{"id":318220,"date":"2026-02-21T15:13:28","date_gmt":"2026-02-21T14:13:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=318220"},"modified":"2026-02-21T15:17:38","modified_gmt":"2026-02-21T14:17:38","slug":"camp-des-saints-elites-trump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/21\/camp-des-saints-elites-trump\/","title":{"rendered":"Normaliser le racisme : \u00ab Le Camp des saints \u00bb et le projet Raspail de l’\u00e9lite trumpiste"},"content":{"rendered":"\n

Le Camp des saints<\/em>, roman dystopique \u00e9crit par Jean Raspail en 1973, relate l\u2019invasion de la France, symbole de l\u2019Occident, par un million de migrants venus d\u2019Inde chercher une vie meilleure. Devenu un classique de l\u2019extr\u00eame-droite fran\u00e7aise, il pose les jalons de la pseudo-th\u00e9orie du \u00ab Grand Remplacement \u00bb conceptualis\u00e9e par Renaud Camus.<\/p>\n\n\n\n

Alors que le livre n\u2019avait pas connu de r\u00e9\u00e9dition en langue anglaise depuis plus de vingt-cinq ans \u2014 la premi\u00e8re traduction ayant \u00e9t\u00e9 faite en 1975 \u2014, la republication qui en a \u00e9t\u00e9 faite en 2025 t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de l\u00e9gitimer le roman en temp\u00e9rant son extr\u00e9misme pour le rendre accessible \u00e0 une audience anglophone plus \u00e9tendue qu\u2019auparavant.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9dit\u00e9 par Vauban Books, Le Camp des saints <\/em>a \u00e9t\u00e9 nouvellement traduit par Ethan Rundell, traducteur de Renaud Camus et dirigeant de la maison. ll b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une pr\u00e9face de Nathan Pinkoski, universitaire canadien, dipl\u00f4m\u00e9 d\u2019un doctorat en sciences politiques \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Oxford et membre du think-tank ultraconservateur Center for Renewing America, dont la priorit\u00e9 est d\u2019infuser le nationalisme chr\u00e9tien au sein de l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski est \u00e9galement le traducteur du Suicide Fran\u00e7ais<\/em> d\u2019\u00c9ric Zemmour, dans une \u00e9dition anglaise \u00e0 para\u00eetre. \u00c9crivant sur la couverture de la nouvelle \u00e9dition du roman de Raspail, le pol\u00e9miste d\u2019extr\u00eame droite et ancien candidat \u00e0 la pr\u00e9sidentielle de 2022 d\u00e9clare : \u00ab Ce livre de Jean Raspail est l’histoire toujours d’actualit\u00e9 de Cassandre. Avant tout le monde, Raspail a pr\u00e9vu \u2018le Grand Remplacement\u2019 des peuples europ\u00e9ens par leurs homologues du Sud. Avant tout le monde, il a compris que ce qu’on appelait immigration \u00e9tait en fait une invasion. Il l’a dit, \u00e9crit, pr\u00e9dit. Mais Cassandre n’est jamais crue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

L\u2019introduction que livre Pinkoski est adapt\u00e9e d\u2019un de ses articles intitul\u00e9 \u00ab Spiritual Death of the West \u00bb, publi\u00e9 en 2023 par First Things<\/em>, un p\u00e9riodique chr\u00e9tien conservateur influent qui d\u00e9fend une forme de fusion morale entre l\u2019\u00c9glise et la soci\u00e9t\u00e9 et, partant, le politique. Le titre de cet article est un clin d’\u0153il au livre The<\/em> Death of the West<\/em> (2001) du pal\u00e9o-conservateur Pat Buchanan, affirmant que la civilisation occidentale risque d\u2019\u00eatre submerg\u00e9e par une invasion migratoire.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est dans ce cadre \u2014 et en miroir avec notre enqu\u00eate sur l’histoire de la r\u00e9ception du livre de Raspail aux \u00c9tats-Unis \u2014 qu\u2019il convient de lire la pr\u00e9face que Pinkoski propose : non comme un simple exercice d\u2019actualisation litt\u00e9raire, mais comme un geste politique \u00e0 part enti\u00e8re. Le commentaire qui suit ne vise donc pas \u00e0 discuter le roman sur le terrain de la fiction, mais \u00e0 examiner les pr\u00e9suppos\u00e9s id\u00e9ologiques que sa r\u00e9\u00e9dition entend r\u00e9activer.<\/p>\n\n\n\n

Introduction <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h2>\n\n\n\n

Vous tenez entre vos mains l’un des romans dystopiques les plus importants jamais \u00e9crits. Mais contrairement au Meilleur des mondes<\/em> d’Aldous Huxley et \u00e0 1984<\/em> de George Orwell, Le Camp des saints<\/em> de Jean Raspail n\u2019a pas une r\u00e9putation de respectabilit\u00e9 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re de Pinkoski en dit long sur la strat\u00e9gie de l\u00e9gitimation \u00e0 laquelle il proc\u00e8de : l’auteur \u00e9l\u00e8ve Le Camp des saints<\/em> au rang de chef-d\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire, comparable \u00e0 deux exemples canoniques du roman dystopique au XXe si\u00e8cle : Le Meilleur des mondes<\/em> et 1984<\/em> sont tous deux un mod\u00e8le de r\u00e9sistance fictionnelle contre le totalitarisme et les d\u00e9rives du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski se garde bien de comparer Le Camp des saints <\/em>aux Turner Diaries<\/em> de William Luther Pierce, publi\u00e9 en 1978, soit cinq ans apr\u00e8s le livre de Raspail, et devenu un classique dans les cercles supr\u00e9macistes. Comme le livre de l\u2019auteur fran\u00e7ais, pourtant, ce roman est un r\u00e9cit apocalyptique de g\u00e9nocide blanc, dont le cadre spatio-temporel est une Am\u00e9rique \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n

De la m\u00eame mani\u00e8re que le roman de Raspail d\u00e9tient une vis\u00e9e pragmatique, les Turner Diaries<\/em> sont un appel \u00e0 renverser une soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine \u00ab gangren\u00e9e \u00bb par les politiques d\u2019immigration et raciales. On peut cependant les lire comme le contre-sc\u00e9nario de Raspail : tandis que Le Camp des saints<\/em> d\u00e9nonce l\u2019apathie des \u00e9lites, incapables, du fait de la \u00ab bien-pensance \u00bb, de mener une action militaire violente contre \u00ab l\u2019invasion \u00bb des immigr\u00e9s, Pierce met en sc\u00e8ne l\u2019insurrection comme une solution effective. Son roman se conclut ainsi par l\u2019\u00e9tablissement du nouvel ordre souhait\u00e9 : le h\u00e9ros, Turner, rejoint un groupe clandestin qui planifie la chute du gouvernement et parvient \u00e0 instaurer un \u00c9tat supr\u00e9maciste blanc \u00ab pur \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

 Aux \u00c9tats-Unis, [ce livre] est critiqu\u00e9 comme \u00e9tant un pamphlet sectaire, \u00ab une lecture incontournable dans les cercles supr\u00e9macistes blancs <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Il est av\u00e9r\u00e9 que Le Camp des saints<\/em> a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u avec enthousiasme dans les cercles supr\u00e9macistes : Le site VDARE, affili\u00e9 au supr\u00e9macisme blanc et \u00e0 l\u2019\u00ab alt-right \u00bb<\/a>, a m\u00eame cr\u00e9\u00e9 un tag \u00ab Camp of the Saints \u00bb rassemblant des articles sur l’immigration. De m\u00eame, si Le Camp des saints<\/em> a \u00e9t\u00e9 traduit en anglais en 1975, le militant anti-immigration et eug\u00e9niste John Tanton, tr\u00e8s proche des milieux supr\u00e9macistes, est \u00e0 l\u2019origine de sa republication en 1994 par l\u2019interm\u00e9diaire de sa maison d\u2019\u00e9dition The Social Contract Press.<\/p>\n\n\n\n

Cette r\u00e9ception est peu \u00e9tonnante si l\u2019on sait la place pro\u00e9minente que le roman conf\u00e8re \u00e0 la couleur de la peau pour renvoyer \u00e0 une irr\u00e9m\u00e9diable opposition entre \u00ab Blancs \u00bb et \u00ab Noirs \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Chez Raspail, la peau participe d\u2019une essentialisation des individus, elle devient une caract\u00e9ristique d\u00e9terminante. Son texte joue constamment sur les oppositions autour de renversements \u2014 \u00ab Comme les attirances sexuelles lib\u00e9r\u00e9es jouent \u00e0 plein, on peut dire que le Blanc est devenu tiers-monde <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb \u2014 et d\u2019oppositions : de m\u00eame que \u00ab Le chien du Blanc hait le Noir, c\u2019est bien connu <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, \u00ab on ne change pas l\u2019homme blanc, on ne change pas l\u2019homme noir tant que l\u2019un est blanc et l\u2019autre noir <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019usage des majuscules et l\u2019utilisation du pronom d\u00e9fini \u00ab le \u00bb convoquent l\u2019id\u00e9e de personnages-types, proches de la caricature, sans individuation ni \u00e9paisseur psychologique. Le rythme balanc\u00e9 de Raspail traduit \u00e9galement une pens\u00e9e antith\u00e9tique faite de dyades : par le marquage axiologique sans \u00e9quivoque, bloquant le travail conceptuel en flattant ce sentiment d\u2019\u00e9vidence qui na\u00eet de la simplicit\u00e9 des contrastes, on obtient une opposition faussement synth\u00e9tique qui polarise des groupes au sein d\u2019un manich\u00e9isme artificiel s\u2019affirmant par mart\u00e8lement.<\/p>\n\n\n\n

Raspail invente \u00e9galement un proverbe pour l\u2019\u00e9conomie du roman : \u00ab Canaille snob vaut mieux qu\u2019honn\u00eate n\u00e8gre grossier <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb En bon adage, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une phrase compl\u00e8te se suffisant \u00e0 elle-m\u00eame et n\u2019appelant pas de justification \u00e0 l\u2019assertion qu\u2019elle pose. Ce qui vient d\u2019une conscience purement subjective arbitraire est tourn\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale par le pr\u00e9sent gnomique qui fige le propos.<\/p>\n\n\n\n

L’auteur, qui a remport\u00e9 certains des prix litt\u00e9raires les plus importants de France, est consid\u00e9r\u00e9 comme un raciste pur et simple plut\u00f4t que comme un \u00e9crivain accompli. Un tel discours a perdur\u00e9 pendant des ann\u00e9es, en grande partie parce que les maisons d’\u00e9dition qui d\u00e9tenaient les droits de traduction en anglais ont censur\u00e9 le livre.<\/p>\n\n\n\n

C’est pourquoi la publication autoris\u00e9e de cette nouvelle \u00e9dition par Robert Laffont, la maison d’\u00e9dition fran\u00e7aise qui d\u00e9tient les droits originaux, est si importante. Pour la premi\u00e8re fois depuis de nombreuses ann\u00e9es, les anglophones ont un acc\u00e8s illimit\u00e9 au texte, rendu vivant gr\u00e2ce \u00e0 la nouvelle traduction d’Ethan Rundell. Le public anglophone peut enfin comprendre le r\u00e9cit hypnotique et obs\u00e9dant de Raspail et appr\u00e9cier pourquoi ce roman reste d’une grande importance.<\/p>\n\n\n\n

Le Meilleur des mondes<\/em> de Huxley et 1984<\/em> d’Orwell montrent comment un mat\u00e9rialisme satisfait de lui-m\u00eame, loin de construire un paradis progressiste, peut garantir un cauchemar politique permanent. D\u00e9crivant des dystopies pleinement r\u00e9alis\u00e9es, ces romans capturent les deux facettes du despotisme moderne : l’une douce et s\u00e9duisante, l’autre dure et brutale. Le Camp des saints<\/em>, en revanche, d\u00e9voile une dystopie en devenir. Il explore les implications de la haine spirituelle moderne de soi.<\/p>\n\n\n\n

Georges Orwell a fait l\u2019objet de nombreuses r\u00e9cup\u00e9rations ou citations par l\u2019extr\u00eame-droite. En 2016 par exemple, \u00c9ric Zemmour citait le slogan de Big Brother dans une de ses chroniques pour Le Figaro<\/em> : \u00ab Celui qui contr\u00f4le le pass\u00e9 contr\u00f4le l\u2019avenir ; celui qui contr\u00f4le le pr\u00e9sent contr\u00f4le le pass\u00e9. \u00bb L\u2019auteur am\u00e9ricain est \u00e9galement mobilis\u00e9 dans la pr\u00e9face \u00ab Big Other<\/em> \u00bb qu\u2019\u00e9crit Jean Raspail pour l\u2019\u00e9dition de 2011 du Camp des saints<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Big Other<\/em> est un terme fourre-tout qu\u2019utilise Jean Raspail pour d\u00e9signer les \u00ab Bien-Pensants \u00bb : pour l\u2019auteur, ce mot qualifie \u00ab la meute m\u00e9diatique, showbiztique, droit-de-l\u2019hommiste, enseignante, mutualiste, publicitaire, judiciaire, gaucho-chr\u00e9tienne, pastorale, psy \u00bb qui sanctionne la \u00ab condamnation \u00e0 la mort civile <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. On peut voir dans cette d\u00e9nonciation d\u2019une alliance informelle entre les m\u00e9dias et les institutions acad\u00e9miques l\u2019anc\u00eatre du concept de \u00ab Cath\u00e9drale \u00bb th\u00e9oris\u00e9 par Curtis Yarvin<\/a>. <\/p>\n\n\n\n

Le Big Other <\/em>de Jean Raspail n\u2019est autre qu\u2019un clin d\u2019\u0153il au Big Brother<\/em> de George Orwell. Dans un pastiche du style d\u2019Orwell, Raspail \u00e9crit : <\/p>\n\n\n\n

 \u00ab Big Other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le Fils Unique de la Pens\u00e9e dominante, comme le Christ est le Fils de Dieu et proc\u00e8de du Saint-Esprit. Il s\u2019insinue dans les consciences. Il circonvient les \u00e2mes charitables. Il s\u00e8me le doute chez les plus lucides. Rien ne lui \u00e9chappe. Il ne laisse rien passer<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Si Big Brother, <\/em>dans le roman d\u2019Orwell, qualifie les institutions qui portent atteinte aux libert\u00e9s fondamentales \u2014 l\u2019auteur d\u00e9non\u00e7ant les syst\u00e8mes de surveillance \u2014, le Big Other<\/em> de Raspail ne surveille plus la vie priv\u00e9e mais la bonne conscience de chacun.<\/p>\n\n\n\n

L’intrigue centrale concerne une armada qui transporte un million de migrants de l’Inde vers les c\u00f4tes fran\u00e7aises, plongeant le pays et l’Occident dans le chaos. Mais Le Camp des saints<\/em> n’est pas un roman-catastrophe. L’importance du livre ne repose pas sur le fait que Raspail ait eu raison, ou non, de pr\u00e9dire une immigration massive ou de la d\u00e9crire en termes catastrophiques.<\/p>\n\n\n\n

Le g\u00e9nie du roman r\u00e9side plut\u00f4t dans la description d’une apocalypse au sens premier du terme. Le terme apocalypse<\/em> signifie \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb, \u00ab divulgation \u00bb ; plus litt\u00e9ralement encore, un \u00ab d\u00e9voilement \u00bb. Le Camp des saints<\/em>, dont le titre est tir\u00e9 du Livre de l’Apocalypse, d\u00e9voile la logique perverse qui impr\u00e8gne la civilisation occidentale tardive, mettant en relief le nihilisme de la culpabilit\u00e9. Trop faibles spirituellement pour appr\u00e9cier leur propre distinction et se d\u00e9fendre, les Occidentaux accueillent leur propre destruction sous le pr\u00e9texte de cr\u00e9er un monde parfait, purifi\u00e9 de leurs p\u00e9ch\u00e9s pass\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

La fonction de \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb ici mentionn\u00e9e rejoint l\u2019analyse de Mircea Eliade : \u00ab Le mythe raconte une histoire sacr\u00e9e : il relate un \u00e9v\u00e9nement qui a lieu dans le temps imm\u00e9morial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment une r\u00e9alit\u00e9 est venue \u00e0 l\u2019existence, que ce soit la r\u00e9alit\u00e9 totale, le cosmos, ou seulement un fragment : une \u00eele, une esp\u00e8ce v\u00e9g\u00e9tale, un comportement humain, une institution <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>… \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Au niveau di\u00e9g\u00e9tique du Camp des saints<\/em>, le narrateur cherche constamment \u00e0 mettre en lumi\u00e8re les causes de cette migration-invasion et l\u2019incapacit\u00e9 des gouvernants \u00e0 l\u2019arr\u00eater. Il use alors d\u2019une tournure interrogative toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9e : \u00ab Peut-\u00eatre est-ce une explication ? \u00bb, pouvant aussi employer la forme affirmative qui atteste un fait : \u00ab C\u2019est aussi une explication <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Les commentaires m\u00e9tatextuels du narrateur s\u2019inscrivent ainsi plus largement dans le genre de l\u2019Apocalypse<\/a>, qui se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb des secrets divins.<\/p>\n\n\n\n

