{"id":315634,"date":"2026-02-01T18:30:00","date_gmt":"2026-02-01T17:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=315634"},"modified":"2026-02-01T18:09:11","modified_gmt":"2026-02-01T17:09:11","slug":"je-voulais-faire-un-livre-sans-histoire-ni-personnage-une-conversation-avec-constance-debre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/02\/01\/je-voulais-faire-un-livre-sans-histoire-ni-personnage-une-conversation-avec-constance-debre\/","title":{"rendered":"\u00ab Je voulais faire un livre sans histoire ni personnage \u00bb, une conversation avec Constance Debr\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
Dans <\/em>Love me tender et <\/em>Nom (Flammarion, 2020 et 2021), elle habitait dix m\u00e8tres carr\u00e9s dans le Quartier latin et \u00ab quatorze m\u00e8tres carr\u00e9s dans le quatorzi\u00e8me \u00bb arrondissement, \u00e0 Paris.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n Dans <\/em>Protocoles (Flammarion encore), Constance Debr\u00e9 habite un appartement qu\u2019on lui pr\u00eate dans \u00ab un immeuble \u00e0 loyers mod\u00e9r\u00e9s \u00bb, \u00e0 l\u2019ouest d\u2019une ville dont le nom n\u2019est jamais cit\u00e9 mais dont on comprend qu\u2019il s\u2019agit de Los Angeles. Elle est moins souvent dans ce lieu que dans sa voiture : \u00ab Je roule des heures sur des boulevards des avenues des autoroutes \u00bb, \u00e9crit-elle en se passant de virgules. Embarqu\u00e9 en voiture avec elle, le lecteur a l\u2019impression de tourner autour de la ville et de l\u2019observer en m\u00eame temps que l\u2019\u00e9crivain. Elle transforme en litt\u00e9rature ce qu\u2019elle voit et un peu ce qu\u2019elle vit \u2013 elle en dit moins \u00e0 ce sujet que dans les livres pr\u00e9c\u00e9dents.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019occasion de plusieurs s\u00e9jours aux \u00c9tats-Unis, Debr\u00e9, ancienne avocate p\u00e9naliste n\u00e9e en 1972, a cherch\u00e9 et trouv\u00e9 des protocoles d\u2019ex\u00e9cution de condamn\u00e9s \u00e0 mort. Il en existe beaucoup car chaque \u00c9tat a ses m\u00e9thodes, et parce que l\u2019apparition d\u2019une nouvelle proc\u00e9dure n\u2019\u00e9limine pas les autres. La chaise \u00e9lectrique n\u2019a pas disparu : \u00ab Selon le docteur W les hommes \u00e9lectrocut\u00e9s par la chaise \u00e9lectrique ne meurent pas de mort c\u00e9r\u00e9brale lors de la premi\u00e8re d\u00e9charge mais de cuisson des organes au cours de la deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me d\u00e9charge. \u00bb\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n Constance Debr\u00e9 n\u2019a pas besoin de se scandaliser explicitement contre ces modes d\u2019emploi, ces \u00ab protocoles \u00bb, pour rendre sensible ce qu\u2019elle en pense. Ils sont le mal, l\u2019impuissance ou l\u2019\u00e9chec de notre civilisation. Elle traduit ces proc\u00e9dures dans une langue clinique, s\u00e8che, efficace, en de brefs chapitres qui alternent avec d\u2019autres dans lesquels elle raconte quelques miettes de son quotidien et donne le pouls de la ville. Le diagnostic ne porte pas \u00e0 l\u2019optimisme. Le r\u00e9cit des \u00e9tapes d\u2019une mise \u00e0 mort, des objets et des liquides utilis\u00e9s r\u00e9verb\u00e8re la vie que m\u00e8nent les gens libres et innocents en Californie. Les deux pans sont comme l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019un m\u00eame endroit, les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille, l\u2019Am\u00e9rique. Dedans et dehors, il y a des protocoles. On distribue \u00ab des tests pour le fentanyl dans les librairies \u00bb ; de l\u00e9gers tremblements de terre se font sentir r\u00e9guli\u00e8rement, \u00ab juste quelques secondes qui font tomber un livre une tasse ou rien \u00bb. On a \u00ab l\u2019impression que rien ne tient \u00bb. Dans une f\u00eate \u00ab une fille saoule se prend une porte vitr\u00e9e en plein visage, elle renverse son bol de bortsch sur son pull blanc, on dirait du sang \u00bb. Une autre femme, quand elle prend un acide \u00ab m\u2019\u00e9crit qu\u2019elle est in love with me. Sinon non. Sinon tout est normal. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Cinqui\u00e8me livre de Constance Debr\u00e9, <\/em>Protocoles est peut-\u00eatre le plus r\u00e9ussi, celui o\u00f9 la col\u00e8re est sous-entendue et non pas expos\u00e9e, explosive et agressive. L\u2019\u00e9crivain n\u2019essaie plus d\u2019en d\u00e9coudre avec le lecteur. Le Grand Continent l\u2019a rencontr\u00e9e dans un caf\u00e9 du 20e<\/sup> arrondissement. Elle occupe une chambre de bonne tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Elle est grande et tr\u00e8s mince, \u00e9l\u00e9gante et d\u2019allure monacale, souriante, accueillante et r\u00e9fl\u00e9chie.<\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n Je fais de la litt\u00e9rature et non du documentaire ou du journalisme parce qu\u2019il me semble que seule la litt\u00e9rature peut prendre en charge le r\u00e9el dans sa dimension litt\u00e9rale et parabolique. <\/strong><\/p>\n\n\n\n Si mon but n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que de faire conna\u00eetre une part du r\u00e9el, qui t\u00e9moigne des coins les plus sombres de ce que nous sommes, je n\u2019aurais \u00e9cris que sur les protocoles d\u2019ex\u00e9cution, lesquels ne constituent qu\u2019un aspect de mon livre, et je les aurais \u00ab trait\u00e9s \u00bb tr\u00e8s diff\u00e9remment. <\/p>\n\n\n\n Or les protocoles ne sont pas le sujet du livre, ils ne sont qu\u2019une mati\u00e8re que j\u2019utilise pour dire, plut\u00f4t pour laisser apercevoir autre chose qu\u2019eux-m\u00eames. C\u2019est la raison, pour ne parler que de la mati\u00e8re utilis\u00e9e, pour lesquelles ces passages \u00e9voquant ou d\u00e9crivant les ex\u00e9cutions, s\u2019inscrivent dans des passages o\u00f9 un narrateur, assez opaque, se prom\u00e8ne dans le monde, un monde lui m\u00eame assez opaque, les lieux n\u2019\u00e9tant jamais nomm\u00e9s : et cela non par coquetterie mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019aspect documentaire est sans importance et qu\u2019il s\u2019agissait de d\u00e9crire les choses, en les d\u00e9tachant de leurs noms, dans leur r\u00e9alit\u00e9 plus g\u00e9n\u00e9rale. <\/p>\n\n\n\n Tout est figure : les ex\u00e9cutions, le je, les autres, les lieux, rien n\u2019est singulier et circonstanciel. Mon intention, en g\u00e9n\u00e9ral et en particulier avec ce livre, \u00e9tait \u2014 ou est \u2014 double. <\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agissait d\u2019une part de faire prendre en charge par la litt\u00e9rature une part du r\u00e9el qui est limite, c\u2019est \u00e0 dire \u00e0 la limite du pensable et \u00e0 la limite de ce qui lisible \u2014 c\u2019est ce que j\u2019appelle la part pornographique du r\u00e9el \u2014, et d\u2019autre part lui donner une forme qui soit hors de celle conventionnelle de l\u2019histoire, la narration, qui me para\u00eet d\u00e9pass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Je voulais, avec cette mati\u00e8re, faire un livre sans histoire ni personnage, sans opinion, explication, d\u00e9nonciation. <\/p>\n\n\n\n Un livre mat, dans lequel les descriptions de mises \u00e0 mort entrent en \u00e9cho avec notre monde contemporain hant\u00e9 par le mal, par la mort, la fin. <\/p>\n\n\n\n Le monde du dessus marche sur les corps de ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s et qui nous servent de charbon.<\/p>Constance Debr\u00e9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Oui, je voyais que les protocoles seuls ne suffisaient pas. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai envisag\u00e9 \u00e0 un moment de faire une esp\u00e8ce de chant avec cette mati\u00e8re, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019\u00c9den, \u00c9den, \u00c9den<\/em>, de Guyotat. Mais je n\u2019ai pu renoncer \u00e0 la beaut\u00e9 de la mati\u00e8re s\u00e8che et brute, plus proche de moi aussi sans doute.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9sir de loi est sans doute une des plus profondes aspirations de l\u2019homme. <\/p>\n\n\n\n Aux niveaux politique, moral, mais aussi quotidien et banal. Il n\u2019est qu\u2019\u00e0 ouvrir Instagram pour s\u2019en apercevoir. L\u2019\u00e9poque politiquement troubl\u00e9e, incertaine et anxiog\u00e8ne que nous traversons para\u00eet avoir produit l\u2019obsession du bon r\u00e9gime\u2026 alimentaire, de la quantit\u00e9 de prot\u00e9ines requises \u00e0 la phobie du sucre. <\/p>\n\n\n\n Que Trump se soit associ\u00e9 avec Kennedy me para\u00eet tout \u00e0 fait \u00e9loquent. <\/strong>Le d\u00e9sir de r\u00e8gles, de lois personnelles ne dit qu\u2019une chose : l\u2019angoisse. En soi ce mouvement, qui n\u2019est au fond qu\u2019un d\u00e9sir de formes pour lutter contre le chaos \u2014 et peut-\u00eatre la litt\u00e9rature n\u2019est-elle pas autre chose \u2014 nous \u00e9l\u00e8ve. <\/p>\n\n\n\n Sous r\u00e9serve, bien s\u00fbr, des r\u00e8gles que nous \u00e9tablissons. Nous entrons alors dans l\u2019esth\u00e9tique de soi. N\u00e9anmoins, et pour parler de l\u2019\u00e9poque, l\u2019obsession pour les r\u00e8gles personnelles, comme \u00e0 d\u00e9faut de penser les r\u00e8gles du monde, para\u00eet aussi \u00eatre un mouvement de fuite, assez pr\u00e9occupant.<\/p>\n\n\n\n Los Angeles, de m\u00eame que les autres lieux, am\u00e9ricains ou non, qui m\u2019ont inspir\u00e9e, ne sont pas nomm\u00e9s. Mais ils apparaissent en effet de fa\u00e7on assez transparente. <\/p>\n\n\n\n Et s\u2019il y a quelque chose de l\u2019ordre du travelling comme vous dites, c\u2019est plus inconscient qu\u2019autre chose. Sans doute que l\u2019Am\u00e9rique, et en particulier l\u2019Am\u00e9rique de l\u2019Ouest, est imm\u00e9diatement cin\u00e9matographique. <\/p>\n\n\n\n Mais je pense qu\u2019un livre est toujours une travers\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Cela me va. Plut\u00f4t que de dire des choses, je pr\u00e9f\u00e8re prendre des \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9el et les poser, pour que le lecteur les voie. <\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est l\u2019id\u00e9e du sacrifice, que j\u2019avais d\u00e9ploy\u00e9e dans mon pr\u00e9c\u00e9dent livre, Offenses<\/em> (Flammarion, 2023). <\/p>\n\n\n\n Le monde du dessus marche sur les corps de ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s et qui nous servent de charbon.<\/p>\n\n\n\n Les deux. <\/p>\n\n\n\n Qu\u2019il existe plusieurs niveaux de lecture, c\u2019est ce qui fait pour moi la litt\u00e9rature. On \u00e9crit \u00e0 partir de notre sentiment du monde, lequel se construit petit \u00e0 petit, par l\u2019existence, en lisant des livres, en regardant ce qui se passe. <\/p>\n\n\n\n Un livre est d\u2019abord une \u0153uvre d\u2019art, d\u2019abord un projet esth\u00e9tique qui prend en charge le monde. Un texte n\u2019existe pas en premier lieu pour renseigner sur le monde. Il doit d\u00e9gager un sentiment de damnation, l\u2019id\u00e9e que l\u2019horreur fait partie du beau. <\/p>\n\n\n\n Ce que j\u2019aime dans un livre ou dans un film est qu\u2019ils embrassent notre d\u00e9faite, notre chute, l\u2019horreur de l\u2019homme, ceux qui souffrent et ceux qui font souffrir ; notre folie. Ensuite vient le d\u00e9sir de d\u00e9finir une forme pour attraper cela avec le moins de commentaires possibles. <\/p>\n\n\n\n Qu\u2019est-ce que je pouvais raconter en face de ces protocoles ? Rien. Il n\u2019y a rien \u00e0 raconter. Il faut chercher une solution et c\u2019est l\u00e0 que cela devient int\u00e9ressant. <\/p>\n\n\n\n Cette ironie, involontaire, est l\u00e0, parce que l\u2019ironie du r\u00e9el est omnipr\u00e9sente : plus on s\u2019approche d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne, plus on le voit, plus on en oublie le principe initial. <\/p>\n\n\n\n On a foi dans le progr\u00e8s, les Am\u00e9ricains ont foi en la loi, en la technique, mais ils ne savent plus o\u00f9 ils en sont. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Am\u00e9rique m\u2019a toujours beaucoup int\u00e9ress\u00e9e et j\u2019y suis toujours all\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement. J\u2019y ai v\u00e9cu il y a longtemps et mon fils a les deux nationalit\u00e9s, fran\u00e7ais par moi et am\u00e9ricain par son p\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Je suis retourn\u00e9e \u00e0 New York dans le cadre de la Villa Albertine puis je suis all\u00e9e \u00e0 Los Angeles parce que la maison d\u2019\u00e9dition qui me publie aux \u00c9tats-Unis, Semiotext(e), y est install\u00e9e. Mes livres ont \u00e9t\u00e9 bien re\u00e7us aux \u00c9tats-Unis. Et depuis quatre ans je passe trois ou quatre mois par an dans ce pays, essentiellement \u00e0 Los Angeles. <\/p>\n\n\n\n J\u2019aime cette ville dont on a l\u2019impression qu\u2019elle se trouve au bord du monde, juste au-dessus de l\u2019ab\u00eeme. <\/p>\n\n\n\n Oui, le fait que, de certains endroits, on voit le d\u00e9sert et la cro\u00fbte terrestre me donne l\u2019impression de sentir davantage le mal \u00e0 Los Angeles qu\u2019ailleurs. Ce n\u2019est pas pour rien que le cin\u00e9ma filme cette ville si souvent. <\/p>\n\n\n\n Je suis bien, l\u00e0-bas.<\/p>\n\n\n\n Quand je traverse le pays en arrivant de Paris ou de New York, je vois ces \u00e9tendues de terres sans fin et je me sens travers\u00e9e par les mythes. J\u2019y passe trois, quatre mois par an. J\u2019y retourne bient\u00f4t. Il suffit de sortir dans la rue pour, en une seconde, voir le mal, la chute. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai le sentiment qu\u2019on traverse parfois des enfers, que La Divine Com\u00e9die<\/em> est un texte r\u00e9aliste. <\/p>\n\n\n\n On le voit en observant la faille de San Andreas : la Terre est ouverte, il y a un monde sous la surface du monde. <\/p>\n\n\n\n La violence est plus \u00e0 vif \u00e0 Los Angeles. <\/p>\n\n\n\n En effet, je ne les aime pas. <\/p>\n\n\n\n Chez Flammarion, mon \u00e9diteur, on discute de cette absence de virgules. Cela leur fait peur quand je les enl\u00e8ve. Mais si j\u2019ai bien fait mon travail, on ne devrait presque pas en avoir besoin.<\/p>\n\n\n\n Un texte n\u2019existe pas en premier lieu pour renseigner sur le monde. Il doit d\u00e9gager un sentiment de damnation, l\u2019id\u00e9e que l\u2019horreur fait partie du beau.<\/p>Constance Debr\u00e9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je pense que ce sont les m\u00eames m\u00e9tiers. <\/p>\n\n\n\n Il faut, comme avocat et comme \u00e9crivain, pouvoir se mettre \u00e0 toutes les places, d\u00e9plier le monde, que les juges doivent ensuite fermer. La loi, c\u2019est ce \u00e0 quoi on n\u2019\u00e9chappe pas, disait Derrida : cela ne peut que m\u2019int\u00e9resser. <\/p>\n\n\n\n Comme avocat, on arrive devant les juges et les jur\u00e9s avec ce qu\u2019on sait du monde, avec une grande piti\u00e9 sur le monde, et on explique des faits extr\u00eamement violents. Il ne s\u2019agit pas d\u2019emp\u00eacher les juges ni les jur\u00e9s de juger, ni de leur faire remettre la l\u00e9gion d\u2019honneur \u00e0 qui a commis un crime, mais il s\u2019agit de juger les hommes en hommes. <\/p>\n\n\n\n Je suis heureuse d\u2019\u00eatre aujourd\u2019hui dans la position de l\u2019\u00e9crivain parce qu\u2019elle me semble plus difficile que celle de l\u2019avocat, plus importante. <\/p>\n\n\n\n Mais je n\u2019ai pas chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est juste. Dans un livre, le r\u00e9el ne se referme pas, il n\u2019y a pas de jugement.