{"id":317038,"date":"2026-02-14T06:00:00","date_gmt":"2026-02-14T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=317038"},"modified":"2026-02-13T19:04:13","modified_gmt":"2026-02-13T18:04:13","slug":"pierre-lemaitre-entretien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/14\/pierre-lemaitre-entretien\/","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019IA est incapable d\u2019inventer Pierre Lemaitre \u00bb, une conversation fleuve avec Pierre Lemaitre"},"content":{"rendered":"\n
Pierre Lemaitre est un romancier de grands ensembles. Apr\u00e8s la trilogie <\/em>Les Enfants du d\u00e9sastre publi\u00e9e chez Albin Michel au d\u00e9but de laquelle se trouve le c\u00e9l\u00e8bre<\/em> Au revoir l\u00e0-haut (2013), il continue d\u2019avancer dans le XXe si\u00e8cle. <\/em><\/p>\n\n\n\n La parution il y a quelques semaines des <\/em>Belles Promesses (Calmann-L\u00e9vy), vient s\u2019ajouter \u00e0 celle des livres <\/em>Le Grand Monde (2022), <\/em>Le Silence et la Col\u00e8re (2023) et <\/em>Un avenir radieux (2024), pour clore la t\u00e9tralogie <\/em>Les Ann\u00e9es glorieuses. De Beyrouth \u00e0 Paris en passant par Sa\u00efgon et la Tch\u00e9coslovaquie, on suit les aventures de la famille Pelletier au cours des Trente Glorieuses.<\/em><\/p>\n\n\n\n Entre roman historique, roman picaresque et roman policier, <\/em>Les Belles Promesses met en sc\u00e8ne Jean Pelletier, devenu le h\u00e9ros d\u2019un jour en sauvant un b\u00e9b\u00e9 d\u2019un incendie mais en m\u00eame temps suspect\u00e9 par son fr\u00e8re Fran\u00e7ois d\u2019\u00eatre, contre toute attente, un tueur en s\u00e9rie. Nous suivons l\u2019enqu\u00eate qui progresse et les dilemmes qui en d\u00e9coulent dans une soci\u00e9t\u00e9 en transformation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e : le p\u00e9riph\u2019 se construit \u00e0 Paris, les exclus et marginaux de la modernit\u00e9 surgissent, le monde rural essaie de suivre \u2014 et de survivre. <\/em><\/p>\n\n\n\n Nous rencontrons Pierre Lemaitre dans les bureaux de Calmann-L\u00e9vy. <\/em><\/p>\n\n\n\n Il est enthousiaste et plein d\u2019\u00e9nergie. Il est \u00e0 peine arriv\u00e9, nous ne sommes pas encore assis, les anecdotes fusent d\u00e9j\u00e0. Tout comme on le sent \u00e0 l\u2019aise \u00e0 l\u2019\u00e9crit, dans ses romans, dans l\u2019art de raconter, il ma\u00eetrise au moins autant l\u2019exercice de l\u2019entretien. <\/em><\/p>\n\n\n\n Tout en s\u2019installant sur son fauteuil, alors que nous parlons de tout et de rien, il s\u2019interrompt : \u00ab N\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 lancer l\u2019enregistrement, enregistrez quand vous voulez\u2026 \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour le moment, la conversation ne porte pas sur ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu mais \u00e7a ne fait rien, on s\u2019ex\u00e9cute, c\u2019est lui qui sait \u2014 du moins, il a l\u2019air de savoir ce qu\u2019il fait. On lui fait confiance. <\/em><\/p>\n\n\n\n Et c\u2019est lui qui posera la premi\u00e8re question de cet entretien fleuve. <\/em><\/p>\n\n\n\n Je suis tr\u00e8s content de faire cet entretien avec Le Grand Continent<\/em>, notamment pour sa publication en espagnol. Vous allez aussi le traduire, n\u2019est-ce pas ? <\/p>\n\n\n\n Cela tombe bien car Les Belles Promesses<\/em> sort dans quinze jours en Espagne chez Salamandra. J\u2019irai y faire une petite tourn\u00e9e ; l\u2019Espagne est un des pays qui me demande le plus. <\/p>\n\n\n\n\n\n Alors, le grand myst\u00e8re, c’est l’Allemagne qui ne me publie plus depuis quatre livres. <\/p>\n\n\n\n J\u2019\u00e9tais publi\u00e9 chez Klett-Cotta mais j’ai eu un probl\u00e8me avec la traduction d’Au revoir l\u00e0-haut <\/em>que j’ai contest\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Il se trouve que je ne parle aucune langue \u00e9trang\u00e8re, je suis tr\u00e8s snob, mais j’ai fait un peu d’allemand dans ma jeunesse. On est en 2015 ou 2016, je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 partir en Allemagne pour y faire une tourn\u00e9e. Pour une pr\u00e9sentation d’Au revoir l\u00e0-haut <\/em>dans une librairie on m\u2019avait demand\u00e9 d\u2019en lire quelques pages. Je commence donc \u00e0 chercher des extraits et je me plonge rapidement dans l’\u00e9dition allemande pour leur donner la pagination. Je me rends compte qu\u2019il manque une phrase.<\/p>\n\n\n\n Je me dis que \u00e7a arrive. Mais je v\u00e9rifie quand m\u00eame dans un autre extrait et puis une deuxi\u00e8me fois, il manque des mots. J\u2019ai l\u2019intuition que c\u2019est une traduction bizarre.<\/p>\n\n\n\n Je ne peux pas faire la v\u00e9rification moi-m\u00eame mais je sens qu\u2019il y a un probl\u00e8me, notamment vis-\u00e0-vis de tous les gros mots.<\/p>\n\n\n\n Il faut savoir qu’il y a une tradition de la traduction en allemand qui prend beaucoup plus de libert\u00e9s pour recalibrer le texte que dans d’autres pays, comme en France par exemple, o\u00f9 on est tr\u00e8s attentif et fid\u00e8le. En Allemagne, il y a une autre culture concernant cette pratique. La traductrice avait retir\u00e9 toutes les vulgarit\u00e9s et j’\u00e9tais emb\u00eat\u00e9 parce que j’ai un personnage qui est tr\u00e8s vulgaire, qui s’appelle Merlin, qui est sale comme un peigne, qui parle mal, etc. Alors, \u00ab il pisse sur les roues des voitures \u00bb se transformait en \u00ab il urinait sur les voitures \u00bb. Ce n\u2019est pas choquant mais c’est une trahison par rapport au personnage. Je voulais faire sentir sa vulgarit\u00e9. C\u2019\u00e9tait difficile de le policer.<\/p>\n\n\n\n Je n’\u00e9tais pas content. Mon \u00e9diteur a fait une v\u00e9rification en embauchant une traductrice pour faire une contre-expertise. Celle-ci a conclu que la traduction \u00e9tait vraiment catastrophique.<\/p>\n\n\n\n J\u2019\u00e9tais donc tr\u00e8s en col\u00e8re contre Klett-Cotta. Quand la trilogie Les Enfants du d\u00e9sastre <\/em>s’est termin\u00e9e, j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 mettre fin \u00e0 notre collaboration. <\/p>\n\n\n\n Pas un seul candidat. <\/p>\n\n\n\n Mon \u00e9diteur a d\u00e9march\u00e9, notamment \u00e0 Francfort. J’y suis all\u00e9 moi-m\u00eame pour essayer de convaincre mais personne ne veut me publier. <\/p>\n\n\n\n Il semblerait qu’en Allemagne on ne d\u00e9bauche pas un auteur qui vient d’une autre maison. C\u2019est la raison qu’on me donne, je ne sais pas si elle est bonne. <\/p>\n\n\n\n Dans tous les cas, \u00e7a m’emb\u00eate parce que c’est un pays que j’aime beaucoup, j’\u00e9tais content d’aller en tourn\u00e9e l\u00e0-bas. Pour plein de raisons, \u00e7a me plaisait d’\u00eatre publi\u00e9 en allemand. Ne plus \u00eatre traduit est pour moi un d\u00e9sespoir. C’est un myst\u00e8re et une d\u00e9convenue.<\/p>\n\n\n\n Ne plus \u00eatre traduit en allemand est pour moi un d\u00e9sespoir. C’est un myst\u00e8re et une d\u00e9convenue.<\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, tout va tr\u00e8s bien, en effet \u2014 en Espagne comme en Am\u00e9rique latine. Je suis tr\u00e8s bien repr\u00e9sent\u00e9 et Salamandra fait un \u00e9norme travail.<\/p>\n\n\n\n J\u2019aime bien notamment aller en Espagne pour Sant Jordi. Je suis tr\u00e8s bien re\u00e7u et je me suis fait des amis maintenant comme Javier Cercas ou Arturo Perez-Reverte. <\/p>\n\n\n\n Je me souviens tr\u00e8s bien de ma premi\u00e8re rencontre avec Cercas. C’\u00e9tait un peu apr\u00e8s la mort de Vargas Llosa. Il se trouve que je suis un grand lecteur de P\u00e9rez Gald\u00f3s.