{"id":316067,"date":"2026-02-07T07:00:00","date_gmt":"2026-02-07T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=316067"},"modified":"2026-02-11T09:28:47","modified_gmt":"2026-02-11T08:28:47","slug":"depasser-leconomie-du-developpement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/07\/depasser-leconomie-du-developpement\/","title":{"rendered":"D\u00e9passer l\u2019\u00e9conomie du d\u00e9veloppement"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019\u00e9conomie du d\u00e9veloppement est depuis longtemps une pr\u00e9occupation importante pour notre discipline, peut-\u00eatre m\u00eame la plus importante <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On peut affirmer sans crainte que ceux que nous consid\u00e9rons comme les premiers \u00e9conomistes \u2014 les premiers qu\u2019ait connu l\u2019Europe, ou les premiers que virent \u00e9merger d\u2019autres r\u00e9gions du monde \u2014, \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 des analystes du d\u00e9veloppement autant que des philosophes qui se penchaient sur la morale ou l\u2019\u00e9tat du monde.<\/p>\n\n\n\n Pendant un certain temps, le d\u00e9veloppement a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme synonyme d’un taux de croissance \u00e9lev\u00e9 du produit int\u00e9rieur brut (PIB), au motif qu’une expansion rapide du revenu national se r\u00e9percuterait sur l’ensemble de la population ; ses b\u00e9n\u00e9fices \u00ab ruisselleraient \u00bb vers les plus pauvres. <\/p>\n\n\n\n Cela a conduit \u00e0 une approche, qu\u2019on sait aujourd\u2019hui simpliste, o\u00f9 l\u2019on se basait sur l’augmentation du revenu par habitant, cens\u00e9e entra\u00eener de mani\u00e8re organique d’autres changements positifs dans l’organisation sociale et \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n L’exp\u00e9rience a montr\u00e9 que la croissance \u00e9conomique globale n’\u00e9tait ni n\u00e9cessaire ni suffisante pour garantir une am\u00e9lioration significative des conditions de vie mat\u00e9rielles de la majeure partie de la population. Ce constat a conduit \u00e0 des approches plus composites, tenant compte non seulement de la r\u00e9partition des revenus, mais aussi de la transformation structurelle de l’\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n Le projet de d\u00e9veloppement que portait l\u2019\u00e9conomie a alors chang\u00e9 de direction pour tenter d\u2019accompagner la transition des travailleurs vers des activit\u00e9s \u00e0 plus forte valeur ajout\u00e9e. En raison de la productivit\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9e de la main-d’\u0153uvre et des progr\u00e8s technologiques plus rapides dans l’industrie \u2014 en particulier dans le secteur manufacturier \u2014 par rapport \u00e0 la production primaire, cette approche a peu \u00e0 peu tendu \u00e0 identifier le terme de d\u00e9veloppement \u00e0 celui d’industrialisation.<\/p>\n\n\n\n Le mod\u00e8le \u00ab classique \u00bb identifi\u00e9 par Kuznets et d’autres d\u00e9crivait un passage du secteur primaire \u2014 agriculture \u2014 au secteur secondaire \u2014 industrie, en particulier manufacturi\u00e8re \u2014 puis au secteur des services. Le changement s\u2019accompagnait alors d’une formalisation des activit\u00e9s \u00e9conomiques et de l’emploi. <\/p>\n\n\n\n Cette approche a donn\u00e9 lieu \u00e0 une litt\u00e9rature abondante, qui s’int\u00e9ressait moins au \u00ab pourquoi \u00bb qu’au \u00ab comment \u00bb de l’industrialisation.<\/p>\n\n\n\n Elle encouragea l\u2019id\u00e9e que les \u00e9conomies moins d\u00e9velopp\u00e9es diff\u00e9raient fondamentalement dans la logique de leurs syst\u00e8mes \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n Il existait des approches contradictoires en mati\u00e8re de strat\u00e9gie de croissance : d\u2019une part, les strat\u00e9gies de croissance \u00e9quilibr\u00e9e d\u00e9pendant d’une coordination centrale par le biais de la planification du d\u00e9veloppement et, d\u2019autre part, les arguments de Hirschman <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> en faveur d’une croissance d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e. Selon cette derni\u00e8re strat\u00e9gie, les \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibres \u00bb et les \u00ab points de pression \u00bb pouvaient g\u00e9n\u00e9rer une expansion \u00e9conomique gr\u00e2ce \u00e0 des liens en amont et en aval et \u00e0 des ajustements politiques.<\/p>\n\n\n\n Cependant, les changements structurels ne se sont pas toujours d\u00e9roul\u00e9s de la mani\u00e8re id\u00e9ale dont on les avait con\u00e7us et pr\u00e9vus au milieu du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Si la part de l’agriculture dans la production a g\u00e9n\u00e9ralement eu tendance \u00e0 diminuer, dans de nombreux pays, cela ne s’est pas accompagn\u00e9 d’une baisse \u00e9quivalente de l’emploi agricole. <\/p>\n\n\n\n Au cours du si\u00e8cle dernier, diff\u00e9rentes \u00e9conomies ont ainsi pr\u00e9sent\u00e9 des mod\u00e8les de changement structurel et de transformation \u00e9conomique tr\u00e8s divers. Certaines ont r\u00e9ussi leur transition vers l’industrie manufacturi\u00e8re \u2014 comme les \u00c9tats d\u00e9veloppementalistes d’Asie orientale et, plus, r\u00e9cemment la Chine \u2014, mais il existe \u00e9galement des exemples d’expansion rapide au d\u00e9part, suivie d’une stagnation du secteur manufacturier, qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des r\u00e9gimes dualistes du march\u00e9 du travail, comme dans certains pays d’Am\u00e9rique latine et d’Asie du Sud. Dans quelques cas r\u00e9cents, les services sont devenus les moteurs de la croissance, tandis que les \u00e9conomies agraires \u00e0 faible revenu et les \u00e9conomies riches en minerais ont suivi des trajectoires diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n La croissance \u00e9conomique globale n’est ni n\u00e9cessaire ni suffisante pour garantir une am\u00e9lioration significative des conditions de vie mat\u00e9rielles de la majeure partie de la population.