{"id":320121,"date":"2026-03-02T16:55:29","date_gmt":"2026-03-02T15:55:29","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=320121"},"modified":"2026-04-27T20:59:56","modified_gmt":"2026-04-27T18:59:56","slug":"nucleaire-macron-ile-longue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/03\/02\/nucleaire-macron-ile-longue\/","title":{"rendered":"La dissuasion avanc\u00e9e : Emmanuel Macron a-t-il europ\u00e9anis\u00e9 la doctrine nucl\u00e9aire fran\u00e7aise ? Discours int\u00e9gral \u00e0 l\u2019\u00eele Longue"},"content":{"rendered":"\n
Lors de son d\u00e9placement \u00e0 l\u2019\u00eele Longue, lundi 2 mars 2026, dans un important discours sur la dissuasion, Emmanuel Macron a entendu pr\u00e9ciser les conditions dans lesquelles les armes nucl\u00e9aires fran\u00e7aises pourraient \u00e0 l\u2019avenir \u00ab europ\u00e9aniser \u00bb leur posture dissuasive. <\/p>\n\n\n\n
Apr\u00e8s les ouvertures pratiqu\u00e9es \u00e0 ce sujet aupr\u00e8s de nos alli\u00e9s, en 2024 et 2025, marqu\u00e9e en particulier par la d\u00e9claration franco-britannique de Northwood<\/em> le 10 juillet 2025, l\u2019intervention du chef de l\u2019\u00c9tat \u00e9tait tr\u00e8s attendue.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame si la proposition d\u2019\u00e9tendre la protection de la dissuasion fran\u00e7aise aux alli\u00e9s europ\u00e9ens s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 des prises de position de tous ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs depuis la fin de la Guerre froide, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique s\u2019engage cette fois plus avant.<\/p>\n\n\n\n On passe de l\u2019affirmation que les armes fran\u00e7aises de dissuasion contribuaient de facto<\/em> \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 des Europ\u00e9ens \u00e0 une offre de service et aux modalit\u00e9s que pourrait prendre un tel engagement.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9volution intervient dans un contexte de tensions internationales et de multiples ruptures strat\u00e9giques qui tout \u00e0 la fois en justifient la vis\u00e9e et rendent critique la trajectoire pour y parvenir.<\/p>\n\n\n\n Pour la premi\u00e8re fois depuis 1945, l\u2019Europe est le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un conflit majeur. La guerre d\u2019Ukraine, d\u00e9vastatrice et meurtri\u00e8re, se voit plac\u00e9e par la Russie sous le spectre de gesticulations nucl\u00e9aires r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Jamais, en outre, depuis 1991, la fiabilit\u00e9 des garanties de s\u00e9curit\u00e9 consenties par les \u00c9tats-Unis \u00e0 leurs alli\u00e9s de l\u2019OTAN, n\u2019avait, \u00e0 ce point, \u00e9t\u00e9 r\u00e9voqu\u00e9e en doute et fragilis\u00e9e. Dans sa derni\u00e8re \u00e9dition, la National Defense Strategy<\/em> am\u00e9ricaine publi\u00e9e fin janvier<\/a>, consacre \u00e0 peine cinq lignes aux questions nucl\u00e9aires. Aucune n\u2019\u00e9voque la \u00ab dissuasion \u00e9largie \u00bb. C\u2019est d\u2019ailleurs du bout des l\u00e8vres qu\u2019Elbridge Colby, sous-secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la guerre des \u00c9tats-Unis, y a fait une elliptique mention lors de son intervention \u00e0 la r\u00e9union des ministres de la d\u00e9fense de l\u2019OTAN, le 13 f\u00e9vrier dernier<\/a>. Le parapluie nucl\u00e9aire am\u00e9ricain se referme sur la t\u00eate des Europ\u00e9ens \u2014 au moment o\u00f9 le temps commence \u00e0 se g\u00e2ter.<\/p>\n\n\n\n Le monde est en effet entr\u00e9 dans un nouvel \u00e2ge nucl\u00e9aire<\/a>. Dans ces circonstances pr\u00e9occupantes, l\u2019initiative fran\u00e7aise r\u00e9pond \u00e0 un imp\u00e9ratif : \u00e9viter que les Europ\u00e9ens ne se retrouvent, un jour, strat\u00e9giquement d\u00e9munis face \u00e0 un chantage nucl\u00e9aire. Toute inflexion de posture de notre dissuasion ne peut cependant s\u2019op\u00e9rer qu\u2019avec une particuli\u00e8re circonspection. Tel le skieur qui, \u00e0 l\u2019arr\u00eat, effectue une conversion, il faut en effet prendre garde \u00e0 ne pas perdre l\u2019\u00e9quilibre en changeant de direction.<\/p>\n\n\n\n Sauf \u00e0 compromettre la cr\u00e9dibilit\u00e9 de sa dissuasion, la France ne peut pas pr\u00e9tendre trop. En s\u2019adaptant, sa posture nucl\u00e9aire doit rester coh\u00e9rente en doctrine, compatible avec ses moyens, compossible avec les choix strat\u00e9giques de ses partenaires europ\u00e9ens et prise au s\u00e9rieux par ceux qu\u2019elle entend dissuader, en premier la Russie. Le pays ne peut pas non plus accorder \u00e0 d\u2019autres une assurance nucl\u00e9aire sans r\u00e9ciprocit\u00e9. L\u2019\u00ab europ\u00e9anisation \u00bb de la dissuasion fran\u00e7aise suppose de pouvoir l\u2019inscrire dans de nouvelles dynamiques avec des partenaires europ\u00e9ens qui acceptent de faire converger leurs doctrines et de mutualiser certaines capacit\u00e9s, notamment dans le haut du spectre des armements conventionnels \u2014 spatial, alerte avanc\u00e9e, syst\u00e8mes de d\u00e9fense anti-missiles, missiles longue port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Si la couverture de notre dissuasion nucl\u00e9aire s\u2019\u00e9tend, celle-ci doit pouvoir en effet s\u2019adosser, sans limitation d\u2019acc\u00e8s, \u00e0 des moyens conventionnels europ\u00e9ens redimensionn\u00e9s et partag\u00e9s. Il s\u2019agit de pouvoir collectivement opposer \u00e0 un adversaire agressif une r\u00e9ponse strat\u00e9gique globale tant conventionnelle que nucl\u00e9aire qui l\u2019emp\u00eache pr\u00e9ventivement de passer \u00e0 l\u2019acte ou le retient d\u2019aller plus loin.