<\/p>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait, j\u2019avais suivi cette pol\u00e9mique qui avait commenc\u00e9 entre Cercas et Antonio Mu\u00f1oz Molina. C’\u00e9tait magnifique ! J\u2019avais tr\u00e8s envie d’en parler avec Cercas bien que j\u2019\u00e9tais un peu mal \u00e0 l\u2019aise parce qu’on a malheureusement tr\u00e8s peu de traductions en fran\u00e7ais de P\u00e9rez Gald\u00f3s. Je ne peux parler que de Fortunata et Jacinta<\/em>, de La Passion Torquemada <\/em>\u2014 et de quelques autres, mais on n’a pas, par exemple, les Episodios nacionales<\/em>. <\/p>\n\n\n\n J’aime \u00e9norm\u00e9ment P\u00e9rez Gald\u00f3s mais il est totalement m\u00e9connu en France. Je me souviens que dans l\u2019excellent Comment \u00e9crire<\/em> de Pierre Assouline, celui-ci y mentionne P\u00e9rez Gald\u00f3s en indiquant : \u00ab Personne ne le conna\u00eet. \u00bb <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai essay\u00e9, cela l\u2019a amus\u00e9 ; je l\u2019ai apostroph\u00e9 ainsi : \u00ab \u00c9coute, tu ne peux pas me dire que l’auteur de La Passion Torquemada<\/em> n\u2019est pas un immense \u00e9crivain\u2026 \u00bb Il m\u2019a tout de suite r\u00e9pondu : \u00ab Bon, l\u00e0, stop. La Passion Torquemada <\/em>\u00e9tait en plus le P\u00e9rez Gald\u00f3s pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de Vargas Llosa ! \u00bb <\/p>\n\n\n\n C\u2019est int\u00e9ressant, on vient de commencer l\u2019entretien d’une certaine mani\u00e8re, je suis content que vous disiez cela parce que\u2026 l\u2019entretien a commenc\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n Vous enregistrez bien depuis tout \u00e0 l\u2019heure, n\u2019est-ce pas ? <\/p>\n\n\n\n Alors, oui, je suis content que vous disiez cela parce que d’une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale je trouve que les romanciers ne sont pas de bons th\u00e9oriciens du roman. <\/p>\n\n\n\n J\u2019adore les Essais sur l’art de la fiction<\/em> de Stevenson. J\u2019y ai puis\u00e9 beaucoup de choses. Il y a \u00e9norm\u00e9ment d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui sont bien, mais je ne sens pas non plus une th\u00e9orisation solide. Et \u00e0 l’inverse, les th\u00e9oriciens du roman qui se lancent dans le roman font des catastrophes.<\/p>\n\n\n\n De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019ai fait un peu la paix avec cela : je n\u2019ai pas de th\u00e9orie du roman mais une conception du roman. <\/p>\n\n\n\n J\u2019essaye simplement de conceptualiser ce que je veux faire romanesquement. Donc j’\u00e9vite de tomber dans le ridicule de faire de la th\u00e9orie \u2014 ce qui n’est pas du tout mon m\u00e9tier. <\/p>\n\n\n\n L\u2019hypoth\u00e8se qu’on peut faire est la suivante. <\/p>\n\n\n\n Pour avoir une th\u00e9orisation, il faut prendre beaucoup de recul. C’est quelque chose qui est \u00e0 peu pr\u00e8s interdit pour des gens qui vivent dans la litt\u00e9rature en train de se faire. Ils n’ont pas tous le bagage d’origine. <\/p>\n\n\n\n On peut vivre sans la litt\u00e9rature, les jeunes g\u00e9n\u00e9rations vont en faire l’exp\u00e9rience. J’ai lu il n’y a pas tr\u00e8s longtemps que des \u00e9tudiants en cin\u00e9ma ont du mal \u00e0 regarder des films jusqu’au bout parce que \u00e7a outrepasse leur temps de concentration. C’est tragique\u2026<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai un fils de trente-cinq ans qui est musicien. Je sais depuis longtemps qu’il ne lira jamais Proust. On peut survivre sans lire Proust. Mais c’est vrai qu’on vit mieux quand on l’a lu.<\/p>\n\n\n\n Je ne suis pas f\u00e9tichiste, je pense qu’on peut tr\u00e8s bien vivre sans lire. Mais je ne suis pas s\u00fbr qu’on ait une vie aussi int\u00e9ressante. Et je ne suis pas s\u00fbr qu’on ait une capacit\u00e9 \u00e0 appr\u00e9hender le monde aussi aigu\u00eb que ceux qui lisent.<\/p>\n\n\n\n Mon hypoth\u00e8se est qu’il y a tout un pan de l’intelligence de la r\u00e9alit\u00e9 qui ne doit pas \u00eatre accessible quand on ne lit pas. <\/p>\n\n\n\n Les gens qui ne lisent pas du tout se privent de quelque chose qui est un suppl\u00e9ment. <\/p>\n\n\n\n En un mot, si la vie \u00e9tait si int\u00e9ressante, la litt\u00e9rature n’existerait pas.<\/p>\n\n\n\n Les romanciers ne sont pas de bons th\u00e9oriciens du roman. De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019ai fait un peu la paix avec cela : je n\u2019ai pas de th\u00e9orie du roman mais une conception du roman. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est compliqu\u00e9, parce que je suis s\u00fbr qu’il y a plein de gens que j’admire qui seraient m\u00e9contents de ce que je vais dire. C’est toujours g\u00eanant d’\u00eatre en d\u00e9saccord avec des gens qu’on aime bien.<\/p>\n\n\n\n Pour moi, la grande difficult\u00e9, c’est que les romanciers sont en m\u00eame temps des artistes et des artisans. Ils sont des artistes dans la mesure o\u00f9 ils vont modeler quelque chose qui ne leur pr\u00e9existe pas. Il y a quelque chose de l\u2019ordre de la cr\u00e9ation. On est l\u00e0 dans le geste purement artistique. <\/p>\n\n\n\n En m\u00eame temps, je ne pense pas qu’on puisse faire de bons romans sans technique. Il faut \u00eatre capable d’insuffler de la vie dans les intrigues romanesques \u2014 c\u2019est la partie purement artistique. Mais si ce n’est pas servi par une technique, je pense que \u00e7a ne fonctionne pas. <\/p>\n\n\n\n En ce moment, je suis en train de relire la nouvelle traduction des Buddenbrook<\/em> de Thomas Mann que vient de publier Gallimard. <\/p>\n\n\n\n Je ne l’avais pas lu depuis cinquante ans et je suis quand m\u00eame sid\u00e9r\u00e9. Mann publie ce livre \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-six ans seulement. Je suis tomb\u00e9 dedans et, apr\u00e8s cet entretien, je r\u00eave d\u2019aller me replonger dans Les<\/em> Buddenbrook<\/em>. Je suis \u00e0 mi-chemin dans la lecture, j’attends qu’on se s\u00e9pare pour y retourner.<\/p>\n\n\n\n On a clairement affaire \u00e0 un surdou\u00e9. Mais en m\u00eame temps, je ne peux pas m’emp\u00eacher de penser qu\u2019il manque de technique. \u00c7a peut \u00eatre pr\u00e9tentieux que Pierre Lemaitre dise que Thomas Mann manque de technique mais vous comprenez ce que je veux dire. Quand je le lis ces jours-ci, je suis admiratif devant ce surdou\u00e9 de la litt\u00e9rature. Mais il y a des choses qu\u2019il ne fait plus vingt ans plus tard. <\/p>\n\n\n\n Le roman est un art, mais il doit s’appuyer aussi sur un savoir-faire.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est vrai que j’ai un peu du mal \u00e0 \u00eatre un lecteur sinc\u00e8re. Je ne joue pas le jeu. D\u2019abord parce que je suis un \u00e9crivain de la race des romanciers. <\/p>\n\n\n\n Raymond Chandler disait : \u00ab Un \u00e9crivain, c’est quelqu’un qui fait des \u00e9crits, et un romancier, c’est quelqu’un qui raconte des histoires. \u00bb J\u2019aime bien cette d\u00e9finition. Je n\u2019ai jamais fait \u2014 et ne ferai jamais \u2014 de livre psychologique ou autobiographique comme le fait Emmanuel Carr\u00e8re par exemple. Je serais incapable de faire ce qu\u2019il fait, je suis hyper admiratif. J\u2019ai ador\u00e9 Kolkhoze<\/em><\/a>, je suis tomb\u00e9 dedans. Je suis un peu jaloux mais vous avez bien fait de lui remettre le Prix Grand Continent<\/a>. <\/p>\n\n\n\n J’adore Carr\u00e8re, j’ai absolument tout lu, je suis fan. J\u2019adore en tant que lecteur, mais ce n\u2019est pas ce que j’ai envie de faire en tant que romancier \u2014 et \u00e7a tombe bien, car de toute fa\u00e7on je ne saurais pas faire.