{"id":316212,"date":"2026-02-08T18:00:00","date_gmt":"2026-02-08T17:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=316212"},"modified":"2026-02-07T18:59:59","modified_gmt":"2026-02-07T17:59:59","slug":"lespion-doit-vivre-dans-une-schizophrenie-organisee-une-conversation-avec-vincent-crouzet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/08\/lespion-doit-vivre-dans-une-schizophrenie-organisee-une-conversation-avec-vincent-crouzet\/","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019espion doit vivre dans une schizophr\u00e9nie organis\u00e9e \u00bb, une conversation avec Vincent Crouzet"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019imaginaire joue effectivement un grand r\u00f4le dans la construction de notre vision du renseignement<\/a>. La litt\u00e9rature d\u2019espionnage jadis, les fictions audiovisuelles aujourd\u2019hui, ont un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l\u2019attractivit\u00e9 de la profession.<\/p>\n\n\n\n Cet imaginaire donne au m\u00e9tier un c\u00f4t\u00e9 tr\u00e8s fantasmatique. La r\u00e9alit\u00e9 s\u2019av\u00e8re souvent diff\u00e9rente, les m\u00e9tiers du renseignement \u00e9tant pour partie fonctionnaris\u00e9s et bureaucratis\u00e9s. En ce qui me concerne , j\u2019ai eu la chance d\u2019\u00eatre tr\u00e8s vite projet\u00e9 sur le terrain, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, pour recueillir de l\u2019information en zone de crise, si bien que j\u2019ai effectivement eu l\u2019impression de vivre quelque chose d\u2019assez exceptionnel, qui rejoignait l\u2019image r\u00eav\u00e9e que je me faisais du m\u00e9tier avant d\u2019y entrer. <\/p>\n\n\n\n Tous les services de renseignement importants dans le monde ont une petite unit\u00e9 qui lit et visionne tout ce qui sort sur eux \u2014 et sur les autres. C\u2019est un peu comme dans Les Trois Jours du Condor<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ils regardent s\u2019ils peuvent trouver des d\u00e9tails int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n Je pense que la fiction est une arme de guerre pour le renseignement.<\/p>\n\n\n\n D\u2019abord parce qu\u2019elle permet de cr\u00e9er du soft power et une impression de puissance. <\/p>\n\n\n\n Si demain vous \u00eates attrap\u00e9 par un agent de la CIA, vous serez impressionn\u00e9 en raison d\u2019un imaginaire de la CIA qu\u2019a b\u00e2ti la fiction. De la m\u00eame mani\u00e8re, quand un agent de la CIA va recruter une source, cette cible est nourrie depuis des ann\u00e9es par cette m\u00eame fiction. <\/p>\n\n\n\n De cette fa\u00e7on, le renseignement anglo-saxon fonctionne quelque peu comme un livre de fiction \u00e0 la fois litt\u00e9raire et audiovisuel. <\/p>\n\n\n\n Nous nous sommes aper\u00e7us trop tard d\u2019une telle r\u00e9alit\u00e9. Heureusement, l\u2019ancien directeur de la DGSE Bernard Bajolet, puis son successeur Bernard \u00c9mi\u00e9, ont tous deux compris l’int\u00e9r\u00eat du Bureau des L\u00e9gendes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, ces fictions peuvent \u00eatre contre-productives : on peut par exemple tirer pr\u00e9texte de celles-ci pour interpeller un agent suppos\u00e9. Ce retournement est tout \u00e0 fait \u00e9tonnant. <\/p>\n\n\n\n Dans le renseignement, il n\u2019y a pas d\u2019entre-deux : la confiance est accord\u00e9e ou refus\u00e9e. D\u00e8s lors qu\u2019on perd la moindre parcelle de confiance, on ne partage plus l\u2019essentiel. <\/p>Vincent Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La fiction touche le plus grand nombre, tout en communiquant, de nouveau, une vision tr\u00e8s fantasmatique du m\u00e9tier. Elle permet \u00e9galement de faire d\u00e9couvrir la g\u00e9opolitique aux gens. <\/p>\n\n\n\n C’est un \u00e9l\u00e9ment tr\u00e8s important. Je dirais que l\u2019essentiel du travail sur l\u2019image et la r\u00e9putation du renseignement est fait par la fiction. Le Bureau des l\u00e9gendes<\/em> a consid\u00e9rablement contribu\u00e9 \u00e0 la tr\u00e8s bonne r\u00e9putation de la DGSE et \u00e0 son prestige. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai travaill\u00e9 aupr\u00e8s de marchands d\u2019armes en Afrique du Sud, qui vivaient comme de grands criminels. Cela apporte une sensation de grande libert\u00e9 transgressive dont il est important de se d\u00e9fier.<\/p>\n\n\n\n Il est tr\u00e8s facile de basculer dans l\u2019autre monde, ne serait-ce que par app\u00e2t du gain ou encore par id\u00e9alisme : quand on suit un mouvement de gu\u00e9rilla ou d\u2019opposition, on devient rapidement un compagnon de route. On est donc tr\u00e8s poreux \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie et \u00e0 la mani\u00e8re de vivre de ces gens-l\u00e0, surtout quand on vit avec eux, sur le terrain, dans des conditions difficiles. Il est d\u2019ailleurs toujours difficile de ne plus revoir ces gens, avec qui on s\u2019est souvent attach\u00e9, et de couper tous liens avec eux du jour au lendemain quand les n\u00e9cessit\u00e9s du service l\u2019imposent. <\/p>\n\n\n\n Il faut donc vivre dans quelque chose comme une schizophr\u00e9nie organis\u00e9e et toujours avoir un moment dans la journ\u00e9e, quand on referme la porte de sa chambre d\u2019h\u00f4tel, o\u00f9 l\u2019on se rem\u00e9more qui l\u2019on est et qui l\u2019on redevient. Il faut, deux fois par jour au moins, faire le point avec soi-m\u00eame pour \u00eatre au clair sur ce que l\u2019on fait et pourquoi on le fait. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin de grandes \u00e9volutions dans le domaine technique, notamment s\u2019agissant des transmissions, qui ont \u00e9norm\u00e9ment \u00e9volu\u00e9 du fait de l\u2019apparition des syst\u00e8mes de messagerie t\u00e9l\u00e9phonique crypt\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Toutefois, la bascule vers le tout technologique est surtout le fait du renseignement anglo-saxon, qui a op\u00e9r\u00e9 une mue radicale pour un renseignement \u00e0 90 % \u00e9lectronique et spatial. Les services anglo-saxons se livrent \u00e0 une surench\u00e8re budg\u00e9taire et technologique qui n\u2019apporte pas une plus-value \u00e0 la hauteur des sommes engag\u00e9es. Il faut admettre que de plus en plus d\u2019informations sont publiques : la valeur ajout\u00e9e du renseignement consiste \u00e0 se focaliser sur l\u2019infime part qui reste secr\u00e8te, comme ce que Trump ou Poutine ont dans la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n Pour le savoir, le renseignement humain demeure capital. <\/p>\n\n\n\n Les Fran\u00e7ais sont parvenus \u00e0 maintenir l\u2019\u00e9quilibre entre renseignement humain et technologique. Nous avons conserv\u00e9 un maillage humain partout dans le monde, tout en d\u00e9veloppant de nouvelles capacit\u00e9s technologiques.