La grande d\u00e9valuation<\/em>), Ernst Lohoff et moi-m\u00eame avons repris ces d\u00e9veloppements en tentant de les repenser et de les rendre fructueux pour une analyse de la crise actuelle du capitalisme. J’aimerais vous en pr\u00e9senter ici un r\u00e9sum\u00e9. <\/p>\n\n\n\nLe capital fictif est en somme une option sur la valeur future. Mais quelle est sa signification et quelles sont ses r\u00e9percussions sur l’accumulation du capital global ? Commen\u00e7ons par la premi\u00e8re question. Essentiellement, il y a toujours capital fictif lorsqu’un d\u00e9tenteur d’argent le transf\u00e8re \u00e0 un autre individu en \u00e9change d’un titre de propri\u00e9t\u00e9 (obligation, action, etc.) qui repr\u00e9sente un droit sur cette somme d’argent et sa croissance. De cette fa\u00e7on, le montant original de l’argent se trouve doubl\u00e9. Il m\u00e8ne maintenant \u00e0 une double existence et peut \u00eatre utilis\u00e9 de deux c\u00f4t\u00e9s. Celui qui a re\u00e7u l’argent peut le d\u00e9penser pour la consommation ou pour des investissements, y compris financiers, tandis que celui qui a transf\u00e9r\u00e9 son argent l\u2019a vu se transformer en capital mon\u00e9taire, ce qui lui rapporte un profit. En d’autres termes, le capital est accumul\u00e9 m\u00eame si aucune production n’a eu lieu. Toutefois, le capital mon\u00e9taire nouvellement cr\u00e9\u00e9 consiste exclusivement en un droit garanti sous la forme d’un recours anticip\u00e9 \u00e0 la valeur future. Si cette valeur est r\u00e9ellement produite, elle ne peut \u00eatre vue qu’apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n
Aujourd’hui, le recours pr\u00e9coce \u00e0 la valeur future sous forme de capital fictif est un \u00e9l\u00e9ment du fonctionnement normal du capitalisme. Cependant, dans la crise fondamentale de la valorisation provoqu\u00e9e par la troisi\u00e8me r\u00e9volution industrielle, elle a pris un sens essentiellement nouveau. Alors que dans le pass\u00e9, la cr\u00e9ation de capital fictif servait principalement \u00e0 accompagner et \u00e0 soutenir le processus de valorisation capitaliste \u2013 comme par exemple le financement pr\u00e9liminaire \u00e0 de grands investissements \u2013, aujourd’hui, avec l’effondrement des fondements de ce processus, son r\u00f4le a chang\u00e9. L’accumulation du capital a commenc\u00e9 \u00e0 se fonder principalement non pas sur l’exploitation de la main d’\u0153uvre dans la production de biens, mais sur l’\u00e9mission massive de titres financiers tels que des actions, des obligations ou des d\u00e9riv\u00e9s. Ainsi, le capital fictif s’est transform\u00e9 en moteur de l’accumulation du capital tandis que la production de biens pour les march\u00e9s concrets s’est d\u00e9grad\u00e9e en variable d\u00e9pendante.<\/p>\n\n\n\nL’automatisation de la production et la r\u00e9alisation de la nouvelle division transnationale du travail, mieux connue sous le nom de mondialisation, ont conduit, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980, \u00e0 un affaiblissement notable de la position contractuelle des vendeurs de main d’\u0153uvre. <\/p>NORBERT TRENKLE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCette forme d’accumulation de capital diff\u00e8re cependant d’une mani\u00e8re d\u00e9cisive de la forme traditionnelle du processus capitaliste autot\u00e9lique. Puisqu’il repose sur le recours pr\u00e9coce \u00e0 la valeur restant \u00e0 produire, il s’agit d’une accumulation de capital sans valorisation du capital<\/em>. Sa base n’est pas l’exploitation r\u00e9elle du travail dans la production de biens, mais l’attente de b\u00e9n\u00e9fices futurs dans l’\u00e9conomie r\u00e9elle, qui devraient en fin de compte d\u00e9couler de l’exploitation de la main d’\u0153uvre suppl\u00e9mentaire. Mais dans la mesure o\u00f9 cette attente, face au d\u00e9veloppement des forces productives, ne peut \u00eatre satisfaite, les droits doivent \u00eatre constamment renouvel\u00e9s, et le recours anticip\u00e9 \u00e0 la valeur future doit \u00eatre de plus en plus repouss\u00e9 dans l\u2019avenir. La cons\u00e9quence en est que la masse des titres financiers est soumise \u00e0 une contrainte de croissance exponentiellement accrue. C’est pour cette raison que, depuis des d\u00e9cennies, le capital sous forme de titres financiers d\u00e9passe largement la valeur des biens immobiliers produits et vendus. L’opinion publique critique g\u00e9n\u00e9ralement ce \u00ab d\u00e9tachement des march\u00e9s financiers \u00bb comme cause de la crise, mais la r\u00e9alit\u00e9 est qu’une fois les bases d’\u00e9valuation dissoutes, l’accumulation de capital ne peut que se poursuivre de cette mani\u00e8re. <\/p>\n\n\n\nC’est pour cette raison que, dans notre livre, nous parlons d’une \u00e8re de capitalisme invers\u00e9<\/em> [inverser Kapitalismus<\/em>] pour d\u00e9limiter l’\u00e8re actuelle de celle du capitalisme classique, bas\u00e9e sur l’utilisation du travail dans la production des biens.<\/p>\n\n\n\nEn tout \u00e9tat de cause, l’h\u00e9g\u00e9monie de l’accumulation bas\u00e9e sur l’industrie financi\u00e8re n’implique en aucune fa\u00e7on une s\u00e9paration compl\u00e8te de l’\u00e9conomie r\u00e9elle. M\u00eame la cr\u00e9ation de capital bas\u00e9e sur l’industrie financi\u00e8re reste sp\u00e9cifiquement li\u00e9e \u00e0 l’ampleur de l’\u00e9conomie r\u00e9elle. Cela ne pr\u00e9suppose certainement pas que la valeur du capital a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pleinement exploit\u00e9e, mais cela permet de pr\u00e9dire les b\u00e9n\u00e9fices futurs. Elle d\u00e9pend donc des attentes et des espoirs de croissance future des b\u00e9n\u00e9fices provenant des march\u00e9s de biens ou, du moins, de certains de ces march\u00e9s. Tout boom immobilier repose sur la perspective d’une hausse des prix de l’immobilier, toute hausse des march\u00e9s boursiers relie sa dynamique \u00e0 l’espoir de l’avenir. <\/p>\n\n\n\n
Cette d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des \u00ab porteurs d’espoir \u00bb de l’\u00e9conomie r\u00e9elle, \u00e0 laquelle sont li\u00e9es les attentes de profit, explique la propension sp\u00e9cifique \u00e0 la crise de l’\u00e8re du capital fictif. Chaque fois que ces attentes s’av\u00e8rent illusoires et que des bulles sp\u00e9culatives \u00e9clatent, le capital fictif accumul\u00e9 perd sa validit\u00e9 a posteriori <\/em>et la cr\u00e9ation d’un nouveau capital fictif cesse. \u00c0 ce stade, comme ce fut le cas lors de la derni\u00e8re crise mondiale de 2008, se greffe une spirale \u00e9conomique mena\u00e7ante, dans laquelle le processus fondamental de crise, masqu\u00e9 par l’hypertrophie de la superstructure financi\u00e8re, se manifeste. Tout cela ne peut \u00eatre \u00e9vit\u00e9 que d’une seule fa\u00e7on : par la cr\u00e9ation de nouveaux capitaux fictifs encore plus importants, dont l’accumulation doit \u00eatre aliment\u00e9e par des attentes de profit dans d’autres domaines de l’accumulation r\u00e9elle. Cependant, plus l’\u00e8re du capital fictif dure, plus il devient difficile d’ouvrir de nouveaux secteurs pour les \u00ab porteurs d’espoir \u00bb de l’\u00e9conomie r\u00e9elle. L’accumulation fond\u00e9e sur l’industrie financi\u00e8re ne peut se poursuivre ind\u00e9finiment. Elle aussi a ses propres limites internes, qui se rapprochent de plus en plus avec le temps. Mais maintenant, je n’ai pas l’intention d’aborder la question de ces limites internes, mais plut\u00f4t d’\u00e9tudier les r\u00e9percussions de l’accumulation de capital fictif sur le travail et, par cons\u00e9quent, sur les masses humaines qui d\u00e9pendent de la vente de leur main-d’\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\nLe travail et les \u00ab porteurs d’espoir \u00bb<\/h3>\n\n\n\n Tout d’abord, il faut noter que le travail conna\u00eet une r\u00e9duction