{"id":314681,"date":"2026-01-25T06:00:00","date_gmt":"2026-01-25T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=314681"},"modified":"2026-01-24T16:54:24","modified_gmt":"2026-01-24T15:54:24","slug":"geopolitique-le-siecle-de-mackinder","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/25\/geopolitique-le-siecle-de-mackinder\/","title":{"rendered":"Le si\u00e8cle de Mackinder, le si\u00e8cle de la g\u00e9opolitique"},"content":{"rendered":"\n
Hal Brands est Senior Fellow \u00e0 l’American Enterprise Institute et Henry A. Kissinger Distinguished Professor en Affaires internationales \u00e0 la Johns Hopkins School of Advanced International Studies (SAIS).<\/em><\/p>\n\n\n\n Il a \u00e9t\u00e9 assistant sp\u00e9cial du secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense pour la planification strat\u00e9gique et r\u00e9dacteur en chef de la Commission de strat\u00e9gie de d\u00e9fense nationale. <\/em>Il vient de publier <\/em>The Eurasian Century : Hot Wars, Cold Wars, and the Making of the Modern World (Norton & Company, 2025).<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour nous soutenir, d\u00e9couvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n Sir Halford Mackinder n’est effectivement pas tr\u00e8s connu. C\u2019\u00e9tait un \u00e9rudit britannique, qui v\u00e9cut de 1861 \u00e0 1947. Il n\u2019est gu\u00e8re rest\u00e9 pr\u00e9sent que dans la m\u00e9moire des sp\u00e9cialistes de relations internationales. Pour le reste, presque tout le monde l\u2019a oubli\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Bien que passionn\u00e9ment d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 l’Empire britannique, Mackinder n’a jamais fait partie int\u00e9grante de son \u00e9lite politique. <\/p>\n\n\n\n Son incursion dans l\u2019administration, en tant que haut-commissaire britannique pour la Russie m\u00e9ridionale apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, s’est sold\u00e9e par un \u00e9chec et une certaine humiliation. Il a termin\u00e9 sa carri\u00e8re \u00e0 des postes importants mais quelque peu obscurs, tels que la pr\u00e9sidence du Comit\u00e9 imp\u00e9rial de la Marine marchande.<\/p>\n\n\n\n L\u2019influence peut prendre de nombreuses formes et Mackinder a laiss\u00e9 une empreinte plus durable que celle de nombreux politiciens, diplomates et g\u00e9n\u00e9raux de son temps. C\u2019\u00e9tait l’une des personnalit\u00e9s les plus int\u00e9ressantes de son \u00e9poque : alpiniste et explorateur, membre du Parlement et professeur dans des institutions universitaires prestigieuses, il a \u00e9crit de nombreux ouvrages sur un \u00e9ventail de sujets plus large que la plupart des intellectuels ne tenteraient aujourd’hui de ma\u00eetriser. <\/p>\n\n\n\n Mackinder n’\u00e9tait toutefois pas un dilettante. Il a largement contribu\u00e9 \u00e0 faire de la g\u00e9ographie une discipline universitaire \u00e0 part enti\u00e8re. Surtout, il est consid\u00e9r\u00e9 comme le p\u00e8re de la g\u00e9opolitique<\/a>, la science qui \u00e9tudie la fa\u00e7on dont les caract\u00e9ristiques physiques de la Terre interagissent avec la lutte pour l’influence et le pouvoir. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir d’une conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 la Royal Geographical Society de Londres en 1904, Mackinder a lanc\u00e9 un avertissement pr\u00e9monitoire sur le tour que le si\u00e8cle suivant allait prendre. Bien que cela n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9vident \u00e0 l\u2019\u00e9poque, o\u00f9 il rencontra peu d\u2019\u00e9cho, peu de textes strat\u00e9giques ont \u00e9t\u00e9 aussi influents que celui de cette conf\u00e9rence, qui a marqu\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de dirigeants militaires, diplomatiques et politiques. <\/p>\n\n\n\n Dans sa conf\u00e9rence intitul\u00e9e \u00ab Le pivot g\u00e9ographique de l’histoire \u00bb, Mackinder d\u00e9veloppe quatre grandes id\u00e9es sur la forme qu\u2019allait prendre l\u2019\u00e8re g\u00e9opolitique naissante au moment o\u00f9 il s\u2019exprimait.<\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, \u00ab l’\u00e9poque colombienne \u00bb, cette p\u00e9riode de 400 ans d’expansion europ\u00e9enne outre-mer qui avait commenc\u00e9 avec la conqu\u00eate des Am\u00e9riques, \u00e9tait r\u00e9volue. Une technologie sup\u00e9rieure avait permis \u00e0 la domination europ\u00e9enne de s’\u00e9tendre \u00e0 tous les continents du globe. D\u00e9sormais, l’Afrique et la majeure partie de l’Asie \u00e9tant connus, il n’y avait plus de nouveaux mondes \u00e0 d\u00e9couvrir. Autrement dit, la soupape de s\u00e9curit\u00e9 strat\u00e9gique que constituait l’expansion coloniale \u2014 facile mais souvent brutale \u2014 \u00e9tait en train de se fermer. De ce constat, Mackinder tirait une conclusion : les puissances ambitieuses pourraient bient\u00f4t se livrer \u00e0 des conflits entre elles.