{"id":321090,"date":"2026-03-09T07:14:10","date_gmt":"2026-03-09T06:14:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=321090"},"modified":"2026-03-09T14:42:10","modified_gmt":"2026-03-09T13:42:10","slug":"palantir-guerre-geopolitique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/09\/palantir-guerre-geopolitique\/","title":{"rendered":"De l\u2019Iran \u00e0 la surveillance de masse : la double guerre de Palantir"},"content":{"rendered":"\n
Si vous nous lisez et que vous souhaitez soutenir une r\u00e9daction jeune et ind\u00e9pendante, mobilis\u00e9e pour produire des analyses \u00e0 chaud, d\u00e9couvrez toutes nos offres pour s\u2019abonner au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Palantir ne se retrouve pas l\u00e0 par accident ou par simple opportunisme. L\u2019entreprise a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue, d\u00e8s l’origine, comme une th\u00e9orie de l’\u00c9tat. <\/p>\n\n\n\n Lorsqu\u2019elle est fond\u00e9e en 2004 dans l’Am\u00e9rique du 11 septembre, elle proc\u00e9dait d’un diagnostic pr\u00e9cis : les services de renseignement am\u00e9ricains avaient failli. Non pas faute d’informations, mais parce qu\u2019ils ne disposaient pas de la capacit\u00e9 \u00e0 les relier, les interpr\u00e9ter et en tirer des d\u00e9cisions op\u00e9rationnelles. Palantir entend d\u00e8s ses origines combler ce vide. Mais la proposition n’est pas simplement technique : elle embarque une vision du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Palantir est, \u00e0 mes yeux, l’entreprise tot\u00e9mique du XXIe si\u00e8cle, \u00e0 la fois par les conditions de sa cr\u00e9ation, par son activit\u00e9, et par son articulation avec le pouvoir contemporain. Aucune autre entreprise ne cristallise aussi pr\u00e9cis\u00e9ment ce que ce si\u00e8cle a produit de plus caract\u00e9ristique : la fusion de la surveillance, de la guerre, du capital et de l’id\u00e9ologie dans un seul produit.<\/p>\n\n\n\n Ce que fait Palantir concr\u00e8tement, c’est produire de \u00ab l’ontologie \u00bb \u2014 nous y reviendrons \u2014 c’est-\u00e0-dire r\u00e9\u00e9crire le monde r\u00e9el, sensible, dans un langage propri\u00e9taire. Ses deux solutions principales, Gotham et Foundry, agr\u00e8gent des sources de donn\u00e9es h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes \u2014 bases de donn\u00e9es administratives, rapports de renseignement, donn\u00e9es biom\u00e9triques, historiques judiciaires, g\u00e9olocalisation, r\u00e9seaux sociaux, etc. \u2014 pour les int\u00e9grer dans un tableau de bord unifi\u00e9 et lisible. Foundry s’adresse aux grandes entreprises et aux administrations civiles, Gotham aux agences de s\u00e9curit\u00e9 et de renseignement. Une troisi\u00e8me plateforme, AIP (Artificial Intelligence Platform), lanc\u00e9e en 2023, int\u00e8gre les grands mod\u00e8les de langage directement dans ces environnements op\u00e9rationnels, en permettant d’interroger des masses de donn\u00e9es autrement inaccessibles \u00e0 un op\u00e9rateur humain.<\/p>\n\n\n\n Palantir ne vend pas de donn\u00e9es, mais la capacit\u00e9 \u00e0 leur donner du sens. La nuance est capitale, car une fois install\u00e9e dans une administration, Palantir op\u00e8re ce que l’industrie du logiciel appelle un vendor lock-in<\/em> \u2014 elle devient un fournisseur dont on ne peut plus se passer. Ici, non pas parce que ses concurrents seraient moins bons, mais parce qu’elle est devenue propri\u00e9taire de l’intelligibilit\u00e9 m\u00eame des d\u00e9cisions. <\/p>\n\n\n\n Ses syst\u00e8mes s’int\u00e8grent aux proc\u00e9dures internes, et cette d\u00e9pendance cr\u00e9e un pouvoir discret mais r\u00e9el. En 2017, quand la police de New York a voulu d\u00e9noncer son contrat avec Palantir, l’entreprise a rappel\u00e9 qu’elle d\u00e9tenait la technologie, c’est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 \u00e0 lire et interpr\u00e9ter les d\u00e9cisions assist\u00e9es par ordinateur. Idem<\/em> en France, quand la DGSI, au moment des attentats de 2015, signe avec Palantir. \u00c0 l’\u00e9poque, Patrick Calvar, le patron du renseignement int\u00e9rieur, expliquait qu’il s’agissait d’une solution temporaire. Dix ans plus tard, le minist\u00e8re de l’Int\u00e9rieur vient de renouveler le contrat pour la troisi\u00e8me fois, tandis que le ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res f\u00e9licite Peter Thiel lorsque ce dernier vient en France en janvier dernier.<\/p>\n\n\n\n Nous ne sommes pas les seuls \u00e0 \u00eatre captifs. Dans l\u2019Union europ\u00e9enne, ce m\u00e9canisme de d\u00e9pendance a produit deux r\u00e9ponses oppos\u00e9es : la r\u00e9sistance ou la vassalisation \u00e0 marche forc\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n En Allemagne, la contestation a pris une forme juridiquement ambitieuse. En juillet 2025, une association de d\u00e9fense des libert\u00e9s publiques, la Gesellschaft f\u00fcr Freiheitsrechte, a d\u00e9pos\u00e9 une plainte constitutionnelle contre l’utilisation du logiciel VeRA \u2014 la version bavaroise de Gotham \u2014 soutenue par une p\u00e9tition de plus de 250 000 signatures. Le Chaos Computer Club, la plus vieille association de hackers d\u2019Europe, qui soutient la proc\u00e9dure, r\u00e9sume le sujet avec une pr\u00e9cision qui vaut pour tous les pays concern\u00e9s : la police se rend \u00ab d\u00e9pendante sur des ann\u00e9es d’un logiciel d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment opaque \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Ce que le march\u00e9 ach\u00e8te, ce n’est pas un bilan : c’est une promesse eschatologique. L’id\u00e9e que Palantir sera le syst\u00e8me nerveux du prochain ordre mondial.<\/p>Olivier Tesquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au Royaume-Uni, c’est l’inverse : on recense aujourd’hui 34 contrats entre Palantir et l’\u00c9tat britannique, de la dissuasion nucl\u00e9aire aux technologies polici\u00e8res, pour plus de 650 millions de livres sterling \u2014 ce qui en fait le plus gros client de Palantir apr\u00e8s le gouvernement am\u00e9ricain. Les revolving doors<\/em> y fonctionnent \u00e0 plein r\u00e9gime, avec le recrutement d’anciens hauts fonctionnaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense, et des visites officielles arrang\u00e9es par des interm\u00e9diaires comme l\u2019ancien ambassadeur Peter Mandelson, dont la soci\u00e9t\u00e9 de conseil repr\u00e9sentait Palantir, et qui a depuis \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 dans le cadre de l’affaire Epstein<\/a>. Deux pays, deux rapports au m\u00eame produit, mais dans les deux cas, c’est le vendor lock-in<\/em> qui est en jeu. C\u2019est le vrai produit, et ce n’est pas accidentel. Ne l\u2019oublions pas car il l\u2019a martel\u00e9 dans son livre De z\u00e9ro \u00e0 un<\/em> : Thiel est un partisan forcen\u00e9 des monopoles.<\/p>\n\n\n\n C’est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que Palantir est si centrale dans l’entreprise de changement de r\u00e9gime conduite par l’administration Trump. <\/p>\n\n\n\n L’objectif du DOGE ou de l’ICE n’est pas simplement bureaucratique : c’est de d\u00e9placer la puissance coercitive de l’\u00c9tat am\u00e9ricain sous une architecture privatis\u00e9e et algorithmique. Dans le bricolage technofasciste de l’administration Trump <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Palantir n\u2019impose pas tant une id\u00e9ologie de l’ext\u00e9rieur. En revanche, il s\u2019agit de l’infrastructure la plus coh\u00e9rente avec un exercice du pouvoir technofasciste. Il y a quelques ann\u00e9es, lors d\u2019une session de questions-r\u00e9ponses sur Reddit, un internaute taquin avait demand\u00e9 \u00e0 Peter Thiel si Palantir \u00e9tait une fa\u00e7ade pour la CIA, en faisant r\u00e9f\u00e9rence au fonds d\u2019investissement de l\u2019agence, In-Q-Tel, qui l\u2019a aid\u00e9e \u00e0 ses d\u00e9buts. Thiel avait r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9tait l\u2019inverse : la CIA \u00e9tait une fa\u00e7ade pour Palantir. C\u2019\u00e9tait un peu plus qu\u2019une boutade.