<\/p>Jayati Ghosh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans tous les cas, il est devenu \u00e9vident que la croissance du secteur industriel \u00e0 elle seule ne r\u00e9soudrait pas le probl\u00e8me de l’emploi dans les \u00e9conomies sous-d\u00e9velopp\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Elle ne conduirait pas non plus n\u00e9cessairement au \u00ab d\u00e9veloppement humain \u00bb, un concept d\u00e9velopp\u00e9 et approfondi dans les ann\u00e9es 1990 par Amartya Sen <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> et Mahbub-ul-Haq <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette conclusion r\u00e9sultait de la reconnaissance du fait que le revenu mon\u00e9taire, m\u00eame en termes de revenu par habitant, pouvait \u00eatre au mieux un indicateur m\u00e9diocre \u2014 voire, au pire, un indicateur trompeur \u2014 du progr\u00e8s \u00e9conomique et social.<\/p>\n\n\n\n L’indice de d\u00e9veloppement humain qu\u2019on a con\u00e7u \u00e0 la suite de ce constat a ainsi ajout\u00e9 l’\u00e9ducation et la sant\u00e9 au PIB par habitant.<\/p>\n\n\n\n Cette approche soutenait que le d\u00e9veloppement devait passer par l’\u00e9largissement des capacit\u00e9s humaines gr\u00e2ce \u00e0 l’acc\u00e8s universel aux biens fondamentaux \u2014 tels que l\u2019alimentation, le logement et les \u00e9quipements essentiels, la sant\u00e9 et l’\u00e9ducation \u2014 tout en garantissant la s\u00e9curit\u00e9 et la dignit\u00e9 humaines pour tous. Par la suite, Sen a soutenu que le d\u00e9veloppement devait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 \u00ab comme un processus d’\u00e9largissement des libert\u00e9s r\u00e9elles dont jouissent les individus <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Dans tous ces cas, l’accent \u00e9tait mis sur les processus et les grandes questions qu\u2019on consid\u00e9rait structurantes.<\/p>\n\n\n\n On a ensuite assist\u00e9 \u00e0 un changement important dans les approches politiques du d\u00e9veloppement, qui a co\u00efncid\u00e9 avec les processus de mondialisation du commerce et de la finance, ainsi qu’avec un recours accru aux activit\u00e9s priv\u00e9es \u2014 en particulier celles des entreprises \u2014 pour atteindre les objectifs sociaux. <\/p>\n\n\n\n L’ann\u00e9e 1989 a vu \u00e0 la fois la chute du mur de Berlin et la naissance du Consensus de Washington : avec le recul, il est clair que ces deux faits \u00e9taient \u00e9troitement li\u00e9s sur le plan id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n Les arguments du Consensus de Washington ont alors pris une forme concr\u00e8te lors de la conception des m\u00e9canismes d’aide au d\u00e9veloppement, des \u00ab recommandations \u00bb faites par les institutions financi\u00e8res internationales ; ces outils ont aussi \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9s \u00e0 l\u2019occasion de diff\u00e9rentes crises.<\/p>\n\n\n\n Issu de l’ethos intellectuel qui pr\u00e9valait dans les centres universitaires \u00e9tablis du monde riche, le Consensus de Washington a diffus\u00e9 les axiomes de la pens\u00e9e \u00e9conomique qui dominait alors en Europe occidentale et en Am\u00e9rique du Nord, en portant avant tout l\u2019accent sur une conception n\u00e9olib\u00e9rale du march\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Cela s’est accompagn\u00e9 d’un changement de perspective dans le discours sur le d\u00e9veloppement, qui s’est d\u00e9tourn\u00e9 des processus macro\u00e9conomiques et sectoriels pour se concentrer sur la \u00ab r\u00e9duction de la pauvret\u00e9 \u00bb. Ce tournant marquait le d\u00e9clin de l’\u00e9conomie du d\u00e9veloppement<\/a>. La r\u00e9duction de la pauvret\u00e9 a alors \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme le r\u00e9sultat de politiques sp\u00e9cifiques et cibl\u00e9es, plut\u00f4t que de processus \u00e9conomiques plus larges.<\/p>\n\n\n\n L’approche sous-jacente reposait sur l’id\u00e9e que les prix et les quantit\u00e9s sont d\u00e9termin\u00e9s simultan\u00e9ment par le m\u00e9canisme du march\u00e9 \u2014 les prix relatifs \u00e9tant les facteurs cruciaux qui d\u00e9terminent l’allocation des ressources ainsi que le niveau et la composition de la production. Cela valait aussi bien pour les baux fonciers, les march\u00e9s de cr\u00e9dit ruraux semi-formels que pour une \u00e9conomie en d\u00e9veloppement engag\u00e9e dans le commerce international.