<\/p>\n\n\n\n Les ouvertures pratiqu\u00e9es par la France sur l\u2019extension de sa dissuasion ont \u00e9t\u00e9 accueillies tr\u00e8s positivement de Stockholm, \u00e0 Berlin en passant par Varsovie mais, \u00e0 ce stade, les r\u00e9actions de nos partenaires dessinent surtout un horizon d\u2019attente. Mis \u00e0 part le cas du Royaume-Uni, seule autre puissance nucl\u00e9aire europ\u00e9enne avec qui la France coop\u00e8re depuis de longues ann\u00e9es dans des domaines tr\u00e8s strictement bord\u00e9s par sa d\u00e9pendance aux \u00e9quipements nucl\u00e9aires am\u00e9ricains, tous les autres pays europ\u00e9ens restent sur leur quant \u00e0 soi, attendent de voir. <\/p>\n\n\n\n Voulant couper l\u2019herbe sous le pied du projet fran\u00e7ais, Mark Rutte a d\u2019ailleurs vertement rappel\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre les Europ\u00e9ens. Lors de son intervention au Parlement europ\u00e9en le 26 janvier dernier, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OTAN a mis en garde contre les aspirations \u00e0 l\u2019autonomie strat\u00e9gique : \u00ab dans ce sc\u00e9nario, vous perdriez le garant ultime de notre libert\u00e9, \u00e0 savoir le parapluie am\u00e9ricain \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les Europ\u00e9ens t\u00e2tonnent. Ils cherchent \u00e0 sauver la mise avec les \u00c9tats-Unis et pratiquent l\u2019accommodement dans l\u2019OTAN. Cette voie du compromis s\u2019impose \u00e0 eux pas simplement pour des raisons tactiques mais parce qu\u2019ils ne sont toujours pas pr\u00eats \u00e0 des choix alternatifs structurants. Les partenaires europ\u00e9ens de la France testent sa d\u00e9termination sans partager sa vision. La dissuasion fran\u00e7aise n\u2019est pour eux qu\u2019une corde de rappel dont la solidit\u00e9 vaut d\u2019\u00eatre \u00e9prouv\u00e9e. Leur filet de s\u00e9curit\u00e9 nucl\u00e9aire reste am\u00e9ricain, m\u00eame s\u2019ils savent que son maillage est trou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ce constat, \u00e0 date, n\u2019est pas r\u00e9dhibitoire. L\u2019 \u00ab europ\u00e9anisation \u00bb de la dissuasion fran\u00e7aise n\u2019est qu\u2019un projet en gestation qui suppose de solder par \u00e9tape de nombreuses hypoth\u00e8ques. La premi\u00e8re \u00e9tape est celle des clarifications politiques et doctrinales, \u00e0 commencer par une mise au point du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais. L\u2019europ\u00e9anisation projet\u00e9e de la dissuasion fran\u00e7aise s\u2019entend dans le respect du principe de souverainet\u00e9 qui la fonde. N\u00e9anmoins, on ne voit pas comment l\u2019\u00e9largissement de la dissuasion fran\u00e7aise \u00e0 la protection d\u2019autres int\u00e9r\u00eats vitaux que ceux de la France pourrait laisser sans interrogation la totale autonomie d\u2019action de nos forces strat\u00e9giques, laisser sans r\u00e9examen des concepts doctrinaux aussi fondamentaux que ceux de la \u00ab stricte suffisance \u00bb et de l\u2019\u00ab ultime avertissement \u00bb que le pr\u00e9sident a entendu conforter et actualiser en annon\u00e7ant une augmentation du nombre de t\u00eates nucl\u00e9aires. En outre, une r\u00e9articulation des doctrines d\u2019emploi fran\u00e7aise et de l\u2019OTAN s\u2019impose. Enfin, aller plus loin suppose de concr\u00e9tiser des \u00e9paulements op\u00e9rationnels et capacitaires aupr\u00e8s de nos partenaires europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n Dans son discours de l\u2019\u00eele Longue, Emmanuel Macron s\u2019est voulu rassurant et soucieux de maintenir le consensus national sur la dissuasion. Se contentant de donner de grandes orientations, de proposer un approfondissement des discussions avec nos partenaires, il n\u2019a lev\u00e9 qu\u2019un pan du voile. Il est vrai que nous n\u2019en sommes qu\u2019\u00e0 l\u2019amorce d\u2019un processus de concertation et, dans ce domaine, les sujets de discussion ne s\u2019\u00e9talent pas au grand jour.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, si l\u2019on veut avancer sereinement dans ces \u00e9changes, il faut le faire avec franchise en pla\u00e7ant d\u2019embl\u00e9e des lignes rouges. Comme Emmanuel Macron l\u2019a opportun\u00e9ment rappel\u00e9, la dissuasion fran\u00e7aise \u00ab \u00e9largie \u00bb ou \u00ab avanc\u00e9e \u00bb (selon la nouvelle terminologie employ\u00e9e) n\u2019est en aucune fa\u00e7on une dissuasion partag\u00e9e. Il ne saurait donc \u00eatre question de partager avec quiconque la fabrication, la d\u00e9tention, ni l\u2019ordre de mise \u00e0 feu des missiles nucl\u00e9aires fran\u00e7ais. Jamais la France, par une frappe nucl\u00e9aire d\u2019envergure, ne jouera son va-tout si sa survie comme nation n\u2019est pas \u00e9galement en cause. Jamais elle n\u2019acceptera de transiger sur l\u2019autonomie des moyens de la dissuasion, ni sur le caract\u00e8re souverain de la cha\u00eene de commandement. <\/p>\n\n\n\n L\u2019autonomie de la dissuasion fran\u00e7aise requiert en outre la ma\u00eetrise compl\u00e8te des circuits de production et de maintenance des armes nucl\u00e9aires, de leurs vecteurs et de