{"id":320541,"date":"2026-03-05T06:00:00","date_gmt":"2026-03-05T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=320541"},"modified":"2026-03-04T21:01:51","modified_gmt":"2026-03-04T20:01:51","slug":"churchill-fulton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/05\/churchill-fulton\/","title":{"rendered":"Le nerf de la paix : la le\u00e7on de Churchill \u00e0 Fulton"},"content":{"rendered":"\n

Le discours de Fulton, baptis\u00e9 \u00ab discours du nerf de la paix \u00bb (The Sinews of Peace), en r\u00e9f\u00e9rence au nerf de la guerre, constitue un moment clef de la prise de conscience, au sein des pays occidentaux, de la nouvelle menace que constitue l\u2019Union sovi\u00e9tique stalinienne. S\u2019il est rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre notamment pour la formule du \u00ab Rideau de fer \u00bb (Iron Curtain<\/em>), il contient aussi de nombreux passages \u00e9tonnants, voire visionnaires, sur le monde futur, les conditions de la paix et le r\u00f4le des Nations Unies, sur l\u2019arme nucl\u00e9aire et la science, ou encore sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une Europe unie.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019attitude de Churchill vis-\u00e0-vis de l\u2019URSS s\u2019est infl\u00e9chie progressivement entre 1943 et 1945, et plusieurs facteurs y ont concouru  : le massacre de Katyn, dont Churchill savait  depuis la fin de 1943 qu\u2019il \u00e9tait attribuable aux Sovi\u00e9tiques \u2014 sans pouvoir en faire \u00e9tat publiquement, afin de pr\u00e9server la coalition alli\u00e9e ; l\u2019\u00e9crasement de la r\u00e9sistance polonaise \u00e0 Varsovie entre ao\u00fbt et octobre 1944, avec la complicit\u00e9 manifeste de Staline, qui interdisait toute intervention anglo-am\u00e9ricaine en faveur des r\u00e9sistants  ; les terrifiantes exactions de l\u2019arm\u00e9e sovi\u00e9tique en Allemagne durant les premiers mois de 1945  ; l\u2019instauration d\u2019un syst\u00e8me de terreur dans les Balkans occup\u00e9s par l\u2019Arm\u00e9e rouge, avant et apr\u00e8s la capitulation de l\u2019Allemagne.<\/p>\n\n\n\n

De tout cela, Churchill n\u2019a cess\u00e9 d\u2019alerter le pr\u00e9sident Roosevelt et son successeur Harry Truman, avant que la d\u00e9faite \u00e9lectorale du parti conservateur en juillet 1945 ne l\u2019oblige \u00e0 quitter le pouvoir. <\/p>\n\n\n\n

Discours de Fulton, prononc\u00e9 par Winston Churchill le 5 mars 1946 au Westminster College de Fulton, Missouri. <\/h2>\n\n\n\n

Je suis heureux d’\u00eatre \u00e0 Westminster College cet apr\u00e8s-midi, et je suis sensible \u00e0 l\u2019honneur que vous me faites en me d\u00e9cernant un dipl\u00f4me.  <\/p>\n\n\n\n

Le nom de \u00ab Westminster \u00bb me semble \u00e9trangement familier. Je crois l’avoir d\u00e9j\u00e0 entendu. Effectivement, c’est \u00e0 Westminster que j’ai re\u00e7u une tr\u00e8s grande partie de mon \u00e9ducation en politique, en dialectique, en rh\u00e9torique et en une ou deux autres choses. En fait, nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s dans des institutions identiques, similaires, ou en tout cas analogues.<\/p>\n\n\n\n

Pour un visiteur \u00e0 titre priv\u00e9, c’est aussi un honneur, presque unique peut-\u00eatre, d’\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 un auditoire acad\u00e9mique par le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis. Au milieu de ses lourdes charges, devoirs et responsabilit\u00e9s \u2013 non sollicit\u00e9es mais non esquiv\u00e9es -, le Pr\u00e9sident a entrepris ce voyage de plus de mille six cent kilom\u00e8tres pour honorer et glorifier notre r\u00e9union d’aujourd’hui, et me donner l’occasion de m’adresser \u00e0 cette nation s\u0153ur, ainsi qu’\u00e0 mes compatriotes au-del\u00e0 de l’oc\u00e9an, et peut-\u00eatre \u00e0 quelques autres pays encore. Le Pr\u00e9sident vous a dit que c’\u00e9tait son souhait, et je suis s\u00fbr que c’est aussi le v\u00f4tre, que j’aie toute libert\u00e9 de donner mon avis franc et loyal, par ces temps angoissants et d\u00e9routants. Je vais certainement user de cette libert\u00e9, et je me sens d’autant plus autoris\u00e9 \u00e0 le faire que toutes les ambitions personnelles que j’ai pu caresser dans ma jeunesse ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es au-del\u00e0 de mes r\u00eaves les plus fous. Permettez-moi toutefois de pr\u00e9ciser que je n’ai pas la moindre mission ni habilitation officielles, et que je parle uniquement en mon nom personnel. Il n’y a rien d’autre ici que ce que vous voyez.<\/p>\n\n\n\n

Fran\u00e7ois Kersaudy<\/span> Lors de son accession \u00e0 la pr\u00e9sidence, Harry Truman s\u2019\u00e9tait promis de suivre en tous points la politique de son pr\u00e9d\u00e9cesseur \u2014 m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Union sovi\u00e9tique. Mais en juillet 1945, sa premi\u00e8re rencontre avec Staline lui fait perdre bien des illusions sur la possibilit\u00e9 d\u2019une entente durable avec Moscou, et au cours de l\u2019automne, ses craintes se trouvent confirm\u00e9es par la mise en coupe r\u00e9gl\u00e9e de la zone d\u2019occupation sovi\u00e9tique en Allemagne, par le renforcement des contingents de l\u2019Arm\u00e9e rouge dans le nord de l\u2019Iran, ainsi que par les menaces qui p\u00e8sent sur la Turquie, somm\u00e9e de conc\u00e9der \u00e0 l\u2019URSS une base sur le d\u00e9troit des Dardanelles et de lui r\u00e9troc\u00e9der les territoires de Kars et Ardahan, en Anatolie orientale. Ayant compris que Staline ne recherchait pas la paix, mais l\u2019extension illimit\u00e9e de son autorit\u00e9 sur les pays voisins, Truman envisage d\u2019infl\u00e9chir la politique de s\u00e9curit\u00e9 et de d\u00e9fense am\u00e9ricaine en cons\u00e9quence. <\/p>\n\n\n\n

Mais comment expliquer cela \u00e0 l\u2019opinion publique am\u00e9ricaine, que la propagande de guerre avait habitu\u00e9e \u00e0 une entente \u00e9troite et confiante avec l\u2019URSS  ? D\u2019autant qu\u2019il y a au Congr\u00e8s, dans la presse et dans les milieux d\u2019affaires am\u00e9ricains, nombre de partisans d\u2019une politique d\u2019apaisement envers Staline. Il faut donc faire preuve de doigt\u00e9 en avan\u00e7ant masqu\u00e9, et c\u2019est ce qui va pousser Truman \u00e0 reprendre contact avec Winston Churchill redevenu, apr\u00e8s la d\u00e9faite \u00e9lectorale de juillet 1945, le chef de l\u2019opposition.<\/p>\n\n\n\n

Le pr\u00e9sident Truman invite donc Churchill \u00e0 venir prononcer un discours au Westminster College de Fulton, dans le Missouri, et pr\u00e9cise qu\u2019il se chargera personnellement de l\u2019introduire. Churchill n\u2019h\u00e9site pas : c\u2019est aussi une opportunit\u00e9 de renforcer cette association privil\u00e9gi\u00e9e avec les \u00c9tats-Unis qu\u2019il souhaite plus ardemment que jamais, et c\u2019est surtout l\u2019occasion r\u00eav\u00e9e de faire conna\u00eetre au monde entier ses vues sur la n\u00e9cessit\u00e9 de contrer l\u2019expansionnisme sovi\u00e9tique avec une grande libert\u00e9 de parole. Dix ans plus tard, Churchill \u00e9crira lui-m\u00eame  : \u00ab Je me suis enquis aupr\u00e8s de la Maison-Blanche et du D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat de la question de savoir si certains sujets \u00e9taient susceptibles de causer de l\u2019embarras, et ayant re\u00e7u l\u2019assurance que je pouvais dire tout ce que je voulais, je me suis mis en devoir de pr\u00e9parer soigneusement mon discours. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Durant la pr\u00e9paration de son discours, Churchill reste en communication constante avec le Premier ministre Attlee et son ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res Bevin, qui lui ont en outre demand\u00e9 d\u2019user de son influence aupr\u00e8s du D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat pour appuyer la demande britannique d\u2019un pr\u00eat de quatre milliards de dollars \u00e0 des conditions favorables. Il correspond tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement avec le pr\u00e9sident Truman, le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat Byrnes et le conseiller de la Maison-Blanche Bernard Baruch \u2014 un ami de longue date.<\/p>\n\n\n\n