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9quilibre est important. Quand Nicolas Lerner a pris la direction de la DGSE, il a d\u00e9clar\u00e9 que le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique lui avait demand\u00e9 de se recentrer sur l\u2019espionnage brut : savoir ce que pensent les grands de ce monde. Cela ne peut se faire qu\u2019\u00e0 travers le renseignement humain. <\/p>\n\n\n\n L\u2019objectif qui justifie l\u2019existence m\u00eame d\u2019un service de renseignement tient \u00e0 la capacit\u00e9 de celui-ci \u00e0 fournir au pouvoir politique des renseignements susceptibles de l\u2019aider \u00e0 prendre des d\u00e9cisions en connaissance de cause. Il est donc crucial que ces renseignements soient le plus fid\u00e8les possible \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Finalement, la qualit\u00e9 du renseignement est un assez bon reflet des valeurs et du fonctionnement d\u2019un pays. Aux autocrates, on ne rapporte que ce qu\u2019ils ont envie d\u2019entendre : Poutine doit \u00eatre sevr\u00e9 d\u2019informations flatteuses concernant l\u2019efficacit\u00e9 de la Russie. Dans un pays comme la France, les agents de la DGSE \u0153uvrent \u00e0 apporter l\u2019information la plus fiable \u00e0 propos de la r\u00e9alit\u00e9 du terrain. Quand un agent r\u00e9dige sa note, il a toujours en t\u00eate la plus-value qu\u2019il va pouvoir apporter aux d\u00e9cideurs politiques. <\/p>\n\n\n\n De plus en plus d\u2019informations sont publiques : la valeur ajout\u00e9e du renseignement consiste \u00e0 se focaliser sur l\u2019infime part qui reste secr\u00e8te, comme ce que Trump ou Poutine ont dans la t\u00eate.<\/p>Vincent Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La situation est effectivement tr\u00e8s inqui\u00e9tante.<\/p>\n\n\n\n Une personne comme Tulsi Gabbard, qui a \u00e9t\u00e9 pro-russe, pro-Assad et demeure complotiste, est aux antipodes des exigences attendues du dirigeant d\u2019un service de renseignement, soucieux de factualit\u00e9, d\u2019objectivit\u00e9 et de v\u00e9racit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Dans un appareil d\u2019\u00c9tat, un service de renseignement doit avoir un attachement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019attachement au pouvoir. Ce n\u2019est malheureusement plus le cas aux \u00c9tats-Unis aujourd\u2019hui, o\u00f9 les services de renseignement sont dirig\u00e9s par des id\u00e9ologues militants plut\u00f4t que par de grands serviteurs de l\u2019\u00c9tat d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Quand on est un officier traitant de la CIA, qu\u2019on a tiss\u00e9 des liens pendant des ann\u00e9es pour d\u00e9velopper un r\u00e9seau de contacts et qu\u2019on doit couper tous ces liens du jour au lendemain, c\u2019est \u00e9videmment difficile. Ceux qui se sont engag\u00e9s dans la CIA il y a dix ans ont appris \u00e0 voir la Russie comme un grand rival : aujourd\u2019hui, on leur demande quasiment de collaborer avec elle<\/a>. Il est \u00e9vident que cela cr\u00e9e des r\u00e9ticences et que certains peuvent tra\u00eener des pieds. En France, on peut faire usage de l\u2019article 40 qui permet de ne pas ob\u00e9ir \u00e0 un ordre ill\u00e9gal. <\/p>\n\n\n\n Je ne suis pas particuli\u00e8rement impressionn\u00e9 par l\u2019op\u00e9ration Maduro<\/a> : l\u2019Am\u00e9rique latine est la zone d\u2019action privil\u00e9gi\u00e9e du renseignement am\u00e9ricain. 14 % des agents de la CIA sont des latinos capables de se fondre sur le terrain latino-am\u00e9ricain. Le rapport de forces \u00e9tant tellement d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, le succ\u00e8s de l\u2019op\u00e9ration n\u2019est pas tr\u00e8s surprenant. Dans le cas de l\u2019Iran, les Am\u00e9ricains ont aussi pu compter sur le soutien des services isra\u00e9liens.<\/p>\n\n\n\n Les services de renseignement am\u00e9ricains n\u2019ont pas perdu en termes de capacit\u00e9, mais ils souffrent effectivement d\u2019une perte d\u2019influence, ce qui remet en question leur capacit\u00e9 \u00e0 coop\u00e9rer<\/a> avec des services \u00e9trangers.