fondamentale de son importance \u00e9conomique. Si le capital est vendu comme marchandise sous forme de titres de propri\u00e9t\u00e9 et que c’est par cet acte de vente que le capital initial est doubl\u00e9 \u2013 quoique temporairement \u2013, alors le f\u00e9tiche du capital atteint sa forme finale. Du mouvement A\u2014M\u2014A nous arrivons au mouvement A\u2014A raccourci, dans lequel le capital augmente sans le passage co\u00fbteux par la production de biens. De cette fa\u00e7on, cependant, le lien direct entre l’accumulation du capital et le monde des biens et services mat\u00e9riels est rompu ; certes, la production de ces biens a toujours \u00e9t\u00e9 un simple instrument pour la fin en soi de l\u2019accroissement de la monnaie, mais elle a d\u00fb se produire pour maintenir le cycle de l’exploitation en mouvement. Dans le m\u00eame temps, la main d’\u0153uvre des produits de base perd son importance centrale pour l’accumulation du capital.<\/p>\n\n\n\n
\u00c0 l’\u00e8re du capitalisme classique, fond\u00e9 sur la valorisation de la valeur et se terminant avec la crise du fordisme, la force de travail \u00e9tait la marchandise fondamentale de l’accumulation du capital. En effet, c’est la seule marchandise dont la valeur d’usage consiste \u00e0 produire plus de valeur que ses co\u00fbts de production. Pour les vendeurs de biens de main-d’\u0153uvre, cette position particuli\u00e8re signifiait certainement, d’une part, la subordination quotidienne au capital et la soumission aux contraintes de la production marchande ; d’autre part, elle leur donnait aussi une position contractuelle relativement forte avec le capital, qui leur permettait d’imposer, au moins dans les centres capitalistes, des am\u00e9liorations \u00e9videntes des salaires, des conditions de travail et des garanties sociales. Il convient \u00e9galement d’ajouter que les conditions de production sp\u00e9cifiques du travail de masse avaient favoris\u00e9, en particulier \u00e0 l’\u00e9poque du fordisme, une vaste organisation syndicale. <\/p>\n\n\n\n
Avec la fin du capitalisme classique, cette constellation, avec son relatif \u00e9quilibre des forces entre le capital et le travail, a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement vaincue. L’automatisation de la production et la r\u00e9alisation de la nouvelle division transnationale du travail, mieux connue sous le nom de mondialisation, ont conduit, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980, \u00e0 un affaiblissement notable de la position contractuelle des vendeurs de main d’\u0153uvre, mais ce n’est pas tout. La d\u00e9r\u00e9gulation, la flexibilit\u00e9 des relations de travail et l’affaiblissement des syndicats poursuivis par la politique n\u00e9olib\u00e9rale pourraient \u00e9galement \u00eatre ajout\u00e9s. Cependant, ce qui est d\u00e9cisif pour le changement consolid\u00e9 et \u00e0 long terme de la relation entre le capital et le travail est le fait que le centre de gravit\u00e9 de l’accumulation du capital est pass\u00e9 de l’exploitation du travail aux march\u00e9s financiers<\/em>. De cette fa\u00e7on, de fait, le produit de la main-d’\u0153uvre a perdu son statut de produit fondamental de l’accumulation du capital, devenant la variable d\u00e9pendante de la dynamique du capital fictif.<\/p>\n\n\n\nEn effet, m\u00eame si l’accumulation de capital fictif ne peut jamais \u00eatre totalement lib\u00e9r\u00e9e de la production de biens r\u00e9els, son lien avec ce secteur est diff\u00e9rent de celui de la valorisation classique du capital. \u00c0 l’\u00e8re du capitalisme invers\u00e9, les activit\u00e9s de l’\u00e9conomie r\u00e9elle ont une seule fonction pour l’accumulation du capital, celle de mettre \u00e0 disposition des \u00ab porteurs d’espoir \u00bb pour les attentes futures. La croissance ou les anticipations de croissance dans certaines r\u00e9gions ou certains secteurs sont tout autant un levier