Le 22 f\u00e9vrier 1946, le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat re\u00e7oit le \u00ab long telegram<\/em> \u00bb, r\u00e9dig\u00e9 par le charg\u00e9 d\u2019affaires de l\u2019ambassade des \u00c9tats-Unis \u00e0 Moscou, George Kennan. C\u2019est une analyse minutieuse et tr\u00e8s document\u00e9e de la politique du Kremlin, qui s\u2019ouvre par cette constatation  : \u00ab L\u2019URSS vit toujours dans une ambiance antagoniste d\u2019\u2018encerclement capitaliste\u2019, avec lequel il ne peut y avoir \u00e0 long terme aucune coexistence pacifique permanente. [\u2026] \u00c0 chaque fois que cela appara\u00eetra opportun et prometteur, des efforts seront faits pour repousser toujours davantage les limites de la puissance sovi\u00e9tique \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Mais l\u2019analyse s\u2019ach\u00e8ve sur cette mince lueur d\u2019espoir  : \u00ab Le pouvoir sovi\u00e9tique ne prend pas de risques inconsid\u00e9r\u00e9s. Insensible \u00e0 la logique de raison, il est hautement sensible \u00e0 la logique de force. C\u2019est pourquoi il peut ais\u00e9ment battre en retraite \u2014 et le fait habituellement \u2014 lorsqu\u2019il est confront\u00e9 \u00e0 une forte r\u00e9sistance. D\u00e8s lors, si l\u2019adversaire a suffisamment de force et montre clairement son intention de s\u2019en servir, il a rarement besoin de le faire. [\u2026] C\u2019est pourquoi les succ\u00e8s sovi\u00e9tiques d\u00e9pendront du degr\u00e9 de coh\u00e9sion, de fermet\u00e9 et de vigueur dont fera preuve le monde occidental. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Cette premi\u00e8re analyse s\u00e9rieuse de la politique sovi\u00e9tique produit un gros effet \u00e0 la Maison-Blanche comme au d\u00e9partement d\u2019\u00c9tat, elle est communiqu\u00e9e \u00e0 Churchill peu avant son arriv\u00e9e \u00e0 Washington, et elle ne sera pas sans influence sur son discours.<\/p>\n\n\n\n

Je peux donc, fort de l’exp\u00e9rience de toute une vie, permettre \u00e0 mon esprit de s’attarder sur les probl\u00e8mes qui nous assaillent au lendemain de notre victoire militaire totale,  et tenter, de toutes mes forces, de faire en sorte que ce qui a \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9, au prix de tant de sacrifices et de souffrances, soit pr\u00e9serv\u00e9 pour la gloire et la s\u00e9curit\u00e9 futures de l’humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats-Unis sont actuellement \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de la puissance mondiale. C’est un moment solennel pour la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine, car la primaut\u00e9 en mati\u00e8re de puissance s’accompagne d’une responsabilit\u00e9 redoutable envers l’avenir. En regardant autour de vous, vous devez \u00e9prouver non seulement le sentiment du devoir accompli, mais aussi la crainte de tomber en-dessous du niveau atteint. Une chance s’ouvre ici \u00e0 nos deux pays, claire et \u00e9tincelante. Si nous la rejetons, si nous la n\u00e9gligeons ou si nous la gaspillons, nous attirerons sur nous tous les reproches durables des g\u00e9n\u00e9rations futures. Il faut que la constance morale, la persistance des desseins et l\u2019imposante simplicit\u00e9 de d\u00e9cision guident et r\u00e9gissent la conduite des peuples de langue anglaise en temps de paix, comme elles l’ont fait en temps de guerre. Nous devons nous montrer \u00e0 la hauteur de cette lourde exigence, et je suis s\u00fbr que nous le ferons.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque les militaires am\u00e9ricains abordent quelque grave situation, ils ont coutume d’\u00e9crire au-dessus de leur directive les mots de \u00ab concept strat\u00e9gique global \u00bb. Il y a de la sagesse l\u00e0-dedans, car cela m\u00e8ne \u00e0 la clart\u00e9 d’esprit. Quel est donc le concept strat\u00e9gique global que nous devons adopter aujourd’hui ? Ce n’est rien de moins que la s\u00e9curit\u00e9 et le bien-\u00eatre, la libert\u00e9 et le progr\u00e8s, pour tous les foyers et toutes les familles, pour tous les hommes et toutes les femmes dans tous les pays. Et je parle tout particuli\u00e8rement de la myriade de petites maisons et d’appartements o\u00f9 les salari\u00e9s s’efforcent, au milieu des vicissitudes et des difficult\u00e9s de la vie, de pr\u00e9server leurs \u00e9pouses et leurs enfants des privations et d’\u00e9lever leurs familles dans la crainte du Seigneur, ou en fonction de conceptions \u00e9thiques dont le r\u00f4le est souvent puissant.<\/p>\n\n\n\n

Pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 de ces innombrables foyers, il faut les prot\u00e9ger de ces deux gigantesques maraudeurs que sont la guerre et la tyrannie. Nous connaissons tous les effroyables bouleversements qui accablent une famille ordinaire, lorsque le fl\u00e9au de la guerre s\u2019abat sur le p\u00e8re de famille et sur ceux pour qui il travaille et s\u2019\u00e9chine. L\u2019effroyable ruine de l’Europe, avec toutes ses gloires disparues, et aussi celle de vastes parties de l’Asie, nous sautent aux yeux. Lorsque les desseins con\u00e7us par des hommes pervers ou les impulsions agressives d’\u00c9tats puissants abolissent sur de vastes \u00e9tendues le cadre de la soci\u00e9t\u00e9 civilis\u00e9e, les gens humbles sont confront\u00e9s \u00e0 des difficult\u00e9s auxquelles ils ne peuvent faire face. Pour eux, tout est fauss\u00e9, tout est cass\u00e9 et m\u00eame r\u00e9duit en bouillie.<\/p>\n\n\n\n

Jean-No\u00ebl Tronc<\/span> On retrouve dans ce passage l\u2019une des grandes qualit\u00e9s de Winston Churchill, qui est sa profonde humanit\u00e9 et sa capacit\u00e9 \u00e0 parler simplement et sinc\u00e8rement de la souffrance humaine, avec empathie.  Il \u00e9tait connu pour avoir la larme facile ; par exemple aux Communes, en 1934, \u00e0 l\u2019\u00e9vocation des premi\u00e8res pers\u00e9cutions subies par les Juifs en Allemagne, et pendant la guerre, lorsqu\u2019il allait \u00e0 la rencontre des pilotes \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance de vie t\u00e9nue, ou des Londoniens d\u00e9vast\u00e9s par le Blitz.<\/p>\n\n\n\n

Il \u00e9tait magnanime avec les vaincus et citait souvent ce vers de Virgile dans l’\u00c9n\u00e9ide<\/em>  : Parcere subjectis et debellare superbos<\/em> \u2014 \u00ab \u00e9pargner ceux qui se soumettent, et dompter les superbes \u00bb. C\u2019est ce qu\u2019il fit apr\u00e8s la guerre des Boers en plaidant pour une prompte r\u00e9conciliation, et cela compta beaucoup en 1940 pour que l\u2019Afrique du Sud ne rejoigne pas l\u2019Axe. <\/p>\n\n\n\n

Il fut de ceux qui d\u00e9plor\u00e8rent la duret\u00e9 des clauses du Trait\u00e9 de Versailles, devinant les cons\u00e9quences n\u00e9fastes de ce Trait\u00e9 que Foch qualifia d\u2019\u00ab Armistice de 20 ans \u00bb. Ce \u00e0 quoi il fait allusion un peu plus loin dans le discours, \u00e0 propos de Lloyd George.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, il joua un r\u00f4le actif pour encourager la r\u00e9conciliation franco-allemande et la r\u00e9int\u00e9gration rapide de l\u2019Allemagne, de l\u2019Italie et du Japon dans le concert des nations.<\/p>\n\n\n\n