<\/p>\n\n\n\n Quand ce sont des livres qui sont diff\u00e9rents de ce que je fais, je crois que je suis un lecteur sinc\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Si la vie \u00e9tait si int\u00e9ressante, la litt\u00e9rature n’existerait pas.<\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D\u00e8s qu’on s’approche d’un type de litt\u00e9rature qui est pour ainsi dire dans mon p\u00e9rim\u00e8tre romanesque, l\u00e0 malheureusement, je suis sans piti\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Sans \u00eatre s\u00fbr d’avoir toujours raison, je me dis je n\u2019aurais pas fait comme ceci ou cela. Je vois les ficelles \u2014 ce qui prouve d\u2019ailleurs que c’est un m\u00e9tier. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est comme quand un chef de cuisine go\u00fbte un plat cuisin\u00e9 par quelqu’un d’autre ; il sentira des choses et des associations qu\u2019il n\u2019appr\u00e9ciera pas forc\u00e9ment\u2026 <\/p>\n\n\n\n J\u2019avais, par bonheur, une ambition plus modeste.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 vous avez raison, c’est que la d\u00e9cision de partir sur cette saga vient de l’h\u00e9ritage des Buddenbrook<\/em> que j’ai lus quand j’avais vingt-cinq ans, mais aussi des Thibault<\/em> de Martin du Gard, de Mazo De la Roche ou de la Chronique des Pasquier<\/em> de Duhamel. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 travers toutes ces lectures de grandes sagas familiales, je caressais ce d\u00e9sir de m’y mettre \u00e0 mon tour un jour. <\/p>\n\n\n\n Je crois que beaucoup de romanciers sont dans ce cas. <\/p>\n\n\n\n Parce que la famille est le creuset id\u00e9al du roman, et parce que la chronologie est ce qu’il y a de plus universel. La saga est donc \u00e0 la fois de la famille et de la chronologie.<\/p>\n\n\n\n Je pense que ces deux caract\u00e8res condensent quasiment tous les d\u00e9sirs de tous les romanciers. J\u2019\u00e9tais comme tout le monde, j’aurais aim\u00e9 en faire une. Mais mon avantage est que j’arrivais trop tard, j’arrivais apr\u00e8s les grandes sagas et je ne pouvais pas me dire que j\u2019allais faire les nouveaux Rougon-Macquart. Ou me dire qu\u2019apr\u00e8s Jules Romain, il y a Lemaitre. Ce n\u2019\u00e9tait pas s\u00e9rieux. <\/p>\n\n\n\n Mon id\u00e9e \u00e9tait de jouer le jeu en essayant de travailler une famille sur l’ensemble du si\u00e8cle. Mais je voulais plut\u00f4t feuilleter le si\u00e8cle que le raconter.<\/p>\n\n\n\n Les Thibault<\/em> voulaient dire quelque chose du si\u00e8cle \u2014 et notamment autour de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. De mon c\u00f4t\u00e9, je voulais essayer de faire toucher du doigt la couleur qu’a ce si\u00e8cle pour moi. Pas tant la couleur qu’en donnent les historiens ; car les historiens qui ont travaill\u00e9 sur la Premi\u00e8re Guerre mondiale ne sont pas les m\u00eames que ceux qui ont travaill\u00e9 sur la Seconde. Mon travail est plus transversal que celui des historiens.<\/p>\n\n\n\n Mon travail n\u2019\u00e9tait pas de raconter le si\u00e8cle \u2014 comme dans les grandes sagas \u2014, mais plus modestement, d’essayer d’en donner une photographie. <\/p>\n\n\n\n Dans la premi\u00e8re trilogie Les Enfants du d\u00e9sastre<\/em>, au lieu de prendre pour sujet la suite des g\u00e9n\u00e9rations \u2014 ce que je fais maintenant avec cette t\u00e9tralogie \u2014, je prenais comme personnage principal du deuxi\u00e8me roman un personnage secondaire du roman pr\u00e9c\u00e9dent. C’est vous dire quand m\u00eame que j’y allais sur la pointe des pieds\u2026<\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e est de peindre comme une fractale. Si vous prenez n’importe quel d\u00e9tail de la fractale, vous l\u2019agrandissez et vous avez le tableau entier. C\u2019est \u00e9videmment quelque chose qu’on retrouve beaucoup en litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est aussi une des raisons pour lesquelles la famille est un bon creuset romanesque : on fait romanesquement l’hypoth\u00e8se que ce qui va se jouer dans ce microcosme familial renvoie \u00e0 toutes les grandes passions humaines. <\/p>\n\n\n\n Comme on ne peut pas embrasser le si\u00e8cle \u2014 sauf quand on est Balzac ou P\u00e9rez Gald\u00f3s \u2014, on utilise la famille comme une esp\u00e8ce de r\u00e9duction ou miniature de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Oui, quand vous \u00e9crivez un livre sur une \u00e9poque, vous allez donner deux ou trois coups de pinceau et \u00e0 chaque fois, l’image que vous avez inconsciemment dans la t\u00eate va se pr\u00e9ciser.<\/p>\n\n\n\n Ce qui s\u2019en rapprocherait le plus, c’est la photographie argentique. Vous voyez se dessiner l\u2019id\u00e9e et comme dans la photographie argentique, si vous ne retirez pas le clich\u00e9 au bon moment, c’est noir. Dans ce m\u00e9tier comme dans les autres, vous pouvez faire le round<\/em> de trop, \u00e9crire deux ou trois livres de trop. <\/p>\n\n\n\n C’est un petit peu ce que je reproche aux Rougon-Macquart. <\/p>\n\n\n\n Vingt livres, c’\u00e9tait trop. Zola aurait pu en enlever trois ou quatre, sa suite aurait fait quatorze volumes \u2014 et je crois qu’elle aurait \u00e9t\u00e9 ainsi absolument parfaite. <\/p>\n\n\n\n Mais pour r\u00e9pondre \u00e0 votre question, je dirais qu’avec plusieurs livres, on va pouvoir pr\u00e9ciser un petit peu l\u2019image qu\u2019on cherche \u00e0 repr\u00e9senter. <\/p>\n\n\n\n Si vous \u00e9tiez journaliste et si c\u2019\u00e9tait un entretien comme les autres, je devrais vous mentir. Mais comme c\u2019est avec vous je ne vais pas le faire !<\/p>\n\n\n\n J\u2019adorerais pouvoir vous dire que oui, tout \u00e9tait parfaitement pens\u00e9 depuis le d\u00e9but\u2026 <\/p>\n\n\n\n En 2013, j’ai \u00e9t\u00e9 vamp\u00e9 par une page manuscrite de Zola qui doit dater des ann\u00e9es 1870 \u2014 il n\u2019a donc pas encore \u00e9crit les Rougon-Macquart \u2014 sur laquelle il a fait la liste des vingt titres des vingt livres qui composeront les Rougon. <\/p>\n\n\n\n La moiti\u00e9 des titres sont les titres d\u00e9finitifs et ceux qui ne le sont pas indiquent assez pr\u00e9cis\u00e9ment sur quoi le livre portera (l\u2019argent, la terre, etc.). Zola avait une capacit\u00e9 de conceptualisation qui est assez extraordinaire. Loin de l\u2019\u00e8re de l\u2019ordinateur, ces types \u00e9taient calibr\u00e9s pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce genre de probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n J’ai relu il n\u2019y a pas tr\u00e8s longtemps Les Mis\u00e9rables<\/em> \u2014 que je relis r\u00e9guli\u00e8rement ; comment Hugo pouvait-il sans ordinateur savoir o\u00f9 il en \u00e9tait six-cents pages plus haut, deux-cents pages plus bas ? Ce sont des architectures dont on n’a pas id\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Je pourrais citer Proust aussi, chez qui d\u2019ailleurs on trouve des erreurs de chronologie \u00e0 cause de cela. Je ne pense pas qu’on aurait pu r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un projet comme le mien dans mon si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n Si vous ne retirez pas le clich\u00e9 au bon moment, c’est noir. Dans le m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain comme dans les autres, vous pouvez faire le round<\/em> de trop, \u00e9crire deux ou trois livres de trop. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est venu avec Au revoir l\u00e0-haut<\/em>. Je fais ce livre et j’ai la plus belle ann\u00e9e de lecture de ma vie. Apr\u00e8s, je ne l’aurai plus que pour Le Grand Monde<\/em>, mais c\u2019\u00e9tait une ann\u00e9e d’enchantement permanent. <\/p>\n\n\n\n\n\n Je sortais du polar \u2014 qui est un genre tr\u00e8s contraint : c’est un slalom, vous n’arr\u00eatez pas de slalomer entre ses contraintes. C\u2019est un genre \u00e9puisant. Et l\u00e0, d’un seul coup, je n\u2019avais aucune contrainte, je pouvais faire ce que je voulais, je pouvais d\u00e9cider d’un seul coup de d\u00e9velopper un personnage secondaire. Cette libert\u00e9 \u00e9tait un enchantement complet.<\/p>\n\n\n\n Quand je l’ai termin\u00e9, deux ans avant le Goncourt, je me suis dit que j\u2019allais rester l\u00e0-dedans. J\u2019ai eu l’id\u00e9e de faire non pas une suite \u2014 mais un deuxi\u00e8me volet.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s, j’ai fait le troisi\u00e8me volet et j’ai compris que la structure que j’avais utilis\u00e9e touchait \u00e0 sa limite. <\/p>\n\n\n\n J\u2019avais \u00e9crit la trilogie en prenant un personnage secondaire et en l’\u00e9levant au rang de personnage principal du roman suivant. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de garder l’id\u00e9e de la chronologie sur le XXe si\u00e8cle mais il fallait que je change mon mod\u00e8le de structure. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je suis entr\u00e9 plus purement dans le mod\u00e8le traditionnel de la saga familiale, c’est-\u00e0-dire de la suite des g\u00e9n\u00e9rations. <\/p>\n\n\n\n Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s oulipien<\/a>, je n\u2019ai donc jamais v\u00e9cu ces contraintes comme des jeux \u2014 mais vraiment comme des poids. <\/p>\n\n\n\n Quand vous vous inscrivez r\u00e9solument dans un genre, vous pouvez essayer de le dynamiter de l’int\u00e9rieur, mais dynamiter une r\u00e8gle, c’est toujours se confronter \u00e0 elle, en tenir compte. On ne peut pas l’ignorer. <\/p>\n\n\n\n Je distingue le polar du roman noir \u2014 ce que ne fait pas toujours le public fran\u00e7ais. Dans le roman noir, c’est plus facile. Quand j’\u00e9cris Cadres noirs<\/em> ou Trois jours et une vie<\/em>, on est dans le roman noir, les contraintes sont beaucoup moins lourdes. <\/p>\n\n\n\n Mais quand vous \u00eates dans le policier pur, ce que j’ai fait avec un de mes h\u00e9ros r\u00e9currents, l\u00e0 vous \u00eates dans l’enqu\u00eate, les contraintes sont tr\u00e8s lourdes et deviennent aujourd’hui quasiment ing\u00e9rables.<\/p>\n\n\n\n Vous avez maintenant des lecteurs experts qui vous lisent et qui demandent pourquoi le protagoniste ne prend pas l’ADN ou pourquoi on ne triangule pas le t\u00e9l\u00e9phone, etc. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai maintenant soixante-quinze ans ; c’est bien tomb\u00e9, j’ai quitt\u00e9 le genre du polar au moment o\u00f9 je risquais d’y \u00eatre ridicule. <\/p>\n\n\n\n Oui, dans celui-ci, il y a une petite salutation au genre policier, comme je l’avais fait pour d’autres genres pr\u00e9c\u00e9demment. <\/p>\n\n\n\n Mais l\u00e0, on touche du doigt quelque chose d’autre. <\/p>\n\n\n\n C’est le fait que j’ai appris \u00e0 \u00e9crire avec le polar et le roman noir. J\u2019y ai forg\u00e9 mes outils narratifs. Maintenant je les \u00e9largis en entrant dans une litt\u00e9rature plus g\u00e9n\u00e9raliste, dans le roman historique ou roman picaresque, on l’appelle comme on veut \u2014 je n’aime pas beaucoup ces cat\u00e9gories. <\/p>\n\n\n\n La base de mon outil et de mon plaisir viennent du polar. C’est ce que j’appelle le souffle romanesque, la rythmique, la cadence de litt\u00e9rature \u2014 \u00e9l\u00e9ments essentiels pour \u00e9crire un roman. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai appris \u00e0 \u00e9crire en lisant Le Comte de Monte-Cristo<\/em> et Les Trois Mousquetaires<\/em>. <\/p>\n\n\n\n On y trouve un souffle romanesque qui est guid\u00e9 par une rythmique, une \u00e9nergie narrative. C\u2019est ce que j’aime faire, c’est ce que j’aime lire.<\/p>\n\n\n\n Le roman policier \u00e9tait donc pour moi le creuset id\u00e9al. <\/p>\n\n\n\n Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s oulipien. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Oui, absolument, ce sont des indices, des pistes qu\u2019on laisse en passant.<\/p>\n\n\n\n Umberto Eco a expliqu\u00e9 et th\u00e9oris\u00e9 cela sur James Bond dans un texte connu ; j’en avais fait mon miel du temps o\u00f9 j’\u00e9crivais des romans policiers. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir du moment o\u00f9 un indice a \u00e9t\u00e9 sem\u00e9 l\u00e0, on va le retrouver ailleurs. Vous avez donc raison mais dans le cas que vous mentionnez j’ai m\u00eame envie de vous dire que ce n\u2019est pas volontaire \u2014 c’est presque de l’\u00e9criture automatique. <\/p>\n\n\n\n Cela fait tellement partie de mon background<\/em> et de mes outils que je le fais parfois sans m’en rendre compte. <\/p>\n\n\n\n Ma technique consiste d\u2019abord \u00e0 ne jamais d\u00e9marrer un roman tant que je n’ai pas au moins trois ou quatre ingr\u00e9dients.<\/p>\n\n\n\n En gros, il faut que je sache de quoi le livre va parler, au-del\u00e0 de l’intrigue, \u00e0 quoi il va servir.<\/p>\n\n\n\n Pour faire court : l’intrigue principale, les principaux rebondissements, les personnages, bien s\u00fbr, et la fin.<\/p>\n\n\n\n Non, elle peut \u00eatre vague \u2014 mais j’ai la fin. <\/p>\n\n\n\n Je sais, par exemple pour Les Belles Promesses<\/em>, que Jean doit mourir \u2014 sans que je sache comment. Je n\u2019ai pas envie d’avoir Jean en prison. Je veux qu\u2019il meure. C\u2019est la d\u00e9cision que je prends d\u00e8s le d\u00e9part. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est la le\u00e7on du polar : si vous \u00e9crivez un roman policier dont vous ne connaissez pas d\u00e9j\u00e0 la fin, il y a des chances que vous ne la trouviez jamais\u2026 <\/p>\n\n\n\n On juge le roman policier sur la fin. M\u00eame si votre roman est tr\u00e8s bon, si la fin n’est pas bonne, c’est cuit. <\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s, je fais un plan assez d\u00e9taill\u00e9 avec une esp\u00e8ce de chemin de fer avec l’ensemble des personnages. <\/p>\n\n\n\n Horizontalement, j’ai les personnages ; et verticalement, j’ai le timing, le calendrier. \u00c0 la rencontre des deux, je marque dans la cellule ce que fait le personnage \u00e0 ce moment-l\u00e0. Cela me permet d’avoir une esp\u00e8ce de puzzle de visualisation.<\/p>\n\n\n\n Je ne vais pas plus loin en termes de pr\u00e9paration. <\/p>\n\n\n\n Je prends beaucoup de notes. Globalement, pour un roman de cinq-cents pages, c’est six-cents pages de notes.