<\/p>\n\n\n\n Une sym\u00e9trie simple \u00e9tait suppos\u00e9e entre les \u00ab facteurs de production \u00bb. Ainsi, les rendements des \u00ab facteurs \u00bb (terre, travail, capital) \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme d\u00e9termin\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re que les prix des biens, par la simple interaction de l’offre et de la demande. <\/p>\n\n\n\n Certaines \u00ab d\u00e9faillances du march\u00e9 \u00bb \u00e9taient admises, mais les interventions politiques se concentraient sur l’introduction d’incitations ou de freins dans le m\u00e9canisme du march\u00e9, dans le but de promouvoir \u00ab l’efficacit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Toute ing\u00e9rence ind\u00e9sirable dans le fonctionnement du march\u00e9 \u00e9tait associ\u00e9e \u00e0 des \u00ab d\u00e9faillances gouvernementales \u00bb largement m\u00e9diatis\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Les externalit\u00e9s \u00e9taient reconnues, mais on cherchait \u00e0 les int\u00e9grer dans des mod\u00e8les plus faciles \u00e0 appr\u00e9hender, r\u00e9duisant ainsi la complexit\u00e9 de leurs effets.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame lorsqu’il \u00e9tait admis que \u00ab l’histoire a son importance \u00bb, celle-ci \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9duite \u00e0 certaines affirmations simples et \u00ab mod\u00e9lisables \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En cons\u00e9quence, on cherchait \u00e0 expliquer les caract\u00e9ristiques particuli\u00e8res des \u00e9conomies en d\u00e9veloppement selon les principes de l’individualisme m\u00e9thodologique, avec toutefois quelques nuances culturelles. La diff\u00e9rence avec l’approche beaucoup plus sophistiqu\u00e9e et nuanc\u00e9e d’Albert Hirschman ne pouvait \u00eatre plus frappante.<\/p>\n\n\n\n Ceux qui, auparavant, auraient \u00e9tudi\u00e9 le d\u00e9veloppement comme une transformation structurelle se concentraient d\u00e9sormais sur la r\u00e9duction de la pauvret\u00e9 et sur les outils particuliers qui pouvaient y parvenir. L’accent a \u00e9t\u00e9 mis sur des interventions sp\u00e9cifiques \u2014 des micro-solutions qui semblent fonctionner dans des cas particuliers \u2014 et sur la mani\u00e8re dont elles pouvaient \u00eatre modifi\u00e9es ou r\u00e9pliqu\u00e9es \u00e0 grande \u00e9chelle.<\/p>\n\n\n\n L’industrie mondiale du d\u00e9veloppement qui a \u00e9merg\u00e9 a continu\u00e9 \u00e0 rechercher ces solutions miracles pour r\u00e9duire la pauvret\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Le Consensus de Washington a diffus\u00e9 les axiomes de la pens\u00e9e \u00e9conomique qui dominait alors en Europe occidentale et en Am\u00e9rique du Nord.<\/p>Jayati Ghosh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Des modes \u00e9ph\u00e9m\u00e8res ont ainsi vu le jour, parmi lesquelles on peut citer, dans l\u2019ordre chronologique : la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s et la suppression des contr\u00f4les gouvernementaux ; la reconnaissance de \u00ab droits de propri\u00e9t\u00e9 \u00bb aux habitants des bidonvilles ; la microfinance ; et plus r\u00e9cemment, les transferts mon\u00e9taires. <\/p>\n\n\n\n Cette approche avait une vision tr\u00e8s limit\u00e9e de ce qu’est la pauvret\u00e9 et de la mani\u00e8re dont elle est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e : elle faisait abstraction de tous les processus \u00e9conomiques fondamentaux et des caract\u00e9ristiques syst\u00e9miques qui d\u00e9terminent la pauvret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La \u00ab classe \u00bb \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement absente du d\u00e9bat, ou n’\u00e9tait mentionn\u00e9e que sous la forme de \u00ab discrimination sociale \u00bb : son contenu \u00e9conomique \u00e9tant effectivement effac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les pauvres n’\u00e9taient pas d\u00e9finis par leur manque d’actifs \u2014 ce qui aurait n\u00e9cessairement attir\u00e9 l’attention sur la concentration des actifs ailleurs dans la soci\u00e9t\u00e9 \u2014 mais par leur manque de revenus ou d\u2019autres aspects \u2014 tels qu’une mauvaise alimentation, un logement insalubre et un acc\u00e8s limit\u00e9 aux services publics et aux services sociaux de base, etc. De m\u00eame, ils n’\u00e9taient que rarement d\u00e9finis par leur situation \u00e9conomique ou leur profession, par exemple en tant que travailleurs occupant des emplois peu r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s ou incapables de trouver un emploi r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, ou contraints de trouver des moyens de subsistance dans des environnements fragiles o\u00f9 la survie est difficile.<\/p>\n\n\n\n\n L\u2019\u00e9conomie informelle a \u00e9t\u00e9 bien \u00e9tudi\u00e9e \u2014 mais le travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 a \u00e9t\u00e9 plus ou moins totalement ignor\u00e9.