<\/p>\n\n\n\n Palantir entre en bourse en septembre 2020, dans un contexte \u00e0 plusieurs \u00e9gards r\u00e9v\u00e9lateur. <\/p>\n\n\n\n Elle choisit une cotation directe (un DPO, Direct Public Offering<\/em>) plut\u00f4t qu’une introduction classique par IPO. Ce choix technique n’est pas anodin : il permet d’\u00e9viter les banques d’investissement comme interm\u00e9diaires, de conserver un contr\u00f4le maximal sur la structure actionnariale, et d’acc\u00e9der aux march\u00e9s publics sans diluer le pouvoir des fondateurs. C’est coh\u00e9rent avec la philosophie de Thiel, qui a toujours consid\u00e9r\u00e9 Wall Street comme une institution parasitaire \u2014 utile comme levier, pas comme partenaire.<\/p>\n\n\n\n Le timing est lourd de sens lui aussi. 2020, c’est l’ann\u00e9e du Covid et des contrats gouvernementaux massifs en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique. Palantir d\u00e9croche notamment un contrat avec le NHS britannique pour g\u00e9rer les donn\u00e9es de la pand\u00e9mie \u2014 au prix d’une controverse consid\u00e9rable, toujours pas \u00e9teinte aujourd\u2019hui. C’est aussi l’ann\u00e9e o\u00f9 les valeurs de la Tech s’envolent, port\u00e9es par la d\u00e9mat\u00e9rialisation forc\u00e9e de l’\u00e9conomie mondiale. Palantir surfe sur cette vague tout en capitalisant sur une r\u00e9putation sulfureuse soigneusement entretenue depuis ses origines, qui existe jusque dans son nom, issu de l\u2019univers du Seigneur des Anneaux<\/em> : celle d’une entreprise qui sait des choses que les autres ne savent pas.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’introduction, la valorisation atteint environ 15 milliards de dollars. Elle s\u2019approche aujourd\u2019hui des 400 milliards. Ce d\u00e9collage vertigineux \u2014 qui fait de Palantir l’une des soci\u00e9t\u00e9s les mieux valoris\u00e9es du secteur de la d\u00e9fense \u2014 devant des industriels historiques comme Lockheed Martin ou Raytheon, est difficilement explicable par les marqueurs financiers seuls. Palantir est durablement d\u00e9ficitaire jusqu’en 2023, et ses revenus, bien qu’en croissance, restent modestes au regard de sa capitalisation. Ce que le march\u00e9 ach\u00e8te, ce n’est pas un bilan : c’est une promesse eschatologique. L’id\u00e9e que Palantir sera le syst\u00e8me nerveux du prochain ordre mondial.<\/p>\n\n\n\n\n Oui, m\u00eame si elle se pr\u00e9sente volontiers sous les oripeaux du pragmatisme technicien. <\/p>\n\n\n\n Alex Karp la formule avec une franchise parfois d\u00e9concertante. Dans son livre The Technological Republic<\/em><\/a>, publi\u00e9 d\u00e9but 2025, il d\u00e9veloppe une th\u00e8se qui m\u00e9rite d’\u00eatre prise au s\u00e9rieux, surtout dans le contexte de la guerre d\u2019Iran<\/a> : les d\u00e9mocraties occidentales seraient en train de perdre la guerre technologique contre leurs adversaires autoritaires, non pas faute de talent mais faute de volont\u00e9. Les ing\u00e9nieurs de la Silicon Valley, selon Karp, auraient d\u00e9velopp\u00e9 une allergie au pouvoir d’\u00c9tat et \u00e0 la chose militaire qui les rendrait collectivement incapables de mettre leur g\u00e9nie au service de la survie de l’Occident. Karp le dit avec une franchise abrasive : toute une g\u00e9n\u00e9ration d’ing\u00e9nieurs prodiges a consacr\u00e9 son g\u00e9nie \u00e0 concevoir des applications de livraison de repas et des interfaces de partage de photos, mobilisant des milliards de dollars