{"id":318220,"date":"2026-02-21T15:13:28","date_gmt":"2026-02-21T14:13:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=318220"},"modified":"2026-02-21T15:17:38","modified_gmt":"2026-02-21T14:17:38","slug":"camp-des-saints-elites-trump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/21\/camp-des-saints-elites-trump\/","title":{"rendered":"Normaliser le racisme : \u00ab Le Camp des saints \u00bb et le projet Raspail de l’\u00e9lite trumpiste"},"content":{"rendered":"\n
Le Camp des saints<\/em>, roman dystopique \u00e9crit par Jean Raspail en 1973, relate l\u2019invasion de la France, symbole de l\u2019Occident, par un million de migrants venus d\u2019Inde chercher une vie meilleure. Devenu un classique de l\u2019extr\u00eame-droite fran\u00e7aise, il pose les jalons de la pseudo-th\u00e9orie du \u00ab Grand Remplacement \u00bb conceptualis\u00e9e par Renaud Camus.<\/p>\n\n\n\n Alors que le livre n\u2019avait pas connu de r\u00e9\u00e9dition en langue anglaise depuis plus de vingt-cinq ans \u2014 la premi\u00e8re traduction ayant \u00e9t\u00e9 faite en 1975 \u2014, la republication qui en a \u00e9t\u00e9 faite en 2025 t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de l\u00e9gitimer le roman en temp\u00e9rant son extr\u00e9misme pour le rendre accessible \u00e0 une audience anglophone plus \u00e9tendue qu\u2019auparavant.<\/p>\n\n\n\n \u00c9dit\u00e9 par Vauban Books, Le Camp des saints <\/em>a \u00e9t\u00e9 nouvellement traduit par Ethan Rundell, traducteur de Renaud Camus et dirigeant de la maison. ll b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une pr\u00e9face de Nathan Pinkoski, universitaire canadien, dipl\u00f4m\u00e9 d\u2019un doctorat en sciences politiques \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Oxford et membre du think-tank ultraconservateur Center for Renewing America, dont la priorit\u00e9 est d\u2019infuser le nationalisme chr\u00e9tien au sein de l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n Pinkoski est \u00e9galement le traducteur du Suicide Fran\u00e7ais<\/em> d\u2019\u00c9ric Zemmour, dans une \u00e9dition anglaise \u00e0 para\u00eetre. \u00c9crivant sur la couverture de la nouvelle \u00e9dition du roman de Raspail, le pol\u00e9miste d\u2019extr\u00eame droite et ancien candidat \u00e0 la pr\u00e9sidentielle de 2022 d\u00e9clare : \u00ab Ce livre de Jean Raspail est l’histoire toujours d’actualit\u00e9 de Cassandre. Avant tout le monde, Raspail a pr\u00e9vu \u2018le Grand Remplacement\u2019 des peuples europ\u00e9ens par leurs homologues du Sud. Avant tout le monde, il a compris que ce qu’on appelait immigration \u00e9tait en fait une invasion. Il l’a dit, \u00e9crit, pr\u00e9dit. Mais Cassandre n’est jamais crue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n L\u2019introduction que livre Pinkoski est adapt\u00e9e d\u2019un de ses articles intitul\u00e9 \u00ab Spiritual Death of the West \u00bb, publi\u00e9 en 2023 par First Things<\/em>, un p\u00e9riodique chr\u00e9tien conservateur influent qui d\u00e9fend une forme de fusion morale entre l\u2019\u00c9glise et la soci\u00e9t\u00e9 et, partant, le politique. Le titre de cet article est un clin d’\u0153il au livre The<\/em> Death of the West<\/em> (2001) du pal\u00e9o-conservateur Pat Buchanan, affirmant que la civilisation occidentale risque d\u2019\u00eatre submerg\u00e9e par une invasion migratoire.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est dans ce cadre \u2014 et en miroir avec notre enqu\u00eate sur l’histoire de la r\u00e9ception du livre de Raspail aux \u00c9tats-Unis \u2014 qu\u2019il convient de lire la pr\u00e9face que Pinkoski propose : non comme un simple exercice d\u2019actualisation litt\u00e9raire, mais comme un geste politique \u00e0 part enti\u00e8re. Le commentaire qui suit ne vise donc pas \u00e0 discuter le roman sur le terrain de la fiction, mais \u00e0 examiner les pr\u00e9suppos\u00e9s id\u00e9ologiques que sa r\u00e9\u00e9dition entend r\u00e9activer.<\/p>\n\n\n\n Vous tenez entre vos mains l’un des romans dystopiques les plus importants jamais \u00e9crits. Mais contrairement au Meilleur des mondes<\/em> d’Aldous Huxley et \u00e0 1984<\/em> de George Orwell, Le Camp des saints<\/em> de Jean Raspail n\u2019a pas une r\u00e9putation de respectabilit\u00e9 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re de Pinkoski en dit long sur la strat\u00e9gie de l\u00e9gitimation \u00e0 laquelle il proc\u00e8de : l’auteur \u00e9l\u00e8ve Le Camp des saints<\/em> au rang de chef-d\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire, comparable \u00e0 deux exemples canoniques du roman dystopique au XXe si\u00e8cle : Le Meilleur des mondes<\/em> et 1984<\/em> sont tous deux un mod\u00e8le de