Alors que je me tiens ici en cet apr\u00e8s-midi paisible, je fr\u00e9mis \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ce que vivent des millions d’hommes en ce moment, et de ce qui va leur arriver lorsque la famine r\u00e9gnera sur la terre. Nul ne peut \u00e9valuer ce qui a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00ab la somme inestim\u00e9e de la douleur humaine \u00bb. Notre t\u00e2che et notre devoir supr\u00eames exigent que nous pr\u00e9servions les foyers des gens humbles des horreurs et des mis\u00e8res d’une nouvelle guerre. Nous sommes tous d’accord sur cela.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s avoir proclam\u00e9 leur \u00ab concept strat\u00e9gique global \u00bb et d\u00e9termin\u00e9 les ressources disponibles, nos coll\u00e8gues militaires am\u00e9ricains passent toujours \u00e0 l’\u00e9tape suivante, \u00e0 savoir la m\u00e9thode. L\u00e0 encore, nous sommes largement d’accord. Une organisation mondiale a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e, avec pour premier but d’emp\u00eacher la guerre  : L’ONU, qui succ\u00e8de \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations avec l’ajout d\u00e9terminant des \u00c9tats-Unis et de tout ce que cela implique, est d\u00e9j\u00e0 au travail. Nous devons faire en sorte que son travail soit fructueux, qu’elle soit une r\u00e9alit\u00e9 et non une mascarade, qu’elle soit une force tourn\u00e9e vers l’action et non une simple \u00e9cume de paroles creuses, qu’elle soit un v\u00e9ritable temple de paix, o\u00f9 pourront un jour \u00eatre suspendus les boucliers de maintes nations, et pas seulement une ar\u00e8ne dans une tour de Babel. Avant de nous d\u00e9faire des solides assurances d\u2019armements nationaux garants de notre s\u00e9curit\u00e9, nous devons \u00eatre certains que notre temple a \u00e9t\u00e9 construit, non pas sur des sables mouvants ou des bourbiers, mais bien sur du roc. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que notre chemin sera long et ardu, mais si nous pers\u00e9v\u00e9rons ensemble, comme nous l’avons fait durant les deux Guerres mondiales \u2014 mais non, h\u00e9las, dans l’intervalle qui les a s\u00e9par\u00e9es -, je ne doute pas que nous finirons par atteindre nos objectifs communs.<\/p>\n\n\n\n

Toutefois, je tiens \u00e0 faire une proposition d’action pr\u00e9cise et concr\u00e8te. Nous avons beau instituer des tribunaux et des magistrats, ils ne pourront fonctionner sans sh\u00e9rifs et agents de police. L’Organisation des Nations unies doit \u00eatre \u00e9quip\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9part d’une force arm\u00e9e internationale. En pareille mati\u00e8re, nous ne pouvons avancer que pas \u00e0 pas, mais il nous faut commencer tout de suite. Je propose que chaque Puissance et chaque \u00c9tat soit invit\u00e9 \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer un certain nombre d’escadrons a\u00e9riens au service de l’organisation mondiale. Ces escadrons pourraient \u00eatre entra\u00een\u00e9s et pr\u00e9par\u00e9s dans leur propre pays, mais ils se d\u00e9placeraient par roulement d’un pays \u00e0 un autre. Leurs \u00e9quipages porteraient l’uniforme de leur propre pays, mais avec des insignes diff\u00e9rents. Ils ne seraient pas appel\u00e9s \u00e0 intervenir contre leur propre nation, mais pour le reste, ils seraient sous les ordres de l’organisation mondiale. Tout cela pourrait d\u00e9marrer sur une petite \u00e9chelle, et s’\u00e9tendre \u00e0 mesure que grandirait la confiance. J’aurais voulu que ce soit fait apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, et \u00e0 pr\u00e9sent, je souhaite ardemment que cela s\u2019accomplisse sans d\u00e9lai.<\/p>\n\n\n\n

Pourtant, il serait erron\u00e9 et imprudent de confier le secret de la connaissance ou de l\u2019exp\u00e9rimentation de la bombe atomique, que partagent d\u00e9sormais les \u00c9tats-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada, \u00e0 une organisation mondiale encore dans l’enfance. Ce serait folie criminelle que de le laisser aller \u00e0 la d\u00e9rive dans ce monde toujours agit\u00e9 et d\u00e9suni. Personne, dans aucun pays, n’a vu son sommeil troubl\u00e9 en sachant que cette connaissance, ainsi que la m\u00e9thode et les mati\u00e8res premi\u00e8res n\u00e9cessaires \u00e0 sa mise en pratique, se trouvent actuellement pour l\u2019essentiel entre les mains de l’Am\u00e9rique. Je ne pense pas que nous aurions tous dormi aussi tranquillement si la situation avait \u00e9t\u00e9 invers\u00e9e, et qu’un \u00c9tat communiste ou n\u00e9ofasciste d\u00e9tenait actuellement le monopole de ces effroyables engins. <\/p>\n\n\n\n

Jean-No\u00ebl Tronc<\/span> Winston Churchill fut l\u2019un des dirigeants du XX\u1d49 si\u00e8cle ayant le plus profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9 la science et la technologie \u00e0 sa vision strat\u00e9gique, comme \u00e9l\u00e9ment clef de la sup\u00e9riorit\u00e9 militaire.<\/p>\n\n\n\n

D\u00e8s son premier passage \u00e0 l\u2019Amiraut\u00e9 (1911-1915), il engage une transformation majeure de la Royal Navy en imposant la conversion du charbon au p\u00e9trole. Cette d\u00e9cision, politiquement risqu\u00e9e, visait \u00e0 accro\u00eetre la vitesse, l\u2019autonomie et la capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle de la flotte. Il fut aussi \u00e0 l\u2019origine de l\u2019id\u00e9e du char d\u2019assaut et du mot m\u00eame de \u00ab tank \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Dans l\u2019entre-deux-guerres, il se tint r\u00e9guli\u00e8rement inform\u00e9 des avanc\u00e9es scientifiques et notamment le d\u00e9veloppement du radar, et contribua directement \u00e0 la mise en place du syst\u00e8me de d\u00e9tection a\u00e9rienne qui joua un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la bataille d\u2019Angleterre en 1940.<\/p>\n\n\n\n

Il apporta un soutien constant aux projets clefs que furent les outils de d\u00e9cryptage install\u00e9s \u00e0 Bletchley Park, rassemblement des meilleurs scientifiques, dont Alan Turing, et le programme nucl\u00e9aire britannique Tube Alloys. Convaincu que l\u2019\u00e9nergie atomique ouvrirait une \u00e8re nouvelle de la guerre et de la diplomatie, Churchill appuya la coop\u00e9ration scientifique et industrielle avec les \u00c9tats-Unis, posant les fondements du projet Manhattan. Il saisit tr\u00e8s t\u00f4t la dimension g\u00e9opolitique de l\u2019arme nucl\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 notre \u00e9poque o\u00f9 le personnel politique est souvent peu au fait des avanc\u00e9es scientifiques qui bouleversent notamment les techniques militaires, Churchill reste un mod\u00e8le \u00e0 part, notamment \u00e0 travers le tandem qu\u2019il formait avec son principal conseiller scientifique, Frederick Lindemann, futur Lord Cherwell. Physicien de premier plan, intime politique du Premier ministre, Lindemann incarne l\u2019int\u00e9gration de l\u2019expertise scientifique au sommet de l\u2019\u00c9tat. Leur relation, fond\u00e9e sur une \u00e9troite confiance, favorisa une circulation rapide de l\u2019information scientifique vers les d\u00e9cideurs politiques et militaires. Elle contribua \u00e0 faire du Royaume-Uni l\u2019un des premiers pays \u00e0 articuler strat\u00e9gie, recherche et industrie dans un effort de guerre total.<\/p>\n\n\n\n

La seule peur qu’ils inspirent aurait pu ais\u00e9ment suffire pour imposer des syst\u00e8mes totalitaires au monde d\u00e9mocratique libre, avec des cons\u00e9quences terrifiantes pour l’imagination des hommes. Dieu a voulu qu’il n’en soit rien, et nous disposons au moins d’un r\u00e9pit pour mettre de l’ordre dans notre maison avant d\u2019avoir \u00e0 affronter ce p\u00e9ril  ; et m\u00eame alors, si nous ne m\u00e9nageons pas nos efforts, nous poss\u00e9derons toujours une sup\u00e9riorit\u00e9 suffisamment redoutable pour dissuader efficacement les autres de l\u2019employer, ou de menacer de l\u2019employer. Lorsqu\u2019en d\u00e9finitive la fraternit\u00e9 essentielle entre les hommes sera r\u00e9ellement incarn\u00e9e et exprim\u00e9e dans une organisation mondiale, avec toutes les mesures de sauvegarde concr\u00e8tes n\u00e9cessaires pour la rendre op\u00e9rante, de telles capacit\u00e9s pourront naturellement \u00eatre confi\u00e9es \u00e0 cette organisation mondiale.<\/p>\n\n\n\n