<\/p>\n\n\n\n Dans le renseignement, il n\u2019y a pas d\u2019entre-deux : la confiance est accord\u00e9e ou refus\u00e9e. D\u00e8s lors qu\u2019on perd la moindre parcelle de confiance, on ne partage plus l\u2019essentiel. <\/p>\n\n\n\n Avec la somme des conflits qui nous opposent aujourd\u2019hui aux \u00c9tats-Unis, il est \u00e9vident qu\u2019une distance s\u2019est cr\u00e9\u00e9e. Bien s\u00fbr, le lien n\u2019est pas totalement coup\u00e9 avec le pays, ne serait-ce que parce qu\u2019on esp\u00e8re un changement prochain de leadership.<\/p>\n\n\n\n L\u2019alliance des Five Eyes est sans doute celle confront\u00e9e aux dilemmes les plus aigus. On voit mal les Canadiens, aujourd\u2019hui menac\u00e9s territorialement par Trump, continuer \u00e0 collaborer avec les Am\u00e9ricains. Les Britanniques et les Australiens sont \u00e9galement confront\u00e9s aux m\u00eames difficult\u00e9s. Le plus probable, dans cette situation, est qu\u2019ils choisissent de parcelliser, pour partager des informations sur certains dossiers comme l\u2019Iran, mais plus sur d\u2019autres. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est une possibilit\u00e9. D\u2019une part, les briefings de s\u00e9curit\u00e9 contiennent des orientations que le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis ne lit pas, n’int\u00e8gre pas et \u00e0 partir desquelles il ne d\u00e9cide pas. D\u2019autre part, il se trouve des personnes pour ne pas ob\u00e9ir aux instructions qui sont donn\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Pour un officier traitant de la CIA qui a une cinquantaine de sources et de correspondants, un revirement sans pr\u00e9avis du pr\u00e9sident am\u00e9ricain peut \u00eatre assez d\u00e9licat. J\u2019en parlais pr\u00e9c\u00e9demment au sujet de la position des \u00c9tats-Unis sur la Russie : pour ceux s\u2019\u00e9tant engag\u00e9s dans la CIA il y a dix ans, mus par un sentiment national les opposant \u00e0 l’ennemi de toujours, une demande de collaboration avec la Russie est difficile \u00e0 accepter.<\/p>\n\n\n\n La qualit\u00e9 du renseignement est un assez bon reflet des valeurs et du fonctionnement d\u2019un pays. Aux autocrates, on ne rapporte que ce qu\u2019ils ont envie d\u2019entendre.<\/p>Vincent Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s surpris que le Pr\u00e9sident Macron fasse cette r\u00e9v\u00e9lation publiquement. Cela a d\u2019ailleurs mis les Am\u00e9ricains dans une tr\u00e8s grande col\u00e8re, car ils veulent le beurre et l’argent du beurre, garder un r\u00f4le de pilotage tout en se d\u00e9sengageant.<\/p>\n\n\n\n Sur le plan technologique, la France a les moyens de suppl\u00e9er les Am\u00e9ricains \u2014 ou du moins de les remplacer dans un certain nombre de domaines. Certes, la France ne dispose pas de leur capacit\u00e9 g\u00e9ospatiale, qui est tr\u00e8s utile pour cartographier, mais elle peut aider les Ukrainiens pour l’imagerie spatiale, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, de zones bien pr\u00e9cises o\u00f9 ceux-ci souhaitent frapper. Surtout, elle est capable de conduire des interceptions \u00e9lectroniques \u00e0 travers ses deux grandes stations d’interception. <\/p>\n\n\n\n Sur le renseignement humain, un tr\u00e8s grand nombre de choses peuvent \u00eatre partag\u00e9es avec les Ukrainiens \u00e0 travers nos capteurs, non pas sur le terrain en Ukraine, mais notamment dans les capitales europ\u00e9ennes. <\/p>\n\n\n\n Il est tout de m\u00eame assez \u00e9tonnant de la part du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique d\u2019avoir fait cette d\u00e9claration, parce qu\u2019elle engage et expose les services de renseignement.