r\u00e9sistance fictionnelle contre le totalitarisme et les d\u00e9rives du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Pinkoski se garde bien de comparer Le Camp des saints <\/em>aux Turner Diaries<\/em> de William Luther Pierce, publi\u00e9 en 1978, soit cinq ans apr\u00e8s le livre de Raspail, et devenu un classique dans les cercles supr\u00e9macistes. Comme le livre de l\u2019auteur fran\u00e7ais, pourtant, ce roman est un r\u00e9cit apocalyptique de g\u00e9nocide blanc, dont le cadre spatio-temporel est une Am\u00e9rique \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n De la m\u00eame mani\u00e8re que le roman de Raspail d\u00e9tient une vis\u00e9e pragmatique, les Turner Diaries<\/em> sont un appel \u00e0 renverser une soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine \u00ab gangren\u00e9e \u00bb par les politiques d\u2019immigration et raciales. On peut cependant les lire comme le contre-sc\u00e9nario de Raspail : tandis que Le Camp des saints<\/em> d\u00e9nonce l\u2019apathie des \u00e9lites, incapables, du fait de la \u00ab bien-pensance \u00bb, de mener une action militaire violente contre \u00ab l\u2019invasion \u00bb des immigr\u00e9s, Pierce met en sc\u00e8ne l\u2019insurrection comme une solution effective. Son roman se conclut ainsi par l\u2019\u00e9tablissement du nouvel ordre souhait\u00e9 : le h\u00e9ros, Turner, rejoint un groupe clandestin qui planifie la chute du gouvernement et parvient \u00e0 instaurer un \u00c9tat supr\u00e9maciste blanc \u00ab pur \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Aux \u00c9tats-Unis, [ce livre] est critiqu\u00e9 comme \u00e9tant un pamphlet sectaire, \u00ab une lecture incontournable dans les cercles supr\u00e9macistes blancs <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Il est av\u00e9r\u00e9 que Le Camp des saints<\/em> a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u avec enthousiasme dans les cercles supr\u00e9macistes : Le site VDARE, affili\u00e9 au supr\u00e9macisme blanc et \u00e0 l\u2019\u00ab alt-right \u00bb<\/a>, a m\u00eame cr\u00e9\u00e9 un tag \u00ab Camp of the Saints \u00bb rassemblant des articles sur l’immigration. De m\u00eame, si Le Camp des saints<\/em> a \u00e9t\u00e9 traduit en anglais en 1975, le militant anti-immigration et eug\u00e9niste John Tanton, tr\u00e8s proche des milieux supr\u00e9macistes, est \u00e0 l\u2019origine de sa republication en 1994 par l\u2019interm\u00e9diaire de sa maison d\u2019\u00e9dition The Social Contract Press.<\/p>\n\n\n\n Cette r\u00e9ception est peu \u00e9tonnante si l\u2019on sait la place pro\u00e9minente que le roman conf\u00e8re \u00e0 la couleur de la peau pour renvoyer \u00e0 une irr\u00e9m\u00e9diable opposition entre \u00ab Blancs \u00bb et \u00ab Noirs \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Chez Raspail, la peau participe d\u2019une essentialisation des individus, elle devient une caract\u00e9ristique d\u00e9terminante. Son texte joue constamment sur les oppositions autour de renversements \u2014 \u00ab Comme les attirances sexuelles lib\u00e9r\u00e9es jouent \u00e0 plein, on peut dire que le Blanc est devenu tiers-monde <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb \u2014 et d\u2019oppositions : de m\u00eame que \u00ab Le chien du Blanc hait le Noir, c\u2019est bien connu <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, \u00ab on ne change pas l\u2019homme blanc, on ne change pas l\u2019homme noir tant que l\u2019un est blanc et l\u2019autre noir <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019usage des majuscules et l\u2019utilisation du pronom d\u00e9fini \u00ab le \u00bb convoquent l\u2019id\u00e9e de personnages-types, proches de la caricature, sans individuation ni \u00e9paisseur psychologique. Le rythme balanc\u00e9 de Raspail traduit \u00e9galement une pens\u00e9e antith\u00e9tique faite de dyades : par le marquage axiologique sans \u00e9quivoque, bloquant le travail conceptuel en flattant ce sentiment d\u2019\u00e9vidence qui na\u00eet de la simplicit\u00e9 des contrastes, on obtient une opposition faussement synth\u00e9tique qui polarise des groupes au sein d\u2019un manich\u00e9isme artificiel s\u2019affirmant par mart\u00e8lement.<\/p>\n\n\n\n Raspail invente \u00e9galement un proverbe pour l\u2019\u00e9conomie du roman : \u00ab Canaille snob vaut mieux qu\u2019honn\u00eate n\u00e8gre grossier <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb En bon adage, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une phrase compl\u00e8te se suffisant \u00e0 elle-m\u00eame et n\u2019appelant pas de justification \u00e0 l\u2019assertion qu\u2019elle pose. Ce qui vient d\u2019une conscience purement subjective arbitraire est tourn\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale par le pr\u00e9sent gnomique qui fige le propos.