et des l\u00e9gions de cerveaux brillants pour satisfaire, dit-il, \u00ab les caprices de la culture capitaliste tardive \u00bb, l\u00e0 o\u00f9 leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs construisaient la bombe atomique et l’Internet. Pour lui, le ralliement de la Silicon Valley \u00e0 la cause nationale, qui \u00e9tait une \u00e9vidence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est \u00e9vapor\u00e9 au profit d’une posture de retrait confortable : pourquoi risquer la d\u00e9sapprobation de ses amis en travaillant pour l’arm\u00e9e quand se d\u00e9filer passe pour de l’\u00e9thique ? C’est, selon Karp, une d\u00e9sertion morale autant qu’une erreur strat\u00e9gique. Palantir serait l’antidote : une entreprise qui assume pleinement d’articuler technologie et puissance souveraine.<\/p>\n\n\n\n Ce discours, dont on pourrait contester historiquement tous les termes, a une fonction double. Karp est un philosophe de formation \u2014 il a soutenu sa th\u00e8se \u00e0 l’universit\u00e9 Goethe de Francfort, dans l’orbite intellectuelle d\u2019Habermas, dont il convoque d’ailleurs la th\u00e9orie de la crise de l\u00e9gitimit\u00e9 pour justifier sa th\u00e8se centrale : les d\u00e9mocraties occidentales perdront leur cr\u00e9dibilit\u00e9 si elles \u00e9chouent \u00e0 d\u00e9livrer croissance et s\u00e9curit\u00e9. Le paradoxe est savoureux : on se hisse sur les \u00e9paules d\u2019Habermas pour aboutir \u00e0 une apologie de la raison d’\u00c9tat algorithmique. Mais le discours est aussi profond\u00e9ment strat\u00e9gique. En se positionnant comme d\u00e9fenseur de la civilisation occidentale face \u00e0 des adversaires qui, eux, \u00ab ne s’arr\u00eateront pas pour d\u00e9battre des m\u00e9rites des technologies \u00e0 usage militaire \u00bb, Palantir se rend politiquement inattaquable et commercialement irr\u00e9sistible pour tout gouvernement qui ne veut pas para\u00eetre na\u00eff face \u00e0 la Chine ou \u00e0 la Russie. L’id\u00e9ologie est donc ici indissociable du mod\u00e8le d’affaires.<\/p>\n\n\n\n Ce que l’on peut dire de plus pr\u00e9cis sur cette id\u00e9ologie, c’est qu’elle repose sur une conception profond\u00e9ment schmittienne du politique : il y a des amis, il y a des ennemis, et la technologie a pour fonction de les distinguer. Karp ne cite pas Schmitt mais la structure de pens\u00e9e est identique. C’est exactement ce que font les logiciels de Palantir : identifier, classer, prioriser des cibles. Le produit est la mat\u00e9rialisation de la doctrine.<\/p>\n\n\n\n Il y a une dimension de Palantir que l’on sous-estime parce qu’elle semble superficielle : sa transformation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e en marque culturelle. <\/p>\n\n\n\n En septembre 2025, Palantir a lanc\u00e9 une ligne de merchandising<\/em> \u2014 shorts, casquettes, t-shirts \u2014 dans une strat\u00e9gie ouvertement port\u00e9e par Eliano Younes, son responsable de l’engagement strat\u00e9gique, qui a simplement post\u00e9 : \u00ab Palantir est une marque lifestyle \u00bb. Les commandes arrivent accompagn\u00e9es d’un mot sign\u00e9 de la main de Karp : \u00ab Merci pour votre d\u00e9vouement \u00e0 Palantir et \u00e0 notre mission de d\u00e9fendre l’Occident. L’avenir appartient \u00e0 ceux qui croient et qui construisent. Et nous construisons pour dominer. \u00bb Parmi les produits disponibles, il y a par exemple un t-shirt qui le repr\u00e9sente en lunettes de soleil, avec le verbe \u00ab Dominate \u00bb imprim\u00e9 au dos. Made in USA<\/em>, \u00e9videmment, et en rupture de stock en quelques jours.