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9tude des processus macro\u00e9conomiques a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 largement n\u00e9glig\u00e9e dans la r\u00e9flexion sur la pauvret\u00e9 : ainsi des mod\u00e8les commerciaux et \u00e9conomiques qui d\u00e9terminent les niveaux d’emploi et leur r\u00e9partition ainsi que la viabilit\u00e9 de certaines activit\u00e9s, des politiques budg\u00e9taires qui d\u00e9terminent dans quelle mesure des services publics essentiels tels que l’assainissement, la sant\u00e9 et l’\u00e9ducation seront fournis, des politiques d’investissement qui d\u00e9terminent le type d’infrastructures physiques disponibles et donc le retard d’une r\u00e9gion particuli\u00e8re, ou des politiques financi\u00e8res qui cr\u00e9ent une volatilit\u00e9 cyclique sur divers march\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Le lien entre l’enrichissement de certains et l’appauvrissement des autres a rarement \u00e9t\u00e9 mis en \u00e9vidence, un peu comme si les riches et les pauvres vivaient dans des mondes sociaux diff\u00e9rents sans aucune interd\u00e9pendance \u00e9conomique \u2014 et que les premiers ne d\u00e9pendaient pas du travail des seconds.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9troitesse de vue est \u00e9galement \u00e9vidente dans les parties de ces analyses consacr\u00e9es aux processus internationaux.<\/p>\n\n\n\n Elles ignoraient en particulier la mani\u00e8re dont les processus et les r\u00e8gles \u00e9conomiques mondiaux affectaient la capacit\u00e9 des \u00c9tats des pays moins d\u00e9velopp\u00e9s \u00e0 tenter de diversifier leur \u00e9conomie et \u00e0 garantir les droits sociaux et \u00e9conomiques de leurs citoyens.<\/p>\n\n\n\n Ces silences ont eu pour cons\u00e9quence de s\u00e9dimenter une vision bidimensionnelle des pauvres : ils \u00e9taient dot\u00e9s de la dignit\u00e9 d’\u00eatre trait\u00e9s comme des sujets dot\u00e9s d’un pouvoir de d\u00e9cision ind\u00e9pendant, mais leur pauvret\u00e9 r\u00e9sultait de leur situation particuli\u00e8re et de leurs propres jugements \u2014 souvent erron\u00e9s \u2014 qui pourraient \u00eatre modifi\u00e9s par des interventions ou des \u00ab incitations \u00bb qui leur permettraient, d’une mani\u00e8re ou d’une autre, de mieux r\u00e9ussir sur le plan \u00e9conomique. Autrement dit : on pr\u00e9supposait qu\u2019ils vivaient dans un monde o\u00f9 leur pauvret\u00e9 n’\u00e9tait pas li\u00e9e \u00e0 des contextes sociaux, politiques et \u00e9conomiques plus larges, ni \u00e0 des processus historiques.<\/p>\n\n\n\n Ces questions plus larges n\u2019\u00e9tant jamais abord\u00e9es et le seul dilemme qui se posait aux responsables politiques \u00e9tait de choisir un programme de lutte contre la pauvret\u00e9 et de d\u00e9terminer comment le mettre en \u0153uvre. <\/p>\n\n\n\n En retour, cette mani\u00e8re de faire d\u00e9pendait de plus en plus de ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit comme l’outil \u00ab de r\u00e9f\u00e9rence \u00bb pour \u00e9valuer les politiques de d\u00e9veloppement : l’\u00ab essai contr\u00f4l\u00e9 randomis\u00e9 \u00bb (ECR).<\/p>\n\n\n\n Cette approche soul\u00e8ve de nombreuses questions conceptuelles et m\u00e9thodologiques <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les questions li\u00e9es \u00e0 l’utilisation d\u00e9sormais r\u00e9pandue des ECR vont au-del\u00e0 des probl\u00e8mes d’identification et de mesure qui les rendent peu fiables pour pr\u00e9dire les comportements ou les r\u00e9sultats.<\/p>\n\n\n\n Comme ils ignorent compl\u00e8tement les processus macro\u00e9conomiques plus larges, ils donnent lieu \u00e0 une croyance simpliste et souvent m\u00e9canique selon laquelle ce qui a \u00ab fonctionn\u00e9 \u00bb dans un contexte donn\u00e9 peut \u00eatre facilement d\u00e9fini et fonctionner dans un contexte tout \u00e0 fait diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n La particularisation et la miniaturisation d’une exp\u00e9rience de d\u00e9veloppement complexe, devenue ainsi un examen des conditions et des r\u00e9actions de personnes ou de m\u00e9nages pauvres individuels, peuvent alors conduire, souvent sans aucune distance critique quant \u00e0 cette mani\u00e8re de faire, \u00e0 un ensemble universel de maximes sur les strat\u00e9gies \u00e0 adopter pour am\u00e9liorer la situation de ces m\u00e9nages \u2014 on imagine facilement ce qu’Hirschman lui-m\u00eame aurait pens\u00e9 de tout cela.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, alors m\u00eame que tout cela faisait l’objet d’\u00e9tudes assidues, les \u00e9conomistes du d\u00e9veloppement issus du reste du monde semblaient passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9duction massive de la pauvret\u00e9 le plus spectaculaire de l’Histoire.<\/p>\n\n\n\n Celui-ci se d\u00e9roulait en Chine au cours de ces m\u00eames d\u00e9cennies, non pas gr\u00e2ce \u00e0 ces politiques micro\u00e9conomiques tant vant\u00e9es, mais gr\u00e2ce \u00e0 un d\u00e9veloppement men\u00e9 par l’\u00c9tat et fortement ax\u00e9 sur la transformation structurelle et la cr\u00e9ation d’emplois.<\/p>\n\n\n\n Le miracle \u00e9conomique chinois<\/a> a d\u00e9sormais fait l’objet de nombreuses \u00e9tudes, mais il convient de rappeler qu’il reposait en grande partie sur des taux d’investissement \u00e9lev\u00e9s \u2014 avant tout dans les infrastructures publiques \u2014, un contr\u00f4le important des finances et de l’orientation du cr\u00e9dit vers les secteurs privil\u00e9gi\u00e9s, et une concentration sur les activit\u00e9s g\u00e9n\u00e9ratrices d’emplois, ainsi que d’autres conditions favorables.<\/p>\n\n\n\n Une caract\u00e9ristique moins souvent \u00e9tudi\u00e9e du succ\u00e8s chinois est l’utilisation efficace d’\u00e9conomies d’\u00e9chelle statiques et dynamiques dans la production, qui reposait sur la croissance des march\u00e9s int\u00e9rieurs et d’exportation.