{"id":318311,"date":"2026-02-22T06:00:00","date_gmt":"2026-02-22T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=318311"},"modified":"2026-02-21T17:29:36","modified_gmt":"2026-02-21T16:29:36","slug":"arreter-decrire-le-clezio-entretien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/22\/arreter-decrire-le-clezio-entretien\/","title":{"rendered":"Pourquoi n’avez-vous pas arr\u00eat\u00e9 d’\u00e9crire ? Une conversation avec J.M.G. Le Cl\u00e9zio"},"content":{"rendered":"\n
Sor Juana In\u00e9s de la Cruz, Juan Rulfo, Luis Gonz\u00e1lez y Gonz\u00e1lez. <\/em><\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 les \u00ab Trois Mexique \u00bb de J. M. G. Le Cl\u00e9zio. <\/em><\/p>\n\n\n\n Trois figures, trois parties : la premi\u00e8re \u2014 la plus longue \u2014 est consacr\u00e9e \u00e0 la po\u00e9tesse du XVIIe si\u00e8cle soeur Juana In\u00e9s de la Cruz (1651-1695), la deuxi\u00e8me \u00e0 l\u2019\u00e9crivain Juan Rulfo (1917-1986) et la troisi\u00e8me \u00e0 une personne bien moins connue que les deux premi\u00e8res, l\u2019historien Luis Gonz\u00e1lez y Gonz\u00e1lez. <\/em><\/p>\n\n\n\n Le Cl\u00e9zio commence par prendre de l\u2019\u00e9lan : un biographe tr\u00e8s sage \u2014 mais aussi un fin traducteur des vers cit\u00e9s \u2014 de Juana In\u00e9s de la Cruz proc\u00e8de avant que le romancier ne reprenne le contr\u00f4le. Dans les derni\u00e8res pages de la premi\u00e8re partie, quand le \u00ab souffle de la mort \u00bb emporte Sor Juana, les sujets deviennent des personnages d\u2019un roman qui semblent sortis de l\u2019univers de son deuxi\u00e8me sujet : Rulfo. Dans ces pages, Comala, la ville mythique et invent\u00e9e de<\/em> Pedro P\u00e1ramo, n\u2019est jamais tr\u00e8s loin.<\/em><\/p>\n\n\n\n Juana In\u00e9s de la Cruz, Rulfo et Gonz\u00e1lez ont en commun d\u2019avoir beaucoup compt\u00e9 \u00e0 un moment ou un autre dans la vie et dans l’\u0153uvre du Prix Nobel. Mais ils disent aussi quelque chose du Mexique \u2014 son provincialisme. Enfin, c\u2019est parce que tous trois ont connu une rupture et l\u2019irruption du silence dans leurs vies respectives que J. M. G. Le Cl\u00e9zio formule cette question centrale : \u00ab pour quelle raison cesse-t-on d\u2019\u00e9crire ? \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Nous ne pouvions pas ne pas, nous aussi, la lui poser.<\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n J\u2019ai d’abord longtemps m\u00e9dit\u00e9 d’\u00e9crire ce texte sur Sor Juana In\u00e9s de la Cruz \u00e0 cause du magnifique essai d’Octavio Paz, Sor Juana In\u00e9s de la Cruz ou les pi\u00e8ges de la foi<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Je me demandais s\u2019il avait quelque chose \u00e0 ajouter \u00e0 cet essai. Et la r\u00e9ponse est oui : c’\u00e9tait la part mexicaine, c’est-\u00e0-dire la part indig\u00e8ne de Juana In\u00e9s de la Cruz dont Octavio Paz ne parle pas \u2014 ou presque pas. <\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, j’ai un rapport physique assez important avec ces trois personnages. <\/p>\n\n\n\n Parce que j\u2019ai connu Juana In\u00e9s de la Cruz d\u00e8s que je suis arriv\u00e9 \u00e0 Mexico. \u00c0 peine arriv\u00e9, on m’a parl\u00e9 d’elle.<\/p>\n\n\n\n J’allais dans un petit restaurant qui \u00e9tait tenu par des Hi\u00e9ronymites, la congr\u00e9gation \u00e0 laquelle appartenait Juana In\u00e9s De la Cruz. Pour moi, en m\u00eame temps que je d\u00e9couvrais le Mexique, je d\u00e9couvrais Juana In\u00e9s de la Cruz. C\u2019est un souvenir tr\u00e8s ancien.