<\/p>\n\n\n\n Non, je pense que cette d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 r\u00e9fl\u00e9chie : elle est destin\u00e9e \u00e0 signifier \u00e0 tous que nous sommes bien les alli\u00e9s de l’Ukraine. <\/p>\n\n\n\n Cette annonce est survenue \u00e0 un moment o\u00f9 les Ukrainiens ont eux-m\u00eames chang\u00e9 de ligne : le discours de Zelensky \u00e0 Davos<\/a> a fait de nouveau un pas vers les Am\u00e9ricains \u2014 parce que l\u2019Ukraine et les \u00c9tats-Unis \u00e9taient alors en pleines n\u00e9gociations, mais surtout parce que les deux n\u00e9gociateurs ukrainiens \u00e9taient Roustem Oumierov et Kyrylo Boudanov, le second \u00e9tant l’ancien patron du renseignement militaire.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9claration du pr\u00e9sident fran\u00e7ais a donc mis Boudanov en porte-\u00e0-faux vis-\u00e0-vis des Am\u00e9ricains. Pour les Ukrainiens, c\u2019\u00e9tait un v\u00e9ritable probl\u00e8me conjoncturel au moment de l’ouverture des n\u00e9gociations tripartites avec les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 ou en de\u00e7\u00e0 des rapports et des difficult\u00e9s politiques, la France a toujours su garder des canaux de tr\u00e8s haut niveau dans les domaines du renseignement, par exemple avec l\u2019Alg\u00e9rie. Il est important pour les deux pays de maintenir cette coop\u00e9ration et cette exigence : elle constitue une forme de colonne vert\u00e9brale.<\/p>\n\n\n\n \u00c9videmment, il est dans notre int\u00e9r\u00eat aujourd’hui de maintenir et de promouvoir les relations avec le Maroc au meilleur niveau. Dans les services de renseignement, la loyaut\u00e9 sur le long terme compte beaucoup : les Marocains nous offrent celle-ci.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la DGSE, certains restent dans l’\u00e9pure du secret, de l’extr\u00eame confidentialit\u00e9 et n’aiment pas que des anciens \u00e9crivent et communiquent. Je les comprends tout \u00e0 fait : ils respectent une sorte de devoir moral.<\/p>\n\n\n\n Parfois, il y a toutefois dans les prises de parole d\u2019anciens une part d’aigreur que je peux comprendre : quand on quitte ce m\u00e9tier, on quitte une vie d’adr\u00e9naline un peu particuli\u00e8re. Je ne comprends pas cependant qu’on puisse communiquer cette aigreur : dans certains livres de personnes ayant quitt\u00e9 la DGSE, on sent beaucoup de frustration. <\/p>\n\n\n\n Oui, dans mon cas, j’ai choisi d\u2019envisager cette histoire avec la DGSE comme une grande chance pour ma trajectoire et mon petit destin.<\/p>\n\n\n\n Cela dit, le service n’a pas besoin de communicants : les directeurs g\u00e9n\u00e9raux communiquent maintenant de mieux en mieux. Je ne travaille pas en synergie avec eux et ne leur demande rien, mais je fais attention \u00e0 ne pas commettre de faute de s\u00e9curit\u00e9. J’essaie de faire fuiter le manuscrit \u00e0 deux, trois anciens qui gardent un lien avec les services, et assurent le r\u00f4le d\u2019une courroie de transmission : je sais ainsi qu\u2019il sera lu et que, si je n\u2019ai pas de retour, c\u2019est que tout va bien. <\/p>\n\n\n\n Non. J\u2019ai toujours aim\u00e9 \u00e9crire et je suis par ailleurs romancier. L\u2019\u00e9criture n\u2019est pas pour moi une th\u00e9rapie : il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019une envie, d\u2019une question de plaisir. <\/p>\n\n\n\n Certes, quand on est un agent de terrain, en