<\/p>\n\n\n\n Il existe des moments de gr\u00e2ce et c\u2019en \u00e9tait un, m\u00eame si \u00ab gr\u00e2ce \u00bb<\/em> est un mot que j\u2019h\u00e9site \u00e0 employer tant il est tr\u00e8s charg\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Le ciel \u00e9tait \u00e9toil\u00e9, le personnage avec lequel je jouais au billard est mon fils : \u00e0 ce moment-l\u00e0, il y a eu quelque chose de tr\u00e8s juste entre deux \u00eatres. Et la loi morale \u00e9tait au-dessus de nous : je ne critique pas la loi. Elle repr\u00e9sente parfois la mort, parfois cet instrument des hommes qui tend au bien \u2014 et qui peut faire le mal.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est difficile de ne pas y penser, mais j\u2019avais aussi en t\u00eate Camus, Dosto\u00efevski<\/a>, et surtout Kafka et Dennis Cooper : je cherchais quelque chose de sec, de brutal, de banal dans la repr\u00e9sentation du mal, mais aussi de parabolique comme chez Kafka<\/a>. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai aussi pens\u00e9 \u00e0 Moins que z\u00e9ro<\/em>, de Bret Easton Ellis, son premier roman, celui que je pr\u00e9f\u00e8re et le plus didionesque <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n C\u2019est impossible d\u2019aller en Californie du Sud sans penser \u00e0 David Lynch ni \u00e0 Joan Didion. La Californie para\u00eet tr\u00e8s loin de l\u2019Occident, et en m\u00eame temps on y voit tout l\u2019Occident. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est une caisse de r\u00e9sonance du mal-\u00eatre, de la folie de l\u2019Occident, et c\u2019est pourtant tr\u00e8s beau. <\/p>\n\n\n\n Non, le r\u00e9el est comme \u00e7a. Je n\u2019ai pas cherch\u00e9 \u00e0 \u00eatre gore. Je pense qu\u2019on est capables de regarder ce qui se passe, de voir ce que les ex\u00e9cutions font aux corps. <\/p>\n\n\n\n En lisant des autopsies, j\u2019ai pens\u00e9 que cela devait \u00eatre dit et su. Je ne suis pas l\u00e0 pour en faire trop, j\u2019essaie d\u2019\u00eatre factuelle. <\/p>\n\n\n\n Non. Ce serait certainement difficile \u00e0 regarder mais je me sens responsable de ce qui se passe et charg\u00e9e de le dire. <\/p>\n\n\n\n Des yeux qui sortent de leur orbite et qui tombent sur les joues, c\u2019est dur mais il faut le dire. Je n\u2019ai ni att\u00e9nu\u00e9, ni exag\u00e9r\u00e9 ce que j\u2019ai lu. <\/p>\n\n\n\n Je cherche une \u00e9criture objective, m\u00eame si, bien s\u00fbr, je s\u00e9lectionne certains faits et pas d\u2019autres. <\/p>\n\n\n\n Oui, parce que la justice, lorsqu\u2019elle est prononc\u00e9e, n\u00e9cessite des t\u00e9moins. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est un grand principe des \u00c9tats de droit et les \u00c9tats-Unis sont encore un \u00c9tat de droit \u2014 m\u00eame s\u2019ils ne le sont plus compl\u00e8tement. Les t\u00e9moins, ce sont les familles, celle de la victime, celle du condamn\u00e9, les avocats, et un ou deux journalistes qui n\u2019ont pas le droit d\u2019\u00e9crire sur ce qu\u2019ils voient.<\/p>\n\n\n\n Il ne m\u2019est heureusement jamais rien arriv\u00e9, mais je n\u2019ai pas du tout envie d\u2019avoir affaire \u00e0 la police am\u00e9ricaine. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est un \u00c9tat qui fait peur. <\/p>\n\n\n\n Y circule une violence qui n\u2019est pas celle de la France ni celle de l\u2019Europe. Je ne suis pas une sp\u00e9cialiste des \u00c9tats-Unis mais ce qui me para\u00eet terrifiant est que le clapet de la loi est en train de sauter. Si la loi devient officiellement accessoire, c\u2019est le d\u00e9but de la fin. <\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est une question, \u00e7a : \u00ab Avez-vous d\u00e9j\u00e0 vu un mort, ou quelqu\u2019un en train de mourir ? \u00bb<\/em> L\u2019exp\u00e9rience par le regard est particuli\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Cette avocat travaille dans un cabinet, o\u00f9 j\u2019ai travaill\u00e9 quand j\u2019\u00e9tais plus jeune, qui fait du pro bono <\/em>pour des condamn\u00e9s \u00e0 mort ; je suis en face d\u2019elle, je cherchais \u00e0 ce moment-l\u00e0 comment mettre en forme ces protocoles dans mon livre, et en regardant ses yeux, je mesurais mon ignorance et sa connaissance. <\/p>\n\n\n\n Elle avait vu quelque chose d\u2019abyssal, \u00e0 un degr\u00e9 horrible. Elle a vu la mort dans sa brutalit\u00e9, dans son absence de mots. Je me disais qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 un autre niveau de la connaissance de l\u2019humanit\u00e9 que moi. D\u2019elle-m\u00eame, elle m\u2019a dit : \u00ab Personne ne regarde personne dans les yeux parce qu\u2019on a tous honte \u00bb<\/em>. On fait partie de l\u2019humanit\u00e9 qui fait \u00e7a. <\/p>\n\n\n\n Je trouve qu\u2019il y a quelque chose de plus grand et de plus vrai dans le fait d\u2019essayer d\u2019embrasser l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re et la condition humaine. Quels que soient notre genre, notre classe sociale, notre \u00e9poque, notre pays, nous partageons quelque chose, sans quoi il n\u2019y aurait pas de litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n Elle permet la travers\u00e9e de ces diff\u00e9rences. Je ne dis pas qu\u2019elles n\u2019existent pas, mais qu\u2019on peut les d\u00e9passer. <\/p>\n\n\n\n Et puis je pense qu\u2019il y a du faux dans ces lois sociologiques. Il y a un peu de vrai aussi, elles nous permettent de voir ce qu\u2019on ne voyait pas, mais je ne pense pas que la sociologie fasse bon m\u00e9nage avec la litt\u00e9rature.Cela ne sonne pas toujours juste, m\u00eame s\u2019il y a des exceptions \u2014 comme Proust.<\/p>\n\n\n\n Pierre Guyotat (1940-2020), dont Gallimard sortira bient\u00f4t un texte in\u00e9dit, Histoire de Samora M\u00e2chel<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, un livre sur lequel il a travaill\u00e9 pendant des ann\u00e9es et dans lequel il invente une langue. Il pousse la langue aux limites de l\u2019illisible. Guyotat avait une forme de g\u00e9nie.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La litt\u00e9rature peut repousser des limites. <\/p>\n\n\n\n Il m\u2019inspire beaucoup par son travail et sa figure d\u2019\u00e9crivain, sa conception de la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Vouliez-vous que votre texte ait une valeur documentaire sur les protocoles de mise \u00e0 mort ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment parvient-on \u00e0 cela ?<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous eu du mal \u00e0 trouver cette forme assez singuli\u00e8re ?<\/h3>\n\n\n\n
Est-ce pour rendre sensible cet \u00e9cho entre les couloirs de la mort et la vie du dehors que vous laissez entendre que la loi et les routines quotidiennes sont-elles une seule et m\u00eame chose ? La routine, vous la mettez en sc\u00e8ne notamment en racontant que vous nagez chaque matin dans une piscine. Vous parcourez chaque jour exactement la m\u00eame distance \u00e0 la nage\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Vous roulez beaucoup, \u00e0 Los Angeles, et \u00e0 la lecture de Protocoles<\/em>, on se sent en voiture avec vous. Le livre est presque un travelling sur ces protocoles de mise \u00e0 mort des condamn\u00e9s. Vouliez-vous faire voir ces choses ? <\/h3>\n\n\n\n
On songe au miroir stendhalien promen\u00e9 le long d\u2019un chemin\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