<\/p>\n\n\n\n L’auteur, qui a remport\u00e9 certains des prix litt\u00e9raires les plus importants de France, est consid\u00e9r\u00e9 comme un raciste pur et simple plut\u00f4t que comme un \u00e9crivain accompli. Un tel discours a perdur\u00e9 pendant des ann\u00e9es, en grande partie parce que les maisons d’\u00e9dition qui d\u00e9tenaient les droits de traduction en anglais ont censur\u00e9 le livre.<\/p>\n\n\n\n C’est pourquoi la publication autoris\u00e9e de cette nouvelle \u00e9dition par Robert Laffont, la maison d’\u00e9dition fran\u00e7aise qui d\u00e9tient les droits originaux, est si importante. Pour la premi\u00e8re fois depuis de nombreuses ann\u00e9es, les anglophones ont un acc\u00e8s illimit\u00e9 au texte, rendu vivant gr\u00e2ce \u00e0 la nouvelle traduction d’Ethan Rundell. Le public anglophone peut enfin comprendre le r\u00e9cit hypnotique et obs\u00e9dant de Raspail et appr\u00e9cier pourquoi ce roman reste d’une grande importance.<\/p>\n\n\n\n Le Meilleur des mondes<\/em> de Huxley et 1984<\/em> d’Orwell montrent comment un mat\u00e9rialisme satisfait de lui-m\u00eame, loin de construire un paradis progressiste, peut garantir un cauchemar politique permanent. D\u00e9crivant des dystopies pleinement r\u00e9alis\u00e9es, ces romans capturent les deux facettes du despotisme moderne : l’une douce et s\u00e9duisante, l’autre dure et brutale. Le Camp des saints<\/em>, en revanche, d\u00e9voile une dystopie en devenir. Il explore les implications de la haine spirituelle moderne de soi.<\/p>\n\n\n\n Georges Orwell a fait l\u2019objet de nombreuses r\u00e9cup\u00e9rations ou citations par l\u2019extr\u00eame-droite. En 2016 par exemple, \u00c9ric Zemmour citait le slogan de Big Brother dans une de ses chroniques pour Le Figaro<\/em> : \u00ab Celui qui contr\u00f4le le pass\u00e9 contr\u00f4le l\u2019avenir ; celui qui contr\u00f4le le pr\u00e9sent contr\u00f4le le pass\u00e9. \u00bb L\u2019auteur am\u00e9ricain est \u00e9galement mobilis\u00e9 dans la pr\u00e9face \u00ab Big Other<\/em> \u00bb qu\u2019\u00e9crit Jean Raspail pour l\u2019\u00e9dition de 2011 du Camp des saints<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Big Other<\/em> est un terme fourre-tout qu\u2019utilise Jean Raspail pour d\u00e9signer les \u00ab Bien-Pensants \u00bb : pour l\u2019auteur, ce mot qualifie \u00ab la meute m\u00e9diatique, showbiztique, droit-de-l\u2019hommiste, enseignante, mutualiste, publicitaire, judiciaire, gaucho-chr\u00e9tienne, pastorale, psy \u00bb qui sanctionne la \u00ab condamnation \u00e0 la mort civile <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. On peut voir dans cette d\u00e9nonciation d\u2019une alliance informelle entre les m\u00e9dias et les institutions acad\u00e9miques l\u2019anc\u00eatre du concept de \u00ab Cath\u00e9drale \u00bb th\u00e9oris\u00e9 par Curtis Yarvin<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Le Big Other <\/em>de Jean Raspail n\u2019est autre qu\u2019un clin d\u2019\u0153il au Big Brother<\/em> de George Orwell. Dans un pastiche du style d\u2019Orwell, Raspail \u00e9crit : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Big Other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le Fils Unique de la Pens\u00e9e dominante, comme le Christ est le Fils de Dieu et proc\u00e8de du Saint-Esprit. Il s\u2019insinue dans les consciences. Il circonvient les \u00e2mes charitables. Il s\u00e8me le doute chez les plus lucides. Rien ne lui \u00e9chappe. Il ne laisse rien passer<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Si Big Brother, <\/em>dans le roman d\u2019Orwell, qualifie les institutions qui portent atteinte aux libert\u00e9s fondamentales \u2014 l\u2019auteur d\u00e9non\u00e7ant les syst\u00e8mes de surveillance \u2014, le Big Other<\/em> de Raspail ne surveille plus la vie priv\u00e9e mais la bonne conscience de chacun.<\/p>\n\n\n\n L’intrigue centrale concerne une armada qui transporte un million de migrants de l’Inde vers les c\u00f4tes fran\u00e7aises, plongeant le pays et l’Occident dans le chaos. Mais Le Camp des saints<\/em> n’est pas un roman-catastrophe. L’importance du livre ne repose pas sur le fait que Raspail ait eu raison, ou non, de pr\u00e9dire une immigration massive ou de la d\u00e9crire en termes catastrophiques.