Le vingti\u00e8me chant de l\u2019Apocalypse appara\u00eet comme une sorte de refrain dans Le Camp des saints<\/em>. Il est cit\u00e9 en \u00e9pigraphe, comme une m\u00e9tonymie signifiante du livre que la narration aurait pour charge de d\u00e9ployer, et donne au roman son titre, <\/em>qui d\u00e9signe une J\u00e9rusalem encercl\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

Dans Le Camp des saints, <\/em>le narrateur occupe ainsi une fonction d\u2019autorit\u00e9 proche de celle de proph\u00e8te de l\u2019Apocalypse. L\u2019usage du futur \u00e0 valeur proph\u00e9tique sature la narration, dans une vision t\u00e9l\u00e9ologique du pr\u00e9sent tourn\u00e9 vers sa fin : \u00ab Le moment venu, tout proche, d\u00e9barqueront sur le sol de France des individus \u00e0 la fois maigres, affam\u00e9s et bien portants, toutes forces intactes pour bondir <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

La marche des \u00e9v\u00e9nements est inarr\u00eatable : le d\u00e9terminisme du r\u00e9cit fait du \u00ab d\u00e9voilement \u00bb qu\u2019il entreprend une apocalypse, dans le sens le plus courant du terme : celui de \u00ab catastrophe \u00bb. Celle-ci prend \u00e0 la fin du livre l\u2019aspect d\u2019une temp\u00eate cl\u00f4turant le sort de l\u2019Occident, alors que la travers\u00e9e des migrants s\u2019est faite auparavant sous des jours favorables.<\/p>\n\n\n\n

Chez Pinkoski, Le Camp des saints<\/em> devient ainsi une fa\u00e7on de d\u00e9voiler les tenants cach\u00e9s d\u2019un r\u00e9el \u00e0 venir. Sa lecture marque un glissement paradigmatique : d\u2019un roman qui proc\u00e8de du domaine de la fiction, l\u2019on passe \u00e0 un syst\u00e8me d\u2019explication du monde qui rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie. <\/p>\n\n\n\n

Lorsqu’il est interpr\u00e9t\u00e9 par des critiques n\u00e9gligents \u2014 et ils sont l\u00e9gion \u2014, Le Camp des saints <\/em>traite d’une guerre raciale fictive, un moyen d’attiser les craintes d’un g\u00e9nocide contre les Blancs. C’est l’interpr\u00e9tation standard des racialistes et des progressistes.<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski fustige les critiques bien-pensants accus\u00e9s de r\u00e9duire un roman complexe \u00e0 un \u00ab pamphlet supr\u00e9maciste blanc \u00bb. Il s’agit l\u00e0 d\u2019une forme du \u00ab sophisme du vrai \u00c9cossais \u00bb qui consiste \u00e0 sauver la th\u00e8se face \u00e0 un contre-exemple en modifiant l’assertion initiale. En l’occurrence : 1. \u00ab Les critiques s\u00e9rieux ne lisent pas ce roman comme une guerre raciale. \u00bb 2. \u00ab Vous vous trompez : beaucoup de critiques s\u00e9rieux le lisent ainsi. \u00bb 3. \u00ab Peut-\u00eatre, mais alors ceux-l\u00e0 ne sont pas de vrais<\/em> critiques. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Pendant des d\u00e9cennies, des personnes r\u00e9fl\u00e9chies ont pourtant pu discuter d’autres interpr\u00e9tations. National Review<\/em> et The Atlantic<\/em> ont publi\u00e9 des essais sobres et sympathiques sur Le Camp des saints<\/em>, r\u00e9dig\u00e9s par des universitaires \u00e9minents <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Cette \u00e9poque est r\u00e9volue. Il y a peu d’espoir que ceux qui sont impr\u00e9gn\u00e9s de la tradition progressiste prennent ce roman au s\u00e9rieux. Et de nombreux conservateurs am\u00e9ricains appliquent d\u00e9sormais les r\u00e8gles de lecture fix\u00e9es par la gauche : m\u00eame dans les quelques institutions qui leur restent, ils craignent constamment les reproches des progressistes. Dans leurs tentatives chim\u00e9riques de charmer les m\u00eames gauchistes qui les d\u00e9testent, les conservateurs purgent leurs rangs et se retournent contre leurs amis.<\/p>\n\n\n\n

Le lecteur de ce livre doit \u00eatre averti : parler du Camp des saints<\/em> n’est pas pour les \u00e2mes sensibles \u2014 encore moins le prendre au s\u00e9rieux ou le d\u00e9fendre. Vous devez \u00eatre pr\u00eat \u00e0 en payer le prix.<\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019agit ici d\u2019une sorte de captatio malevolentiae<\/em>, un proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique que Pinkoski utilise de nouveau \u00e0 la fin de sa pr\u00e9face. Selon Umberto Eco <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>, cette technique, contrairement \u00e0 la captatio benevolentiae, <\/em>vise \u00e0 s’ali\u00e9ner l’auditoire et le mettre dans de mauvaises dispositions vis-\u00e0-vis de l’orateur : l\u2019intention r\u00e9elle est plut\u00f4t de mieux attiser sa curiosit\u00e9, en la suscitant d\u2019une fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Ceux qui s’inqui\u00e8tent au sujet du Camp des saints<\/em> s’attardent sur les passages dans lesquels Raspail d\u00e9crit les migrants comme primitifs et barbares ; ils y voient la preuve que le livre est un pamphlet supr\u00e9maciste blanc. Mais cette lecture passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sujet du roman. Raspail tend un miroir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 occidentale : il se pr\u00e9occupe de \u00ab nous \u00bb, pas d’\u00ab eux \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Cette interpr\u00e9tation conduit \u00e0 saper totalement la dimension raciste du roman : celui-ci contiendrait une simple r\u00e9flexion sur l\u2019essence de la civilisation occidentale en passe de dispara\u00eetre. Pourtant, le nationalisme tel que le mobilise Pinkoski a les traits que lui donne Jeismann <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pour qui le nationalisme ne se limite pas \u00e0 une volont\u00e9 d\u2019\u00eatre ensemble mais se d\u00e9finit aussi par la fabrication d\u2019un \u00e9motionnel haineux, cherchant \u00e0 circonscrire l\u2019image de l\u2019ennemi.<\/p>\n\n\n\n

De plus, la tentative de diffamer Raspail et son \u0153uvre en les pr\u00e9sentant comme l’incarnation de la supr\u00e9matie blanche trahit une profonde ignorance de la vie et de la vocation de Raspail en tant que porte-parole litt\u00e9raire des peuples oubli\u00e9s du monde.<\/p>\n\n\n\n

S\u2019ensuit une biographie de Raspail par Nathan Pinkoski que nous ne reproduisons pas in extenso<\/em> mais o\u00f9 l\u2019accent est mis sur son exp\u00e9rience du scoutisme et son app\u00e9tit \u2014 av\u00e9r\u00e9 \u2014 pour le voyage. <\/p>\n\n\n\n

[…]<\/p>\n\n\n\n

Toute la carri\u00e8re litt\u00e9raire de Raspail pourrait \u00eatre d\u00e9crite comme une r\u00e9volte contre cette attitude. Contre ceux qui m\u00e9prisent le pass\u00e9 et saluent la conformit\u00e9 technologique, Raspail a racont\u00e9 l’histoire des peuples en voie de disparition que les progressistes ont condamn\u00e9s \u00e0 l’extinction.<\/p>\n\n\n\n

Raspail est revenu en France en tant que c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 mineure, rencontrant le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, prenant la parole lors de conf\u00e9rences et publiant des articles. En 1951, il s’est lanc\u00e9 dans une nouvelle aventure \u00e0 travers tout le Nouveau Monde, voyageant de la Terre de Feu \u00e0 l’Alaska, cette fois-ci en voiture. Au cours de ce voyage, il a travers\u00e9 la Patagonie chilienne et a d\u00e9couvert les Alakalufs ou Kaw\u00e9sqar, un autre peuple indig\u00e8ne en voie de disparition.<\/p>\n\n\n\n

Ce fut un autre moment d\u00e9cisif pour Raspail. Il gardera leur histoire en m\u00e9moire pour le reste de sa vie. D’autres voyages autour du monde suivirent, et il se forgea une r\u00e9putation d’auteur de r\u00e9cits de voyage. Parall\u00e8lement, il commen\u00e7a \u00e0 publier des \u0153uvres de fiction. Son premier roman fut publi\u00e9 en 1958 <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Camp des saints<\/em>, paru en 1973, \u00e9tait son troisi\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n

Comme le note Pinkoski, Raspail, catholique royaliste et homme de lettres, est aussi un explorateur connu principalement pour ses r\u00e9cits de voyage : Terre de Feu-Alaska<\/em> (Julliard, 1952), Journal Peau-Rouge<\/em> (Robert Laffont, 1975) Qui se souvient des hommes\u2026<\/em> (Robert Laffont,1986). Dans ce dernier livre, laur\u00e9at du Prix du Livre Inter 1987, l\u2019auteur retrace l\u2019\u00e9pop\u00e9e des Alakalufs, peuple autochtone de la Terre de Feu.<\/p>\n\n\n\n

La passion de Raspail pour la Patagonie, qui rassemble les r\u00e9gions australes d\u2019Am\u00e9rique du Sud, s\u2019\u00e9tend vers d\u2019autres contr\u00e9es. En 1957, il s\u00e9journe pendant un an au Japon, puis visite le Liban, la Jordanie et Isra\u00ebl, avant d\u2019arpenter l\u2019Afrique en 1960 <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Un tel profil de voyageur cr\u00e9e comme un paradoxe : il est surprenant qu\u2019un homme habitu\u00e9 \u00e0 la rencontre de l\u2019Autre, qui parcourt et traverse les fronti\u00e8res, puisse devenir aussi oppos\u00e9 au \u00ab m\u00e9tissage \u00bb, convaincu de \u00ab l\u2019incompatibilit\u00e9 des races lorsqu\u2019elles se partagent un m\u00eame milieu ambiant <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Le paradoxe est d\u2019autant plus grand \u00e0 la lecture de passages comme celui-ci, \u00e9crit \u00e0 l\u2019occasion de la r\u00e9\u00e9dition du Camp des saints<\/em> en 2011 : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Il y a partout des cr\u00e9tins, beaucoup font du racisme primaire, odieux. J’ai commenc\u00e9 ma carri\u00e8re comme explorateur. On ne voyage pas \u00e9norm\u00e9ment, comme je l’ai fait, on n’\u00e9crit pas une bonne dizaine de livres sur des peuples en ayant une d\u00e9marche raciste<\/em> <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Pointant de lui-m\u00eame la contradiction entre la position de l\u2019explorateur ouvert sur le monde et la vision du raciste, Raspail se d\u00e9fend de nourrir une haine de l\u2019autre. C\u2019est aussi l\u2019argument que souhaite mettre en avant Pinkoski.<\/p>\n\n\n\n

Il reste que le genre du r\u00e9cit de voyage a souvent eu partie li\u00e9e avec une forme de x\u00e9nophobie, ou, du moins, une forme d\u2019essentialisation de l\u2019Autre enferm\u00e9 dans les st\u00e9r\u00e9otypes. Dans le cadre de l\u2019id\u00e9ologie imp\u00e9rialiste, le r\u00e9cit de voyage peut fixer le colonis\u00e9 dans une diff\u00e9rence inf\u00e9riorisante qui serait inscrite dans ses g\u00e8nes <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En t\u00e9moigne, par exemple, le Journal des Voyages <\/em> : support p\u00e9riodique le plus important du roman d\u2019aventures g\u00e9ographiques de 1870 \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il d\u00e9veloppe une axiologie soutenant la hi\u00e9rarchie des races autour d\u2019une opposition entre le Bien et le Mal <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Certes, Raspail \u00e9crit bien plus tard que le Journal<\/em>, mais le r\u00e9cit de voyage plus contemporain n\u2019est pas libre non plus de pr\u00e9jug\u00e9s. Quand il n’emprunte pas une rh\u00e9torique haineuse, celui-ci peut recourir \u00e0 une vision id\u00e9alisatrice associant l\u2019Autre au \u00ab bon sauvage \u00bb, cet \u00eatre exotique d\u00e9pourvu de toute corruption. Sous cette forme, le r\u00e9cit de voyage est propice \u00e0 devenir un r\u00e9quisitoire contre la Modernit\u00e9 et ses dangers en nourrissant un certain attrait pour le pass\u00e9isme.<\/p>\n\n\n\n

Cet attachement au pass\u00e9 est patent dans le r\u00e9sum\u00e9 d\u2019Adi<\/em>\u00f3<\/em>s, Tierra del Fuego<\/em> (2001) o\u00f9 Raspail raconte : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Il y a cinquante ans, presque jour pour jour, naviguant sur le d\u00e9troit de Magellan, j\u2019ai vu appara\u00eetre un canot d\u2019Indiens \u00e0 travers un rideau de pluie. Deux hommes, trois femmes, un seul enfant, et les braises du feu dans un pot de terre : les derniers nomades de la mer, la fin d\u2019un monde. Cette vision ne m\u2019a plus quitt\u00e9e. Elle a d\u00e9termin\u00e9 mon existence<\/em> <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Raspail s’est constitu\u00e9 un public fid\u00e8le dans les ann\u00e9es 1970, lorsqu’il a commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9inventer la Patagonie comme un royaume \u00e0 l’histoire fascinante, bien que tourment\u00e9e et excentrique, dirig\u00e9 par une sorte de saint fou. Il s’est fait conna\u00eetre dans le monde litt\u00e9raire en 1981 avec la biographie imaginaire d’un tel personnage : Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie<\/em>. Ce livre a remport\u00e9 le grand prix du roman de l’Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 en s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e. Au sommet de sa gloire dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, Raspail \u00e9tait ami avec des intellectuels lib\u00e9raux et de gauche, et correspondait avec le pr\u00e9sident Fran\u00e7ois Mitterrand et le Premier ministre Lionel Jospin.<\/p>\n\n\n\n

Raspail \u00e9tait en effet loin d\u2019\u00eatre un marginal : bien plut\u00f4t, il \u00e9tait un \u00e9crivain respect\u00e9 dans le paysage litt\u00e9raire fran\u00e7ais. <\/p>\n\n\n\n

Outre le grand prix du roman de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, Raspail a re\u00e7u en 2003 le grand prix de litt\u00e9rature de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise pour l\u2019ensemble de son \u0153uvre : Pinkoski le rappelle un peu plus bas. Une telle reconnaissance institutionnelle sert le propos de Pinkoski qui amoindrit l\u2019extr\u00e9misme du Camp des saints<\/em> sous les oripeaux de la \u00ab Grande Litt\u00e9rature \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Cependant, il ne cachait pas son amour pour les traditions fran\u00e7aises et catholiques.<\/p>\n\n\n\n

Bless\u00e9 par les bouleversements de Vatican II, qui selon lui avaient \u00e9chapp\u00e9 aux \u00ab intentions louables de Paul VI \u00bb, Raspail devint un fervent d\u00e9fenseur de la messe tridentine et des pr\u00eatres qui la pr\u00e9servaient, ces \u00ab rebelles \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Raspail n’\u00e9tait pas actif en politique, eccl\u00e9siastique ou autre. Pourtant, ses talents litt\u00e9raires et ses relations influentes ont bien servi le traditionalisme catholique en 1993, \u00e0 l’occasion du bicentenaire de l’ex\u00e9cution de Louis XVI. Raspail aidait \u00e0 organiser la comm\u00e9moration de cet \u00e9v\u00e9nement sur la place de la Concorde, o\u00f9 le roi a \u00e9t\u00e9 d\u00e9capit\u00e9, lorsque le pr\u00e9fet de police de Paris a interdit le rassemblement.<\/p>\n\n\n\n

Raspail a protest\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. \u00c9mu par l’appel de cette figure litt\u00e9raire de premier plan, Mitterrand est intervenu et la comm\u00e9moration a eu lieu, avec peut-\u00eatre jusqu’\u00e0 60 000 personnes pr\u00e9sentes. Walter Curley, ambassadeur am\u00e9ricain \u00e0 Paris et sp\u00e9cialiste de l’histoire royaliste, y a particip\u00e9 en offrant une couronne sur laquelle on pouvait lire \u00ab Au Roi Louis XVI, les \u00c9tats-Unis reconnaissants \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