leurs porteurs sous-marins nucl\u00e9aires ou avions de combat. \u00c0 cet \u00e9gard, les r\u00e9centes d\u00e9clarations du Chancelier Merz remettant en cause le programme SCAF au moment o\u00f9, \u00e0 Munich, il entendait nouer un dialogue avec notre pays sur la dissuasion, ont \u00e9t\u00e9 entendues comme particuli\u00e8rement mal venues et dissonantes. Le sort de l\u2019avion furtif de sixi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration au c\u0153ur de ce programme conditionne en effet le renouvellement de notre composante a\u00e9rienne de dissuasion. Derri\u00e8re les divergences industrielles et politiques entre Paris et Berlin, ce propos r\u00e9v\u00e9lait le tr\u00e8s grand \u00e9cart des cultures strat\u00e9giques allemande et fran\u00e7aise. La France ne peut pas transiger sur la modernisation des outils de sa dissuasion. L\u2019Allemagne, en faisant le pari de devenir la premi\u00e8re puissance conventionnelle en Europe, nourrit surtout pour l\u2019heure les ambitions et le carnet de commandes de Rheinmetall et de ses industriels de l\u2019armement. <\/p>\n\n\n\n Il faut \u00e9galement s\u2019employer \u00e0 r\u00e9duire des diff\u00e9rences d\u2019approche et de perception des priorit\u00e9s militaires que notre r\u00e9int\u00e9gration dans le commandement int\u00e9gr\u00e9 de l\u2019OTAN a contribu\u00e9 depuis 2009 \u00e0 masquer. Nos partenaires sont en effet enclins \u00e0 croire que la mission de dissuasion exprime une singularit\u00e9, constitue un atout d\u2019une politique de d\u00e9fense fran\u00e7aise ayant par ailleurs adopt\u00e9 les standards de l\u2019OTAN. Or, il n\u2019en est rien. Telle une \u00e9pine dorsale, la dissuasion continue de structurer, en profondeur, strat\u00e9giquement, financi\u00e8rement et technologiquement notre d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n En outre, la doctrine fran\u00e7aise de dissuasion n\u2019est absolument pas align\u00e9e sur celle de l\u2019OTAN. Actuellement, dans un faux-semblant confortable, la dissuasion fran\u00e7aise se place \u2014 \u00e0 part et en plus \u2014 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des moyens militaires europ\u00e9ens et am\u00e9ricains qui, dans l\u2019OTAN, assurent la s\u00e9curit\u00e9 collective des Alli\u00e9s. Il s\u2019agit d\u2019une contribution autonome : sans se conformer \u00e0 la doctrine d\u2019emploi ni \u00eatre soumise \u00e0 la planification nucl\u00e9aire de l\u2019OTAN, nos forces strat\u00e9giques s\u2019ajoutent aux moyens alli\u00e9s tout en complexifiant la donne pour un adversaire. La dissuasion fran\u00e7aise contribue au renforcement global de la dissuasion de l\u2019Alliance \u00bb (D\u00e9claration d\u2019Ottawa, 1974). En tant que \u00ab centre de d\u00e9cision distincts, elle complique les calculs d\u2019adversaires potentiels \u00bb (communiqu\u00e9 du Sommet de Varsovie, 2016). Les armes nucl\u00e9aires fran\u00e7aises constituent ainsi, d\u2019une part, un facteur de certitude qui sanctuarise, sous la menace de repr\u00e9sailles massives, le territoire national et, d\u2019autre part, un \u00e9l\u00e9ment d\u2019incertitude dans la partie dissuasive \u00e0 trois qui se joue avec les \u00c9tats-Unis et la Russie sur le Vieux-continent.<\/p>\n\n\n\n Cette ambig\u00fcit\u00e9 nous sert. Elle permet de s\u2019accommoder des contradictions qui opposent les doctrines de dissuasion fran\u00e7aise et otanienne. <\/p>\n\n\n\n L\u2019europ\u00e9anisation de la dissuasion n\u2019oblige pas \u00e0 en sortir du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais. En revanche, elle force les partenaires europ\u00e9ens \u00e0 admettre le double standard d\u2019une dissuasion nucl\u00e9aire diff\u00e9renci\u00e9e selon qu\u2019elle s\u2019exprime dans l\u2019OTAN ou s\u2019envisage de concert avec les Fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est d\u2019ailleurs sans doute l\u00e0 que le b\u00e2t blesse pour eux, tant vis-\u00e0-vis des Am\u00e9ricains que de leurs opinions publiques peu au fait des options et sc\u00e9narios nucl\u00e9aires.<\/p>\n\n\n\n Depuis la fin de la Guerre froide, pour les pays de l\u2019OTAN membres de l\u2019Union (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas) qui accueillent depuis une soixantaine d\u2019ann\u00e9es les bombes atomiques am\u00e9ricaines B61 sur leur territoire, ces bombes \u00e0 gravit\u00e9 constituent avant tout un gage politique. Elles mat\u00e9rialisent une relation sp\u00e9ciale avec les \u00c9tats-Unis engag\u00e9s \u00e0 les d\u00e9fendre, y compris, en acceptant le franchissement possible du seuil nucl\u00e9aire avec l\u2019emploi de ces armes de th\u00e9\u00e2tre. <\/p>\n\n\n\n L\u2019achat par ces quatre pays de F35 pour emporter la B61 (demain sans doute rejoints par le Royaume-Uni d\u00e9sireux de se doter \u00e0 nouveau d\u2019une composante nucl\u00e9aire a\u00e9roport\u00e9e) a pour but de consolider davantage encore le lien politico-strat\u00e9gique avec les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Par rapport \u00e0 la r\u00e9affirmation de ce lien, les options d\u2019emploi op\u00e9rationnel des F35A coupl\u00e9s \u00e0 la B61-12, version modernis\u00e9e, de la bombe am\u00e9ricaine \u00e0 gravit\u00e9 est une question seconde pour les d\u00e9cideurs allemands, belges, italiens et n\u00e9erlandais. On comprend ais\u00e9ment pourquoi : la question les plonge dans l\u2019embarras. L\u2019ajout d\u2019un kit de guidage \u00e0 la bombe B61-12 qui lui offre d\u00e9sormais une capacit\u00e9 de tir \u00e0 distance de l\u2019ordre d\u2019une trentaine de kilom\u00e8tres et la rend un peu plus pr\u00e9cise ne change rien \u00e0 l\u2019affaire. Elle reste un accessoire anachronique du temps de la Guerre froide. <\/p>\n\n\n\n Vu les difficult\u00e9s de p\u00e9n\u00e9tration d\u2019un raid a\u00e9rien en milieu non permissif, sur quel type de cibles et au-dessus de quels territoires europ\u00e9ens, les 80 unit\u00e9s stationn\u00e9es en Europe de la B61-12, charg\u00e9es de 0,3 \u00e0 50kt, pourraient-elle \u00eatre largu\u00e9es ?