<\/p>\n\n\n\n Le g\u00e9nie du roman r\u00e9side plut\u00f4t dans la description d’une apocalypse au sens premier du terme. Le terme apocalypse<\/em> signifie \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb, \u00ab divulgation \u00bb ; plus litt\u00e9ralement encore, un \u00ab d\u00e9voilement \u00bb. Le Camp des saints<\/em>, dont le titre est tir\u00e9 du Livre de l’Apocalypse, d\u00e9voile la logique perverse qui impr\u00e8gne la civilisation occidentale tardive, mettant en relief le nihilisme de la culpabilit\u00e9. Trop faibles spirituellement pour appr\u00e9cier leur propre distinction et se d\u00e9fendre, les Occidentaux accueillent leur propre destruction sous le pr\u00e9texte de cr\u00e9er un monde parfait, purifi\u00e9 de leurs p\u00e9ch\u00e9s pass\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n La fonction de \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb ici mentionn\u00e9e rejoint l\u2019analyse de Mircea Eliade : \u00ab Le mythe raconte une histoire sacr\u00e9e : il relate un \u00e9v\u00e9nement qui a lieu dans le temps imm\u00e9morial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment une r\u00e9alit\u00e9 est venue \u00e0 l\u2019existence, que ce soit la r\u00e9alit\u00e9 totale, le cosmos, ou seulement un fragment : une \u00eele, une esp\u00e8ce v\u00e9g\u00e9tale, un comportement humain, une institution <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>… \u00bb<\/p>\n\n\n\n Au niveau di\u00e9g\u00e9tique du Camp des saints<\/em>, le narrateur cherche constamment \u00e0 mettre en lumi\u00e8re les causes de cette migration-invasion et l\u2019incapacit\u00e9 des gouvernants \u00e0 l\u2019arr\u00eater. Il use alors d\u2019une tournure interrogative toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9e : \u00ab Peut-\u00eatre est-ce une explication ? \u00bb, pouvant aussi employer la forme affirmative qui atteste un fait : \u00ab C\u2019est aussi une explication <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Les commentaires m\u00e9tatextuels du narrateur s\u2019inscrivent ainsi plus largement dans le genre de l\u2019Apocalypse<\/a>, qui se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb des secrets divins.<\/p>\n\n\n\n Le vingti\u00e8me chant de l\u2019Apocalypse appara\u00eet comme une sorte de refrain dans Le Camp des saints<\/em>. Il est cit\u00e9 en \u00e9pigraphe, comme une m\u00e9tonymie signifiante du livre que la narration aurait pour charge de d\u00e9ployer, et donne au roman son titre, <\/em>qui d\u00e9signe une J\u00e9rusalem encercl\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Dans Le Camp des saints, <\/em>le narrateur occupe ainsi une fonction d\u2019autorit\u00e9 proche de celle de proph\u00e8te de l\u2019Apocalypse. L\u2019usage du futur \u00e0 valeur proph\u00e9tique sature la narration, dans une vision t\u00e9l\u00e9ologique du pr\u00e9sent tourn\u00e9 vers sa fin : \u00ab Le moment venu, tout proche, d\u00e9barqueront sur le sol de France des individus \u00e0 la fois maigres, affam\u00e9s et bien portants, toutes forces intactes pour bondir <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n La marche des \u00e9v\u00e9nements est inarr\u00eatable : le d\u00e9terminisme du r\u00e9cit fait du \u00ab d\u00e9voilement \u00bb qu\u2019il entreprend une apocalypse, dans le sens le plus courant du terme : celui de \u00ab catastrophe \u00bb. Celle-ci prend \u00e0 la fin du livre l\u2019aspect d\u2019une temp\u00eate cl\u00f4turant le sort de l\u2019Occident, alors que la travers\u00e9e des migrants s\u2019est faite auparavant sous des jours favorables.<\/p>\n\n\n\n Chez Pinkoski, Le Camp des saints<\/em> devient ainsi une fa\u00e7on de d\u00e9voiler les tenants cach\u00e9s d\u2019un r\u00e9el \u00e0 venir. Sa lecture marque un glissement paradigmatique : d\u2019un roman qui proc\u00e8de du domaine de la fiction, l\u2019on passe \u00e0 un syst\u00e8me d\u2019explication du monde qui rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie. <\/p>\n\n\n\n Lorsqu’il est interpr\u00e9t\u00e9 par des critiques n\u00e9gligents \u2014 et ils sont l\u00e9gion \u2014, Le Camp des saints <\/em>traite d’une guerre raciale fictive, un moyen d’attiser les craintes d’un g\u00e9nocide contre les Blancs. C’est l’interpr\u00e9tation standard des racialistes et des progressistes.<\/p>\n\n\n\n Pinkoski fustige les critiques bien-pensants accus\u00e9s de r\u00e9duire un roman complexe \u00e0 un \u00ab pamphlet supr\u00e9maciste blanc \u00bb. Il s’agit l\u00e0 d\u2019une forme du \u00ab sophisme du vrai \u00c9cossais \u00bb qui consiste \u00e0 sauver la th\u00e8se face \u00e0 un contre-exemple en modifiant l’assertion initiale. En l’occurrence : 1. \u00ab Les critiques s\u00e9rieux ne lisent pas ce roman comme une guerre raciale. \u00bb 2. \u00ab Vous vous trompez : beaucoup de critiques s\u00e9rieux le lisent ainsi. \u00bb 3. \u00ab Peut-\u00eatre, mais alors ceux-l\u00e0 ne sont pas de vrais<\/em> critiques. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Pendant des d\u00e9cennies, des personnes r\u00e9fl\u00e9chies ont pourtant pu discuter d’autres interpr\u00e9tations. National Review<\/em> et The Atlantic<\/em> ont publi\u00e9 des essais sobres et sympathiques sur Le Camp des saints<\/em>, r\u00e9dig\u00e9s par des universitaires \u00e9minents <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9poque est r\u00e9volue. Il y a peu d’espoir que ceux qui sont impr\u00e9gn\u00e9s de la tradition progressiste prennent ce roman au s\u00e9rieux. Et de nombreux conservateurs am\u00e9ricains appliquent d\u00e9sormais les r\u00e8gles de lecture fix\u00e9es par la gauche : m\u00eame dans les quelques institutions qui leur restent, ils craignent constamment les reproches des progressistes. Dans leurs tentatives chim\u00e9riques de charmer les m\u00eames gauchistes qui les d\u00e9testent, les conservateurs purgent leurs rangs et se retournent contre leurs amis.<\/p>\n\n\n\n Le lecteur de ce livre doit \u00eatre averti : parler du Camp des saints<\/em> n’est pas pour les \u00e2mes sensibles \u2014 encore moins le prendre au s\u00e9rieux ou le d\u00e9fendre. Vous devez \u00eatre pr\u00eat \u00e0 en payer le prix.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit ici d\u2019une sorte de captatio malevolentiae<\/em>, un proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique que Pinkoski utilise de nouveau \u00e0 la fin de sa pr\u00e9face. Selon Umberto Eco <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>, cette technique, contrairement \u00e0 la captatio benevolentiae, <\/em>vise \u00e0 s’ali\u00e9ner l’auditoire et le mettre dans de mauvaises dispositions vis-\u00e0-vis de l’orateur : l\u2019intention r\u00e9elle est plut\u00f4t de mieux attiser sa curiosit\u00e9, en la suscitant d\u2019une fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Ceux qui s’inqui\u00e8tent au sujet du Camp des saints<\/em> s’attardent sur les passages dans lesquels Raspail d\u00e9crit les migrants comme primitifs et barbares ; ils y voient la preuve que le livre est un pamphlet supr\u00e9maciste blanc. Mais cette lecture passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sujet du roman. Raspail tend un miroir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 occidentale : il se pr\u00e9occupe de \u00ab nous \u00bb, pas d’\u00ab eux \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cette interpr\u00e9tation conduit \u00e0 saper totalement la dimension raciste du roman : celui-ci contiendrait une simple r\u00e9flexion sur l\u2019essence de la civilisation occidentale en passe de dispara\u00eetre. Pourtant, le nationalisme tel que le mobilise Pinkoski a les traits que lui donne Jeismann <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pour qui le nationalisme ne se limite pas \u00e0 une volont\u00e9 d\u2019\u00eatre ensemble mais se d\u00e9finit aussi par la fabrication d\u2019un \u00e9motionnel haineux, cherchant \u00e0 circonscrire l\u2019image de l\u2019ennemi.<\/p>\n\n\n\n De plus, la tentative de diffamer Raspail et son \u0153uvre en les pr\u00e9sentant comme l’incarnation de la supr\u00e9matie blanche trahit une profonde ignorance de la vie et de la vocation de Raspail en tant que porte-parole litt\u00e9raire des peuples oubli\u00e9s du monde.<\/p>\n\n\n\n S\u2019ensuit une biographie de Raspail par Nathan Pinkoski que nous ne reproduisons pas in extenso<\/em> mais o\u00f9 l\u2019accent est mis sur son exp\u00e9rience du scoutisme et son app\u00e9tit \u2014 av\u00e9r\u00e9 \u2014 pour le voyage. <\/p>\n\n\n\n […]<\/p>\n\n\n\n Toute la carri\u00e8re litt\u00e9raire de Raspail pourrait \u00eatre d\u00e9crite comme une r\u00e9volte contre cette attitude. Contre ceux qui m\u00e9prisent le pass\u00e9 et saluent la conformit\u00e9 technologique, Raspail a racont\u00e9 l’histoire des peuples en voie de disparition que les progressistes ont condamn\u00e9s \u00e0 l’extinction.<\/p>\n\n\n\n Raspail est revenu en France en tant que c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 mineure, rencontrant le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, prenant la parole lors de conf\u00e9rences et publiant des articles. En 1951, il s’est lanc\u00e9 dans une nouvelle aventure \u00e0 travers tout le Nouveau Monde, voyageant de la Terre de Feu \u00e0 l’Alaska, cette fois-ci en voiture. Au cours de ce voyage, il a travers\u00e9 la Patagonie chilienne et a d\u00e9couvert les Alakalufs ou Kaw\u00e9sqar, un autre peuple indig\u00e8ne en voie de disparition.