<\/p>\n\n\n\n Deuxi\u00e8mement, la technologie changeait la g\u00e9ographie de l’Eurasie. Pendant des si\u00e8cles, la puissance maritime avait surpass\u00e9 la puissance terrestre gr\u00e2ce aux progr\u00e8s r\u00e9alis\u00e9s dans le domaine de la voile, puis de la vapeur. Les grands empires oc\u00e9aniques s’\u00e9taient \u00e9tendus \u00e0 toute l’Eurasie : la Grande-Bretagne s’\u00e9tait empar\u00e9e de possessions allant de la Chine et de l’Inde au Moyen-Orient. Mais \u00e0 pr\u00e9sent, l’innovation modifiait le paysage strat\u00e9gique : la prolif\u00e9ration des chemins de fer aidait les puissances terrestres, telles que la Russie et l’Allemagne, \u00e0 d\u00e9placer leurs troupes sur de plus grandes distances et \u00e0 une vitesse accrue. L’ach\u00e8vement imminent du chemin de fer transsib\u00e9rien \u00e0 travers la Russie pourrait permettre \u00e0 des arm\u00e9es gigantesques de multiplier les conqu\u00eates d’un bout \u00e0 l’autre de l’immense continent eurasien. C\u2019est pourquoi, selon Mackinder, une nouvelle \u00e8re d’expansion allait bient\u00f4t commencer en Eurasie.<\/p>\n\n\n\n L\u2019influence peut prendre de nombreuses formes : Mackinder a laiss\u00e9 une empreinte plus durable que celle de nombreux politiciens, diplomates et g\u00e9n\u00e9raux de son temps.<\/p>Hal Brands<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Effectivement, et c\u2019est le troisi\u00e8me point : pour Mackinder, toute h\u00e9g\u00e9monie eurasienne r\u00e9sultant de cette nouvelle phase d\u2019expansion serait cruelle et mena\u00e7ante, car la tyrannie s’inscrivait dans la modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Un groupe d’\u00c9tats illib\u00e9raux combinait r\u00e9pression politique, dynamisme \u00e9conomique et expansion violente. En 1904, il s’inqui\u00e9tait surtout d’une Russie qui s’accrochait au tsarisme tout en se modernisant \u00e9conomiquement \u2014 et peut-\u00eatre d’une Allemagne \u00e0 la fois militariste, \u00e9conomiquement vigoureuse et bureaucratiquement comp\u00e9tente. Moins d’une g\u00e9n\u00e9ration plus tard, la r\u00e9volution russe allait donner le pouvoir \u00e0 un \u00c9tat policier impitoyable et hypervigilant qui cherchait \u00e0 op\u00e9rer une transformation messianique dans son pays et \u00e0 l’\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n Si de telles puissances dominaient l’Eurasie \u2014 la plus grande masse continentale au monde, o\u00f9 r\u00e9sidaient alors les deux tiers de sa population et la majeure partie de sa puissance industrielle \u2014, elles disposeraient des ressources et de la position strat\u00e9gique dominante n\u00e9cessaires pour menacer le monde entier.<\/p>\n\n\n\n Comme le r\u00e9sumait Mackinder, \u00ab le bouleversement de l’\u00e9quilibre des pouvoirs \u00bb en Eurasie mettrait en danger la libert\u00e9 partout, car \u00ab l’empire du monde serait alors en vue \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cela menait Mackinder \u00e0 sa conclusion, selon laquelle l’\u00e8re \u00e0 venir serait marqu\u00e9e par des luttes r\u00e9currentes pour la supr\u00e9matie eurasienne et donc mondiale. Les \u00c9tats continentaux imposants \u2014 \u00e0 savoir la Russie, peut-\u00eatre en tandem avec l’Allemagne \u2014 chercheraient \u00e0 dominer la \u00ab zone pivot \u00bb et \u00e0 s’\u00e9tendre vers l’ext\u00e9rieur, en direction des p\u00e9riph\u00e9ries de l’Eurasie et au-del\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Pour Mackinder, les puissances maritimes, telles que la Grande-Bretagne et plus tard les \u00c9tats-Unis, tenteraient d\u2019emp\u00eacher les puissances eurasiennes de contr\u00f4ler l\u2019Eurasie en soutenant les \u00ab t\u00eates de pont \u00bb continentales comme la France et la Cor\u00e9e et en combattant les pr\u00e9tendants \u00e0 l’h\u00e9g\u00e9monie sur terre et sur mer.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 mesure que les puissances eurasiennes s’\u00e9tendraient, des coalitions mondiales se constitueraient et lutteraient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pour les contenir.<\/p>\n\n\n\n Selon Mackinder, de telles luttes pouvaient avoir des effets heureux. Une \u00ab personnalit\u00e9 repoussante \u00bb aurait tendance \u00e0 dynamiser et \u00e0 unir ses ennemis. Par le pass\u00e9, une Europe dynamique et puissante s’\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e entre les pressions exerc\u00e9es par les \u00ab nomades asiatiques \u00bb mongols, qui faisaient pression sur elle depuis l’est, et les \u00ab pirates de la mer \u00bb vikings, qui l\u2019encerclaient depuis le nord et l’ouest. \u00ab Aucune de ces pressions n’\u00e9tait \u00e9crasante, expliquait Mackinder, et toutes deux \u00e9taient donc stimulantes. \u00bb Peut-\u00eatre que de nouvelles pressions eurasiennes pourraient alors, pensait-il, lib\u00e9rer de nouvelles formes de cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n\n\n Cela me semble incontestable. Le XXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par des conflits r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour la domination de l’Eurasie et des eaux qui l’entourent.