<\/p>\n\n\n\n Le plus frappant, c’est que Palantir ne vend rien d\u2019autre au grand public. Par d\u00e9finition, ses plateformes sont r\u00e9serv\u00e9es aux gouvernements et aux multinationales. Pourtant, elle entretient une communaut\u00e9 de fans sur Reddit, qui suivent l’entreprise comme si c\u2019\u00e9tait leur \u00e9quipe de sport favorite. Ils commentent ses contrats et c\u00e9l\u00e8brent ses hausses boursi\u00e8res. Son CTO Shyam Sankar l\u00e8ve par ailleurs des fonds pour Founders Films, une soci\u00e9t\u00e9 de production cin\u00e9matographique bas\u00e9e \u00e0 Dallas, qui entend proposer des films sur \u00ab l’exceptionnalisme am\u00e9ricain \u00bb, qu\u2019il s\u2019agisse de raconter l\u2019assassinat du g\u00e9n\u00e9ral iranien Qassem Soleimani ou d\u2019une adaptation en trois parties d’Atlas Shrugged<\/em>, la bible libertarienne d\u2019Ayn Rand\u2026<\/p>\n\n\n\n Tous ces motifs font penser aux panneaux Support Our Troops<\/em> qui prolif\u00e9raient sur les pelouses am\u00e9ricaines pendant la guerre en Irak : Palantir est devenue un marqueur culturel, une grammaire de puissance, ind\u00e9pendamment de tout rapport commercial direct. C’est Gramsci appliqu\u00e9 \u00e0 la Silicon Valley : construire une h\u00e9g\u00e9monie culturelle autour d’une vision du monde avant m\u00eame que cette vision s’impose institutionnellement. \u00c0 ce titre, Palantir est une entreprise \u00ab m\u00e9tapolitique \u00bb : elle ne se contente pas d’\u00e9quiper l’\u00c9tat ; elle formate son imaginaire.<\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9ologie repose sur une conception profond\u00e9ment schmittienne du politique : il y a des amis, il y a des ennemis, et la technologie a pour fonction de les distinguer.<\/p>Olivier Tesquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le mot m\u00e9rite qu’on s’y arr\u00eate en effet, parce qu’il n’est pas choisi par hasard. C\u2019est l\u00e0 aussi une forme de captation symbolique.<\/p>\n\n\n\n En philosophie, l’ontologie s’interroge sur la nature de l’\u00eatre : ce qui existe, comment cela existe, et selon quelles cat\u00e9gories on peut le d\u00e9crire. Quand Palantir nomme ainsi l\u2019un de ses produits, lanc\u00e9 en 2021 pour sa plateforme Foundry, elle ne fait pas de la philosophie de salon. Elle revendique quelque chose de beaucoup plus radical : la capacit\u00e9 de d\u00e9finir ce qui existe dans le monde d’une organisation, et donc ce qui peut \u00eatre vu, trait\u00e9, d\u00e9cid\u00e9.<\/p>\n\n\n\n En informatique, le terme \u00ab ontologie \u00bb appara\u00eet d\u00e8s les ann\u00e9es 1980 et 1990 pour d\u00e9signer un formalisme destin\u00e9 \u00e0 structurer la description des bases de connaissances. Si un lien subsiste avec le concept philosophique homonyme, il demeure relativement l\u00e2che. C\u2019est pourtant dans cette acception que Palantir Technologies reprend aujourd\u2019hui le terme. L\u2019\u00ab ontologie \u00bb informatique n\u2019est cependant ni une invention de Peter Thiel, Alex Karp, Joe Lonsdale ou leurs associ\u00e9s, ni m\u00eame une nouveaut\u00e9 conceptuelle : il s\u2019agit d\u2019un buzzword<\/em> h\u00e9rit\u00e9 de l\u2019intelligence artificielle des ann\u00e9es 1990, bien ant\u00e9rieur \u00e0 l\u2019\u00e9mergence des grands mod\u00e8les de langage.<\/p>\n\n\n\n Concr\u00e8tement, Ontology de Palantir est une couche logicielle qui mod\u00e9lise les objets du monde r\u00e9el \u2014 une personne, un v\u00e9hicule, un \u00e9v\u00e9nement, une transaction financi\u00e8re \u2014 et les relations entre eux, dans un langage unifi\u00e9 et interop\u00e9rable. Elle permet \u00e0 des syst\u00e8mes d’information h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, qui ne se parlaient pas, de partager une m\u00eame repr\u00e9sentation du r\u00e9el. Pour une administration militaire, cela signifie que le renseignement humain, les donn\u00e9es satellitaires, les flux de communication intercept\u00e9s et les bases de donn\u00e9es logistiques peuvent soudain \u00eatre interrog\u00e9s ensemble, en temps r\u00e9el, dans une interface unique. <\/p>\n\n\n\n Ce qui