<\/p>\n\n\n\n Ce fut un autre moment d\u00e9cisif pour Raspail. Il gardera leur histoire en m\u00e9moire pour le reste de sa vie. D’autres voyages autour du monde suivirent, et il se forgea une r\u00e9putation d’auteur de r\u00e9cits de voyage. Parall\u00e8lement, il commen\u00e7a \u00e0 publier des \u0153uvres de fiction. Son premier roman fut publi\u00e9 en 1958 <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Camp des saints<\/em>, paru en 1973, \u00e9tait son troisi\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n Comme le note Pinkoski, Raspail, catholique royaliste et homme de lettres, est aussi un explorateur connu principalement pour ses r\u00e9cits de voyage : Terre de Feu-Alaska<\/em> (Julliard, 1952), Journal Peau-Rouge<\/em> (Robert Laffont, 1975) Qui se souvient des hommes\u2026<\/em> (Robert Laffont,1986). Dans ce dernier livre, laur\u00e9at du Prix du Livre Inter 1987, l\u2019auteur retrace l\u2019\u00e9pop\u00e9e des Alakalufs, peuple autochtone de la Terre de Feu.<\/p>\n\n\n\n La passion de Raspail pour la Patagonie, qui rassemble les r\u00e9gions australes d\u2019Am\u00e9rique du Sud, s\u2019\u00e9tend vers d\u2019autres contr\u00e9es. En 1957, il s\u00e9journe pendant un an au Japon, puis visite le Liban, la Jordanie et Isra\u00ebl, avant d\u2019arpenter l\u2019Afrique en 1960 <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un tel profil de voyageur cr\u00e9e comme un paradoxe : il est surprenant qu\u2019un homme habitu\u00e9 \u00e0 la rencontre de l\u2019Autre, qui parcourt et traverse les fronti\u00e8res, puisse devenir aussi oppos\u00e9 au \u00ab m\u00e9tissage \u00bb, convaincu de \u00ab l\u2019incompatibilit\u00e9 des races lorsqu\u2019elles se partagent un m\u00eame milieu ambiant <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Le paradoxe est d\u2019autant plus grand \u00e0 la lecture de passages comme celui-ci, \u00e9crit \u00e0 l\u2019occasion de la r\u00e9\u00e9dition du Camp des saints<\/em> en 2011 : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Il y a partout des cr\u00e9tins, beaucoup font du racisme primaire, odieux. J’ai commenc\u00e9 ma carri\u00e8re comme explorateur. On ne voyage pas \u00e9norm\u00e9ment, comme je l’ai fait, on n’\u00e9crit pas une bonne dizaine de livres sur des peuples en ayant une d\u00e9marche raciste<\/em> <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Pointant de lui-m\u00eame la contradiction entre la position de l\u2019explorateur ouvert sur le monde et la vision du raciste, Raspail se d\u00e9fend de nourrir une haine de l\u2019autre. C\u2019est aussi l\u2019argument que souhaite mettre en avant Pinkoski.<\/p>\n\n\n\n Il reste que le genre du r\u00e9cit de voyage a souvent eu partie li\u00e9e avec une forme de x\u00e9nophobie, ou, du moins, une forme d\u2019essentialisation de l\u2019Autre enferm\u00e9 dans les st\u00e9r\u00e9otypes. Dans le cadre de l\u2019id\u00e9ologie imp\u00e9rialiste, le r\u00e9cit de voyage peut fixer le colonis\u00e9 dans une diff\u00e9rence inf\u00e9riorisante qui serait inscrite dans ses g\u00e8nes <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En t\u00e9moigne, par exemple, le Journal des Voyages <\/em> : support p\u00e9riodique le plus important du roman d\u2019aventures g\u00e9ographiques de 1870 \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il d\u00e9veloppe une axiologie soutenant la hi\u00e9rarchie des races autour d\u2019une opposition entre le Bien et le Mal <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Certes, Raspail \u00e9crit bien plus tard que le Journal<\/em>, mais le r\u00e9cit de voyage plus contemporain n\u2019est pas libre non plus de pr\u00e9jug\u00e9s. Quand il n’emprunte pas une rh\u00e9torique haineuse, celui-ci peut recourir \u00e0 une vision id\u00e9alisatrice associant l\u2019Autre au \u00ab bon sauvage \u00bb, cet \u00eatre exotique d\u00e9pourvu de toute corruption. Sous cette forme, le r\u00e9cit de voyage est propice \u00e0 devenir un r\u00e9quisitoire contre la Modernit\u00e9 et ses dangers en nourrissant un certain attrait pour le pass\u00e9isme.<\/p>\n\n\n\n Cet attachement au pass\u00e9 est patent dans le r\u00e9sum\u00e9 d\u2019Adi<\/em>\u00f3<\/em>s, Tierra del Fuego<\/em> (2001) o\u00f9 Raspail raconte : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Il y a cinquante ans, presque jour pour jour, naviguant sur le d\u00e9troit de Magellan, j\u2019ai vu appara\u00eetre un canot d\u2019Indiens \u00e0 travers un rideau de pluie. Deux hommes, trois femmes, un seul enfant, et les braises du feu dans un pot de terre : les derniers nomades de la mer, la fin d\u2019un monde. Cette vision ne m\u2019a plus quitt\u00e9e. Elle a d\u00e9termin\u00e9 mon existence<\/em> <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Raspail s’est constitu\u00e9 un public fid\u00e8le dans les ann\u00e9es 1970, lorsqu’il a commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9inventer la Patagonie comme un royaume \u00e0 l’histoire fascinante, bien que tourment\u00e9e et excentrique, dirig\u00e9 par une sorte de saint fou. Il s’est fait conna\u00eetre dans le monde litt\u00e9raire en 1981 avec la biographie imaginaire d’un tel personnage : Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie<\/em>. Ce livre a remport\u00e9 le grand prix du roman de l’Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 en s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e. Au sommet de sa gloire dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, Raspail \u00e9tait ami avec des intellectuels lib\u00e9raux et de gauche, et correspondait avec le pr\u00e9sident Fran\u00e7ois Mitterrand et le Premier ministre Lionel Jospin.