<\/p>\n\n\n\n Quel pays disposant de la B61-12 serait pr\u00eat, \u00e0 condition que les \u00c9tats-Unis l\u2019y autorise et sans garantie pour la suite, \u00e0 d\u00e9livrer une frappe nucl\u00e9aire limit\u00e9e contre des int\u00e9r\u00eats russes sous la menace d\u2019un tir de r\u00e9torsion plus puissant sur son propre sol, par exemple celui d\u2019un Orechnick russe ?<\/p>\n\n\n\n Les performances et la gamme de missions de la composante nucl\u00e9aire a\u00e9rienne des pays de l\u2019OTAN sont singuli\u00e8rement contraintes. Elles contrastent avec celles de nos forces a\u00e9riennes strat\u00e9giques actuellement dot\u00e9es de l\u2019ASMPA et \u00e0 terme \u00e9quip\u00e9es de la version hypersonique de l\u2019ASN4G, un missile tir\u00e9 \u00e0 1000 km de son point d\u2019impact et dont la vitesse et les aides \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration rendent le coup au but quasi imparable. L\u2019emploi de cette force est en outre adoss\u00e9 aux capacit\u00e9s de destruction de la force oc\u00e9anique strat\u00e9gique pr\u00eates \u00e0 tout moment \u00e0 infliger des repr\u00e9sailles massives.<\/p>\n\n\n\n Le choix des armes, la doctrine d\u2019emploi et la mission des forces nucl\u00e9aires fran\u00e7aises sont guid\u00e9s par l\u2019exigence de la coh\u00e9rence strat\u00e9gique et de l\u2019efficacit\u00e9 militaire \u2014 les options de nos partenaires r\u00e9pondent \u00e0 des crit\u00e8res avant tout politiques. <\/p>\n\n\n\n La conception fran\u00e7aise de la dissuasion est radicale dans son substrat th\u00e9orique, dans ses choix technologiques et dans les effets port\u00e9s de ces armements. La doctrine fran\u00e7aise de dissuasion ne con\u00e7oit la frappe nucl\u00e9aire que dans des circonstances extr\u00eames de l\u00e9gitime d\u00e9fense : les armes nucl\u00e9aires sont des instruments de dissuasion \u00e0 des fins d\u2019emp\u00eachement de la guerre d\u00e8s lors qu\u2019un conflit nucl\u00e9aire prolong\u00e9 ne peut \u00eatre gagn\u00e9 et ne ferait que des perdants.<\/p>\n\n\n\n Paris consid\u00e8re donc l\u2019emploi d\u2019armes nucl\u00e9aires que comme ultime recours afin de provoquer une rupture d\u00e9finitive dans la conduite d\u2019un conflit et d\u2019y mettre un terme sous la menace du pire. La France a toujours r\u00e9cus\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il puisse \u00eatre fait un usage gradu\u00e9 dans la dur\u00e9e des armes nucl\u00e9aires \u2014 telle que la th\u00e9orie am\u00e9ricaine de riposte flexible l\u2019envisageait au temps de la guerre froide et telle que le sous-entend aujourd\u2019hui, avec une ambig\u00fcit\u00e9, comme toujours possible \u2014 la doctrine de l\u2019OTAN.<\/p>\n\n\n\n Hier quand les pays de l\u2019Europe de l\u2019Est \u00e9taient sous le joug sovi\u00e9tique, et moins encore \u00e0 pr\u00e9sent, la France n\u2019envisage de transformer notre continent en terrain de tirs nucl\u00e9aires et en un champ de ruines. <\/p>\n\n\n\n Une frappe nucl\u00e9aire dans notre doctrine est d\u2019abord d\u00e9livr\u00e9e comme un ultime avertissement ou un coup d\u2019arr\u00eat mettant fin \u00e0 une agression mena\u00e7ant nos int\u00e9r\u00eats vitaux sous la menace, en cas de r\u00e9cidive, de poursuite, ou d\u2019escalade nucl\u00e9aire d\u2019une d\u00e9flagration entra\u00eenant des dommages inacceptables pour le territoire et la population de la partie adverse et for\u00e7ant ainsi celle-ci \u00e0 en rabattre. Notre panoplie est compos\u00e9e de missiles lourds et ne comporte plus depuis 1992 de missiles nucl\u00e9aires sub ou pr\u00e9-strat\u00e9giques, \u00e0 courte port\u00e9e et faiblement charg\u00e9s, pouvant \u00eatre tir\u00e9s dans le seul but de stopper un engagement tactique. <\/p>\n\n\n\n Les missiles en dotation dans nos forces peuvent tous \u00eatre tir\u00e9s \u00e0 distance de s\u00e9curit\u00e9 et sont pourvus de t\u00eates lourdement charg\u00e9es. \u00c0 titre d\u2019indication, la charge nominale de la t\u00eate TNA de l\u2019actuel ASMPA-R est de l\u2019ordre de 250 \u00e0 300 KT (20 fois Hiroshima). La version d\u2019un seul des 16 M51-3 embarqu\u00e9s sur SNLE comporte jusqu\u2019\u00e0 dix t\u00eates dont chacune a une puissance de l\u2019ordre de 100kt. <\/p>\n\n\n\n La France, en passe de renouveler ses composantes avec une troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration de la Force oc\u00e9anique strat\u00e9gique (FOST) et des Forces a\u00e9riennes strat\u00e9giques (FAS), dispose et disposera demain de forces strat\u00e9giques modernis\u00e9es aux meilleurs standards. Mais ces forces sont calibr\u00e9es pour exercer une pression conforme \u00e0 une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n\u2019envisage le franchissement du seuil nucl\u00e9aire que dans des situations extr\u00eames, des cas limites.