J’en viens maintenant au second danger qui menace les maisons, les foyers et les gens humbles \u2014 \u00e0 savoir la tyrannie. Nous ne pouvons  nous cacher que les libert\u00e9s dont jouit chaque citoyen dans l\u2019ensemble des \u00c9tats-Unis et  de  l’Empire britannique n’existent pas dans un nombre consid\u00e9rable de pays, dont certains sont tr\u00e8s puissants. Dans ces \u00c9tats, un contr\u00f4le est impos\u00e9 au petit peuple par diverses institutions polici\u00e8res tentaculaires. Le pouvoir de l’\u00c9tat y est exerc\u00e9 sans restriction, soit par des dictateurs, soit par des oligarchies compactes agissant par l’interm\u00e9diaire d’un parti privil\u00e9gi\u00e9 et d’une police politique. \u00c0 un moment o\u00f9 les difficult\u00e9s sont si nombreuses, notre devoir n’est pas d’intervenir par la force dans les affaires int\u00e9rieures de pays que nous n’avons pas conquis pendant la guerre. Mais nous ne devons jamais cesser de proclamer courageusement les grands principes de libert\u00e9 et de droits de l’homme, qui sont l’h\u00e9ritage commun du monde anglophone et qui, en passant par la Grande Charte, la D\u00e9claration des Droits, l\u2019Habeas Corpus,<\/em> le jugement par jury et la common law<\/em> anglaise, trouvent leur plus  illustre expression dans la D\u00e9claration d’Ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n

Tout cela signifie que les peuples de tout pays ont le droit, et devraient avoir le pouvoir \u2014 par des voies constitutionnelles, par des \u00e9lections libres et sans entraves, au scrutin secret \u2014 de choisir ou de changer la nature ou la forme du gouvernement sous lequel ils vivent, au scrutin secret, dans des \u00e9lections libres et sans entraves ; cela signifie qu’il faudrait que r\u00e8gne la libert\u00e9 de parole et de pens\u00e9e ; que des tribunaux, ind\u00e9pendants du pouvoir ex\u00e9cutif et .que des tribunaux ind\u00e9pendants du pouvoir ex\u00e9cutif, d\u00e9gag\u00e9s de toute influence partisane, devraient appliquer des lois ayant re\u00e7u l\u2019assentiment large de la majorit\u00e9 ou consacr\u00e9es par le temps et la coutume. Tels sont les titres de propri\u00e9t\u00e9 de la libert\u00e9 qui devraient se trouver dans chaque humble demeure. Tel est le message que les peuples britannique et am\u00e9ricain adressent \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Pr\u00eachons ce que nous pratiquons \u2014 et pratiquons ce que nous pr\u00eachons.<\/p>\n\n\n\n

Je viens d\u2019\u00e9noncer les deux grands p\u00e9rils qui menacent les foyers des peuples : la guerre et la tyrannie. Je n\u2019ai pas encore parl\u00e9 de la pauvret\u00e9 et du d\u00e9nuement, qui constituent dans bien des cas l\u2019angoisse dominante. Mais si les dangers de la guerre et de la tyrannie sont \u00e9cart\u00e9s, nul doute que la science et la coop\u00e9ration puissent apporter au monde, durant les prochaines ann\u00e9es \u2014 et certainement au cours des prochaines d\u00e9cennies, instruites \u00e0 l\u2019\u00e9cole s\u00e9v\u00e8re de la guerre \u2014 un essor du bien-\u00eatre mat\u00e9riel allant au-del\u00e0 de tout ce qui a \u00e9t\u00e9 connu dans l\u2019histoire humaine.<\/p>\n\n\n\n

En cet instant douloureux et haletant, nous voici plong\u00e9s dans la faim et la d\u00e9tresse, qui sont les s\u00e9quelles de notre lutte prodigieuse ; mais cela passera, et peut passer rapidement. Il n\u2019y a rien, si ce n\u2019est la folie humaine ou le crime inhumain, qui ne doive priver les nations de l\u2019av\u00e8nement et de la jouissance d\u2019une \u00e8re d\u2019abondance. J\u2019ai souvent cit\u00e9 des paroles apprises il y a cinquante ans d\u2019un grand orateur irlando-am\u00e9ricain, un mien ami, M. Bourke Cockran : \u00ab Il y a assez pour tous. La terre est une m\u00e8re g\u00e9n\u00e9reuse ; elle fournira en abondance la nourriture \u00e0 tous ses enfants, pourvu qu\u2019ils cultivent son sol dans la justice et dans la paix. \u00bb Jusqu\u2019ici, je crois que nous sommes en plein accord.<\/p>\n\n\n\n

Alors, tout en poursuivant la m\u00e9thode propre \u00e0 r\u00e9aliser notre concept strat\u00e9gique d\u2019ensemble, j\u2019en viens au c\u0153ur de ce qui m\u2019a conduit jusqu\u2019ici. Ni la pr\u00e9vention certaine de la guerre, ni l\u2019essor continu de l\u2019organisation mondiale ne seront acquis sans ce que j\u2019ai appel\u00e9 l\u2019association fraternelle des peuples de langue anglaise. Cela signifie une relation particuli\u00e8re entre le Commonwealth et l\u2019Empire britanniques d\u2019une part et les \u00c9tats-Unis d\u2019autre part. Comme ce n\u2019est pas le moment de se perdre en g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s, je me risquerai \u00e0 \u00eatre pr\u00e9cis. Une association fraternelle exige non seulement l\u2019amiti\u00e9 croissante et la compr\u00e9hension mutuelle entre nos deux syst\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9s vastes mais apparent\u00e9s, mais aussi la poursuite d\u2019une \u00e9troite relation entre nos conseillers militaires, d\u00e9bouchant sur \u00e9tude commune des dangers potentiels, sur une similitude des armements et des manuels d\u2019instruction, ainsi que sur un \u00e9change d\u2019officiers et de cadets dans les coll\u00e8ges techniques. Elle devrait inclure le maintien des facilit\u00e9s actuelles de s\u00e9curit\u00e9 mutuelle, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019usage conjoint de toutes les bases navales et a\u00e9riennes poss\u00e9d\u00e9es par les deux pays \u00e0 travers le monde. Cela pourrait peut-\u00eatre doubler la mobilit\u00e9 des forces navales et a\u00e9riennes am\u00e9ricaines ; cela accro\u00eetrait consid\u00e9rablement celle des forces de l\u2019Empire britannique, et pourrait bien conduire, pour peu que le monde s\u2019apaise, \u00e0 d\u2019importantes \u00e9conomies financi\u00e8res. Nous utilisons d\u00e9j\u00e0 en commun un grand nombre d\u2019\u00eeles ; dans un proche avenir, d\u2019autres pourraient \u00eatre confi\u00e9es \u00e0 notre garde conjointe.<\/p>\n\n\n\n

Fran\u00e7ois Kersaudy<\/span> Churchill revient sur l\u2019histoire r\u00e9cente de l\u2019alliance \u00e9troite qui s\u2019\u00e9tablit entre les \u00c9tats-Unis et la Grande-Bretagne \u00e0 partir de la Charte de l\u2019Atlantique, sign\u00e9e entre Franklin D. Roosevelt et lui le 14 ao\u00fbt 1941, et qui propose une s\u00e9rie de principes devant servir au maintien de la paix et de la s\u00e9curit\u00e9 internationales. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, l\u2019alliance \u00e9troite entre les deux pays a permis une coordination tr\u00e8s pouss\u00e9e de l\u2019effort de guerre. <\/p>\n\n\n\n