<\/p>\n\n\n\n Raspail \u00e9tait en effet loin d\u2019\u00eatre un marginal : bien plut\u00f4t, il \u00e9tait un \u00e9crivain respect\u00e9 dans le paysage litt\u00e9raire fran\u00e7ais. <\/p>\n\n\n\n Outre le grand prix du roman de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, Raspail a re\u00e7u en 2003 le grand prix de litt\u00e9rature de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise pour l\u2019ensemble de son \u0153uvre : Pinkoski le rappelle un peu plus bas. Une telle reconnaissance institutionnelle sert le propos de Pinkoski qui amoindrit l\u2019extr\u00e9misme du Camp des saints<\/em> sous les oripeaux de la \u00ab Grande Litt\u00e9rature \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Cependant, il ne cachait pas son amour pour les traditions fran\u00e7aises et catholiques.<\/p>\n\n\n\n Bless\u00e9 par les bouleversements de Vatican II, qui selon lui avaient \u00e9chapp\u00e9 aux \u00ab intentions louables de Paul VI \u00bb, Raspail devint un fervent d\u00e9fenseur de la messe tridentine et des pr\u00eatres qui la pr\u00e9servaient, ces \u00ab rebelles \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Raspail n’\u00e9tait pas actif en politique, eccl\u00e9siastique ou autre. Pourtant, ses talents litt\u00e9raires et ses relations influentes ont bien servi le traditionalisme catholique en 1993, \u00e0 l’occasion du bicentenaire de l’ex\u00e9cution de Louis XVI. Raspail aidait \u00e0 organiser la comm\u00e9moration de cet \u00e9v\u00e9nement sur la place de la Concorde, o\u00f9 le roi a \u00e9t\u00e9 d\u00e9capit\u00e9, lorsque le pr\u00e9fet de police de Paris a interdit le rassemblement.<\/p>\n\n\n\n Raspail a protest\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. \u00c9mu par l’appel de cette figure litt\u00e9raire de premier plan, Mitterrand est intervenu et la comm\u00e9moration a eu lieu, avec peut-\u00eatre jusqu’\u00e0 60 000 personnes pr\u00e9sentes. Walter Curley, ambassadeur am\u00e9ricain \u00e0 Paris et sp\u00e9cialiste de l’histoire royaliste, y a particip\u00e9 en offrant une couronne sur laquelle on pouvait lire \u00ab Au Roi Louis XVI, les \u00c9tats-Unis reconnaissants \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En 2000, Raspail a failli \u00eatre intronis\u00e9 \u00e0 l’Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, mais il a perdu de justesse lors du vote. En 2003, il a re\u00e7u le grand prix de litt\u00e9rature de l’Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, le m\u00eame prix r\u00e9compensant l’ensemble d’une \u0153uvre qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 \u00e0 Gabriel Marcel, Jacques Maritain et Marguerite Yourcenar. Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2020, laissant derri\u00e8re lui pr\u00e8s de quarante livres et plus d’une douzaine de romans, ainsi que son \u00e9pouse depuis pr\u00e8s de soixante-dix ans, Aliette, et leurs deux enfants, Quentin et Marion.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la mort de Raspail, Marine Le Pen \u00e9crivait en hommage : \u00ab Jean Raspail nous a quitt\u00e9s. C\u2019est une immense perte pour la famille nationale. Il faut (re)lire Le Camp des saints<\/em> qui, au-del\u00e0 d\u2019\u00e9voquer avec une plume talentueuse les p\u00e9rils migratoires, avait, bien avant Soumission <\/em>[roman de Michel Houellebecq publi\u00e9 en 2015], d\u00e9crit impitoyablement la soumission de nos \u00e9lites <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Les meilleurs romans de Raspail sont des romans historiques d’un genre inhabituel. Ils englobent des \u00e9v\u00e9nements historiques qui s’\u00e9garent dans le domaine de la fantaisie, des contrefactuels historiques qui racontent la r\u00e9apparition soudaine de dynasties ou de peuples disparus depuis longtemps. L’Anneau du p\u00eacheur<\/em> imagine la r\u00e9surgence de la lign\u00e9e de la papaut\u00e9 d’Avignon. Qui se souvient des hommes…<\/em> d\u00e9peint les Alakalufs, un peuple en voie d’extinction dont la langue ne conna\u00eet pas de mot pour d\u00e9signer le bonheur, mais des centaines pour exprimer la souffrance. P\u00eacheur de lunes<\/em> d\u00e9peint les vestiges des A\u00efnous du nord du Japon et de Russie. Sire<\/em>, une sorte de thriller th\u00e9ologique, imagine un roi de France couronn\u00e9 dans l’Europe contemporaine, alors que les insignes du monde arthurien perdu refont surface.