<\/p>\n\n\n\n Notre doctrine n\u2019est pas compatible avec celle de l\u2019OTAN. Nous ne souhaitons pas impliquer les armes nucl\u00e9aires sur le champ de bataille. Les bombes B61-12, sous double clef, ne peuvent en outre pas servir \u00e0 un tir souverain d\u2019ultime avertissement qui doit librement manifester la d\u00e9termination de la France. <\/p>\n\n\n\n En cas d\u2019\u00e9largissement de la dissuasion fran\u00e7aise, notre pays peut continuer de s\u2019accommoder du double standard nucl\u00e9aire europ\u00e9en mais nos alli\u00e9s doivent \u00eatre pleinement conscients des contradictions qu\u2019ils devront assumer et surtout de la n\u00e9cessaire adaptation de leur posture strat\u00e9gique dans la dur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Sous ce postulat, une concertation sur l\u2019environnement de s\u00e9curit\u00e9, les \u00e9l\u00e9ments de doctrine, les proc\u00e9dures d\u2019alertes et \u2014 le moment venu \u2014 sur la d\u00e9finition th\u00e9orique de l\u2019\u00e9ventail des frappes devrait sous pouvoir \u00eatre engag\u00e9e. Mais cette concertation n\u2019a aucune chance d\u2019aboutir si les postures strat\u00e9giques des partenaires avec qui nous pourrions avoir un tel dialogue ne convergeaient pas \u00e0 terme vers la d\u00e9finition progressive d\u2019un contrat commun de s\u00e9curit\u00e9 collective et une mise en coh\u00e9rence capacitaire.<\/p>\n\n\n\n S\u2019agissant des moyens, avec un stock d\u2019armes nucl\u00e9aires op\u00e9rationnelles de l\u2019ordre de 290 pour la France et 240 pour le Royaume-Uni, de la qualit\u00e9 des armes, de leurs performances et de leur flexibilit\u00e9 d\u2019emploi est clef. Dans une annonce historique, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a d\u00e9clar\u00e9 que le nombre de t\u00eates nucl\u00e9aires allait augmenter, en pr\u00e9cisant d\u2019embl\u00e9e que les chiffres de cette augmentation ne seraient jamais communiqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Faut-il envisager de se doter, en partenariat, d\u2019un autre type de missiles, possiblement au double standard conventionnel et nucl\u00e9aire permettant des frappes dans la profondeur ? Face \u00e0 la menace des missiles de moyenne port\u00e9e russe, nous avons besoin de missiles ayant une plus grande port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Au plan op\u00e9rationnel, l\u2019\u00e9largissement de la dissuasion fran\u00e7aise suppose des \u00e9paulements capacitaires. Un premier axe de coop\u00e9ration pourrait porter sur le soutien aux missions des FAS et la Composante nucl\u00e9aire a\u00e9roport\u00e9e (CNA), nos partenaires fournissant une partie des moyens d\u2019accompagnement nucl\u00e9aire et augmentant ainsi la capacit\u00e9 de p\u00e9n\u00e9tration du raid nucl\u00e9aire. <\/p>\n\n\n\n On peut aussi, par le stationnement au sol des avions des FAS ou leur d\u00e9ploiement dans les espaces a\u00e9riens de nos alli\u00e9s, rendre manifeste et tangible, l\u2019europ\u00e9anisation de la couverture de la dissuasion fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n La France envisage \u00e0 la suite des d\u00e9clarations du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique sur la base BA 116 de Luxeuil-les-Bains de doter les FAS d\u2019un troisi\u00e8me escadron.<\/p>\n\n\n\n Les marines europ\u00e9ennes pourraient aussi contribuer \u00e0 la protection avanc\u00e9e des SNLE de la FOST fran\u00e7aise et de la Royal Navy britannique.<\/p>\n\n\n\n Si le nombre des vecteurs embarqu\u00e9s \u00e0 bord des SNLE fran\u00e7ais et britanniques est jug\u00e9 suffisant par Londres et Paris pour infliger des dommages inacceptables \u00e0 un adversaire qui s\u2019en prendrait \u00e0 nos int\u00e9r\u00eats vitaux, l\u2019accroissement d\u2019un b\u00e2timent pour chacune des deux flottes, aujourd\u2019hui calibr\u00e9es \u00e0 quatre SNLE, permettrait d\u2019assurer en permanence au moins trois SNLE \u00e0 la mer, ce qui serait de nature \u00e0 renforcer la posture dissuasive europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n La coordination franco-britannique annonc\u00e9e par la d\u00e9claration de Northwoo<\/em>d cr\u00e9dibilise en outre l\u2019option d\u2019une r\u00e9ponse coordonn\u00e9e en cas d\u2019attaque majeure visant le territoire europ\u00e9en et non seulement l\u2019un des deux pays. Coordonner plus syst\u00e9matiquement les temps de pr\u00e9sence \u00e0 la mer des SNLE britanniques et fran\u00e7ais semble donc un objectif r\u00e9aliste et raisonnable. Toute la difficult\u00e9 de l\u2019\u00e9largissement de sa dissuasion pour la France est de ne pas lui faire perdre en cr\u00e9dibilit\u00e9 et de gagner en robustesse par des coop\u00e9rations avec ses partenaires.<\/p>\n\n\n\n En revanche, l\u2019europ\u00e9anisation de sa dissuasion procure \u00e0 celle-ci de la profondeur de champ et de la robustesse. <\/p>\n\n\n\n Enfin, elle contribue au r\u00e9\u00e9quilibrage des rapports de forces en Europe et, en cas de guerre d\u00e9clar\u00e9e, \u00e0 \u00e9viter que les hostilit\u00e9s ne d\u00e9bouchent sur une lutte \u00e0 mort.