pour la cr\u00e9ation de nouveaux titres financiers ou pour la hausse des cours des titres existants. Dans le m\u00eame temps, cependant, la poursuite des activit\u00e9s dans l’\u00e9conomie r\u00e9elle d\u00e9pend fondamentalement et structurellement de l’afflux permanent de capitaux fictifs. C’est le cas de la consommation de biens et de services, qui est financ\u00e9e par les revenus et les cr\u00e9dits du secteur financier, mais aussi des investissements dans l’industrie, les mati\u00e8res premi\u00e8res et, surtout, la construction, qui ne sont r\u00e9alis\u00e9s que tant que la dynamique des march\u00e9s financiers se poursuit. En tous les cas, la main-d’\u0153uvre est certes mobilis\u00e9e, mais elle d\u00e9pend enti\u00e8rement de la situation fictive du capital.<\/p>\n\n\n\n\u00c0 l’\u00e8re du capitalisme invers\u00e9, les activit\u00e9s de l’\u00e9conomie r\u00e9elle ont une seule fonction pour l’accumulation du capital, celle de mettre \u00e0 disposition des \u00ab porteurs d’espoir \u00bb pour les attentes futures.<\/p>Norbert Trenkle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nEn bref, \u00e0 l’\u00e8re du capitalisme invers\u00e9, on retient le principe selon lequel la production mat\u00e9rielle (et donc les d\u00e9penses de travail) ne s\u2019applique que dans la mesure o\u00f9 elle est directement ou indirectement induite par l’accumulation de capital fictif. Les secteurs de l’\u00e9conomie r\u00e9elle ne connaissent la croissance que tant qu’ils sont aliment\u00e9s par la monnaie cr\u00e9\u00e9e dans le secteur financier, qui \u00e0 son tour se dote de nouveaux rep\u00e8res pour sa dynamique autor\u00e9f\u00e9rentielle. Si ce cercle est interrompu pour quelque raison que ce soit, une inversion soudaine de la spirale et la perte massive de valeur des titres financiers avec des retomb\u00e9es imm\u00e9diates sur l\u2019activit\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle. Cet \u00e9tat de fait est particuli\u00e8rement visible dans le secteur de la construction, o\u00f9 la sp\u00e9culation sur la hausse des prix de l’immobilier est directement li\u00e9e \u00e0 la construction de b\u00e2timents et \u00e0 la construction d’infrastructures. En outre, le secteur de la construction se caract\u00e9rise toujours par une intensit\u00e9 de main d’\u0153uvre relativement \u00e9lev\u00e9e, car il ne peut \u00eatre automatis\u00e9 \u00e0 la m\u00eame vitesse et de la m\u00eame mani\u00e8re que la production industrielle. Elle est donc le principal consommateur de main d’\u0153uvre dans toutes les r\u00e9gions du boom \u00e9conomique, atteignant la position dominante dans les statistiques du PIB. Mais pour la m\u00eame raison, elle est aussi particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable aux crises du capital fictif, comme l’a d\u00e9montr\u00e9 r\u00e9cemment la crise majeure de 2008. <\/p>\n\n\n\n
Les vendeurs de biens de main d’\u0153uvre commencent \u00e0 percevoir l’extr\u00eame d\u00e9pendance du travail \u00e0 l’\u00e9gard du capital fictif, non seulement pendant les crises graves mais \u00e9galement dans le cours normal du processus d’accumulation. La principale pression s’exerce sur les attentes de revenus \u00e9lev\u00e9s, dont la r\u00e9f\u00e9rence sont les b\u00e9n\u00e9fices du secteur financier, beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s que dans le cadre du capitalisme classique. Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces attentes, les conditions de travail et les salaires ne cessent de se d\u00e9t\u00e9riorer et les heures de travail sont prolong\u00e9es sans piti\u00e9. Ce dumping<\/em> concurrentiel international n’\u00e9pargne aucun site de production ni aucune entreprise. Quiconque tenterait de s\u2019y soustraire serait imm\u00e9diatement puni par le retrait du capital, qui, ayant sa base dans le secteur financier, est capable de se d\u00e9placer ind\u00e9finiment. M\u00eame les grandes soci\u00e9t\u00e9s transnationales et les acteurs mondiaux du march\u00e9 global sont \u00e0 la merci de cette pression. Le cas de Siemens, \u00e9voqu\u00e9 au d\u00e9but de ce papier, en est un exemple typique ; il montre comment la relation entre le travail et le capital \u00e0 l’\u00e9poque du capitalisme invers\u00e9 a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement renvers\u00e9e. Si, il y a quarante ans, une entreprise mondiale avait annonc\u00e9 la fermeture de sites de production absolument rentables et le licenciement de plusieurs milliers de salari\u00e9s, la direction de l’entreprise aurait \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement expuls\u00e9e par les actionnaires pour sabotage de la valorisation du capital social. Bien s\u00fbr, m\u00eame \u00e0 cette \u00e9poque, il y a eu des fermetures d’usines et des licenciements massifs lorsqu’une industrie enregistrait des pertes permanentes et qu’il n’\u00e9tait pas possible d’accro\u00eetre sa comp\u00e9titivit\u00e9 par des mesures de rationalisation. Mais il s’agissait encore, en derni\u00e8re analyse, d’\u00e9tendre les possibilit\u00e9s d’investir du capital dans la production.<\/p>\n\n\n\n\u00c0 l’\u00e8re du capital fictif, cette logique n’est plus valable. En effet, le probl\u00e8me n’est plus de d\u00e9velopper la production pour cr\u00e9er de nouvelles possibilit\u00e9s de valorisation du capital, mais de multiplier en permanence les titres financiers, qui repr\u00e9sentent des droits \u00e0 la valeur future. Si tel est l’objectif, le niveau actuel des b\u00e9n\u00e9fices d’un certain site de production ne repr\u00e9sente qu’un point de r\u00e9f\u00e9rence externe. De ce point de vue, la rentabilit\u00e9 moyenne, d\u00e9montr\u00e9e par certains des sites Siemens aujourd’hui menac\u00e9s, n’est pas assez \u00e9lev\u00e9e simplement parce qu’elle n’est pas en mesure de suivre les gains qui peuvent \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s sur les march\u00e9s financiers et ne produit pas de \u00ab fantasmes \u00bb de croissance future des b\u00e9n\u00e9fices. Par cons\u00e9quent, leur fermeture fait grimper le cours de l’action de l’entreprise, bien qu’il s’agisse d’une destruction du capital. Le fait que la base productive soit r\u00e9duite n’a gu\u00e8re d\u2019importance ; de fait, pour l’accumulation de capital fictif, les cons\u00e9quences r\u00e9elles sur l’\u00e9conomie r\u00e9elle sont secondaires ; au contraire, la cr\u00e9ation d’attentes de b\u00e9n\u00e9fices futurs, qui sont aussi \u00e9lev\u00e9s que possible, \u00e0 r\u00e9aliser d\u00e8s aujourd’hui, est d\u00e9cisive.<\/p>\n\n\n\n
Si, toutefois, ces attentes ne sont pas satisfaites, les actions ou les titres de participation sont vendus en un rien de temps et remplac\u00e9s par d’autres titres financiers. C’est pour cette raison que la segmentation des entreprises en diff\u00e9rentes sections, qui peuvent ensuite \u00eatre plac\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment en bourse, est \u00e9galement bienvenue. Le crit\u00e8re pour de telles divisions n’est certainement pas de savoir si elles ont un sens pour l’entreprise d’un point de vue technique, productif et organisationnel. Encore une fois, ce qui est important, c’est que chaque section de l’entreprise qui est plac\u00e9e en bourse cr\u00e9e de nouvelles poign\u00e9es pour l’accumulation d’un capital fictif. <\/p>\n\n\n\n