<\/p>\n\n\n\n N’est-ce pas ? C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bien, en effet. <\/p>\n\n\n\n Le restaurant \u00e9tait dans le couvent qui avait \u00e9t\u00e9 partiellement d\u00e9truit pendant la R\u00e9volution. Mais les s\u0153urs faisaient de la bonne cuisine et je pense que les r\u00e9volutionnaires aimaient bien manger aussi, donc ils allaient manger chez elles. Le restaurant a fait que le couvent s’est maintenu en partie. La cellule dans laquelle vivait Sor Juana In\u00e9s de la Cruz, en revanche, n’existe plus.<\/p>\n\n\n\n Il y a juste encore une partie du r\u00e9fectoire o\u00f9 les s\u0153urs se retrouvaient le soir pour la derni\u00e8re collation.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai eu tr\u00e8s vite envie d’\u00e9crire sur Rulfo.<\/p>J. M. G. Le Cl\u00e9zio<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Parall\u00e8lement, j’ai rencontr\u00e9 Rulfo gr\u00e2ce \u00e0 des amis que je connaissais \u00e0 Mexico, en particulier l’historien Jean Meyer <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 un illustre normalien qui a \u00e9t\u00e9 en son temps le plus jeune agr\u00e9g\u00e9 de France.<\/p>\n\n\n\n C’\u00e9tait quelqu’un d’extraordinaire qui un beau jour a d\u00e9cid\u00e9 de devenir Mexicain. Il a largu\u00e9 les amarres, il est all\u00e9 vivre au Mexique, il s’est mari\u00e9 l\u00e0-bas. Et c\u2019est donc l\u00e0-bas que je l’ai rencontr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n On n’a pas parl\u00e9 beaucoup de Rulfo, mais gr\u00e2ce \u00e0 lui, j’ai rencontr\u00e9 des personnes qui s’int\u00e9ressaient au costumbrismo<\/em> \u2014 \u00e0 ce mouvement d’origine espagnole, qui \u00e9tait si important au Mexique. <\/p>\n\n\n\n Absolument, j\u2019ai trouv\u00e9 par la suite que Rulfo n’avait rien d’un costumbrista<\/em>, c’\u00e9tait tout \u00e0 fait diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai eu tr\u00e8s vite envie d’\u00e9crire sur lui. En plus, c’est quelqu’un qui \u00e9tait physiquement assez proche de moi parce que par la suite, j’ai v\u00e9cu au Michoac\u00e1n et lui \u00e9tait de l’\u00c9tat de Colima et du Jalisco \u2014 qui sont les \u00c9tats voisins.<\/p>\n\n\n\n Je dois dire que j’ai eu acc\u00e8s \u00e0 ses photos assez vite, oui. Il y avait des revues qui les publiaient et j’ai trouv\u00e9 que c’\u00e9tait un photographe extraordinaire. Mon envie d’\u00e9crire sur lui n\u2019a fait que cro\u00eetre. <\/p>\n\n\n\n Rulfo est donc entr\u00e9 dans ma vie un peu apr\u00e8s Juana In\u00e9s de la Cruz chronologiquement. <\/p>\n\n\n\n Gr\u00e2ce \u00e0 Jean Meyer, et \u00e0 d’autres amis que j’avais au Mexique, j’ai rencontr\u00e9 en dernier Luis Gonz\u00e1lez \u2014 qui, \u00e0 l’\u00e9poque, \u00e9tait professeur au Colegio de M\u00e9xico.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit imm\u00e9diatement par cet homme qui \u00e9tait un humaniste extraordinaire, compl\u00e8tement d\u00e9plac\u00e9 dans le XXe puis le XXIe si\u00e8cle. J\u2019ai eu envie de lui rendre cet hommage parce que c\u2019est quelqu’un qui m’a beaucoup influenc\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Les deux premiers sont des \u00e9crivains, le troisi\u00e8me est un penseur \u00e0 la mani\u00e8re des Grecs anciens, quelqu’un qui pense, qui parle et qui exprime ce en quoi il croit par le langage, par la conversation \u2014 pas par des th\u00e9ories.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai eu la chance de travailler dans un coll\u00e8ge qu’il avait fond\u00e9 \u00e0 Zamora de Hidalgo, qui s’appelle le Coll\u00e8ge de Michoac\u00e1n \u2014 qui existe toujours. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’\u00e9poque, c’\u00e9tait audacieux parce qu’il y avait seulement le Colegio de M\u00e9xico ; Luis Gonz\u00e1lez pensait qu’il fallait briser ce centrisme du Colegio de M\u00e9xico. Il a donc r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er le Colegio de Michoac\u00e1n comme une ouverture vers les provinces parce que le Mexique est un pays de provinces. Ce n\u2019est pas un pays centralis\u00e9 comme on pourrait l’imaginer, comme cela a pu l’\u00eatre autrefois au temps de la Nouvelle-Espagne.