En 2000, Raspail a failli \u00eatre intronis\u00e9 \u00e0 l’Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, mais il a perdu de justesse lors du vote. En 2003, il a re\u00e7u le grand prix de litt\u00e9rature de l’Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, le m\u00eame prix r\u00e9compensant l’ensemble d’une \u0153uvre qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 \u00e0 Gabriel Marcel, Jacques Maritain et Marguerite Yourcenar. Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2020, laissant derri\u00e8re lui pr\u00e8s de quarante livres et plus d’une douzaine de romans, ainsi que son \u00e9pouse depuis pr\u00e8s de soixante-dix ans, Aliette, et leurs deux enfants, Quentin et Marion.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la mort de Raspail, Marine Le Pen \u00e9crivait en hommage : \u00ab Jean Raspail nous a quitt\u00e9s. C\u2019est une immense perte pour la famille nationale. Il faut (re)lire Le Camp des saints<\/em> qui, au-del\u00e0 d\u2019\u00e9voquer avec une plume talentueuse les p\u00e9rils migratoires, avait, bien avant Soumission <\/em>[roman de Michel Houellebecq publi\u00e9 en 2015], d\u00e9crit impitoyablement la soumission de nos \u00e9lites <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Les meilleurs romans de Raspail sont des romans historiques d’un genre inhabituel. Ils englobent des \u00e9v\u00e9nements historiques qui s’\u00e9garent dans le domaine de la fantaisie, des contrefactuels historiques qui racontent la r\u00e9apparition soudaine de dynasties ou de peuples disparus depuis longtemps. L’Anneau du p\u00eacheur<\/em> imagine la r\u00e9surgence de la lign\u00e9e de la papaut\u00e9 d’Avignon. Qui se souvient des hommes…<\/em> d\u00e9peint les Alakalufs, un peuple en voie d’extinction dont la langue ne conna\u00eet pas de mot pour d\u00e9signer le bonheur, mais des centaines pour exprimer la souffrance. P\u00eacheur de lunes<\/em> d\u00e9peint les vestiges des A\u00efnous du nord du Japon et de Russie. Sire<\/em>, une sorte de thriller th\u00e9ologique, imagine un roi de France couronn\u00e9 dans l’Europe contemporaine, alors que les insignes du monde arthurien perdu refont surface.<\/p>\n\n\n\n

Comme d’autres \u00e9crivains europ\u00e9ens du XXe si\u00e8cle, Raspail aimait m\u00e9langer des lieux r\u00e9els et fictifs, faisant souvent r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l’ancienne Europe en voie de disparition. Herg\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 une nouvelle monarchie dans les Balkans, la Syldavie, que Tintin explore. Elle rappelle les anciennes monarchies de l’Europe d’avant 1914. Raspail a imagin\u00e9 une nouvelle principaut\u00e9 d’Europe centrale, Altheim-Neufra. Elle rappelle \u00e9galement la stabilit\u00e9 de l’Europe aristocratique, perdue apr\u00e8s les guerres mondiales.<\/p>\n\n\n\n

Deux th\u00e8mes impr\u00e8gnent l’\u0153uvre de Raspail. L’un est un royalisme litt\u00e9raire. Raspail propose la monarchie non pas comme un programme politique facilement applicable, mais plut\u00f4t comme un refuge transcendant et po\u00e9tique contre la banalit\u00e9 de la politique moderne. Il exprime \u00e0 la fois le regret de ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu, le m\u00e9pris des folies du pr\u00e9sent et le r\u00eave de ce qui pourrait advenir.<\/p>\n\n\n\n

L’autre th\u00e8me est l’amour pour des lieux et des peuples \u00e9loign\u00e9s dans le temps et l’espace. Cet amour fa\u00e7onne la d\u00e9termination de Raspail \u00e0 transmettre la m\u00e9moire de nations presque disparues. Cela l’a parfois conduit \u00e0 prononcer des tirades particuli\u00e8rement virulentes contre le pr\u00e9sent. Il jugeait que le New York moderne \u00e9tait \u00ab un d\u00e9sert \u00bb parce que \u00ab nous ne croisons plus d’Algonquins \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

En chantant cet hymne polyphonique \u00e0 la noblesse et \u00e0 la fragilit\u00e9 des peuples du monde, Raspail affirme la particularit\u00e9 des cultures et des civilisations. Il n’a aucune intention d’imposer les normes occidentales \u00e0 travers le monde. Le monde ne peut \u00eatre remodel\u00e9 selon le mod\u00e8le du \u00ab barrage et de la centrale hydro\u00e9lectrique \u00bb. Si Raspail avait limit\u00e9 ses \u00e9tudes sur les tribus indig\u00e8nes \u00e0 des contr\u00e9es lointaines et inconnues de la plupart des Occidentaux, il aurait peut-\u00eatre conserv\u00e9 une r\u00e9putation intacte de romancier et d’\u00e9crivain aux sympathies anticolonialistes incontestables.<\/p>\n\n\n\n

 Pourtant, dans l’une de ses premi\u00e8res \u0153uvres, il a commis une faute impardonnable.<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski annonce ainsi la fa\u00e7on particuli\u00e8re dont il va d\u00e9finir le \u00ab racisme \u00bb \u2014 employant le terme, comme il pouvait l\u2019\u00eatre au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, en synonyme de \u00ab nationalisme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Comme le rapporte Pierre-Andr\u00e9 Taguieff <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019\u00e9crivain Charles Maurras, directeur du journal d\u2019extr\u00eame-droite L\u2019Action fran\u00e7aise<\/em>, se revendiquait raciste en ce sens. Dans un texte de 1895, il \u00e9crit : \u00ab La race au sens physique est un grand sujet de sourires. Je crois qu\u2019on lui donne une importance d\u00e9mesur\u00e9e. Et toutefois je suis raciste, moi aussi ! [Le journaliste et \u00e9crivain] M. Gaston M\u00e9ry qui s\u2019est fait autrefois chevalier de la race, a invent\u00e9 cette \u00e9pith\u00e8te de \u2018raciste\u2019. Je crois comme lui qu\u2019il y a une race fran\u00e7aise <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Gaston M\u00e9ry, cit\u00e9 par Maurras, avait en effet popularis\u00e9 le terme de \u00ab racisme \u00bb dans son roman Jean R\u00e9volte<\/em>, publi\u00e9 en 1892. Dans La Libre Parole<\/em>, le 18 novembre 1897, il \u00e9crit : \u00ab Il est vraiment temps que, dans les r\u00e9unions populaires, des voix vraiment fran\u00e7aises, vraiment racistes, opposent leur \u00e9loquence \u00e0 la rh\u00e9torique des h\u00e2bleries internationalistes <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Ce \u00ab racisme \u00bb qui se donne pour un terme innocent d\u00e9note en r\u00e9alit\u00e9 un syst\u00e8me agonistique structur\u00e9 autour de jugements axiologiques qui d\u00e9valorisent l\u2019Autre \u2014 toujours en de\u00e7\u00e0 du M\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

Affirmer du reste, comme Pinkoski, que les critiques ont consid\u00e9r\u00e9 le projet du Camp des saints <\/em>comme une \u00ab faute impardonnable \u00bb est inexact, comme de dire que le livre aurait imm\u00e9diatement desservi l\u2019auteur. Pinkoski se contredit d\u2019ailleurs plus loin en rappelant les critiques \u00e9logieuses dont Raspail a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 \u00e0 la parution du livre. <\/p>\n\n\n\n

Il se demandait si le sort des peuples autochtones d’Europe serait similaire \u00e0 celui des peuples qui avaient disparu \u00e0 la suite de la colonisation europ\u00e9enne. \u00c0 pr\u00e9sent que les Europ\u00e9ens se retiraient de leurs empires, \u00e9taient-ils tout aussi vuln\u00e9rables, tout aussi susceptibles de dispara\u00eetre de l’Histoire \u2014et tout aussi dignes de lamentations ?<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 un moment donn\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, cette fa\u00e7on de penser est devenue taboue. Et donc, pour le meilleur ou pour le pire, toute l’\u0153uvre litt\u00e9raire de Raspail est d\u00e9sormais jug\u00e9e \u00e0 l’aune du seul roman qui a abord\u00e9 ces questions et imagin\u00e9 la fin de la civilisation europ\u00e9enne et occidentale.<\/p>\n\n\n\n

Le terme de \u00ab lamentations \u00bb fait \u00e9cho \u00e0 un fil Substack de Nathan Pinkoski, intitul\u00e9 \u00ab Lamentations pour les nations \u00bb. Explicitant le titre, l’auteur \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab \u2018Se lamenter\u2019, comme l’\u00e9crit le philosophe canadien George Grant dans son ouvrage classique de 1965 intitul\u00e9 <\/em>Lament for a Nation, \u2018c’est pleurer la mort ou le d\u00e9clin de quelque chose que l’on aime\u2019. Grant \u00e9crivait \u00e0 propos de la mort du Canada en tant qu’\u00c9tat souverain, mais sa complainte abordait des th\u00e8mes plus profonds. Elle traitait plus g\u00e9n\u00e9ralement de la nature troubl\u00e9e et sombre de la civilisation occidentale. Grant voyait derri\u00e8re les questions politiques des ann\u00e9es 1960 \u2014 \u00e9rosion de la souverainet\u00e9, affaiblissement des engagements envers le constitutionnalisme lib\u00e9ral et guerres \u00e9trang\u00e8res prolong\u00e9es \u2014 un probl\u00e8me existentiel plus profond. Une r\u00e9volution technologique \u00e9tait en train de d\u00e9vorer l’Occident. Grant pr\u00e9voyait que cela d\u00e9truirait l’ordre politique occidental moderne. Les vestiges du constitutionnalisme lib\u00e9ral seraient remplac\u00e9s par un m\u00e9lange de progressisme technologique illimit\u00e9 et sans but et d’une volont\u00e9 diabolique de se cr\u00e9er soi-m\u00eame.<\/em><\/p>\n\n\n\n

C’est ce diagnostic qui donne aux r\u00e9flexions de Grant leur pouvoir obs\u00e9dant, et c’est pourquoi j’ai emprunt\u00e9 mon titre \u00e0 lui. Vivre en tant qu’Occidental aujourd’hui, c’est reconna\u00eetre que quelque chose que vous aimez est mort, en train de mourir ou profan\u00e9. Faites votre choix : le christianisme, le rationalisme des Lumi\u00e8res, le constitutionnalisme lib\u00e9ral, l’\u00c9tat de droit, les peuples, les nations, la vertu, l’excellence, l’innovation, l’amour de la vie elle-m\u00eame… Tous ces \u00e9l\u00e9ments sont menac\u00e9s ou en train de dispara\u00eetre, s’ils n’ont pas d\u00e9j\u00e0 disparu. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Le regard que portent Pinkoski et Raspail sur l\u2019Occident t\u00e9moigne d\u2019une nostalgie d\u2019un monde r\u00e9volu, ou plut\u00f4t d\u2019un temps r\u00e9volu. En cela, ce regard s\u2019inscrit dans la constellation mythologique de \u00ab l\u2019\u00c2ge d\u2019or \u00bb telle que d\u00e9crite par Girardet <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019image d\u2019un pr\u00e9sent per\u00e7u comme une d\u00e9ch\u00e9ance, le mythe de l\u2019\u00c2ge d\u2019or dresse l\u2019absolu d\u2019un pass\u00e9 de pl\u00e9nitude. Cette repr\u00e9sentation du \u00ab temps d\u2019avant \u00bb est marqu\u00e9e par la \u00ab non-histoire \u00bb : le temps de r\u00e9f\u00e9rence n\u2019est plus li\u00e9 \u00e0 une quelconque p\u00e9riodisation, il \u00e9chappe \u00e0 la chronologie. Au c\u0153ur du mythe de l\u2019\u00c2ge d\u2019or r\u00e9siderait un caract\u00e8re d\u2019extra-temporalit\u00e9 qui ferait du temps un non-dat\u00e9, un non-mesurable dont on sait seulement qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 celui de l\u2019innocence et du bonheur.<\/p>\n\n\n\n

Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 un temps ancien ne sont pas \u00e9num\u00e9r\u00e9es pour le simple plaisir d\u2019exalter une histoire imm\u00e9moriale : elles sont \u00e9nonc\u00e9es \u00e0 l\u2019aune du pr\u00e9sent, au sein d\u2019une comparaison implicite. Le mythe de l\u2019\u00c2ge d\u2019or se caract\u00e9rise en effet par sa capacit\u00e9 \u00e0 opposer le jadis et l\u2019aujourd\u2019hui, dans une litanie accusatrice des temps actuels. Il est ainsi indissociable du mythe du \u00ab grand d\u00e9clin \u00bb, imaginant une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence in\u00e9vitable et craignant une forme d\u2019extinction.<\/p>\n\n\n\n

Le roman<\/h3>\n\n\n\n

Le Camp des saints<\/em> est loin d’\u00eatre la premi\u00e8re r\u00e9flexion litt\u00e9raire sur la mort de l’Occident.<\/p>\n\n\n\n

En 1897, Rudyard Kipling a marqu\u00e9 le jubil\u00e9 de diamant de la reine Victoria avec le po\u00e8me sombre \u00ab Recessional \u00bb. Au lieu de c\u00e9l\u00e9brer l’apog\u00e9e de l’Empire britannique, il en imaginait la fin : \u00ab Voyez, toute notre pompe d’hier \/ N’est plus qu’un avec Ninive et Tyr ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Sous le pseudonyme de \u00ab Capitaine Danrit \u00bb, l’officier fran\u00e7ais \u00c9mile Driant (1855-1916) a \u00e9crit une s\u00e9rie de romans \u00e0 succ\u00e8s imaginant les guerres futures du XXe si\u00e8cle, dans lesquelles de nouveaux ennemis envahissaient l’Europe. L’Invasion noire<\/em> (1895) imaginait l’Empire ottoman encourageant les Africains \u00e0 envahir l’Europe et \u00e0 assi\u00e9ger Paris. L’Invasion jaune <\/em>(1909), \u00e9crit apr\u00e8s la victoire surprenante du Japon sur la Russie, imaginait les Japonais s’alliant aux Indiens et aux Chinois pour envahir l’Europe <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La nouvelle d’Evelyn Waugh \u00ab Out of Depth \u00bb (1933) allait plus loin, imaginant une colonisation invers\u00e9e. Dans un avenir lointain, les Anglais sont revenus \u00e0 leur \u00e9tat primitif. Ils vivent dans des mar\u00e9cages boueux ; des Africains en uniformes militaires impeccables les gouvernent. Des missionnaires noirs pr\u00eachent l’\u00c9vangile et c\u00e9l\u00e8brent la messe devant des Blancs qui ne comprennent rien.<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski cherche \u00e0 l\u00e9gitimer Raspail en l\u2019inscrivant dans une continuit\u00e9 litt\u00e9raire et intellectuelle. Raspail se place en effet dans une longue tradition de r\u00e9cits catastrophiques ayant pour th\u00e8me l\u2019immigration, autour du sch\u00e8me du remplacement.<\/p>\n\n\n\n

En 1886, \u00c9douard Drumont publie La France juive<\/em>, un pamphlet antis\u00e9mite qui accuse le peuple juda\u00efque d\u2019une pr\u00e9tendue invasion. Une d\u00e9cennie plus tard, le Capitaine Danrit \u00e9crit entre 1894 et 1895 le roman L\u2019Invasion noire<\/em> <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le plan de ce livre, d\u00e9coup\u00e9 en quatre parties, semble mimer l\u2019avanc\u00e9e de la conqu\u00eate : \u00ab Mobilisation africaine \u00bb, \u00ab Concentration \u00e0 la Mecque \u00bb, \u00ab \u00c0 travers l\u2019Europe \u00bb, \u00ab Autour de Paris \u00bb. En toile de fond du roman joue un nationalisme ethnique qui trouve un tr\u00e8s large \u00e9cho au XIXe si\u00e8cle, dans un contexte de colonisation qui favorise, tout en s\u2019y appuyant, le darwinisme social : ce syst\u00e8me id\u00e9ologique voit dans les luttes de civilisations l\u2019application \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine de la s\u00e9lection naturelle, et permet de justifier \u00ab scientifiquement \u00bb la volont\u00e9 de conqu\u00eate. <\/p>\n\n\n\n

Jean Raspail se d\u00e9marque pourtant de cette lign\u00e9e puisque son livre para\u00eet lorsque l\u2019Empire fran\u00e7ais n\u2019existe plus. La perte de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise en 1962 entretient toutefois un sentiment de nostalgie, que ne manquera d\u2019ailleurs pas d\u2019utiliser Jean-Marie Le Pen (1928-2025) comme terreau pour renouveler les pr\u00e9occupations de l\u2019extr\u00eame droite, d\u00e8s lors plus ancr\u00e9es dans l\u2019actualit\u00e9, ou du moins dans un pass\u00e9 proche.<\/p>\n\n\n\n