La surface et ce qu\u2019elle recouvre ou ce qu\u2019elle cache est l\u2019un des motifs de votre livre. On pourrait lire votre pratique intense de la natation comme la m\u00e9taphore de l\u2019id\u00e9e que sous la surface se trouve un autre monde.<\/h3>\n\n\n\n
Votre livre sort en librairie alors que les \u00c9tats-Unis semblent avancer vers le chaos. Faut-il lire Protocoles<\/em> comme un texte circonstanciel, ou auriez-vous pu l\u2019\u00e9crire il y a cinq ans ?<\/h3>\n\n\n\n
On d\u00e9c\u00e8le parfois une ironie dans vos descriptions de ces mises en sc\u00e8ne d\u2019ex\u00e9cutions. Il arrive qu\u2019une ex\u00e9cution \u00e9choue, qu\u2019il faille s\u2019y reprendre \u00e0 deux ou trois fois. Un d\u00e9fibrillateur est \u00e0 disposition au cas o\u00f9 la mise \u00e0 mort ne fonctionne pas bien. Sur la recherche de nouvelles m\u00e9thodes d\u2019ex\u00e9cutions, vous \u00e9crivez \u00ab La commission croit au progr\u00e8s \u00bb (p. 22). <\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00e9tiez partie aux \u00c9tats-Unis dans le cadre de la Villa Albertine, un programme de r\u00e9sidence dans des villes am\u00e9ricaines mis en \u0153uvre par le gouvernement fran\u00e7ais. Aviez-vous alors ce livre en t\u00eate ? <\/h3>\n\n\n\n
Une impression qui peut \u00eatre parfois tr\u00e8s concr\u00e8te \u00e0 Los Angeles\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Dante est d\u2019ailleurs cit\u00e9 dans le livre. <\/h3>\n\n\n\n
Il y a tr\u00e8s peu de virgules mais le texte se lit tr\u00e8s bien ainsi. Vous n\u2019aimez pas les virgules ?<\/h3>\n\n\n\n
Le monde du droit rencontre dans Protocoles<\/em> celui de la litt\u00e9rature. En quoi votre regard, en entrant dans une prison, est-il diff\u00e9rent aujourd\u2019hui que vous \u00eates \u00e9crivain du regard que vous aviez lorsque vous \u00e9tiez avocat ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00e9crivez dans Protocoles<\/em> que la loi supprime les questions ; la litt\u00e9rature en pose, au contraire.<\/h3>\n\n\n\n
Dans une sc\u00e8ne, vous jouez au billard dans le d\u00e9sert et vous \u00e9crivez que \u00ab la loi morale est au-dessus de vous \u00bb<\/em>. Qu\u2019est-ce que cela veut dire ? <\/h3>\n\n\n\n
Votre premi\u00e8re phrase est excellente : \u00ab Vous \u00eates condamn\u00e9 \u00e0 mort \u00bb<\/em>. Elle fait songer au Dernier jour d\u2019un condamn\u00e9<\/em>, de Victor Hugo. Y avez-vous pens\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
Certaines descriptions d\u2019ex\u00e9cutions sont pr\u00e9cises et difficiles, surtout lorsqu\u2019elles tournent mal. Vous \u00eates-vous fix\u00e9 une limite dans la description de l\u2019horreur ? <\/h3>\n\n\n\n
Ces descriptions sont-elles compliqu\u00e9es \u00e0 \u00e9crire en raison de leur violence ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous faites r\u00e9f\u00e9rence aux t\u00e9moins des ex\u00e9cutions : chaque condamn\u00e9 \u00e0 des t\u00e9moins le jour de son ex\u00e9cution. Leur pr\u00e9sence est-elle obligatoire ?<\/h3>\n\n\n\n
Lorsque vous \u00eates aux \u00c9tats-Unis, \u00e0 quoi sentez-vous que c\u2019est un grand \u00c9tat de droit ? <\/h3>\n\n\n\n
Vers la fin de Protocoles<\/em>, vous avez rendez-vous avec une avocate new-yorkaise qui a assist\u00e9 \u00e0 une ex\u00e9cution, ce qui n\u2019est pas votre cas. Vous \u00e9crivez qu\u2019en regardant cette avocate, vous pensez \u00e0 ses yeux qui ont vu la mort\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
L\u2019int\u00e9r\u00eat que suscite Protocoles<\/em> tient peut-\u00eatre aussi au fait qu\u2019il va \u00e0 rebours de beaucoup de livres publi\u00e9s en ce moment, lesquels relient le mal \u00e0 une classe sociale. Lisez-vous ces livres-l\u00e0 ? <\/h3>\n\n\n\n
Quels auteurs lisez-vous, qui appartiennent \u00e0 la litt\u00e9rature contemporaine ?<\/h3>\n\n\n\n