Ce que Churchill appelle ici de ses v\u0153ux sans le pr\u00e9ciser, c\u2019est le maintien du comit\u00e9 des chefs d\u2019\u00e9tat-major conjoints anglo-am\u00e9ricains, qui a fait ses preuves durant la guerre, et pourrait servir de base \u00e0 de nouvelles int\u00e9grations militaires. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est sur ces bases que s\u2019\u00e9tablira, \u00e0 partir de la signature du trait\u00e9 de Washington du 4 avril 1949, l\u2019Organisation du trait\u00e9 de l\u2019Atlantique Nord (OTAN) avec ses 12 pays fondateurs, ayant pour objectif de prot\u00e9ger l\u2019Europe de l\u2019Ouest de la menace sovi\u00e9tique. L\u2019OTAN s\u2019\u00e9tablit dans la suite de l\u2019Union occidentale (UO) cr\u00e9\u00e9e par le Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg par le trait\u00e9 de Bruxelles du 17 mars 1948, qui pr\u00e9voit une alliance de d\u00e9fense mutuelle en cas d\u2019agression, et dont le coup d\u2019\u00c9tat de Prague du 25 f\u00e9vrier 1948 aura pr\u00e9cipit\u00e9 la conclusion.<\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats-Unis ont d\u00e9j\u00e0 un accord permanent de d\u00e9fense avec le Dominion du Canada, qui est si passionn\u00e9ment attach\u00e9 au Commonwealth et \u00e0 l\u2019Empire britanniques. Cet accord est plus efficace que nombre d\u2019autres souvent conclus sous l\u2019\u00e9gide d\u2019alliances formelles. Ce principe devrait \u00eatre \u00e9tendu \u00e0 l\u2019ensemble des membres du Commonwealth, avec une r\u00e9ciprocit\u00e9 totale. Ainsi, quoi qu\u2019il advienne, et seulement ainsi, nous serons nous-m\u00eames en s\u00e9curit\u00e9 et en mesure d\u2019\u0153uvrer ensemble pour les causes \u00e9lev\u00e9es et simples qui nous sont ch\u00e8res et ne menacent personne. Il pourrait  arriver un jour \u2014 et je crois que ce jour arrivera \u2014 o\u00f9 le principe d\u2019une citoyennet\u00e9 commune finira par s\u2019imposer ; mais nous pouvons laisser cela au destin, dont le bras tendu appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 clairement \u00e0 beaucoup d\u2019entre nous.<\/p>\n\n\n\n

Nous devons toutefois nous poser une question importante : une relation sp\u00e9ciale entre les \u00c9tats-Unis et le Commonwealth britannique serait-elle incompatible avec nos loyaut\u00e9s primordiales envers l\u2019Organisation mondiale ? Je r\u00e9ponds qu\u2019au contraire, elle constitue probablement le seul moyen pour cette organisation d\u2019atteindre sa pleine stature et sa pleine force. Il existe d\u00e9j\u00e0 des relations sp\u00e9ciales entre les \u00c9tats-Unis et le Canada auquel j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait allusion ; il en existe aussi entre les \u00c9tats-Unis et les r\u00e9publiques sud-am\u00e9ricaines. Nous, Britanniques, avons un trait\u00e9 de collaboration et d\u2019assistance mutuelle de vingt ans avec la Russie sovi\u00e9tique. Je suis du m\u00eame avis que M. Bevin, ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res de Grande-Bretagne, qui consid\u00e8re qu\u2019il pourrait fort bien \u00eatre port\u00e9 \u00e0 cinquante ans pour ce qui nous concerne. Nous ne visons qu\u2019\u00e0 l\u2019assistance et \u00e0 la collaboration mutuelles. L\u2019alliance britannique avec le Portugal, ininterrompue depuis 1384, a produit des r\u00e9sultats fructueux \u00e0 des moments critiques de la derni\u00e8re guerre. Aucun de ces accords ne contrevient \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral d\u2019un accord mondial ou d\u2019une organisation mondiale ; au contraire, ils l\u2019assistent. \u00ab Dans la maison de mon P\u00e8re, il y a plusieurs demeures. \u00bb Des associations particuli\u00e8res entre membres des Nations Unies qui n\u2019ont aucun dessein agressif contre d\u2019autres pays et n\u2019ont aucun projet incompatible avec la Charte des Nations unies, loin d\u2019\u00eatre nuisibles, sont plut\u00f4t b\u00e9n\u00e9fiques et, je le crois, indispensables.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai parl\u00e9 plus t\u00f4t du Temple de la paix. Des ouvriers de tous les pays doivent b\u00e2tir ce temple. Si deux de ces ouvriers se connaissent particuli\u00e8rement bien, s\u2019ils sont de vieux amis, si leurs familles sont entrem\u00eal\u00e9es et s\u2019ils ont \u00ab foi dans leurs intentions mutuelles, esp\u00e9rance en l\u2019avenir l\u2019un de l\u2019autre et indulgence envers leurs respectives faiblesses \u00bb \u2014 pour citer de belles paroles lues ici r\u00e9cemment \u2014, pourquoi ne travailleraient-ils pas ensemble \u00e0 l\u2019\u0153uvre commune, en amis et en partenaires ? Pourquoi ne partageraient-ils pas leurs outils et n\u2019accro\u00eetraient-ils pas ainsi leurs forces de travail respectives ? En fait, ils doivent le faire, sinon le temple ne sera pas \u00e9difi\u00e9, ou bien, s\u2019il l\u2019est, il pourrait s\u2019effondrer, et alors, nous serions \u00e0 nouveau convaincus de notre incapacit\u00e9 \u00e0 apprendre, et contraints de retourner pour la troisi\u00e8me fois \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la guerre, \u2014 une guerre incomparablement plus rigoureuse que celle dont nous venons d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9s. Les \u00e2ges obscurs pourraient revenir ; l\u2019\u00e2ge de pierre pourrait revenir, port\u00e9 par les ailes \u00e9tincelantes de la science, et ce qui pourrait aujourd\u2019hui r\u00e9pandre d\u2019incommensurables b\u00e9n\u00e9dictions mat\u00e9rielles sur l\u2019humanit\u00e9 serait \u00e0 m\u00eame de provoquer sa destruction totale. Prenez garde, vous dis-je : le temps peut \u00eatre compt\u00e9. Ne laissons pas d\u00e9river les \u00e9v\u00e9nements jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit trop tard. S\u2019il doit y avoir le genre d\u2019association fraternelle que je viens de d\u00e9crire, avec toute la force et la s\u00fbret\u00e9 suppl\u00e9mentaires que nos deux pays peuvent en retirer, assurons-nous que ce grand \u00e9v\u00e9nement soit connu du monde entier, et qu\u2019il contribue \u00e0 maintenir et \u00e0 stabiliser les fondations de la paix. C\u2019est l\u00e0 le chemin de la sagesse  ; il vaut mieux pr\u00e9venir que gu\u00e9rir.<\/p>\n\n\n\n

Une ombre est tomb\u00e9e sur les sc\u00e8nes si r\u00e9cemment illumin\u00e9es par la victoire alli\u00e9e. Nul ne sait ce que la Russie sovi\u00e9tique et son organisation communiste internationale ont l\u2019intention de faire dans l\u2019avenir imm\u00e9diat, ni quelles sont les limites de leurs tendances expansionnistes et pros\u00e9lytes \u2014 si tant est qu\u2019il y en ait. J\u2019ai une grande admiration et un profond respect pour le vaillant peuple russe et pour mon camarade de guerre, le mar\u00e9chal Staline. Il y a en Grande-Bretagne \u2014 et ici aussi, je n\u2019en doute pas \u2014 une sympathie et une bienveillance profondes  envers les peuples de toutes les Russies, ainsi qu\u2019une ferme r\u00e9solution de pers\u00e9v\u00e9rer, au travers de bien des divergences et des rebuffades, dans l\u2019\u00e9tablissement d\u2019amiti\u00e9s durables. Nous comprenons la n\u00e9cessit\u00e9 pour la Russie d\u2019assurer sa s\u00e9curit\u00e9 sur ses fronti\u00e8res occidentales, en supprimant toute possibilit\u00e9 d\u2019agression allemande. Nous souhaitons la bienvenue \u00e0 une Russie occupant la place qui lui revient parmi les grandes nations du monde. Nous accueillons favorablement son pavillon sur les mers. Par-dessus tout, nous appelons de nos v\u0153ux des contacts constants, fr\u00e9quents et croissants entre le peuple russe et nos propres peuples des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Atlantique. Il est toutefois de mon devoir \u2014 car je suis s\u00fbr que vous souhaitez que je vous expose les faits tels que je les vois \u2014 de vous pr\u00e9senter certains faits concernant la situation actuelle en Europe.<\/p>\n\n\n\n