Mais c’est Jean-Paul Sartre qui a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 affirmer que la justice exigeait une Europe conquise. Dans sa pr\u00e9face de 1961 \u00e0 l’ouvrage de Frantz Fanon Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em>, \u00e9crite alors que Charles de Gaulle s’appr\u00eatait \u00e0 baisser les drapeaux fran\u00e7ais en Alg\u00e9rie, Sartre soutenait que la d\u00e9colonisation ne suffisait pas \u00e0 r\u00e9gler le probl\u00e8me. Fanon avait d\u00e9j\u00e0 accept\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de la brutalit\u00e9 violente de la d\u00e9colonisation ; parce que la d\u00e9colonisation \u00ab vise \u00e0 changer l’ordre du monde \u00bb, elle \u00ab est, \u00e9videmment, un programme de d\u00e9sordre complet <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Sartre est all\u00e9 plus loin. La France et les Fran\u00e7ais m\u00e9ritaient une soumission punitive. Il \u00e9crit : \u00ab Notre sol doit \u00eatre occup\u00e9 par un peuple anciennement colonis\u00e9 et nous devons mourir de faim <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Psychiatre et essayiste, Fanon a \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin de la lutte pour l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie face \u00e0 la domination coloniale fran\u00e7aise, jusqu\u2019\u00e0 rejoindre le Front de lib\u00e9ration nationale.<\/p>\n\n\n\n

En 1961, un an avant la fin de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, Sartre r\u00e9alise l\u2019introduction au dernier ouvrage de Fanon Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 peu avant sa mort et devenu un texte majeur de la pens\u00e9e anticoloniale.<\/p>\n\n\n\n

La pr\u00e9face de Sartre a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s contest\u00e9e en raison de l\u2019analyse entreprise du texte de Fanon, analyse que Hannah Arendt<\/a> d\u00e9noncera comme un glissement interpr\u00e9tatif. Pour la philosophe, en place de commenter l\u2019examen approfondi que Fanon livre sur les rouages de la violence coloniale, ses impacts psychologiques et ses cons\u00e9quences sur les colonis\u00e9s, Sartre consid\u00e8re le texte comme une exaltation militante de la violence <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

En tronquant les citations faites de la pr\u00e9face de Sartre, Pinkoski en infl\u00e9chit le sens. Le passage complet est en effet celui-ci : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Mais pour devenir indig\u00e8nes tout \u00e0 fait, il faudrait que notre sol f\u00fbt occup\u00e9 par les anciens colonis\u00e9s et que nous crevions de faim. Ce ne sera pas : non, c’est le colonialisme d\u00e9chu qui nous poss\u00e8de, c’est lui qui nous chevauchera bient\u00f4t, g\u00e2teux et superbe ; le voil\u00e0, notre zar, notre loa. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Si Sartre feint d\u2019envisager une inversion du processus de colonisation o\u00f9 les anciens colonis\u00e9s envahiraient l\u2019Europe, il s\u2019agit d\u2019une provocation pour mieux mettre en lumi\u00e8re la r\u00e9futation qui suit, et sa th\u00e8se : l\u2019Europe ne s\u2019appr\u00eate pas \u00e0 subir une invasion, mais les cons\u00e9quences morales, retombant sur elles, des violences syst\u00e9matiques qu\u2019elle a perp\u00e9tr\u00e9es. Dans ce ch\u00e2timent, l\u2019Europe-ma\u00eetresse \u00e9prouve les effets de son ignominie.<\/p>\n\n\n\n

Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, de nombreuses personnes occupant des postes influents dans le domaine culturel partageaient les sentiments de Sartre, m\u00eame si elles rechignaient \u00e0 utiliser ses termes violents. Personne ne croyait que les \u00e9v\u00e9nements imagin\u00e9s par Raspail \u2014 un million de migrants indiens arrivant soudainement sur le sol fran\u00e7ais \u2014 \u00e9taient envisageables. Sartre souhaitait peut-\u00eatre une d\u00e9colonisation invers\u00e9e, mais il ne la consid\u00e9rait pas comme une possibilit\u00e9 r\u00e9elle : il se plaignait ainsi que \u00ab Cela n’arriver[ait] pas <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tend Pinkoski, avec les ann\u00e9es 1970 et le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, l\u2019id\u00e9e d\u2019une submersion migratoire prend une grande importance au sein d\u2019une vision raciste centr\u00e9e sur la lutte des races. Dans \u00ab Vers la destruction physique de notre peuple \u00bb<\/em>, texte publi\u00e9 <\/em>dans le Militant <\/em>en 1976 \u2014 trois ans apr\u00e8s la parution du Camp des saints \u2014 <\/em>Fran\u00e7ois Duprat (1940-1978), politicien d\u2019extr\u00eame droite, d\u00e9nonce ainsi un \u00ab g\u00e9nocide \u00bb du peuple fran\u00e7ais. En 1983, le m\u00eame mensuel titre son \u00e9ditorial : \u00ab Fran\u00e7ais, r\u00e9veillez-vous ! Demain il sera trop tard ! \u00bb, jouant sur l\u2019alarmisme.<\/p>\n\n\n\n

Quelques ann\u00e9es plus tard encore, Le Figaro<\/em> Magazine<\/em> choisit pour sa couverture du 26 octobre 1985 le buste d\u2019une Marianne voil\u00e9e, accompagn\u00e9 d\u2019une question rh\u00e9torique valant n\u00e9gation : \u00ab Serons-nous encore Fran\u00e7ais dans trente ans ? \u00bb. L\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019interrogation consiste ainsi \u00e0 accr\u00e9diter l\u2019id\u00e9e d\u2019une prolif\u00e9ration des \u00e9trangers non europ\u00e9ens sur le sol fran\u00e7ais <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Autour du Camp des saints <\/em>s\u2019est donc \u00e9labor\u00e9e toute une rh\u00e9torique alarmiste, qui pr\u00e9vient non pas de la dissolution de la citoyennet\u00e9 fran\u00e7aise, mais de celle de l\u2019essence<\/em> d\u2019une \u00ab race fran\u00e7aise \u00bb menac\u00e9e par les p\u00e9n\u00e9trations ext\u00e9rieures. <\/p>\n\n\n\n

Cette rh\u00e9torique a aussi d\u2019autres sources. Lorsque para\u00eet le livre en 1973, le Club de Rome <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span> vient tout juste d\u2019\u00e9diter Les Limites \u00e0 la croissance, <\/em>un <\/em>rapport command\u00e9 par le MIT en 1972 <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son retentissement est alors tr\u00e8s large : il signale la dangerosit\u00e9 de la croissance exponentielle occidentale en termes de population et de production de biens, aboutissant \u00e0 la conclusion que le monde d\u00e9velopp\u00e9 doit revenir \u00e0 un \u00e9tat d\u2019\u00e9quilibre.<\/p>\n\n\n\n

Parall\u00e8lement, la doctrine de l\u2019\u00e9conomiste Thomas Malthus (1766-1834), consid\u00e9rant la baisse de natalit\u00e9 comme n\u00e9cessaire en raison des ressources limit\u00e9es de la Terre, conna\u00eet alors un renouveau : lors des ann\u00e9es 1970, le n\u00e9o-malthusianisme va en effet entreprendre une analyse compar\u00e9e de la divergence d\u2019\u00e9volution entre les populations de l\u2019Occident et des pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De ses principaux h\u00e9rauts, on peut mentionner Pierre Chaunu (1923-2009) qui compare d\u00e9natalit\u00e9 occidentale et implosion d\u00e9mographique du tiers monde dans son livre Un futur sans avenir. Histoire et population<\/em> <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span> (1979), et \u00c9douard Bonnefous (1907-2007) qui affirme : \u00ab L\u2019\u00e9volution d\u00e9mographique a cr\u00e9\u00e9 une situation r\u00e9volutionnaire [\u2026]. Du point de vue international, la disproportion croissante entre pays riches \u00e0 faible accroissement d\u00e9mographique et pays \u00e0 fort d\u00e9veloppement constitue, \u00e0 terme, une menace pour la paix <\/span>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ce sont les craintes li\u00e9es \u00e0 la submersion migratoire, connaissant diff\u00e9rents avatars au cours des d\u00e9cennies, que vient relayer dans le p\u00f4le litt\u00e9raire Le Camp des saints<\/em>. En effet, \u00ab l\u2019\u00e9tude \u00bb du sous-d\u00e9veloppement sous-jacente \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Raspail peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme le territoire d\u2019un \u00ab d\u00e9mographe obsessionnel \u00bb pour reprendre les termes de Claude Liauzu <\/span>40<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le narrateur contamine la narration de chiffres pour exacerber le d\u00e9ferlement des foules tiers-mondistes : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab En tenant compte de la longueur et de la largeur du pont du bateau, on pouvait \u00e9tablir que la m\u00eame circonf\u00e9rence s\u2019y juxtaposait plus de trente fois et qu\u2019entre chacun de ces cercles tangents se logeaient deux espaces en forme de triangles oppos\u00e9s par le sommet et dont la surface \u00e9galait environ un tiers de circonf\u00e9rence soit : \u00ab 30 + 10 = 40 circonf\u00e9rences x 200 bras = 8000 bras. Quatre mille personnes ! Sur le seul pont du navire ! Si l\u2019on admettait l\u2019existence de couches superpos\u00e9es, ou tout au moins, vraisemblablement, une densit\u00e9 identique sur chacun des ponts, entreponts et ponts de cale, c\u2019est au moins par huit qu\u2019il fallait multiplier un chiffre d\u00e9j\u00e0 surprenant. Au total : trente mille personnes, sur un seul navire<\/em> <\/span>41<\/sup><\/a><\/span><\/span> ! \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

 Le r\u00e9cit se fait descriptif avec des d\u00e9tails pr\u00e9cis li\u00e9s \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie, comme en t\u00e9moignent les termes de \u00ab triangles \u00bb, \u00ab cercles tangents \u00bb, \u00ab circonf\u00e9rences \u00bb. L\u2019indication num\u00e9rale qui s\u2019y donne lieu b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un certain prestige : celui des apparences objectives, de l\u2019\u00e9vidence, et du discours rationaliste aux allures de neutralit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Mettre l\u2019accent sur le nombre, c\u2019est aussi privil\u00e9gier la masse \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 pour, par exemple, \u00e9craser le lecteur par \u00ab la m\u00e9lop\u00e9e douce et mena\u00e7ante issue de huit cent mille gorges <\/span>42<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. \u00c0 l\u2019adjectif num\u00e9ral se superpose la synecdoque \u00ab gorges \u00bb d\u00e9signant les migrants, qui participe d\u2019une parcellisation des individus dont on ne per\u00e7oit plus vraiment l\u2019humanit\u00e9. En prenant la partie pour le tout, la synecdoque minimise l\u2019importance de la chose m\u00eame. Par ce mouvement de d\u00e9shumanisation, les migrants n\u2019ont<\/em> plus des gorges, ils deviennent<\/em> ces gorges. <\/p>\n\n\n\n

L’objectif principal de Raspail n’\u00e9tait donc pas de pr\u00e9dire un avenir imminent. Il cherchait \u00e0 prendre au s\u00e9rieux les sentiments de d\u00e9go\u00fbt de soi et le d\u00e9sir de d\u00e9colonisation invers\u00e9e qui gagnaient en force en Europe. Le Camp des saints<\/em> s’apparente davantage \u00e0 une longue exp\u00e9rience de pens\u00e9e, une repr\u00e9sentation fictive des cons\u00e9quences civilisationnelles de cette fa\u00e7on de penser.<\/p>\n\n\n\n

Dans le roman de Raspail, les migrants sont un collage de cultures r\u00e9elles. Ils repr\u00e9sentent une menace presque m\u00e9taphysique, une menace provenant en fin de compte de l’id\u00e9ologie occidentale. Comme le montre le parcours de toute sa carri\u00e8re, Raspail \u00e9tait parfaitement capable de d\u00e9crire les peuples non occidentaux avec pr\u00e9cision, \u00e9quit\u00e9 et compassion. Mais ce n’est pas sa t\u00e2che dans Le Camp des saints<\/em>. Ici, il se concentre sur le nihilisme qu’apporte la vision du monde empreinte de d\u00e9go\u00fbt de soi de Sartre.<\/p>\n\n\n\n

En effet, les premiers coups de feu [du r\u00e9cit] sont tir\u00e9s dans le cadre d’une violence entre Blancs. Au d\u00e9but du roman, l’armada de migrants arrive sur les c\u00f4tes fran\u00e7aises. Un professeur \u00e0 la retraite observe la sc\u00e8ne depuis sa maison en bord de mer. Il est abord\u00e9 par un jeune voyou blanc qui lui r\u00e9cite une version de la d\u00e9claration de Sartre. Les autres villageois ont fui, mais le professeur, repr\u00e9sentant de la haute culture et d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre la maison et le mode de vie de ses anc\u00eatres, tient bon. Le jeune homme jure de mener un groupe de migrants pour piller la maison du professeur. Ce dernier prend son fusil, qu’il n’a jamais utilis\u00e9 auparavant, et tire sur le jeune homme.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s ce d\u00e9but surprenant, le roman remonte dans le temps pour raconter les origines de l’armada et son embarquement en Inde, puis pr\u00e9sente une s\u00e9rie d’instantan\u00e9s de la confusion et des conflits qui r\u00e8gnent en Occident avant l’arriv\u00e9e des migrants. Les Occidentaux sont fascin\u00e9s par l’arriv\u00e9e de ces masses. Ils sont encourag\u00e9s par les eccl\u00e9siastiques et l’intelligentsia de gauche \u00e0 consid\u00e9rer cet afflux comme la Seconde Venue, le triomphe final des faibles sur les forts qui expiera les p\u00e9ch\u00e9s de l’Occident. Ce sera une b\u00e9n\u00e9diction.<\/p>\n\n\n\n

Cependant, Raspail ne permet pas que les migrants soient id\u00e9alis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Tout au long du roman, il souligne leur vulgarit\u00e9 en d\u00e9crivant longuement leur grossi\u00e8ret\u00e9, leur promiscuit\u00e9 sexuelle et, surtout, leur hygi\u00e8ne r\u00e9pugnante. Ces descriptions peuvent sembler excessives, mais elles ne sont ni gratuites ni inexactes (dans certaines r\u00e9gions de l’Inde, les excr\u00e9ments humains sont utilis\u00e9s pour produire de la chaleur. Les bateaux d\u00e9pendent de ce type de combustible. Et tout comme dans certaines r\u00e9gions de l’Inde moderne, la d\u00e9f\u00e9cation en plein air fait partie int\u00e9grante de la vie sur les bateaux <\/span>43<\/sup><\/a><\/span><\/span>).<\/p>\n\n\n\n

Il faut le redire : le roman de Raspail est structurellement raciste, dans son \u00e9criture comme dans l\u2019objet de sa narration. R\u00e9duire le migrant \u00e0 ses effluves corporelles permet de le discr\u00e9diter et de projeter sur lui une essence biologique qui l\u00e9gitimerait l\u2019ostracisation. Ce proc\u00e9d\u00e9 est bien d\u00e9crit par l\u2019ethnolinguiste James. W. Underhill : \u00ab Souvent le d\u00e9go\u00fbt est suscit\u00e9 par des m\u00e9taphores qui nous rappellent la salet\u00e9, la pollution ou les fonctions corporelles (la d\u00e9f\u00e9cation par exemple). Le racisme fran\u00e7ais et anglais se r\u00e9gale de ces formes, tristement pr\u00e9visibles mais efficaces par leur capacit\u00e9\u0301 \u00e0 solliciter une r\u00e9action forte, primaire et irr\u00e9fl\u00e9chie <\/span>44<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le narrateur du Camp des saints<\/em> mobilise constamment une rh\u00e9torique de la d\u00e9marcation pour int\u00e9grer l\u2019individu jug\u00e9 acceptable dans une communaut\u00e9 imaginaire homog\u00e8ne et rigoureusement circonscrite \u2014 communaut\u00e9 d\u2019o\u00f9 est exclu l\u2019Autre, \u00e9tant inassimilable.<\/p>\n\n\n\n

Dans l\u2019univers antis\u00e9mite, l\u2019odorat est une barri\u00e8re raciale qui trouve son origine dans le mythe ancien du foetor judaicus<\/em>, la \u00ab puanteur juive \u00bb. <\/em>Ce pr\u00e9jug\u00e9 est r\u00e9activ\u00e9 par Le Camp des saints<\/em> \u00e0 travers une \u00e9criture avilissant les fonctions du corps :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ce dont se souvenaient surtout les rares t\u00e9moins occidentaux qui accept\u00e8rent plus tard de r\u00e9pondre aux questions des historiens, c\u2019est d\u2019abord de l\u2019odeur. Ils n\u2019avaient qu\u2019un mot pour la d\u00e9crire : \u2018\u00c7a puait ! ce n\u2019est pas tenable tellement \u00e7a puait !\u2019 Quand ce million d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants qui marinaient depuis Calcutta dans la crasse et la merde, s\u2019\u00e9taient dress\u00e9s d\u2019un coup sur le pont des navires, quand tous ceux qui avaient su\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des coques obscures, mac\u00e9rant dans l\u2019urine et l\u2019haleine des mal nourris, s\u2019\u00e9taient ru\u00e9s sur les \u00e9coutilles qui vomissaient leur foule au soleil, la puanteur devint si \u00e9paisse qu\u2019on aurait pu la croire visible<\/em> <\/span>45<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Outre l\u2019odeur, l\u2019imaginaire de la maladie<\/a> associ\u00e9 aux migrants contamine \u00e9galement la narration, comme lorsque le personnage de Calgu\u00e8s, figure d\u2019intellectuel occidental attach\u00e9 \u00e0 la civilisation, les aper\u00e7oit : \u00ab Le vieux professeur [\u2026] braqua sa longue-vue [\u2026] comme un chercheur \u00e0 son microscope<\/em> lorsqu\u2019il d\u00e9couvre, dans un bouillon de culture, la colonie de microbes<\/em> dont il pressentait l\u2019existence. \u00bb [Nous soulignons.]<\/p>\n\n\n\n

