{"id":321006,"date":"2026-03-08T19:13:08","date_gmt":"2026-03-08T18:13:08","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=321006"},"modified":"2026-03-11T16:35:51","modified_gmt":"2026-03-11T15:35:51","slug":"boucheron-peste-noire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/","title":{"rendered":"Peste noire&#160;: un cabinet de lecture autour de Patrick Boucheron"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u00ab&#160;Sont-ce des anges qui chutent du ciel&#160;? Ou des hommes qui s\u2019effondrent, dansant les d\u00e9sastres du pass\u00e9&#160;? En s\u2019approchant, on comprend qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un tableau ancien, mais bien d\u2019une image r\u00e9cente de notre condition humaine. Car nous sommes toutes et tous des survivants de la peste noire qui, en cinq ans seulement, de 1347 \u00e0 1352, emporta plus de la moiti\u00e9 de la population europ\u00e9enne.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La peste noire est encore la n\u00f4tre et son histoire continue de s&rsquo;\u00e9crire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0 l\u2019occasion de la parution de <\/em>Peste noire <em>(Seuil, 2026) de <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/patrick-boucheron\/\">Patrick Boucheron<\/a>, nous avons invit\u00e9&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/guillaume-calafat\/\">Guillaume Calafat<\/a>,&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/wajdi-mouawad\/\">Wajdi Mouawad<\/a>,&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/arnaud-orain\/\">Arnaud Orain<\/a>,&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/giulia-puma\/\">Giulia Puma<\/a>,&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/valerie-theis\/\">Val\u00e9rie Theis<\/a>,&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/georges-vigarello\/\">Georges Vigarello<\/a> et&nbsp;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/p\/frederic-worms\/\">Fr\u00e9d\u00e9ric Worms<\/a> \u00e0 <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/evenements\/rencontre-avec-patrick-boucheron-autour-de-peste-noire-1\/\">d\u00e9battre<\/a> des apports de ce livre ambitieux, en cabinet de lecture, \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole normale sup\u00e9rieure le 2 mars 2026.<\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1814\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2-330x208.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2-690x434.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2-990x623.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2-690x434.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2-990x623.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Theis_2-125x79.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Vivre avec la peste, \u00e9crire en suivant ses traces<br>Val\u00e9rie Theis<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Puisque nous avons \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s \u00e0 proposer une lecture personnelle de <em>Peste noire<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-1-321006' title='Patrick Boucheron, &lt;em&gt;Peste noire, &lt;\/em&gt;Paris, Seuil, 2026.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, je vais me permettre de partager ce que ce livre m\u2019inspire du point de vue du renouvellement de l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire m\u00e9di\u00e9vale et d\u2019\u00e9voquer, ce faisant, quelques propositions qui me paraissent particuli\u00e8rement importantes dans sa m\u00e9thode et son contenu.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re chose qui m\u2019a frapp\u00e9e en lisant ce livre \u2014 bien entendu, mon point de vue est un peu biais\u00e9 car je connais Patrick Boucheron depuis tr\u00e8s longtemps \u2014 est une impression de le voir repartir de ce que je sais avoir \u00e9t\u00e9 chez lui une nostalgie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nostalgie est encore aujourd\u2019hui celle de nombreuses personnes&#160;: elle renvoie \u00e0 un temps o\u00f9, en France, il existait un lectorat fid\u00e8le de livres d\u2019histoire \u2014 de la p\u00e9riode m\u00e9di\u00e9vale ou d\u2019autres \u2014 lectorat qui n\u2019exer\u00e7ait pas lui-m\u00eame le m\u00e9tier d\u2019historien. Sachant bien que, comme tous les souvenirs d\u2019enfance, celui-ci n\u2019a pas de raison d\u2019\u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, au lieu de se complaire dans cette nostalgie, il m\u2019a sembl\u00e9 que Patrick Boucheron avait au contraire d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019y confronter avec ce livre. Tout en gardant l\u2019ambition de faire une histoire totale \u00e0 partir d\u2019un point d\u2019entr\u00e9e sp\u00e9cifique, il a essay\u00e9 d\u2019\u00e9valuer, point par point, la mani\u00e8re dont on produisait et dont on \u00e9crivait l\u2019histoire dans le dernier tiers du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res lignes du livre, qui nous projettent en mars 1348 dans une affaire de famille port\u00e9e devant la justice de Marseille, font en effet penser \u00e0 des mani\u00e8res de raconter dont je m\u2019amuse parfois avec les \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants en leur lisant les premi\u00e8res lignes du livre de Bernard Guen\u00e9e, <em>Un meurtre, une soci\u00e9t\u00e9<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-2-321006' title='Bernard Guen\u00e9e, &lt;em&gt;Un merutre, une soci\u00e9t\u00e9. L\u2019assassinat du duc d\u2019Orl\u00e9ans, 23 novembre 1407&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 1992.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Celui-ci place le lecteur dans la rue, la nuit, quelques instants avant l&rsquo;assassinat du duc d&rsquo;Orl\u00e9ans en 1407. Pour attirer ce lecteur, avant de passer \u00e0 un style plus analytique, l\u2019historien s\u2019y fait conteur en invitant \u00e0 s\u2019imaginer assister \u00e0 une sc\u00e8ne de la vie m\u00e9di\u00e9vale plus ou moins ordinaire, mais plus ou moins d\u00e9cisive.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Peste noire<\/em>, en reprenant pendant quelques lignes un tel mode de narration, il s\u2019agit de nous montrer qu\u2019il n\u2019est plus possible aujourd\u2019hui de nous raconter l\u2019histoire comme \u00e0 des enfants \u2014 ce qui ne veut pas dire qu\u2019il faille pour autant renoncer \u00e0 la raconter.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re tr\u00e8s p\u00e9dagogique, chaque chapitre de <em>Peste noire<\/em> nous pr\u00e9sente des mani\u00e8res dont on a pu ou dont on peut encore raconter la peste&#160;: sous forme d\u2019une \u00e9pop\u00e9e scientifique, d\u2019une guerre en s\u2019appuyant sur des cartes qui ressemblent \u00e0 celles des mouvements de troupes et des batailles, d\u2019une analyse \u00e9conom\u00e9trique ou encore d\u2019une histoire des mentalit\u00e9s. Celle-ci met en avant tant\u00f4t de pr\u00e9tendus invariants, comme les mentalit\u00e9s pers\u00e9cutrices de certains peuples, tant\u00f4t ce qu\u2019on suppose des sp\u00e9cificit\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales comme les \u00ab&#160;grandes peurs&#160;\u00bb si faciles \u00e0 imaginer chez des populations qu\u2019on aime croire prisonni\u00e8res de modes de pens\u00e9e archa\u00efques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Les m\u00e9di\u00e9vistes savent que le discours sur le chaos de la soci\u00e9t\u00e9 en temps de peste ne tient pas debout&#160;: nous nous \u00e9merveillons au contraire de la r\u00e9sistance des structures sociales face \u00e0 cette catastrophe.<\/p><cite>Val\u00e9rie Theis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>En faisant ce parcours avec son lecteur, Patrick Boucheron lui permet \u00e0 la fois de s\u2019approprier un certain \u00e9tat de l\u2019art mais aussi de s\u2019en d\u00e9tacher en lui faisant voir tout ce qu\u2019il charriait parfois de paresse intellectuelle&#160;: les r\u00e9cits des historiens se construisaient plus souvent en s\u2019appuyant les uns sur les autres qu\u2019en faisant une relecture critique des sources, les interpr\u00e9tations reposaient parfois davantage sur les a priori politiques ou religieux des historiens du pass\u00e9 que sur la distance et la neutralit\u00e9 scientifique du chercheur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019auteur montre aussi que les formes les plus scientistes de l\u2019histoire d\u2019aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019elles ne se donnent pas la peine de s\u2019interroger sur l\u2019origine des donn\u00e9es qui servent \u00e0 mettre en \u0153uvre de grandes interpr\u00e9tations globalisantes, rassurant certains lecteurs par l\u2019abondance de chiffres sur lesquelles elles s\u2019appuient, sont condamn\u00e9es \u00e0 nous proposer une histoire non seulement tout aussi insatisfaisante que celle de nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs, mais aussi beaucoup plus pauvre. Cette histoire-l\u00e0 ne ma\u00eetrise pas m\u00eame ce qui est cens\u00e9 la fonder&#160;: l\u2019origine des donn\u00e9es employ\u00e9es pour produire des graphiques et des histogrammes \u2014 lesquels servent \u00e0 produire un effet de scientificit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le parcours critique de Patrick Boucheron n\u2019a cependant jamais pour r\u00e9sultat de faire table rase du travail accumul\u00e9 des historiens et historiennes qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Une fois pass\u00e9 au crible d\u2019une relecture critique, ce travail est bien toujours ce qui conditionne la capacit\u00e9 des historiens d\u2019aujourd\u2019hui \u00e0 avancer un pas plus loin. Mais on d\u00e9couvre en revanche avec un certain amusement que ce temps de l\u2019histoire de notre enfance, que certains encensent parce qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 un temps de plus grande rigueur scientifique, de plus grande neutralit\u00e9, est tout le contraire.<\/p>\n\n\n\n<p>Critiquer des mani\u00e8res de faire est une chose et en construire de nouvelles en est une autre, bien plus difficile. Or le grand m\u00e9rite de ce livre est aussi de proposer sans l\u2019imposer une nouvelle mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire, valable pour aujourd\u2019hui, c\u2019est-\u00e0-dire pleinement consciente de n\u2019\u00eatre qu\u2019une nouvelle \u00e9tape qui sera elle aussi vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre d\u00e9pass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour essayer de la qualifier, je dirais en premier lieu que cette histoire se nourrit tr\u00e8s largement du travail de chercheuses et de chercheurs internationaux, beaucoup \u00e9tant sp\u00e9cialistes d\u2019histoire \u2014 pas forc\u00e9ment m\u00e9di\u00e9vale \u2014 mais d\u2019autres, tout aussi nombreux, appartenant \u00e0 d\u2019autres disciplines. On croise dans le livre des m\u00e9decins, des biologistes, des arch\u00e9ologues, des anthropologues \u2014 les ontologies de Philippe Descola \u00e9tant particuli\u00e8rement mobilis\u00e9es \u2014 comme des historiens de l\u2019art. Leurs travaux viennent tour \u00e0 tour mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les hypoth\u00e8ses ant\u00e9rieures des historiens ou \u00e9clairer des questions qu\u2019ils avaient bien identifi\u00e9es sans pouvoir y r\u00e9pondre seuls.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans tous les cas, deux choses ordinairement cach\u00e9es dans les notes de bas de page des livres sont ici rendues visibles. La premi\u00e8re, ce sont les noms des chercheuses et des chercheurs qui ont produit les travaux permettant de faire ce pas suppl\u00e9mentaire dans l\u2019interpr\u00e9tation des histoires de la peste et la seconde, ce sont les documents et artefacts sur lesquels leurs travaux se sont appuy\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cela peut sembler \u00eatre un d\u00e9tail&#160;: c\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 un aspect fondamental de la d\u00e9marche, en particulier pour l\u2019image qui est ainsi donn\u00e9e de la science. Celle-ci n\u2019est plus fond\u00e9e sur le r\u00e9cit d&rsquo;un narrateur omniscient, d\u2019un grand chercheur ou \u2014 plus rarement cependant \u2014 d\u2019une grande chercheuse, qui \u00e9crase les autres avec sa sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle. L\u2019histoire appara\u00eet comme ce qu\u2019elle est vraiment, une entreprise collective, qui s\u2019enrichit et se renouvelle en permanence, fragment par fragment, gr\u00e2ce \u00e0 des travaux produits dans tous les coins du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi qu\u2019on s\u2019aper\u00e7oit de la vitalit\u00e9 de la recherche en histoire m\u00e9di\u00e9vale \u2014 comme de la vitalit\u00e9 de la recherche en g\u00e9n\u00e9ral. On constate aussi que ce qui nous manque souvent, ce sont des coll\u00e8gues qui se donnent la peine d\u2019essayer de construire une interpr\u00e9tation d\u2019ensemble des soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales en s\u2019appuyant sur les \u00e9tudes ponctuelles, qui sont le c\u0153ur de la science. Ce qui nous manque, ce sont celles et ceux qui se battent pour faire conna\u00eetre de nouveaux travaux, parfois tr\u00e8s techniques, au-del\u00e0 de nos cercles professionnels d&rsquo;historiennes et d&rsquo;historiens ou, plus g\u00e9n\u00e9ralement, de chercheurs et de chercheuses.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me originalit\u00e9 de cette proposition d\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire est de remettre celle-ci en perspective avec l\u2019ensemble des \u00e9crits et des productions culturelles qui ont jalonn\u00e9 ces temps de la peste. Tous ont contribu\u00e9 \u00e0 former notre imaginaire de la peste qui, en r\u00e9alit\u00e9, remonte rarement au temps de la Grande Peste dite de 1348.<\/p>\n\n\n\n<p>Petit \u00e0 petit, on comprend que la Grande Peste m\u00e9di\u00e9vale n\u2019\u00e9tait qu\u2019un \u00e9pisode parmi d\u2019autres pour des soci\u00e9t\u00e9s qui ont v\u00e9cu avec elle pendant des si\u00e8cles, ses reflux et ses retours \u00e9tant souvent \u00e9troitement li\u00e9s aux variations de l\u2019intensit\u00e9 des circulations au sein de ces soci\u00e9t\u00e9s anciennes. On comprend \u00e9galement que l\u2019imaginaire de la peste se construit avec retard, surtout \u00e0 partir du XVe si\u00e8cle et jusqu\u2019\u00e0 nos jours, en se nourrissant d\u2019une multitude d\u2019images, qui vont des enluminures au cin\u00e9ma en passant par la peinture, par des textes litt\u00e9raires lus ou bien jou\u00e9s, relevant des genres les plus acad\u00e9miques ou les plus populaires. On mesure ainsi \u00e0 quel point les pestes ont continu\u00e9 \u00e0 hanter la soci\u00e9t\u00e9 des survivants m\u00eame apr\u00e8s la d\u00e9couverte du bacille et le d\u00e9veloppement de traitements.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La Grande Peste m\u00e9di\u00e9vale n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019un \u00e9pisode parmi d\u2019autres pour des soci\u00e9t\u00e9s qui l\u2019ont connu pendant des si\u00e8cles.<\/p><cite>Val\u00e9rie Theis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Progressivement, ce livre fait prendre conscience aux m\u00e9di\u00e9vistes de l\u2019angle mort que constitue la peste dans leurs travaux \u2014 \u00e9tant donn\u00e9 l\u2019importance qu\u2019elle a pu avoir, sur le plan humain bien s\u00fbr, mais aussi social et politique. Quand on travaille sur le milieu du XIVe si\u00e8cle comme c\u2019est mon cas, la peste est en effet toujours l\u00e0, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan. On voit passer, \u00e0 tous les niveaux de la soci\u00e9t\u00e9, les renouvellements des titulaires de postes&#160;; on constate les violences dont les Juifs ont \u00e9t\u00e9 victimes comme l\u2019on observe les mesures prises <em>a posteriori<\/em> pour punir les coupables alors qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 trop tard&#160;; on remarque aussi les perturbations de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ceci est observ\u00e9 dans des proportions qui n\u2019ont cependant rien \u00e0 voir avec l\u2019ampleur de la saign\u00e9e humaine que repr\u00e9sente chacun des retours de peste. Les m\u00e9di\u00e9vistes savent ainsi parfaitement que tout le discours sur la peur et le chaos de la soci\u00e9t\u00e9 en temps de peste ne tient pas&#160;: nous nous \u00e9merveillons au contraire de la r\u00e9sistance des structures sociales face \u00e0 une catastrophe dont on \u00e9choue toujours \u00e0 imaginer l\u2019ampleur. Gr\u00e2ce \u00e0 Patrick Boucheron, nous comprenons que si la peste nous \u00e9chappe la plupart du temps, c\u2019est parce que nous n\u2019\u00e9tudions jamais les soci\u00e9t\u00e9s de la peste dans la longue dur\u00e9e et dans toutes leurs dimensions.<\/p>\n\n\n\n<p>Proposer ce travail-l\u00e0 est l\u2019un des plus grands m\u00e9rites du livre. La longue dur\u00e9e est indispensable \u00e0 la fois parce que la peste est toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 avant qu\u2019elle nous apparaisse \u2014 surtout lorsqu\u2019on travaille sur des soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales europ\u00e9ennes \u2014, et parce que ce qui est accessible \u00e0 l\u2019historien, n\u2019est pas tant la peste elle-m\u00eame que ses cons\u00e9quences.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9largissant la focale g\u00e9ographique et temporelle, on mesure combien ces cons\u00e9quences peuvent \u00eatre variables mais on comprend aussi que ces variations tiennent avant tout \u00e0 des facteurs politiques. Dans des soci\u00e9t\u00e9s habitu\u00e9es \u00e0 des taux de mortalit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s, et qui plus est profond\u00e9ment croyantes, quelle que soit la religion concern\u00e9e, ce qui peut \u00eatre encore pire que la peste, c\u2019est ce qu\u2019elle rend possible politiquement. La remise \u00e0 jour historiographique \u00e0 laquelle se livre Patrick Boucheron invite ainsi \u00e0 se d\u00e9tacher des r\u00e9cits classiquement optimistes. Parce que ceux-ci ne portaient que sur des espaces tr\u00e8s particuliers ou des dur\u00e9es trop courtes, ils avaient d\u2019abord tendance \u00e0 mettre en avant l\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau de vie des survivants, sans se rendre compte que celui-ci ne s\u2019am\u00e9liorait pas partout. Le plus important, surtout, est que dans les r\u00e9gions o\u00f9 ce niveau de vie s\u2019est \u00e9lev\u00e9, cette am\u00e9lioration n\u2019a pas dur\u00e9 plus de vingt ans&#160;: elle a \u00e9t\u00e9 suivie par une multiplication de l\u00e9gislations qui ont rendu possibles l\u2019av\u00e8nement de soci\u00e9t\u00e9s encore plus in\u00e9galitaires et coercitives qu\u2019avant la peste.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Peste noire<\/em> est donc un livre qui nous oblige \u00e0 regarder les donn\u00e9es et les savoirs dont nous avons h\u00e9rit\u00e9 avec rigueur et lucidit\u00e9. Ce faisant, il nous dit la totalit\u00e9 de ce qu\u2019on peut savoir aujourd\u2019hui de ces soci\u00e9t\u00e9s de la peste et de ce qu\u2019elles ont fait \u00e0 la n\u00f4tre. L&rsquo;ampleur des connaissances accumul\u00e9es et rassembl\u00e9es sur la peste est vertigineuse, un peu comme la couverture du livre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cet ouvrage lance un vrai d\u00e9fi aux historiennes et historiens d\u2019aujourd\u2019hui et de demain, en leur montrant tout ce qu\u2019il reste \u00e0 faire pour r\u00e9ussir \u00e0 partager avec le plus grand nombre des r\u00e9sultats scientifiques toujours plus nombreux et complexes. Sur ce point, il donne l\u2019exemple. Le seul reproche que je pourrais cependant lui faire \u2014 mais c&rsquo;est un peu normal de la part d&rsquo;un livre qui nous invite \u00e0 abandonner le confort des illusions d&rsquo;enfance \u2014 c&rsquo;est qu&rsquo;une fois qu&rsquo;on l&rsquo;a lu, on ne peut plus regarder les marmottes tout \u00e0 fait de la m\u00eame fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1759\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad-330x201.