<\/p>\n\n\n\n Autrement dit, l’Eurasie a \u00e9t\u00e9, au XXe si\u00e8cle, le centre strat\u00e9gique du monde.<\/p>\n\n\n\n Et cela n\u2019a rien de surprenant puisque c’est l\u00e0 que se trouvent la majeure partie de la population, des ressources \u00e9conomiques et du potentiel militaire de la plan\u00e8te. C’est pourquoi tout au long du dernier si\u00e8cle, la grande crainte des strat\u00e8ges des \u00c9tats d\u00e9mocratiques a \u00e9t\u00e9 qu’une puissance autocratique parvienne \u00e0 s’emparer de l’Eurasie ou de ses r\u00e9gions clefs et en fasse une base pour projeter sa puissance sur le monde entier. De fait, toutes les grandes luttes du si\u00e8cle dernier \u2014 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide \u2014 ont \u00e9t\u00e9 des conflits centr\u00e9s sur ces enjeux et donc sur l\u2019Eurasie.<\/p>\n\n\n\n Il en va d\u2019ailleurs de m\u00eame aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n Il s’agissait bien de guerres mondiales puisqu\u2019elles se sont d\u00e9roul\u00e9es \u00e0 l’\u00e9chelle de la plan\u00e8te, mais chacun de ces conflits avait pour but la domination de l’Eurasie.<\/p>\n\n\n\n La Premi\u00e8re Guerre mondiale a donn\u00e9 lieu \u00e0 des affrontements partout dans le monde, de l’Afrique au Pacifique Sud. L\u2019Allemagne illib\u00e9rale a cherch\u00e9 \u00e0 s’imposer comme ma\u00eetre de l’Europe. Elle a finalement \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9e par une vaste coalition comprenant des t\u00eates de pont europ\u00e9ennes, notamment la France, et des puissances offshore, telles que la Grande-Bretagne et les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Durant la Seconde Guerre mondiale, la Grande Alliance entre les \u00c9tats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union sovi\u00e9tique a d\u00fb repousser les puissances fascistes qui avaient conquis la majeure partie de l’Europe et de l’Asie orientale, tout en s’enfon\u00e7ant profond\u00e9ment dans le c\u0153ur de l’Eurasie et en semant le chaos dans les oc\u00e9ans voisins. <\/p>\n\n\n\n Le XXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par des conflits r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour la domination de l’Eurasie et des eaux qui l’entourent.<\/p>Hal Brands<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pendant la guerre froide, une alliance communiste qui, \u00e0 un moment donn\u00e9, s’\u00e9tendait de l’Europe de l’Est \u00e0 la Chine, s’est engag\u00e9e dans une longue lutte pour la supr\u00e9matie avec le monde non communiste. L\u2019affrontement s’est d\u00e9roul\u00e9 sur des champs de bataille \u2014 r\u00e9els ou m\u00e9taphoriques \u2014 dispers\u00e9s dans l’ensemble du monde en d\u00e9veloppement, ainsi qu’en Europe et en Asie orientale. <\/p>\n\n\n\n Ce que ces guerres nous montrent, c\u2019est que les conflits eurasiens ont tendance \u00e0 s’\u00e9tendre progressivement \u00e0 l\u2019ensemble du monde. Et c\u2019est pourquoi le sujet principal de ces trois conflits \u00e9tait de savoir qui dominerait l\u2019Eurasie \u2014 et donc le monde \u2014 dans la mesure o\u00f9 contr\u00f4ler l\u2019Eurasie donne acc\u00e8s \u00e0 des ressources et \u00e0 une situation strat\u00e9giques d\u2019envergure plan\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n Qu’ils en aient \u00e9t\u00e9 conscients ou non, il est clair que certains des plus grands dirigeants du XXe si\u00e8cle, m\u00eame sans avoir lu ses \u00e9crits, ont suivi le sc\u00e9nario de Mackinder.<\/p>\n\n\n\n Le diplomate Eyre Crowe, longtemps au c\u0153ur du minist\u00e8re britannique des Affaires \u00e9trang\u00e8res et qui a mis en garde contre un conflit imminent avec l’Allemagne imp\u00e9riale, s\u2019est largement inspir\u00e9 de la pens\u00e9e de Mackinder.<\/p>\n\n\n\n Lorsque le pr\u00e9sident \u00e9tatsunien Franklin D. Roosevelt <\/a>avertissait en 1940 et 1941 que la Seconde Guerre mondiale \u00e9tait le \u00ab combat de l’Am\u00e9rique \u00bb car les agresseurs qui dominaient l’Ancien Monde allaient continuer \u00e0 menacer le Nouveau Monde, il ne faisait que reprendre l’id\u00e9e selon laquelle une puissance h\u00e9g\u00e9monique eurasienne chercherait in\u00e9vitablement \u00e0 \u00e9tablir \u00ab l’empire du monde \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Et quand le diplomate am\u00e9ricain George Kennan, dans son c\u00e9l\u00e8bre \u00ab long t\u00e9l\u00e9gramme \u00bb pr\u00e9sentait une strat\u00e9gie d’endiguement fond\u00e9e sur le refus d’accorder \u00e0 l’Union sovi\u00e9tique l’acc\u00e8s \u00e0 l’Europe occidentale et \u00e0 l’Asie orientale, il r\u00e9it\u00e9rait l’id\u00e9e selon laquelle les puissances d\u2019\u00e9quilibre offshore<\/em> avaient besoin de t\u00eates de pont amies au sein m\u00eame de l’Eurasie.<\/p>\n\n\n\n Effectivement. Les id\u00e9es de Mackinder sont \u00e9galement devenues une r\u00e9f\u00e9rence pour les intellectuels et dirigeants qui cherchaient \u00e0 renverser l’\u00e9quilibre eurasien.