La mention du \u00ab microscope \u00bb induit un ennemi d\u2019autant plus dangereux qu\u2019il se pr\u00e9senterait sous la forme d\u2019une menace invisible et pernicieuse. Cette isotopie de la maladie s\u2019inscrit dans la tradition de la litt\u00e9rature antis\u00e9mite qui regorge de m\u00e9taphores pr\u00e9sentant les juifs comme parasites.<\/p>\n\n\n\n

Dans Les Proph\u00e8tes<\/em> du mensonge <\/em>(1949), Leo L\u00f6wenthal et Norbert Guterman explicitent cette image du nuisible : \u00ab Le micro-organisme semble concentrer toutes les qualit\u00e9s les plus mal\u00e9fiques d\u2019un ennemi. Il est omnipr\u00e9sent, proche, mortel, insidieux, il \u00e9voque l\u2019id\u00e9e d\u2019extermination et, surtout, il est invisible \u00e0 l\u2019\u0153il nu \u2014 il faut un expert en agitation pour en d\u00e9tecter la pr\u00e9sence <\/span>46<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

L\u2019insectisation est encore un proc\u00e9d\u00e9 d\u2019animalisation sp\u00e9cifique au Camp des saints <\/em> : les migrants sont, de mani\u00e8re r\u00e9currente, associ\u00e9s \u00e0 des \u00ab fourmis \u00bb qui \u00ab grouillent \u00bb. Or, un insecte ne se tue pas seulement, il doit \u00eatre \u00e9cras\u00e9 : c\u2019est un traitement radical qui est appel\u00e9, de la m\u00eame fa\u00e7on que la mort-aux-rats \u00e9tait prescrite pour les Juifs. Au sein d\u2019une m\u00e9taphore, le narrateur pr\u00e9dit d\u2019ailleurs que \u00ab les rats ne l\u00e2cheront le fromage \u2018Occident\u2019 qu\u2019apr\u00e8s l\u2019avoir d\u00e9vor\u00e9 tout entier \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Lorsqu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un nuisible, l\u2019Autre est associ\u00e9 dans le roman de Raspail \u00e0 \u00ab une pieuvre \u00bb ou m\u00e9taphoris\u00e9 en \u00ab boa humain \u00bb, termes qui renvoient \u00e0 l\u2019imaginaire de l\u2019enserrement ou de la succion. Il s\u2019agit, l\u00e0 encore, d\u2019une rh\u00e9torique antis\u00e9mite o\u00f9 le juif est le suceur de la substance vitale comprise dans le corps national.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 travers ces repr\u00e9sentations d\u00e9gradantes d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 prot\u00e9iforme et parfois excr\u00e9mentielle, l\u2019Autre devient un type litt\u00e9raire qui, peu \u00e0 peu, tient plus du mythe que du groupe culturel repr\u00e9sentable de mani\u00e8re relativement objective. Dans le sillage du foetor judaicus<\/em>, l\u2019Autre, chez Raspail comme chez Pinkoski, n\u2019appara\u00eet plus comme le membre d\u2019une certaine communaut\u00e9, mais comme la marque d\u2019une ignominie ambiante et contagieuse.<\/p>\n\n\n\n

Le but de ces passages est de remettre en question le mythe du bon sauvage, qui sous-tend la pol\u00e9mique anti-occidentale de Sartre et, dans une moindre mesure, celle de Fanon. \u00ab Vous serez convaincu, \u00e9crit Sartre, qu’il vaut mieux \u00eatre un indig\u00e8ne au plus profond de sa mis\u00e8re qu’un ancien colon <\/span>47<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Nous continuons la citation sur laquelle Pinkoski commet un contresens en la tronquant : \u00ab Et vous vous persuaderez en lisant le dernier chapitre de Fanon, qu’il vaut mieux \u00eatre un indig\u00e8ne au pire moment de la mis\u00e8re qu’un ci-devant colon. Il n’est pas bon qu’un fonctionnaire de la police soit oblig\u00e9 de torturer dix heures par jour : \u00e0 ce train-l\u00e0, ses nerfs vont craquer \u00e0 moins qu’on n’ interdise aux bourreaux, dans leur propre int\u00e9r\u00eat, de faire des heures suppl\u00e9mentaires. Quand on veut prot\u00e9ger par la rigueur des lois le moral de la Nation et de l’Arm\u00e9e, il n’est pas bon que celle-ci d\u00e9moralise syst\u00e9matiquement celle-l\u00e0. Ni qu’un pays de tradition r\u00e9publicaine confie, par centaines de milliers, ses jeunes gens \u00e0 des officiers putschistes, il n’est pas bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n’est vraiment pas bon que vous n’en souffliez mot \u00e0 personne, pas m\u00eame \u00e0 votre \u00e2me par crainte d’avoir \u00e0 vous juger. Au d\u00e9but vous ignoriez, je veux le croire, ensuite vous avez dout\u00e9, \u00e0 pr\u00e9sent vous savez mais vous vous taisez toujours. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

En haranguant les Europ\u00e9ens de mani\u00e8re provocante, Sartre soutient que la violence du colon sur le colonis\u00e9 n\u2019ali\u00e8ne pas seulement la victime mais aussi celui qui la perp\u00e8tre. Il rel\u00e8ve l\u2019hypocrisie d\u2019une nation qui pr\u00e9tend d\u00e9fendre des valeurs humanistes mais institutionnalise, dans le m\u00eame temps, une violence syst\u00e9matique. C\u2019est en cela que Sartre parle d\u2019une disparition symbolique d\u2019une Europe dominatrice qui n\u2019est plus le sujet de l\u2019histoire, d\u00e9munie qu\u2019elle est de son arrogance : la d\u00e9colonisation entra\u00eene une r\u00e9volution des rapports anthropologiques fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 et non une inversion des rapports de forces dominants\/domin\u00e9s :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Chacun a tous les droits. Sur tous ; et notre esp\u00e8ce, lorsqu’un jour elle se sera faite, ne se d\u00e9finira pas comme la somme des habitants du globe mais comme l’unit\u00e9 infinie de leurs r\u00e9ciprocit\u00e9s. Je m’arr\u00eate ; vous finirez le travail sans peine ; il suffit de regarder en face, pour la premi\u00e8re et pour la derni\u00e8re fois, nos aristocratiques vertus : elles cr\u00e8vent ; comment survivraient-elles \u00e0 l’aristocratie de sous-hommes qui les a engendr\u00e9es. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Raspail souhaite vous convaincre du contraire. Quelles que soient leurs vertus, les migrants sont mat\u00e9riellement et culturellement d\u00e9munis. C’est pourquoi ils trouvent l’Occident attrayant. Ils n’ont pas pour mission de racheter l’Europe p\u00e9cheresse ; ils cherchent \u00e0 se lib\u00e9rer de la pauvret\u00e9, de l’oppression et des in\u00e9galit\u00e9s souvent brutales des soci\u00e9t\u00e9s non occidentales.<\/p>\n\n\n\n

Les migrants n’obtiennent pas ce qu’ils recherchent. Alors que les autorit\u00e9s fran\u00e7aises discutent de la marche \u00e0 suivre face \u00e0 l’armada, elles sont paralys\u00e9es. Elles se persuadent de leur propre ill\u00e9gitimit\u00e9. Lorsque les migrants descendent de leurs bateaux et d\u00e9barquent, l’Occident a d\u00e9j\u00e0 capitul\u00e9. Les gouvernements europ\u00e9ens tombent \u00e0 l’arriv\u00e9e des migrants, et les citoyens europ\u00e9ens se retirent de la vie publique. La soci\u00e9t\u00e9 civile s’effondre ; en cons\u00e9quence, les migrants ne b\u00e9n\u00e9ficient d’aucune am\u00e9lioration r\u00e9elle de leur condition.<\/p>\n\n\n\n

Ils emm\u00e8nent avec eux leurs mauvais dirigeants, rempla\u00e7ant les r\u00e9gimes europ\u00e9ens par ceux-l\u00e0 m\u00eames qu’ils ont fui. Des g\u00e9n\u00e9raux, dictateurs et brahmanes occupent des postes au sein du gouvernement fran\u00e7ais, gouvernant comme ils le faisaient dans leur propre pays. Les migrants et leurs partisans n’\u00ab incluent \u00bb pas le reste du monde dans l’Occident.<\/p>\n\n\n\n

La derni\u00e8re phrase appara\u00eet \u00eatre un clin d\u2019\u0153il \u00e0 un article publi\u00e9 en 1994 par les deux historiens Matthew Connelly et Paul Kennedy, intitul\u00e9 : \u00ab Must It Be the Rest Against the West <\/span>48<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? \u00bb. L\u2019article, que citera la revue supr\u00e9maciste The<\/em> Social Contract <\/em>pour justifier l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019une republication de Raspail en 1994, s\u2019ouvre par une citation du Camp des saints<\/em>. S\u2019ensuit un \u00e9loge de la vision proph\u00e9tique du roman qui devient, sous la plume des auteurs, le point de d\u00e9part d\u2019une r\u00e9flexion g\u00e9opolitique.<\/p>\n\n\n\n

Nous en livrons un extrait :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Pourquoi revenir sur ce roman controvers\u00e9 et, de nos jours, difficile \u00e0 trouver ? La red\u00e9couverte de cette \u0153uvre n\u00e9glig\u00e9e nous aide \u00e0 attirer l\u2019attention sur le probl\u00e8me mondial central des derni\u00e8res ann\u00e9es du vingti\u00e8me si\u00e8cle : la r\u00e9partition in\u00e9gale des richesses et des ressources, les tendances d\u00e9mographiques d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9es, et la relation entre les deux. De nombreux membres des \u00e9conomies les plus prosp\u00e8res commencent \u00e0 adh\u00e9rer \u00e0 la vision de Raspail : un monde de deux \u2018camps\u2019, Nord et Sud, s\u00e9par\u00e9s et in\u00e9gaux, o\u00f9 les riches devront combattre et les pauvres devront mourir si les migrations de masse ne doivent pas nous submerger tous. La migration est le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment du probl\u00e8me. Si nous n\u2019agissons pas d\u00e8s maintenant pour contrer les tendances vers un apartheid mondial, elles ne feront qu\u2019acc\u00e9l\u00e9rer le jour o\u00f9 la vision de Raspail pourrait devenir r\u00e9alit\u00e9<\/em>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ils \u00e9largissent la port\u00e9e du tiers-monde, et la mis\u00e8re devient mondiale. La b\u00e9n\u00e9diction suppos\u00e9e de l’arriv\u00e9e des mis\u00e9rables, si ch\u00e8re aux voix progressistes du roman, ne se concr\u00e9tise pas. Ce qui \u00e9merge n’est pas un despotisme particuli\u00e8rement s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Il n’y a que quelques bottes qui pi\u00e9tinent occasionnellement le visage humain. Mais la douleur des survivants est grande, car ils ont des souvenirs vivaces de ce qu’ils ont perdu.<\/p>\n\n\n\n

Le roman de Raspail sugg\u00e8re que l’universalisme moral occidental est la raison pour laquelle l\u2019Occident a provoqu\u00e9 sa propre chute. Les Occidentaux ont fait de l’humanitarisme comiquement imparfait de Mme Jellyby un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique : \u00ab faire le bien \u00bb pour un autre lointain, tout en n\u00e9gligeant les siens <\/span>49<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans ce climat moral, la pi\u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire pour aimer sa communaut\u00e9 et la force d’\u00e2me n\u00e9cessaire pour la d\u00e9fendre deviennent des vices.<\/p>\n\n\n\n

Pour dramatiser la transformation de l’amour-propre communautaire en crime moral, Raspail d\u00e9peint des intuitions morales plus anciennes \u00e0 l’\u0153uvre. Dirig\u00e9e par un officier musulman lucide, la marine \u00e9gyptienne menace de couler le convoi de migrants pour les emp\u00eacher de d\u00e9barquer en \u00c9gypte. Cette tactique est brutale mais efficace. L’armada s’\u00e9loigne de l’\u00c9gypte et se dirige vers l’Afrique du Sud.<\/p>\n\n\n\n

Le r\u00e9gime d’apartheid (toujours au pouvoir au d\u00e9but du roman) prof\u00e8re la m\u00eame menace. Plus sophistiqu\u00e9s sur le plan \u00e9thique que les \u00c9gyptiens, les Sud-Africains tentent de fournir au convoi des vivres et des soins m\u00e9dicaux vitaux. Les migrants les refusent et poursuivent leur route.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque l’armada se dirige vers l’Europe, les officiers de la marine fran\u00e7aise se rendent compte qu’ils ne peuvent compter sur leurs \u00e9quipages \u2014 ni m\u00eame sur eux-m\u00eames \u2014 pour menacer les migrants de destruction. L’armada p\u00e9n\u00e8tre sans encombre dans la M\u00e9diterran\u00e9e. Alors que les migrants approchent du rivage, le gouvernement fran\u00e7ais se tourne vers la derni\u00e8re institution fiable du pays, l’arm\u00e9e, qui se d\u00e9ploie sur la c\u00f4te. Au point culminant du roman, le pr\u00e9sident fran\u00e7ais prononce un discours d’urgence visant \u00e0 autoriser l’usage de la force militaire contre les migrants et \u00e0 les emp\u00eacher de d\u00e9barquer. Son discours met l’accent sur la justice d’une civilisation qui se d\u00e9fend, par des moyens militaires si n\u00e9cessaire. Mais quelles que soient ses intuitions sur la n\u00e9cessit\u00e9 d’aimer son propre peuple, elles sont submerg\u00e9es par le moralisme ascendant et son imp\u00e9ratif. Le pr\u00e9sident h\u00e9site au milieu de son discours, s’\u00e9cartant de ses remarques pr\u00e9par\u00e9es. Il ne parvient pas \u00e0 donner l’ordre. Il change d’avis et d\u00e9clare qu’il appartient \u00e0 la conscience de chacun de d\u00e9terminer comment agir.<\/p>\n\n\n\n

Cette formulation \u2014 chacun doit d\u00e9cider \u2014 est fatale. Elle dissout la nation en individus atomis\u00e9s. D\u00e9sormais, aucune autorit\u00e9 n’existe pour agir ou se d\u00e9fendre. C’est ce moment, et non la prise de contr\u00f4le ult\u00e9rieure des fonctions civiles par les envahisseurs, qui marque la mort de la France et de l’Europe.<\/p>\n\n\n\n

Voici la premi\u00e8re partie du discours du pr\u00e9sident fran\u00e7ais fictif dont Pinkoski dit qu\u2019il met \u00ab l’accent sur la justice d’une civilisation qui se d\u00e9fend, par des moyens militaires si n\u00e9cessaires \u00bb :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab J\u2019ai, en effet, d\u00e8s les premi\u00e8res manifestations de l\u2019exode, donn\u00e9 l\u2019ordre \u00e0 l\u2019arm\u00e9e de prendre position sur le rivage, si bien que nous sommes en \u00e9tat, dans la mesure o\u00f9 nous le voulons, de repousser l\u2019envahissement et d\u2019an\u00e9antir l\u2019envahisseur. \u00c0 la seule condition, \u00e9videmment, de tuer avec ou sans remords un million de malheureux. Les guerres pr\u00e9c\u00e9dentes ont \u00e9t\u00e9 prodigues de ce genre de crime, mais les consciences, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, n\u2019avaient point encore appris \u00e0 h\u00e9siter. La survie absolvait le massacre. Au demeurant, c\u2019\u00e9tait des guerres entre riches. Aujourd\u2019hui, alors que nous sommes attaqu\u00e9s par des pauvres qui emploient l\u2019arme absolue du pauvre, si nous devons commettre le m\u00eame crime, sachez que personne ne nous absoudra et que, dans notre int\u00e9grit\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9e, nous en resterons marqu\u00e9s \u00e0 jamais. […]. Fran\u00e7ais, Fran\u00e7aises, mes chers compatriotes, j\u2019ai donn\u00e9 l\u2019ordre \u00e0 notre arm\u00e9e nationale de s\u2019opposer par les armes au d\u00e9barquement de la flotte immigrante \u00e0 qui je refuse solennellement la derni\u00e8re chance, justement pour conserver les v\u00f4tres. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une mission<\/em> <\/span>50<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u2026 \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