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad-690x421.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad-990x604.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad-690x421.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad-990x604.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Mouawad-125x76.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">La peste est le signe du crime<br>Wajdi Mouawad<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">En entrant dans ce livre, qui s\u2019ouvre d&#8217;embl\u00e9e sur une question d&rsquo;incertitude sur la nature m\u00eame de ce que veut dire le mot \u00ab&#160;peste&#160;\u00bb, je suis pouss\u00e9 vers la fiction. C&rsquo;est une question purement dramaturgique et qui nous plonge imm\u00e9diatement dans des conventions de fictions. Le mot peste me renvoie \u00e0 quelque chose sur lequel j\u2019ai \u00e9norm\u00e9ment travaill\u00e9&#160;: la peste qui s&rsquo;abat sur Th\u00e8bes, le sympt\u00f4me dans la trag\u00e9die de Sophocle de ce qui va \u00eatre l&rsquo;enqu\u00eate qui va mener \u0152dipe \u00e0 sa perte.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela commence d\u00e8s la premi\u00e8re page du texte de Sophocle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u0152dipe, en sortant, est intrigu\u00e9 par les supplications des gens et, cherchant \u00e0 savoir ce qu\u2019il se passe, il est alors interpell\u00e9 par un pr\u00eatre, qui lui dit&#160;:&nbsp;\u00ab&#160;Comme tu le vois, la ville battue par la temp\u00eate ne peut plus lever la t\u00eate. Submerg\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cume sanglante, les fruits de la terre p\u00e9rissent encore enferm\u00e9s dans les bourgeons. Les troupeaux de b\u0153ufs languissent et les germes con\u00e7us par les femmes ne naissent pas. Brandissant sa torche, la plus odieuse des d\u00e9esses, la Peste, s&rsquo;est ru\u00e9e sur la ville et a d\u00e9vast\u00e9 la demeure de Cadmos. Le noir Had\u00e8s s&rsquo;enrichit de nos g\u00e9missements et de nos lamentations.&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u0152dipe lui r\u00e9pond alors qu\u2019il sait quelles souffrances touchent son peuple, mais qu\u2019il est impuissant face \u00e0 cette peste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 court de solution il a envoy\u00e9 Cr\u00e9on consulter l\u2019oracle d\u2019Apollon.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur ces paroles arrive Cr\u00e9on, qui affirme que pour se d\u00e9barrasser du mal, il faut en r\u00e9v\u00e9ler la source&#160;: un meurtre qui aurait \u00e9t\u00e9 commis ici il y a longtemps et n\u2019aurait jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu. Apollon exige que justice soit faite, et que les meurtriers de La\u00efos, le pr\u00e9c\u00e9dent roi, soient d\u00e9couverts. \u0152dipe se lance aussit\u00f4t dans l&rsquo;enqu\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je parle de cela pour apporter le point de vue de quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;est ni historien, ni philosophe, ni sociologue, ni anthropologue \u2014 qui ne fait qu\u2019\u00e9crire des histoires et que des r\u00e9cits. Et ce livre me renvoie \u00e0 l\u2019une des pi\u00e8ces les plus fondamentales et les plus myst\u00e9rieuses de l&rsquo;histoire de notre civilisation.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9galement \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la vision apocalyptique qui ouvre le deuxi\u00e8me chapitre du livre, une vision rapport\u00e9e par Michel le Syrien, qui d\u00e9crit \u00ab&#160;une barque d\u2019airain en laquelle si\u00e9geaient des hommes noirs et sans t\u00eate.&#160;\u00bb Un peu plus loin&#160;: \u00ab&#160;Des personnes noires, sans t\u00eate, assises dans un bateau brillant et avan\u00e7ant rapidement sur la mer si bien que cette vision pouvait presque \u00e0 elle seule entra\u00eener la mort.&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Aujourd\u2019hui, la d\u00e9mesure ne prend plus un nouvel \u0152dipe devait surgir et, voulant r\u00e9soudre une question de peste, d\u00e9couvrait qu\u2019il avait tu\u00e9 son p\u00e8re, il ne se cr\u00e8verait pas les yeux.<\/p><cite>Wajdi Mouawad<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le chapitre raconte que la peste apparaissait quelque temps apr\u00e8s cette vision.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Patrick Boucheron fait \u00e9galement r\u00e9f\u00e9rence dans cette ouverture \u00e0 la naissance de la soci\u00e9t\u00e9 musulmane et \u00e0 la place qu\u2019y tenait le mauvais \u0153il. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;explications, il \u00e9crit que malgr\u00e9 ce qu&rsquo;on a pu comprendre ou mal interpr\u00e9ter,&nbsp;la transmission de la peste \u00e9tait une question tr\u00e8s importante. Les Arabes avaient tout \u00e0 fait conscience de l\u2019aspect contagieux de la peste. Il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce mauvais \u0153il au travers d\u2019une phrase d\u00e9crivant la contagion de la peste comme \u00ab&#160;le souffle qui sort des yeux des malades.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Regarder pouvait donc amener vers la mort. On pouvait mourir d&rsquo;\u00eatre vu ou de se laisser voir par une apparition.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette notion de vision et d&rsquo;image se retrouve chez le pape Gr\u00e9goire Ier.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019image des hommes noirs sans t\u00eate dans une barque d&rsquo;airain \u00e9tait une image qu&rsquo;il fallait arriver \u00e0 se figurer pour cr\u00e9er un effroi capable de provoquer une sorte de gu\u00e9rison. Ce chapitre commence par une vision qui peut tuer et se conclut par l&rsquo;image qui peut gu\u00e9rir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais revenons \u00e0 \u0152dipe. Pour r\u00e9gler la question de la ville de Th\u00e8bes \u2014 cette peste sympt\u00f4me d&rsquo;un crime non r\u00e9solu, il va voir Apollon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or Apollon est le dieu de la vision, le dieu oraculaire, c&rsquo;est celui qui voit de loin, qui frappe de loin. Apollon est le dieu de la lumi\u00e8re, la lumi\u00e8re qui \u00e9blouit \u2014 mais \u00e9galement de la connaissance. Sur le frontispice du temple d\u2019Apollon figurait cette phrase&#160;: \u00ab&#160;Connais-toi toi-m\u00eame&#160;\u00bb \u2014 non pas une invitation \u00e0 l&rsquo;introspection psychanalytique mais une invitation \u00e0 se souvenir continuellement de sa condition de mortel.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit donc de bien conna\u00eetre, de bien <em>se<\/em> conna\u00eetre, de bien conna\u00eetre sa mesure et de faire attention \u00e0 ne pas pr\u00e9sumer de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Or d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019enqu\u00eate, \u0152dipe se pr\u00e9cipite vers la notion de connaissance. En voulant r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9nigme le plus vite possible, il fait fi de cette prudence que les dieux appellent \u2014 \u00e0 ne pas aller trop vite vers la r\u00e9alit\u00e9, trop vite vers la lumi\u00e8re, sous peine de se br\u00fbler les ailes tel Icare.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre cette id\u00e9e-l\u00e0, j\u2019utilise souvent la m\u00e9taphore d\u2019Ayrton Senna, mort au cours d&rsquo;une course automobile.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cet accident ce n&rsquo;est ni la voiture dans laquelle il \u00e9tait, ni le mur qu\u2019il a heurt\u00e9, mais bien la vitesse avec laquelle il est all\u00e9 vers le mur qui l\u2019a tu\u00e9. Avec le m\u00eame mur et la m\u00eame voiture mais une vitesse de 20 km\/h, il ne serait pas mort. Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas le mur, ce n&rsquo;est pas la voiture, c&rsquo;est la vitesse.<\/p>\n\n\n\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, lorsqu&rsquo;une vision de la v\u00e9rit\u00e9 appara\u00eet, ce n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9 qui tue, ce n&rsquo;est pas la faute \u2014 c&rsquo;est la vitesse avec laquelle on va vers la faute. Si \u0152dipe finit par se crever les yeux, ce n&rsquo;est pas pour avoir couch\u00e9 avec sa m\u00e8re et tu\u00e9 son p\u00e8re \u2014 c&rsquo;est pour l&rsquo;avoir su trop vite, sur le temps de la dur\u00e9e de la pi\u00e8ce, c\u2019est-\u00e0-dire un peu moins de deux heures. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;interruption \u00e0 partir du moment o\u00f9 il commence l&rsquo;enqu\u00eate. En une heure de th\u00e9\u00e2tre, d\u2019enqu\u00eate, il passe de roi v\u00e9n\u00e9r\u00e9 comme un dieu \u00e0 meurtrier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est donc pas la v\u00e9rit\u00e9 mais la vitesse de ce changement qui le conduit \u00e0 se crever les yeux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cela m\u2019\u00e9voque cette vision de ces hommes sans t\u00eate qui tuent tout de suite quand on les voit, et \u00e0 cette id\u00e9e qu&rsquo;une image peut gu\u00e9rir. C\u2019est comme si la notion de lenteur, le labyrinthe dans lequel il faut rentrer pour acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, devenait un espace de protection.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pousser plus loin ma r\u00e9flexion dans la fiction \u2014 car je rappelle toujours que c&rsquo;est de la fiction \u2014 m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 me questionner sur le fameux meurtre et sa nature.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est tr\u00e8s bien d\u00e9crit par Sophocle. Il prend place dans un chemin creux \u2014&nbsp;un chemin tr\u00e8s \u00e9troit et long o\u00f9 de chaque c\u00f4t\u00e9 se trouvent des buttes. \u0152dipe, dans son char, croise au milieu du chemin quelqu&rsquo;un qui emp\u00eache ses chevaux d\u2019avancer. L\u2019un d\u2019entre eux doit alors reculer, ce qui signifie rebrousser un long chemin. Alors le ton monte. \u0152dipe finit par le tuer sans s\u2019en rendre compte. C\u2019est un accident de circulation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il apprendra plus tard qu\u2019il a tu\u00e9 son propre p\u00e8re, La\u00efos, qui, adolescent, a d\u00fb partir en exil alors que des tyrans voulaient prendre le pouvoir \u00e0 Th\u00e8bes. En tant que roi l\u00e9gitime, il trouve asile aupr\u00e8s du roi P\u00e9lops, le temps que la situation s\u2019apaise. Il devient alors ami avec l\u2019enfant de P\u00e9lops, d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s sept ou huit ans. Un peu de temps passe et La\u00efos viole l&rsquo;enfant qui, de honte, se suicide. Dans son d\u00e9sespoir, le p\u00e8re de l\u2019enfant demande \u00e0 Apollon une punition contre La\u00efos. La mal\u00e9diction qui le frappe est \u00e0 double ressort&#160;: pour avoir tu\u00e9 un enfant, il n\u2019en aura pas&#160;; ou, si cela devait arriver, son enfant le tuera.<\/p>\n\n\n\n<p>La\u00efos est donc un meurtrier p\u00e9dophile. Il est possible d\u2019imaginer que c\u2019est pour cette raison que la ville n\u2019a d\u2019abord pas enqu\u00eat\u00e9 sur sa mort. C\u2019est une question pos\u00e9e par \u0152dipe mais jamais vraiment r\u00e9solue. Et c&rsquo;est peut-\u00eatre ce crime qui a provoqu\u00e9 la col\u00e8re du dieu et qui envoie sa peste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi qui \u00e9cris des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, la question de savoir qui serait aujourd\u2019hui une crapule dont le meurtre non r\u00e9solu aurait pour sympt\u00f4me une peste est int\u00e9ressante.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les figures politiques d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, si un nouvel \u0152dipe devait surgir qui, voulant r\u00e9soudre une question de peste, d\u00e9couvrait qu\u2019il avait tu\u00e9 son p\u00e8re \u2014 une crapule \u2014 et couch\u00e9 avec sa m\u00e8re, il ne se cr\u00e8verait pas les yeux du tout. Gens de gauche, gens de lettres, nous tiendrions le r\u00f4le du ch\u0153ur \u2014 qui l\u2019appelle \u00e0 le faire \u2014 et nous ferions face \u00e0 son indiff\u00e9rence. La violence de la vitesse de la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019aurait aucun effet.<\/p>\n\n\n\n<p>Car aujourd\u2019hui, la d\u00e9mesure \u2014 une notion sur laquelle sont construites toutes les trag\u00e9dies grecques \u2014 ne prend plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or sans mesure possible, se pose la question de la r\u00e9solution de la <em>catharsis<\/em>. Peut-\u00eatre, dans quelques ann\u00e9es, une nouvelle trag\u00e9die interrogera-t-elle cette perte de la d\u00e9mesure et l\u2019impossibilit\u00e9 de la <em>catharsis<\/em>.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1845\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello-330x211.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello-690x441.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello-990x633.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello-690x441.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello-990x633.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Vigarello-125x80.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Les mondes de la peste<br>Georges Vigarello<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Je suis tr\u00e8s sensible \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 dit jusqu&rsquo;ici et je trouve particuli\u00e8rement importantes les d\u00e9clarations de Val\u00e9rie Theis concernant la question du Moyen \u00c2ge et la question de l&rsquo;histoire. \u00c0 la lecture du livre, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par deux images s\u2019imposant au fur et \u00e0 mesure que j&rsquo;avan\u00e7ais.&nbsp;Tout d\u2019abord le livre \u00e9voque le sentiment d&rsquo;un fleuve consid\u00e9rable, imparable, inarr\u00eatable. Et en m\u00eame temps, le sentiment d&rsquo;un fourmillement, li\u00e9 \u2014 comme cela a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien dit tout \u00e0 l&rsquo;heure \u2014 \u00e0 la convocation de points de vue extr\u00eamement diff\u00e9rents, aussi bien organiques, issus de sciences humaines, historiques, des points de vue \u00e9trangers ou encore li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Europe et \u00e0 la France.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fourmillement consid\u00e9rable \u00e9merge aussi par le sentiment que les affirmations faites par le livre sont imm\u00e9diatement ni\u00e9es par l&rsquo;\u00e9vocation de contradictions. Je vais essayer de m&rsquo;expliquer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque je parle d\u2019un fleuve, je crois qu&rsquo;il faut se rapporter \u00e0 cette phrase qui me para\u00eet fondamentale&#160;: \u00ab&#160;la peste est un op\u00e9rateur de p\u00e9riodisation, un acteur de spatialit\u00e9 et un acteur de mondialit\u00e9.&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui met en distance ce texte par rapport \u00e0 ce que j&rsquo;avais lu jusqu&rsquo;ici, en particulier le livre de Biraben de 1976 \u2014 qui insiste beaucoup sur la d\u00e9solation \u2014 ou celui sorti quelques ann\u00e9es plus tard en 1987, <em>Les Malheurs des temps<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-3-321006' title='Jean Delumeau et Yves Lequin (dir.), &lt;em&gt;Les Malheure des temps. Histoire des fl\u00e9aux et des calamit\u00e9s en France&lt;\/em&gt;, Paris, Larousse, 1991.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dirig\u00e9 par Jean Delumeau et par Yves Lequin, c&rsquo;est la d\u00e9solation qu&rsquo;il implique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or la phrase que je viens de citer \u00e9voque au contraire la cr\u00e9ation. C&rsquo;est-\u00e0-dire que la peste \u2014 et je trouve cela remarquable \u2014 est prise comme une sorte d&rsquo;instance, quasiment un individu, qui agit et pousse l\u2019univers \u00e0 se transformer \u2014 pas forc\u00e9ment en bien \u2014, \u00e0 se cr\u00e9er.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La p\u00e9rennisation signifie la pr\u00e9sence d\u2019un avant et d\u2019un apr\u00e8s. Je pense toujours \u00e0 la phrase d&rsquo;\u00c9rasme qui m&rsquo;a frapp\u00e9 quand je travaillais sur les questions de propret\u00e9&#160;: \u00ab&#160;la peste nous a appris \u00e0 abandonner les \u00e9tuves&#160;\u00bb. Bien qu\u2019il y ait un temps d&rsquo;avant et un temps d&rsquo;apr\u00e8s, la peste finit par revenir. Une n\u00e9gociation s\u2019engage alors \u2014 avec du temps qui inqui\u00e8te, qui est surmont\u00e9, qui est en quelque sorte travaill\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La peste est aussi acteur de spatialit\u00e9. Elle cr\u00e9e de l&rsquo;espace, \u00e0 la fois parce que dans certains cas elle le d\u00e9nie \u2014 sont magnifiquement d\u00e9crits des villages compl\u00e8tement abandonn\u00e9s \u2014 et parce qu\u2019elle en ouvre de nouveaux, par exemple en faisant chuter la d\u00e9mographie ce qui ouvre la voie \u00e0 de nouveaux types de cultures \u2014 le bl\u00e9 par exemple, alors qu\u2019il fallait dans les p\u00e9riodes pr\u00e9c\u00e9dentes de pression d\u00e9mographique multiplier au contraire les types de cultures.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La peste est enfin un acteur de mondialit\u00e9. Dans une d\u00e9monstration magnifique, le travail porte cette fois-ci sur le fait de s&rsquo;interroger sur la naissance. Celle-ci est situ\u00e9e au Kirghizistan, du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Eurasie. Au travers de l\u2019exemple des troupes mongoles \u2014 les fameux mangeurs de marmottes \u2014 s\u2019exprime la contradiction entre, au fond, le bacille et le fait de le consommer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et \u00e0 partir de l\u00e0, un circuit se met en place \u2014 la peste bouge, la peste se d\u00e9place. Elle se d\u00e9place en certains lieux et elle ne se d\u00e9place pas dans d&rsquo;autres. C&rsquo;est alors qu\u2019est \u00e9voqu\u00e9 le probl\u00e8me d\u2019un commerce consid\u00e9rable parti de l&rsquo;Eurasie en direction de l&rsquo;ouest \u2014 et pas du tout vers l&rsquo;est. Un travail magnifique montre qu&rsquo;en Chine, il n&rsquo;y a quasiment pas de peste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail porte donc \u00e0 la fois sur l&rsquo;espace, je dirais quotidien \u2014 celui que l&rsquo;on voit, celui que l&rsquo;on traverse physiquement \u2014 et sur l&rsquo;espace totalement mondial. C\u2019est toute cette id\u00e9e de travailler en sortant des espaces europ\u00e9ens et en essayant de prendre en compte le \u00ab&#160;tout-monde&#160;\u00bb de la peste, selon le propos de Patrick Boucheron.<\/p>\n\n\n\n<p>Une deuxi\u00e8me chose m\u2019a frapp\u00e9 dans ce texte, dont une phrase est tir\u00e9e du livre <em>La Comptabilit\u00e9 de l&rsquo;au-del\u00e0<\/em> de Jacques Chiffoleau&#160;: \u00ab&#160;C&rsquo;est dans les larmes, dans la peur, et la m\u00e9lancolie que na\u00eet la rationalit\u00e9 de nos modernes.&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-4-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-4-321006' title='Jacques Chiffoleau, &lt;em&gt;La Comptabilit\u00e9 de l\u2019au-del\u00e0&lt;\/em&gt;, Paris, Albin Michel, 2011.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> Cette \u00ab&#160;rationalit\u00e9 des modernes&#160;\u00bb est absolument fondamentale.