<\/p>\n\n\n\n Par exemple, les \u00e9crits du g\u00e9opoliticien allemand Karl Haushofer sont en fait une version invers\u00e9e de ceux de Mackinder.<\/p>\n\n\n\n Mackinder craignait qu’une puissance h\u00e9g\u00e9monique continentale ne d\u00e9passe la Grande-Bretagne. Haushofer voulait pr\u00e9cis\u00e9ment atteindre cet objectif. Ce dernier avait lu attentivement et largement emprunt\u00e9 aux travaux de Mackinder ; il a m\u00eame explicitement attribu\u00e9 l’id\u00e9e d’une alliance entre l\u2019Allemagne nazie et l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 Mackinder qui, d\u00e8s 1904, craignait qu’une telle combinaison ne conduise \u00e0 la ruine du monde.<\/p>\n\n\n\n Plus proche de nous dans le temps, le propagandiste poutiniste Alexandre Douguine<\/a>, qui s’est fait conna\u00eetre comme l\u2019un des id\u00e9ologues de la \u00ab r\u00e9surrection russe \u00bb est \u00e9galement un disciple intellectuel de Mackinder. Apr\u00e8s l’effondrement de l’Union sovi\u00e9tique, il a expliqu\u00e9 comment un nouvel empire pouvait rena\u00eetre des cendres de l’ancien<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Selon Douguine, la Russie \u00e9tait menac\u00e9e dans son existence m\u00eame par une coalition \u00ab atlantiste \u00bb men\u00e9e par les \u00c9tats-Unis qui cherchait \u00e0 implanter leurs valeurs lib\u00e9rales pernicieuses partout dans le monde. La meilleure r\u00e9ponse de Moscou \u00e9tait de restaurer un \u00ab grand avenir continental eurasien pour la Russie \u00bb. En r\u00e9affirmant son contr\u00f4le sur les anciennes r\u00e9publiques sovi\u00e9tiques et en forgeant des alliances avec d’autres \u00c9tats m\u00e9contents, elle pouvait construire un bloc suffisamment redoutable pour contrarier la superpuissance am\u00e9ricaine. <\/p>\n\n\n\n Il ne s\u2019agit pas vraiment d’un paradoxe. En effet, Mackinder comprenait que les coalitions visant \u00e0 maintenir l’\u00e9quilibre eurasien devaient \u00eatre soutenues par des puissances maritimes offshore<\/em>. Et il pensait en particulier \u00e0 la Grande-Bretagne car il \u00e9tait britannique et \u00e9crivait \u00e0 l’apog\u00e9e de l’influence mondiale britannique, au tournant du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Mais, dans son article de 1904, il relevait qu’une nouvelle puissance maritime, les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, \u00e9tait en train de s’\u00e9lever de l’autre c\u00f4t\u00e9 de l’oc\u00e9an Atlantique et qu’elle exer\u00e7ait un contr\u00f4le accru sur son propre h\u00e9misph\u00e8re. Mackinder voyait bien qu\u2019elle serait en mesure de projeter sa puissance plus loin \u00e0 l’\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n Il n’aurait pas \u00e9t\u00e9 surpris par le fait que, lorsque la puissance britannique a d\u00e9clin\u00e9 en termes relatifs au XXe si\u00e8cle, ce soient les \u00c9tats-Unis qui aient pris le relais. D’ailleurs, dans le dernier article important qu’il a \u00e9crit environ quatre ans avant sa mort <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il \u00e9tait tout \u00e0 fait \u00e0 l’aise avec l’id\u00e9e que l’Am\u00e9rique du Nord, les \u00c9tats-Unis et le Canada, constituaient en quelque sorte le bastion industriel et militaire de ce que nous appellerions le monde libre.<\/p>\n\n\n\n Les conflits eurasiens ont tendance \u00e0 s’\u00e9tendre progressivement \u00e0 l\u2019ensemble du monde.<\/p>Hal Brands<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Beaucoup de choses ont chang\u00e9, \u00e9videmment, depuis que Mackinder a donn\u00e9 sa c\u00e9l\u00e8bre conf\u00e9rence au d\u00e9but de l’ann\u00e9e 1904.<\/p>\n\n\n\n Il s’exprimait \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l’avion faisait tout juste son apparition. Il n’avait certainement pas \u00e0 l’esprit les cyberattaques, les missiles hypersoniques et toutes les technologies qui occupent aujourd’hui une place centrale dans les rivalit\u00e9s de puissance.<\/p>\n\n\n\n Mais il comprenait que les relations internationales sont fa\u00e7onn\u00e9es par des forces profondes qui peuvent transcender la technologie du moment m\u00eame si elles sont influenc\u00e9es par elle. Sa r\u00e9flexion fournit donc \u2014 malgr\u00e9 tous les changements conjoncturels \u2014 un excellent guide pour comprendre les grandes lignes structurantes des conflits du dernier si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Si Mackinder \u00e9tait encore en vie, je pense qu’il comprendrait imm\u00e9diatement la configuration des affaires internationales du XXIe si\u00e8cle, car elle est finalement encore tr\u00e8s semblable \u00e0 celle du monde dans lequel il a v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n De nouveau, nous assistons \u00e0 l\u2019affrontement d’une coalition maritime fragile et divis\u00e9e et d\u2019un groupe de puissances eurasiennes qui coop\u00e8rent pour tenter de renverser l’\u00e9quilibre des pouvoirs dans leurs r\u00e9gions respectives et au-del\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Selon moi, il n’existe toujours pas de meilleur guide pour nos dilemmes mondiaux que la <\/a>conf\u00e9rence mackind\u00e9rienne de 1904 sur \u00ab le pivot g\u00e9ographique de l’histoire \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9cideurs politiques actuels n’ont peut-\u00eatre jamais entendu parler de Mackinder. Pourtant, ils vivent dans son monde.