Capital fictif, crise du travail et populisme<\/h3>\n\n\n\n Mais le fait que le travail \u00e0 l’\u00e8re du capitalisme invers\u00e9 se transforme en annexe du capital fictif n’a en rien alt\u00e9r\u00e9 son statut moral dans la soci\u00e9t\u00e9. Au contraire : pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le travail est de plus en plus attaqu\u00e9 et qu’il a perdu son importance \u00e9conomique et son pouvoir de n\u00e9gociation social et politique, il a retrouv\u00e9 au cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es une importance \u00e9norme pour la constitution de l’identit\u00e9 individuelle et collective. Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, sous l’influence de la \u00ab crise du travail \u00bb dont on parlait tant \u00e0 l’\u00e9poque, et apr\u00e8s la r\u00e9volution culturelle de 1968, la morale capitaliste du travail et l’identification au travail comme essence de la vie \u00e9taient entr\u00e9es en crise. Cependant, avec le bouleversement politique en direction du n\u00e9olib\u00e9ralisme, qui a inaugur\u00e9 l’\u00e8re du capitalisme invers\u00e9, il y a eu un changement id\u00e9ologique. Ce sont d’abord les \u00e9lites n\u00e9olib\u00e9rales et les sociaux-d\u00e9mocrates convertis au n\u00e9olib\u00e9ralisme qui ont pr\u00each\u00e9 le retour \u00e0 l’\u00e9thique et \u00e0 la performance du travail et qui ont ensuite l\u00e9gitim\u00e9 avant tout la flexibilisation et la d\u00e9r\u00e9gulation des relations de travail ainsi que le d\u00e9mant\u00e8lement de l’\u00c9tat-providence. Mais apr\u00e8s que les r\u00e9percussions sociales perturbatrices de cette politique sont devenues impossibles \u00e0 ignorer, un nouveau tournant id\u00e9ologique a \u00e9t\u00e9 atteint. L’identification au travail devient alors le point de r\u00e9f\u00e9rence d’une critique r\u00e9gressive et nationaliste du n\u00e9olib\u00e9ralisme et de la financiarisation du capitalisme. Les populistes de droite et de gauche se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 la construction des \u00ab travailleurs honn\u00eates \u00bb, promettant de la remettre au centre de la soci\u00e9t\u00e9. Mais cela ne serait possible qu’avec le retour \u00e0 une \u00ab \u00e9conomie de march\u00e9 \u00bb bas\u00e9e sur le travail de masse, r\u00e9gul\u00e9e par un \u00c9tat-nation \u00e0 nouveau renforc\u00e9 pour le bien-\u00eatre collectif.<\/p>\n\n\n\n
Mais la critique radicale n’est en r\u00e9alit\u00e9 rien de plus qu’une dangereuse r\u00e9gression politique. M\u00eame dans ses termes fondamentaux, l’invocation du travail est identique \u00e0 une relation positive avec le noyau essentiel de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. En fait, la sp\u00e9cificit\u00e9 historique de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans le fait que, contrairement \u00e0 toutes les autres soci\u00e9t\u00e9s qui ont exist\u00e9 jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent, elle a plac\u00e9 le travail au centre. En effet, une production g\u00e9n\u00e9rale de biens implique toujours en m\u00eame temps que les relations sociales soient m\u00e9diatis\u00e9es par le travail. Mais cette forme de m\u00e9diation a n\u00e9cessairement un caract\u00e8re r\u00e9ifi\u00e9. Elle se repr\u00e9sente elle-m\u00eame dans le dos des individus agissant, dont la relation r\u00e9ciproque (gegenseitig<\/em>) n’est pas directe mais indirectement m\u00e9di\u00e9e par les produits de leur travail \u2013 c’est-\u00e0-dire les biens. De cette fa\u00e7on, les produits du travail acqui\u00e8rent du pouvoir sur leurs producteurs, leur imposant une coercition objectiv\u00e9e. Marx d\u00e9finit cet \u00e9tat de choses comme le f\u00e9tichisme de la soci\u00e9t\u00e9 productrice de marchandises<\/em>. Ces contraintes f\u00e9tichistes ne se contentent pas d\u2019agir ext\u00e9rieurement sur les hommes mais les forment et les fa\u00e7onnent en profondeur. On pourrait dire que les hommes dans le capitalisme deviennent sujets dans la mesure o\u00f9 ils sont en relation par le biais du travail avec tous les autres membres de la soci\u00e9t\u00e9. Le travail est donc li\u00e9, au plus haut degr\u00e9, \u00e0 la constitution moderne du sujet. Et c’est aussi pour cette raison que l’identification au travail appara\u00eet si \u00e9vidente et indiscutable.