<\/p>\n\n\n\n Tout cela permet de faire ressortir ce qui devrait \u00eatre \u00e9vident : le d\u00e9veloppement n’est pas et ne peut \u00eatre un simple processus technocratique ou apolitique.<\/p>\n\n\n\n Au contraire, comme il repose sur des changements dans la r\u00e9partition des revenus et des actifs \u2014 une r\u00e9partition qu\u2019il modifie en retour \u2014 il d\u00e9pend de mani\u00e8re cruciale des configurations politiques et \u00e9conomiques, nationales et internationales.<\/p>\n\n\n\n Il est important de noter ici l’importance du d\u00e9veloppement in\u00e9gal en tant que caract\u00e9ristique intrins\u00e8que de l’expansion capitaliste, dans laquelle l’imp\u00e9rialisme a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’\u00e9chelle mondiale, la division internationale du travail qui s’est \u00e9tablie vers le milieu du XIXe si\u00e8cle a persist\u00e9 dans ses grandes lignes pendant plus d’un si\u00e8cle et demi. La plupart des pays n’ont pas \u00e9t\u00e9 en mesure de suivre le m\u00eame processus d’industrialisation et d’atteindre la m\u00eame croissance du PIB par habitant qui a permis aux pays d\u00e9velopp\u00e9s de devenir \u00ab riches \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ce n’est pas le fruit du hasard : cela refl\u00e8te plut\u00f4t les processus \u00e9conomiques \u00e0 l’\u0153uvre aux \u00e9chelles mondiale, nationale et locale, qui ont influenc\u00e9 et limit\u00e9 les possibilit\u00e9s de croissance et de d\u00e9veloppement dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions.<\/p>\n\n\n\n Seuls quelques rares pays ont pu y \u00e9chapper, gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9conomie politique nationale tr\u00e8s sp\u00e9cifique et \u00e0 des avantages g\u00e9ostrat\u00e9giques.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9veloppement \u00e9conomique d’une r\u00e9gion ou d’un pays ne peut donc \u00eatre r\u00e9ellement compris sans tenir compte de l’\u00e9volution des d\u00e9s\u00e9quilibres du pouvoir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde.<\/p>\n\n\n\n Ceci est inextricablement li\u00e9 \u00e0 l’acc\u00e8s aux ressources mondiales, y compris les ressources naturelles, et \u00e0 leur contr\u00f4le. La longue histoire de l’utilisation excessive des ressources mondiales par les pays d\u00e9velopp\u00e9s d’aujourd’hui trouve un \u00e9cho contemporain dans les d\u00e9bats sur la responsabilit\u00e9 relative de chacun dans les \u00e9missions mondiales de carbone, et sur la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9duire celles-ci pour limiter le r\u00e9chauffement climatique. <\/p>\n\n\n\n Au sein de chaque pays \u00e9galement, les questions de r\u00e9partition ont \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9es par le d\u00e9veloppement ou l’absence de d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\n Les co\u00fbts et les avantages de tout processus de d\u00e9veloppement ont tendance \u00e0 \u00eatre r\u00e9partis de mani\u00e8re in\u00e9gale, en fonction des rapports de force relatifs. La strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement et les politiques sp\u00e9cifiques ont toutes deux des cons\u00e9quences sur la r\u00e9partition qui, \u00e0 son tour, affecte les processus \u00e9conomiques, sociaux et politiques.<\/p>\n\n\n\n Elles d\u00e9terminent \u00e9galement les contours des politiques ult\u00e9rieures.<\/p>\n\n\n\n Cela signifie qu’il ne suffit pas de reconna\u00eetre qu’il peut y avoir diff\u00e9rents \u00ab gagnants \u00bb et \u00ab perdants \u00bb dans un processus de d\u00e9veloppement : l’Histoire joue plut\u00f4t un r\u00f4le plus approfondi et plus complexe, en faisant du d\u00e9veloppement un processus \u00e9volutif dans lequel diff\u00e9rentes forces d\u00e9terminant les r\u00e9sultats r\u00e9els interagissent en permanence. <\/p>\n\n\n\n Pour sauver l’\u00e9conomie du d\u00e9veloppement du marasme cr\u00e9\u00e9 par le discours sur la r\u00e9duction de la pauvret\u00e9, il faut reconna\u00eetre bon nombre des caract\u00e9ristiques que nous venons de passer en revue \u2014 qui \u00e9taient de fait d\u00e9j\u00e0 bien mises en valeur dans les travaux de Hirschman.<\/p>\n\n\n\n Un tel sauvetage n\u00e9cessite d’autres changements dans notre approche \u2014 depuis la modification des indicateurs que nous utilisons pour juger du \u00ab succ\u00e8s \u00bb d\u2019une politique de d\u00e9veloppement jusqu’\u00e0 la transformation radicale de nos approches en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique, en subordonnant l’\u00e9conomie \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et aux limites des ressources naturelles.<\/p>\n\n\n\n\n Il est d\u00e9sormais clair que lorsqu\u2019en mati\u00e8re de d\u00e9veloppement, se montrer inclusif ne suffit pas, il faut aussi consid\u00e9rer la r\u00e9silience et la r\u00e9duction des vuln\u00e9rabilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Nous devons reconna\u00eetre que nos \u00e9conomies ne sont que des \u00ab filiales d\u00e9tenues \u00e0 part enti\u00e8re de la nature \u00bb : des cr\u00e9ations humaines, qui peuvent donc \u00eatre modifi\u00e9es par tous.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9veloppement n’est pas et ne peut \u00eatre un simple processus technocratique ou apolitique.