<\/p>\n\n\n\n Elle modifiera certaines r\u00e9gions du monde, c\u2019est certain.<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on pense par exemple aux composants n\u00e9cessaires \u00e0 la production d\u2019\u00e9nergies renouvelables, il est clair qu\u2019ils se trouvent parfois dans des endroits tr\u00e8s diff\u00e9rents de ceux o\u00f9 se trouvaient les ressources qui alimentaient l’\u00e9conomie carbon\u00e9e du XXe si\u00e8cle. Les zones les plus adapt\u00e9es pour implanter des data centers<\/em> ne sont pas l’Europe occidentale ou l’Asie orientale \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire les r\u00e9gions qui ont domin\u00e9 la production industrielle pendant une grande partie du XXe si\u00e8cle en dehors des \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Mais d’un autre c\u00f4t\u00e9, ces nouvelles technologies ne font que souligner l’importance d\u2019espaces dont le caract\u00e8re strat\u00e9gique est reconnu de longue date.<\/p>\n\n\n\n\n\n Absolument. Le d\u00e9troit de Ta\u00efwan a \u00e9t\u00e9 un point chaud pendant la guerre froide. <\/p>\n\n\n\n Ta\u00efwan a \u00e9t\u00e9 le point de d\u00e9part de l’agression japonaise en Chine et en Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n Et Ta\u00efwan occupe \u00e9videmment aujourd’hui une place centrale dans la rivalit\u00e9 entre P\u00e9kin et Washington.<\/p>\n\n\n\n Cette importance s\u2019explique en partie par sa situation g\u00e9ographique strat\u00e9gique, car cette \u00eele situ\u00e9e au large des c\u00f4tes de l’Asie orientale peut \u00eatre utilis\u00e9e pour contr\u00f4ler l’acc\u00e8s maritime \u00e0 une grande partie de celles-ci. Elle s\u2019explique aussi par des raisons plus in\u00e9dites et conjoncturelles, notamment le r\u00f4le qu’elle joue dans le domaine des semi-conducteurs et des cha\u00eenes d’approvisionnement. <\/p>\n\n\n\n Il y a donc un m\u00e9lange d\u2019ancien et de nouveau, certes. Mais le plus souvent, les nouvelles technologies ne font que raviver ou rappeler l\u2019importance strat\u00e9gique de lieux identifi\u00e9s de longue date.<\/p>\n\n\n\n Il existe des menaces individuelles dans chacune des r\u00e9gions clefs de l’Eurasie \u2014 \u00e0 savoir l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est.<\/p>\n\n\n\n En Europe, la Russie tente de renverser violemment l’\u00e9quilibre des pouvoirs sur son flanc occidental. Elle soutient l\u2019Iran \u2014 dont le r\u00e9gime est certes consid\u00e9rablement affaibli en ce moment \u2014 qui cherche \u00e0 briser l’ordre s\u00e9curitaire au Moyen-Orient. En r\u00e9alit\u00e9, l’histoire de la p\u00e9riode post\u00e9rieure au 7 octobre est celle d’un affrontement intense entre l’Iran et ses proxys<\/em> d’une part, et les \u00c9tats-Unis et leurs alli\u00e9s, au premier rang desquels Isra\u00ebl, d’autre part. <\/p>\n\n\n\n En Asie orientale, il existe deux menaces principales. Celle pos\u00e9e par le conflit autour de la Cor\u00e9e du Nord, mais surtout celle pos\u00e9e par la Chine, qui a r\u00e9ellement le potentiel de s’\u00e9tendre en profondeur en Eurasie par le biais de sa strat\u00e9gie des nouvelles \u00ab routes de la soie \u00bb. P\u00e9kin a \u00e9galement d’autres projets visant \u00e0 int\u00e9grer le supercontinent eurasien sous son contr\u00f4le. Elle d\u00e9veloppe par ailleurs un spectaculaire programme d’expansion maritime.<\/p>\n\n\n\n De nombreux d\u00e9fis diff\u00e9rents se posent donc en Eurasie pour les \u00c9tats-Unis, le plus crucial \u00e9tant \u00e9videmment la question chinoise. Mais il y a aussi un d\u00e9fi plus large que repr\u00e9sente l\u2019union des efforts de tous ces pays hostiles pour contrer les \u00c9tats-Unis. Si l’on pense par exemple \u00e0 la mani\u00e8re dont l’Iran, la Chine et la Cor\u00e9e du Nord ont soutenu la guerre de la Russie en Ukraine \u2014 permettant \u00e0 Poutine de prolonger son offensive bien au-del\u00e0 de ce qu’elle aurait pu durer sans ce soutien \u2014 on comprend que ces autocraties agressives agissent comme des multiplicateurs de puissance les unes pour les autres.<\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9cideurs politiques actuels n’ont peut-\u00eatre jamais entendu parler de Mackinder. Pourtant, ils vivent dans son monde.<\/p>Hal Brands<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mackinder concluait sa conf\u00e9rence de 1904 par une pr\u00e9monition : une Chine en plein essor pourrait un jour repr\u00e9senter un danger supr\u00eame \u00ab pour la libert\u00e9 du monde \u00bb, car elle pourrait combiner \u00ab son acc\u00e8s \u00e0 l’oc\u00e9an \u00bb Pacifique avec \u00ab les ressources du grand continent \u00bb eurasien.