{"id":315690,"date":"2026-02-02T14:13:31","date_gmt":"2026-02-02T13:13:31","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=315690"},"modified":"2026-02-02T14:21:57","modified_gmt":"2026-02-02T13:21:57","slug":"mario-draghi-les-fondements-de-leurope-nouvelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/02\/mario-draghi-les-fondements-de-leurope-nouvelle\/","title":{"rendered":"Mario Draghi : les fondements de l\u2019Europe nouvelle"},"content":{"rendered":"\n
La version anglaise de ce discours est disponible \u00e0 ce lien<\/a>. Pour d\u00e9couvrir tous nos contenus et nous soutenir, retrouvez ici nos offres et abonnez-vous au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Depuis sa cr\u00e9ation, l’architecture de l’Union incarne la conviction que l’\u00c9tat de droit international, soutenu par des institutions cr\u00e9dibles, favorise la paix et la prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Aucun \u00c9tat europ\u00e9en n’ayant conserv\u00e9 la capacit\u00e9 de se d\u00e9fendre seul, notre doctrine de s\u00e9curit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e par la protection offerte par les \u00c9tats-Unis. Ensemble, et toujours en alliance avec Washington, nous avons \u00e9t\u00e9 en mesure de faire face \u00e0 toute menace et d’instaurer la paix en Europe.<\/p>\n\n\n\n Et gr\u00e2ce \u00e0 la garantie de notre s\u00e9curit\u00e9 et aux \u00e9changes commerciaux qui s’effectuaient principalement au sein de cette alliance, nous avons pu poursuivre en toute s\u00e9curit\u00e9 l’ouverture \u00e9conomique comme fondement de notre prosp\u00e9rit\u00e9 et de notre influence.<\/p>\n\n\n\n Mais l’ordre mondial aujourd’hui disparu n’a pas \u00e9chou\u00e9 parce qu’il \u00e9tait fond\u00e9 sur une illusion.<\/p>\n\n\n\n Il a apport\u00e9 des avantages r\u00e9els et largement partag\u00e9s : pour les \u00c9tats-Unis, en tant que puissance h\u00e9g\u00e9monique, gr\u00e2ce \u00e0 une influence incontest\u00e9e dans tous les domaines et au privil\u00e8ge d’\u00e9mettre la monnaie de r\u00e9serve mondiale ; pour l’Europe, gr\u00e2ce \u00e0 une int\u00e9gration commerciale profonde et \u00e0 une stabilit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent ; et pour les pays en d\u00e9veloppement, gr\u00e2ce \u00e0 leur participation \u00e0 l’\u00e9conomie mondiale, qui a permis \u00e0 des milliards de personnes de sortir de la pauvret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e9chec du syst\u00e8me r\u00e9side dans ce qu’il n’a pas pu corriger.<\/p>\n\n\n\n Une fois la Chine devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce, les fronti\u00e8res du commerce et de la s\u00e9curit\u00e9 ont commenc\u00e9 \u00e0 diverger. Nous avions toujours commerc\u00e9 au-del\u00e0 de l’alliance \u2013 mais jamais auparavant avec un pays d’une telle envergure et ayant l’ambition de devenir lui-m\u00eame un p\u00f4le distinct. <\/p>\n\n\n\n Le commerce mondial s’est \u00e9loign\u00e9 du principe \u00e9nonc\u00e9 par David Ricardo selon lequel les \u00e9changes doivent suivre l’avantage comparatif. Certains \u00c9tats ont recherch\u00e9 l’avantage absolu par des strat\u00e9gies mercantilistes, imposant la d\u00e9sindustrialisation \u00e0 d’autres, tandis que les gains restants \u00e9taient r\u00e9partis de mani\u00e8re in\u00e9gale. Cela a sem\u00e9 les germes de la r\u00e9action politique \u00e0 laquelle nous sommes aujourd’hui confront\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, l’int\u00e9gration profonde a cr\u00e9\u00e9 des d\u00e9pendances qui pouvaient \u00eatre exploit\u00e9es lorsque tous les partenaires n’\u00e9taient pas des alli\u00e9s. L’interd\u00e9pendance, autrefois consid\u00e9r\u00e9e comme une source de retenue mutuelle, est devenue une source d’influence et de contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n La gouvernance multilat\u00e9rale ne disposait d’aucun m\u00e9canisme pour rem\u00e9dier aux d\u00e9s\u00e9quilibres, ni d’aucun langage pour reconna\u00eetre les d\u00e9pendances. La confiance dans les gains mutuels du commerce rendait inconcevable l’id\u00e9e m\u00eame d’une d\u00e9pendance utilis\u00e9e comme arme.<\/p>\n\n\n\n Mais l’effondrement de cet ordre n’est pas en soi une menace<\/a>. Un monde avec moins d’\u00e9changes commerciaux et des r\u00e8gles plus faibles serait douloureux, mais l’Europe s’adapterait.