<\/p>\n\n\n\n<p>La peste cr\u00e9e la r\u00e9sistance des m\u00e9decins. Malgr\u00e9 ce que Guy de Chauliac \u00e9crit&#160;: \u00ab&#160;La peste nous a appris, nous m\u00e9decins, \u00e0 l&rsquo;inutile et \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec&#160;\u00bb. Les m\u00e9decins essaient. De Chauliac lui-m\u00eame, m\u00e9decin des papes avignonnais, est l\u2019un des premiers \u00e0 r\u00e9sister \u2014 il conseillera \u00e0 Cl\u00e9ment VI de s&rsquo;installer dans ses locaux avec des torches pour faire br\u00fbler l&rsquo;\u00e9ventuel venin de l&rsquo;air, de m\u00eame qu\u2019il sugg\u00e8rera d\u2019installer, dans une boucle du Rh\u00f4ne, des cabanes pour isoler les pestif\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Dans ce livre, la peste est prise comme une sorte d&rsquo;instance, quasiment un individu, qui agit et pousse l\u2019univers \u00e0 se cr\u00e9er et se transformer \u2014 pas forc\u00e9ment en bien.<\/p><cite>Georges Vigarello<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Pourtant l&rsquo;opinion majoritaire du XIVe si\u00e8cle va dans le sens de la fuite. Fuir loin, imm\u00e9diatement, longtemps, voil\u00e0 les propos de la Sorbonne consult\u00e9e par Philippe VI au moment o\u00f9 la peste n&rsquo;a pas encore envahi l&rsquo;espace parisien.<\/p>\n\n\n\n<p>Les m\u00e9decins r\u00e9sistent et Cl\u00e9ment VI ira m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 proposer des autopsies pour comprendre ce qu&rsquo;il en est de la peste \u2014 c\u2019est un acte de naissance de la rationalit\u00e9 moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le renouvellement des cultures en est un autre aspect. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 du bl\u00e9, mais le <em>shift<\/em> d\u00e9mographique permet de tenter de nouvelles cultures \u2014 celle du riz dans l&rsquo;espace du P\u00f4, de la canne \u00e0 sucre en Sicile, du m\u00fbrier en Toscane, etc. C\u2019est un profond renouvellement de l&rsquo;ordre de la cr\u00e9ation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et en m\u00eame temps \u2014 c&rsquo;est ce qui fait le fourmillement et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du texte \u2014&nbsp;il y a la contradiction. Autrement dit, il se passe un ph\u00e9nom\u00e8ne sur lequel j&rsquo;avais moi-m\u00eame d&rsquo;ailleurs modestement travaill\u00e9 quand je m&rsquo;int\u00e9ressais \u00e0 la fatigue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la suite du <em>shift<\/em> d\u00e9mographique, les travailleurs sont en mesure de demander davantage de r\u00e9tribution. Cependant d\u00e8s que cela arrive, aussit\u00f4t, l&rsquo;autorit\u00e9 revient, des lois s&rsquo;imposent et la tradition l&#8217;emporte&#160;: ceux qui comptaient gagner davantage, se trouvent finalement totalement contredits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La richesse du livre est de montrer \u00e0 la fois cette peste qui cr\u00e9e et en m\u00eame temps la naissance de ces probl\u00e8mes \u2014 parfois contradictoires, parfois positifs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je retiens avant tout cet effort pour transformer la peste en acteur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un aspect fondamental qui n\u2019existe pas dans les textes pr\u00e9c\u00e9dents sur le sujet. Le texte de 1975 <em>Les Hommes et la Peste<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-5-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-5-321006' title='Jean-No\u00ebl Biraben, &lt;em&gt;Les Hommes et la peste en France et dans les pays europ\u00e9ens et m\u00e9diterran\u00e9ens&lt;\/em&gt;, Paris\u2013La Haye, Mouton, 1975\u20131976.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Jean-No\u00ebl Biraben pr\u00e9sente \u2014 et ce n\u2019est pas le seul \u2014 d\u2019abord un espace europ\u00e9en, mais surtout la d\u00e9solation. C&rsquo;est le d\u00e9sastre.<\/p>\n\n\n\n<p>Or la peste comme acteur montre qu&rsquo;on ne peut pas se contenter de l\u2019analyser comme un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9sastre. C&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui <em>construit<\/em> \u2014 avec toutes les contradictions que j&rsquo;ai m\u00eame soulign\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;aimerais terminer sur un exemple, li\u00e9 aux th\u00e8mes sur lesquels j&rsquo;ai moi-m\u00eame tendance \u00e0 travailler&#160;: celui de l&rsquo;air \u2014 en montrant \u00e0 quel point r\u00e9fl\u00e9chir comme l&rsquo;a fait Patrick Boucheron sur la question de l&rsquo;air peut \u00eatre particuli\u00e8rement riche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La peste dans les ann\u00e9es 1340 est pens\u00e9e comme li\u00e9e \u00e0 ce que les acteurs appellent \u00ab&#160;le venin de l&rsquo;air.&#160;\u00bb La vision de l\u2019\u00e9poque ne passe pas du tout par le vivant, tel que peut le penser la science \u00e0 partir de Pasteur. C&rsquo;est une vision selon laquelle l&rsquo;ambiance, le milieu, contribuent \u00e0 cr\u00e9er la peste. Autrement dit, il n&rsquo;y a pas, en th\u00e9orie, de contagion.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce venin de l&rsquo;air est compliqu\u00e9. Il s\u2019introduit sans doute par le souffle, mais aussi par les pores. Le corps pens\u00e9 dans ce XIVe si\u00e8cle est un corps poreux, qui peut \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve alors cette notion passionnante des cinq \u00ab&#160;F&#160;\u00bb dont il faut se m\u00e9fier&#160;: <em>Fames<\/em>, la faim, <em>fatica<\/em>, la fatigue, <em>femina<\/em>, les femmes \u2014&nbsp;un beau passage genr\u00e9 \u2014 <em>fructus<\/em>, les fruits, <em>fluctus<\/em>, le souffle.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La peste est aussi acteur de spatialit\u00e9. Elle cr\u00e9e de l&rsquo;espace, en le d\u00e9niant dans certains cas, en en ouvrant aussi de nouveaux.<\/p><cite>Georges Vigarello<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans la repr\u00e9sentation de l\u2019air, la peste tend \u00e0 rassembler et unifier des comportements pourtant th\u00e9oriquement diff\u00e9rents et disparates. Mais cela veut dire aussi que dans une certaine mesure, malgr\u00e9 le rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie, la contagion est pr\u00e9sente \u00e0 travers le souffle. Les \u00eatres p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s par le venin sont des \u00eatres qui transpirent, qui font sortir aussi l&rsquo;air et, ce faisant, corrompent l&rsquo;air ambiant. Une repr\u00e9sentation qui passe par les humeurs ou encore par les pores, conduit \u00e0 reconna\u00eetre une contagion, tout en unifiant des pratiques tr\u00e8s diff\u00e9rentes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un processus similaire se produit avec ce que j&rsquo;appellerais des <em>mod\u00e8les<\/em> du corps \u2014 dont le mod\u00e8le humoral, par exemple, particuli\u00e8rement pr\u00e9sent dans le ph\u00e9nom\u00e8ne de la peste. Les humeurs sont alors vues comme le lieu de la force et de la sant\u00e9. En d\u00e9coule alors de faire attention \u00e0 la fa\u00e7on de se fatiguer, \u00e0 l&rsquo;amour qu\u2019il est possible d\u2019avoir, au type de v\u00eatement, au type d\u2019exercice, \u00e0 la nourriture consomm\u00e9e ou au type d\u2019air fr\u00e9quent\u00e9, etc. \u00c0 nouveau, \u00e0 partir d&rsquo;une seule repr\u00e9sentation, des pratiques apparemment disparates deviennent totalement convergentes.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1704\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud-330x195.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud-690x408.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud-990x585.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud-690x408.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud-990x585.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Arnaud-125x74.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Ma\u00eetriser les \u00e9pid\u00e9mies&#160;: naissance de la politique disciplinaire<br>Arnaud Orain<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><em>Peste noire<\/em> est l&rsquo;un des premiers livres \u00e0 prendre r\u00e9ellement au s\u00e9rieux l&rsquo;\u00e9largissement du questionnaire de l&rsquo;historien \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de la diversit\u00e9 du vivant. Patrick Boucheron prend ce probl\u00e8me \u00e0 bras-le-corps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La peste, c&rsquo;est une affaire d&rsquo;humains \u2014 un peu \u2014, mais surtout une affaire de non-humains.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Des perspectives majeures s\u2019ouvrent alors pour relire d\u2019une mani\u00e8re nouvelle, par exemple, les Lumi\u00e8res \u00e9conomiques du XVIIIe si\u00e8cle&#160;: du ver de terre et des oiseaux jusqu\u2019aux d\u00e9bats sur la grande et la petite culture, la lib\u00e9ralisation du commerce des grains, la fiscalit\u00e9 agricole, en passant par toute une gamme de v\u00e9g\u00e9taux et d\u2019animaux non-humains. De ce point de vue, le livre de Patrick Boucheron marque une nouvelle \u00e9tape dans la mani\u00e8re de faire de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrage parvient \u00e9galement \u00e0 embrasser un tr\u00e8s grand nombre de probl\u00e9matiques \u00e9conomiques et \u00e0 en rendre compte d&rsquo;une mani\u00e8re \u00e0 la fois synth\u00e9tique et nouvelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il revient notamment sur la question de la \u00ab&#160;petite divergence&#160;\u00bb, cette diff\u00e9rence de croissance \u00e9conomique et de d\u00e9veloppement entre les pays du nord de l&rsquo;Europe et ceux du sud apr\u00e8s la peste noire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Deux grandes th\u00e8ses tentent de l\u2019expliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord celle des institutionnalistes du c\u00f4t\u00e9 de Daron Acemo\u011flu&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-6-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-6-321006' title='Daron Acemo\u011flu et James A. Robinson, &lt;em&gt;Pourquoi les nations \u00e9chouent. Prosp\u00e9rit\u00e9, puissance et pauvret\u00e9, &lt;\/em&gt;Paris, Flammarion, 2025.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, selon laquelle les pays du Nord auraient eu de bonnes institutions \u2014 ces fameuses bonnes institutions auxquelles je ne crois gu\u00e8re \u2014 comme des instances repr\u00e9sentatives, des tribunaux comp\u00e9tents, une place plus grande accord\u00e9e aux marchands dans les syst\u00e8mes politiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite la th\u00e8se du commerce \u2014 d\u00e9fendue par Allen, mais qui est avant tout celle de Fernand Braudel \u2014 qui s\u2019attarde sur le d\u00e9placement du commerce, le r\u00f4le de <em>l&rsquo;ars mercatoria<\/em> \u2014 l&rsquo;art des marchands \u2014, la qu\u00eate de l\u2019information dans la formation des prix, les structures de march\u00e9 \u2014 les march\u00e9s plus ou moins concurrentiels selon les lieux et les temps \u2014 les pratiques d&rsquo;endettement, les techniques de change et les changements de mod\u00e8les agricoles dont parlait Georges Vigarello.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Dans les ann\u00e9es 1975\u20131985, la mondialisation s\u2019est accompagn\u00e9e du retour de la hantise de la maladie contagieuse, et donc de la hantise de la peste.&nbsp;<\/p><cite>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Tout cela m&rsquo;a beaucoup impressionn\u00e9. Je souhaiterais revenir sur deux \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n\n\n\n<p>En premier lieu, la question des effets redistributifs de la peste sur les riches. Le livre parle alors d\u2019un carnaval au sens de Bakhtine&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-7-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-7-321006' title='Mikha\u00efl Bakthine, &lt;em&gt;L&amp;rsquo;\u0153uvre de Fran\u00e7ois Rabelais et la culture populaire au Moyen \u00c2ge et sous la Renaissance, &lt;\/em&gt;trad. Andr\u00e9e Robel, Paris, Gallimard, 1970.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, c&rsquo;est-\u00e0-dire un monde dans lequel les pauvres seraient devenus riches, peur qui va tant occuper, \u00e0 chaque p\u00e9riode de crise, les \u00e9lites de l&rsquo;Ancien R\u00e9gime. On ne cesse de lire chez les parlementaires \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une tentative de r\u00e9forme fiscale, ou lors du fameux \u00ab&#160;Syst\u00e8me&#160;\u00bb de 1720, qu\u2019on serait face \u00e0 une interversion de la soci\u00e9t\u00e9&#160;: les pauvres seraient devenus riches, et inversement. Tout cela serait une catastrophe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Patrick Boucheron revient sur ces questions, et montre d\u2019abord une diminution du coefficient de Gini \u2014 calcul\u00e9 au moyen de la courbe de Lorenz, il montre la r\u00e9partition des richesses par d\u00e9ciles de population. Les in\u00e9galit\u00e9s sont r\u00e9duites dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies post-peste, mais elles finissent toutefois par repartir \u00e0 la hausse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les contemporains ne cessent de dire que les travailleurs, en petit nombre, sont du bon c\u00f4t\u00e9 du march\u00e9 et demandent des salaires plus \u00e9lev\u00e9s. Les salaires nominaux augmentent, c\u2019est vrai, cependant cette augmentation s\u2019accompagnerait d\u2019une hausse des prix. Les salaires r\u00e9els \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire les salaires nominaux diminu\u00e9s de l&rsquo;inflation\u2014 auraient donc tendance \u00e0 baisser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le probl\u00e8me r\u00e9side dans cette hausse des prix.<\/p>\n\n\n\n<p>La masse mon\u00e9taire ne bouge pas alors que le nombre d\u2019habitants diminue&#160;: en cons\u00e9quence, la quantit\u00e9 de monnaie par habitant augmente, ce qui s&rsquo;apparente \u00e0 une forte hausse de la masse mon\u00e9taire. Les th\u00e9oriciens friedmaniens y verraient une premi\u00e8re cause inflationniste.<\/p>\n\n\n\n<p>On constate en parall\u00e8le une baisse de la valeur des monnaies par une politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du pouvoir royal&#160;: la m\u00eame quantit\u00e9 d&rsquo;argent va \u00eatre d\u00e9valu\u00e9e, elle vaut plus de deniers. Ce sont les fameuses mutations mon\u00e9taires&#160;: une m\u00eame quantit\u00e9 de m\u00e9tal pr\u00e9cieux vaut d\u00e9sormais davantage de monnaie de compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Une mutation mon\u00e9taire est une bonne strat\u00e9gie pour permettre de meilleures rentr\u00e9es d\u2019argent durant des p\u00e9riodes avec peu \u2014 voire pas du tout \u2014 de rentr\u00e9es fiscales. On compte quelques tentatives inverses, comme en 1360, o\u00f9 l\u2019application des th\u00e8ses d&rsquo;Oresme pousse \u00e0 introduire le franc, ou \u00e0 partir de 1408 o\u00f9 on essaye de renforcer le gros. Mais la tendance g\u00e9n\u00e9rale est celle de phases de d\u00e9valuation. Cependant, Aglietta et Orl\u00e9an soutiennent que la p\u00e9riode 1340-1440 est structurellement d\u00e9flationniste&#160;: les mouvements inflationnistes semblent alors conjoncturels.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis donc d\u2019accord avec l\u2019id\u00e9e que les salaires r\u00e9els et le pouvoir d\u2019achat connaissent un mouvement baissier, au moins conjoncturel, \u00e0 la fin du XIVe si\u00e8cle, mais affirmer cela sur cent ans, de mani\u00e8re structurelle, demanderait sans doute de rentrer davantage dans les d\u00e9tails.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, il faut peut-\u00eatre moins s\u2019int\u00e9resser aux salaires r\u00e9els qu\u2019\u00e0 la question des modalit\u00e9s de paiement des travailleurs. Georges Vigarello a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 les demandes des travailleurs et le blocage des prix. Cependant une politique de d\u00e9valuation, inflationniste, ne peut s\u2019accompagner d\u2019un tel blocage. C&rsquo;est ce que la Convention nationale essaiera de faire avec la loi du Maximum, en pleine d\u00e9valuation des assignats, ce qui d\u00e9bouchera sur une mont\u00e9e du march\u00e9 noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut donc se poser la question des paiements en nature, auquel Jean Le Bon interdit d\u2019avoir recours \u00e0 la place de monnaies sonnantes et tr\u00e9buchantes. Sans r\u00e9elle action sur les prix, il semble y avoir de la part des pouvoirs une tentative d&rsquo;agir sur les quantit\u00e9s de travail, notamment sur la l\u00e9gislation, la mobilit\u00e9, les heures de travail, etc. Une partie des salaires aurait alors pu \u00eatre pay\u00e9e en nature, afin de tricher et de contourner les blocages de prix.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres effets redistributifs \u2014 tels que les mutations mon\u00e9taires qui d\u00e9valuent les monnaies \u2014 sont diff\u00e9rents d\u2019aujourd\u2019hui. Les rentiers et les cr\u00e9anciers sont les gens d\u00e9favoris\u00e9s, car ils touchent moins de m\u00e9tal sur leurs rentes, fix\u00e9es en deniers. \u00c0 l\u2019inverse, les th\u00e9saurisateurs ayant accumul\u00e9 du m\u00e9tal voient leur pouvoir d\u2019achat augmenter. Il y a donc des effets redistributifs urbains sans doute diff\u00e9rents.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais revenir deuxi\u00e8mement sur un passage que j\u2019ai beaucoup aim\u00e9 relatif \u00e0 \u00ab&#160;l&rsquo;orientalisme \u00e9pid\u00e9miologique&#160;\u00bb. L&rsquo;invention des \u00ab&#160;maladies tropicales&#160;\u00bb y est tr\u00e8s bien d\u00e9taill\u00e9e. L\u2019action d\u2019Alexandre Yersin, cet employ\u00e9 des Messageries maritimes, me rappelle que la colonisation ne produit pas que des \u00ab&#160;maladies tropicales&#160;\u00bb, elle produit aussi des \u00ab&#160;contrebandiers&#160;\u00bb et des \u00ab&#160;pirates&#160;\u00bb \u2014 autrefois simples marchands qui doivent franchir de nouvelles fronti\u00e8res et choisissent parfois de se rebeller. C\u2019est ce que l\u2019on peut appeler en histoire \u00e9conomique un \u00ab&#160;orientalisme commercial&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or la peste justinienne est transmise par les marchands d&rsquo;\u00e9pices, leurs entrep\u00f4ts, et leurs chameaux. La peste noire par les V\u00e9nitiens, les G\u00e9nois, leurs r\u00e9seaux de comptoirs et les points de connexion avec l\u2019Asie. S\u2019\u00e9tablit donc une corr\u00e9lation entre grand n\u00e9goce et diffusion de la peste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Vient alors une discussion importante sur le risque \u2014 \u00ab&#160;ce qui doit arriver&#160;\u00bb dit Patrick Boucheron \u2014 et le probl\u00e8me que cette notion pose entre l&rsquo;\u00c9glise et le pouvoir royal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;\u00c9glise consid\u00e8re que le profit marchand n\u00e9cessite le risque. Le p\u00e9ril justifie le profit. Sinon, il faut faire de la rente, qui n\u2019est pas rachetable d\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre, sous peine de devenir de l\u2019usure. Le risque est, aux yeux de l\u2019\u00c9glise, inh\u00e9rent \u00e0 l\u2019existence du profit marchand.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La peste est un peu une affaire d\u2019humains, mais surtout une affaire de non-humains.<\/p><cite>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, les pouvoirs royaux font face aux probl\u00e8mes que l&rsquo;\u00c9glise semble justifier \u2014 le d\u00e9sordre commercial, le d\u00e9sordre n\u00e9gociant, la licence contre la libert\u00e9 du commerce. Quand la libert\u00e9 du commerce d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en licence, elle devient facteur de peste&#160;: le d\u00e9sordre n\u00e9gociant consiste en cela. Il s\u2019illustre par la culpabilit\u00e9 d\u00e9crite dans le livre d\u2019un marchand italien, Francesco di Marco Datini.