est en jeu ici d\u00e9passe largement la prouesse technique : en d\u00e9finissant les cat\u00e9gories dans lesquelles le r\u00e9el doit \u00eatre d\u00e9crit pour \u00eatre traitable algorithmiquement, Palantir exerce un pouvoir constituant sur la r\u00e9alit\u00e9 de ses clients. Elle ne se contente pas de traiter des donn\u00e9es : elle d\u00e9cide de ce qui compte comme donn\u00e9e, de ce qui compte comme menace, de ce qui compte comme cible. En ce sens, le nom trahit l’ambition : r\u00e9ifier le monde et le r\u00e9\u00e9crire dans un langage propri\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n La dimension politique de ce choix devient vertigineuse d\u00e8s lors qu’on l’applique au domaine r\u00e9pressif. Quand l’ICE utilise des outils de Palantir pour traquer des sans-papiers, ce n’est pas une base de donn\u00e9es qui tourne, mais un d\u00e9coupage du monde social en cat\u00e9gories op\u00e9rationnelles : le r\u00e9gulier et l’irr\u00e9gulier, le citoyen et l’ind\u00e9sirable. Ces cat\u00e9gories ne sont pas neutres ; elles sont le produit de choix politiques encod\u00e9s dans du logiciel, rendus invisibles par leur forme technique, et donc soustraits \u00e0 tout d\u00e9bat d\u00e9mocratique. Et quand le syst\u00e8me se trompe \u2014 ce qu’aucun logiciel ne peut \u00e9viter \u2014 l’erreur est elle aussi encod\u00e9e dans le logiciel, puisqu\u2019elle par d\u00e9finition invisible. La puissance du syst\u00e8me tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce qu’il rend ses propres d\u00e9faillances illisibles.<\/p>\n\n\n\n Il faut d\u2019abord rappeler que l’ICE n’est pas une invention de Trump. L’agence a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par George W. Bush dans le sillage du 11 septembre 2001. Mais sous le second mandat de Trump, elle mute pour devenir le bras arm\u00e9 d’une politique de d\u00e9portation de masse assum\u00e9e, dot\u00e9e de moyens consid\u00e9rablement renforc\u00e9s, et surtout d’une infrastructure technologique qui en change radicalement l’\u00e9chelle. C’est l\u00e0 qu’intervient Palantir. Le contrat historique, sign\u00e9 sous Obama, s’appelle FALCON. D\u00e9velopp\u00e9 par Palantir pour l’ICE depuis 2014, il a \u00e9t\u00e9 massivement \u00e9tendu sous Trump. FALCON agr\u00e8ge des donn\u00e9es issues de sources extr\u00eamement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : dossiers d’arrestation, historiques judiciaires, donn\u00e9es biom\u00e9triques, informations sur les v\u00e9hicules, relev\u00e9s t\u00e9l\u00e9phoniques, r\u00e9seaux sociaux, bases de donn\u00e9es d’autres agences f\u00e9d\u00e9rales et locales. Il permet \u00e0 un agent de l’ICE de construire en quelques minutes un portrait complet d’une personne, de localiser ses proches, d’identifier ses habitudes de d\u00e9placement, et de planifier une interpellation. On le per\u00e7oit dans les d\u00e9positions d\u2019agents devant des juridictions : sans ces outils, les agents de l’ICE sont r\u00e9duits \u00e0 l’improvisation, comme l’ont montr\u00e9 plusieurs vid\u00e9os virales d’interpellations manqu\u00e9es, \u00e0 Los Angeles ou Chicago.<\/p>\n\n\n\n Plus r\u00e9cemment, Palantir a d\u00e9velopp\u00e9 ImmigrationOS, sp\u00e9cifiquement con\u00e7u pour coordonner l’ensemble du cycle d’expulsion, de l\u2019identification \u00e0 la d\u00e9portation. L\u00e0 o\u00f9 FALCON agr\u00e8ge des donn\u00e9es pour cibler des individus, ImmigrationOS ambitionne de g\u00e9rer le processus de bout en bout, exactement comme un syst\u00e8me d’exploitation \u2014 un OS \u2014 appliqu\u00e9 \u00e0 une population. Le produit n’est pas encore pleinement op\u00e9rationnel, mais son nom seul dit quelque chose que FALCON dissimulait encore derri\u00e8re un acronyme bureaucratique : l’immigration trait\u00e9e comme un vulgaire probl\u00e8me d’optimisation logicielle.