L\u2019attrait pour la tuerie est per\u00e7u comme le signe de la virilit\u00e9 guerri\u00e8re, d\u2019une fermet\u00e9 individuelle, nationale et civilisationnelle. Mais ces derni\u00e8res sont d\u00e9sormais mises \u00e0 rude \u00e9preuve par la piti\u00e9 que le narrateur du Camp des saints <\/em>\u2014 et Pinkoski \u2014 tiennent pour responsable de l\u2019affaiblissement des c\u0153urs.<\/p>\n\n\n\n

Succomber \u00e0 des sentiments humanitaires serait ainsi d\u00e9l\u00e9t\u00e8re pour l\u2019organisme et la patrie en ce qu\u2019ils entra\u00eeneraient une ouverture de soi \u00e0 l\u2019autre, et, par l\u00e0, une ouverture des fronti\u00e8res. Le courage, par le meurtre, est une valeur s\u00fbre, mais en voie de disparition, principalement en raison du d\u00e9mant\u00e8lement de l\u2019arm\u00e9e qui signale la fin des valeurs guerri\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

Les nombreuses digressions de Raspail documentent le climat d’opinion qui submerge les intuitions initiales du pr\u00e9sident sur la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9fendre son mode de vie. L’intelligentsia de gauche annonce l’arriv\u00e9e des migrants comme l’aube d’une nouvelle \u00e8re de multiculturalisme, attisant la fr\u00e9n\u00e9sie m\u00e9diatique et d\u00e9ployant les outils de la culture de l’annulation contre ceux qui s’y opposent. L’intelligentsia r\u00e9tr\u00e9cit la fen\u00eatre d’Overton <\/span>51<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pr\u00e9sentant l’immigration de masse comme moralement obligatoire et in\u00e9vitable.<\/p>\n\n\n\n

Cela ne veut pas dire que les intellectuels de gauche sont pacifistes. Ils approuvent le recours \u00e0 la force pour leur propre cause. Afin d’acc\u00e9l\u00e9rer l’entr\u00e9e de la France dans l’\u00e2ge d’or du multiculturalisme, ils rassemblent des milices pour attaquer l’arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re lorsqu’elle est d\u00e9ploy\u00e9e dans le sud de la France. Les tactiques terroristes utilis\u00e9es dans les ann\u00e9es 1950 contre ceux qui r\u00e9sistaient \u00e0 la fin de l’Alg\u00e9rie fran\u00e7aise sont d\u00e9sormais utilis\u00e9es contre ceux qui r\u00e9sistent \u00e0 la fin de la France.<\/p>\n\n\n\n

Raspail ne m\u00e2che pas ses mots lorsqu’il d\u00e9crit les trahisons encourag\u00e9es par les intellectuels de gauche, mais il r\u00e9serve ses passages les plus cinglants \u00e0 la trahison de l’\u00c9glise catholique. Dans le roman, le pape pr\u00e9c\u00e9dent a vendu les tr\u00e9sors du Vatican dans une tentative infructueuse de gagner l’approbation du tiers-monde. Le pape actuel, un Latino-Am\u00e9ricain, passe son temps \u00e0 voyager pour des missions humanitaires et \u00e0 vendre les derniers actifs du Vatican. Il se consid\u00e8re comme le champion du tiers-monde. Alors que les migrants arrivent et que les Fran\u00e7ais de souche abandonnent leurs terres, les pr\u00eatres descendent sur les plages pour crier \u00ab Rendons gr\u00e2ce \u00e0 Dieu <\/span>52<\/sup><\/a><\/span><\/span> ! \u00bb Imaginant voir le Christ dans les migrants, les pr\u00eatres leur conf\u00e8rent le pouvoir de purifier et de sauver l’Occident. C’est une vision messianique et eschatologique. Mais dans leur myopie, ils tournent le dos \u00e0 leur propre troupeau.<\/p>\n\n\n\n

Selon Raspail, le christianisme catholique est depuis quelque temps sous l’emprise de l’universalisme humanitaire. Le roman satirise un catholicisme de gauche lib\u00e9ral qui m\u00e9prise les particularit\u00e9s nationales et civilisationnelles et rend la foi indiscernable de l’universalisme moral des non-croyants. Sous la banni\u00e8re de \u00ab la charit\u00e9, la solidarit\u00e9 et la conscience universelle \u00bb, les eccl\u00e9siastiques progressistes abandonnent leurs voisins au profit de l’\u00e9tranger <\/span>53<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ils pratiquent la religion de l’humanit\u00e9, une h\u00e9r\u00e9sie chr\u00e9tienne.<\/p>\n\n\n\n

Dans cette logique de l\u00e9gitimation du racisme, Nathan Pinkoski proc\u00e8de \u00e0 une lecture religieuse fort \u00e9loquente du Camp des saints.<\/em> Cette interpr\u00e9tation du catholicisme est tr\u00e8s populaire chez les post-lib\u00e9raux am\u00e9ricains o\u00f9 la charit\u00e9 est per\u00e7ue comme un d\u00e9voiement du christianisme, confondu avec l\u2019universalisme bien-pensant progressiste.<\/p>\n\n\n\n

Comme l\u2019explique James Patterson, sp\u00e9cialiste des questions raciales et de la pens\u00e9e politique am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019universit\u00e9 du Tennessee, cette vision renoue avec l\u2019ordo amoris<\/em>  <\/span>54<\/sup><\/a><\/span><\/span> de J.D. Vance. Elle est aussi un r\u00e9cit nationaliste semblable \u00e0 celui de Maurras :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Charles Maurras identifiait quatre groupes qu\u2019il consid\u00e9rait comme des menaces pour la France : les Juifs, les francs-ma\u00e7ons, les protestants et les immigr\u00e9s. Tous \u00e9taient, selon sa conception de la nation, des \u00e9trangers \u00e0 la France et, \u00e0 ce titre, ne m\u00e9ritaient pas le m\u00eame degr\u00e9 de respect. Au lieu de consid\u00e9rer le catholicisme comme la foi universelle \u2014 ce qui est inscrit dans le terme m\u00eame de \u2018catholique\u2019 \u2014 Maurras comme Pinkoski traitent la foi comme une composante particuli\u00e8re de l\u2019identit\u00e9 nationale fran\u00e7aise, sans port\u00e9e morale universelle sur les actes de ces catholiques, sinon envers les \u2018v<\/em>rais\u2019 Fran\u00e7ais<\/em>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski est un fervent admirateur de Maurras qu\u2019il aime \u00e0 d\u00e9fendre ou \u00e0 citer \u00e0 de nombreuses occasions, comme lors d\u2019une conf\u00e9rence NatCon<\/a> <\/span>55<\/sup><\/a><\/span><\/span> o\u00f9 il a livr\u00e9, en 2022, une r\u00e9flexion sur \u00ab le catholicisme et la n\u00e9cessit\u00e9 du nationalisme \u00bb. Pour la th\u00e9oricienne Laura K. Field <\/span>56<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019objet de sa prise de parole consistait alors \u00e0 \u00ab relier les enseignements catholiques \u00e0 une pr\u00e9f\u00e9rence pour le particularisme \u00e0 la mani\u00e8re de Hazony <\/span>57<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 cette occasion, Pinkoski a commenc\u00e9 son discours en faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une sc\u00e8ne du Camp des saints<\/em>. Citer le roman <\/em>lors d\u2019une telle intervention t\u00e9moigne de la mani\u00e8re dont cette fiction est une matrice th\u00e9orique pour les ultraconservateurs am\u00e9ricains :<\/p>\n\n\n\n

 \u00ab Dans <\/em>Le Camp des saints de Jean Raspail, un million de migrants d\u00e9barquent sur les c\u00f4tes fran\u00e7aises et, en l’espace de vingt-quatre heures, la nation fran\u00e7aise change du tout au tout<\/em> [\u2026] Le roman d\u00e9nonce une perte de confiance civilisationnelle. Raspail attribue une part de responsabilit\u00e9 \u00e0 l’\u00c9glise catholique<\/em> [\u2026]. Les pr\u00eatres descendent sur les plages pour crier \u2018Dieu merci, Dieu merci !\u2019 Ils se r\u00e9jouissent de voir l’image du Christ dans le migrant affam\u00e9, mais pr\u00e9f\u00e8rent ne pas voir cette image dans leurs compatriotes qui doivent fuir pour pr\u00e9server leurs moyens de subsistance et parfois leur vie. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Dans ce m\u00eame discours, Pinkoski se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Charles Maurras qu\u2019il qualifie d\u2019\u00ab aristot\u00e9licien trop peu appr\u00e9ci\u00e9 \u00bb : \u00ab \u2018Le nationalisme est la protection due \u00e0 tous ces tr\u00e9sors qui peuvent \u00eatre menac\u00e9s sans qu’une arm\u00e9e \u00e9trang\u00e8re franchisse la fronti\u00e8re, sans que le territoire soit physiquement envahi.\u2019 Maurras a raison quant \u00e0 ce dont nous avons besoin aujourd’hui : alors que la plupart des nations occidentales ne sont pas confront\u00e9es \u00e0 une menace imm\u00e9diate d’invasion \u00e9trang\u00e8re, elles sont confront\u00e9es \u00e0 un danger plus pernicieux : leurs tr\u00e9sors h\u00e9rit\u00e9s sont d\u00e9truits de l’int\u00e9rieur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski construit ici l\u2019image de \u00ab l\u2019ennemi de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb, une menace volontairement impr\u00e9cise et n\u00e9buleuse, d\u2019autant plus dangereuse qu\u2019elle se dilue dans la masse. Cette repr\u00e9sentation, qui motive le fantasme d\u2019une surveillance totale d\u2019une population en instrumentalisant l\u2019antagoniste politique, est topique de l\u2019imaginaire maurrassien et de son concept de l\u2019Anti-France. Elle structure \u00e9galement l\u2019imaginaire racial et colonial. <\/p>\n\n\n\n

Alternant entre trag\u00e9die et humour noir, la derni\u00e8re partie du roman raconte le sort de ceux qui d\u00e9fient le credo humanitaire. Avant l’arriv\u00e9e des migrants, la plupart des soldats fran\u00e7ais ont d\u00e9sert\u00e9 ou ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9s par les milices. Un colonel courageux prend la t\u00eate d’un petit groupe. Les r\u00e9sistants mettent en place leur propre gouvernement et m\u00e8nent une vie bourgeoise confortable pendant quelques jours. Mais ils savent que leur heure a sonn\u00e9. La logique qui a conduit \u00e0 la destruction de la France est fatale pour ceux qui sont attach\u00e9s \u00e0 l’ancien r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\n

Pendant un court moment, la cohorte r\u00e9siste, sauvant m\u00eame un Fran\u00e7ais d’origine indienne. (Cela fait \u00e9cho \u00e0 la trag\u00e9die historique de la d\u00e9colonisation, o\u00f9 une fureur particuli\u00e8re \u00e9tait souvent dirig\u00e9e contre les \u00ab tra\u00eetres \u00e0 la race \u00bb europ\u00e9ens non autochtones qui rejetaient le nouveau r\u00e9gime.) Mais cela ne peut durer. Le nouveau gouvernement fran\u00e7ais ordonne que le village soit bombard\u00e9 jusqu’\u00e0 sa destruction totale. Dans un autre acte surprenant de violence entre Blancs, l’arm\u00e9e de l’air accomplit sa mission et il n’y a aucun survivant.<\/p>\n\n\n\n

Les Europ\u00e9ens qui collaborent avec les migrants sont \u00e9galement tu\u00e9s. Un philosophe ath\u00e9e, adepte des citations ironiques des \u00c9critures, aide \u00e0 pr\u00e9parer l’armada pour son voyage. Pourtant, il est pi\u00e9tin\u00e9 par une foule de migrants qui se pr\u00e9cipitent pour prendre place sur le bateau qu’il a organis\u00e9 pour eux. \u00ab Seigneur, pardonne-leur, s’\u00e9crie-t-il, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font <\/span>58<\/sup><\/a><\/span><\/span> ! \u00bb Un \u00e9v\u00eaque qui accompagne les migrants dans leur voyage \u00ab s’assimile \u00bb au sens o\u00f9 l’entend Raspail, succombant \u00e0 la promiscuit\u00e9 et \u00e0 l’ind\u00e9cence. Il est laiss\u00e9 pour mort sur le bateau en train de couler apr\u00e8s que tous les migrants ont d\u00e9barqu\u00e9. Lorsque les migrants d\u00e9barquent, les intellectuels fran\u00e7ais qui leur ont pr\u00e9par\u00e9 le terrain sont assassin\u00e9s. Et ceux qui, dans les milices de gauche, accueillent les migrants sont tu\u00e9s ou deviennent des serviteurs, des paysans et des prostitu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Tout cela ne vise pas \u00e0 sugg\u00e9rer que les migrants sont particuli\u00e8rement violents. Raspail ne fait que pousser la logique de Sartre et Fanon jusqu’\u00e0 sa conclusion sombre. Selon Fanon, le mal de la colonisation est quelque chose que l’indig\u00e8ne s’inflige \u00e0 lui-m\u00eame. Il se persuade de sa propre insignifiance. Il accepte la domination europ\u00e9enne parce qu’il reconna\u00eet la sup\u00e9riorit\u00e9 europ\u00e9enne, non seulement sur le plan militaire, mais aussi sur le plan culturel et moral. Selon Fanon, la libert\u00e9 ne peut \u00eatre retrouv\u00e9e par la n\u00e9gociation ; elle ne peut encore moins \u00eatre retrouv\u00e9e en acceptant l’aide de l’ancien oppresseur, que ce soit sous forme de fournitures m\u00e9dicales ou de soutien moral, ce qu’on appelle aujourd’hui \u00ab l’alliance \u00bb. La v\u00e9ritable d\u00e9colonisation est existentielle et n\u00e9cessite des actes de violence r\u00e9dempteurs. Le colonis\u00e9 doit s’affirmer afin de d\u00e9truire les anciennes croyances et relations. Ce n’est qu’en portant un coup au colonisateur que l’indig\u00e8ne devient un agent libre, capable de faire sa propre histoire. Sans violence envers l’ancien oppresseur, affirmait Fanon (et Sartre \u00e9tait d’accord), la libert\u00e9 est impossible.<\/p>\n\n\n\n

Raspail est conscient de toutes les implications de l’analyse de Fanon, que tant de progressistes ont accept\u00e9e mais que peu ont suivie jusqu’\u00e0 sa conclusion logique. \u00ab Le d\u00e9sir du tiers-monde, \u00e9crit Raspail, est de ne devoir rien \u00e0 personne, de ne diluer en aucune fa\u00e7on le sens radical de sa victoire en la partageant avec des ren\u00e9gats <\/span>59<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Comme l’affirme Sartre, pour \u00eatre libres, les colonis\u00e9s doivent conqu\u00e9rir \u2014coloniser \u2014 leurs anciens oppresseurs. Le Camp des saints<\/em> illustre les implications de l’\u00e9thique d\u00e9coloniale qui est lou\u00e9e dans toute l’Europe.<\/p>\n\n\n\n

Le mythe du \u00ab Grand Remplacement \u00bb impr\u00e8gne l\u2019interpr\u00e9tation de Nathan Pinkoski qui assimile le ph\u00e9nom\u00e8ne de migration \u00e0 une invasion, une colonisation invers\u00e9e de l\u2019Occident par le tiers-monde, fomenteur d\u2019un \u00ab g\u00e9nocide blanc \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Pour motiver la trame narrative de Raspail et justifier la violence des descriptions faites des migrants, Pinkoski se r\u00e9f\u00e8re aux Damn\u00e9s de la Terre<\/em> de Frantz Fanon. Convoquer une figure de la d\u00e9colonisation telle que Fanon est astucieux, mais il s\u2019agit ici d\u2019un glissement interpr\u00e9tatif fort dangereux : dans Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em> (1961), Fanon th\u00e9orise comment l\u2019antagonisme irr\u00e9m\u00e9diable du monde du colon et du colonis\u00e9 n\u00e9cessite le recours \u00e0 la violence pour permettre \u00e0 ce dernier de se transformer en \u00ab homme nouveau \u00bb, et se r\u00e9approprier une conscience ali\u00e9n\u00e9e par l\u2019envahisseur. Si une violence \u00e9mancipatrice permet d\u2019instaurer une sym\u00e9trie dans la relation colons\/colonis\u00e9s initialement fond\u00e9e sur la suj\u00e9tion et la brutalit\u00e9, cette agressivit\u00e9 est circonscrite au processus de d\u00e9colonisation pour se r\u00e9approprier le sol national et briser le syst\u00e8me colonial : elle ne s\u2019op\u00e8re en aucun cas dans le contexte d\u2019une revanche du colonis\u00e9 partant en croisade contre le territoire de son ancien tortionnaire. <\/p>\n\n\n\n