<\/p>\n\n\n\n Ne nous y trompons pas : cet avertissement \u00e9tait teint\u00e9 de racisme \u2014 Mackinder assimilant la Chine \u00e0 un \u00ab p\u00e9ril jaune \u00bb. Mais si la Chine \u00e9tait un empire en d\u00e9clin et en ruine au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la th\u00e8se de Mackinder ne semble plus si farfelue aujourd’hui de mani\u00e8re anachronique.<\/p>\n\n\n\n La Chine m\u00e8ne l\u2019un des plus impressionnants renforcements militaires en temps de paix de l’histoire du monde dans le cadre de sa tentative d’absorber Ta\u00efwan, d’\u00e9tablir une sph\u00e8re d’influence asiatique et de repousser les \u00c9tats-Unis en dehors du Pacifique occidental. P\u00e9kin dispose d\u00e9j\u00e0 de la plus grande force de missiles au monde et de la plus grande marine, en termes de nombre de navires. <\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, la R\u00e9publique populaire utilise un labyrinthe d’accords commerciaux, d’initiatives technologiques, de projets d’infrastructure et de partenariats en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 pour construire un empire informel au c\u0153ur du continent eurasien. Alors m\u00eame que la Chine cherche \u00e0 dominer le Pacifique, elle s’efforce \u00e9galement, comme l’a un jour <\/a>recommand\u00e9 un g\u00e9n\u00e9ral de l’Arm\u00e9e populaire de lib\u00e9ration, de \u00ab s’emparer du centre du monde \u00bb.<\/p>\n\n\n\n C’est exactement le type de qu\u00eate d’h\u00e9g\u00e9monie hybride, de domination sur terre et sur mer, que Mackinder avait envisag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La menace d’un \u00c9tat \u00ab pivot \u00bb hyperagressif est de retour. Et si la Chine conquiert Ta\u00efwan, elle pourrait contraindre le Japon et les Philippines \u2014 cr\u00e9ant une ins\u00e9curit\u00e9 dans tout le Pacifique occidental. <\/p>\n\n\n\n Pour relever ce nouveau d\u00e9fi eurasien, le monde d\u00e9mocratique doit se ressaisir comme jamais auparavant, en renfor\u00e7ant sa coop\u00e9ration militaire, en mettant en commun ses ressources \u00e9conomiques et ses innovations technologiques, et en aidant les \u00c9tats en premi\u00e8re ligne qui sont en danger.<\/p>\n\n\n\n Il y a plus d’un si\u00e8cle, Mackinder expliquait que les conflits eurasien pouvaient avoir des r\u00e9sultats constructifs. Aujourd’hui, ses h\u00e9ritiers doivent, une fois de plus, prouver qu’il avait raison.<\/p>\n\n\n\n Une interpr\u00e9tation bienveillante de ce document serait qu’il s’agit d’une manifestation d’amour contrari\u00e9 envers les alli\u00e9s europ\u00e9ens des \u00c9tats-Unis. Je pense que cette administration s’inqui\u00e8te r\u00e9ellement de savoir si de nombreux pays europ\u00e9ens conserveront leur dynamisme g\u00e9opolitique et g\u00e9o\u00e9conomique ainsi qu’un degr\u00e9 suffisant de vitalit\u00e9 culturelle pour rester des partenaires pr\u00e9cieux et engag\u00e9s pour les \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. <\/p>\n\n\n\n Dans une interpr\u00e9tation moins charitable, on peut voir ce texte comme le reflet du fait qu’une partie de l’administration Trump n’appr\u00e9cie tout simplement pas beaucoup l’Europe, qu’elle consid\u00e8re comme culturellement \u00e9trang\u00e8re aux \u00c9tats-Unis. Elle la voit comme un contre-exemple des m\u00e9faits du multiculturalisme et des cons\u00e9quences n\u00e9fastes d’une immigration excessive. Elle la consid\u00e8re comme embl\u00e9matique de la mondialisation de l’apr\u00e8s-guerre froide et d’un effacement des fronti\u00e8res qui seraient all\u00e9s trop loin. <\/p>\n\n\n\n Les documents de strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 nationale \u00e9tant g\u00e9n\u00e9ralement un amalgame des diff\u00e9rents points de vue cohabitant au sein d’une administration, je pense que l\u2019on peut retirer \u00e0 la fois l’une et l’autre de ces conclusions \u00e0 la lecture de ce document.<\/p>\n\n\n\n Si Trump veut le Groenland, c\u2019est parce qu’il associe la grandeur nationale \u00e0 la possession et \u00e0 l’ajout de nouveaux territoires.<\/p>Hal Brands<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u00e0 encore, je pense qu’il y a deux interpr\u00e9tations possibles de la politique de Trump. <\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re est que les \u00c9tats-Unis ont besoin d’une base s\u00fbre dans l’h\u00e9misph\u00e8re occidental s’ils veulent \u00eatre un acteur mondial efficace. Autrement, ils seront paralys\u00e9s et distraits par les d\u00e9sordres provoqu\u00e9s par leurs ennemis \u00e0 proximit\u00e9 de leur propre territoire. On peut donc interpr\u00e9ter l’accent mis sur une nouvelle doctrine Monroe comme \u00e9tant tout \u00e0 fait compatible avec un engagement am\u00e9ricain \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale \u2014 et je suis assez convaincu que c’est ainsi que certaines personnes au sein de l’administration Trump voient les choses. <\/p>\n\n\n\n Je pense toutefois que d’autres consid\u00e8rent la domination h\u00e9misph\u00e9rique<\/a> comme