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette cupidit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e nous am\u00e8ne \u00e0 Michel Foucault et aux questions de politique disciplinaire dont traite Patrick Boucheron. En effet, le d\u00e9sordre commer\u00e7ant appelle le r\u00e9tablissement de l\u2019autorit\u00e9 et de l&rsquo;ordre \u00ab&#160;r\u00e9publicain&#160;\u00bb \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire les politiques mercantilistes, la r\u00e9gulation du commerce par l&rsquo;autorit\u00e9, le retour de la fronti\u00e8re, la recherche d\u2019autarcie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque rel\u00e2chement s\u2019accompagne d\u2019un retour de la peste&#160;: c&rsquo;est l&rsquo;interpr\u00e9tation qui \u00e9merge apr\u00e8s celle de 1720. Il faut donc toujours emp\u00eacher la libert\u00e9 du commerce de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en licence, et revenir \u00e0 des politiques beaucoup plus interventionnistes de l&rsquo;\u00c9tat pour essayer de discipliner le commerce.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pietro Verri \u2014 qui est cit\u00e9 \u2014 \u00e9tablit bien ce lien entre pouvoir autoritaire de la peste et pouvoir autoritaire sur le commerce. Dans ce moment de naissance du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique, cela lui pose un probl\u00e8me.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte soul\u00e8ve un point d\u2019ailleurs tr\u00e8s important relatif \u00e0 la p\u00e9riode 1975-1985, qui voit \u00e0 la fois les savoirs historiques sur la peste se consolider et une double hantise se r\u00e9pandre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 du d\u00e9but du moment n\u00e9olib\u00e9ral, des pr\u00e9mices de la mondialisation qui va s\u2019intensifier peu d&rsquo;ann\u00e9es apr\u00e8s. Cette mondialisation s&rsquo;accompagne du retour de la hantise de la maladie contagieuse, et donc de la hantise de la peste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au m\u00eame moment, on constate le retour de la hantise de l&rsquo;anti-peste, c&rsquo;est-\u00e0-dire le gouvernement autoritaire de l&rsquo;\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique devient donc porteur de la hantise \u00e9pid\u00e9mique, en laquelle germe la future dictature \u2014 l&rsquo;illib\u00e9ralisme politique et \u00e9conomique. Le Covid a \u00e9t\u00e9 de mani\u00e8re similaire un acc\u00e9l\u00e9rateur de l&rsquo;illib\u00e9ralisme aussi bien politique qu\u2019\u00e9conomique qui est en train de se mettre en place \u2014 le retour des droits de douane, des monopoles, d&rsquo;une conception autarcique de l&rsquo;\u00e9conomie et des fronti\u00e8res de l&rsquo;\u00e9conomie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un apport tr\u00e8s important du livre est donc \u00e9galement de raconter ce moment 1975\u20131985 et cette double hantise. Il permet de comprendre que ce qui est per\u00e7u comme un d\u00e9sordre commer\u00e7ant a toujours tendance \u00e0 produire son antidote&#160;: le retour d\u2019une conception illib\u00e9rale de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019exercice de la puissance publique dans l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1786\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume-330x204.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume-690x427.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume-990x613.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume-690x427.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume-990x613.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Guillaume-125x77.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">L\u2019archive d\u2019une maladie<br>Guillaume Calafat<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Patrick Boucheron a choisi d\u2019affronter la peste \u00ab&#160;en grand, \u00e0 l\u2019ancienne&#160;\u00bb (p.&nbsp;22). <em>Peste noire<\/em> assume en effet une dimension d\u2019histoire totale, \u00e0 la fois ambitieuse et synth\u00e9tique, comme l\u2019a justement soulign\u00e9 Val\u00e9rie Theis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre assume l\u2019exigence de l\u2019\u00e9rudition et d\u00e9fend, avec une conviction enthousiaste et tenace, la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00ab&#160;cumulativit\u00e9&#160;\u00bb des savoirs. Patrick&nbsp;Boucheron puise non seulement aux riches et nombreux travaux historiques sur la peste, mais aussi aux connaissances arch\u00e9ologiques, g\u00e9n\u00e9tiques ou encore pal\u00e9ozoologiques. Ces travaux n\u2019avancent pas n\u00e9cessairement au m\u00eame rythme, ni \u00e0 la m\u00eame vitesse, ni selon le m\u00eame tempo. Le livre de Patrick&nbsp;Boucheron d\u00e9boulonne en outre quelques&nbsp;<em>topo\u00ef<\/em>, biais et adh\u00e9rences historiographiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi ce livre pose-t-il d\u2019embl\u00e9e la question des fa\u00e7ons de rassembler un ensemble de recherches h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, qui ne fonctionnent pas toujours avec les m\u00eames techniques d\u2019enqu\u00eate, ni avec les m\u00eames types de lexiques et formats de publications. Il faut se tenir sur ses gardes, surveiller les parutions non seulement dans les revues d\u2019histoire du Moyen \u00c2ge, mais aussi dans celles des sciences de la nature&nbsp;&#160;; en d\u2019autres termes, reconna\u00eetre la fragilit\u00e9 de certaines connaissances acquises et la fr\u00e9quence de leurs remises en question. Cela a quelque chose de vertigineux et de rassurant \u00e0 la fois&nbsp;&#160;: le croisement des disciplines est l\u2019une des conditions du progr\u00e8s de la connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les nombreuses notes du livre, les chroniques de Jean Froissart cohabitent avec le groupe <em>Yersinia <\/em>de l\u2019Institut Pasteur, Antonin Artaud avec Giovanni Villani, Boccace avec le prix Nobel de m\u00e9decine Svante P\u00e4\u00e4bo, et Carlo Ginzburg croise Didier Raoult&nbsp;&#160;! Au-del\u00e0 de ces appariages parfois d\u00e9routants, cette vari\u00e9t\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences t\u00e9moigne du large spectre \u00e9pist\u00e9mologique mobilis\u00e9 dans le livre, qui n\u00e9cessite prudence m\u00e9thodologique, r\u00e9flexivit\u00e9, et contextualisation fine des \u00e9nonc\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme en t\u00e9moigne ce panel r\u00e9uni par <em>Le Grand Continent<\/em>, le livre ne manquera pas de susciter une grande vari\u00e9t\u00e9 de lectures. Je commencerai par \u00e9voquer la le\u00e7on de m\u00e9thode historique qu\u2019est <em>Peste noire<\/em>. Le livre tient en effet ensemble deux exigences tr\u00e8s difficiles, aussi bien du point de vue de l&rsquo;\u00e9criture que de celui de l&rsquo;enqu\u00eate historique&nbsp;&#160;: tirer non seulement parti de ce que nous savons aujourd&rsquo;hui, mais aussi reconna\u00eetre et tenir compte de ce que les soci\u00e9t\u00e9s du pass\u00e9 ne savaient pas hier, pour analyser toutes les dimensions de ce que \u00ab&#160;peste&#160;\u00bb veut dire. En d&rsquo;autres termes, comme l\u2019\u00e9crit Patrick&nbsp;Boucheron, il faut consid\u00e9rer \u00e0 la fois \u00ab&#160;la <em>pestis<\/em> des Anciens et la <em>Yersinia pestis<\/em> des Modernes&#160;\u00bb (p.&nbsp;29). Ces deux pestes cohabitent dans ce livre, et ce jeu combinatoire montre pr\u00e9cis\u00e9ment tout ce que peut l\u2019Histoire&nbsp;&#160;: penser le pr\u00e9sent \u00e0 travers le pass\u00e9, et le pass\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re du pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre fait son miel d\u2019une articulation raisonn\u00e9e des sciences historiques et des sciences de la nature. <em>Peste noire<\/em> convoque les recherches r\u00e9centes en pal\u00e9og\u00e9n\u00e9tique, les recherches arch\u00e9ologiques et pal\u00e9oclimatiques sur les pollens et les bois, la zoologie ainsi que les travaux des \u00e9cologues. Ce programme de convergence entre sciences sociales et sciences naturelles, qui fut jadis formul\u00e9 (notamment dans les <em>Annales<\/em>) dans les ann\u00e9es 1970, est bien souvent rest\u00e9 de l&rsquo;ordre du v\u0153u pieux, ou n\u2019a constitu\u00e9 qu\u2019un manifeste th\u00e9orique pour un futur des sciences historiques qui tardait \u00e0 advenir. <em>Peste noire<\/em> montre son actualit\u00e9, sa n\u00e9cessit\u00e9 pour affronter certaines questions historiques \u2014 et notamment l\u2019histoire des pand\u00e9mies.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire le livre de Patrick&nbsp;Boucheron met en \u00e9vidence le fait que la palette des formations universitaires traditionnelles en histoire ne suffit parfois plus pour \u00e9tudier et comprendre les ph\u00e9nom\u00e8nes du pass\u00e9. \u00c0 ce titre, il est n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9largir le territoire de l&rsquo;historien et de l&rsquo;historienne en int\u00e9grant d\u00e9sormais dans les cursus historiques des lectures plus diversifi\u00e9es, de nouvelles techniques et disciplines, pour saisir toute l\u2019\u00e9paisseur de l\u2019histoire humaine et non-humaine. Autrement dit, <em>Peste noire<\/em> invite \u00e0 lire davantage, \u00e0 lire autrement, \u00e0 s&rsquo;informer au-del\u00e0 des fronti\u00e8res et des \u0153ill\u00e8res disciplinaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demande justement si nous sommes entr\u00e9s dans une sorte de moment historiographique propice pour enfin d\u00e9passer l\u2019opposition entre naturalisme et constructivisme \u2014 ce d\u00e9passement \u00e9tant plus souvent souhait\u00e9 que v\u00e9ritablement mis en \u0153uvre. Je ferais l\u2019hypoth\u00e8se que les critiques politiques croissantes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des savoirs universitaires invitent peut-\u00eatre chercheuses et chercheurs \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019unit\u00e9 de la science, \u00e0 nouer une alliance intellectuelle fructueuse entre sciences sociales et sciences de la nature.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La peste est une mani\u00e8re de penser le temps, l&rsquo;archive et l&rsquo;histoire plus largement. Elle contribue \u00e0 fabriquer des formes de documentation sp\u00e9cifiques<\/p><cite>Guillaume Calafat<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Ces lectures permettent de mieux compter les morts, de mieux traquer les origines du mal contagieux, de battre en br\u00e8che certains r\u00e9cits qui ne tiennent pas du point de vue \u00e9pid\u00e9miologique. On voyage avec <em>Peste noire<\/em> de la M\u00e9diterran\u00e9e \u00e0 la mer Noire, et jusqu\u2019au Kirghizistan \u2014 l\u00e0 o\u00f9 les choses commencent. Gr\u00e2ce \u00e0 ces lectures, on comprend mieux les paysages de la peste, les ruines, les politiques et les cultures de la peste, en saisissant le lien \u00e9troit entre climat, disette, commerce du bl\u00e9 et transmission du bacille.<\/p>\n\n\n\n<p>On d\u00e9couvre en outre que la rhubarbe est tr\u00e8s bonne pour la sant\u00e9 et qu\u2019elle a des vertus th\u00e9rapeutiques contre la peste. On apprend aussi \u00e0 se m\u00e9fier \u2014 Val\u00e9rie Theis l&rsquo;a dit \u2014 des marmottes grises, aussi bien que des marmottes alpines (o\u00f9 l&rsquo;inqui\u00e9tude cro\u00eet). Au-del\u00e0 de ce fait, qui permet de disculper un peu les marchands et les marins, longtemps jug\u00e9s seuls responsables du transport des pathog\u00e8nes, on mesure que la peste de 1347-1352 est aussi une cons\u00e9quence de politiques gouvernementales pour lutter contre la famine.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces diff\u00e9rents enseignements permettent de r\u00e9fl\u00e9chir plus largement \u00e0 ce que Mirko Grmek appelle les \u00ab&#160;pathoc\u00e9noses&#160;\u00bb, ces \u00ab&#160;communaut\u00e9s de maladies&#160;\u00bb (p.&nbsp;341), car la peste coexiste au Moyen \u00c2ge avec d&rsquo;autres formes de mortalit\u00e9 end\u00e9mique, notamment la l\u00e8pre. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque moderne, on pense \u00e9galement aux fi\u00e8vres li\u00e9es aux milieux humides, aux malarias. Le mot de \u00ab&#160;peste&#160;\u00bb est ainsi souvent utilis\u00e9 pour parler de fi\u00e8vres pestilentielles, de maladies qu&rsquo;on ne sait pas tr\u00e8s bien identifier et qualifier, et qui brouillent compl\u00e8tement la fronti\u00e8re entre \u00e9pid\u00e9mie et end\u00e9mie.<\/p>\n\n\n\n<p>La notion d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie est presque anachronique \u2014 c&rsquo;est ce que montre aussi votre travail de fa\u00e7on efficace. La peste cesse d&rsquo;\u00eatre seulement une crise d\u00e9mographique&nbsp;&#160;: elle devient un op\u00e9rateur politique qui permet de penser ensemble environnement, gouvernement, souverainet\u00e9 et propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Peste noire<\/em> propose plusieurs d\u00e9placements historiographiques, appuy\u00e9s sur ces multiples recherches et changements de perspective r\u00e9cents. Tout d\u2019abord, le livre rappelle qu\u2019il n&rsquo;y a pas de passivit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s du pass\u00e9 face \u00e0 la peste. Les travaux des sp\u00e9cialistes du Moyen \u00c2ge arabe et du monde ottoman \u2014 je pense \u00e0 ceux de Justin Stearns et de N\u00fckhet Varlik \u2014 ont d\u00e9nonc\u00e9 \u00ab&#160;l\u2019orientalisme&#160;\u00bb \u00e9pid\u00e9miologique et sanitaire des \u00e9tudes sur la peste, d\u00e9montrant l\u2019existence de connaissances, de luttes et de prophylaxies multiples contre la peste&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-8-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-8-321006' title='Justin Stearns, &lt;em&gt;Infectious Ideas&amp;nbsp;&amp;#160;: Contagion in Pre-Modern Islamic and Christian Thought in the Western Mediterranean&lt;\/em&gt;, Johns Hopkins University Press, 2011&amp;nbsp;&amp;#160;; N\u00fckhet Varlik, &lt;em&gt;Plague and Empire in the Early Modern Mediterranean World&lt;\/em&gt;, Cambridge University Press, 2015.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les mondes islamiques ne sont pas des foyers end\u00e9miques de peste qui la subiraient avec fatalisme&nbsp;&#160;: des savoirs m\u00e9dicaux, politiques et prophylactiques s\u2019y d\u00e9veloppent. Cela brouille les r\u00e9cits traditionnels et historiques classiques sur la circulation de la peste.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me d\u00e9placement, les soci\u00e9t\u00e9s du pass\u00e9 ne sont pas simplement saisies par la panique. Un chapitre, le douzi\u00e8me, est ainsi d\u00e9di\u00e9 \u00e0 d\u00e9construire l&rsquo;histoire classique des mentalit\u00e9s, des soci\u00e9t\u00e9s de la peur, des soci\u00e9t\u00e9s de la panique irrationnelle. Non, il existe un quotidien, une routine de la peste \u2014 quelque chose de moins spectaculaire et saisissant sans doute, mais tout \u00e0 fait passionnant du point de vue de l\u2019histoire du risque et de la rationalit\u00e9. Pour le dire autrement, la peur s\u2019accompagne de nouvelles techniques de perception et de mesure du risque.<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8me d\u00e9placement, il n&rsquo;y a pas une progression lente et lin\u00e9aire vers la rationalit\u00e9 moderne. L\u2019\u00e9poque dite \u00ab&#160;moderne&#160;\u00bb ne constitue pas une brutale rupture naturaliste, avec l\u2019\u00e9mergence de savoirs m\u00e9dicaux qui m\u00e8neraient \u00e0 la gu\u00e9rison. La r\u00e9currence des \u00e9pisodes de la deuxi\u00e8me pand\u00e9mie, amorc\u00e9e en 1347, cr\u00e9e des effets d\u2019embo\u00eetements, de r\u00e9interpr\u00e9tations, de r\u00e9visions.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce va-et-vient entre les \u00e9pisodes \u00e9pid\u00e9miques, que les contemporains faisaient pour tenter de mieux saisir ce qui advenait, m\u2019a particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9. Ainsi, 1575 revisite 1348. C&rsquo;est d\u2019ailleurs en 1575 que se forge l\u2019imagerie moderne et en partie contemporaine de la peste. L\u2019ouvrage montre dans un geste de reliaison comment l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de 1630 reconfigure la perception des pestes du pass\u00e9, comment 1720 permet de r\u00e9interpr\u00e9ter Londres en 1669. Ce geste de reliaison est en cela profond\u00e9ment historien, car la peste, vous le montrez \u2014 et Georges Vigarello l\u2019a rappel\u00e9 \u2014 est un puissant op\u00e9rateur de p\u00e9riodisation.<\/p>\n\n\n\n<p>La peste devient une mani\u00e8re de penser le temps, de penser l&rsquo;archive, de penser l&rsquo;histoire plus largement. Elle contribue \u00e0 fabriquer des formes de documentation sp\u00e9cifiques et, avec elles, des formes nouvelles d\u2019appr\u00e9hension du social. Avec le <em>Journal de l\u2019ann\u00e9e de la peste<\/em> (1722) de Daniel Defoe, quelque chose semble changer cependant&nbsp;&#160;: la peste devient un objet de narration qui articule statistique et exp\u00e9rience v\u00e9cue, <em>bills of mortality<\/em> et topographie urbaine, causalit\u00e9 naturelle et interrogation th\u00e9ologique. Defoe ne se contente ni de pr\u00eacher ni de compter&nbsp;&#160;: il met en intrigue les chiffres, il transforme l\u2019\u00e9pid\u00e9mie en archive et en dispositif d\u2019observation sociale. Autrement dit, la peste cesse d\u2019\u00eatre seulement un fl\u00e9au ou un ch\u00e2timent pour devenir un laboratoire d\u2019\u00e9criture du social et du gouvernement.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre \u00e0 ce moment \u2014 et \u00e0 la lumi\u00e8re de la peste contemporaine de Marseille de 1720 \u2014 que se rencontrent les savoirs de la peste et une certaine modernit\u00e9 de l&rsquo;archive, du gouvernement, de la bureaucratie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre de Patrick Boucheron d\u00e9boulonne en outre quelques <em>topo\u00ef<\/em> et biais historiographiques. S\u2019il rend hommage \u00e0 l&rsquo;ouvrage d\u2019histoire totale d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 de Jean-No\u00ebl Biraben,<em> Les Hommes et la peste<\/em> (ouvrage de 1975-1976 devenu un grand classique), il montre aussi ses effets tenaces sur les mani\u00e8res contemporaines d\u2019appr\u00e9hender l\u2019histoire de la peste. Les donn\u00e9es de Biraben sont ainsi reprises de fa\u00e7on acritique par des \u00e9tudes r\u00e9centes d\u2019histoire et de g\u00e9ographie du climat qui proposent de cartographier la peste \u00e0 partir de mesures et de chiffres pourtant tr\u00e8s tributaires d\u2019un moment \u2014 en particulier d\u2019\u00e9tudes de d\u00e9mographie historique obs\u00e9d\u00e9es par la crainte de la d\u00e9population. Cela cr\u00e9e des cartes \u00e9tonnantes o\u00f9 la g\u00e9ographie de la peste correspond pour l\u2019essentiel \u00e0 celle de ses lieux d\u2019\u00e9tudes occidentaux&nbsp;&#160;: les blancs des cartes attestent sans doute moins l\u2019absence d\u2019\u00e9pid\u00e9mie qu&rsquo;un \u00ab&#160;d\u00e9ficit d\u2019enregistrement documentaire, voire un manque d\u2019attention dans la recherche des donn\u00e9es&#160;\u00bb (p.&nbsp;149).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Les soci\u00e9t\u00e9s du pass\u00e9 ne sont pas simplement saisies par la panique. Il existe un quotidien, une routine de la peste.