De Stettin sur la Baltique \u00e0 Trieste sur l\u2019Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent. Il y a derri\u00e8re lui toutes les capitales des anciens \u00c9tats de l\u2019Europe centrale et orientale : Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia. Toutes ces villes c\u00e9l\u00e8bres et les populations qui les entourent sont maintenant incluses dans ce qu\u2019il me faut appeler la sph\u00e8re sovi\u00e9tique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement \u00e0 l\u2019influence sovi\u00e9tique, mais \u00e0 un degr\u00e9 tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, et souvent croissant, de contr\u00f4le \u00e9manant de Moscou. Ath\u00e8nes seule \u2014 la Gr\u00e8ce et ses gloires immortelles \u2014 est libre de d\u00e9cider de son avenir lors d\u2019\u00e9lections sous observation britannique, am\u00e9ricaine et fran\u00e7aise. Le gouvernement polonais domin\u00e9 par la Russie a \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer des amputations territoriales consid\u00e9rables et injustifi\u00e9es aux d\u00e9pens de l\u2019Allemagne, ainsi que des expulsions massives de millions d\u2019Allemands, d\u2019une ampleur cruelle et inimaginable, qui sont actuellement en cours. Les partis communistes, qui \u00e9taient tr\u00e8s r\u00e9duits dans tous ces \u00c9tats d\u2019Europe orientale, ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9s \u00e0 une pr\u00e9\u00e9minence et \u00e0 une puissance sans commune mesure avec leur importance num\u00e9rique, et cherchent partout \u00e0 instaurer un contr\u00f4le totalitaire. Des r\u00e9gimes policiers s\u2019imposent dans presque tous les cas, et pour l\u2019heure, \u00e0 l\u2019exception de la Tch\u00e9coslovaquie, il n\u2019y a pas de v\u00e9ritable d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n

La Turquie et la Perse sont toutes deux profond\u00e9ment alarm\u00e9es et troubl\u00e9es par les revendications et les pressions exerc\u00e9es sur elles par le gouvernement de Moscou. \u00c0 Berlin, les Russes s\u2019efforcent de constituer, dans leur zone d\u2019occupation en Allemagne, un parti quasiment communiste, en favorisant certains groupes de dirigeants allemands de gauche. \u00c0 la fin des combats, en juin dernier, les arm\u00e9es am\u00e9ricaine et britannique se sont retir\u00e9es vers l\u2019ouest, conform\u00e9ment \u00e0 un accord ant\u00e9rieur, sur une profondeur atteignant par endroits cent cinquante milles, le long d\u2019un front de pr\u00e8s de quatre cents milles, afin de permettre \u00e0 nos alli\u00e9s russes d\u2019occuper cette vaste \u00e9tendue de territoire que les d\u00e9mocraties occidentales avaient conquise.<\/p>\n\n\n\n

Si le gouvernement sovi\u00e9tique tente maintenant, par une action s\u00e9par\u00e9e, d\u2019\u00e9riger dans ses zones une Allemagne pro-communiste, cela provoquera de nouvelles et graves difficult\u00e9s dans les zones britannique et am\u00e9ricaine, et donnera aux Allemands vaincus le pouvoir de se vendre au plus offrant entre les Sovi\u00e9tiques et les d\u00e9mocraties occidentales. Quelles que soient les conclusions que l\u2019on puisse tirer de ces faits \u2014 car ce sont bien des faits \u2014, ce n\u2019est certainement pas l\u00e0 l\u2019Europe lib\u00e9r\u00e9e pour laquelle nous avons combattu  ; et ce n\u2019est pas non plus celle qui porte en elle les ferments d\u2019une paix durable.<\/p>\n\n\n\n

La s\u00e9curit\u00e9 du monde requiert une unit\u00e9 nouvelle en Europe, dont aucune nation ne devrait \u00eatre exclue pour toujours. C\u2019est \u00e0 partir des querelles des grandes nations-m\u00e8res d\u2019Europe qu\u2019ont surgi les guerres mondiales dont nous avons \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins, de m\u00eame que celles d\u2019autrefois. Par deux fois au cours de notre vie, nous avons vu les \u00c9tats-Unis, contre leur volont\u00e9 et leurs traditions, contre des arguments dont il est impossible de m\u00e9conna\u00eetre la justesse, entra\u00een\u00e9s par des forces irr\u00e9sistibles dans ces guerres, juste \u00e0 temps pour assurer la victoire de la bonne cause, mais seulement apr\u00e8s d\u2019effroyables massacres et d\u00e9vastations. Par deux fois, les \u00c9tats-Unis ont d\u00fb envoyer des millions de leurs jeunes hommes au-del\u00e0 de l\u2019Atlantique pour trouver la guerre ; mais \u00e0 pr\u00e9sent, la guerre peut venir trouver n\u2019importe quelle nation, o\u00f9 qu\u2019elle se situe entre l\u2019aube et le cr\u00e9puscule. Il nous faut assur\u00e9ment \u0153uvrer, avec une volont\u00e9 consciente, \u00e0 une grande pacification de l\u2019Europe, dans le cadre des Nations Unies et conform\u00e9ment \u00e0 leur Charte. C\u2019est pour moi une cause politique \u00e9vidente et d\u2019une tr\u00e8s grande importance.<\/p>\n\n\n\n

Jean-No\u00ebl Tronc<\/span> Churchill fut un Europ\u00e9en convaincu, qui croyait passionn\u00e9ment en la grandeur de la civilisation europ\u00e9enne. Il faut rappeler l\u2019importance de son discours de Zurich du 19 septembre 1946, qui contient un appel \u00e0 b\u00e2tir les \u00ab \u00c9tats-Unis d\u2019Europe \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Dans ce discours, o\u00f9 il plaide pour la r\u00e9conciliation franco-allemande, il propose une structure europ\u00e9enne supranationale, avec une organisation politique commune et une coop\u00e9ration \u00e9conomique \u00e9troite. Il participa au Congr\u00e8s de l\u2019Europe \u00e0 La Haye en mai 1948, r\u00e9unissant plus de 800 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s venus de toute l\u2019Europe, et y pronon\u00e7a un discours d\u2019ouverture majeur. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est de ce Congr\u00e8s que sont issues les r\u00e9solutions appelant \u00e0 la mise en place d\u2019une Assembl\u00e9e europ\u00e9enne, \u00e0 la future Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme (1950) et \u00e0 la cr\u00e9ation du Conseil de l\u2019Europe en 1949, dont Churchill est l\u2019un des p\u00e8res fondateurs.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est aussi dans ce discours qu\u2019il \u00e9tablit la distinction entre une Grande-Bretagne associ\u00e9e \u00e0 l\u2019Europe, mais qu\u2019il n\u2019inclut pas clairement dans ce qui deviendra ensuite la CEE avec le Trait\u00e9 de Rome de 1957. Il restera en effet toujours convaincu que le destin de son pays passe d\u2019abord par \u00ab l\u2019alliance des peuples anglo-saxons \u00bb \u00e0 travers d\u2019une part les pays du Commonwealth et d\u2019autre part l\u2019alliance privil\u00e9gi\u00e9e avec les \u00c9tats-Unis, dont tout le discours de Fulton constitue comme un vaste plaidoyer.<\/p>\n\n\n\n

On peut rappeler que sa statue tr\u00f4nait dans le Bureau ovale \u00e0 la Maison Blanche lors de l\u2019\u00e9prouvante entrevue<\/a> entre Volodymyr Zelensky \u2014 dont la personnalit\u00e9 rappelle \u00e0 bien des \u00e9gards celle de Churchill \u2014, Donald Trump et J. D. Vance le 28 f\u00e9vrier 2025, et se demander ce que celui qui se pr\u00e9sentait souvent comme \u00ab \u00e0 moiti\u00e9 am\u00e9ricain \u00bb, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 sa m\u00e8re am\u00e9ricaine, aurait pens\u00e9 de cette sc\u00e8ne…<\/p>\n\n\n\n