Il faut apprendre au Premier Monde \u00e0 avoir honte de lui-m\u00eame, \u00e0 croire que sa mort sera son plus grand cadeau \u00e0 l’humanit\u00e9. La nouvelle liturgie civique des nations occidentales consiste \u00e0 se soumettre \u00e0 \u00ab l’autre \u00bb non occidental, moralement sup\u00e9rieur. Les Occidentaux doivent \u00eatre form\u00e9s \u00e0 s’agenouiller, m\u00eame s’ils sont cens\u00e9s se relever de temps en temps pour combattre des fant\u00f4mes fascistes.<\/p>\n\n\n\n

L’\u00e9thique de la d\u00e9colonisation promeut la vision utopique du progressisme multiculturel, qui suppose que tout le monde dans le monde peut \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 dans un r\u00e9gime arc-en-ciel unique. Pourtant, l’universalisme qui sous-tend ce projet masque sa dimension coercitive et dystopique.<\/p>\n\n\n\n

Raspail l\u00e8ve le voile. Le progressisme multiculturel exige la soumission et la destruction de toutes les formes de vie traditionnelles. Sa cible principale est l’Occident, car le moteur qui l’anime est la l\u00e2chet\u00e9 et la haine de soi occidentales ; le multiculturalisme est l’imp\u00e9rialisme culturel du d\u00e9go\u00fbt de soi europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

Ces impulsions sont masqu\u00e9es par la croyance dans le pouvoir expiatoire de la capitulation face \u00e0 l’immigration massive et \u00e0 la d\u00e9construction de l’identit\u00e9 europ\u00e9enne. Mais Raspail conna\u00eet la v\u00e9rit\u00e9 : les immigrants n’ont pas le pouvoir de d\u00e9livrer les Europ\u00e9ens de leur sentiment d’inutilit\u00e9. Une fois que l’on adh\u00e8re \u00e0 la logique du rejet de la civilisation, le point final est le nihilisme et la mort culturelle. L’alpha est la culpabilit\u00e9 europ\u00e9enne. L’om\u00e9ga est l’eurocide.<\/p>\n\n\n\n

Les deux derni\u00e8res phrases rel\u00e8vent d\u2019une vision propre au darwinisme social. L\u2019urgence consiste \u00e0 remporter l\u2019affrontement biologique des races, \u00e0 moins de voir sa propre race extermin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Dans cette logique de \u00ab Grand Remplacement \u00bb, d\u2019invasion g\u00e9nocidaire, le narrateur du Camp des saints<\/em> associe constamment les migrants \u00e0 des pers\u00e9cuteurs. Ce renversement aboutit \u00e0 faire de l\u2019Autre un \u00ab monstre \u00bb, terme qui totalise cinquante-sept occurrences dans la narration.<\/p>\n\n\n\n

Dans le roman de Raspail, le fantastique voisine avec la science-fiction lorsque le consul, qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 tirer sur la foule, affirme : \u00ab Je ne reconnais pour fr\u00e8re aucun de ces milliers de Martiens <\/span>60<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb La phrase fixe la d\u00e9marcation entre les fr\u00e8res appartenant \u00e0 l\u2019endogroupe de la communaut\u00e9, et ceux de l\u2019exogroupe <\/span>61<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Figure de l\u2019inclassable, le monstrueux repousse les limites de l\u2019humanit\u00e9 et d\u00e9passe celles de l\u2019animalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Tant\u00f4t identifi\u00e9s \u00e0 des monstres, les migrants sont aussi d\u00e9sign\u00e9s comme des animaux, le franchissement des fronti\u00e8res les s\u00e9parant des humains proc\u00e9dant en particulier de la d\u00e9signation : lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9voquer la foule de migrants, Raspail parle d\u2019une \u00ab b\u00eate \u00bb. Or la peur de l\u2019homme face \u00e0 la b\u00eate, carnassi\u00e8re le plus souvent, tend \u00e0 convoquer le sch\u00e9ma cyn\u00e9g\u00e9tique archa\u00efque, ce sc\u00e9nario de la chasse primitive o\u00f9 l\u2019homme se pose comme la proie d\u2019un pr\u00e9dateur animal <\/span>62<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019homme moderne est ainsi ramen\u00e9 \u00e0 une peur primaire et somatique.<\/p>\n\n\n\n

Les diff\u00e9rentes repr\u00e9sentations faites des migrants, associ\u00e9s \u00e0 un corps ext\u00e9rieur dangereux \u2014 qu\u2019ils soient microbes, animaux ou monstres \u2014 justifient, dans une alt\u00e9rit\u00e9 pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame, l\u2019usage de la violence \u2014 per\u00e7ue comme d\u00e9fensive. <\/p>\n\n\n\n

L’intrigue du Camp des saints<\/em> rel\u00e8ve de la fiction, mais elle n’est pas futile. Dans les ann\u00e9es 1980, ceux qui \u00e9taient capables de percevoir la trajectoire de la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne et fran\u00e7aise ont compris que ce roman ne pouvait \u00eatre ignor\u00e9. Mitterrand remercia Raspail de lui avoir envoy\u00e9 le livre, qu’il a promis de lire \u00ab avec beaucoup d’int\u00e9r\u00eat \u00bb. Jospin remercia Raspail d’avoir \u00e9crit ce livre \u00ab qui d\u00e9crit un avenir qui n’est pas \u00bb, c’est-\u00e0-dire un avenir qui \u00e9tait en train de se r\u00e9aliser.<\/p>\n\n\n\n

Alors que l’ombre du politiquement correct s’abattait sur la vie intellectuelle fran\u00e7aise, les gauchistes qui ne pouvaient jamais louer le livre en public le faisaient en priv\u00e9. En 2004, Denis Olivennes, qui dirigeait le quotidien fran\u00e7ais de gauche Lib\u00e9ration<\/em>, \u00e9crivait \u00e0 Raspail : \u00ab Il y a trente ans, j’aurais sans doute consid\u00e9r\u00e9 Le Camp des saints<\/em> comme une pol\u00e9mique m\u00e9prisable. \u00bb Mais apr\u00e8s l\u2019avoir lu, \u00ab non seulement je ne d\u00e9teste plus ceux qui ne pensent pas comme moi, mais ils m’int\u00e9ressent ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on entreprend un examen des critiques faites au livre, qu\u2019elles soient de droite, d\u2019extr\u00eame droite ou de gauche, c\u2019est en effet le caract\u00e8re proph\u00e9tique du r\u00e9cit qui est souvent mis en avant : Jacques Benoist-M\u00e9chin (1901-1983), historien et collaborateur pendant l\u2019Occupation, d\u00e9clare : \u00ab Plus j\u2019observe l\u2019\u00e9volution du monde et plus je crains que Le Camp des saints<\/em> ait une valeur proph\u00e9tique. \u00bb Jean Cau (1925-1993), \u00e9crivain et journaliste au Figaro<\/em> litt\u00e9raire, associe l\u2019auteur \u00e0 \u00ab l\u2019implacable historien de notre futur \u00bb, une expression paradoxale qui souligne la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un r\u00e9cit allant au-del\u00e0 de la simple fiction. C\u2019est au m\u00eame titre que l\u2019\u00e9ditorialiste Thierry Maulnier (1909-1988), pass\u00e9 de l\u2019Action fran\u00e7aise<\/em> au Figaro<\/em>, consid\u00e8re le roman comme \u00e9tant \u00ab moins un divertissement qu\u2019un avertissement <\/span>63<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Proph\u00e9tie \u00bb<\/em>, \u00ab avertissement \u00bb <\/em> : les termes s\u2019inscrivent tous dans une perspective t\u00e9l\u00e9ologique o\u00f9 le pr\u00e9sent serait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9termin\u00e9 par la fin qu\u2019entend pr\u00e9dire le roman de Raspail.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019appr\u00e9hension d\u2019un danger imminent est topique de toute pens\u00e9e catastrophiste. Michel D\u00e9on (1919-2016), membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise <\/em>et ancien r\u00e9dacteur \u00e0 l\u2019Action fran\u00e7aise<\/em> aupr\u00e8s de Maurras, en est l\u2019un des repr\u00e9sentants, lorsqu\u2019il d\u00e9finit ce roman comme \u00ab notre tombeau ouvert, l\u2019expression la plus juste de ce que sera le Jugement Dernier <\/span>64<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les \u00e9loges faits au livre sont aussi venus de la gauche : Pinkoski ne manque pas de le mentionner. Dans un article du Monde<\/em> intitul\u00e9 \u00ab Entre deux courages \u00bb et dat\u00e9 du 7 janvier 1998, Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006) \u00e9crit : <\/p>\n\n\n\n

 \u00ab Il y a vingt-cinq ans, une parabole fit un triomphe de librairie, et scandale. Cela s\u2019appelait <\/em>Le Camp des saints. [\u2026] Jean Raspail imaginait que cent rafiots pourris quittaient le Gange avec un million de d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s et s\u2019\u00e9chouaient entre Nice et Saint-Tropez, en qu\u00eate de survie [\u2026]. Relisez le livre. En nos temps de \u2018flux migratoires\u2019 mal ma\u00eetris\u00e9s, l\u2019anticipation impressionne par sa vraisemblance, par l\u2019embarras qu\u2019elle cerne, o\u00f9 elle nous laisse, en plan. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Les termes \u00ab anticipation \u00bb et \u00ab vraisemblance \u00bb <\/em>pr\u00e9sentent Le Camp des saints<\/em> comme une grille de lecture qui d\u00e9crypterait les tenants cach\u00e9s d\u2019un r\u00e9el \u00e0 venir. L\u2019assimilation de cette fiction \u00e0 une forme de m\u00e9diation de la r\u00e9alit\u00e9 se concr\u00e9tise avec Renaud Camus.<\/p>\n\n\n\n

Membre de la mouvance identitaire, l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais publie en 2011 \u2014 soit la m\u00eame ann\u00e9e que la r\u00e9\u00e9dition fran\u00e7aise du Camp des saints<\/em> \u2014 Le Grand Remplacement, <\/em>un ouvrage auto-\u00e9dit\u00e9, bient\u00f4t repris par la maison d\u2019\u00e9dition <\/em>La Grande Librairie de mouvance extr\u00eame. Ce livre, rassemblant une s\u00e9rie d\u2019articles en prenant les apparences d\u2019un ouvrage th\u00e9orique, <\/em>est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Jean Raspail, rendant comme un hommage \u00e0 celui qu’il reconna\u00eetrait comme le p\u00e8re spirituel de cette \u00ab th\u00e9orie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Dans le sillage de Renaud Camus, Pinkoski a d\u00e9clar\u00e9 lors d\u2019une interview intitul\u00e9e \u00ab Immigration et Dystopie \u00bb consacr\u00e9e \u00e0 la parution du livre : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab La fiction dystopique est \u00e0 son meilleur lorsqu\u2019elle est capable d\u2019identifier et de nous aider \u00e0 comprendre des d\u00e9fauts que nous n\u2019aurions autrement pas vus. <\/em>[\u2026] Vous avez des exp\u00e9riences quotidiennes de violence li\u00e9es \u00e0 la migration de masse et vous \u00eates capable de regarder un livre comme celui-ci et de penser : \u2018Ah, d\u2019accord, c\u2019est une discussion qui a lieu depuis un certain temps et il y a eu des gens qui, avant m\u00eame que le ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9el ne survienne, avaient identifi\u00e9 ceci comme quelque chose au c\u0153ur de mon monde civilisationnel.\u2019 \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Un d\u00e9tail ne doit pas manquer d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 : Le Camp des saints<\/em> n\u2019est pas un manifeste. C\u2019est un roman qui, comme toute \u0153uvre de fiction, raconte une histoire. Raspail, dans la pr\u00e9face de la troisi\u00e8me \u00e9dition de 1985, insiste d\u2019ailleurs sur ce point : \u00ab <\/em>Je suis Romancier. Je n\u2019ai pas de th\u00e9orie, pas de syst\u00e8me ni d\u2019id\u00e9ologie \u00e0 proposer ou \u00e0 d\u00e9fendre. \u00bb Dans une interview de 2011, l\u2019auteur ajoute que Le Camp des saints<\/em> est \u00ab un r\u00e9cit d\u2019anticipation qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le fruit d\u2019une vision politique mais d\u2019une imagination litt\u00e9raire <\/span>65<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Il y a l\u00e0 un rapport plus trouble entre ce qui est fictif et ce qui ne l\u2019est pas. Les anticipations mettent en effet en jeu un contrat de lecture sp\u00e9cifique, par lequel l\u2019attention du lecteur est tendue vers un espace-temps non advenu, donc fictif, qu\u2019il situe n\u00e9anmoins dans une perspective possible <\/span>66<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Robert Badinter, ministre socialiste juif de la Justice, d\u00e9fenseur des droits de l’homme \u00e0 l’\u00e9chelle internationale et abolitionniste de la peine de mort en France, a remerci\u00e9 Raspail pour l’\u00e9dition de 1985. \u00ab Il y a dix ans, je l’ai lu avec beaucoup d’int\u00e9r\u00eat \u00bb, a-t-il \u00e9crit. \u00ab Avec le temps, le probl\u00e8me est devenu plus pressant… Notre civilisation n’est menac\u00e9e que de l’int\u00e9rieur, davantage par la perte de son \u00e2me que par la pression d\u00e9mographique ext\u00e9rieure <\/span>67<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une citation tronqu\u00e9e qui d\u00e9voile de nouveau la mauvaise foi intellectuelle de Pinkoski. Le 11 f\u00e9vrier 1985, Badinter a en effet \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Merci pour l\u2019envoi de cette r\u00e9\u00e9dition. Je l\u2019avais lu avec un tr\u00e8s vif int\u00e9r\u00eat il y a dix ans\u2026 Le temps a coul\u00e9, le probl\u00e8me est devenu plus pressant. Mais je ne suis pas pessimiste, la civilisation qui est la n\u00f4tre n\u2019est menac\u00e9e que de l\u2019int\u00e9rieur, plus de perdre son \u00e2me que de c\u00e9der \u00e0 la pression d\u00e9mographique ext\u00e9rieure. La force des peuples ne s\u2019est jamais mesur\u00e9e au nombre, l\u2019histoire en t\u00e9moigne. Je souhaite que de nouvelles \u00e9ditions de votre livre se succ\u00e8dent pour la satisfaction de vos lecteurs<\/em> <\/span>68<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Badinter a compris que ce qui nous menace avant tout, c’est la crise spirituelle interne \u00e0 la civilisation occidentale. C’est cette intuition qui rend aujourd’hui Le Camp des saints <\/em>si d\u00e9rangeant \u00e0 lire. Le d\u00e9sir de nous prosterner culturellement est d\u00e9sormais ouvertement affich\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Raspail avait anticip\u00e9 le syst\u00e8me \u00e0 deux poids et deux mesures inextricablement li\u00e9 au multiculturalisme. Le paradigme de la d\u00e9colonisation cr\u00e9e une identit\u00e9 indig\u00e8ne g\u00e9n\u00e9rique, quasi universelle, qui englobe le monde entier, \u00e0 l’exception des descendants des Europ\u00e9ens blancs. La pr\u00e9f\u00e9rence de groupe \u2014 et l’autod\u00e9termination \u2014 sont autoris\u00e9es et encourag\u00e9es pour tous les groupes, sauf pour eux.<\/p>\n\n\n\n

C’est pourquoi les politiques de gestion du multiculturalisme et de la diversit\u00e9 ethnique croissante ne peuvent \u00eatre qu’asym\u00e9triques. Elles accordent aux minorit\u00e9s ethniques et raciales en Occident de plus en plus d’autonomie et de pouvoir, tout en soumettant les majorit\u00e9s blanches \u00e0 une surveillance toujours plus intense gr\u00e2ce \u00e0 la prolif\u00e9ration de lois antiracistes qui leur sont presque exclusivement appliqu\u00e9es. Les multiculturalistes progressistes ne se satisfont m\u00eame pas de ce double standard. La prochaine \u00e9tape consiste \u00e0 rendre ill\u00e9gitime pour les colons \u2014 pour les Blancs \u2014 d’imaginer qu’ils ont un avenir <\/span>69<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En bref, ils doivent dispara\u00eetre <\/span>70<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Pinkoski fait ici r\u00e9f\u00e9rence aux lois Pleven (1972), Gayssot (1990), Lellouche (2002) et Perben II (2004).<\/p>\n\n\n\n

La loi Pleven du 1er juillet 1972, vot\u00e9e \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 par l\u2019Assembl\u00e9e nationale puis le S\u00e9nat, constitue la premi\u00e8re grande loi contre la discrimination raciale. Elle est renforc\u00e9e par la loi Gayssot qui pr\u00e9voit de nouvelles sanctions et fait du n\u00e9gationnisme un d\u00e9lit. Lellouche et Perben II aggravent les peines punissant les infractions \u00e0 caract\u00e8re raciste, antis\u00e9mite ou x\u00e9nophobe. <\/p>\n\n\n\n