<\/p>Jayati Ghosh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les indicateurs utilis\u00e9s pour suivre et \u00e9valuer les progr\u00e8s en mati\u00e8re de d\u00e9veloppement ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans ce virage \u2014 ils nous ont \u00e9loign\u00e9 un peu plus des approches souhaitables. <\/p>\n\n\n\n Prenons par exemple l’indicateur le plus commun\u00e9ment utilis\u00e9 : le produit int\u00e9rieur brut.<\/p>\n\n\n\n Tout le monde sait d\u00e9sormais que le concept de PIB a de nombreux d\u00e9fauts. Un syst\u00e8me de comptabilit\u00e9 nationale initialement d\u00e9velopp\u00e9 pour mesurer une \u00e9conomie en guerre a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu au reste du monde et a pris une importance bien sup\u00e9rieure eu \u00e9gard aux limites inh\u00e9rentes \u00e0 cet outil. Les mesures du revenu national ne sont manifestement pas \u00e0 m\u00eame de prendre en consid\u00e9ration l’ensemble de l’activit\u00e9 \u00e9conomique \u2014 et encore moins la qualit\u00e9 de vie ou la durabilit\u00e9 d’un syst\u00e8me particulier de production, de distribution et de consommation. <\/p>\n\n\n\n Comme le PIB de la plupart des pays ne prend en compte que les transactions commerciales, il exclut un nombre important de biens et de services produits pour la consommation personnelle ou domestique.<\/p>\n\n\n\n En faisant du prix du march\u00e9 le principal d\u00e9terminant de la valeur, ind\u00e9pendamment de la valeur sociale d’un bien ou d’un service, le PIB sous-\u00e9value massivement, par exemple, ce que beaucoup reconnaissent aujourd’hui comme des services de soins essentiels mais souvent non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s \u2014 encore principalement, mais pas exclusivement, fournis par des femmes.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, il sur\u00e9value les activit\u00e9s, les biens et les services dont le prix est plus \u00e9lev\u00e9 en raison de la structure oligopolistique des march\u00e9s \u2014 les services financiers en \u00e9tant un exemple particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur.<\/p>\n\n\n\n L’obsession de la croissance \u00e9conomique \u2014 qui n\u2019est autre chose que la croissance du PIB \u2014, ind\u00e9pendamment des autres indicateurs de bien-\u00eatre, conduit \u00e0 des \u00e9valuations discutables des performances r\u00e9elles de l’\u00e9conomie et \u00e0 des d\u00e9cisions et r\u00e9sultats politiques m\u00e9diocres.<\/p>\n\n\n\n Ce qui aggrave encore la situation, c’est que la r\u00e9partition des biens n’est que rarement prise en compte dans les \u00e9valuations ou les orientations politiques, de sorte que les d\u00e9cideurs politiques n\u2019ont tendance \u00e0 se concentrer que sur les chiffres globaux et les moyennes.<\/p>\n\n\n\n De nombreuses mesures alternatives ont \u00e9t\u00e9 mises au point pour mieux appr\u00e9hender les r\u00e9alit\u00e9s socio-\u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n Les indicateurs de d\u00e9veloppement durable, qui devaient faire partie de l’Agenda mondial 2030, en sont un excellent exemple. Mais leur nombre m\u00eame constitue un obstacle : 17 objectifs, avec 169 cibles associ\u00e9es et pas moins de 231 indicateurs. Une telle prolixit\u00e9 ne permet pas de cr\u00e9er un indicateur viable que tous les pays et leurs populations peuvent suivre r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n C’est pourquoi le PIB, malgr\u00e9 tous ses d\u00e9fauts, reste l’indicateur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des d\u00e9cideurs politiques. <\/p>\n\n\n\n Le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> a renforc\u00e9 le fait bien connu que ce que nous mesurons d\u00e9termine ce que nous faisons. <\/p>\n\n\n\n Des initiatives r\u00e9centes visant \u00e0 aller \u00ab au-del\u00e0 du PIB \u00bb ont \u00e9t\u00e9 prises, ce qui est \u00e9videmment une bonne chose.<\/p>\n\n\n\n Plusieurs contributions vont dans cette direction : les indicateurs de bien-\u00eatre de l’OCDE, \u00e9labor\u00e9s par des \u00e9conomistes tels qu’Enrico Giovannini et Martine Durand, certains indicateurs propos\u00e9s par le Conseil \u00e9conomique et social des Nations unies \u2014 auquel j’ai particip\u00e9 \u2014 et les travaux d\u2019un groupe d’experts de haut niveau r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 cet \u00ab au-del\u00e0 du PIB \u00bb, groupe nomm\u00e9 par le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Nations unies.<\/p>\n\n\n\n L’id\u00e9e est de pr\u00e9senter un ensemble compact d’indicateurs relativement faciles \u00e0 mesurer, qui pourrait au moins \u00eatre utilis\u00e9 en compl\u00e9ment du PIB qu\u2019il ne sera ni facile ni rapide de remplacer compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n Ces indicateurs peuvent donner une image du progr\u00e8s \u00e9conomique tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle que renvoie le revenu par habitant.