<\/p>\n\n\n\nL’identification au travail devient le point de r\u00e9f\u00e9rence d’une critique r\u00e9gressive et nationaliste du n\u00e9olib\u00e9ralisme et de la financiarisation du capitalisme.<\/p>Norbert Trenkle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCependant, pour les individus, le travail appara\u00eet comme une constante suprahistorique, qui constitue l’essence de \u00ab l’homme. \u00bb De ce point de vue, il n’est pas surprenant que m\u00eame la critique du capitalisme soit presque toujours all\u00e9e de paire avec une r\u00e9f\u00e9rence positive au travail : c’\u00e9tait le credo<\/em> du lib\u00e9ralisme mais aussi du marxisme traditionnel. Pour elle, la classe ouvri\u00e8re \u00e9tait le v\u00e9ritable sujet de l’histoire et donc aussi le vecteur pr\u00e9destin\u00e9 de l’\u00e9mancipation sociale. Selon cette id\u00e9e du marxisme traditionnel, l’\u00e9mancipation sociale signifiait essentiellement la r\u00e9alisation d’une soci\u00e9t\u00e9 bas\u00e9e sur la g\u00e9n\u00e9ralisation du travail, dans laquelle, cependant, il n’y aurait plus de capital. En d’autres termes, c’\u00e9tait la lib\u00e9ration du travail du capital, et non la lib\u00e9ration des hommes du travail.<\/p>\n\n\n\nCette id\u00e9e est cependant une contradiction en soi. En effet, une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les relations sociales sont centr\u00e9es sur le travail est, par sa nature m\u00eame, une soci\u00e9t\u00e9 de producteurs de biens. Par cons\u00e9quent, m\u00eame le soi-disant socialisme r\u00e9el n’\u00e9tait rien de plus qu’une variante du capitalisme dans lequel l’\u00c9tat avait assum\u00e9 \u2013 pour le pire plut\u00f4t que pour le meilleur \u2013 la fonction du capitalisme global. Le capital n’est pas une puissance ext\u00e9rieure, qui se soumet \u00e0 un travail positif en soi<\/em>, mais le capital et le travail appartiennent tous deux, dans une \u00e9gale mesure, \u00e0 l’essence m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur la production de biens.<\/p>\n\n\n\nSi tel est le cas, m\u00eame le bon vieux mouvement ouvrier dans sa grande majorit\u00e9 n’\u00e9tait pas un mouvement contre le capitalisme mais un mouvement pour<\/em> le travail dans le capitalisme<\/em>. En tout \u00e9tat de cause, elle a contribu\u00e9 de mani\u00e8re essentielle en son temps \u00e0 fa\u00e7onner la vie dans l’ordre actuel d’une mani\u00e8re plus supportable et \u00e0 ouvrir des espaces de libert\u00e9 sociale. De plus, avec ses luttes, il a gard\u00e9 vivante l’id\u00e9e d’une \u00e9mancipation sociale \u00e0 laquelle nous pouvons encore nous r\u00e9f\u00e9rer aujourd’hui, m\u00eame si ce n’est que sous la forme de critiques. <\/p>\n\n\n\nAu contraire, la transfiguration du travail par le nouveau populisme a un caract\u00e8re compl\u00e8tement diff\u00e9rent. Pour le mouvement des travailleurs \u00e2g\u00e9s, l’identification au travail restait un point de r\u00e9f\u00e9rence pour les luttes concr\u00e8tes pour la reconnaissance sociale, pour l’am\u00e9lioration des conditions de travail et de vie et pour la participation politique. Pour le nouveau populisme, au contraire, il repr\u00e9sente une r\u00e9action \u00e0 la perte fondamentale de valeur du travail due \u00e0 la dynamique de la crise capitaliste et est motiv\u00e9 par la volont\u00e9 nostalgique de revenir \u00e0 une \u00e8re de capitalisme longtemps disparue.<\/p>\n\n\n\n
En ce sens, le populisme du travail d’aujourd’hui \u2013 dans ses variantes de droite comme de gauche \u2013 est r\u00e9gressif, au sens propre du terme. Le fait qu’il ne soit plus possible de revenir \u00e0 un stade ant\u00e9rieur du capitalisme ne le rend pas moins dangereux ; cette impossibilit\u00e9 m\u00eame rend la politique populiste plus agressive et toujours plus impr\u00e9visible. Ainsi, au niveau international, les tendances \u00e0 l’isolement nationaliste se consolident, tandis que l’autoritarisme se renforce en interne. L\u00e0 o\u00f9 les nouveaux populistes prennent le pouvoir, ils d\u00e9mant\u00e8lent syst\u00e9matiquement l’\u00c9tat de droit lib\u00e9ral-d\u00e9mocratique, abolissant la s\u00e9paration classique entre les pouvoirs et les freins et contrepoids traditionnels, toujours au \u00ab nom du peuple \u00bb et pour la pr\u00e9tendue \u00ab restauration de la d\u00e9mocratie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n