revanche, on \u00e9volue dans notre couloir de nage : il est impossible de savoir ce qui se passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9. C\u2019est en effet une vraie frustration, donc je me lib\u00e8re plut\u00f4t dans les romans o\u00f9 je peux me mettre en sc\u00e8ne comme le directeur g\u00e9n\u00e9ral de la S\u00e9curit\u00e9 ext\u00e9rieure, inventer et diriger des op\u00e9rations. Je prends alors un grand plaisir \u00e0 faire ce que je n’ai jamais fait dans ma vraie vie, pour voyager de nouveau \u00e0 travers les projections des agents du service Action <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Tous les services de renseignement importants ont une unit\u00e9 qui lit et visionne tout ce qui sort sur eux. La fiction est une arme de guerre pour le renseignement.<\/p>Vincent Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au terme des missions, on se rend compte que le monde n’est pas noir et blanc, mais plut\u00f4t gris. Lors de mon travail, je me suis trouv\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 un d\u00e9terminisme tr\u00e8s important, non pas social, mais g\u00e9ographique : selon que l’on soit n\u00e9 \u00e0 Tel Aviv ou \u00e0 Gaza, on voit le monde d’une mani\u00e8re diff\u00e9rente. <\/p>\n\n\n\n J’ai aussi rencontr\u00e9 des personnes formidables au sein du camp adverse, si je peux dire, tout comme des personnes atroces dans mon camp. Cela permet d\u2019avoir une vision du monde non pas relativiste mais un peu moins binaire. <\/p>\n\n\n\n Ce d\u00e9placement n\u2019emp\u00eache pas d\u2019avoir des convictions ou de maintenir une forme d\u2019engagement : c\u2019est ce que font tous les agents, mais ceux-ci sont oblig\u00e9s d\u2019en faire abstraction sur le terrain. Il faut s\u2019adapter. Les dynamiques du renseignement font qu\u2019on ne peut pas \u00eatre militant si l\u2019on veut \u00eatre efficace dans un monde en action. On est oblig\u00e9 de faire \u00ab la part des choses \u00bb : ce serait un joli titre pour un livre. <\/p>\n\n\n\n J’avais \u00e9crit un petit essai \u00e0 La Martini\u00e8re Jeunesse <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> sur comment vivre dans un monde en guerre quand on vient d\u2019un monde en paix : nous sommes oblig\u00e9s, de temps en temps, de nous d\u00e9tacher de notre bulle informationnelle pour regarder le monde autrement.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ce changement de perspective n\u2019est pas quelque chose qu’on nous apprend mais, sur le terrain, il s\u2019op\u00e8re tr\u00e8s vite.<\/p>\n\n\n\nCette romantisation du m\u00e9tier d\u2019espion peut-elle aussi avoir de mauvais effets ? Je songe par exemple \u00e0 la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e Le Bureau des L\u00e9gendes<\/em> : apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 des prisons iraniennes, le sociologue Roland Marchal avait d\u00e9clar\u00e9 que ses ge\u00f4liers, grands amateurs de cette s\u00e9rie, s\u2019\u00e9taient persuad\u00e9s qu\u2019il \u00e9tait un espion.<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
La fiction nourrit donc l’action du renseignement ? <\/h3>\n\n\n\n
Dans Le Jour o\u00f9 je suis devenu espion<\/em>, vous racontez le caract\u00e8re parfois ingrat d\u2019un m\u00e9tier o\u00f9 les services \u00e0 la nation sont rendus dans le plus grand secret et ne sont donc jamais r\u00e9compens\u00e9s ou salu\u00e9s. \u00c9tant envoy\u00e9 sur le terrain en solitaire, devant assumer une couverture, pouvez-vous parfois perdre vos rep\u00e8res et ne plus savoir pour qui vous travaillez r\u00e9ellement ? <\/h3>\n\n\n\n