<\/p><cite>Guillaume Calafat<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La question de l\u2019accumulation des donn\u00e9es et des \u00e9tudes pose toujours celle des modalit\u00e9s et des contextes de leur enregistrement. Des mesures pal\u00e9oclimatiques ou pal\u00e9og\u00e9n\u00e9tiques faites en 2025, en 2015 ou en 2005 n\u2019ont pas la m\u00eame forme, ni les m\u00eames pr\u00e9cisions&nbsp;&#160;; elles ne se pr\u00eatent pas toujours \u00e0 une comparaison sur les m\u00eames bases. De ce point de vue, <em>Peste noire<\/em> pose la question de la bonne \u00e9chelle pour \u00e9tudier la peste, entre une peste \u00ab&#160;vue du ciel&#160;\u00bb et une peste \u00ab&#160;au ras du sol&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre grande question historiographique que pose <em>Peste noire<\/em> est celle qui touche au lien de causalit\u00e9 entre l\u2019irruption de la peste au milieu du xiv<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle et la pers\u00e9cution des Juifs. Il y a la peste il y a l\u2019antis\u00e9mitisme&nbsp;&#160;: P.&nbsp;Boucheron propose de suspendre la conjonction de coordination, de ne pas faire l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une causalit\u00e9 automatique. La pers\u00e9cution des Juifs est ainsi replac\u00e9e dans l\u2019histoire politique longue du Moyen \u00c2ge, pens\u00e9e comme une technique de gouvernement \u00e9prouv\u00e9e consistant \u00e0 \u00ab&#160;chasser les juifs pour r\u00e9gner&#160;\u00bb en Europe occidentale&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-9-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-9-321006' title='Juliette Sibon, &lt;em&gt;Chasser les juifs pour r\u00e9gner. Les expulsions par les rois de France au Moyen \u00c2ge&lt;\/em&gt;, Perrin, 2016.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. S\u2019il suspend la causalit\u00e9, P.&nbsp;Boucheron montre cependant que le monde d\u2019apr\u00e8s la peste noire est celui de la formation des cat\u00e9gories raciales, d\u2019une naturalisation par la racialisation des diff\u00e9rences entre juifs et non-juifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Reprendre la g\u00e9ographie de la peste, c&rsquo;est aller avec <em>Peste noire <\/em>en Chine, au Kirghizistan, en Mongolie, en Inde, en Afrique, jusqu&rsquo;en Am\u00e9rique pour la peste contemporaine. Reprendre la chronologie, c\u2019est comprendre que la peste est l\u00e0 et ne dispara\u00eet pas \u2014 elle est litt\u00e9ralement en nous, dans les archives de notre corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me permettrais, pour terminer cette lecture, une petite remarque de \u00ab&#160;moderniste&#160;\u00bb. Dans la pr\u00e9sentation couramment faite des grandes phases de pand\u00e9mies, la peste de Marseille de 1720-1722 est fr\u00e9quemment choisie comme fin de la deuxi\u00e8me pand\u00e9mie de peste. Il y aurait d\u2019abord la peste justinienne, ensuite celle de 1348-1722 \u2014 les travaux scientifiques continuent fr\u00e9quemment d&rsquo;utiliser cette chronologie \u2014, puis une troisi\u00e8me qui commencerait en 1860 en Chine. Je me demande quelles sont les raisons de cette p\u00e9riodisation relativement \u00ab&#160;gallocentrique&#160;\u00bb&nbsp;&#160;: Messine est frapp\u00e9e d\u2019une tr\u00e8s violente peste en 1743, Moscou en 1771, Jaffa en 1799, Istanbul en 1812 avec des centaines de milliers de morts. L\u2019histoire globale de la peste nous invite, me semble-t-il, \u00e0 passer outre la c\u00e9sure de 1720\u20131722. Un d\u00e9but de r\u00e9ponse se trouve dans le livre, cependant&nbsp;&#160;: la peste nous int\u00e9resse pour le d\u00e9but, pour le milieu, mais on ne sait pas tr\u00e8s bien comment en raconter la fin. Les fins de pand\u00e9mie questionnent la trame des r\u00e9cits historiens. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 aussi l\u2019une des grandes forces de ce grand livre, qui raconte une histoire qui n\u2019en finit pas et avec laquelle on n\u2019en a pas tout \u00e0 fait fini.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1703\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma-330x195.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma-690x407.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma-990x585.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma-690x407.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma-990x585.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Puma-125x74.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Mettre l&rsquo;informe en images<br>Giulia Puma<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Dans cette histoire totale dont vous mesurez la vari\u00e9t\u00e9, je vais me pencher sur les images. Je vais en d\u00e9crire deux qui m\u2019ont particuli\u00e8rement frapp\u00e9e, pour amener trois points qu\u2019il me semble valoir la peine de souligner.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re est une image de 1575-76, celle du <em>Supplice de Marsyas<\/em> peinte par Titien, qu&rsquo;il laisse inachev\u00e9e, croit-on sans \u00eatre s\u00fbr, parce que lui-m\u00eame meurt de la peste en 1576.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1842\"\n        data-pswp-height=\"2000\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas-330x358.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas-690x749.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas-990x1075.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas-690x749.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas-990x1075.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Titian_-_The_Flaying_of_Marsyas-125x136.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Kromeriz, palais de l\u2019Archev\u00each\u00e9, XVIe si\u00e8cle.<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Dans cette image, on voit Marsyas renvers\u00e9, la t\u00eate en bas, comme dans un crucifiement de saint Pierre. Toutes les carnations des personnages sont vein\u00e9es et marbr\u00e9es d&rsquo;un noir monstrueux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre propose une tr\u00e8s belle analyse \u2014 en citant les travaux de Silvie Bernier&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-10-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-10-321006' title='Silvie Bernier, \u00ab&amp;#160;La peste en Europe et la peinture italienne&amp;#160;: relecture du &lt;em&gt;Supplice de Marsyas&lt;\/em&gt; de Titien&amp;#160;\u00bb, &lt;em&gt;Cahier d\u2019\u00e9tudes italiennes&lt;\/em&gt;, n\u00b031, 2020.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 de cet Apollon qui ouvre au scalpel le corps de Marsyas, dans lequel on voit&nbsp;\u00ab&#160;le spectacle d&rsquo;une punition divine implacable qui d\u00e9pouille les hommes de leur propre humanit\u00e9&#160;\u00bb. Patrick Boucheron va jusqu&rsquo;\u00e0 proposer que ce qui se joue dans cette image, c&rsquo;est le renversement des \u00ab&#160;valeurs lumineuses de la peinture religieuse&#160;\u00bb vers les t\u00e9n\u00e8bres de la mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l\u00e0 quelque chose qui, du point de vue de l&rsquo;histoire des formes, me para\u00eet fondamental. La peste est pos\u00e9e comme un \u00ab&#160;principe de modernit\u00e9&#160;\u00bb qui introduirait de la n\u00e9gativit\u00e9 dans la peinture pour la \u00ab&#160;lancer dans sa conqu\u00eate de l&rsquo;informe&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me image que je voudrais \u00e9voquer pour arriver aux id\u00e9es-clefs, c&rsquo;est celle d&rsquo;un abb\u00e9 sicilien. Gaetano Giulio Zummo, dit Zumbo, fabrique en 1691-1694 un diorama, un petit th\u00e9\u00e2tre de la peste o\u00f9 figure une accumulation de corps et o\u00f9 se retrouvent les couleurs du Titien.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1090\"\n        data-pswp-height=\"824\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303-330x249.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303-690x522.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303-990x748.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303-690x522.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303-990x748.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/005303-125x94.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Diorama de Zumbo<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Il faut imaginer un Massacre des Innocents o\u00f9 des adultes remplaceraient les enfants, et o\u00f9 un amas de corps remarquablement sculpt\u00e9s \u00e0 la cire formeraient ce petit diorama&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-11-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-11-321006' title='Le diorama en question a pour dimensions 93,5 x 76,3 x 49 cm.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je me demande si ce \u00ab&#160;macabre miniaturis\u00e9&#160;\u00bb n&rsquo;est pas l\u2019aboutissement, en trois dimensions, d&rsquo;une autre image, celle d\u2019Ambrogio Lorenzetti, l\u2019<em>All\u00e9gorie de la R\u00e9demption<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-12-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-12-321006' title='R\u00e9alis\u00e9 vers 1338 et conserv\u00e9 \u00e0 la Pinacoth\u00e8que nationale de Sienne.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Celle-ci montre un amas de corps v\u00eatus au pied de la Croix&#160;: un cochon s\u2019approche, peut-\u00eatre pour le d\u00e9vorer&#160;?. Dans le diorama de Zumbo, la r\u00e9alit\u00e9 physiologique de la peste est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, les corps sont d\u00e9nud\u00e9s, et la mort de masse toujours figur\u00e9e par l\u2019amoncellement des d\u00e9pouilles.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-scaled.jpeg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2560\"\n        data-pswp-height=\"1130\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-330x146.jpeg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-690x305.jpeg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-990x437.jpeg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-690x305.jpeg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-990x437.jpeg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Lorenzetti-125x55.jpeg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Lorenzetti, All\u00e9gorie de la R\u00e9demption, 1338, Pinacoth\u00e8que de Sienne.<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Une histoire visuelle de la peste<\/h4>\n\n\n\n<p>Je suis partie du XVIe et du XVIIe si\u00e8cle pour donner une id\u00e9e de l&rsquo;ampleur de l&rsquo;histoire visuelle concern\u00e9e par les r\u00e9actions \u00e0 la peste, et \u00e0 ses incessants retours. Une histoire visuelle de la peste ne peut qu\u2019\u00eatre pluris\u00e9culaire, d\u00e9ploy\u00e9e dans la longue dur\u00e9e. Certaines pages parlant des photographies prises au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, montrant des hommes portant un masque hygi\u00e9nique, en disent long sur cette histoire visuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment de la peste et des terribles pand\u00e9mies de 1910, le m\u00e9decin chinois Wu Lien-Teh met au point, en Mandchourie, un premier mod\u00e8le du masque que nous avons tous port\u00e9 lors du Covid. En lisant ces pages dans le livre de Patrick Boucheron, en voyant les images de ces visages d&rsquo;hommes masqu\u00e9s de blanc qui sont l\u00e0 pour dire la \u00ab&#160;capacit\u00e9 prophylactique de la m\u00e9decine chinoise \u00e0 contenir l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie&#160;\u00bb, j&rsquo;ai song\u00e9 au <em>Dernier Empereur<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-13-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-13-321006' title='Film de Bernardo Bertolucci, sorti dans les salles en 1987.'><sup>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, o\u00f9 Pu-Yi, dernier empereur de la dynastie mandchoue des Qing, arrive au pouvoir en 1908, puis en est chass\u00e9 en 1912. Il devient ensuite prisonnier en son propre palais.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>On comprend d\u2019autant mieux l\u2019histoire visuelle de la peste qu\u2019on la ressaisit dans une histoire globale d&rsquo;un sentiment de la mort.<\/p><cite>Giulia Puma<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Tout se passe comme si <em>Peste noire<\/em> m\u2019avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ce que le film, si chatoyant de couleurs, portait en filigrane&#160;: la peste de Mandchourie en 1910\u20131911. Le film raconte \u00e0 la fois un destin individuel et le destin collectif de la Mandchourie. Dans cet endroit du globe, la peste bouleverse \u00e0 ce point la situation politique qu\u2019apr\u00e8s son passage, tout a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le film ne le dit pas explicitement&#160;: vous le r\u00e9v\u00e9lez. Entre 1908 et 1912, la violence de la peste contribue \u00e0 faire basculer la situation de la Mandchourie.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Une \u00ab&#160;communaut\u00e9 immunitaire&#160;?&#160;\u00bb<\/h4>\n\n\n\n<p>Pour faire une histoire visuelle de la peste sur le temps long, il est possible de mobiliser la pens\u00e9e du philosophe Roberto Esposito&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-14-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-14-321006' title='Roberto Esposito, &lt;em&gt;Communit\u00e9, immunit\u00e9, biopolitique&lt;\/em&gt;, Sesto San Giovanni, Mimesis, 2010 [1998]&amp;#160;; voir aussi &lt;em&gt;Immunitas. Protection et n\u00e9gation de la vie&lt;\/em&gt;, trad. L\u00e9o Texier, Paris, Seuil, 2021 [2002].'><sup>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je prends le temps de d\u00e9finir deux termes car ils fournissent des \u00e9l\u00e9ments d\u2019analyse politique des images.<\/p>\n\n\n\n<p>Roberto Esposito pose qu&rsquo;on peut entendre l&rsquo;adjectif \u00ab&#160;commun&#160;\u00bb comme le partage des charges (<em>munus<\/em>). \u00catre une communaut\u00e9, c&rsquo;est partager une dette tous ensemble. Par ailleurs, \u00eatre \u00ab&#160;immun&#160;\u00bb, c&rsquo;est \u00eatre exempt d&rsquo;une charge \u00e0 partager. Les deux termes sembleraient par cons\u00e9quent d\u00e9signer des r\u00e9alit\u00e9s contraires&#160;: partager une charge ou en \u00eatre exempt.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors, on entend le paradoxe \u00e0 forger une formule telle que celle de \u00ab&#160;communaut\u00e9 immunitaire&#160;\u00bb \u2014 entendue alors qu\u2019on luttait contre la peste \u2014 reflet d\u2019une situation de gestion de crise sanitaire o\u00f9 \u00ab&#160;la conservation du corps devient donc l&rsquo;horizon biopolitique de tout pouvoir&#160;\u00bb. En somme, vous soutenez qu\u2019on pourrait reformuler le titre des apports de Roberto Esposito en ajustant la formule foucaldienne&#160;: \u00ab&#160;Prot\u00e9ger et punir&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que cette approche peut \u00eatre tr\u00e8s fertile&#160;: elle peut \u00eatre appliqu\u00e9e aux politiques d\u2019aujourd&rsquo;hui. Quand les images des temps de peste donnent \u00e0 voir l\u2019effort prophylactique comme expression du pouvoir politique, les corps sauraient-ils rester vivants dans la repr\u00e9sentation, ou bascule-t-on dans l\u2019auscultation du corps mort, son autopsie, sa mise \u00e0 distance, sa mise hors d\u2019\u00e9tat de nuire&#160;?<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Les images au sein d\u2019une histoire globale du sentiment de la mort<\/h4>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas partie du point o\u00f9 l\u2019on pouvait d\u00e9buter&#160;: le XIVe si\u00e8cle. Le paradoxe, \u00e9tudi\u00e9 par Millard Meiss&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-15-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-15-321006' title='Millard Meiss, &lt;em&gt;La peinture \u00e0 Florence et \u00e0 Sienne apr\u00e8s la peste noire&lt;\/em&gt;, Vanves, Hazan, 1994 [1951].'><sup>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Georges Didi-Huberman qui l\u2019a traduit et pr\u00e9fac\u00e9, ou bien J\u00e9r\u00f4me Baschet&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-16-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-16-321006' title='J\u00e9r\u00f4me Baschet, \u00ab&amp;#160;Image et \u00e9v\u00e8nement&amp;#160;: l\u2019art sans la Peste (c. 1348-c. 1400)&amp;#160;?&amp;#160;\u00bb, &lt;em&gt;Images re-vues,&lt;\/em&gt; n\u00b020, 1994.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, est que la peste au XIVe si\u00e8cle n&rsquo;existe pas en peinture comme \u00e9v\u00e9nement visuel&#160;: elle n&rsquo;est pratiquement pas racont\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son livre consacr\u00e9 \u00e0 <em>La Peinture \u00e0 Florence et \u00e0 Sienne apr\u00e8s la peste noire<\/em>, Millard Meiss a consacr\u00e9 de nombreuses pages \u00e0 essayer de documenter non pas ce qui dans la peinture serait dit d\u2019une mani\u00e8re directe, documentaire, au sujet de la peste, mais ce qui, dans la peinture, est transform\u00e9 par le passage de la peste. Les \u00eatres vivants, et les images peuvent \u00ab&#160;\u00eatre malades de la peste&#160;\u00bb. Quelque chose se d\u00e9grade&#160;: selon les mots de Georges Didi-Huberman, un \u00ab&#160;malaise dans la repr\u00e9sentation&#160;\u00bb s&rsquo;installe.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Peste noire <\/em>offre la piste suivante&#160;: on comprend d\u2019autant mieux l\u2019histoire visuelle de la peste \u2014 longue et discontinue tout \u00e0 la fois, d\u2019abord lacunaire et intermittente, puis oscillant entre repr\u00e9sentations des corps martyris\u00e9s par la maladie et repr\u00e9sentations des vivants qui prennent en charge ces corps \u2014 qu\u2019on la ressaisit dans une histoire globale d&rsquo;un sentiment de la mort. L\u2019enqu\u00eate de Thomas Laqueur&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-17-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-17-321006' title='Thomas Laqueur, &lt;em&gt;Le travail des morts&lt;\/em&gt;, trad. H\u00e9l\u00e8ne Borraz, Paris, Gallimard, 2018 [2015].'><sup>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> et le n\u00e9cronominalisme qu\u2019elle met en lumi\u00e8re aide \u00e0 saisir notre attention \u00e0 \u00ab&#160;nos morts&#160;\u00bb&#160;: par temps de peste, notre lien aux corps supplici\u00e9s et contagieux des pestif\u00e9r\u00e9s est ambivalent. Sans renoncer compl\u00e8tement \u00e0 honorer les corps des d\u00e9funts, les images semblent avant tout exprimer le souci de la communaut\u00e9 des survivants de dompter cette mort qui r\u00f4de.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">D\u2019un renversement l\u2019autre<\/h4>\n\n\n\n<p>Pour conclure, je voudrais commenter l&rsquo;image choisie pour la couverture du livre. Il s\u2019agit d\u2019une image peinte en 2023 par Guillaume Bresson&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-18-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-18-321006' title='&lt;em&gt;Sans titre&lt;\/em&gt;, collection particuli\u00e8re.'><sup>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>&#160;: on y voit des corps qui chutent, \u00e0 la renverse, comme des anges d\u00e9chus de notre monde contemporain. Plusieurs corps masculins sont en partie v\u00eatus et un corps f\u00e9minin, dans la pr\u00e9cipitation de la chute, est plus nettement d\u00e9v\u00eatu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me semble qu&rsquo;on retrouve dans la silhouette de cette femme, pr\u00e9cipitant la t\u00eate la premi\u00e8re, la silhouette du <em>Marsyas<\/em> de Titien, renvers\u00e9 t\u00eate la premi\u00e8re, face aux spectateurs. Mais, ce qui \u00e9tait une \u00ab&#160;cruelle le\u00e7on d\u2019anatomie&#160;\u00bb pour <em>Marsyas<\/em>, devient plut\u00f4t chez Guillaume Bresson, une forme d&rsquo;humanit\u00e9 retrouv\u00e9e&#160;: des corps non plus morts mais vivants \u2014 mais pour combien de temps encore&#160;? Des corps non plus vein\u00e9s des teintes sombres de la peste et de la mort comme sous le pinceau du Titien, mais dont la carnation dit la vitalit\u00e9, malgr\u00e9 tout, malgr\u00e9 la chute.