<\/p>\n\n\n\n Ce qui rend le syst\u00e8me particuli\u00e8rement redoutable \u2014 et particuli\u00e8rement inqui\u00e9tant \u2014 c’est sa capacit\u00e9 \u00e0 contourner les villes sanctuaires. <\/p>\n\n\n\n Ces municipalit\u00e9s, souvent d\u00e9mocrates, avaient fait le choix politique de ne pas coop\u00e9rer activement avec l’ICE, en refusant de partager leurs bases de donn\u00e9es locales. Or FALCON permet de reconstituer les informations manquantes par croisement d’autres sources, rendant cette r\u00e9sistance institutionnelle largement inop\u00e9rante. Les rafles de l’\u00e9t\u00e9 2025 en Californie, qui ont contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9clencher des \u00e9meutes \u00e0 Los Angeles, ont rendu visible ce dispositif jusqu’alors discret. Elles ont aussi rappel\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9 : ce ne sont pas seulement des agents f\u00e9d\u00e9raux qui d\u00e9cident des expulsions mais un algorithme propri\u00e9taire, con\u00e7u par une entreprise cot\u00e9e en bourse, dont les crit\u00e8res de ciblage ne sont soumis \u00e0 aucun contr\u00f4le d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n Le directeur de l’ICE, Todd Lyons, a d\u2019ailleurs r\u00e9sum\u00e9 l’ambition du dispositif d’une formule gla\u00e7ante : il veut faire de son agence un \u00ab Amazon Prime des \u00eatres humains \u00bb. Ce qui aurait d\u00fb \u00eatre une analogie infamante est revendiqu\u00e9 comme une raison sociale. La logique est celle de la cha\u00eene logistique appliqu\u00e9e \u00e0 l’humain : identifier, localiser, collecter, livrer. Et cette logique a d\u00e9sormais son architecture physique, puisque l’ICE ach\u00e8te en masse des entrep\u00f4ts qu’elle entend convertir en centres de d\u00e9tention. Ces b\u00e2timents me font d\u2019ailleurs penser \u00e0 une autre infrastructure qui prolif\u00e8re partout aux \u00c9tats-Unis : les data centers<\/em>. Dans un cas, on stocke des donn\u00e9es. Dans l’autre, des corps. On pense imm\u00e9diatement \u00e0 ce que l’historien Johann Chapoutot a montr\u00e9 sur le nazisme : l’horreur ne proc\u00e8de pas par d\u00e9mesure mais par rationalisation administrative. La chercheuse italienne Francesca Bria parle quant \u00e0 elle d’Authoritarian Stack<\/em> \u2014 l’empilement de couches techniques et logistiques qui, prises s\u00e9par\u00e9ment, semblent relever de la simple gestion, mais dont l’int\u00e9gration produit une infrastructure d’enfermement total : algorithmique d’un c\u00f4t\u00e9, physique de l’autre. Ce qui change sous Trump, c’est que cette logique est d\u00e9sormais pleinement assum\u00e9e, presque revendiqu\u00e9e, au c\u0153ur de la plus grande d\u00e9mocratie du monde \u2014 ou de ce qu\u2019il en reste.<\/p>\n\n\n\n Palantir est devenue un marqueur culturel, une grammaire de puissance, ind\u00e9pendamment de tout rapport commercial direct.<\/p>Olivier Tesquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Gaza et l’Ukraine sont les deux th\u00e9\u00e2tres o\u00f9 Palantir est le plus visible \u00e0 l’ext\u00e9rieur des \u00c9tats-Unis, mais ils illustrent deux logiques assez diff\u00e9rentes. <\/p>\n\n\n\n En Ukraine, Palantir est pr\u00e9sente depuis le d\u00e9but de l’invasion russe. Alex Karp s’est rendu \u00e0 Kyiv, a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u par Zelensky, et l’entreprise a fourni ses plateformes \u2014 Gotham notamment \u2014 aux forces arm\u00e9es ukrainiennes pour le renseignement, la planification op\u00e9rationnelle et le ciblage d’artillerie. C’est un cas d’\u00e9cole de ce que Palantir consid\u00e8re comme sa mission civilisationnelle : mettre la puissance de l’IA au service des d\u00e9mocraties occidentales contre leurs adversaires autoritaires. La guerre en Ukraine a \u00e9t\u00e9, de ce point de vue, une vitrine commerciale extraordinaire pour Karp. Elle a