La lutte contre cette r\u00e9gression politique est aujourd’hui la premi\u00e8re t\u00e2che de tous ceux qui restent encore fid\u00e8les \u00e0 la possibilit\u00e9 d’une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e. Mais cette lutte ne peut \u00eatre gagn\u00e9e que si la critique du capitalisme est radicalis\u00e9e. En fait, le succ\u00e8s du populisme autoritaire de droite comme de gauche s’explique notamment par son lien avec un malaise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 du capitalisme. Cependant, m\u00eame si ce malaise renvoie certainement \u00e0 une prise de conscience g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du fait que le capitalisme a maintenant atteint ses limites, ce dernier est principalement canalis\u00e9 vers le pr\u00e9sent dans le d\u00e9sir d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de pr\u00e9server l’ordre social en vigueur contre le choc de sa propre crise. <\/p>\n\n\n\n
En ce sens, l’invocation du travail comme support de l’identit\u00e9 est un motif central. Mais comme il ne sera plus possible de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer l’honneur du travail<\/em> dans son sens traditionnel, cette identit\u00e9 ne restera que sa contribution \u00e0 l’exclusion sociale et raciste ainsi qu’\u00e0 l’isolement n\u00e9onationaliste.<\/p>\n\n\n\nPar cons\u00e9quent, une critique du travail en tant que principe central d’une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste solidement ancr\u00e9e n’est pas un exercice intellectuel de style, mais est d’une importance cardinale pour l’ouverture d’une nouvelle perspective d’\u00e9mancipation sociale. En ce sens, le d\u00e9passement du travail dans ce domaine n’est en aucun cas une id\u00e9e utopique. Quoi qu’il en soit, le capitalisme a depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9 le travail sous une forme n\u00e9gative. D’une part, il l’a rendue superflu gr\u00e2ce \u00e0 la force productive de la science et, d’autre part, il l’a d\u00e9grad\u00e9 en une simple annexe \u00e0 l’accumulation du capital fictif. Une r\u00e9gression par rapport \u00e0 cette constellation ne sera possible que sous la forme d’une catastrophe sociale. Au lieu de cela, il serait appropri\u00e9 d’utiliser enfin les gigantesques potentiels productifs cr\u00e9\u00e9s par le capitalisme pour rendre possible une bonne vie \u00e0 tous les peuples de la Terre, mais cela ne sera jamais possible sans surmonter les relations sociales bas\u00e9es sur la production des biens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
C\u00e9l\u00e9brer la F\u00eate du Travail a-t-il encore un sens ? \u00c0 l’heure des \u00ab bullshit jobs \u00bb, du \u00ab brown-out \u00bb et du ch\u00f4mage, le travail cr\u00e9e-t-il toujours de la valeur ? Norbert Trenkle dresse le constat inqui\u00e9tant d’un travail d\u00e9valoris\u00e9, en concurrence avec le capital fictif : c’est l’\u00e8re du du \u00ab capitalisme invers\u00e9. \u00bb Dans ce contexte, l’identification au travail devient le point de r\u00e9f\u00e9rence d’une critique r\u00e9gressive et nationaliste du n\u00e9olib\u00e9ralisme et de la financiarisation du capitalisme.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":32976,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1727],"tags":[],"geo":[],"class_list":["post-31809","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","staff-norbert-trenkle"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
Capital fictif et crise du travail | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n