une alternative \u00e0 l’engagement mondial am\u00e9ricain, estimant que si les \u00c9tats-Unis pouvaient \u00eatre h\u00e9g\u00e9moniques dans leur h\u00e9misph\u00e8re, ils n\u2019auraient pas \u00e0 se pr\u00e9occuper outre-mesure des \u00e9v\u00e9nements en Ukraine, \u00e0 Ta\u00efwan ou en mer de Chine m\u00e9ridionale. Leur id\u00e9e est fond\u00e9e sur le pr\u00e9suppos\u00e9 suivant : m\u00eame dans un monde de sph\u00e8res d’influence, les \u00c9tats-Unis auront toujours la sph\u00e8re d’influence la plus impressionnante de toutes<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Or je pense que ce dernier point de vue, qui est aujourd\u2019hui pr\u00e9sent dans une partie de l\u2019administration Trump, est erron\u00e9. Et je pense que les \u00c9tats-Unis rencontreront beaucoup de difficult\u00e9s \u00e0 l\u2019avenir s’ils ne sont plus une puissance majeure en Eurasie, et plus particuli\u00e8rement en Asie orientale. <\/p>\n\n\n\n Quant au pr\u00e9sident lui-m\u00eame, je pense qu\u2019il oscille entre les deux positions.<\/p>\n\n\n\n Il dit parfois que les \u00c9tats-Unis ne devraient pas se soucier autant de l’Ukraine, car un oc\u00e9an nous s\u00e9pare de ce conflit. Mais dans le m\u00eame temps, il est tout \u00e0 fait dispos\u00e9 \u00e0 intervenir militairement en Iran ou ailleurs au Moyen-Orient. Il s\u2019agit donc d\u2019un domaine de plus pour lequel des points de vue concurrents s\u2019affrontent au sein de l’administration Trump.<\/p>\n\n\n\n\n\n D’un point de vue rh\u00e9torique, je suis d\u2019accord que certains \u00e9l\u00e9ments du discours de Trump sugg\u00e8rent cela, mais je n\u2019en vois pas beaucoup de preuves dans la pratique. <\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis ne se sont pas retir\u00e9s du Moyen-Orient. Ils y ont au contraire men\u00e9 deux guerres au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e de la pr\u00e9sidence Trump et pourraient \u00eatre sur le point d’en mener une troisi\u00e8me. Il existe des frictions dans les relations entre les \u00c9tats-Unis et l’OTAN, mais Washington n’a pas renonc\u00e9 \u00e0 ses engagements en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne. Ils n’ont pas retir\u00e9 un nombre important de troupes d’Europe. Ils n’ont pas non plus renonc\u00e9 \u00e0 leurs engagements dans le cadre de leurs alliances en Asie orientale et dans le Pacifique occidental. <\/p>\n\n\n\n Il m’est donc difficile de concilier la perspective d\u2019un monde divis\u00e9 en sph\u00e8res d’influence avec un monde dans lequel les \u00c9tats-Unis conservent tous ces engagements dans le cadre d’alliances dans de multiples r\u00e9gions et continuent de projeter leur puissance \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale de temps \u00e0 autre.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un d\u00e9bat strat\u00e9gique en cours \u00e0 Washington. Mais je pense qu’il est pr\u00e9matur\u00e9 de sugg\u00e9rer que nous nous dirigerions vers un monde o\u00f9 la Russie serait dominante en Europe de l’Est et la Chine dominante dans le Pacifique occidental simplement parce que les \u00c9tats-Unis se seraient retir\u00e9s de ces r\u00e9gions. Je ne pense pas que nous en soyons l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n Avec la Chine, la menace d’un \u00c9tat \u00ab pivot \u00bb hyperagressif est de retour.<\/p>Hal Brands<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Trump veut le Groenland et il est sinc\u00e8re lorsqu\u2019il l\u2019affirme et qu\u2019il croit sinc\u00e8rement que cette revendication est strat\u00e9giquement n\u00e9cessaire pour les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Pour autant, quand on analyse les choses, les raisons qu\u2019il avance pour justifier son d\u00e9sir d\u2019annexion ne sont gu\u00e8re convaincantes. Il pourrait r\u00e9gler les probl\u00e8mes s\u00e9curitaires et \u00e9conomiques que lui-m\u00eame et d’autres responsables de son administration soul\u00e8vent simplement en renfor\u00e7ant la coop\u00e9ration avec le Danemark et le peuple groenlandais. <\/p>\n\n\n\n Si Trump veut le Groenland, c\u2019est parce qu’il associe la grandeur nationale \u00e0 la possession et \u00e0 l’ajout de nouveaux territoires.<\/p>\n\n\n\n Cela pourrait avoir des cons\u00e9quences pour le moins explosives. Si les \u00c9tats-Unis s’emparaient militairement du Groenland, cela soul\u00e8verait des questions fondamentales pour l’avenir de la relation transatlantique. Je ne pense pas qu\u2019il le souhaite et il a d\u2019ailleurs clarifi\u00e9 les choses dans son discours \u00e0 Davos. Je pense par contre va essayer d’acqu\u00e9rir le Groenland par le biais de diverses incitations \u00e9conomiques et man\u0153uvres diplomatiques.<\/p>\n\n\n\n La question est de savoir ce qui se passera si cela ne fonctionne pas \u2014 car je ne pense pas que cela fonctionnera.<\/p>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, je ne consid\u00e8re pas qu\u2019il soit strat\u00e9giquement utile pour les \u00c9tats-Unis d\u2019acqu\u00e9rir le Groenland, ni productif de d\u00e9penser l\u2019\u00e9nergie am\u00e9ricaine \u00e0 cette fin.<\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nDans The Eurasian Century<\/em>, vous montrez que le XXe si\u00e8cle est comme hant\u00e9 par un spectre : celui de Halford Mackinder. Ce nom demeure encore largement m\u00e9connu. De qui s\u2019agit-il ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment l\u2019expliquer ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi cet homme au parcours honorable mais qui n\u2019a jamais atteint les plus hautes sph\u00e8res du pouvoir a-t-il pu exercer une telle influence sur le si\u00e8cle ?<\/h3>\n\n\n\n