permis \u00e0 Palantir de d\u00e9montrer en conditions r\u00e9elles l’efficacit\u00e9 de ses syst\u00e8mes, et d’engranger une cr\u00e9dibilit\u00e9 op\u00e9rationnelle qu’aucune d\u00e9monstration commerciale n’aurait pu produire. Il n’est pas exag\u00e9r\u00e9 de dire que l’Ukraine a \u00e9t\u00e9 pour Palantir ce que la guerre du Golfe avait \u00e9t\u00e9 pour l’industrie de d\u00e9fense am\u00e9ricaine dans les ann\u00e9es 1990 : un laboratoire grandeur nature doubl\u00e9 d’un argument de vente. Cette vitrine a toutefois ses limites. Depuis le retour de Trump au pouvoir, Palantir se retrouve prise en \u00e9tau entre ses contrats ukrainiens et son alignement croissant avec une administration Trump souhaitant n\u00e9gocier avec Moscou. Karp continue de soutenir Kyiv publiquement, mais la tension est r\u00e9elle. La \u00ab d\u00e9fense de l’Occident \u00bb se fissure quand l’Occident lui-m\u00eame change de camp.<\/p>\n\n\n\n Gaza est une affaire beaucoup plus trouble. Palantir fournit des outils \u00e0 Tsahal depuis plusieurs ann\u00e9es, et les r\u00e9v\u00e9lations sur l’usage de syst\u00e8mes d’IA dans la conduite des op\u00e9rations militaires isra\u00e9liennes ont mis en lumi\u00e8re une r\u00e9alit\u00e9 que l’entreprise pr\u00e9f\u00e8re ne pas d\u00e9tailler. Les syst\u00e8mes connus sous le nom de Gospel et Lavender sont des outils de g\u00e9n\u00e9ration automatis\u00e9e de cibles, qui produisent des recommandations d’objectifs militaires \u00e0 un rythme et \u00e0 une \u00e9chelle qu’aucun analyste humain ne pourrait \u00e9galer. Des enqu\u00eates journalistiques, notamment du m\u00e9dia isra\u00e9lo-palestinien +972, ont document\u00e9 la mani\u00e8re dont ces syst\u00e8mes contribuent \u00e0 une logique de ciblage de masse, dans laquelle le seuil de tol\u00e9rance aux dommages collat\u00e9raux a \u00e9t\u00e9 algorithmiquement rehauss\u00e9. Gospel et Lavender sont des syst\u00e8mes d\u00e9velopp\u00e9s en interne par l’unit\u00e9 8200 de Tsahal, et \u00e0 ce titre ils ne sont pas des produits Palantir, mais cette distinction ne suffit pas \u00e0 d\u00e9douaner l’entreprise. <\/p>\n\n\n\n Ce que Palantir fournit \u00e0 l’arm\u00e9e isra\u00e9lienne, c’est la couche d’infrastructure sur laquelle ces syst\u00e8mes peuvent fonctionner. Palantir ne d\u00e9signe peut-\u00eatre pas directement les cibles, en revanche elle construit l’environnement cognitif dans lequel elles sont d\u00e9sign\u00e9es.<\/p>\n\n\n\nPourquoi Palantir est-elle devenue aujourd\u2019hui une soci\u00e9t\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019entreprise trumpiste de changement de r\u00e9gime aux \u00c9tats-Unis ?<\/h3>\n\n\n\n
Que fait concr\u00e8tement Palantir ?<\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019est-ce qui fait aujourd\u2019hui la singularit\u00e9 des services qu\u2019elle propose ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans quel contexte l\u2019entreprise a-t-elle \u00e9t\u00e9 introduite en bourse ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Y a-t-il une id\u00e9ologie explicite de Palantir ?<\/h3>\n\n\n\n
Palantir se revendique d\u00e9sormais comme une \u00ab marque lifestyle \u00bb. Qu’est-ce que cela dit de sa strat\u00e9gie ?<\/h3>\n\n\n\n
Au c\u0153ur de la mission de Palantir, vous avez mentionn\u00e9 la notion d\u2019ontologie \u2014 de quoi s\u2019agit-il ?<\/h3>\n\n\n\n
Quel r\u00f4le Palantir joue-t-elle dans la r\u00e9pression aux \u00c9tats-Unis avec ICE ?<\/h3>\n\n\n\n
De quoi s\u2019agit-il ?<\/h3>\n\n\n\n
Et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des \u00c9tats-Unis ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans le contexte de la guerre en Iran, le conflit qui oppose Anthropic au Pentagone radicalise d\u2019ailleurs cette question de la responsabilit\u00e9 infrastructurelle autour de Palantir\u2026<\/h3>\n\n\n\n