<\/p>\n\n\n\n J’ai des gros carnets que je fais faire moi-m\u00eame sur mesure. C’est ma seule coquetterie. Ce sont des carnets de trois-cents pages ; quand j’arrive \u00e0 la fin d’un roman, j’ai deux carnets. <\/p>\n\n\n\n La raison est que je r\u00e9fl\u00e9chis en \u00e9crivant. Je me suis rendu compte que je comprends bien les choses quand je les dis ou quand je les \u00e9cris. <\/p>\n\n\n\n Je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 voix haute en \u00e9crivant mais je ne relis quasiment jamais mes notes. Heureusement d\u2019ailleurs car si vous y jettiez un \u0153il, vous vous diriez : \u00ab Il n\u2019est pas tr\u00e8s malin ce type. \u00bb C\u2019est effrayant ! <\/p>\n\n\n\n Quand j\u2019ai le plan, je passe pas mal de temps \u00e0 v\u00e9rifier que tout fonctionne. <\/p>\n\n\n\n Mais une fois que je d\u00e9marre, je laisse \u00e0 l’\u00e9criture le soin d’amener plein de choses \u2014 y compris des personnages secondaires. <\/p>\n\n\n\n Dans Couleurs de l\u2019incendie<\/em>, je veux que mon personnage embauche une nurse. Le personnage s’appelle Madeleine, elle est devant son fils qui est paralys\u00e9 et je me dis que si elle reste l\u00e0 je ne vais pas en faire un personnage romanesque. Il faudrait qu’elle bouge un peu. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 un moment dans mon plan, il est donc juste \u00e9crit qu\u2019elle embauche une nurse. Au niveau de la pr\u00e9paration, je n\u2019ai pas besoin d’en savoir plus, le reste arrive avec l’\u00e9criture. <\/p>\n\n\n\n La base de mon outil d\u2019\u00e9criture et de mon plaisir viennent du polar. C’est ce que j’appelle le souffle romanesque, la rythmique, la cadence de litt\u00e9rature \u2014 \u00e9l\u00e9ments essentiels pour \u00e9crire un roman. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Du point de vue de la structure, vous avez raison. Mais dans le roman policier, il y a une morale.<\/p>\n\n\n\n Dans n’importe quel roman, vous pouvez avoir une structure, une enqu\u00eate, mais la morale de l’histoire ne va pas \u00eatre la m\u00eame. Dans le roman policier, on est dans un p\u00e9rim\u00e8tre de morale \u2014 y compris d’immoralit\u00e9, qui p\u00e8se lourd \u2014 ce qui n\u2019est pas forc\u00e9ment le cas dans un roman psychologique. <\/p>\n\n\n\n En France, on souffre beaucoup de l’image du romancier qu’on a h\u00e9rit\u00e9 du romantisme. L’inspiration, l’\u00eatre \u00e0 part\u2026 <\/p>\n\n\n\n Si vous parlez de votre m\u00e9tier comme d’un m\u00e9tier, vous ne faites pas r\u00eaver les gens. Je pense que l’\u00e9criture s’apprend. L’art de raconter ne s’apprend peut-\u00eatre pas \u2014 mais la fa\u00e7on de raconter, s\u00fbrement.<\/p>\n\n\n\n Ce que je dis l\u00e0 ne fait donc pas beaucoup r\u00eaver mais j’aime bien en parler. <\/p>\n\n\n\n Parce que je trouve que \u00e7a d\u00e9sacralise un peu les choses. Et moi, sur ce plan-l\u00e0, je suis un homme de gauche.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 propos de l\u2019\u00e9criture, il y a deux choses. D’abord, j’ai la chance d’avoir h\u00e9rit\u00e9 d’une culture litt\u00e9raire tr\u00e8s \u00e9clectique. Je n’ai pas fait d’\u00e9tudes, personne ne m’a dit qu’il y avait une th\u00e9orie litt\u00e9raire. Quand je l’ai su, j’avais d\u00e9j\u00e0 lu la moiti\u00e9 de la biblioth\u00e8que de mes parents. <\/p>\n\n\n\n Ma grande chance est que chez mes parents, on ne lisait qu’une seule chose : le livre de poche. On avait tr\u00e8s peu de moyens.<\/p>\n\n\n\n Le livre de poche est n\u00e9 en 1956, j’avais cinq ans. Quand je commence \u00e0 lire, ma m\u00e8re en achetait tous les quinze jours. Le catalogue, c\u2019\u00e9tait quelque chose. Le premier \u00e9tait K\u0153nigsmark<\/em> de Pierre Benoit, apr\u00e8s on trouvait Le Mur<\/em> de Sartre puis vous aviez Mazo De la Roche, Cronin, Stendhal\u2026 C\u2019\u00e9tait un bazar pas possible. <\/p>\n\n\n\n Personne ne pouvait comprendre, \u00e7a r\u00e9pondait peut-\u00eatre \u00e0 une logique sup\u00e9rieure qui \u00e9chappait \u00e0 tout le monde. Mais moi, c’\u00e9tait ma chance parce que je lisais au fur et \u00e0 mesure. Passer de Mazo De la Roche \u00e0 Stendhal me paraissait naturel. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est ainsi que j\u2019explique que j\u2019ai une certaine facilit\u00e9 \u00e0 emprunter au roman historique, au roman psychologique, au roman policier. C\u2019est mon lait d’origine. <\/p>\n\n\n\n La deuxi\u00e8me chose, pour compl\u00e9ter, est le fait que je travaille avec beaucoup de plaisir. Je ne suis pas un \u00e9crivain qui souffre. <\/p>\n\n\n\n J’aimerais beaucoup souffrir, j’aimerais me montrer sous une image christique. Malheureusement, je me mets au travail comme je vous parle \u2014 avec un solide app\u00e9tit. J\u2019aime mon m\u00e9tier, je m’amuse. <\/p>\n\n\n\n Cela n\u2019emp\u00eache pas que je puisse passer des journ\u00e9es \u00e0 me demander ce que Vargas Llosa avait tr\u00e8s bien formul\u00e9 : \u00ab La seule question qu’on se pose en litt\u00e9rature est : que se passe-t-il apr\u00e8s ? \u00bb <\/p>\n\n\n\n Il avait raison.<\/p>\n\n\n\n Ma grande chance est que mon premier jet est tr\u00e8s mauvais. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai des amis \u2014 je vous vois venir mais je ne citerai pas les noms ! \u2014 qui ont un premier jet remarquable et par cons\u00e9quent, j’ai l’impression qu’ils travaillent moins. Ils se contentent facilement de ce qu’ils ont fait, ils en sont contents et c’est bien. <\/p>\n\n\n\n De mon c\u00f4t\u00e9, la premi\u00e8re version est tr\u00e8s laborieuse, assez difficile \u00e0 lire, avec beaucoup de r\u00e9p\u00e9titions, beaucoup de phrases qui n’ont pas beaucoup de sens. Je suis donc oblig\u00e9 de travailler beaucoup pour arriver \u00e0 la fluidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Dans ma conception du roman, en plus du souffle romanesque dont je parlais tout \u00e0 l\u2019heure, le roman doit avoir une parfaite lisibilit\u00e9, une parfaite fluidit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Simenon avait montr\u00e9 qu’avec un langage extr\u00eamement lisible, on pouvait atteindre une tr\u00e8s grande force \u00e9motionnelle. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est aussi le cas avec Martin du Gard : c’est d’une simplicit\u00e9 et d’une fluidit\u00e9 incroyables. Son efficacit\u00e9 n’en est pas pour autant remise en question.<\/p>\n\n\n\n Je d\u00e9teste les postures d’\u00e9crivain. Moi, j’\u00e9cris des livres et quand j’ai envie que Jean ouvre une porte, j’\u00e9cris : \u00ab Jean ouvrit la porte. \u00bb J\u2019essaye de faire tr\u00e8s bien des choses tr\u00e8s simples. <\/p>\n\n\n\n J’ai des gros carnets que je fais faire moi-m\u00eame sur mesure. C’est ma seule coquetterie.<\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Absolument, il ne le faisait pas forc\u00e9ment mais surtout, maintenant on peut faire mieux que le Code civil : on peut lire la nouvelle \u00ab Compagnons \u00bb de Louis Guilloux. Elle fait quarante pages, elle a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e \u00e0 la fin du livre de poche intitul\u00e9 La Maison du peuple<\/em> et a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9fac\u00e9e par Camus qui dit : je d\u00e9fie n’importe quel lecteur de terminer \u00ab Compagnons \u00bb sans avoir les larmes aux yeux. <\/p>\n\n\n\n Le texte raconte simplement la mort d’un ouvrier. \u00ab Jean Kernevel \u00e9tait un homme de cinquante ans, grand, bien b\u00e2ti, mais malade du c\u0153ur. \u00bb Voil\u00e0 l\u2019incipit. <\/p>\n\n\n\n C’est une \u00e9criture d’une lisibilit\u00e9 totale. C\u2019est \u00e9mouvant, d\u00e9chirant du d\u00e9but \u00e0 la fin. Je retourne dans ce texte tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement en me disant : sois simple. C\u2019est une le\u00e7on absolue.<\/p>\n\n\n\n Il a d\u00e9montr\u00e9 qu’on pouvait avoir une puissance \u00e9motionnelle \u00e9norme en ayant une lisibilit\u00e9 parfaite. C\u2019est mon seul objectif.