<\/p>\n\n\n\n Comme d’autres \u00e9crivains europ\u00e9ens du XXe si\u00e8cle, Raspail aimait m\u00e9langer des lieux r\u00e9els et fictifs, faisant souvent r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l’ancienne Europe en voie de disparition. Herg\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 une nouvelle monarchie dans les Balkans, la Syldavie, que Tintin explore. Elle rappelle les anciennes monarchies de l’Europe d’avant 1914. Raspail a imagin\u00e9 une nouvelle principaut\u00e9 d’Europe centrale, Altheim-Neufra. Elle rappelle \u00e9galement la stabilit\u00e9 de l’Europe aristocratique, perdue apr\u00e8s les guerres mondiales.<\/p>\n\n\n\n Deux th\u00e8mes impr\u00e8gnent l’\u0153uvre de Raspail. L’un est un royalisme litt\u00e9raire. Raspail propose la monarchie non pas comme un programme politique facilement applicable, mais plut\u00f4t comme un refuge transcendant et po\u00e9tique contre la banalit\u00e9 de la politique moderne. Il exprime \u00e0 la fois le regret de ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu, le m\u00e9pris des folies du pr\u00e9sent et le r\u00eave de ce qui pourrait advenir.<\/p>\n\n\n\n L’autre th\u00e8me est l’amour pour des lieux et des peuples \u00e9loign\u00e9s dans le temps et l’espace. Cet amour fa\u00e7onne la d\u00e9termination de Raspail \u00e0 transmettre la m\u00e9moire de nations presque disparues. Cela l’a parfois conduit \u00e0 prononcer des tirades particuli\u00e8rement virulentes contre le pr\u00e9sent. Il jugeait que le New York moderne \u00e9tait \u00ab un d\u00e9sert \u00bb parce que \u00ab nous ne croisons plus d’Algonquins \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En chantant cet hymne polyphonique \u00e0 la noblesse et \u00e0 la fragilit\u00e9 des peuples du monde, Raspail affirme la particularit\u00e9 des cultures et des civilisations. Il n’a aucune intention d’imposer les normes occidentales \u00e0 travers le monde. Le monde ne peut \u00eatre remodel\u00e9 selon le mod\u00e8le du \u00ab barrage et de la centrale hydro\u00e9lectrique \u00bb. Si Raspail avait limit\u00e9 ses \u00e9tudes sur les tribus indig\u00e8nes \u00e0 des contr\u00e9es lointaines et inconnues de la plupart des Occidentaux, il aurait peut-\u00eatre conserv\u00e9 une r\u00e9putation intacte de romancier et d’\u00e9crivain aux sympathies anticolonialistes incontestables.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, dans l’une de ses premi\u00e8res \u0153uvres, il a commis une faute impardonnable.<\/p>\n\n\n\n Pinkoski annonce ainsi la fa\u00e7on particuli\u00e8re dont il va d\u00e9finir le \u00ab racisme \u00bb \u2014 employant le terme, comme il pouvait l\u2019\u00eatre au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, en synonyme de \u00ab nationalisme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Comme le rapporte Pierre-Andr\u00e9 Taguieff <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019\u00e9crivain Charles Maurras, directeur du journal d\u2019extr\u00eame-droite L\u2019Action fran\u00e7aise<\/em>, se revendiquait raciste en ce sens. Dans un texte de 1895, il \u00e9crit : \u00ab La race au sens physique est un grand sujet de sourires. Je crois qu\u2019on lui donne une importance d\u00e9mesur\u00e9e. Et toutefois je suis raciste, moi aussi ! [Le journaliste et \u00e9crivain] M. Gaston M\u00e9ry qui s\u2019est fait autrefois chevalier de la race, a invent\u00e9 cette \u00e9pith\u00e8te de \u2018raciste\u2019. Je crois comme lui qu\u2019il y a une race fran\u00e7aise <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Gaston M\u00e9ry, cit\u00e9 par Maurras, avait en effet popularis\u00e9 le terme de \u00ab racisme \u00bb dans son roman Jean R\u00e9volte<\/em>, publi\u00e9 en 1892. Dans La Libre Parole<\/em>, le 18 novembre 1897, il \u00e9crit : \u00ab Il est vraiment temps que, dans les r\u00e9unions populaires, des voix vraiment fran\u00e7aises, vraiment racistes, opposent leur \u00e9loquence \u00e0 la rh\u00e9torique des h\u00e2bleries internationalistes <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Ce \u00ab racisme \u00bb qui se donne pour un terme innocent d\u00e9note en r\u00e9alit\u00e9 un syst\u00e8me agonistique structur\u00e9 autour de jugements axiologiques qui d\u00e9valorisent l\u2019Autre \u2014 toujours en de\u00e7\u00e0 du M\u00eame.<\/p>\n\n\n\nIntroduction <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h2>\n\n\n\n