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est en p\u00e9ril, tout menace de s\u2019effondrer et de dispara\u00eetre \u00e0 cause des maux qui prosp\u00e8rent, mais quelque chose de vital peut encore \u00eatre saisi de la r\u00e9union des corps, de la beaut\u00e9 chorale de leurs gestes. Malgr\u00e9 le fait qu\u2019ils pr\u00e9cipitent, de leur enchev\u00eatrement na\u00eet peut-\u00eatre un sentiment d\u2019\u00eatre encore humains ensemble.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1628\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat-330x186.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat-690x390.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat-990x559.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat-690x390.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat-990x559.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Calafat-125x71.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">De la peste au Covid&#160;: le livre de notre temps <br>Fr\u00e9d\u00e9ric Worms<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Je voudrais \u00e0 mon tour risquer une hypoth\u00e8se sur la raison pour laquelle ce livre est un livre tr\u00e8s important pour l&rsquo;histoire de notre temps&nbsp; \u2014 au double sens du mot, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour l&rsquo;histoire telle qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9crit aujourd&rsquo;hui, mais aussi pour l&rsquo;histoire de notre pr\u00e9sent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ce faire, je voudrais le comparer d\u2019abord aux grands livres d&rsquo;un auteur qui appara\u00eet beaucoup dans <em>Peste Noire<\/em>, et sous tous ses aspects&#160;: Michel Foucault. La fin du livre \u00e9voque d\u2019une fa\u00e7on bouleversante la p\u00e9riode du sida, et la mort de Michel Foucault lui-m\u00eame. L\u2019\u00e9pid\u00e9mie de sida&nbsp;&#160;: elle marque pour moi, au tournant des ann\u00e9es 1980, ce retour des \u00e9pid\u00e9mies qui d\u00e9finit notre temps et notre \u00ab&#160;moment&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je voudrais surtout proposer une hypoth\u00e8se peut-\u00eatre diff\u00e9rente de celle de Patrick Boucheron lui-m\u00eame, pour penser sa diff\u00e9rence avec Foucault, et comprendre comment il \u00e9crit l\u2019histoire de notre temps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but du chapitre 15 de <em>Peste noire<\/em>, Patrick Boucheron \u00e9voque avec une grande force le d\u00e9but des grands livres d&rsquo;histoire de Michel Foucault, qui commencent par la description de certaines sc\u00e8nes ou certaines images \u2014 non seulement les premiers, <em>Histoire de la folie<\/em> ou <em>Naissance de la clinique<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-19-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-19-321006' title='Michel Foucault, &lt;em&gt;Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique&lt;\/em&gt;&amp;#160;; Paris, Plon, 1961&amp;#160;; &lt;em&gt;Naissance de la clinique, &lt;\/em&gt;Paris, Presses universitaires de France, 1963.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 mais surtout <em>Les Mots et les Choses <\/em>de 1966&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-20-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-20-321006' title='Michel Foucault, &lt;em&gt;Les Mots et les Choses. Une arch\u00e9ologie des sciences humaines&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 1966.'><sup>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui d\u00e9bute par le tableau <em>Les M\u00e9nines<\/em>, et bien s\u00fbr <em>Surveiller et punir<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-21-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-21-321006' title='Michel Foucault, &lt;em&gt;Surveiller et punir. Naissance de la prison&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 1975.'><sup>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et on sent que, \u00e0 juste titre, Patrick Boucheron s\u2019en r\u00e9clame&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Michel Foucault a toujours eu le sens de l&rsquo;attaque. Il n&rsquo;a pas son pareil pour disposer au seuil de ses livres une image qui d&#8217;embl\u00e9e fait court-circuit, une image ou plut\u00f4t une vision dans laquelle la pens\u00e9e se pr\u00e9cipite, cr\u00e9pite. C&rsquo;est toujours un moment inoubliable. Quiconque a lu <em>Surveiller et punir<\/em> se souvient de ces quatre premi\u00e8res pages o\u00f9 se succ\u00e8dent simplement un supplice et un emploi du temps. Le supplice est celui de Damiens en 1757.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Or, le d\u00e9but de<em> Peste noire<\/em> est tout aussi frappant, magistral mais dans un autre style. Il nous dit lui aussi, \u00e9pist\u00e9mologiquement, ce qui nous arrive aujourd&rsquo;hui. Le d\u00e9but, ici, n\u2019est pas un tableau, mais un r\u00e9cit, sur lequel je reviendrai dans un instant, que suivent des propos historiques de l\u2019auteur, puis des images, puis la suite du livre. Mais il y a une diff\u00e9rence profonde entre Michel Foucault et Patrick Boucheron qu\u2019il faut tenter de pr\u00e9ciser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les grands tableaux&nbsp; qui ouvrent <em>Les Mots et les Choses<\/em> \u2014 et dans ce cas la description, d\u2019un tableau, <em>Les M\u00e9nines<\/em> de Vel\u00e1zquez \u2014 ou la sc\u00e8ne le supplice de Damiens dans <em>Surveiller et punir<\/em>, le but de Foucault est clair&nbsp;&#160;: il s\u2019agit de nous donner \u00e0 voir ce qui pour nous est <em>devenu irrepr\u00e9sentable<\/em>. Ces descriptions initiales ne sont pas faites pour nous replonger dans le pass\u00e9 mais pour marquer notre rupture avec lui, rupture qui sera l\u2019objet des livres&nbsp;&#160;: le passage d\u2019un syst\u00e8me de pens\u00e9e, ou de pouvoir, \u00e0 un autre, \u00e0 travers de tr\u00e8s profondes discontinuit\u00e9s. Autrement dit, Foucault veut marquer la diff\u00e9rence entre la fa\u00e7on pr\u00e9moderne de punir et celle qui est la n\u00f4tre \u2014 le supplice du corps \u00e9cartel\u00e9 en place publique, par opposition \u00e0 la guillotine qui sera jug\u00e9e \u00ab&#160;propre&#160;\u00bb. De m\u00eame, le tableau L<em>es M\u00e9nines <\/em>est irrepr\u00e9sentable pour nous, parce qu\u2019il est selon Foucault un t\u00e9moignage de la fa\u00e7on de penser de l&rsquo;\u00e2ge classique.<\/p>\n\n\n\n<p>Foucault est un grand penseur de la discontinuit\u00e9 radicale qui s\u00e9pare notre fa\u00e7on de penser des autres. Il r\u00e9fl\u00e9chit sur les discontinuit\u00e9s dans l&rsquo;histoire humaine et, \u00e0 partir de 1966, sur la discontinuit\u00e9 des <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8s<\/em>, des mani\u00e8res de se repr\u00e9senter.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or, <em>Peste noire<\/em> proc\u00e8de tr\u00e8s diff\u00e9remment \u2014 quoique tout aussi magistralement.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, Patrick Boucheron marque bien des discontinuit\u00e9s. S\u2019il commence dans les premi\u00e8res lignes&nbsp; par nous mettre dans la peau d&rsquo;une femme en 1348 \u00e0 Marseille, c\u2019est pour aussit\u00f4t nous rappeler que nous ne pouvons pas nous repr\u00e9senter la fa\u00e7on dont elle vit. Il d\u00e9construit aussit\u00f4t historiquement son propre art d&rsquo;\u00e9crire litt\u00e9rairement. En ce sens, d&rsquo;ailleurs, il pratique un art d&rsquo;\u00e9crire l&rsquo;histoire qui nous met dans le r\u00e9cit, puis nous en retire \u00e9pist\u00e9mologiquement&#160;: il m&rsquo;a rappel\u00e9 ce que fait parfaitement du c\u00f4t\u00e9 de la litt\u00e9rature <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/12\/14\/les-libertes-de-laurent-mauvignier-grand-entretien-avec-le-prix-goncourt-2025\/\">Laurent Mauvignier<\/a> dans son livre qui a remport\u00e9 le Goncourt l\u2019an dernier&#160;: <em>La Maison vide<\/em>. Dans ce roman, il intervient r\u00e9guli\u00e8rement depuis son pr\u00e9sent \u2014 qui est le n\u00f4tre \u2014 pour dire en quoi il reconstitue fictivement les exp\u00e9riences de ses anc\u00eatres, dans lesquelles il nous plonge pourtant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Peste noire<\/em> ma\u00eetrise compl\u00e8tement la distance historique. Mais (et c\u2019est le point sur lequel je crois qu\u2019il faut insister) il op\u00e8re aussi une rupture radicale avec la discontinuit\u00e9 au sens o\u00f9 l\u2019entend Foucault, et invente une autre forme d\u2019histoire. L\u2019hypoth\u00e8se sous-jacente de ce nouveau tr\u00e8s grand livre, il me semble, est que l&rsquo;histoire de la peste ne se circonscrit pas \u00e0 une \u00e9poque qu\u2019il faudrait opposer radicalement \u00e0 la n\u00f4tre. Il s\u2019agit d\u2019une histoire longue, pluridimensionnelle mais aussi et en profondeur continue, et qui nous apprend \u00e0 la fois la structure de notre pr\u00e9sent et celle des diff\u00e9rentes \u00e9poques historiques de \u00ab&#160;la peste&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, l&rsquo;historien se situe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019une discontinuit\u00e9, et m\u00eame de plusieurs \u2014 il sait par exemple que le bacille de la peste a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert par Yersin \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle \u2014 et il sait ce que les autres \u00e9poques ne savaient pas. Il y a donc de grandes discontinuit\u00e9s \u00e9pist\u00e9mologiques et de grandes discontinuit\u00e9s historiques dans ce qui touche \u00e0 la peste. Il existe des discontinuit\u00e9s, que ce livre ma\u00eetrise tout \u00e0 fait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la m\u00e9thode du livre c\u2019est d\u2019inscrire ces discontinuit\u00e9s dans une histoire pourtant continue ou continu\u00e9e, et pluridimensionnelle, ce qui en est la structure profonde qui se refl\u00e8te d\u2019ailleurs dans le plan du livre. Sa m\u00e9thode c\u2019est de replacer \u2014 mais elle replace aussi l&rsquo;histoire humaine dans l&rsquo;histoire du vivant, qui est aussi une histoire des sciences, de la morale, de la politique,&nbsp; \u2014 l&rsquo;histoire naturelle des bacilles, des microbes, celle aussi de la maladie et de la m\u00e9decine qui l&rsquo;accompagne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mon hypoth\u00e8se de lecture, c&rsquo;est que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment par cette m\u00e9thode que le livre \u00e9crit l&rsquo;histoire de notre temps&nbsp;&#160;: une nouvelle m\u00e9thode historique, mais aussi l\u2019histoire telle que nous la vivons et la pensons aujourd&rsquo;hui. Celle-ci court de notre condition d&rsquo;\u00eatre vivant affect\u00e9 par des microbes transmis par d&rsquo;autres vivants \u2014 c\u2019est l&rsquo;\u00e9pizootie abord\u00e9e dans le chapitre \u00e0 propos des rats, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9construit cette th\u00e8se d\u2019une transmission par les seuls rats \u2014 \u00e0 l&rsquo;histoire \u00e9conomique ou celle des images, et de la politique. Tel est le plan du livre. Apr\u00e8s la science, il y a la g\u00e9ographie (une histoire mondiale). Puis la question de la mort qui est au c\u0153ur du livre&nbsp;&#160;: il faudra y revenir ailleurs, plus tard, mais c\u2019est capital. Il faut compter enfin avec la question de la morale, celle de la politique ou de l\u2019art. La construction de ce livre est absolument extraordinaire, dans sa rigueur, sa nouveaut\u00e9, sa signification.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Ce que l\u2019on peut faire, ce qu&rsquo;il faut faire aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est \u00e9crire.&nbsp;<\/p><cite>Fr\u00e9d\u00e9ric Worms<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le livre consiste \u00e0 feuilleter notre exp\u00e9rience historique dans son ensemble. Il op\u00e8re une anthropologie historique qui d&rsquo;ailleurs termine par le th\u00e9\u00e2tre et l&rsquo;ouvre sur la cr\u00e9ation. Plut\u00f4t que de nous d\u00e9crire la pens\u00e9e de l&rsquo;\u00e2ge classique, et sa rupture avec celle de l&rsquo;\u00e2ge moderne et de faire des d\u00e9coupages, nous voil\u00e0 replong\u00e9s dans une histoire qui est la n\u00f4tre parce qu&rsquo;elle est pluridimensionnelle, de longues dur\u00e9es, de grands espaces, de vastes enjeux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle va de la maladie et de la mort, jusqu&rsquo;\u00e0 la politique et au gouvernement. Elle parvient m\u00eame, au-del\u00e0 de la politique, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;art, la seule forme de r\u00e9sistance \u00e0 la mort semble-t-il \u00e0 la fin du livre. En d\u00e9finitive, la politique est \u00e9branl\u00e9e sinon plus dangereuse encore que le mal&#160;: le rem\u00e8de ultime n&rsquo;est ni la m\u00e9decine ni la morale \u2014 qui pourtant r\u00e9sistent un peu \u2014 ni la politique \u2014qui doit faire face, d\u00e9j\u00e0, ou plut\u00f4t, tout le temps, au complotisme, \u00e0 la violence meurtri\u00e8re qui s\u2019ajoute \u00e0 la mort et aux m\u00e9canismes de bouc \u00e9missaire \u2014 mais l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce parcours d&rsquo;une histoire \u00e0 la fois mondiale, \u00e9pist\u00e9mologique, politique, morale et esth\u00e9tique dessine l&rsquo;histoire de notre temps. Il promeut l&rsquo;id\u00e9e que nous avons quitt\u00e9 le moment Foucault \u2014 lequel a \u00e9t\u00e9 certes crucial. Celui-ci \u00e9crivait une histoire des structures de pens\u00e9e (sa chaire au Coll\u00e8ge de France&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;histoire des syst\u00e8mes de pens\u00e9e&#160;\u00bb) avec leurs discontinuit\u00e9s historiques. Mais nous voici ici avec une histoire des vivants humains dans leur feuilletage historique \u2014 non sans discontinuit\u00e9s, bien s\u00fbr, mais dans des dimensions qui la constituent comme une histoire globale encore en cours et qui fait communiquer et pas seulement s\u2019opposer le pr\u00e9sent et le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me profond, me semble-t-il, est que nous sommes entr\u00e9s et restons pris dans une histoire complexe, avec une g\u00e9opolitique des virus et en m\u00eame temps des dominations et des peurs, des images et des haines. Il est dit explicitement dans le livre qu\u2019il faut l&rsquo;\u00e9crire, ici, maintenant, sans quoi nous risquons de payer tr\u00e8s cher le prix politique de la pand\u00e9mie de Covid.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit donc aussi d&rsquo;une histoire de notre condition \u00ab&#160;post-Covid&#160;\u00bb si ce \u00ab&#160;post&#160;\u00bb a un sens ce qui n\u2019est pas s\u00fbr. Tous les grands historiens, et historiennes,&nbsp; je pense, c\u2019est leur marque&nbsp;essaient de penser leur pr\u00e9sent historique par rapport \u00e0 l&rsquo;objet de leur histoire, leur situation historique par rapport \u00e0 l&rsquo;objet historique. C\u2019est bien s\u00fbr. L\u2019\u00e9criture du livre a commenc\u00e9 pendant le Covid, et refl\u00e8te bien ce que nous avons v\u00e9cu pendant cette pand\u00e9mie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il aurait pu s\u2019appeler <em>Covid-19<\/em>, mais il s&rsquo;appelle <em>Peste Noire<\/em>&#160;: c&rsquo;est, en un sens, avec des diff\u00e9rences, mais profond\u00e9ment aussi, la m\u00eame chose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous comprenons mieux la peste depuis notre exp\u00e9rience du Covid mondial, \u00e9conomique, politique \u2014 au pire sens du mot \u2014 et affective. D\u00e8s le d\u00e9but, il est dit que ce livre est n\u00e9cessaire parce que personne ne pense ce qui nous est arriv\u00e9 depuis 2020. C\u2019est pour moi la raison pour laquelle il s\u2019agit d\u2019un tr\u00e8s grand ouvrage et qu\u2019il est important de le discuter \u00e0 plusieurs voix comme ici&#160;: il s&rsquo;inscrit aussi dans la g\u00e9opolitique contemporaine qu&rsquo;il nous faut affronter. Ce diagnostic fait que je vous conseille \u00e0 tous de le lire \u00e0 marche rapide, comme il est \u00e9crit, tout en conservant le d\u00e9tail de son \u00e9pist\u00e9mologie feuillet\u00e9e, dans chaque chapitre, de la peste.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans chaque chapitre aussi, de fait, tr\u00e8s explicitement, on trouve \u00e0 la fois les faits de 1348 et les questions de 2026, ce qui est normal parce que chaque chapitre est une couche d\u2019un feuillet\u00e9 historique. Nous sommes tr\u00e8s concr\u00e8tement encore replong\u00e9s en 1348 par ce que nous portons&#160;: nous h\u00e9bergeons des traces biologiques anciennes, des virus nouveaux, des \u00e9pisodes pass\u00e9s. Nous sommes aussi les porteurs de couches de haine historique, de l&rsquo;antis\u00e9mitisme, de l\u2019orientalisme et de la colonisation. Vous \u00e9voquez tous ces aspects.<\/p>\n\n\n\n<p>Telle est mon hypoth\u00e8se, qui conduit \u00e0 ma premi\u00e8re question&#160;: est-ce une bonne fa\u00e7on de lire ce livre aujourd&rsquo;hui&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais voici une autre question&nbsp;&#160;: sur la mani\u00e8re de relier ce livre avec un autre de son auteur, publi\u00e9 en 2013&#160;: <em>Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images, Sienne, 1338<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-22-321006' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/#easy-footnote-bottom-22-321006' title='Patrick Boucheron, &lt;em&gt;Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images, Sienne, 1338&lt;\/em&gt;, Paris, Seuil, 2013.'><sup>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. J&rsquo;ai l&rsquo;impression que cette \u00e9tude de la fresque de Sienne \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sous le signe de la m\u00eame question&#160;: comment les humains ma\u00eetrisent-ils leur peur&#160;? Toutefois il me semble, bien que je ne sois pas historien, que le premier ouvrage \u00e9tait moins pessimiste quant \u00e0 la politique. Il y avait une id\u00e9alisation ou du moins une confiance possible dans certains types de gouvernements, par exemple la R\u00e9publique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-on au moins \u00e9viter l&rsquo;absolument pire \u2014 puisqu\u2019il faut en effet \u00eatre r\u00e9aliste et extr\u00eamement prudent&nbsp;&#160;? C\u2019est la deuxi\u00e8me question.<\/p>\n\n\n\n<p>De fait, le chapitre de <em>Peste noire<\/em> sur la gouvernance de la contagion est tr\u00e8s sombre. Bien qu\u2019il n\u2019aborde pas les politiques de confinement et celle du Covid moderne, le livre est profond\u00e9ment inquiet sur les capacit\u00e9s des gouvernements \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une contagion. Je voulais interroger cette inqui\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p>Car bien s\u00fbr un diagnostic politique extr\u00eamement sombre se v\u00e9rifie&#160;: tout se passe aujourd\u2019hui encore comme si un fl\u00e9au entra\u00eenait tous les autres comme dans une sorte d&rsquo;encha\u00eenement biblique, la peste \u00e9tant le nom de tous les fl\u00e9aux \u2014 je repense \u00e0 cette citation de Camus sur les fl\u00e9aux et les humanistes qui refusent d\u2019y croire (que j\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9tudi\u00e9e dans un article datant de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de Sras, avant m\u00eame le Covid o\u00f9 je l\u2019avais reprise)&#160;: \u00ab&#160;Le fl\u00e9au n&rsquo;est pas \u00e0 la mesure de l&rsquo;homme, on se dit donc que le fl\u00e9au est irr\u00e9el, c&rsquo;est un mauvais r\u00eave qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais r\u00eave en mauvais r\u00eave, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas pris leurs pr\u00e9cautions.