<\/p>\n\n\n\n Par exemple, l’indicateur du march\u00e9 du travail \u2014 le salaire m\u00e9dian multipli\u00e9 par le taux d’emploi, id\u00e9alement ventil\u00e9 par sexe \u2014 nous renseigne sur les conditions r\u00e9elles auxquelles sont confront\u00e9s les travailleurs, car les salaires m\u00e9dians refl\u00e8tent mieux l\u2019\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral des r\u00e9mun\u00e9rations que le salaire moyen, qui peut \u00eatre trop influenc\u00e9 par les plus \u00e9lev\u00e9s. De plus, le taux d’emploi nous renseigne sur l’\u00e9tat de la demande sur le march\u00e9 du travail et l’ampleur du travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, qui est g\u00e9n\u00e9ralement effectu\u00e9 par les femmes. Mes propres recherches sugg\u00e8rent \u00e0 cet \u00e9gard qu’aux \u00c9tats-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, le PIB par habitant a largement surpass\u00e9 l’indicateur du march\u00e9 du travail entre 2009 et 2020 \u2014 l\u2019\u00e9cart se creusant entre les deux indicateurs. En Inde, les deux mesures ont de fait \u00e9volu\u00e9 dans des directions diff\u00e9rentes \u2014 l’indice du march\u00e9 du travail diminuant alors m\u00eame que le PIB par habitant augmentait.<\/p>\n\n\n\n L’id\u00e9e de ce changement de paradigme est donc de disposer d’un tableau de bord des indicateurs les plus importants, qui offrirait une vue d’ensemble plus compl\u00e8te des performances \u00e9conomiques, \u00e0 usage comparatif. Ce tableau pourrait \u00e9galement \u00eatre modifi\u00e9 pour refl\u00e9ter les priorit\u00e9s nationales et sociales.<\/p>\n\n\n\n La sensibilisation du public \u00e0 cette vision r\u00e9vis\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 pourrait alors mobiliser le soutien en faveur de diff\u00e9rentes politiques aux niveaux national et international.<\/p>\n\n\n\n Il existe d’autres indicateurs qui posent des probl\u00e8mes tant sur le plan conceptuel que sur celui de la mesure, mais qui sont n\u00e9anmoins tr\u00e8s largement utilis\u00e9s. Par exemple, les termes \u00ab productivit\u00e9 \u00bb (production par travailleur) et \u00ab efficacit\u00e9 \u00bb sont utilis\u00e9s comme s’ils \u00e9taient intrins\u00e8quement souhaitables, mais ils sont en fait mal d\u00e9finis, difficiles \u00e0 mesurer et conduisent souvent \u00e0 de mauvais choix politiques.<\/p>\n\n\n\n De m\u00eame, l’utilisation d’un autre concept enti\u00e8rement artificiel comme la parit\u00e9 de pouvoir d\u2019achat \u2014 concept construit par opposition aux taux de change du march\u00e9 qui existent dans la r\u00e9alit\u00e9 et sont effectivement appliqu\u00e9s par les pays et leurs populations \u2014 a contribu\u00e9 \u00e0 occulter des r\u00e9alit\u00e9s et des diff\u00e9rences importantes. Il y a de bonnes raisons de croire que ces taux de change sont non seulement probl\u00e9matiques sur le plan conceptuel et m\u00e9thodologique, mais qu’ils ont \u00e9galement tendance \u00e0 gonfler les revenus des pays les plus pauvres et \u00e0 exag\u00e9rer l’ampleur des changements r\u00e9els au fil du temps.<\/p>\n\n\n\n Albert Hirschman a v\u00e9cu \u00e0 une \u00e9poque de troubles. Pourtant, le monde d’aujourd’hui est peut-\u00eatre encore plus complexe et peut-\u00eatre m\u00eame plus effrayant, malgr\u00e9 des progr\u00e8s mat\u00e9riels \u00e9vidents.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 quelques exceptions pr\u00e8s, la plupart des pays en d\u00e9veloppement sont aujourd’hui confront\u00e9s \u00e0 une \u00ab temp\u00eate parfaite \u00bb de probl\u00e8mes : une s\u00e9rie de d\u00e9fis qui cr\u00e9ent des crises et des urgences qui se chevauchent et s\u2019entrem\u00ealent.<\/p>\n\n\n\n Il se trouve que ce sont eux qui sont parmi les plus touch\u00e9s par le changement climatique et le r\u00e9chauffement de la plan\u00e8te \u2014 m\u00eame s’ils en sont bien moins responsables que d\u2019autres. Les recherches scientifiques sugg\u00e8rent que nous avons d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 sept des neuf limites plan\u00e9taires<\/a>, avec des cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices pour nous, y compris dans un avenir proche. L\u2019espoir d’une quelconque coop\u00e9ration mondiale pour faire face \u00e0 ce basculement s’amenuise \u00e0 grande vitesse.<\/p>\n\n\n\n L’architecture mondiale aggrave encore la situation des pays qui ont adh\u00e9r\u00e9 aux id\u00e9es du Consensus de Washington \u2014 qui, fait remarquable, continue d\u2019\u00eatre une r\u00e9f\u00e9rence pour un trop grand nombre de d\u00e9cideurs politiques dans les pays \u00e0 faible et moyen revenu.<\/p>\n\n\n\n Des syst\u00e8mes fiscaux internationaux archa\u00efques emp\u00eachent les gouvernements de taxer les riches ou les multinationales, m\u00eame lorsqu’ils le souhaitent.<\/p>\n\n\n\n Les march\u00e9s financiers et la lib\u00e9ralisation des comptes de capital ont consid\u00e9rablement aggrav\u00e9 leurs difficult\u00e9s, tout en n’apportant que des avantages incertains et g\u00e9n\u00e9ralement mineurs.<\/p>\n\n\n\n De nombreux pays sont en proie \u00e0 des crises graves \u2014 m\u00eame ceux qui ne sont pas confront\u00e9s \u00e0 un endettement extr\u00eame ou \u00e0 une menace de d\u00e9faut de paiement \u2014, en raison d\u2019un service de la dette particuli\u00e8rement on\u00e9reux vis-\u00e0-vis des bailleurs ext\u00e9rieurs ; ces paiements les privent de la capacit\u00e9 d’engager d’autres d\u00e9penses publiques essentielles. En raison des hi\u00e9rarchies mon\u00e9taires et des perceptions souvent mal fond\u00e9es des risques sur les march\u00e9s mondiaux des capitaux, ils sont directement touch\u00e9s par les flux de capitaux r\u00e9sultant des politiques macro\u00e9conomiques des \u00e9conomies avanc\u00e9es \u2014 sur lesquelles ils n’ont aucun contr\u00f4le \u2014 et se trouvent ensuite bloqu\u00e9s lorsqu’ils sont confront\u00e9s \u00e0 des crises aggrav\u00e9es comme les guerres et les pand\u00e9mies. <\/p>\n\n\n\n La financiarisation a d’autres effets n\u00e9fastes, tant sur les march\u00e9s mondiaux qu’au sein des \u00e9conomies nationales.