Face au rideau de fer qui s\u2019\u00e9tend \u00e0 travers l\u2019Europe, il y a encore d\u2019autres motifs d\u2019inqui\u00e9tude. En Italie, le parti communiste est s\u00e9rieusement entrav\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 de soutenir les revendications du mar\u00e9chal Tito, de formation communiste, sur d\u2019anciens territoires italiens au fond de l\u2019Adriatique. N\u00e9anmoins, l\u2019avenir de l\u2019Italie reste en suspens. En outre, on ne saurait imaginer une Europe r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e sans une France forte. Tout au long de ma vie publique, j\u2019ai \u0153uvr\u00e9 pour une France forte, et je n\u2019ai jamais perdu confiance en sa destin\u00e9e, m\u00eame dans les heures les plus sombres. Je ne la perdrai pas davantage aujourd\u2019hui. Pourtant, dans un grand nombre de pays, loin des fronti\u00e8res russes et \u00e0 travers le monde, des \u00ab cinqui\u00e8mes colonnes \u00bb communistes sont install\u00e9es et \u00e0 l\u2019\u0153uvre, en parfaite unit\u00e9 et soumission absolue aux directives qu\u2019elles re\u00e7oivent de la centrale communiste. \u00c0 l\u2019exception du Commonwealth britannique et des \u00c9tats-Unis, o\u00f9 le communisme en est encore \u00e0 ses d\u00e9buts, les partis communistes ou les cinqui\u00e8mes colonnes repr\u00e9sentent un d\u00e9fi et un p\u00e9ril croissants pour la civilisation chr\u00e9tienne. Ce sont l\u00e0 des faits bien sombres \u00e0 \u00e9voquer, au lendemain d\u2019une victoire remport\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 tant de splendide camaraderie d\u2019armes au service de la libert\u00e9 et de la d\u00e9mocratie ; mais nous serions bien mal avis\u00e9s de ne pas y faire face r\u00e9solument alors qu\u2019il en est encore temps.<\/p>\n\n\n\n

Les perspectives sont \u00e9galement inqui\u00e9tantes en Extr\u00eame-Orient, et particuli\u00e8rement en Mandchourie. L’accord conclu \u00e0 Yalta, auquel j’ai \u00e9t\u00e9 partie, \u00e9tait extr\u00eamement favorable \u00e0 la Russie sovi\u00e9tique, mais il a \u00e9t\u00e9 conclu \u00e0 un moment o\u00f9 personne ne pouvait dire si la guerre contre l’Allemagne ne se prolongerait pas tout au long de l’\u00e9t\u00e9 et de l’automne 1945, et o\u00f9 l’on s’attendait \u00e0 ce que la guerre contre le Japon se prolonge encore 18 mois apr\u00e8s la fin de la guerre contre l’Allemagne. Dans votre pays, vous \u00eates tous si bien inform\u00e9s au sujet de l’Extr\u00eame-Orient et si d\u00e9vou\u00e9s \u00e0 la cause de la Chine que je n’ai pas besoin de m’\u00e9tendre sur la situation qui y r\u00e8gne.<\/p>\n\n\n\n

Je me suis senti tenu de d\u00e9crire cette ombre qui, \u00e0 l\u2019ouest comme \u00e0 l\u2019est, s\u2019\u00e9tend sur le monde. J\u2019\u00e9tais un ministre important au moment du trait\u00e9 de Versailles, et un proche ami de M. Lloyd George, qui \u00e9tait \u00e0 la t\u00eate de la d\u00e9l\u00e9gation britannique \u00e0 Versailles. Pour ma part, je n\u2019\u00e9tais pas d\u2019accord avec nombre de choses qui furent faites \u00e0 cette occasion, mais le souvenir de cette situation est rest\u00e9 grav\u00e9 dans mon esprit, et il m\u2019est p\u00e9nible de la comparer \u00e0 celle qui pr\u00e9vaut aujourd\u2019hui. \u00c0 cette \u00e9poque r\u00e9gnaient de grandes esp\u00e9rances et une confiance illimit\u00e9e en la fin des guerres et en la toute-puissance qu\u2019allait acqu\u00e9rir la Soci\u00e9t\u00e9 des nations. Je ne retrouve   ni ne ressens une telle confiance \u2014 ou m\u00eame de telles esp\u00e9rances \u2014 dans le monde \u00e9gar\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n

Je n\u2019en repousse pas moins l\u2019id\u00e9e qu\u2019une nouvelle guerre est in\u00e9vitable \u2014 et plus encore qu\u2019elle est imminente. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que je suis convaincu que notre destin est toujours entre nos mains, et que nous avons le pouvoir de sauver l\u2019avenir, que je me sens le devoir de parler un moment o\u00f9 l\u2019occasion m\u2019en est donn\u00e9e. Je ne crois pas que la Russie sovi\u00e9tique d\u00e9sire la guerre. Ce qu\u2019elle d\u00e9sire, ce sont les fruits de la guerre et l\u2019expansion ind\u00e9finie de sa puissance et de ses doctrines. Mais ce que nous devons consid\u00e9rer ici aujourd\u2019hui, tant qu\u2019il en est encore temps, c\u2019est la pr\u00e9vention permanente de la guerre et la r\u00e9alisation, aussi rapide que possible, des conditions de la libert\u00e9 et de la d\u00e9mocratie dans tous les pays. Nos difficult\u00e9s et nos dangers ne dispara\u00eetront pas si nous nous voilons la face  ; ils ne dispara\u00eetront pas si nous nous contentons d\u2019attendre de voir ce qui va se passer ; ils ne dispara\u00eetront pas davantage au prix d\u2019une politique d\u2019apaisement. Ce qu\u2019il faut, c\u2019est un arrangement, et plus il est diff\u00e9r\u00e9, plus il deviendra difficile \u00e0 conclure, et plus grands deviendront nos p\u00e9rils.<\/p>\n\n\n\n

Ce que j\u2019ai pu observer de nos amis et alli\u00e9s russes pendant la guerre m\u2019a  convaincu qu\u2019il n\u2019est rien qu\u2019ils admirent autant que la force, et rien qu\u2019ils respectent moins que la faiblesse \u2014 surtout la faiblesse militaire. C\u2019est pourquoi l\u2019ancienne doctrine de l\u2019\u00e9quilibre des puissances est erron\u00e9e. Nous ne pouvons nous permettre, s\u2019il est en notre pouvoir de l\u2019\u00e9viter, d\u2019agir sur des marges \u00e9troites, en offrant des tentations \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de force. Si les d\u00e9mocraties occidentales restent unies dans le strict respect des principes de la Charte des Nations Unies, leur influence pour promouvoir ces principes sera immense, et nul ne risquera de les molester. Par contre, si elles se divisent ou manquent \u00e0 leurs devoirs, et si elles laissent \u00e9chapper ces ann\u00e9es d\u00e9cisives, alors effectivement la catastrophe pourrait nous terrasser tous. La derni\u00e8re fois, j\u2019ai tout vu venir et je l\u2019ai cri\u00e9 \u00e0 mes compatriotes et au monde ; mais personne n\u2019y a pr\u00eat\u00e9 attention. Jusqu\u2019en 1933, et m\u00eame jusqu\u2019en 1935, l\u2019Allemagne aurait pu \u00eatre sauv\u00e9e du sort terrible qui s\u2019est abattu sur elle, et nous aurions tous pu \u00e9chapper aux malheurs que Hitler a d\u00e9cha\u00een\u00e9s sur l\u2019humanit\u00e9. Jamais, dans toute l\u2019histoire, une guerre n\u2019a \u00e9t\u00e9 plus facile \u00e0 pr\u00e9venir, par une action opportune, que celle qui vient de ravager d\u2019aussi vastes r\u00e9gions du globe. \u00c0 mon avis, elle aurait pu \u00eatre emp\u00each\u00e9e sans coup f\u00e9rir, et l\u2019Allemagne pourrait aujourd\u2019hui \u00eatre puissante, prosp\u00e8re et honor\u00e9e. Mais personne n\u2019a voulu \u00e9couter, et l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, nous avons tous \u00e9t\u00e9 aspir\u00e9s dans cet effroyable tourbillon. <\/p>\n\n\n\n

Jean-No\u00ebl Tronc<\/span> Churchill rappelle ici ses incessantes interventions proph\u00e9tiques tout au long des ann\u00e9es 1930 face \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 et \u00e0 la tentation permanente du d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9. Il se rendit impopulaire en disant la v\u00e9rit\u00e9 sur la mont\u00e9e du p\u00e9ril nazi comme du totalitarisme stalinien, et en pr\u00e9disant, selon sa c\u00e9l\u00e8bre formule, qu\u2019\u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le d\u00e9shonneur \u00e0 la guerre, on aurait les deux, mais \u00e0 un co\u00fbt infiniment plus lourd.<\/p>\n\n\n\n