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La fin de <em>Peste noire<\/em> a pourtant un c\u00f4t\u00e9 positif&#160;: dans la cr\u00e9ation litt\u00e9raire et artistique, o\u00f9 se trouve une force de r\u00e9sistance (et aussi dans une dimension \u00e9rotique possible, comme si Eros, malgr\u00e9 tout, pouvait s\u2019opposer \u00e0 Thanatos). La politique menac\u00e9e par la peste devient haineuse, violente, guerri\u00e8re, mais il y a Boccace ou Machiavel de m\u00eame que le th\u00e9\u00e2tre. Pour paraphraser Wajdi Mouawad, il s\u2019agit de faire th\u00e9\u00e2tre avec la peur pour, sinon en sortir, du moins faire face. Telle est du moins ma deuxi\u00e8me question.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela me reconduit enfin au r\u00e9cit qui s\u2019oppose en partie au tableau, comme une autre distinction avec Foucault. Comme le disait aussi Michel de Certeau, parlant du \u00ab&#160;rire de Foucault&#160;\u00bb si magistralement, il ne s\u2019agit jamais pour Foucault de s\u2019identifier. Votre livre est \u00e9galement dans la distanciation critique, et il y a un rire, aussi, en partie de distanciation critique, de Patrick Boucheron. Mais, malgr\u00e9 tout, cette femme du d\u00e9but qui souffre, ces gar\u00e7ons et ces filles au terme de l\u2019ouvrage qui finissent \u2014 peut-\u00eatre en se transmettant un virus \u2014 par \u00eatre entra\u00een\u00e9s par le d\u00e9sir, ram\u00e8nent cette question du vivant et de la mort qui est la n\u00f4tre aujourd&rsquo;hui, auxquelles nous sommes reli\u00e9s aussi par l\u2019histoire au sens du r\u00e9cit, de l\u2019\u00e9preuve, du risque, et de la r\u00e9sistance. Il existe autour de nous des forces de r\u00e9sistance qui sont d&rsquo;abord corporelles, subjectives, critiques et historiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce que ce livre nous apprend aussi, finalement, tr\u00e8s simplement mais radicalement c\u2019est que&nbsp;ce que l\u2019on peut faire, ce qu&rsquo;il faut faire aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est \u00e9crire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons besoin d\u2019un geste d&rsquo;\u00e9criture et de compr\u00e9hension.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce que fait ce livre, ce dont il faut le remercier, ce pour quoi il faut le saluer, reconna\u00eetre sa grande importance. Certes, les historiens et les philosophes peuvent discuter, vont discuter, comme nous le commen\u00e7ons ici. Il serait bon, comme cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9, par exemple de discuter avec Esposito. Sans doute vous lirait-il de fa\u00e7on plus et peut-\u00eatre trop exclusivement politique&#160;; car le vivant chez Esposito, comme chez Foucault, est enti\u00e8rement construit par le politique \u2014 tandis que, dans votre ouvrage, la souffrance, le corps et la maladie jouent un grand r\u00f4le. L\u2019histoire naturelle longue, l&rsquo;histoire mondiale longue, fait que la condition du vivant n\u2019est pas seulement une construction de th\u00e9oriciens ou de tyrans, du savoir ou du pouvoir&#160;: elle est beaucoup plus complexe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais encore fallait-il ce livre qui est celui de notre temps&#160;: il \u00e9crit par deux fois l&rsquo;histoire de notre temps, en montrant \u00e0 la fois comment cette histoire s\u2019\u00e9crit, tout en livrant une exp\u00e9rience concr\u00e8te du monde. Il est aussi l\u2019histoire de l\u2019urgence de notre pr\u00e9sent post-Covid. Ou plut\u00f4t, s\u2019il montre que la peste n\u2019est pas finie, faut-il dire que le \u00ab&#160;post&#160;\u00bb Covid n\u2019a pas m\u00eame commenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2884\"\n        data-pswp-height=\"1737\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron-330x199.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron-690x416.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron-990x596.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron-690x416.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron-990x596.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/03\/Boucheron-125x75.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Tout ceci est devant nous<br>Patrick Boucheron<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le moment de discussion et d\u2019\u00e9changes que vous m\u2019offrez aujourd\u2019hui est un immense cadeau pour moi. On n\u2019\u00e9crit pas pour autre chose que pour cela, que pour rendre possible, parfois, de tels moments. Lorsque je crois avoir compris quelque chose, je peux le dire ou l\u2019enseigner. C\u2019est seulement lorsque je ne suis pas certain d\u2019avoir compris ce que j\u2019ai compris qu\u2019il me faut le confier \u00e0 la forme du livre. Il dit ce que je sais pas encore savoir, en esp\u00e9rant qu\u2019on me l\u2019explique.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;attends qu&rsquo;on m&rsquo;explique ce livre-ci. Mais dans notre m\u00e9tier, on peut attendre longtemps. Apr\u00e8s la r\u00e9ception m\u00e9diatique, vient celui de la r\u00e9ception savante \u2014 parfois celle-ci manque \u00e0 l\u2019appel, ce qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec les critiques ou la consid\u00e9ration, mais touche \u00e0 une forme de solitude qui est, in\u00e9vitablement, celle qui quiconque se livre \u00e0 l\u2019\u00e9criture&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Paradoxalement, je crois que ce livre est tr\u00e8s singulier. Il m&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire. Je l&rsquo;aime \u00e0 la hauteur du mal qu&rsquo;il me faisait lorsque je pensais ne pas y arriver. Mais il reste \u00e9minemment collectif et le cadeau que vous me faites, c&rsquo;est de le discuter ainsi \u2014 si vite malgr\u00e9 la longueur et la pesanteur de l&rsquo;objet \u2014 de mani\u00e8re si diverse et entra\u00eenante. Je vous en suis \u00e0 toutes et tous infiniment reconnaissant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens tr\u00e8s bien du temps o\u00f9 j&rsquo;aurais pu avec virtuosit\u00e9 passer de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, de Fr\u00e9d\u00e9ric Worms \u00e0 Wajdi Mouawad et retour. Mais j&rsquo;ai pris de l&rsquo;\u00e2ge et je pense que je ne peux d\u00e9sormais faire autrement que de r\u00e9pondre aux uns et aux autres par ordre d&rsquo;apparition en sc\u00e8ne, si vous ne m&rsquo;en voulez pas trop. \u00c9videmment, bien des questions resteront sans r\u00e9ponse, tant vos lectures et suggestions m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre m\u00e9dit\u00e9es&nbsp;&#160;: je croyais en avoir fini avec la peste, et apr\u00e8s vous avoir entendu, je me rends compte que cela ne fait que commencer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Gilles Gressani a eu raison de l\u2019\u00e9voquer pour introduire notre rencontre&nbsp;&#160;: le livre s\u2019ouvre par une carte qui donne \u00e0 voir le grand continent des mondes de la peste. Elle confirme ce que Jean-No\u00ebl Biraben et Jacques Le Goff avaient dit dans leur article des <em>Annales <\/em>de 1969 sur la peste du Haut Moyen \u00c2ge. Le monde dont on va parler \u2014 le monde, ou plut\u00f4t le \u00ab&#160;tout-monde&#160;\u00bb m\u00e9di\u00e9val \u2014 a d\u00e9j\u00e0 bascul\u00e9. Surtout, il a d\u00e9bord\u00e9 du bassin m\u00e9diterran\u00e9en qui est celui de la peste justinienne pour s\u2019\u00e9tendre aux dimensions eurasiatiques. Pour en prendre la mesure, il ne fallait pas se contenter d\u2019accompagner ce d\u00e9bord g\u00e9ographique et chronologique pour tenter l\u2019histoire mondiale d\u2019un \u00e9v\u00e9nement de longue dur\u00e9e, mais se risquer aux d\u00e9bords de nos savoirs, aller bien au-del\u00e0 de ce que moi-m\u00eame je pouvais savoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Vous avez raison de rappeler que c&rsquo;est une enqu\u00eate contrari\u00e9e. Ce temps de Covid \u2014 qui m&#8217;emp\u00eachait d&rsquo;aller voir les archives que j\u2019avais pr\u00e9vu de consulter \u2014 m\u2019obligeait d&rsquo;une certaine mani\u00e8re \u00e0 me d\u00e9centrer des savoirs classiques de l&rsquo;historien&nbsp;&#160;: j\u2019\u00e9tais condamn\u00e9 \u00e0 rester viss\u00e9 sur ma chaise, mais avec des acc\u00e8s \u00e0 toutes les revues scientifiques \u2014 ce que peut-\u00eatre je n&rsquo;aurais eu ni le temps, ni le courage, ni l&rsquo;envie de faire en temps ordinaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Ce livre est tr\u00e8s singulier. Il m&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire. Je l&rsquo;aime \u00e0 la hauteur du mal qu&rsquo;il me faisait lorsque je pensais ne pas y arriver.<\/p><cite>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Se posait aussi la question de l&rsquo;opportunit\u00e9 morale. Jusqu&rsquo;au dernier moment je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbr de celle-ci \u2014 de la possibilit\u00e9, de la pertinence, et m\u00eame du droit d\u2019\u00e9crire un tel livre, pour faire \u00ab&#160;en grand et \u00e0 l&rsquo;ancienne&#160;\u00bb, comme l\u2019a rappel\u00e9 Guillaume Calafat, mais surtout pour se placer face \u00e0 la souffrance des autres, avec Susan Sontag comme vigie \u2014 ce qu\u2019elle appelle \u00ab&#160;\u00eatre juste avec la maladie&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voici pourquoi, pendant longtemps, j&rsquo;ai voulu faire un livre tr\u00e8s d\u00e9flationniste \u2014 non au sens de la masse mon\u00e9taire qu\u2019a si bien \u00e9voqu\u00e9 Arnaud Orain, mais au sens du rasoir d&rsquo;Ockham. Je souhaitais couper \u00e0 travers les questions, retrancher, \u00e9viter le pathos,&nbsp; pour se maintenir, \u00e9motionnellement, \u00e0 l&rsquo;os.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s sensible \u00e0 ce qu\u2019a dit Val\u00e9rie Theis et \u00e0 son \u00e9vocation du m\u00e9tier de passeur, qu\u2019elle pratique elle-m\u00eame avec tant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9&#160;: cela m&rsquo;a rappel\u00e9 la premi\u00e8re fois que j&rsquo;ai eu l&rsquo;honneur de parler d&rsquo;un de mes livres \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole normale sup\u00e9rieure, en 2009 \u2014 c&rsquo;\u00e9tait <em>L\u00e9onard et Machiavel<\/em>. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je faisais la proposition d\u2019une histoire qui prendrait langue avec la litt\u00e9rature. Celle-ci avait sans doute quelques attraits, mais aussi le grand d\u00e9faut de po\u00e9tiser le r\u00e9cit au point de rendre difficile la politique des noms propres que je crois comme elle n\u00e9cessaire pour dire qu&rsquo;on n&rsquo;avance pas tout seul.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car je serais bien incapable de calculer un coefficient de Gini pour ne rien dire du s\u00e9quen\u00e7age g\u00e9n\u00e9tique, et sur toutes ces questions-l\u00e0, des plus conceptuelles aux plus techniques, il faut savoir que nous sommes autant redevables aux anciens qu\u2019aux contemporains. Giulia Puma a particip\u00e9 \u00e0 un s\u00e9minaire interdisciplinaire qui a accompagn\u00e9 le cours que j&rsquo;ai prononc\u00e9 en 2021-2022 au Coll\u00e8ge de France, s\u00e9minaire co-organis\u00e9 par \u00c9tienne Anheim, ici pr\u00e9sent&nbsp;&#160;: ce travail ne peut \u00eatre que collectif.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait dire les choses simplement&nbsp;&#160;: la peste n&rsquo;est plus ce qu&rsquo;elle \u00e9tait. Les progr\u00e8s scientifiques \u00e9voluent \u00e0 une vitesse tr\u00e8s inhabituelle pour mon rythme ordinaire de m\u00e9di\u00e9viste. Certaines donn\u00e9es \u00e9taient, moins d&rsquo;un mois apr\u00e8s parution, sinon caduques, du moins d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9es du point de vue microbiologique, par exemple. Au dernier moment, il m\u2019a fallu rajouter un paragraphe entre les premi\u00e8res et les deuxi\u00e8me \u00e9preuves pour tenir compte d\u2019un article scientifique combinant sciences de la vie, sciences de l\u2019environnement et sciences historiques, qui a d\u2019ailleurs d\u00e9fray\u00e9 la chronique.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes \u00e0 un moment d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration scientifique vertigineux qui met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la notion m\u00eame d\u2019interdisciplinarit\u00e9. Il pourrait effectivement conjurer la nostalgie dont parlait Val\u00e9rie Theis, celle de la parenth\u00e8se enchant\u00e9e des livres d&rsquo;histoire tr\u00e8s savants et parfois aust\u00e8res qui firent la gloire de l\u2019\u00e9dition en sciences humaines d\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 un demi-si\u00e8cle. <em>Les Trois Ordres ou l&rsquo;imaginaire du f\u00e9odalisme<\/em> de Georges Duby, paru en 1978, ne pousse pas \u00e0 rire \u00e0 chaque page, et <em>Peste noire<\/em> non plus sans doute \u2014 et pourtant, je le dis aussi comme \u00e9diteur, il semble trouver un large public. Mais cette confiance avec le lectorat se construit. Il est important de dire que l\u2019histoire n\u2019est pas un exercice facile, non pas simplement pour des raisons morales, mais aussi pour des raisons m\u00e9thodologiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, l\u2019histoire est difficile. Elle se doit de le rappeler, d\u2019assumer qu\u2019elle demande un effort \u00e0 ses lectrices et ses lecteurs, que certaines pages seront peut-\u00eatre ardues, voire ennuyeuses, mais jamais sans raison. C\u2019est une n\u00e9cessit\u00e9 pour la cause des livres \u2014 que je d\u00e9fends avec ardeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les sujets ne m\u00e9ritent sans doute pas d&rsquo;\u00eatre confi\u00e9s au format du livre. Si je me suis d\u00e9livr\u00e9 de ce savoir inquiet et incertain, c&rsquo;est parce que j&rsquo;attendais du livre qu&rsquo;il produise les effets qui sont ceux qu&rsquo;on tente de produire ensemble ce soir&#160;: une forme de d\u00e9bat. La forme \u00ab&#160;livre&#160;\u00bb oblige aussi \u00e0 se poser la question de savoir s&rsquo;il s\u2019agit bien de la plus ad\u00e9quate des expressions, sachant que sur ce sujet-l\u00e0 j&rsquo;ai pu d\u00e9j\u00e0 faire des cours, un \u00e9pisode d\u2019une s\u00e9rie documentaire et des podcasts radios.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe une nostalgie de nos vertes ann\u00e9es dont je parle \u2014 celle de nos ma\u00eetres disparus, pour moi Jean-Louis Biget et Pierre Toubert, qui l&rsquo;un et l&rsquo;autre ont travaill\u00e9 sur la peste. Cette nostalgie est aussi celle du savoir m\u00e9dical&#160;: il suffisait alors de pousser la porte de ce qui s&rsquo;appelait encore le bureau de la peste \u00e0 l&rsquo;Institut Pasteur pour qu\u2019Henri Mollaret \u00ab&#160;et son infatigable assistante Jacqueline Brossolette&#160;\u00bb \u2014 beaucoup des premi\u00e8res notes des historiens de ce temps-l\u00e0 en parlent ainsi \u2014 vous \u00ab&#160;mettent au parfum&#160;\u00bb. En une bonne journ\u00e9e, pr\u00e9tendaient-ils, c\u2019\u00e9tait fait&#160;: de ce point de vue-l\u00e0, les choses ont chang\u00e9,&nbsp; et pourtant, il y a une sorte de robustesse, d\u2019inertie de ces savoirs historiens \u2014 Guillaume Calafat parle \u00ab&#160;d\u2019adh\u00e9rences&#160;\u00bb \u2014 de ces paradigmes des ann\u00e9es 1975-1985 \u2014 qui constituent une forme d\u2019obsession \u00e0 bien des \u00e9gards ind\u00e9passables.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La peste n&rsquo;est plus ce qu&rsquo;elle \u00e9tait.<\/p><cite>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous avons le devoir de mettre \u00e0 disposition des savoirs nouveaux, sourc\u00e9s, document\u00e9s, de se poser la question des donn\u00e9es. Val\u00e9rie Theis a raison de le rappeler. Faire un livre n\u00e9cessite de se placer \u00e0 hauteur de cette morale professionnelle \u00e9l\u00e9mentaire. Il faut se souvenir de ce qu\u2019\u00e9crivait Paul Veyne dans <em>Comment on \u00e9crit l\u2019histoire <\/em>&#160;: \u00ab&#160;l&rsquo;histoire ne progresse pas, elle s&rsquo;\u00e9largit. Ce qui signifie qu\u2019elle ne perd pas en arri\u00e8re le terrain qu&rsquo;elle conquiert en avant&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pourquoi il n\u2019est pas anormal que faire de l\u2019histoire soit de plus en plus long et compliqu\u00e9. Nous ne sommes pas l\u00e0 pour remplacer des livres par d&rsquo;autres, pour r\u00e9voquer ou p\u00e9rimer, mais pour \u00e9paissir, compliquer et densifier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, Wajdi Mouawad l\u2019a dit magnifiquement \u00e0 propos de celle d&rsquo;\u0152dipe&nbsp;&#160;: il y a enqu\u00eate, parce qu\u2019un crime a eu lieu. C\u2019\u00e9tait une obsession pour moi. Avec la peste, nous rentrons sur une sc\u00e8ne de crime. S\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019un fait divers, on attendrait que \u00ab&#160;l&rsquo;ADN parle&#160;\u00bb&#160;: c&rsquo;est aujourd\u2019hui&nbsp; le juge de paix de tout r\u00e9cit journalistique, et parfois judiciaire, et une fois qu\u2019il s\u2019est exprim\u00e9, tout est termin\u00e9. Or aucun savoir positif ne viendra r\u00e9voquer des questionnaires historiens, qui en sont d\u00e9cal\u00e9s, d\u00e9form\u00e9s, d\u00e9plac\u00e9s sans doute, mais qui demeurent et qui doivent ainsi relancer l&rsquo;enqu\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes aussi face \u00e0 une sc\u00e8ne de crime&#160;: la peste est le symbole d&rsquo;une crise non r\u00e9solue dans le th\u00e9\u00e2tre, avec Camus mais aussi avec Thucydide \u2014 qui ne sont ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre des auteurs de th\u00e9\u00e2tre, mais qui ont une dramaturgie du r\u00e9cit \u00e9pid\u00e9mique qui, au fond, nous engage encore aujourd&rsquo;hui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La peste est vieille comme l&rsquo;<em>Iliade<\/em>&#160;: c&rsquo;est le roman de fondation de l&rsquo;Occident. Il y a la guerre, donc il y a la peste \u2014 donc il y a la po\u00e9sie. Dans les premiers vers d&rsquo;Hom\u00e8re, les Grecs sont dompt\u00e9s par la mort des guerriers et par la maladie. Elle vient d&rsquo;Orient et le premier chant de l&rsquo;humanit\u00e9 occidentale commence ici.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Certains historiens font l\u2019hypoth\u00e8se que Sophocle aurait \u00e9t\u00e9 un pr\u00eatre d&rsquo;Ascl\u00e9pios, et pensent aussi que le culte d\u2019Ascl\u00e9pios a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9, en contrebas du th\u00e9\u00e2tre de Dionysos pour conjurer la peur de la \u00ab&#160;peste&#160;\u00bb des Ath\u00e9niens en 430 avant notre \u00e8re \u2014 qui n&rsquo;est pas la peste que nous connaissons, le terme grec signifiant une maladie si \u00e9pouvantable qu&rsquo;elle ne peut \u00eatre dit, le nom du mal en somme, qui affole le langage et met en d\u00e9faut les capacit\u00e9s humaines \u00e0 penser et agir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un livre de Mario Vargas Llosa pass\u00e9 inaper\u00e7u mais que je trouve touchant, <em>Les Contes de la peste<\/em>, publi\u00e9 en 2015, l\u2019auteur r\u00e9\u00e9crit Boccace sous une forme th\u00e9\u00e2trale. Ce peut \u00eatre surprenant car Vargas Llosa est un romancier de la tyrannie qui a fini par se laisser prendre dans sa hantise, mais c&rsquo;est ce qui le rend int\u00e9ressant. La peste est toujours la m\u00e9taphore d&rsquo;autre chose. Parler de la peste, c\u2019est aussi parler de la guerre et de la tyrannie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Y compris la tyrannie du conte. Dans <em>Les Contes de la peste<\/em>, Vargas Llosa pr\u00e9tend que nous pouvons \u00e9garer la mort dans le labyrinthe de nos histoires entrem\u00eal\u00e9es \u2014 en nous racontant une histoire, puis une autre, puis une autre. C&rsquo;est vieux comme <em>Les Mille et Une Nuits<\/em>. Cela revient \u00e0 ce que Tzvetan Todorov appelait l&rsquo;\u00e9quation essentielle&#160;: survivre \u00e9gale raconter.