<\/p>\n\n\n\n De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les \u00c9tats-Unis et la Chine, seuls les Europ\u00e9ens ont la possibilit\u00e9 de devenir eux-m\u00eames une v\u00e9ritable puissance.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La menace r\u00e9side dans ce qui le remplacera.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes confront\u00e9s \u00e0 des \u00c9tats-Unis qui, du moins dans leur position actuelle, mettent l’accent sur les co\u00fbts qu’ils ont support\u00e9s tout en ignorant les avantages qu’ils ont tir\u00e9s. Ils imposent des droits de douane \u00e0 l’Europe, menacent nos int\u00e9r\u00eats territoriaux et indiquent clairement, pour la premi\u00e8re fois, qu’ils consid\u00e8rent la fragmentation politique europ\u00e9enne comme servant leurs int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une Chine qui contr\u00f4le des n\u0153uds critiques dans les cha\u00eenes d’approvisionnement mondiales et qui est pr\u00eate \u00e0 exploiter cet avantage : inonder les march\u00e9s, retenir des intrants essentiels, forcer les autres \u00e0 supporter le co\u00fbt de ses propres d\u00e9s\u00e9quilibres.<\/p>\n\n\n\n C’est un avenir dans lequel l’Europe risque d’\u00eatre subordonn\u00e9e, divis\u00e9e et d\u00e9sindustrialis\u00e9e, tout cela en m\u00eame temps. Et une Europe incapable de d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats ne pourra pas pr\u00e9server ses valeurs longtemps.<\/p>\n\n\n\n La transition entre cet ordre et celui qui lui succ\u00e9dera ne sera pas facile pour l’Europe.<\/p>\n\n\n\n Nous allons conna\u00eetre une longue p\u00e9riode o\u00f9 les interd\u00e9pendances persisteront alors m\u00eame que les rivalit\u00e9s s’intensifieront. Nous restons fortement d\u00e9pendants des \u00c9tats-Unis pour l’\u00e9nergie, la technologie et la d\u00e9fense. La Chine fournit plus de 90 % de nos importations de terres rares et domine les cha\u00eenes de valeur mondiales du solaire et des batteries qui sous-tendent notre transition \u00e9cologique.<\/p>\n\n\n\n Dans cette p\u00e9riode, la meilleure voie pour l’Europe est celle qu’elle suit actuellement : conclure des accords commerciaux avec des partenaires partageant notre \u00e9tat d\u2019esprit et qui offrent une diversification et renforcer notre position dans les cha\u00eenes d’approvisionnement o\u00f9 nous jouons d\u00e9j\u00e0 un r\u00f4le essentiel.<\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 que r\u00e9side aujourd’hui le pouvoir de l’Europe. En 2023, l’Union \u00e9tait le premier exportateur et importateur mondial de biens et de services, avec des importations en provenance du reste du monde s’\u00e9levant \u00e0 3 600 milliards d’euros. Elle est \u00e9galement le premier partenaire commercial de plus de 70 pays.<\/p>\n\n\n\n Et nous occupons des positions critiques dans plusieurs industries strat\u00e9giques. Les entreprises europ\u00e9ennes contr\u00f4lent 100 % de la lithographie ultraviolette extr\u00eame \u2014 la technologie n\u00e9cessaire \u00e0 la fabrication avanc\u00e9e de semi-conducteurs. Nous produisons la moiti\u00e9 des avions commerciaux du monde. Nous concevons les moteurs qui \u00e9quipent la grande majorit\u00e9 des navires marchands mondiaux.<\/p>\n\n\n\n Dans ce contexte, il serait erron\u00e9 de consid\u00e9rer les accords commerciaux principalement en termes de croissance. Leur objectif est d\u00e9sormais strat\u00e9gique : renforcer notre position et r\u00e9ajuster nos relations maintenant que le commerce et la s\u00e9curit\u00e9 ne se recoupent plus enti\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n\n Mais il s’agit d’une strat\u00e9gie de maintien, pas d\u2019un but en soi.<\/p>\n\n\n\n Individuellement, la plupart des pays de l’Union ne sont m\u00eame pas des puissances moyennes capables de naviguer dans ce nouvel ordre en formant des coalitions \u2014 chacun apportant des avantages distinctifs, qu’il s’agisse de mati\u00e8res premi\u00e8res, de niches technologiques ou d’une situation g\u00e9ographique strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n Mais collectivement, nous avons quelque chose de plus grand : notre taille, notre richesse, notre culture politique \u2014 et 75 ans de construction des institutions d’un projet commun.<\/p>\n\n\n\n De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les \u00c9tats-Unis et la Chine, seuls les Europ\u00e9ens ont la possibilit\u00e9 de devenir eux-m\u00eames une v\u00e9ritable puissance.