qui n’est plus maintenue de mani\u00e8re fiable par les membres de la cha\u00eene de commandement. <\/p>\n\n\n\n Ces officiers ont int\u00e9rioris\u00e9 le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel. Ils ne se d\u00e9robent pas de mani\u00e8re significative, mais \u00e9tendent activement le projet du principal aux espaces institutionnels qu’ils commandent <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n On entre litt\u00e9ralement dans une dynamique pr\u00e9torienne : non pas une arm\u00e9e agissant contre l’autorit\u00e9 civile, mais une arm\u00e9e agissant comme sa courroie de transmission id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, la transformation compl\u00e8te des forces arm\u00e9es am\u00e9ricaines en un instrument du mouvement MAGA est loin d’\u00eatre achev\u00e9e \u2014 et l’impopularit\u00e9 actuelle de Donald Trump pourrait conduire \u00e0 une alternance d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n Comme souvent aujourd\u2019hui, ne rien faire, c\u2019est faire le choix de l\u2019Europe de Trump.<\/p>Thomas Crosbie et Olivier Schmitt<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais il s’agit n\u00e9anmoins d’un avertissement pour les forces arm\u00e9es europ\u00e9ennes, et ce pour plusieurs raisons. <\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, l’architecture de s\u00e9curit\u00e9 de l’Alliance atlantique reposait sur une hypoth\u00e8se si profond\u00e9ment ancr\u00e9e qu’il \u00e9tait rarement n\u00e9cessaire de la formuler : la fiabilit\u00e9 de l’arm\u00e9e am\u00e9ricaine en tant que partenaire institutionnel d\u00e9coulait de normes professionnelles et de la continuit\u00e9 institutionnelle plut\u00f4t que de l’alignement politique avec l’administration en place. Les engagements pris dans le cadre du trait\u00e9 seraient honor\u00e9s parce que l’institution qui les honorerait \u00e9tait constitutionnellement orient\u00e9e vers l’\u00c9tat plut\u00f4t que vers l’ex\u00e9cutif.<\/p>\n\n\n\n La transformation en cours des relations entre les civils et les militaires aux \u00c9tats-Unis met cette hypoth\u00e8se sous pression d’une mani\u00e8re qui est structurellement diff\u00e9rente des pr\u00e9c\u00e9dents cas de tensions au sein de l’Alliance. Les d\u00e9saccords sur le partage des charges, les priorit\u00e9s strat\u00e9giques ou l’usage de la force sont des diff\u00e9rends entre des partenaires qui partagent un engagement normatif sous-jacent tel qu’il est inscrit dans l’article 2 du trait\u00e9 de l’OTAN : \u00ab Les Parties contribueront au d\u00e9veloppement de relations internationales pacifiques et amicales en renfor\u00e7ant leurs institutions libres, en favorisant une meilleure compr\u00e9hension des principes sur lesquels ces institutions sont fond\u00e9es et en promouvant les conditions de stabilit\u00e9 et de bien-\u00eatre. \u00bb La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cet engagement normatif d\u00e9mocratique peut continuer \u00e0 \u00eatre assum\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Dans leur planification et leurs \u00e9valuations du renseignement, les institutions europ\u00e9ennes de d\u00e9fense ont des raisons de se demander si les conseils militaires am\u00e9ricains qu’elles re\u00e7oivent refl\u00e8tent un jugement professionnel ou une conformit\u00e9 politique \u00e0 l’agenda MAGA : non pas comme une accusation, mais comme une question structurelle que la situation rend in\u00e9vitable. <\/p>\n\n\n\n Cela est d’autant plus pertinent que de nombreux rapports indiquent que le mouvement MAGA tente de favoriser les partis id\u00e9ologiquement align\u00e9s en Europe : le Rassemblement National <\/em>en France, l’AfD en Allemagne, Reform au Royaume-Uni, etc. Ces partis ont des programmes explicitement antid\u00e9mocratiques : l’AfD joue de mani\u00e8re explicite avec l\u2019h\u00e9ritage nazi et le projet du Rassemblement National, malgr\u00e9 son exercice de d\u00e9diabolisation, repose en fin de compte sur une rupture fondamentale explicitement reconnue avec l’ordre constitutionnel d\u00e9mocratique actuel de la France <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, il existe des sc\u00e9narios r\u00e9alistes dans lesquels les officiers europ\u00e9ens pourraient devoir envisager de trouver un point d\u2019\u00e9quilibre entre leur loyaut\u00e9 envers la cha\u00eene de commandement et leur loyaut\u00e9 envers la protection de l’ordre d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n S’il y a une le\u00e7on \u00e0 tirer du cas am\u00e9ricain, c’est que le mythe du \u00ab professionnalisme militaire \u00bb et de l’ob\u00e9issance technique \u00e0 la primaut\u00e9 du politique ne fournira pas les ressources intellectuelles et morales n\u00e9cessaires pour faire face \u00e0 de tels choix. <\/p>\n\n\n\n Il reste \u00e0 voir comment les nations peuvent mieux pr\u00e9parer leurs officiers \u00e0 affronter les r\u00e9alit\u00e9s politiques d\u00e9plaisantes qu’ils pr\u00e9f\u00e9reraient ignorer. Mais choisir de ne rien faire et d’ignorer le probl\u00e8me serait aussi un choix. En l\u2019occurrence, un choix malheureux : comme souvent aujourd\u2019hui, ne rien faire, c\u2019est faire le choix de l\u2019Europe de Trump.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" La guerre en Iran est en train d\u2019exposer un probl\u00e8me fondamental : que peut faire une arm\u00e9e lorsque le pouvoir civil choisit de sortir de la d\u00e9mocratie ?<\/p>\n Thomas Crosbie et Olivier Schmitt signent une pi\u00e8ce de doctrine pour comprendre la \u00ab russification \u00bb des arm\u00e9es am\u00e9ricaines sous Donald Trump et Pete Hegseth \u2014 et ses cons\u00e9quences pour nous.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":321516,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1732],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-321509","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-guerre","staff-olivier-schmitt","staff-thomas-crosbie","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default"},"yoast_head":"\nTh\u00e9orie des relations civilo-militaires aux \u00c9tats-Unis<\/h2>\n\n\n\n
Les limites de la normativit\u00e9 huntingtonienne<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Des \u00ab serviteurs arm\u00e9s \u00bb : la r\u00e9ponse de Feaver \u00e0 Huntington<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019angle mort de la dissidence civile<\/h3>\n\n\n\n
\n
Un autre cadre pertinent : de la politique militaire en Am\u00e9rique<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La virt\u00f9<\/em> du combattant<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019\u00e2ge de sa russification<\/h2>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Les pr\u00e9toriens et les Europ\u00e9ens : l\u2019Alliance atlantique apr\u00e8s la d\u00e9mocratie<\/h2>\n\n\n\n