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car ce livre, comme peut-\u00eatre <em>Conjurer la peur <\/em>et <em>L\u00e9onard et Machiavel<\/em>, est une sorte de mise \u00e0 distance de la fiction. Il y a tout ce qu&rsquo;il annonce pouvoir faire et ne fait pas finalement. Ce qui touche aussi, c\u2019est vrai, \u00e0 la question du mauvais \u0153il.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car reprenons&nbsp;&#160;: je suis venu trois fois en ce lieu. La troisi\u00e8me est aujourd&rsquo;hui. La premi\u00e8re, c\u2019\u00e9tait je l\u2019ai dit pour <em>L\u00e9onard et Machiavel<\/em>. La deuxi\u00e8me, c&rsquo;\u00e9tait pour prendre date avec Mathieu Riboulet, je veux dire pour parler de notre livre commun <em>Prendre dates<\/em>. Dans son superbe livre <em>Le Regard de la Source<\/em>, celui-ci parle d\u00e9j\u00e0 de tout cela. Il dit combien la source se dit du m\u00eame mot en arabe et en h\u00e9breu, <em>ayin <\/em>et <em>\u2018a\u00efn<\/em>, qui d\u00e9signe \u00e0 la fois la prunelle brillante en plein soleil et le mauvais \u0153il. Les historiens devraient s\u2019en souvenir quand ils parlent l\u00e9g\u00e8rement de \u00ab&#160;leurs&#160;\u00bb sources. Car oui, on peut effectivement mourir d&rsquo;\u00eatre vu. J\u2019ai re\u00e7u, du point de vue litt\u00e9raire, de cet homme, de cet \u00e9crivain et de cet ami, Mathieu Riboulet, le chiffre secret de ma po\u00e9sie et de ma politique de l&rsquo;histoire&#160;: quelque part dans <em>Entre les deux, il n&rsquo;y a rien<\/em>, il \u00e9crit&#160;: \u00ab&#160;Car \u00e7a commence toujours avant et il finit toujours par manquer quelque chose.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce que je fais en histoire n&rsquo;est qu&rsquo;une interminable glose de cette seule phrase.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;aspect effectivement po\u00e9tique de la chose, c&rsquo;est que tout r\u00e9cit d&rsquo;histoire doit \u00eatre en qu\u00eate de son narrateur. On parle toujours de la question des rapports entre litt\u00e9rature et histoire sur le mode du rapport \u00e0 la fiction, mais la question n&rsquo;est pas l\u00e0. En r\u00e9alit\u00e9, ce qui peut rapprocher ou non l&rsquo;\u00e9criture de l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9criture litt\u00e9raire, c&rsquo;est la question de la pr\u00e9sence ou non du narrateur, et de son omniscience.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Merci, Georges Vigarello, d&rsquo;avoir parl\u00e9 \u00e0 la fois de cet effet narratif \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire de l\u2019apparence implacable du fleuve et du divertissement de ce cours. La question de la pr\u00e9sence d\u2019un narrateur am\u00e8ne \u00e0 se demander si la peste est un personnage. Cette peste-l\u00e0 n\u2019est pas la peste noire, ni une peste particuli\u00e8re. Comme chez Camus, une peste, c&rsquo;est toutes les pestes \u00e0 la fois, pas seulement&nbsp; celle-ci. Dire \u00ab&#160;peste noire&#160;\u00bb reviendrait \u00e0 en faire un quasi-nom propre&#160;: il s\u2019agirait donc d\u2019un personnage. Et c\u2019est lui qui devient cet op\u00e9rateur de p\u00e9riodisation, de spatialisation et de mondialisation, comme vous l\u2019avez si bien d\u00e9crit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 plusieurs moments dans le th\u00e9\u00e2tre de la peste, on peut \u00eatre tent\u00e9 par un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne, la prosopop\u00e9e d\u2019un personnage qui, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, se situe dans la confusion des temps. Ce serait une confusion que les deux modernistes Arnaud Orain et Guillaume Calafat ont bien d\u00e9crite.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sujet de la masse mon\u00e9taire et des in\u00e9galit\u00e9s, le livre prend ici cong\u00e9 de la volont\u00e9 totalisante de faire en grand, comme les livres de la mani\u00e8re ancienne. M\u00eame si celle-ci reprend de la vigueur. Il existe plusieurs livres contemporains \u00e9crits dans cette veine \u2014 par exemple, celui de Walter Scheidel, <em>Une histoire des in\u00e9galit\u00e9s<\/em>, qui d\u00e9crit un contre-r\u00e9cit de notre modernit\u00e9 occidentale dont le progr\u00e8s, quant \u00e0 ce qui touche aux in\u00e9galit\u00e9s, serait paradoxalement \u00e0 mettre en rapport avec tous les fl\u00e9aux \u2014 catastrophes, guerres et \u00e9pid\u00e9mies.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 d&rsquo;une histoire en grand \u2014 et je suis tr\u00e8s sensible \u00e0 ce qu\u2019ont dit Arnaud Orain et Guillaume Calafat sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9crire aujourd\u2019hui des histoires qui prennent en charge&nbsp; toute la diversit\u00e9 du vivant, c\u2019est l\u00e0 je crois l\u2019enjeu du livre, qui affronte la difficult\u00e9 d\u2019un tel programme, puisque du fait de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de nos savoirs et de nos disciplines, cette histoire doit \u00eatre \u00e0 la fois globale et discontinue.&nbsp; D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, je tente moins de d\u00e9crire dans ce livre ce qui change que ce qui devient possible \u2014 les possibles politiques qu&rsquo;une situation de peste cr\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9. Arnaud Orain d\u00e9crit brillamment ce possible en miroir lors de 1720. Un&nbsp; rapport s\u2019\u00e9tablit entre les d\u00e9sordres du commerce et l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat, qui offre deux mani\u00e8res de craindre la peste.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le disait Paul Val\u00e9ry, deux choses menacent le monde, l&rsquo;ordre et le d\u00e9sordre. Elles sont au fond \u00e9galement pestif\u00e8res. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019une possibilit\u00e9 de gouvernement autoritaire s&rsquo;ouvre. \u00c7a ne veut pas dire que partout peut surgir une situation semblable \u00e0 celle de Milan dans les ann\u00e9es 1630 et que Manzoni d\u00e9crit magnifiquement. Et je suis tr\u00e8s sensible au fait qu\u2019il ait relev\u00e9 ce qu\u2019il y avait de matriciel dans ce moment, avec des effets vertigineux d\u2019\u00e9chos avec la peste de Marseille de 1720 et m\u00eame avec les ann\u00e9es 1970-1980 \u2014 autre sc\u00e8ne de crime du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique. On constate \u00e0 ce sujet un effet de retard de&#160;: quand on parle de la derni\u00e8re catastrophe en date, c&rsquo;est toujours avec celle qui l\u2019a imm\u00e9diatement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e en t\u00eate. Apr\u00e8s tout, c\u2019est ainsi que Daniel Defoe a compos\u00e9 son <em>Journal de l\u2019ann\u00e9e de la peste, <\/em>convoquant en 1722 le souvenir de 1665.<\/p>\n\n\n\n<p>Guillaume Calafat a \u00e9galement raison sur l\u2019acceptation faite sans critique de la date de 1720-1722, c&rsquo;est-\u00e0-dire la peste de Marseille, pour marquer la fin de la deuxi\u00e8me pand\u00e9mie de peste. Puisqu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 Marseille, elle devrait de m\u00eame se terminer \u00e0 Marseille&nbsp;&#160;: on mesure l\u00e0, en effet, la force de ce qu\u2019il appelle les \u00ab&#160;adh\u00e9rences&#160;\u00bb \u2014 des r\u00e9cits historiques, mais aussi des imaginaires.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Tout r\u00e9cit d&rsquo;histoire doit \u00eatre en qu\u00eate de son narrateur. <\/p><cite>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Car je ne pr\u00e9tends pas m\u2019en \u00eatre compl\u00e8tement d\u00e9livr\u00e9. J\u2019ai retrouv\u00e9 tout r\u00e9cemment dans ma chambre d&rsquo;enfant un livre que j&rsquo;avais lu adolescent&nbsp;&#160;: <em>Le Temps des amours<\/em>, le quatri\u00e8me volume in\u00e9dit et inachev\u00e9 des M\u00e9moires de Marcel Pagnol. Il se terminait par un chapitre lui-m\u00eame inachev\u00e9 intitul\u00e9 \u00ab&#160;Les Pestif\u00e9r\u00e9s&#160;\u00bb, \u00e0 propos de la peste de Marseille. Biraben, de m\u00eame, est obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019id\u00e9e que la peste de Marseille dit le tout, le vrai et le net de toutes les pestes ant\u00e9rieures. En somme, celle-ci incarnerait toutes les pestes en mieux \u2014 parce qu\u2019\u00e0 son sujet on aurait davantage de documents, parce que cette fois-ci les m\u00e9decins compteraient correctement les morts et partiraient \u00e0 la recherche du patient z\u00e9ro. La sc\u00e8ne est vraiment foucaldienne et s\u00e9duisante \u00e0 ce titre.&nbsp; Nous devrions rompre avec cette id\u00e9e&#160;: nous avons beaucoup de mal \u00e0 accepter que l\u2019histoire ne finisse pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Merci aussi, Guillaume Calafat, d\u2019avoir parl\u00e9 du chapitre sur la pers\u00e9cution des Juifs qui m\u2019importe particuli\u00e8rement \u2014 c\u2019est le funeste \u00ab&#160;chapitre 13&#160;\u00bb du livre. Cette question est pour moi fondamentale, et le livre nous met l\u00e0 encore en demeure d\u2019accepter une position de savoir et de non-savoir. Il est indispensable de ne pas r\u00e9gler trop vite la question en acceptant l\u2019existence de boucs \u00e9missaires comme normale&#160;: elle ne l\u2019est pas. Il n&rsquo;y a pas lieu de cesser de s&rsquo;en \u00e9tonner et de s&rsquo;en indigner.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question est trop complexe pour \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9e ici, et le temps presse. Disons simplement qu\u2019il y a deux mots que l\u2019on pourrait attendre et dont je ne fais pas usage dans ce livre&#160;: celui de r\u00e9silience et celui de bouc \u00e9missaire. J\u2019explique \u00e0 un endroit pourquoi je n\u2019emploie pas le premier, mais je ne dis nulle part pourquoi je me garde du deuxi\u00e8me. Si je l\u2019\u00e9vite, c\u2019est parce qu\u2019il fournit un narratif trop ais\u00e9 pour ne pas affronter la position de savoir et de ne pas savoir. La flamb\u00e9e de massacres des communaut\u00e9s juives qui accompagne, et parfois pr\u00e9c\u00e8de, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste noire ne doit pas \u00eatre comprise comme la r\u00e9surgence d\u2019un anachronisme, mais comme un chapitre d\u2019histoire politique, qui malheureusement parle de modernit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il y a bien des pestes apr\u00e8s 1720, \u00e0 Messine ou Odessa, celle-ci repart en 1860 sur d&rsquo;autres bases mol\u00e9culaires. Le pathog\u00e8ne est alors moins contagieux et moins l\u00e9tal. Des \u00e9tudes g\u00e9n\u00e9tiques tr\u00e8s r\u00e9centes ont montr\u00e9 que par trois fois \u2014 les deux premi\u00e8res d&rsquo;elle-m\u00eame, la troisi\u00e8me un peu aid\u00e9e par les antibiotiques \u2014 la maladie s&rsquo;att\u00e9nue et s&rsquo;\u00e9puise. Mais dans les trois cas, cette att\u00e9nuation&nbsp; se caract\u00e9rise par le m\u00eame variant g\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y a donc pas de continuit\u00e9 entre les derni\u00e8res pestes du XVIIIe si\u00e8cle et les premi\u00e8res du XIXe si\u00e8cle, en tout cas du point de vue microbiologique. Bien s\u00fbr, ce n\u2019est pas une raison pour reconduire de mani\u00e8re acritique cette chronologie, comme je l\u2019ai fait \u2014 ce qui prouve que l\u2019horloge mol\u00e9culaire de l\u2019ADN ne peut \u00eatre notre seul instrument de p\u00e9riodisation.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi face aux temps des images, comme le sugg\u00e8re Giulia Puma, que se saisit la consistance de ce que j\u2019appelle \u00ab&#160;le temps d\u00e9fait&#160;\u00bb. Je n&rsquo;invente rien sur la question des images malades de la peste&#160;: Millard Meiss, J\u00e9r\u00f4me Baschet, ou encore Georges Didi-Huberman d\u00e9crivent d\u00e9j\u00e0 tout cela. Je remets simplement cette question en parall\u00e8le avec celle de la communaut\u00e9 immunitaire telle que Roberto Esposito l\u2019a r\u00e9cemment expos\u00e9e. C\u2019est fondamental, car on s\u2019approche ainsi d\u2019une question&#160;: la fa\u00e7on dont on peut raconter cette histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne crois cependant pas pour autant, comme Fr\u00e9d\u00e9ric Worms le sugg\u00e8re pourtant si g\u00e9n\u00e9reusement, que cette histoire de la peste puisse tenir lieu d&rsquo;une histoire mondiale du Covid. Il sera absolument fondamental \u00e0 un moment donn\u00e9 de s&rsquo;atteler \u00e0 cette t\u00e2che, de mani\u00e8re m\u00e9thodique et empirique, et de se poser la question de savoir pourquoi non seulement les \u00e9tudes manquent sur cette catastrophe en cours, mais aussi les \u0153uvres, la cr\u00e9ation et la litt\u00e9rature. Cet \u00e9v\u00e9nement a occup\u00e9 nos conversations, mais qu\u2019en avons-nous dit r\u00e9ellement&nbsp;&#160;? Mon hypoth\u00e8se est que nous payons aujourd\u2019hui le prix politique de cet \u00e9vitement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On en revient \u00e0 la question du principe de modernit\u00e9 et celle pos\u00e9e par Esposito. La traduction en fran\u00e7ais de son dernier livre sur la communaut\u00e9 immunitaire est parue apr\u00e8s le Covid. Dans sa pr\u00e9face, il \u00e9crit qu\u2019il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 que les \u00e9v\u00e9nements ne lui donnent pas raison. C\u2019est pour moi la seule boussole d&rsquo;un pouvoir intellectuel qui ne verse pas dans l\u2019abus de pouvoir. Cela permet \u2014 et c&rsquo;est la lecture de Foucault \u2014, de faire une histoire biopolitique non conspirationniste, ce qui me semble assez important. Sans doute qu&rsquo;avant le Covid, j&rsquo;aurais parl\u00e9 beaucoup plus de Giorgio Agamben que je ne le fais ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Foucault est mort d&rsquo;une maladie qui n&rsquo;avait pas encore le nom qu\u2019on lui a donn\u00e9. On peut tout de m\u00eame penser \u2014 parce qu&rsquo;il l&rsquo;a \u00e9crit \u2014 qu\u2019il savait bien qu&rsquo;on peut gouverner en temps d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie, sans que personne ne sache gouverner une \u00e9pid\u00e9mie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors au total&nbsp;&#160;? Giulia Puma me prend pour un in\u00e9branlable optimiste, Fr\u00e9d\u00e9ric Worms pour un pessimiste m\u00e9thodologique, ou en tout cas un inquiet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est certain, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de rupture et que <em>Peste noire <\/em>ne d\u00e9crit pas seulement un \u00e9v\u00e9nement du pass\u00e9. C\u2019est ce que donne \u00e0 voir le tableau de Guillaume Bresson, peint en 2023, qui orne la couverture. Nous pensons qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un tableau du pass\u00e9. Nous nous approchons. Nous nous rendons compte que nous tombons avec eux. On pourrait le dire avec Pascal&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;nous sommes embarqu\u00e9s&#160;\u00bb. Ce n&rsquo;est pas simplement une fa\u00e7on facile de dramatiser. Il existe toujours quelque part en nous, dans notre corps, un lieu o\u00f9 la peste s\u00e9vit encore. C&rsquo;est vrai sur le plan m\u00e9dical et biologique. C\u2019est vrai aussi du point de vue culturel, religieux et politique. Nous ne parlons pas de quelque chose dans lequel nous ne sommes plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Worms me pose la belle et intimidante question de savoir si l\u2019histoire du pr\u00e9sent s\u2019\u00e9crira ainsi. C\u2019est une question au fond plus deleuzienne que foucaldienne. Cette ligne de fuite \u2014 ou de sorci\u00e8re \u2014 qui n&rsquo;est pas dite, sauf \u00e0 la fin \u2014 la cr\u00e9ation est notre seule possibilit\u00e9 de r\u00e9sistance, mais elle ne vient pas d\u2019ailleurs que de \u00ab&#160;la honte d\u2019\u00eatre un homme&#160;\u00bb \u2014 vient de Deleuze. Peut-\u00eatre qu&rsquo;une histoire d\u00e9bordant tous ces cadres, prenant le parti du vivant, de cette diversit\u00e9, de toutes les sciences, etc., serait au fond plus deleuzienne que foucaldienne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre a pris une grande importance dans l\u2019\u00e9criture de la fin de ce livre. J\u2019en ai parl\u00e9 avec beaucoup de cr\u00e9ateurs, dont Wajdi Mouawad \u2014 ils sont remerci\u00e9s \u00e0 la fin du livre. J&rsquo;ai \u00e9galement travaill\u00e9 avec les \u00e9l\u00e8ves du Th\u00e9\u00e2tre national de Bretagne a un \u00ab&#160;th\u00e9\u00e2tre de la peste&#160;\u00bb mis en sc\u00e8ne par Arthur Nauzyciel qui, au m\u00eame moment, adaptait <em>La Ronde de Schnitzler<\/em>, o\u00f9 se m\u00ealent l&rsquo;antis\u00e9mitisme, l&rsquo;\u00e9rotisme, la contagion et le nazisme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car si la toute fin du livre prend cong\u00e9 sur la lib\u00e9ration des corps des jeunes gens \u2014 et d\u2019abord des jeunes filles du <em>Decameron, <\/em>nous y sommes men\u00e9s par un Machiavel vieillissant et malheureux. Est-ce une fin un peu triste, en tous cas plus m\u00e9lancolique que nostalgique&nbsp;&#160;? Malgr\u00e9 tout,&nbsp; ce livre m&rsquo;a procur\u00e9 bien des joies. Le voir traverser les corps de jeunes actrices et acteurs \u00e0 Rennes il y a quelques mois, m\u2019a empli de fiert\u00e9 et d\u2019esp\u00e9rance. Vous entendre aujourd\u2019hui me procure une \u00e9motion et une reconnaissance qui ne l&rsquo;est pas moins. Je vous remercie donc beaucoup. Tout \u00e7a me touche \u00e9norm\u00e9ment&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La vraie question, pos\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9part par Val\u00e9rie Theis, est celle de ce qu\u2019il nous reste maintenant \u00e0 faire collectivement. Cela vaut pour l&rsquo;\u00e9criture du livre, pour l&rsquo;histoire, pour l&rsquo;\u00e9criture tout court. Cela vaut pour le th\u00e9\u00e2tre et la politique, pour la politique des noms propres et de la science. Cela vaut pour la presse, pour l\u2019espace public et pour les institutions de savoir. Tout ceci, c\u2019est vrai, vous l\u2019avez dit, ne parle pas de d\u00e9vastation mais de cr\u00e9ation. Et tout ceci est devant nous.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous n&rsquo;en avons pas fini avec la peste.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre les choses ne font-elles d&rsquo;ailleurs que commencer.<\/p>\n<p>Autour de Patrick Boucheron, nous avons invit\u00e9 Guillaume Calafat,\u00a0Wajdi Mouawad,\u00a0Arnaud Orain,\u00a0Giulia Puma,\u00a0Val\u00e9rie Theis,\u00a0Georges Vigarello et\u00a0Fr\u00e9d\u00e9ric Worms \u00e0 d\u00e9battre du livre \u00e9v\u00e9nement <em>Peste noire<\/em> (Seuil, 2026).<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":320999,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"staff":[4262,3625,4623,4816,4803,2137,4805,4804],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-321006","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-arnaud-orain","staff-frederic-worms","staff-georges-vigarello","staff-giulia-puma","staff-guillaume-calafat","staff-patrick-boucheron","staff-valerie-theis","staff-wajdi-mouawad","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default"},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Peste noire : un cabinet de lecture autour de Patrick Boucheron | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/08\/boucheron-peste-noire\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Peste noire : un cabinet de lecture autour de Patrick Boucheron | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Nous n&#039;en avons pas fini avec la peste.  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