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 nous, donc, de d\u00e9cider : restons-nous simplement un grand march\u00e9, soumis aux priorit\u00e9s des autres ? Ou prenons-nous les mesures n\u00e9cessaires pour devenir une puissance ?<\/p>\n\n\n\n Mais soyons clairs : regrouper des petits pays ne produit pas automatiquement un bloc puissant. Ce mod\u00e8le a un nom : la conf\u00e9d\u00e9ration. C\u2019est la logique selon laquelle l’Europe fonctionne encore en mati\u00e8re de d\u00e9fense, de politique \u00e9trang\u00e8re et de questions fiscales. Ce mod\u00e8le ne produit pas de puissance : un groupe d’\u00c9tats qui se coordonne reste un groupe d’\u00c9tats, chacun disposant d’un droit de veto, chacun ayant ses propres calculs, chacun vuln\u00e9rable \u00e0 \u00eatre \u00e9limin\u00e9 un par un.<\/p>\n\n\n\n Ce qui a commenc\u00e9 dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir. <\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour devenir une puissance, l’Europe doit passer d’une conf\u00e9d\u00e9ration \u00e0 une f\u00e9d\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 l’Europe s’est f\u00e9d\u00e9r\u00e9e \u2014 dans les domaines du commerce, de la concurrence, du march\u00e9 unique et de la politique mon\u00e9taire \u2014, nous sommes respect\u00e9s en tant que puissance et n\u00e9gocions d’une seule voix. Nous le constatons aujourd’hui dans les accords commerciaux fructueux avec l’Inde et l’Am\u00e9rique latine.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 nous ne l’avons pas fait \u2014 en mati\u00e8re de d\u00e9fense, de politique industrielle, d’affaires \u00e9trang\u00e8res \u2014 nous sommes trait\u00e9s comme un ensemble disparate d’\u00c9tats de taille moyenne, \u00e0 diviser et \u00e0 traiter en cons\u00e9quence.<\/p>\n\n\n\n Et l\u00e0 o\u00f9 le commerce et la s\u00e9curit\u00e9 se recoupent, nos forces ne peuvent prot\u00e9ger nos faiblesses. <\/p>\n\n\n\n Une Europe unifi\u00e9e sur le plan commercial mais fragment\u00e9e sur le plan de la d\u00e9fense verra sa puissance commerciale mise \u00e0 profit contre sa d\u00e9pendance en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9, comme c’est le cas actuellement.<\/p>\n\n\n\n Certains diront que nous ne devrions pas agir tant que notre position n’est pas plus forte, tant que nous ne sommes pas plus unis, tant que l’escalade n’est pas moins co\u00fbteuse.<\/p>\n\n\n\n Mais ce compromis est illusoire. Ce n’est qu’en agissant que nous cr\u00e9erons les conditions qui nous permettront d’agir de mani\u00e8re plus d\u00e9cisive par la suite. L’unit\u00e9 ne pr\u00e9c\u00e8de pas l’action ; elle se forge en prenant ensemble des d\u00e9cisions importantes, gr\u00e2ce \u00e0 l’exp\u00e9rience commune et \u00e0 la solidarit\u00e9 qu’elles cr\u00e9ent, et en d\u00e9couvrant que nous pouvons en supporter les cons\u00e9quences. <\/p>\n\n\n\n Prenons l’exemple du Groenland.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9cision de r\u00e9sister plut\u00f4t que de c\u00e9der a oblig\u00e9 l’Europe \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 une v\u00e9ritable \u00e9valuation strat\u00e9gique, \u00e0 cartographier notre influence, \u00e0 identifier nos outils et \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences d’une escalade. <\/p>\n\n\n\n La volont\u00e9 d’agir a impos\u00e9 une vision claire de la capacit\u00e9 d’agir.<\/p>\n\n\n\n Et en faisant front commun face \u00e0 une menace directe, les Europ\u00e9ens ont d\u00e9couvert une solidarit\u00e9 qui semblait auparavant hors de port\u00e9e. Cette d\u00e9termination commune a trouv\u00e9 un \u00e9cho aupr\u00e8s du public<\/a> qu’aucun communiqu\u00e9 commun issu d\u2019un sommet n’aurait pu \u00e9galer.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, notre renforcement collectif ne pourra \u00eatre \u00e0 l\u2019image de celui de la Chine \u2014 ou de ce qu’il semble \u00eatre actuellement pour les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Dans leur posture actuelle, les \u00c9tats-Unis utilise le partenariat pour chercher la domination. La Chine maintient son mod\u00e8le de croissance en externalisant ses co\u00fbts vers d’autres pays. L’int\u00e9gration europ\u00e9enne est construite diff\u00e9remment : non pas sur la force, mais sur une volont\u00e9 commune ; non pas sur la soumission, mais sur le partage des avantages.<\/p>\n\n\n\n
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