<\/p>\n\n\n\n Selon cette grammaire \u2014 et \u00e0 condition que le rapport des forces conventionnelles et nucl\u00e9aires europ\u00e9ennes soit globalement convaincant vis-\u00e0-vis d\u2019un ennemi potentiel \u2014 les armes nucl\u00e9aires fran\u00e7aises peuvent servir \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019une strat\u00e9gie europ\u00e9enne de d\u00e9ni d\u2019acc\u00e8s. Pour Paris comme pour ses partenaires europ\u00e9ens, qui s\u2019engageraient solidairement dans l\u2019entreprise, ce qui compte, d\u2019abord et avant tout, est le r\u00e9tablissement d\u2019un rapport de force dissuasif avec la Russie et le maintien d\u2019une mise \u00e0 distance des autres puissances nucl\u00e9aires, Chine comprise.<\/p>\n\n\n\n Le discours de l\u2019\u00eele Longue creuse le sillon d\u2019une dissuasion fran\u00e7aise qui se renforce, il ouvre aussi la voie \u00e0 son europ\u00e9anisation possible. <\/p>\n\n\n\n Dans le fracas des explosions en Ukraine et des bombardements contre l\u2019Iran, le discours de l\u2019\u00eele Longue, tenu dans un nouvel \u00e9pisode de hautes tensions internationales sera-t-il entendu par-del\u00e0 nos fronti\u00e8res ? Il est normal qu\u2019il soit suivi d\u2019une phase de d\u00e9cantation du c\u00f4t\u00e9 des Europ\u00e9ens. La balle est maintenant dans leur camp.<\/p>\n\n\n\n Monsieur le Premier ministre, Mesdames et messieurs en vos grades et qualit\u00e9s, c’est avec gravit\u00e9 que je me tiens aujourd’hui devant vous, au c\u0153ur de l’\u00cele Longue, cette cath\u00e9drale de notre souverainet\u00e9, symbole de l’engagement constant de notre pays pour la dissuasion nucl\u00e9aire depuis maintenant plus de 65 ans.<\/p>\n\n\n\n Dans quelques jours, le sous-marin nucl\u00e9aire lanceur d’engin, le T\u00e9m\u00e9raire, qui vous fait face, prendra la mer. Il dispara\u00eetra dans une discr\u00e9tion absolue et jouera pleinement, depuis les profondeurs, son r\u00f4le de gardien ultime de notre libert\u00e9 d’action, de notre ind\u00e9pendance. Tout cela, nous le devons \u00e0 l’engagement continu de mes pr\u00e9d\u00e9cesseurs, de nos arm\u00e9es, depuis le premier essai nucl\u00e9aire fran\u00e7ais en 1960, la premi\u00e8re alerte op\u00e9rationnelle des forces a\u00e9riennes strat\u00e9giques en 1964, la premi\u00e8re pierre pos\u00e9e ici m\u00eame, \u00e0 l’\u00cele longue, en 1965, et encore la premi\u00e8re patrouille du SNLE, Le Redoutable, en janvier 1972. Nous le devons aussi au savoir-faire de nos centres de recherche, de nos industriels, au professionnalisme et au d\u00e9vouement des militaires et des civils qui servent, o\u00f9 qu’ils se trouvent, dans un atelier secret, au fond des mers ou dans le ciel, notre dissuasion nucl\u00e9aire. J’en suis reconnaissant \u00e0 chacun.<\/p>\n\n\n\n Pour la dissuasion, notre Nation a consenti un effort financier, scientifique et technologique constant, \u00e0 tous \u00e9gards, exceptionnel et sans \u00e9gal sur le continent. D\u00e9j\u00e0, trois g\u00e9n\u00e9rations de femmes et d’hommes se sont succ\u00e9d\u00e9es pour \u0153uvrer \u00e0 l’\u00e9dification, \u00e0 la consolidation, \u00e0 l’optimisation de ce qui constitue la pierre angulaire de notre strat\u00e9gie de d\u00e9fense. \u00c0 l’heure o\u00f9 vacillent les certitudes, o\u00f9 les adversaires s’enhardissent, o\u00f9 les alliances faseyent, la dissuasion est et doit demeurer un intangible fran\u00e7ais. En tant que pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, \u00e9lu au suffrage universel direct, j’en suis le garant. Je suis venu ici vous redire avec la plus grande force l’attachement de la Nation, mon attachement \u00e0 la poursuite de cette mission fondamentale.<\/p>\n\n\n\n Notre dissuasion est robuste et efficace. Tous ceux qui auraient l’audace de vouloir s’en prendre \u00e0 la France savent le prix insoutenable qu’il y aurait pour eux, \u00e0 payer. Mais intangible ne veut pas dire inerte. En f\u00e9vrier 2020, il y a six ans d\u00e9j\u00e0, fid\u00e8le \u00e0 la tradition r\u00e9publicaine, j’avais expos\u00e9 les fondements de notre doctrine nucl\u00e9aire et de sa place dans le monde. Depuis lors, les choses ont chang\u00e9. Les six ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es pour la France et pour l’Europe p\u00e8sent comme des d\u00e9cennies. Et les derniers mois comme des ann\u00e9es. Nos concurrents ont \u00e9volu\u00e9, nos partenaires aussi. Le monde se durcit et les derni\u00e8res heures l’ont encore d\u00e9montr\u00e9. C’est donc avec beaucoup de gravit\u00e9 que je viens aujourd’hui annoncer \u00e0 la Nation une \u00e9volution \u00e0 la hauteur de nos d\u00e9fis nationaux et europ\u00e9ens. Nous devons renforcer notre dissuasion nucl\u00e9aire face \u00e0 la combinaison des menaces et nous devons penser notre strat\u00e9gie de dissuasion dans la profondeur du continent europ\u00e9en, dans le plein respect de notre souverainet\u00e9, avec la mise en place progressive de ce que j’appellerai une dissuasion avanc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Oui, nous vivons actuellement, au plan g\u00e9opolitique, une p\u00e9riode de rupture, pleine de risques, et nos compatriotes en ont pleinement conscience. Cette p\u00e9riode justifie un durcissement de notre mod\u00e8le. La Russie m\u00e8ne \u00e0 l’Ukraine voisine une guerre lente et cruelle qui constitue, comme l’a identifi\u00e9 notre revue nationale strat\u00e9gique, un risque majeur pour notre Europe. Cette m\u00eame Russie assume un r\u00e9visionnisme, un imp\u00e9rialisme brutal et, d\u00e9j\u00e0 forte d’un arsenal nucl\u00e9aire pl\u00e9thorique, ne cesse de d\u00e9velopper de nouvelles armes. Des missiles nucl\u00e9aires hypersoniques, d’autres \u00e0 propulsion nucl\u00e9aire cens\u00e9s voler sans limite, des torpilles nucl\u00e9aires, et m\u00eame un projet particuli\u00e8rement dangereux pour l’humanit\u00e9, d’armes nucl\u00e9aires envoy\u00e9es dans l’espace.