Le travail de renseignement a-t-il beaucoup \u00e9volu\u00e9 depuis que vous vous \u00eates engag\u00e9 dans cette carri\u00e8re ? Vu de l\u2019ext\u00e9rieur, on a parfois l\u2019impression que le renseignement technologique a progressivement marginalis\u00e9 la dimension humaine du m\u00e9tier. <\/h3>\n\n\n\n
Les services fran\u00e7ais sont-ils all\u00e9s moins loin que leurs homologues anglo-saxons dans la bascule technologique ?<\/h3>\n\n\n\n
Nous traversons une p\u00e9riode o\u00f9 les faits et la v\u00e9rit\u00e9 ont perdu de leur \u00e9vidence. Ce d\u00e9r\u00e8glement du rapport au r\u00e9el et au vrai affecte-t-il le travail des services de renseignement, dont la mission premi\u00e8re est de collecter des informations fiables ?<\/h3>\n\n\n\n
La nomination \u00e0 la t\u00eate du renseignement am\u00e9ricain de Tulsi Gabbard<\/a>, plus connue pour ses amiti\u00e9s poutiniennes que pour son expertise, coupl\u00e9e aux purges que le service a connues depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ne risquent-elles pas d\u2019affaiblir l\u2019appareil am\u00e9ricain ? <\/h3>\n\n\n\n
Peut-on imaginer que certains agents du renseignement am\u00e9ricain s\u2019opposent \u00e0 ce tournant id\u00e9ologique qu\u2019on veut leur imposer ?<\/h3>\n\n\n\n
Pour l\u2019instant, toutes ces tensions qui agitent le renseignement am\u00e9ricain ne semblent pas alt\u00e9rer son efficacit\u00e9, que ce soit en Iran ou au Venezuela. <\/h3>\n\n\n\n
Les bouleversements qui secouent la sph\u00e8re du renseignement am\u00e9ricain ont-ils des r\u00e9percussions sur sa coop\u00e9ration avec les services \u00e9trangers, notamment europ\u00e9ens ?<\/h3>\n\n\n\n
Au niveau de la politique interne des \u00c9tats-Unis, est-il possible que Trump se retrouve bloqu\u00e9 par les institutions am\u00e9ricaines elles-m\u00eames ? La CIA, par exemple, pourrait-elle d\u00e9cider de ne plus le suivre ?<\/h3>\n\n\n\n
Emmanuel Macron a affirm\u00e9, le 15 janvier 2026, que les deux tiers des renseignements r\u00e9colt\u00e9s par l\u2019Ukraine sont d\u00e9sormais fournis par la France, qui comble ainsi le vide laiss\u00e9 par le d\u00e9sengagement am\u00e9ricain. De quels moyens disposent les renseignements fran\u00e7ais sur ce front et quels types de renseignements transmettent-ils aux Ukrainiens ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c9tait-ce une mauvaise id\u00e9e de le dire publiquement ?<\/h3>\n\n\n\n
En quoi les brouilles politiques affectent-elles le renseignement ? Je pense, dans le cas fran\u00e7ais, aux relations avec le Maroc et l\u2019Alg\u00e9rie, essentielles dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, mais qui ont connu bien des remous ces derni\u00e8res ann\u00e9es. <\/h3>\n\n\n\n
Quels sont aujourd\u2019hui vos rapports avec la DGSE, en particulier pour ce qui touche \u00e0 vos publications ?<\/h3>\n\n\n\n
Diriez-vous en ce qui vous concerne que c\u2019est tout l\u2019inverse ?<\/h3>\n\n\n\n
Voyez-vous l\u2019\u00e9criture de ce t\u00e9moignage comme un geste lib\u00e9rateur, vous permettant de raconter tout ce que vous n\u2019avez pas eu le droit de raconter ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous racontez dans Le Jour o\u00f9 je suis devenu espion<\/em> comment les missions ont chang\u00e9 votre regard sur le monde. Quelles le\u00e7ons en avez-vous tir\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Votre prochain livre, peut-\u00eatre ? <\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 laquelle de vos exp\u00e9riences pensez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n