<\/p>\n\n\n\n Nos \u00e9conomies ne sont que des \u00ab filiales d\u00e9tenues \u00e0 part enti\u00e8re de la nature \u00bb : des cr\u00e9ations humaines, qui peuvent donc \u00eatre modifi\u00e9es par tous.<\/p>Jayati Ghosh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les pays importateurs de denr\u00e9es alimentaires et de carburant sont ainsi particuli\u00e8rement touch\u00e9s par la volatilit\u00e9 des prix sur les march\u00e9s mondiaux, \u00e9tant durement p\u00e9nalis\u00e9s lorsque les prix des mati\u00e8res premi\u00e8res augmentent, mais ne b\u00e9n\u00e9ficiant pas de leur baisse \u2014 souvent en raison de la d\u00e9valuation mon\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n Une offre insuffisante d’emplois de qualit\u00e9, m\u00eame dans les pays \u00e0 \u00ab forte croissance \u00bb, entra\u00eene non seulement une trop faible d\u00e9pense des m\u00e9nages mais aussi des tensions sociales et politiques.<\/p>\n\n\n\n Un nombre croissant de pays sont touch\u00e9s par des conflits internes et une violence croissante.<\/p>\n\n\n\n Les in\u00e9galit\u00e9s se creusent dans presque tous les pays, ainsi qu’\u00e0 l’\u00e9chelle mondiale, avec l’enrichissement des grandes multinationales et des individus extr\u00eamement riches.<\/p>\n\n\n\n Une grande richesse conf\u00e8re aux riches un grand pouvoir, leur permettant d’influencer les lois, les r\u00e9glementations et les politiques \u00e0 leur avantage.<\/p>\n\n\n\n L’expansion non r\u00e9glement\u00e9e de l’IA priv\u00e9e menace d’entra\u00eener des pertes d’emplois importantes et d’accro\u00eetre encore les in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Sur le plan international, la volte-face agressive du pays responsable de la mise en place et de la mise en \u0153uvre de l’architecture \u00e9conomique et financi\u00e8re mondiale a cr\u00e9\u00e9 le chaos, la confusion et des effets n\u00e9gatifs \u00e0 court terme.<\/p>\n\n\n\n L’aide au d\u00e9veloppement n’a jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent m\u00eame, elle leur a nui. Elle s’\u00e9tait de toute fa\u00e7on r\u00e9duite \u00e0 peau de chagrin avant les derni\u00e8res attaques dont elle a fait l’objet, mais le r\u00e9tr\u00e9cissement et l’effondrement potentiel de plusieurs organisations internationales cruciales sont une source de pr\u00e9occupation majeure.<\/p>\n\n\n\n\n Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, il y en a toutefois quelques-unes de bonnes. <\/p>\n\n\n\n Tout d’abord, la situation actuelle a mis fin au mythe selon lequel la croissance tir\u00e9e par les exportations serait le meilleur moteur du d\u00e9veloppement \u00e9conomique pour tous les pays. <\/p>\n\n\n\n Seule une poign\u00e9e de pays ont historiquement pu b\u00e9n\u00e9ficier d’une telle strat\u00e9gie, pour diff\u00e9rentes raisons de g\u00e9opolitique et d\u2019\u00e9conomie politique.<\/p>\n\n\n\n La plupart des autres qui l’ont essay\u00e9e sont rest\u00e9s prisonniers d’une production \u00e0 faible valeur ajout\u00e9e, les exc\u00e9dents des cha\u00eenes de valeur mondiales \u00e9tant r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par les activit\u00e9s de pr\u00e9production et de postproduction des multinationales \u2014 bas\u00e9es pour la plupart dans les pays riches.<\/p>\n\n\n\n Cela ne signifie pas que les exportations soient inutiles ou doivent \u00eatre ignor\u00e9es \u2014 mais plut\u00f4t qu’il faut adopter une strat\u00e9gie diff\u00e9rente et plus nuanc\u00e9e, avec des partenaires commerciaux diversifi\u00e9s, des accords r\u00e9gionaux et un accent plus marqu\u00e9 sur la croissance des salaires et de l’emploi au niveau national.<\/p>\n\n\n\n Or il est aujourd\u2019hui plus probable de r\u00e9unir ces conditions.<\/p>\n\n\n\n L\u2019effondrement de l’aide au d\u00e9veloppement pourrait \u00e9galement devenir une opportunit\u00e9<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Le moment est venu de reconsid\u00e9rer l’ensemble du fondement conceptuel et pratique de l\u2019aide publique au d\u00e9veloppement et de passer d’une approche fond\u00e9e sur la charit\u00e9 \u00e0 une approche fond\u00e9e sur la coop\u00e9ration internationale autour de d\u00e9fis communs<\/a> \u2014 en d’autres termes, un investissement public mondial<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Il ne s’agit pas de transferts des riches vers les pauvres par \u00ab bont\u00e9 de c\u0153ur \u00bb, mais d’une collaboration entre les nations pour fournir des biens publics mondiaux et surmonter les d\u00e9fis plan\u00e9taires.<\/p>\n\n\n\nL\u2019\u00e9chec des vieux mod\u00e8les<\/h2>\n\n\n\n
Le monde sans Histoire du Consensus de Washington<\/h2>\n\n\n\n
Pourquoi nous avons refus\u00e9 de comprendre de quoi \u00e9tait faite la pauvret\u00e9<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Le d\u00e9veloppement sans l\u2019aide au d\u00e9veloppement<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Comment on mesurait le progr\u00e8s<\/h2>\n\n\n\n
Vers un nouveau paradigme<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n L\u2019investissement public mondial<\/h2>\n\n\n\n