<\/p>\n\n\n\n Le Mexique est \u00e9clat\u00e9 \u2014 et le Michoac\u00e1n \u00e9tait un bon endroit. <\/p>\n\n\n\n J’ai pass\u00e9 12 ans dans le Michoac\u00e1n et pendant cette p\u00e9riode, j’ai vu Luis Gonz\u00e1lez presque tous les jours. C\u2019est donc un tout petit texte en rapport \u00e0 tout ce que j’ai appris en lui parlant.<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 l’histoire de ces trois personnes qui ont \u00e9t\u00e9 si importantes pour moi. <\/p>\n\n\n\n Il m’a sembl\u00e9 qu’elles repr\u00e9sentaient bien quelque chose du Mexique dont on ne parle pas beaucoup : son provincialisme. On parle toujours du Mexique comme de la lumi\u00e8re qui \u00e9claire l’Am\u00e9rique latine, mais la v\u00e9rit\u00e9 est que le Mexique est compos\u00e9 aussi de provinciaux comme Juana In\u00e9s de la Cruz. Elle est une provinciale d’un petit village.<\/p>\n\n\n\n Luis Gonz\u00e1lez \u00e9tait provincial de San Jos\u00e9 de Gracia et Rulfo \u00e9videmment de l’\u00c9tat de Jalisco. Ce provincialisme tenait bien ensemble. <\/p>\n\n\n\n Le provincialisme, c’est assez important \u2014 en France comme ailleurs.<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre aurais-je aim\u00e9 faire ce qu’elle a fait. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 une certaine \u00e9poque, je me disais qu’il faudrait peut-\u00eatre faire cela. Je pensais \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre reclus \u2014 mais pas n\u00e9cessairement religieusement. \u00c9crire ce livre, parler de Sor Juana In\u00e9s de la Cruz satisfaisait ce besoin que j’ai de m’arr\u00eater et d’\u00eatre limit\u00e9 par les quatre murs d’une pi\u00e8ce sans aucune vue sur l’ext\u00e9rieur pour pouvoir mieux imaginer ce qu’il y a dehors.<\/p>\n\n\n\n Je crois que vous avez raison, c’\u00e9taient les antipodes. Mais en m\u00eame temps, c’\u00e9tait comme un aimant, comme un d\u00e9sir secret d’\u00eatre enferm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nComme son titre l\u2019indique, Trois Mexique<\/em> est construit en trois parties : comment les avez-vous pens\u00e9es ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
Il y a pire comme d\u00e9couverte d\u2019un pays\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Et Rulfo ? <\/h3>\n\n\n\n
Ce qui est assez paradoxal car on ne peut pas vraiment inscrire l’\u0153uvre de Rulfo dans le costumbrismo<\/em>\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Aviez-vous aussi vu ses photographies ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019en est-il de Luis Gonz\u00e1lez y Gonz\u00e1lez ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous avez m\u00eame travaill\u00e9 avec Luis Gonz\u00e1lez y Gonz\u00e1lez\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Combien de temps y avez-vous pass\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
Plusieurs traits d\u2019union peuvent \u00eatre \u00e9tablis entre ces trois personnes. Que disent-elles, pour vous, du Mexique ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous racontez tr\u00e8s bien la vie de Sor Juana dont une grande partie se fait litt\u00e9ralement clo\u00eetr\u00e9e. Vous \u00e9crivez d\u2019ailleurs qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u00ab vie de recluse \u00bb (p.24). Cet enfermement dans lequel elle \u00e9crit semble \u00eatre aux antipodes de votre \u0153uvre et vie d\u2019\u00e9crivain, vous qui \u00eates un grand voyageur. Vos deux existences et \u0153uvres fonctionnent-elles en faux miroirs, en images invers\u00e9es ? <\/h3>\n\n\n\n
Est-ce un d\u00e9sir qui vous habite encore ?<\/h3>\n\n\n\n