Dans sa r\u00e9\u00e9dition de 2011, Le Camp des saints<\/em> r\u00e9pertorie dans une annexe les pages qui pourraient \u00eatre poursuivies en justice en vertu de ces lois, si celles-ci \u00e9taient r\u00e9troactives. Raspail indique que le roman \u00ab serait susceptible de poursuites judiciaires pour un minimum de quatre-vingt-sept motifs <\/span>71<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. La revendication de la libert\u00e9 passe, chez l\u2019auteur, par le souci de la provocation : il s\u2019inscrit ici dans la tradition des pamphl\u00e9taires o\u00f9 le groupe adverse est \u00ab maximalis\u00e9 <\/span>72<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Par son franc-parler et ses accents indign\u00e9s, Raspail revendique le pouvoir de tout dire, croyant illustrer \u00ab le courage de la v\u00e9rit\u00e9 <\/span>73<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb qui supporte le scandale.<\/p>\n\n\n\n

Le multiculturalisme et les jeux antiracistes qui le sous-tendent aggravent les fractures sociales et les divisions ethniques dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales <\/span>74<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il devient de plus en plus courant de juger probable une guerre civile brutale et anarchique entre diff\u00e9rentes ethnies.<\/p>\n\n\n\n

Raspail, en revanche, imaginait une soumission essentiellement pacifique. Dans Le Camp des saints<\/em>, la violence est pr\u00e9sente, mais il n’y a pas vraiment de guerre civile ethnique. Les quelques poches de r\u00e9sistance sont rapidement \u00e9cras\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Que Raspail ait ou non d\u00e9crit avec pr\u00e9cision notre avenir, il est un guide s\u00fbr pour comprendre les racines de notre malaise. La plupart des g\u00e9n\u00e9alogies faites du multiculturalisme attribuent son triomphe \u00e0 l’adh\u00e9sion relativement r\u00e9cente de l’Occident au marxisme culturel ou au \u00ab wokisme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le Camp des saints<\/em> se penche sur des th\u00e8mes plus fondamentaux. La destruction de l’Occident trouve ses racines dans une profonde maladie spirituelle qui le laisse impuissant face \u00e0 ses ennemis :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Deux camps oppos\u00e9s. L’un croit aux miracles. L’autre n’y croit plus. Celui qui soul\u00e8vera des montagnes est celui qui a conserv\u00e9 sa foi. Il vaincra. Le doute mortel a sap\u00e9 toute l’\u00e9nergie de l’autre. Il sera vaincu<\/em> <\/span>75<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le mill\u00e9narisme po\u00e9tique de Raspail met en lumi\u00e8re ce que Badinter redoutait. \u00c0 un moment donn\u00e9, au cours de ces ann\u00e9es en apparence fastes qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale \u2014 en France, cette p\u00e9riode durant laquelle Le Camp des saints<\/em> a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 a re\u00e7u le nom de \u00ab Trente Glorieuses \u00bb \u2013, l’Occident a engraiss\u00e9 son corps mais perdu son \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n

En un sens, l’apocalypse a d\u00e9j\u00e0 eu lieu. C’est pourquoi les Occidentaux du roman de Raspail n’ont pas la force de d\u00e9fendre leur civilisation, et pourquoi tant d’entre eux trouvent la colonisation invers\u00e9e souhaitable. Nous vivons dans une civilisation qui est d\u00e9j\u00e0 condamn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Raspail ne se contentait pas de d\u00e9voiler la mort spirituelle de l’Occident. Le Camp des saints<\/em> offre des conseils \u00e0 ceux d’entre nous qui esp\u00e8rent sauver leur int\u00e9grit\u00e9 spirituelle tout en cherchant \u00e0 pr\u00e9server et \u00e0 honorer leur patrimoine. Il nous montre comment ne pas agir.<\/p>\n\n\n\n

Cette derni\u00e8re phrase d\u00e9montre combien l\u2019\u0153uvre de Raspail est analys\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on pragmatique. Le \u00ab mythe \u00bb que livre Raspail a ainsi une vocation cr\u00e9atrice.<\/p>\n\n\n\n

Dans ses R\u00e9flexions sur la violence<\/em> <\/span>76<\/sup><\/a><\/span><\/span> (1908), Georges Sorel analyse ainsi le mythe comme un \u00ab ensemble li\u00e9 d\u2019images motrices \u00bb : un appel au mouvement<\/a> et un stimulateur d\u2019\u00e9nergies d\u2019une exceptionnelle puissance. Mobilisateur, le mythe livre un r\u00e9cit pouvant soutenir et impulser une campagne de grande ampleur. Dans son livre Mythes et mythologies politiques, <\/em>Girardet \u00e9crit ainsi : \u00ab Par tout ce qu\u2019il v\u00e9hicule de dynamisme proph\u00e9tique, le mythe occupe une place majeure aux origines des croisades comme celles des r\u00e9volutions <\/span>77<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Un tel propos rejoint les travaux de Susan Rubin Suleiman <\/span>78<\/sup><\/a><\/span><\/span> : dans Le Roman \u00e0 th\u00e8se ou l\u2019autorit\u00e9 fictive, <\/em>celle-ci soutient que le propre du roman \u00e0 th\u00e8se est la relation entre histoire, interpr\u00e9tation et injonction finale, dans une suite d\u2019inf\u00e9rences. L\u2019histoire implique l\u2019interpr\u00e9tation, qui \u00e0 son tour implique \u2014 mais est aussi impliqu\u00e9e par \u2014 l\u2019injonction finale visant le pragmatique.<\/p>\n\n\n\n

Raspail s\u2019inscrit dans une telle perspective. Dans sa pr\u00e9face de 2011 au Camp des saints<\/em>, il \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Il existe une seconde hypoth\u00e8se, c\u2019est que les derniers isolats r\u00e9sistent jusqu\u2019\u00e0 s\u2019engager dans une sorte de reconquista sans doute diff\u00e9rente de l\u2019espagnole mais s\u2019inspirant des m\u00eames motifs, avec quelques chances qu\u2019au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Italie du Nord, en Autriche, et pourquoi pas ailleurs, en Europe, d\u2019autres soldats semblables rejoignent le mouvement.<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Comme un \u00e9cho, Pinkoski d\u00e9clarait, dans un entretien cit\u00e9 plus haut : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Lorsque vous remettez un livre comme celui-ci dans l\u2019espace public et que vous donnez aux gens la chance de le lire, je pense qu\u2019on peut \u00e9veiller une forme de prise de conscience : la trajectoire que nous suivons n\u2019est pas in\u00e9vitable. Il existe une alternative.<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le groupe de r\u00e9sistants du roman, bien que patriotes aimant leur pays et leur culture, fait partie int\u00e9grante de la satire de Raspail. Au mieux, ils pratiquent un \u00e9picurisme d’apr\u00e8s-guerre simpliste, appr\u00e9ciant les plaisirs quotidiens offerts par la prosp\u00e9rit\u00e9, les coutumes et les traditions culinaires de leur pays. Au pire, ils manquent de raffinement \u00e9thique et affichent un nietzsch\u00e9isme grossier et pu\u00e9ril.<\/p>\n\n\n\n

Ils sont \u00e9pris de plaisirs sensuels, mais aussi de violence.<\/p>\n\n\n\n

Ils ne poss\u00e8dent que des fragments de la vraie religion. Ce sont les Derniers Hommes.<\/p>\n\n\n\n

Le centre tragique du roman est une civilisation entre deux portes de la mort. D’un c\u00f4t\u00e9, elle fait face \u00e0 un universalisme eschatologique, fond\u00e9 sur la culpabilit\u00e9 unique d’une civilisation, qui fait du suicide collectif de l’Occident un devoir spirituel. D’autre part, elle fait face \u00e0 un particularisme brut, qui peut animer la communaut\u00e9, mais qui prive ses membres de piti\u00e9 et de mis\u00e9ricorde et donc de toute spiritualit\u00e9 authentique.<\/p>\n\n\n\n

Pour les chr\u00e9tiens, le roman pose un dilemme. Soit ils d\u00e9fendent un amour naturel pour leur patrie et leur pays et rejettent le christianisme, soit ils d\u00e9fendent le christianisme mais rejettent l’amour naturel pour leur patrie et leur pays.<\/p>\n\n\n\n

Le roman ne r\u00e9sout pas ce dilemme. Cependant, lorsqu’il est compris comme une m\u00e9ditation sur la maladie de notre civilisation, le grand vide spirituel de son r\u00e9cit devient \u00e9vident : il s\u2019agit du vide laiss\u00e9 par l’absence d’une foi catholique typiquement fran\u00e7aise. Bien avant Vatican II, l’\u00c9glise fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 pionni\u00e8re dans la pratique de l’inculturation, montrant comment l’appel universel \u00e0 la charit\u00e9 \u00e9tait r\u00e9alis\u00e9 en embrassant un milieu historique et un contexte culturel bien d\u00e9finis <\/span>79<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le scoutisme, par exemple, \u00e9tait un mouvement destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9veiller les vertus endormies dans un pays meurtri par la r\u00e9volution et le s\u00e9cularisme militant. Renouant avec les pratiques chevaleresques perdues, le mouvement proposait un programme concret pour les retrouver dans de nouvelles circonstances, orientant le scout vers l’excellence spirituelle. En s’engageant \u00e0 suivre une formation dans trois domaines \u2014 \u00ab mieux servir Dieu, l’\u00c9glise et mon pays \u00bb \u2014 le scout incarne l’amour mutuellement renforc\u00e9 de chacun.<\/p>\n\n\n\n

Le scoutisme est une spiritualit\u00e9 visible et populaire. Il fait partie du paysage du catholicisme culturel, qui se concentre sur les symboles et les rituels.<\/p>\n\n\n\n

Ceux-ci ne sont pas identiques aux sacrements eux-m\u00eames, mais ils incarnent la mani\u00e8re dont la plupart des gens abordent la religion : les gestes communautaires ostensibles qui distinguent les croyants des non-croyants, tels que le je\u00fbne ou l’abstinence de viande, ou encore les pri\u00e8res publiques, les processions et les p\u00e8lerinages. Tous ces \u00e9l\u00e9ments se d\u00e9veloppent dans un contexte culturel et national particulier. Bien qu’il soit \u00e0 la mode de d\u00e9nigrer ces pratiques comme des obstacles \u00e0 une foi plus pure et plus int\u00e9rieure, cette fa\u00e7on de penser d\u00e9truit compl\u00e8tement la religion, comme l’indique le sort des eccl\u00e9siastiques errants du roman <\/span>80<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au fond, cette fa\u00e7on de penser est un refus de l’incarnation.<\/p>\n\n\n\n

Dieu entre dans l’histoire des peuples, des pays et des cultures, s’adaptant aux rythmes du temps. Dieu s’incarne dans un homme, tandis que l’homme, pour sa part, doit cultiver avec amour son existence incarn\u00e9e pour bien vivre. Pour trouver le chemin du salut, il doit \u00eatre enracin\u00e9 dans le monde et dans une culture particuli\u00e8re. L’amour de la culture et de la nation a le pouvoir de raviver la charit\u00e9 dans un monde spirituellement gel\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

En Occident, nous sommes prisonniers d’un faux dilemme entre universalisme et particularisme. C’est peut-\u00eatre le charisme sp\u00e9cifique du catholicisme fran\u00e7ais qui permettra de le surmonter. C’est un charisme qui peut gu\u00e9rir un monde o\u00f9 les anciennes vertus chr\u00e9tiennes sont devenues folles, guidant l’\u00c9glise vers la r\u00e9cup\u00e9ration de la pl\u00e9nitude de ses tr\u00e9sors et aidant les nations baptis\u00e9es de l’Occident \u00e0 sauver leurs \u00e2mes. Quelle que soit la r\u00e9solution th\u00e9ologique finale, les \u0153uvres tardives de Raspail sont des explorations litt\u00e9raires qui nous emm\u00e8nent au-del\u00e0 du dilemme du roman.<\/p>\n\n\n\n

Tout comme Le Camp des saints<\/em>, ce sont des romans sur la destruction culturelle qui imaginent ce que les survivants et les r\u00e9sistants doivent faire apr\u00e8s la catastrophe. Tout comme Le Camp des saints<\/em>, ils d\u00e9crivent de petites troupes de r\u00e9sistants qui tentent de sauver une culture menac\u00e9e d’extinction, de prot\u00e9ger les racines fragiles des traditions touch\u00e9es par le gel profond de la modernit\u00e9. Pourtant, ce sont ces survivants, ces adeptes d’une cause et d’un credo attaqu\u00e9s par les grands et les bons, qui, dans les romans ult\u00e9rieurs, pratiquent une \u00e9thique de l’amiti\u00e9 et cultivent une v\u00e9ritable force d’\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n

Ils gagnent rarement. Leur nombre diminue et leurs territoires historiques sont perdus. Mais leur r\u00e9sistance m\u00eame, ainsi que l’int\u00e9grit\u00e9 spirituelle dont elle t\u00e9moigne, assure la transmission de ce qui est noble, m\u00eame si ceux qui subsistent doivent entrer dans la clandestinit\u00e9 pendant des si\u00e8cles. Ils enterrent leurs morts, mais non pour les oublier ; ils enterrent leurs morts dans l’espoir de les voir ressusciter.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019insistance de Pinkoski sur les rites fun\u00e9raires n\u2019est pas sans int\u00e9r\u00eat : elle fait \u00e9cho au traitement que le roman fait de la cr\u00e9mation, opposition fondamentale entre l\u2019Occident et le tiers-monde, entre la civilisation et la barbarie : \u00ab L\u2019Occident ne br\u00fble pas ses morts. Les colombariums se cachent honteusement dans les banlieues de ses cimeti\u00e8res. La Seine, le Rhin, la Loire, le Rh\u00f4ne, la Tamise, m\u00eame le Tibre et le Guadalquivir ne sont pas le Gange ou l\u2019Indus. Leurs rives n\u2019ont jamais pu\u00e9 l\u2019odeur des cadavres grill\u00e9s <\/span>81<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ce passage doit \u00eatre mis en parall\u00e8le avec cet autre : \u00ab L\u2019Inde br\u00fble ses morts. L\u2019armada br\u00fbla les siens d\u00e8s son d\u00e9part <\/span>82<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb  <\/p>\n\n\n\n

Lire et d\u00e9fendre Le Camp des saints<\/em> revient \u00e0 s’enr\u00f4ler dans l’une de ces petites unit\u00e9s. Ce sont des actes de d\u00e9fi, des refus de se soumettre aux conventions immuables et au conformisme an\u00e9mique qui dictent la vie d’hommes craintifs et m\u00e9diocres. Cette opposition n\u2019est pas dict\u00e9e par simple esprit de contradiction, mais elle est une prise de conscience qu’un tr\u00e9sor pr\u00e9cieux a fait l’objet de calomnies ou de condamnations injustes et risque de dispara\u00eetre \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n

Nous agissons pour emp\u00eacher cette disparition et pour sauver notre h\u00e9ritage spirituel. Les fruits de ces combats sont insaisissables. Les sanctions pour avoir tenu bon et continu\u00e9 \u00e0 se battre sont lourdes. Mais subir de telles souffrances est un honneur.<\/p>\n\n\n\n

Les termes \u00ab combats \u00bb, \u00ab honneur \u00bb, \u00ab souffrances \u00bb mobilisent l\u2019imaginaire du chevalier martyr, v\u00e9ritable lieu commun dans la tradition culturelle de l\u2019extr\u00eame droite, du Ku Klux Klan jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ICE<\/a> <\/span>83<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le pr\u00e9facier annonce en creux un choc des civilisations, une nouvelle croisade o\u00f9 le guerrier pieux doit d\u00e9fendre l\u2019Occident chr\u00e9tien blanc contre les musulmans ou migrants, pr\u00e9sent\u00e9s comme des Sarrasins modernes. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Roman ouvertement raciste, dystopie d\u2019un Occident submerg\u00e9 par les migrants, Le Camp des saints<\/em> de Jean Raspail est devenu le br\u00e9viaire d’une partie de l’\u00e9lite trumpiste.<\/p>\n

R\u00e9\u00e9dit\u00e9 sous par une maison d’\u00e9dition de la mouvance ultraconservatrice, ce \u00ab  great reprinting  \u00bb est au c\u0153ur d’un dispositif plus large.<\/p>\n

En regard de notre grande enqu\u00eate sur l’influence de Raspail \u00e0 Washington<\/a>, nous commentons la pr\u00e9face de cette nouvelle \u00e9dition.<\/p>\n","protected":false},"author":5931,"featured_media":318247,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4079],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-318220","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sources-intellectuelles-de-la-revolution-culturelle-trumpiste","staff-juliette-heinzlef","geo-ameriques"],"acf":[],"yoast_head":"\nNormaliser le racisme : \u00abLe Camp des saints\u00bb et le projet Raspail de l'\u00e9lite trumpiste | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/21\/camp-des-saints-elites-trump\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Normaliser le racisme : \u00abLe Camp des saints\u00bb et le projet Raspail de l'\u00e9lite trumpiste | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Roman ouvertement raciste, dystopie d\u2019un Occident submerg\u00e9 par les migrants, Le Camp des saints de Jean Raspail est devenu le br\u00e9viaire d'une partie de l'\u00e9lite trumpiste. 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