<\/p>\n\n\n\n Il n’y a pas de secteur o\u00f9 c’est plus difficile, mais tr\u00e8s fr\u00e9quemment \u2014 et c’est le cas pour le livre sur lequel je suis en train de travailler en ce moment \u2014 je me dis que je ne vais jamais y arriver. <\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est pas tellement un style ou le fait de raconter des sc\u00e8nes de sexe, des sc\u00e8nes dr\u00f4les ou m\u00e9lodramatiques ; je n\u2019ai pas plus de difficult\u00e9s \u00e0 faire les unes que les autres.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est pas tellement un p\u00e9rim\u00e8tre du m\u00e9tier, mais plut\u00f4t des sujets sur lesquels je me dis que je ne vais pas r\u00e9ussir. <\/p>\n\n\n\n Quand je me suis attaqu\u00e9 \u00e0 l\u2019exode, par exemple, je regardais des photos, des films sur cela et je ne voyais pas comment faire. J\u2019ai aussi eu ce probl\u00e8me dans le livre d’avant sur la mont\u00e9e du fascisme, sur l’avortement clandestin, par exemple. \u00c0 la fin, je m\u2019en sors mais c\u2019est au lecteur de d\u00e9cider si c\u2019est r\u00e9ussi ou pas. <\/p>\n\n\n\n Quand on fait un pont entre un de mes romans qui se passe il y a un si\u00e8cle ou soixante-dix ans et aujourd’hui, je ne pr\u00e9tends pas toujours avoir voulu faire une allusion. In\u00e9vitablement il y aura toujours des points qui entreront en r\u00e9sonance, me semble-t-il. <\/p>\n\n\n\n Cependant, c’est un peu diff\u00e9rent sur les sujets que vous abordez. Mes romans entrent dans les Trente Glorieuses, une p\u00e9riode que j’ai connue \u2014 je suis un enfant de cette p\u00e9riode-l\u00e0. J\u2019avais des comptes \u00e0 r\u00e9gler sur l’exode rural, sur l’immigration et sur la modernit\u00e9 \u2014 parce que je suis un militant, presque un activiste, sur le climat. Or ces ann\u00e9es-l\u00e0 et ce progr\u00e8s-l\u00e0, c\u2019est ce qui nous a amen\u00e9s aux cons\u00e9quences qu’on conna\u00eet.<\/p>\n\n\n\n Il n’y a donc pas de hasard au fait que ce soit mis en sc\u00e8ne dans le livre. <\/p>\n\n\n\n Ma grande chance est que mon premier jet est tr\u00e8s mauvais. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je consid\u00e8re que la litt\u00e9rature est un art de point de vue. Ce n\u2019est pas le seul \u2014 la peinture et la musique le sont aussi, par exemple. <\/p>\n\n\n\n Au fond, \u00e0 peu pr\u00e8s toutes les histoires ont d\u00e9j\u00e0 d\u00fb \u00eatre racont\u00e9es. Je ne pense pas qu’on puisse vraiment faire du neuf dans ce domaine-l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n Notre seul travail, nous les contemporains, c’est de faire du neuf avec du vieux.<\/p>\n\n\n\n Dans Couleurs de l’incendie<\/em>, par exemple, je me suis amus\u00e9 \u00e0 reprendre la structure du Comte de Monte-Crist<\/em>o. Pour Les Belles Promesses<\/em>, j’ai repris Les Mis\u00e9rables<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Aucun roman n’a jamais chang\u00e9 le monde, on pourrait donc dire que la litt\u00e9rature ne sert pas \u00e0 grand-chose.<\/p>\n\n\n\n Des livres ont chang\u00e9 le monde : L’Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, Le Capital<\/em>, la Bible<\/em>\u2026 <\/p>\n\n\n\n La litt\u00e9rature est un art du point de vue et je pense que quelqu’un qui lit des livres est une personne qui multiplie en permanence tous les points de vue sur le monde. Si elle est en face de bons livres, ce sont des points de vue qui vont percuter son propre point de vue sur le monde.<\/p>\n\n\n\n Je crois que la litt\u00e9rature a une action sur la vie. <\/p>\n\n\n\n Oui, je suis n\u00e9 en 1951. J\u2019ai v\u00e9cu toute ma jeunesse dans le 93, la banlieue rouge de Paris, o\u00f9 on \u00e9tait entour\u00e9 d’immigr\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Ma premi\u00e8re histoire d’amour, c\u2019\u00e9tait avec une immigr\u00e9e espagnole quand j’avais quinze ans. Mes premiers amis \u00e9taient des enfants de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration d’immigration italienne ou portugaise. J\u2019ai donc v\u00e9cu une enfance dans laquelle l’immigration faisait intimement partie de notre paysage. <\/p>\n\n\n\n Or, comme je vois de plus en plus la question de l’immigration point\u00e9e du doigt, quand elle n’est pas point\u00e9e du fusil, j’avais quelques comptes \u00e0 r\u00e9gler avec ce traitement de la question et je cherchais l’occasion d\u2019en parler. <\/p>\n\n\n\n Cela m\u2019a int\u00e9ress\u00e9 de le faire avec le petit Manuel, qui devient adulte apr\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n Pour y arriver, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 deux \u00e9l\u00e9ments. <\/p>\n\n\n\n Il y avait un enjeu technique et un enjeu th\u00e9matique.<\/p>\n\n\n\n Le premier consistait \u00e0 croiser sa situation d’immigr\u00e9 avec l’exode rural. Je pensais que l\u00e0 je faisais d’une pierre deux coups en ayant un personnage d’autant plus dramatique qu\u2019il \u00e9tait au croisement de ces deux mouvements : l’exode rural qui chasse et l’\u00e9migration qui chasse d’une certaine mani\u00e8re aussi quand elle emp\u00eache de s’int\u00e9grer. <\/p>\n\n\n\n L\u2019autre enjeu \u00e9tait que dans le livre l\u2019action se d\u00e9roule sur quatre mois alors que l’histoire de Manuel se d\u00e9veloppe sur quinze ans.<\/p>\n\n\n\n Il \u00e9tait donc important que je parvienne \u00e0 faire cohabiter deux temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes dans l’esprit du lecteur en gardant la fluidit\u00e9 n\u00e9cessaire. C\u2019\u00e9tait un enjeu technique qui me plaisait bien. <\/p>\n\n\n\n Je consid\u00e8re que la litt\u00e9rature est un art de point de vue. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Absolument, quand Manuel d\u00e9cide de tirer sur Jean \u2014 qu\u2019il reconna\u00eet parce qu’il l’a crois\u00e9 quand il est venu voir sa s\u0153ur, en r\u00e9alit\u00e9 il voit le sanglier. <\/p>\n\n\n\n Pour moi, il n’y a pas de doute que ce sanglier repr\u00e9sente d\u00e8s le d\u00e9but la modernit\u00e9 \u2014 et c’est, en effet, la raison pour laquelle Manuel court en permanence apr\u00e8s. C’est un immigr\u00e9 de seconde g\u00e9n\u00e9ration qui court vers la normalisation et ce sanglier repr\u00e9sente un petit peu le but \u00e0 atteindre.<\/p>\n\n\n\n Solita fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 mon amoureuse espagnole d\u2019adolescent que je mentionnais il y a un instant \u2014 Soledad ! <\/p>\n\n\n\n Dans mon id\u00e9e, le d\u00e9terminisme touche surtout les exclus, les expropri\u00e9s du p\u00e9riph’, les victimes de l’exode rural. J\u2019ai l’impression que ceux qui sont dans la modernit\u00e9 sont certes dans un d\u00e9terminisme bourdieusien, mais en r\u00e9alit\u00e9 le d\u00e9terminisme ne joue pas.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 mon avis, il est bien plus implacable du c\u00f4t\u00e9 des chass\u00e9s, des marginaux pour faire court. <\/p>\n\n\n\n Oui, ils sont effac\u00e9s de la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un passage qui m’a beaucoup \u00e9mu \u00e0 l’\u00e9criture parce que j’avais l’impression de la voir dispara\u00eetre sous mes yeux. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de juste et de tr\u00e8s cruel dans le fait que sa fille dise : \u00ab On ne la retrouvera pas, je le sais. \u00bb <\/p>\n\n\n\n On en revient au d\u00e9terminisme : la fille conna\u00eet sa m\u00e8re, elle sait que si sa m\u00e8re \u00e0 un moment dispara\u00eet de la sorte, elle a r\u00e9ussi son coup \u2014 elle ne r\u00e9appara\u00eetra plus jamais. <\/p>\n\n\n\n C’est l’h\u00e9ritage de mon apprentissage de la litt\u00e9rature \u00e9clectique. Je me sens \u00e0 l’aise dans ces jeux. Rien ne m’amuse plus que de faire des clins d’\u0153il aux lecteurs en me disant que certains vont le voir, d’autres non. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est un peu la magie de l’\u00e9criture : deux personnes peuvent aimer le m\u00eame livre en y trouvant tous deux des choses diff\u00e9rentes. <\/p>\n\n\n\n Absolument ! Je fais cela toujours avec beaucoup de plaisir \u2014 et plus je peux faire les poup\u00e9es russes, mieux c’est. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 la fin, quand je fais en sorte que Fran\u00e7ois soit l’auteur de la t\u00e9tralogie, c’est un coup dont je suis assez content. Surtout, ce n\u2019\u00e9tait pas du tout pr\u00e9vu ! Je me suis dit que je pouvais en rajouter une touche avec la fausse citation de Dosto\u00efevski.<\/p>\n\n\n\n Je pense \u2014 j\u2019esp\u00e8re ! \u2014 que le lecteur trouve cela dr\u00f4le. C\u2019est une certaine mani\u00e8re de concevoir le r\u00f4le de la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n Non, c’est venu \u00e0 la fin. Je fais l’\u00e9pilogue, et puis d’un seul coup, je me demande si \u00e7a pourrait fonctionner. Ce genre de choses dans le roman, \u00e7a ne pardonne pas.<\/p>\n\n\n\n Il y a deux solutions : soit c’est une \u00e9norme b\u00eatise et si vous la gardez, \u00e7a va vous emmener dans le mur en vous co\u00fbtant six mois de travail et deux-cents pages d\u2019errance \u2014 et il ne faut vraiment pas le faire. Ou bien c’est une bonne id\u00e9e et elle est tr\u00e8s porteuse. <\/p>\n\n\n\n J’ai relu rapidement les trois livres et je me suis rendu compte que c\u2019\u00e9tait possible malgr\u00e9 une difficult\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Rien ne m’amuse plus que de faire des clins d’\u0153il aux lecteurs en me disant que certains vont le voir, d’autres non. <\/p>Pierre Lemaitre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Exactement, il racontait sa propre histoire. Il a fallu que je fasse une petite politesse en disant que quand il s\u2019est mis en sc\u00e8ne, il avait essay\u00e9 de ne pas \u00eatre trop complaisant avec lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Je dois vous avouer qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, je me dis : bon Dieu, si j’\u00e9tais lecteur, j’adorerais \u00e7a. <\/p>\n\n\n\n C’est tr\u00e8s immodeste, mais bon, je suis un homme joyeux !<\/p>\n\n\n\n Non, le roman est un domaine dans lequel je suis exceptionnellement un homme de droite. <\/p>\n\n\n\n C’est le seul secteur o\u00f9 je suis un patron intraitable. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est moi qui emploie les personnages \u2014 et ils font ce que je veux qu\u2019ils fassent. Et s’ils cherchent un peu d’ind\u00e9pendance, c’est pas avec moi qu’ils vont la trouver. <\/p>\n\n\n\n Non, il n’aurait pas m\u00eame l’id\u00e9e de faire diff\u00e9remment. C\u2019est interdit ! <\/p>\n\n\n\n Quand les personnages romanesques vont cr\u00e9er un syndicat, je serai dans de sales draps, je peux vous le dire tout de suite. <\/p>\n\n\n\n Oui, bien s\u00fbr, le chat de Simenon s\u2019appelait Joseph ! <\/p>\n\n\n\n C\u2019est parce que le narrateur peut cumuler les focalisations que je pense que la litt\u00e9rature est, plus que les autres, l’art du point de vue. La question du point de vue y est vraiment centrale. <\/p>\n\n\n\n Non seulement le livre est affaire de point de vue, mais \u00e0 l’int\u00e9rieur, on retrouve aussi notre histoire de fractale. C\u2019est une des grandes magies de la litt\u00e9rature : pouvoir faire jouer les diff\u00e9rentes focalisations \u2014 y compris sur des segments assez courts. <\/p>\n\n\n\n Dans une m\u00eame page, vous pouvez, si vous \u00eates un petit peu habile, changer les focalisations sans toucher \u00e0 la lisibilit\u00e9 et \u00e0 la fluidit\u00e9 du texte. Vous avez ainsi d’un seul coup trouver une mani\u00e8re de faire varier les points de vue \u2014 ce qui, pour le lecteur, est une occasion de prendre de la distance par rapport au sujet.<\/p>\n\n\n\n Je n\u2019y avais pas pens\u00e9, c’est astucieux. Ce que vous me dites l\u00e0 m’ouvre une porte sur le personnage \u2014 il faudra qu’il me rende des comptes\u2026 <\/p>\n\n\n\nOui, absolument. <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nY en a-t-il qui ne vous demandent pas ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019avez-vous fait ?<\/h3>\n\n\n\n
Que s\u2019est-il pass\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
Et depuis ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment l\u2019expliquez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n
Heureusement que les pays hispanophones compensent un peu\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Aviez-vous en t\u00eate la c\u00e9l\u00e8bre querelle entre Cercas et Vargas Llosa sur P\u00e9rez Gald\u00f3s <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? <\/h3>\n\n\n\n
En vous pla\u00e7ant du c\u00f4t\u00e9 de Vargas Llosa, avez-vous donc fait l\u2019\u00e9loge de P\u00e9rez Gald\u00f3s \u00e0 Cercas ?<\/h3>\n\n\n\n
Les romanciers peuvent-ils \u00eatre eux-m\u00eames de bons th\u00e9oriciens du roman ? <\/h3>\n\n\n\n
Je crois\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Oui, absolument. <\/h3>\n\n\n\n
Mais qu\u2019en est-il de vous ? Avez-vous une th\u00e9orie du roman ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment analysez-vous cette incompatibilit\u00e9 entre th\u00e9oriser le roman et en \u00e9crire ? <\/h3>\n\n\n\n
Consid\u00e9rez-vous que le fait d\u2019\u00eatre \u00e9crivain est un m\u00e9tier comme un autre ? En faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 d\u2019autres vieux d\u00e9bats, lui octroyez-vous une grande importance ou au fond, seriez-vous pr\u00eat \u00e0 dire qu\u2019on peut se passer de la litt\u00e9rature ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ? <\/h3>\n\n\n\n
Et le m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain ?<\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous des exemples en t\u00eate ? <\/h3>\n\n\n\n
Arrivez-vous \u00e0 vous d\u00e9barrasser de vos lunettes de romancier quand vous lisez des romans pour ne pas toujours voir la petite cuisine de l’\u00e9crivain entre les lignes ? <\/h3>\n\n\n\n
Et quand ce n\u2019est pas le cas ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00eates un grand lecteur, notamment d\u2019\u00e9crivains du XIXe si\u00e8cle. Vouliez-vous faire un roman-monde, un roman-\u00e9poque presque, \u00e0 partir de l\u2019histoire de personnages \u2014 ici de la famille Pelletier qui est au c\u0153ur de votre t\u00e9tralogie Les Ann\u00e9es glorieuses<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019avez-vous alors d\u00e9cid\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous avez parl\u00e9 de photographie. Quand on lit Les Belles Promesses,<\/em> on joue avec une focale qui permet d\u2019entrer dans diff\u00e9rents univers au sein desquels se d\u00e9ploient de nouveaux microcosmes \u2014 ceux des personnages dans le roman. Par exemple, avec les projets de suicide de Jean, on voit les branches et les destins d\u2019autres personnages qui d\u00e9pendent de son existence et de la potentialit\u00e9 de son suicide. Il est clairement dit du chat : \u00ab Lui disparu, Joseph ne vivrait pas une heure de plus \u00bb, (p. 467). L\u2019adoption du petit Michel d\u00e9pend aussi de cela (p. 468) : \u00ab Il acheva sa soupe et fit le compte. En son absence, Joseph condamn\u00e9. Philippe emp\u00each\u00e9. Colette submerg\u00e9e. Th\u00e9r\u00e8se tyrannis\u00e9e\u2026 \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