Quelle \u00e9tait la th\u00e8se d\u00e9fendue par Mackinder dans ce texte ?<\/h3>\n\n\n\n
Cette perspective avait tout pour effrayer le partisan de l\u2019imp\u00e9rialisme britannique qu\u2019\u00e9tait Mackinder.<\/h3>\n\n\n\n
Le sort des puissances maritimes \u00e9tait-il pour autant scell\u00e9 dans l\u2019esprit de Mackinder ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Selon vous, l\u2019histoire a donn\u00e9 raison \u00e0 Mackinder. Pourquoi soutenez-vous qu\u2019il serait plus juste de qualifier le XXe si\u00e8cle, qu\u2019on associe souvent \u00e0 un \u00ab si\u00e8cle am\u00e9ricain \u00bb, de si\u00e8cle eurasien ? <\/h3>\n\n\n\n
Peut-on aller jusqu\u2019\u00e0 dire que les trois grandes guerres du XXe si\u00e8cle furent des guerres eurasiennes plus que mondiales ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment la pens\u00e9e de Mackinder a-t-elle concr\u00e8tement influenc\u00e9 le cours du XXe<\/sup> si\u00e8cle ? <\/h3>\n\n\n\n
Mais Mackinder a \u00e9galement inspir\u00e9 des penseurs hostiles aux puissances thalassocratiques qu\u2019il d\u00e9fendait.<\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n
Cette th\u00e9orie pr\u00e9sente un paradoxe apparent : la centralit\u00e9 strat\u00e9gique de l\u2019Eurasie \u00e9tablie par Mackinder semblait condamner les \u00c9tats-Unis \u00e0 rester une puissance de second rang \u2014 or c\u2019est exactement l\u2019inverse qui s\u2019est produit. L\u2019Eurasie a certes \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur des conflits du XXe si\u00e8cle, mais c\u2019est une puissance non eurasienne, les \u00c9tats-Unis, qui est devenue h\u00e9g\u00e9monique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale. Comment l\u2019expliquez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n
Entretemps, nous avons chang\u00e9 de si\u00e8cle. La grille de lecture mackind\u00e9rienne vous semble-t-elle toujours pertinente aujourd\u2019hui ?<\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ?<\/h3>\n\n\n\n
Pour Mackinder, c\u2019\u00e9tait l\u2019apparition d\u2019une nouvelle technologie, le chemin de fer, qui, au XXe si\u00e8cle, redonnait \u00e0 l\u2019Eurasie la centralit\u00e9 qui fut longtemps la sienne et qu\u2019elle avait un temps perdu au profit des oc\u00e9ans. Nous vivons aujourd\u2019hui une nouvelle r\u00e9volution technologique majeure avec le d\u00e9veloppement du num\u00e9rique et de l\u2019intelligence artificielle. Aura-t-elle d\u2019aussi grandes cons\u00e9quences g\u00e9opolitiques ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Vous pensez \u00e0 Ta\u00efwan ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 vous suivre, c\u2019est donc en Eurasie que se jouera l\u2019avenir de la puissance am\u00e9ricaine. Concr\u00e8tement, qu\u2019est-ce qui peut l\u2019y menacer ?<\/h3>\n\n\n\n
Mackinder peut-il aider les \u00c9tats-Unis \u00e0 comprendre et contrer la menace repr\u00e9sent\u00e9e par la Chine ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourtant, la Strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 nationale<\/a> diffus\u00e9e par l\u2019administration Trump ne va pas vraiment dans le sens d\u2019une coop\u00e9ration renforc\u00e9e des puissances d\u00e9mocratiques. Les alli\u00e9s europ\u00e9ens des \u00c9tats-Unis y sont critiqu\u00e9s tandis que les rivaux autocratiques russe et chinois sont m\u00e9nag\u00e9s.<\/h3>\n\n\n\n
On peut aussi tout simplement constater que Donald Trump semble pr\u00e9f\u00e9rer la doctrine Monroe \u00e0 celle de Mackinder \u2014 et consid\u00e9rer que la puissance des \u00c9tats-Unis se joue d\u2019abord sur le continent am\u00e9ricain, plut\u00f4t qu\u2019en Eurasie. <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La strat\u00e9gie de Trump ne revient-elle pas \u00e0 renier l\u2019id\u00e9e d\u2019h\u00e9g\u00e9monie globale qui sous-tend la pens\u00e9e de Mackinder pour accepter, dans une logique plut\u00f4t inspir\u00e9e de Carl Schmitt<\/a>, l\u2019id\u00e9e d\u2019un partage du monde entre quelques grandes puissances r\u00e9gnant chacune sur sa sph\u00e8re d\u2019influence ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment comprenez-vous les revendications de Donald Trump sur le Groenland ?<\/h3>\n\n\n\n
Le lien transatlantique s\u2019est-il d\u00e9finitivement bris\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n