<\/p>\n\n\n\n La Chine, de son c\u00f4t\u00e9, s’est engag\u00e9e dans un rattrapage \u00e0 marche forc\u00e9e des Etats-Unis. Elle fabrique plus d’armes aujourd’hui que n’importe quel autre pays. Elle a expos\u00e9 encore r\u00e9cemment les derniers perfectionnements de sa triade. Nul ne sait quelles seraient les ramifications, directes ou indirectes, nucl\u00e9aires ou non, d’un conflit qui \u00e9claterait en Extr\u00eame-Orient ou ailleurs, elles ne sauraient en tout \u00e9tat de cause \u00eatre sans cons\u00e9quences pour nous. La Chine, comme la Russie, d\u00e9veloppe des syst\u00e8mes de plus en plus sophistiqu\u00e9s de protection de leur territoire, une logique qu\u2019\u00e9pousent d’ailleurs les Am\u00e9ricains aussi avec leur projet de Golden Dome<\/em>.<\/p>\n\n\n\n En Asie, les arsenaux ou les forces strat\u00e9giques d’autres Etats possesseurs, comme l’Inde, le Pakistan et la Cor\u00e9e du Nord, sont en pleine expansion. Par ailleurs, nous ne pouvons plus consid\u00e9rer les menaces de mani\u00e8re isol\u00e9e, car de nouveaux liens sont apparus entre elles. Quel est le prix du soutien massif de la Cor\u00e9e du Nord \u00e0 la guerre d’agression que m\u00e8ne la Russie ? Quelles sont les ramifications du trait\u00e9 d’alliance entre les deux pays ? Que dire de la d\u00e9pendance extr\u00eame dans laquelle la Russie s\u2019est plac\u00e9e vis-\u00e0-vis de la Chine ? De tout cela, nous devons tenir compte. A cela s’ajoute la guerre en cours au Proche et Moyen-Orient, qui porte et portera son lot d’instabilit\u00e9 et d’embrasements possibles \u00e0 nos fronti\u00e8res, avec un Iran aux capacit\u00e9s nucl\u00e9aires et balistiques non encore d\u00e9truites. Sur cela, je reviendrai dans les prochains jours. Quant \u00e0 nos alli\u00e9s am\u00e9ricains, qui eux-m\u00eames modernisent leur arsenal, ils jouent depuis 1945 et continueront de jouer un r\u00f4le cl\u00e9 dans la d\u00e9fense de l’Europe. Nous leur en savons gr\u00e9, et au plan de la dissuasion, ils participent directement \u00e0 notre protection avec la mission nucl\u00e9aire de l’OTAN. Mais leur r\u00e9cente strat\u00e9gie nationale de s\u00e9curit\u00e9 et de d\u00e9fense manifeste un r\u00e9agencement des priorit\u00e9s am\u00e9ricaines et une incitation forte \u00e0 ce que l’Europe s’occupe plus directement de sa propre s\u00e9curit\u00e9. Il nous faut entendre cette invitation \u00e0 prendre davantage en main notre destin, et comme vous le savez, je ne dis pas autre chose depuis le premier jour de mon premier mandat.<\/p>\n\n\n\n Il y a par ailleurs une autre caract\u00e9ristique, de la p\u00e9riode que nous vivons. Dans l’atmosph\u00e8re d’anomie actuelle, nous assistons \u00e0 la fois \u00e0 un renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucl\u00e9aire, mais aussi dans le m\u00eame temps \u00e0 une intensification de la conflictualit\u00e9 sous ce seuil. Et cela a des implications tr\u00e8s directes pour nous. Le risque de franchissement est plus grand d’abord parce que les conflits impliquant des puissances dot\u00e9es des Etats possesseurs ou prolif\u00e9rants s’accroissent. N’a-t-on pas vu tout r\u00e9cemment des explosions de violences impliquant l’Inde, le Pakistan, l’Iran, Isra\u00ebl ? N’a-t-on pas vu aussi des comportements irresponsables de la Russie en particulier, avec une modification de sa doctrine cousue main pour menacer l’Ukraine, une banalisation du discours sur l’arme, des officiels qui agitent des menaces inconsid\u00e9r\u00e9es, des tirs de missiles duaux comme l’Orechnik, \u00e0 proximit\u00e9 des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes ? Tout cela est un changement majeur qui rend plus tangible le risque de franchissement.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, les puissances nucl\u00e9aires comme la France doivent aussi s’accoutumer \u00e0 la possibilit\u00e9 de conflits majeurs sous le seuil nucl\u00e9aire dans leur environnement imm\u00e9diat. N’a-t-on pas vu ces derniers mois des salves de missiles tomber sur des puissances dot\u00e9es ou des Etats possesseurs ? L’Europe pourrait un jour se trouver dans une position similaire. Pour g\u00e9rer ce genre de situation avant qu’elle ne franchisse le seuil nucl\u00e9aire, il faut des capacit\u00e9s sp\u00e9cifiques. L’alerte avanc\u00e9e pour d\u00e9tecter les menaces, la d\u00e9fense a\u00e9rienne \u00e9largie pour s’en pr\u00e9munir, la frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif. C’est tout cela qu’on appelle l’\u00e9paulement. Pour \u00eatre forts dans notre dissuasion nucl\u00e9aire, nous devons \u00eatre forts dans nos capacit\u00e9s conventionnelles dans toutes leurs dimensions. C’est bien sur ces deux piliers que se fonde notre d\u00e9fense et j’en ai soulign\u00e9 l’importance d\u00e8s 2020. Mais les derni\u00e8res ann\u00e9es ont bien montr\u00e9 le manque criant de capacit\u00e9s d’\u00e9paulement en Europe. Et cette situation n’est pas tenable. Et vous verrez qu’elle occupe une place importante dans mon raisonnement.