Sa capacit\u00e9 \u00e0 avoir raison presque seul est illustr\u00e9e par exemple dans la magistrale histoire du IIIe Reich de William Shirer o\u00f9 celui-ci \u00e9crit, \u00e0 propos de la remilitarisation de la Rh\u00e9nanie en mars 1936 qui ouvrait la voie \u00e0 l\u2019\u00e9croulement de l\u2019Europe d\u00e9mocratique, que \u00ab seul Hitler, et seul aussi Churchill en Angleterre, semblent l\u2019avoir compris \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Au moment o\u00f9 la Russie attaque l\u2019Europe et o\u00f9 les d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes sont confront\u00e9es \u00e0 un d\u00e9couplage sans pr\u00e9c\u00e9dent avec le grand alli\u00e9 am\u00e9ricain, la lucidit\u00e9, le courage et l\u2019attachement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 qui furent parmi les grandes qualit\u00e9s de Churchill en font une cible symbolique d\u2019une partie du mouvement MAGA. Un \u00e9pisode frappant de cette hostilit\u00e9 peu connue en Europe s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 le 2 septembre 2024, lorsque le tr\u00e8s influent Tucker Carlson, figure clef des m\u00e9dias MAGA, a invit\u00e9 le podcasteur Darryl Cooper pour mettre en accusation Churchill.<\/p>\n\n\n\n

Dans cette \u00e9mission de pr\u00e8s de deux heures au titre parlant \u00ab (The True History of WWII and How Winston Churchill Ruined Europe \u00bb), Cooper a trait\u00e9 Churchill de \u00ab chief villain of World War II \u00bb, (\u00ab grand m\u00e9chant de la Seconde Guerre mondiale \u00bb) et expliqu\u00e9 qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rable de laisser en 1939 Hitler et Staline se partager la Pologne sans intervenir, en r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 l\u2019invasion de l\u2019Ukraine par Poutine.<\/p>\n\n\n\n

Dans une charge \u00e0 la fois n\u00e9gationniste, antis\u00e9mite \u2014 la Shoah \u00e9tant compar\u00e9e \u00e0 un \u00ab accident logistique \u00bb \u2014 et remplie de contre-v\u00e9rit\u00e9s historiques, les deux soutiens de Donald Trump ont ainsi rivalis\u00e9 de propos haineux envers Churchill, accus\u00e9 surtout d\u2019avoir pr\u00e9tendument entra\u00een\u00e9 les \u00c9tats-Unis dans la guerre.<\/p>\n\n\n\n

Ce r\u00e9visionnisme historique a choqu\u00e9 les historiens am\u00e9ricains connaisseurs de Churchill.<\/p>\n\n\n\n

Assur\u00e9ment, nous ne devons pas laisser cela se reproduire. Cela ne peut \u00eatre \u00e9vit\u00e9 qu\u2019en parvenant d\u00e8s maintenant, en 1946, \u00e0 une bonne entente avec la Russie sur toutes les questions, sous l\u2019autorit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019Organisation des Nations Unies, et au maintien de cette bonne entente durant de longues ann\u00e9es de paix, gr\u00e2ce \u00e0 cet instrument mondial, soutenu par toute la force du monde anglophone et de toutes ses relations. Telle est la solution que je vous soumets respectueusement dans ce discours, auquel j\u2019ai donn\u00e9 le titre : Les nerfs de la paix<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Nul ne doit sous-estimer la puissance immuable de l\u2019Empire britannique et du Commonwealth. M\u00eame si vous voyez quarante-six millions d\u2019habitants de notre \u00eele pr\u00e9occup\u00e9s par leur approvisionnement alimentaire \u2014 dont ils ne produisent que la moiti\u00e9, m\u00eame en temps de guerre \u2014, ou si nous \u00e9prouvons des difficult\u00e9s \u00e0 relancer nos industries et nos exportations apr\u00e8s six ann\u00e9es d\u2019un farouche effort guerrier, n\u2019allez pas croire que nous ne parviendrons pas \u00e0 traverser ces sombres ann\u00e9es de privation, tout comme nous avons travers\u00e9 les glorieuses ann\u00e9es d\u2019agonie \u2014 ni que, dans un demi-si\u00e8cle, vous ne verrez pas soixante-dix ou quatre-vingts millions de Britanniques r\u00e9partis de par le monde et unis dans la d\u00e9fense de nos traditions, de notre mode de vie et des causes universelles que nous soutenons, vous et nous.<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on ajoute \u00e0 la population des Commonwealths anglophones celle des \u00c9tats-Unis \u2014 avec tout ce qu\u2019une telle coop\u00e9ration implique dans les airs, sur les mers, \u00e0 travers l\u2019ensemble du globe, dans la science, dans l\u2019industrie et dans la force morale \u2014 alors il n\u2019y aura plus d\u2019\u00e9quilibre des puissances pr\u00e9caire et vacillant pour offrir sa tentation \u00e0 l\u2019ambition ou \u00e0 l\u2019aventure  ; il y aura au contraire une absolue certitude de s\u00e9curit\u00e9. Si nous adh\u00e9rons loyalement \u00e0 la Charte des Nations Unies et allons de l\u2019avant avec une force sobre et tranquille, en ne convoitant le territoire ou le tr\u00e9sor de personne, en  ne cherchant \u00e0 imposer aucune domination arbitraire sur la pens\u00e9e des hommes, si toutes les forces et convictions morales et mat\u00e9rielles britanniques s\u2019unissent aux v\u00f4tres en une association fraternelle, alors s\u2019ouvriront les grandes routes de l\u2019avenir, non seulement pour nous, mais pour tous, non seulement pour notre \u00e9poque, mais pour le si\u00e8cle \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n

Fran\u00e7ois Kersaudy<\/span> Durant les jours qui suivent, le discours est plut\u00f4t mal re\u00e7u par la presse des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Atlantique. D\u00e8s le 6 mars, le Times<\/em> de Londres d\u00e9sapprouve le fait d\u2019avoir oppos\u00e9 \u00ab d\u00e9mocratie occidentale \u00bb et \u00ab communisme \u00bb, dans la mesure o\u00f9 \u00ab ils ont beaucoup \u00e0 apprendre l\u2019un de l\u2019autre \u00bb. Aux \u00c9tats-Unis, la r\u00e9ception est encore plus fra\u00eeche  : le Chicago Sun<\/em> du m\u00eame jour \u00e9voque \u00ab des menaces \u00bb et des \u00ab doctrines empoisonn\u00e9es \u00bb, et The Nation<\/em> confirme : \u00ab Churchill a ajout\u00e9 une mesure substantielle de poison aux relations d\u00e9j\u00e0 d\u00e9grad\u00e9es entre la Russie et les puissances occidentales \u00bb, en ajoutant que \u00ab Truman s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 remarquablement stupide en s\u2019associant \u00e0 ce discours par sa pr\u00e9sence \u00bb ; quant au Wall Street Journal<\/em> du 7 mars, il d\u00e9cr\u00e8te que \u00ab les \u00c9tats-Unis ne veulent pas d\u2019alliance \u2014 ou quoi que ce soit qui ressemble \u00e0 une alliance \u2014 avec quelque nation que ce soit. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Voyant le vent tourner et les \u00e9lections de mi-mandat approcher, le pr\u00e9sident Truman s\u2019empresse d\u2019ouvrir le parapluie  ; dans sa conf\u00e9rence de presse du 8 mars, il d\u00e9clare que sa pr\u00e9sence \u00e0 Fulton ne valait pas approbation des id\u00e9es de Churchill, et que d\u2019ailleurs, il n\u2019avait pas su d\u2019avance ce que l\u2019orateur allait dire \u2014 ce qui est \u00e0 l\u2019\u00e9vidence un tr\u00e8s gros mensonge. Trois jours plus tard, le pr\u00e9sident \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re  : \u00ab Je crois que le discours a eu des effets positifs, bien que je ne sois pas encore pr\u00eat \u00e0 y souscrire. \u00bb Pour qu\u2019il y soit enfin pr\u00eat, il faudra de nouvelles avanc\u00e9es sovi\u00e9tiques et le passage des \u00e9lections l\u00e9gislatives de novembre. L\u2019ann\u00e9e suivante, la doctrine Truman et le plan Marshall repr\u00e9senteront \u00e0 bien des \u00e9gards l\u2019aboutissement des id\u00e9es exprim\u00e9es \u00e0 Fulton par Winston Churchill.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Le discours de Fulton a aujourd\u2019hui 80 ans.<\/p>\n

Alors que le monde est \u00e0 nouveau plong\u00e9 dans la guerre, nous en proposons une nouvelle traduction comment\u00e9e.<\/p>\n

Ce texte sera lu par Lambert Wilson lors d’un \u00e9v\u00e9nement exceptionnel le 18 mars en Sorbonne<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":320550,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-320541","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-francois-kersaudy","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\nLe nerf de la paix : la le\u00e7on de Winston Churchill<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/05\/churchill-fulton\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le nerf de la paix : la le\u00e7on de Winston Churchill\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Le discours de Fulton a aujourd\u2019hui 80 ans. 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