Est-ce pour cette raison aussi que vous aimez penser les romans dans un ensemble plus grand, celui des s\u00e9ries, des trilogies ou des t\u00e9tralogies ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ? <\/h3>\n\n\n\n
Pour cette derni\u00e8re t\u00e9tralogie Les Ann\u00e9es glorieuses<\/em>, saviez-vous depuis le d\u00e9but de la conception que vous alliez faire quatre livres ? Si oui, les avez-vous \u00e9crits les quatre d’un coup ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment cela s\u2019est-il fait ? <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nDans quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n
Le polar comme genre contraint vous a-t-il aussi servi comme un exercice d’\u00e9criture, permettant une lib\u00e9ration au moment d’\u00e9crire ces sagas familiales ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
Mais n\u2019y a-t-il pas aussi du polar dans Les Belles Promesses<\/em>, par exemple ? <\/h3>\n\n\n\n
Quoi donc ?<\/h3>\n\n\n\n
Quels sont les romans qui concentrent le mieux cela, selon vous ?<\/h3>\n\n\n\n
On trouve dans la construction des Belles Promesses<\/em> des petits indices laiss\u00e9s en route. Je pense notamment \u00e0 un passage au d\u00e9but du livre qui traite des accidents de voiture qui se font beaucoup plus fr\u00e9quents. Puis \u00e0 la fin, le th\u00e8me est repris quand Jean se dit qu\u2019il va se suicider, dans un accident de voiture, \u00ab comme une vedette de cin\u00e9ma \u00bb (p. 465). <\/h3>\n\n\n\n
\u00cates-vous un romancier disciplin\u00e9 qui suit un plan tr\u00e8s pr\u00e9cis, qui travaille beaucoup de brouillons, ou vous laissez-vous une certaine libert\u00e9 au moment d’\u00e9crire ? <\/h3>\n\n\n\n
Lesquels ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous connaissez la fin pr\u00e9cise ? <\/h3>\n\n\n\n
Et apr\u00e8s, que faites-vous ? <\/h3>\n\n\n\n
Prenez-vous des notes en amont ? <\/h3>\n\n\n\n
Ce sont des notes que vous suivez ensuite en \u00e9crivant le roman ?<\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous un exemple en t\u00eate ?<\/h3>\n\n\n\n
Pour revenir sur ce que vous disiez sur l’importance de la fin dans un roman policier : au fond tous les bons romans ne sont-ils pas des sortes de polars<\/a>, avec une enqu\u00eate ou une qu\u00eate quelque part ? <\/h3>\n\n\n\n
En vous lisant, on vous sent facile. Vous est-il facile d\u2019\u00e9crire ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019y avait-il dans cette biblioth\u00e8que ? <\/h3>\n\n\n\n
Quel \u00e9tait le second \u00e9l\u00e9ment ?<\/h3>\n\n\n\n
Travaillez-vous beaucoup de jets avant d\u2019arriver \u00e0 la version finale d\u2019un roman ?<\/h3>\n\n\n\n
En quoi est-ce une chance ?<\/h3>\n\n\n\n
Aimez-vous la simplicit\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
En \u00e9crivant La Chartreuse<\/em>, Stendhal disait qu\u2019il lisait chaque matin quelques pages du Code civil \u00ab afin d\u2019\u00eatre toujours naturel \u00bb\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Y a-t-il des choses qui vous sont plus difficiles \u00e0 \u00e9crire que d\u2019autres, des sujets, des descriptions, certaines sc\u00e8nes ? L\u2019humour est assez pr\u00e9sent dans Les Belles Promesses<\/em>, autour du personnage de Genevi\u00e8ve notamment. On sait que faire rire le lecteur peut \u00eatre un d\u00e9fi\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Une des grandes probl\u00e9matiques et tensions dans Les Belles Promesses<\/em> est la mise en place de la modernit\u00e9, urbaine notamment, face au monde rural. Il est difficile de ne pas penser \u00e0 l\u2019actualit\u00e9. Ce sont des sujets qui vous touchent particuli\u00e8rement ? <\/h3>\n\n\n\n
Concevez-vous aussi la litt\u00e9rature, le roman peut-\u00eatre en particulier, comme un instrument politique qui permet de dire des choses sur le monde, sur le r\u00e9el ? <\/h3>\n\n\n\n
Que faut-il faire alors ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous disiez que vous aviez des comptes \u00e0 r\u00e9gler\u2026<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 travers un personnage notamment, le petit Manuel. <\/h3>\n\n\n\n
Lesquels ? <\/h3>\n\n\n\n
Et le second ? <\/h3>\n\n\n\n
D\u2019ailleurs, en parlant de la chasse, ce myst\u00e9rieux sanglier apr\u00e8s lequel court en vain Manuel ne pourrait-il pas fonctionner comme une all\u00e9gorie de la modernit\u00e9, du \u00ab train de la modernit\u00e9 \u00bb, dans ce bras de fer perdu par le monde rural ? Avant de tirer \u00e0 la fin, ce n\u2019est pas Jean que Manuel voit, mais la figure du sanglier d\u2019une certaine fa\u00e7on\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Au d\u00e9but du roman, Jean est confront\u00e9 \u00e0 une bifurcation et doit donc faire un choix \u00ab aux r\u00e9percussions consid\u00e9rables \u00bb. \u00c9tait-il condamn\u00e9 de toute fa\u00e7on (\u00ab les jeux \u00e9taient faits \u00bb, p. 13) ou avait-il vraiment le choix ? Ou justement, vouliez-vous montrer qu\u2019alors que Jean avait pr\u00e9cis\u00e9ment le choix, Manuel lui, \u00e9tait condamn\u00e9 par une sorte de d\u00e9terminisme ? D\u2019ailleurs, la s\u0153ur de Manuel s\u2019appelle \u00ab Solita \u00bb : seule face au monde\u2026<\/h3>\n\n\n\n
D\u2019ailleurs, ces \u00ab perdants \u00bb ne meurent pas, ils disparaissent. Je pense au joli passage sur la fin de Mme Ramos qui ne descendra jamais de son train. <\/h3>\n\n\n\n
Croyez-vous en une certaine autonomie des personnages, de la narration ? Dans les \u00ab Remerciements \u00bb (annonc\u00e9s d\u2019ailleurs par Fran\u00e7ois dans le dernier chapitre) \u2014 o\u00f9 l\u2019usage veut que nous soyons a priori <\/em>sortis <\/em>de la fiction \u2014 vous vous amusez en disant que vous ne savez pas o\u00f9 Fran\u00e7ois est all\u00e9 chercher une citation de Dosto\u00efevski qui n\u2019existe pas. Toujours dans les \u00ab Remerciements \u00bb sont \u00e9num\u00e9r\u00e9es les \u00ab traces \u00e9videntes ou secr\u00e8tes \u00bb d\u2019\u00e9crivains et est cit\u00e9 un certain Pierre Lemaitre\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Le fait que vous indiquiez que Fran\u00e7ois est l\u2019auteur des romans comme retournement final fait partie de ces jeux ? <\/h3>\n\n\n\n
Ce n\u2019\u00e9tait donc pas pr\u00e9vu que Fran\u00e7ois signe le texte \u00e0 la fin comme auteur ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019avez-vous donc fait ?<\/h3>\n\n\n\n
Le fait qu\u2019il raconte par moments sa propre histoire ? <\/h3>\n\n\n\n
Vos personnages font-ils ce qu\u2019ils veulent ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans l\u2019incipit des Belles Promesses<\/em>, Jean n\u2019a donc pas vraiment le choix\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Pr\u00e9f\u00e9rez-vous mettre en place un narrateur tout-puissant, omniscient qui est capable d\u2019accumuler les focalisations internes \u2014 m\u00eame celles du chat Joseph (dont on imagine que c’est un clin d’\u0153il \u00e0 Simenon) ? <\/h3>\n\n\n\n
Ce chat Joseph est un des protagonistes de la t\u00e9tralogie. N\u2019est-il pas d\u2019ailleurs le v\u00e9ritable h\u00e9ritier de Jean en commettant le seul crime qu\u2019il aurait peut-\u00eatre d\u00fb commettre d\u2019une certaine fa\u00e7on, en tuant Genevi\u00e8ve ? <\/h3>\n\n\n\n