<\/p>\n\n\n\n\n\n Tout cela montre en tout cas que les menaces nucl\u00e9aires s’accroissent, se diversifient, qu’elles sont davantage connect\u00e9es entre elles, qu’elles risquent d’\u00eatre pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es d’\u00e9pisodes de conflits intenses sous le seuil et que les d\u00e9fenses de nos adversaires potentiels se renforcent. Nous devons donc en tirer les le\u00e7ons. Car en effet, dans ce monde dangereux et instable, comme vous m’avez d\u00e9j\u00e0 entendu le dire \u00e0 plusieurs reprises, pour \u00eatre libre, il faut \u00eatre craint. J’en ai la conviction. Notre pays d\u00e9tient cette arme hors du commun qu’est l’arme nucl\u00e9aire et il en fait le socle de sa s\u00e9curit\u00e9. La cha\u00eene de commandement est d’une clart\u00e9 totale et la d\u00e9cision ultime revient au seul pr\u00e9sident de la R\u00e9publique.<\/p>\n\n\n\n Devant la Nation, dans ces temps d’incertitude, je le redis aujourd’hui avec force, en ma qualit\u00e9 de pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, je n’h\u00e9siterai jamais \u00e0 prendre les d\u00e9cisions qui seraient indispensables \u00e0 la protection de nos int\u00e9r\u00eats vitaux. Si nous devions utiliser notre arsenal, aucun Etat, si puissant soit-il, ne pourrait s’y soustraire. Aucun, si vaste soit-il, ne s’en remettrait. Un seul de nos sous-marins, tel que celui derri\u00e8re moi, emporte avec lui une puissance de frappe qui \u00e9quivaut \u00e0 la somme de toutes les bombes tomb\u00e9es en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est pr\u00e8s de mille fois la puissance des premi\u00e8res bombes nucl\u00e9aires. C’est donc un discours de puissance assum\u00e9 au service de la paix que je viens vous tenir aujourd’hui. Et cette puissance, vous le savez mieux que quiconque, ne vient pas sans effort. Le maintien de la cr\u00e9dibilit\u00e9 de cet outil est le fruit de d\u00e9cisions importantes prises ces derni\u00e8res d\u00e9cennies et acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Les trois d\u00e9cennies d’apr\u00e8s la guerre froide nous avaient offert cette parenth\u00e8se de l’histoire o\u00f9 nous b\u00e9n\u00e9ficions de l’affaiblissement de nos adversaires et de l’empathie assur\u00e9e de nos alli\u00e9s. En cons\u00e9quence, nous avions progressivement renonc\u00e9 \u00e0 la composante terrestre de notre dissuasion et nos arsenaux avaient d\u00e9cru. Ces temps pourtant si proches semblent d\u00e9j\u00e0 lointains.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s 2017, j’ai pris acte de la fin des dividendes de la paix. Je me suis employ\u00e9 \u00e0 assurer le renouvellement de tous nos moyens pour les prochaines d\u00e9cennies. Nos futurs sous-marins strat\u00e9giques ont \u00e9t\u00e9 mis en chantier. Ceux qui assurent avec vaillance une pr\u00e9sence permanente \u00e0 la mer depuis 1972 verront donc la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration prendre la mer. Ici m\u00eame, \u00e0 l’\u00cele-Longue.<\/p>\n\n\n\n Les premi\u00e8res d\u00e9coupes de l’acier qui fa\u00e7onnera les coques de ces nouveaux sous-marins ont commenc\u00e9 il y a plusieurs mois \u00e0 Cherbourg. Je tiens ici \u00e0 f\u00e9liciter les acteurs militaires, industriels, scientifiques qui \u0153uvrent \u00e0 ce succ\u00e8s. Tr\u00e8s peu de nations dans notre monde sont capables de construire de tels sous-marins nucl\u00e9aires, prodiges in\u00e9gal\u00e9s de technologies, aussi discrets que performants, capables de frapper en tous points nos agresseurs potentiels. Dans la tradition qui pr\u00e9side au bapt\u00eame de nos sous-marins, j’ai ainsi aujourd’hui l’insigne honneur de vous annoncer que le futur sous-marin nucl\u00e9aire lanceur d’engin qui battra pavillon fran\u00e7ais se nommera l’Invincible et naviguera en 2036.<\/p>\n\n\n\n La m\u00eame rigueur s’est appliqu\u00e9e au renouvellement int\u00e9gral des autres domaines de la dissuasion. Nous disposons depuis quelques mois du nouveau missile M51.3 sur nos SNLE et d’une nouvelle t\u00eate nucl\u00e9aire oc\u00e9anique optimis\u00e9e pour p\u00e9n\u00e9trer toutes les d\u00e9fenses. Notre force a\u00e9rienne strat\u00e9gique et la force a\u00e9ronavale nucl\u00e9aire ont vu leur missile de croisi\u00e8re nucl\u00e9aire r\u00e9nov\u00e9 et nous allons lancer cette ann\u00e9e le tr\u00e8s ambitieux programme de missiles strat\u00e9giques hypersoniques et manoeuvrants qui \u00e9quipera nos avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine d\u00e9cennie.<\/p>\n\n\n\n Notre programme national Tritium a \u00e9t\u00e9 consolid\u00e9, nous assurant de notre capacit\u00e9 \u00e0 poursuivre la production d’armes nucl\u00e9aires en totale ind\u00e9pendance et autosuffisance. Notre r\u00e9armement, vous le voyez, engag\u00e9 depuis presque dix ans, porte donc ses fruits. Vous en voyez certains effets ici m\u00eame et l’effort se poursuivra bien s\u00fbr sym\u00e9triquement sur le volet conventionnel. Et pourtant, le contexte que j’ai \u00e9voqu\u00e9 au d\u00e9but de mon propos m’am\u00e8ne \u00e0 une conclusion claire : nous ne pouvons pas nous satisfaire de la trajectoire actuelle. Je dois \u00e0 la Nation, pour aujourd’hui mais aussi pour l’avenir, l’assurance absolue que notre dissuasion demeurera cr\u00e9dible et qu’au moment des circonstances extr\u00eames, elle nous soustraira \u00e0 tout chantage et toute capitulation.<\/p>\n\n\n\n
Mesdames et messieurs les ministres,<\/p>\n\n\n\n
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